1852

  
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Décembre : lettres 353 à 361

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Dimanche soir, 5 décembre 1852.
      Nous nous sommes occupés aujourd’hui de ta Paysanne. Tu recevras mardi une lettre de Bouilhet dans laquelle tu trouveras quelques indications pour la fin.
      Demain je t’écrirai nos observations en marge et les corrections tiennes, que nous avons adoptées.
      Rien de nouveau. Je lis l’Oncle Tom. [...] à bientôt donc une lettre plus longue, chère Louise. Je t’embrasse. À toi.

   ***

 

À Louise Colet.

      [Croisset] Jeudi, 1 heure d’après-midi [9 décembre 1852].
      Je vais envoyer au chemin de fer tout à l’heure (en même temps que cette lettre à la poste) un paquet contenant tes deux manuscrits de la Paysanne, le Richard III que je n’ai pas eu le temps de lire, et un volume de gravures antiques, afin de donner un peu de poids au paquet, et qui te sera peut-être utile. Sois sans crainte, le plan que Bouilhet t’a envoyé lundi avait été la veille arrêté par nous deux, de même que les corrections que tu trouveras en marge de ton manuscrit sont nos corrections. Quand je dis corrections, c’est plutôt observations, car nous n’avons rien corrigé ; mais enfin nous avons bien passé à ce travail trois bonnes heures dimanche soir et je n’ai rien omis d’important, j’en suis sûr. Quant à ce qui t’arrête pour la fin, pourquoi donc t’embarrasses-tu ? Tu n’as pas besoin de préciser l’époque. Peins vaguement la vie de Jean à l’armée et le temps qu’il y reste. L’idée des Invalides est mauvaise d’ailleurs. Si les pontons, à cause de la date, te gênent, tu peux le faire prisonnier en Sibérie et revenant à pied à travers l’Europe au bout de longues années (mais ne t’avise pas alors de me peindre son voyage, et surtout pas d’effet de neige ! cela gâterait ta comparaison des vaisseaux dans les mers de glace qui est plus haut). Ne te dépêche pas pour les corrections et attends que les bonnes te viennent.
      J’ai lu le Livre posthume ; est-ce pitoyable, hein ? Je ne sais pas ce que tu en as dit à Bouilhet, mais il me semble que notre ami se coule. Il y a loin de là à Tagabor. On y sent un épuisement radical ; il joue de son reste et souffle sa dernière note. Ce qui m’a particulièrement fait rire, c’est que lui, qui me reproche tant de me mettre en scène dans tout ce que je fais, parle sans cesse de lui ; il se complaît jusqu’à son portrait physique. Ce livre est odieux de personnalité et de prétentions de toute nature. S’il me demande jamais ce que j’en pense, je te promets bien que je lui dirai ma façon de penser entière et qui ne sera pas douce. Comme il ne m’a pas épargné du tout les avis quand je ne le priais nullement de m’en donner, ce ne sera que rendu. Il y a dedans une petite phrase à mon intention et faite exprès pour moi : "La solitude qui porte à ses deux sinistres mamelles l’égoïsme et la vanité ". Je t’assure que ça m’a bien fait rire. Égoïsme, soit ; mais vanité, non. L’orgueil est une bête féroce qui vit dans les cavernes et dans les déserts. La vanité au contraire, comme un perroquet, saute de branche en branche et bavarde en pleine lumière. Je ne sais si je m’abuse (et ici ce serait de la vanité), mais il me semble que dans tout le Livre posthume il y a une vague réminiscence de Novembre et un brouillard de moi, qui pèse sur le tout ; ne serait-ce que le désir de Chine à la fin : "Dans un canot allongé, un canot de bois de cèdre dont les avirons minces ont l’air de plumes, sous une voile faite de bambous tressés, au bruit du tam-tam et des tambourins, j’irai dans le pays jaune que l’on appelle la Chine", etc. Du Camp ne sera pas le seul sur qui j’aurai laissé mon empreinte. Le tort qu’il a eu c’est de la recevoir. Je crois qu’il a agi très naturellement en tâchant de se dégager de moi. Il suit maintenant sa voie ; mais en littérature, il se souviendra de moi longtemps. J’ai été funeste aussi à ce malheureux Hamard. Je suis communiquant et débordant (je l’étais est plus vrai) et, quoique doué d’une grande faculté d’imitation, toutes les rides qui me viennent en grimaçant ne m’altèrent pas la figure. Bouilhet est le seul homme au monde qui nous ait rendu justice là-dessus, à Alfred [Le Poittevin] et à moi. Il a reconnu nos deux natures distinctes et vu l’abîme qui les séparait. S’il avait continué de vivre, il eût été s’agrandissant toujours, lui par sa netteté d’esprit et moi par mes extravagances. Il n’y avait [pas] de danger que nous [ne] nous réunissions de trop près. Quant à lui, Bouilhet, il faut que tous deux nous valions quelque chose, puisque, depuis sept ans que nous nous communiquons nos plans et nos phrases, nous avons gardé respectivement notre physionomie individuelle.
      Voilà le sieur Augier employé à la police ! Quelle charmante place pour un poète et quelle noble et intelligente fonction que celle de lire les livres destinés au colportage ! Mais est-ce que ça a quelque chose dans le ventre, ces gaillards-là ! C’est plus bourgeois que les marchands de chandelle. Voilà donc toute la littérature qui passe sous le bon vouloir de ce monsieur ! Mais on a une place, de l’importance, on dîne chez le ministre, etc. Et puis il faut dire le vrai, il y a de par le monde une conjuration générale et permanente contre deux choses, à savoir, la poésie et la liberté ; les gens de goût se chargent d’exterminer l’une, comme les gens d’ordre de poursuivre l’autre. Rien ne plaît davantage à certains esprits français, raisonnables, peu ailés, esprits poitrinaires à gilet de flanelle, que cette régularité tout extérieure qui indigne si fort les gens d’imagination. Le bourgeois se rassure à la vue d’un gendarme et l’homme d’esprit se délecte à celle d’un critique ; les chevaux hongres sont applaudis par les mulets. Donc, de quelle puissance d’embêtement pour nous n’est-il pas armé, le double entraveur qui a, tout à la fois, dans ses attributions, le sabre du gendarme et les ciseaux du critique ! Augier, sans doute, croit faire quelque chose de très bien, acte de goût, rendre des services. La censure, quelle qu’elle soit, me paraît une monstruosité, une chose pire que l’homicide ; l’attentat contre la pensée est un crime de lèse-âme. La mort de Socrate pèse encore sur la conscience du genre humain, et la malédiction des Juifs n’a peut-être pas d’autre signification : ils ont crucifié l’homme-parole, voulu tuer Dieu. Les républicains, là-dessus, m’ont toujours révolté. Pendant dix-huit ans, sous Louis-Philippe, de quelles déclamations vertueuses n’a-t-on pas [été] étourdi ! Qu’est-ce qui a jeté les plus lourds sarcasmes à toute l’école romantique, qui ne réclamait en définitive, comme on dirait maintenant, que le libre échange ! Ce qu’il y a de comique ensuite, ce sont les grands mots : " Mais que deviendrait la société ? " et les comparaisons : " laissez-vous jouer les enfants avec des armes à feu ? " Il semble à ces braves gens que la société tout entière tienne à deux ou trois chevilles pourries et que, si on les retire, tout va crouler. Ils la jugent (et cela d’après les vieilles idées) comme un produit factice de l’homme, comme une oeuvre exécutée d’après un plan. De là les récriminations, malédictions et précautions. La volonté individuelle de qui que ce soit n’a pas plus d’influence sur l’existence ou la destruction de la civilisation qu’elle n’en a sur la pousse des arbres ou la composition de l’atmosphère. Vous apporterez, ô grand homme, un peu de fumier ici, un peu de sang là. Mais la force humaine, une fois que vous serez passé, continuera de s’agiter sans vous. Elle roulera votre souvenir avec toutes ses autres feuilles mortes. Votre coin de culture disparaîtra sous l’herbe, votre peuple sous d’autres invasions, votre religion sous d’autres philosophies et toujours, toujours, hiver, printemps, été, automne, hiver, printemps, sans que les fleurs cessent de pousser et la sève de monter.
      C’est pourquoi l’Oncle Tom me paraît un livre étroit. Il est fait à un point de vue moral et religieux ; il fallait le faire à un point de vue humain. Je n’ai pas besoin, pour m’attendrir sur un esclave que l’on torture, que cet esclave soit brave homme, bon père, bon époux et chante des hymnes et lise l’Évangile et pardonne à ses bourreaux, ce qui devient du sublime, de l’exception, et dès lors une chose spéciale, fausse. Les qualités de sentiment, et il y [en] a de grandes dans ce livre, eussent été mieux employées si le but eût été moins restreint. Quand il n’y aura plus d’esclaves en Amérique, ce roman ne sera pas plus vrai que toutes les anciennes histoires où l’on représentait invariablement les mahométans comme des monstres. Pas de haine ! pas de haine ! Et c’est là du reste ce qui fait le succès de ce livre, il est actuel. La vérité seule, l’éternel, le Beau pur ne passionne pas les masses à ce degré-là. Le parti pris de donner aux noirs le bon côté moral arrive à l’absurde, dans le personnage de Georges par exemple, lequel panse son meurtrier tandis qu’il devrait piétiner dessus, etc. , et qui rêve une civilisation nègre, un empire africain, etc. La mort de la jeune Saint-Claire est celle d’une sainte. Pourquoi cela ? Je pleurerais plus si c’était une enfant ordinaire. Le caractère de sa mère est forcé, malgré l’apparente demi-teinte que l’auteur y a mise. Au moment de la mort de sa fille, elle ne doit plus penser à ses migraines. Mais il fallait [faire] rire le parterre, comme dit Rousseau.
      Il y a du reste de jolies choses dans ce livre : le caractère de Halley, la scène entre le sénateur et sa femme Mrs Ophélia, l’intérieur de la maison Legree, une tirade de Miss Cussy, tout cela est bien fait. Puisque Tom est un mystique, je lui aurais voulu plus de lyrisme (il eût été peut-être moins vrai comme nature). Les répétitions des mères avec leurs enfants sont archirépétées ; c’est comme le journal du sieur Saint-Claire qui revient à toute minute. Les réflexions de l’auteur m’ont irrité tout le temps. Est-ce qu’on a besoin de faire des réflexions sur l’esclavage ? Montrez-le, voilà tout. C’est là ce qui m’a toujours semblé fort dans le Dernier jour d’un condamné. Pas une réflexion sur la peine de mort (il est vrai que la préface échigne le livre, si le livre pouvait être échigné). Regarde dans le Marchand de Venise si l’on déclame contre l’usure. Mais la forme dramatique a cela de bon, elle annule l’auteur. Balzac n’a pas échappé à ce défaut, il est légitimiste, catholique, aristocrate.
      L’auteur, dans son oeuvre, doit être comme Dieu dans l’univers, présent partout, et visible nulle part. L’Art étant une seconde nature, le créateur de cette nature-là doit agir par des procédés analogues. Que l’on sente dans tous les atomes, à tous les aspects, une impassibilité cachée et infinie. L’effet, pour le spectateur, doit être une espèce d’ébahissement. Comment tout cela s’est-il fait ? doit-on dire, et qu’on se sente écrasé sans savoir pourquoi. L’art grec était dans ce principe-là et, pour y arriver plus vite, il choisissait ses personnages dans des conditions sociales exceptionnelles, rois, dieux, demi-dieux. On [ne] vous intéressait pas avec vous-mêmes ; le divin était le but. Adieu, il est tard. C’est dommage, je suis bien en train de causer. Je t’embrasse mille et mille fois. [...]
      À toi. Ton G.

   ***

 

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Samedi, 1 heure, 11 décembre 1852.
      Je commence par te dévorer de baisers, dans la joie qui me transporte. Ta lettre de ce matin m’a enlevé de dessus le coeur un terrible poids. Il était temps. Hier, je n’ai pu travailler de toute la journée... À chaque mouvement que je faisais (ceci est textuel), la cervelle me sautait dans le crâne et j’ai été obligé de me coucher à 11 heures. J’avais la fièvre et un accablement général. Voici trois semaines que je souffrais horriblement d’appréhensions : je ne dépensais pas à toi d’une minute, mais d’une façon peu agréable. Oh oui, cette idée me torturait ; j’en ai eu des chandelles devant les yeux deux ou trois fois, jeudi entr’autres. Il faudrait tout un livre pour développer d’une manière compréhensible mon sentiment à cet égard. L’idée de donner le jour à quelqu’un me fait horreur. Je me maudirais si j’étais père. Un fils de moi ! Oh non, non, non ! Que toute ma chair périsse et que je ne transmette à personne l’embêtement et les ignominies de l’existence ! [...]
      J’avais aussi une idée superstitieuse : c’est demain que j’ai 31 ans. Je viens donc de passer cette fatale année de la trentaine qui classe un homme. C’est l’âge où l’on se dessine pour l’avenir, où l’on se range ; on se marie, on prend un métier. À 30 ans il y a peu de gens qui ne deviennent bourgeois. Or, cette paternité me faisait rentrer dans les conditions ordinaires de la vie. Ma virginité, par rapport au monde, se trouvait anéantie et cela m’enfonçait dans le gouffre des misères communes. Eh bien, aujourd’hui, la sérénité déborde de moi. Je me sens calme et radieux. Voilà toute ma jeunesse passée sans une tache ni une faiblesse. Depuis mon enfance jusqu’à l’heure présente ce n’est qu’une grande ligne droite. Et comme je n’ai rien sacrifié aux passions, que je n’ai jamais dit : il faut que jeunesse se passe, jeunesse ne se passera pas. Je suis encore tout plein de fraîcheur, comme un printemps. J’ai, en moi, un grand fleuve qui coule, quelque chose qui bouillonne sans cesse et qui ne tarit point. Style et muscles, tout est souple encore et, si les cheveux me tombent du front, je crois que mes plumes n’ont encore rien perdu de leur crinière. Encore un an, ma pauvre chère Louise, ma bonne femme aimée, et nous passerons de longs jours ensemble.
      Pourquoi désirais-tu ce lien ? Oh non, tu n’as [pas] besoin, pour plaire, de rentrer dans les conditions de la femme et je t’aime au contraire parce que tu es très peu une femme, que tu n’en as ni les hypocrisies mondaines, ni la faiblesse de l’esprit. Ne sens-tu pas qu’il y a entre nous deux une attache supérieure à celle de la chair et indépendante même de la tendresse amoureuse ? Ne me gâte rien à ce qui est. On est toujours puni de sortir de sa route. Restons donc dans notre sentier à part, à nous, pour nous. Moins les sentiments tournent au monde et moins ils ont quelque chose de sa fragilité ! Le temps ne fera rien sur mon amour parce que ce n’est pas un amour comme un amour doit être, et je vais même te dire un mot qui va te sembler étrange. Il ne me semble pas que tu sois ma maîtresse. Jamais cette appellation banale ne me vient dans la tête quand je pense à toi. Tu te trouves en moi à une place spéciale et qui n’a été occupée par personne. Toi absente, elle resterait vide, et pourtant ma chair aime la tienne et, quand je me regarde nu, il me semble même que chaque pore de ma peau bâille après la tienne, et avec quelles délices je t’embrasse !
      Je ne suis pas en train de causer littérature ; je ne fais que me remettre de ma longue inquiétude et mon coeur se dilate. Je respire, il fait beau, le soleil brille sur la rivière, un brick passe maintenant toutes voiles déployées ; ma fenêtre est ouverte et mon feu brûle.
      Adieu, je t’aime plus que jamais et je t’embrasse à t’étouffer, pour mon anniversaire.
      Adieu, chère amour, mille tendresses. Encore à toi.

   ***

 

À Louise Colet.

      [Croisset] Nuit de jeudi, 1 heure [17 décembre 1852].
      [...] Depuis samedi j’ai travaillé de grand coeur et d’une façon débordante, lyrique. C’est peut-être une atroce ratatouille. Tant pis, ça m’amuse pour le moment, dussé-je plus tard tout effacer, comme cela m’est arrivé maintes fois. Je suis en train d’écrire une visite à une nourrice. On va par un petit sentier et on revient par un autre. Je marche, comme tu le vois, sur les brisées du Livre posthume ; mais je crois que le parallèle ne m’écrasera pas. Cela sent un peu mieux la campagne, le fumier et les couchettes que la page de notre ami. Tous les Parisiens voient la nature d’une façon élégiaque et proprette, sans baugée de vaches et sans orties. Ils l’aiment, comme les prisonniers, d’un amour niais et enfantin. Cela se gagne tout jeune sous les arbres des Tuileries. Je me rappelle, à ce propos, une cousine de mon père qui, venant une fois (la seule que je l’aie vue) nous faire visite à Deville, humait, s’extasiait, admirait. "Oh ! mon cousin, me dit-elle, faites-moi donc le plaisir de me mettre un peu de fumier dans mon mouchoir de poche ; j’adore cette odeur-là." Mais nous que la campagne a toujours embêtés et qui l’avons toujours vue, comme nous en connaissons d’une façon plus rassise toutes les saveurs et toutes les mélancolies !
      C’est bien bon, ce que tu me dis de l’histoire Roger de Beauvoir, l’écharpe passant de la voiture, etc. Oh ! les sujets, comme il y en a !
      T’aperçois-tu que je deviens moraliste ! Est-ce un signe de vieillesse ? Mais je tourne certainement à la haute comédie. J’ai quelquefois des prurits atroces d’engueuler les humains et je le ferai à quelque jour, dans dix ans d’ici, dans quelque long roman à cadre large ; en attendant, une vieille idée m’est revenue, à savoir celle de mon Dictionnaire des idées reçues (sais-tu ce que c’est ?). La préface surtout m’excite fort, et de la manière dont je la conçois (ce serait tout un livre), aucune loi ne pourrait me mordre quoique j’y attaquerais tout. Ce serait la glorification historique de tout ce qu’on approuve. J’y démontrerais que les majorités ont toujours eu raison, les minorités toujours tort. J’immolerais les grands hommes à tous les imbéciles, les martyrs à tous les bourreaux, et cela dans un style poussé à outrance, à fusées. Ainsi, pour la littérature, j’établirais, ce qui serait facile, que le médiocre, étant à la portée de tous, est le seul légitime et qu’il faut donc honnir toute espèce d’originalité comme dangereuse, sotte, etc. Cette apologie de la canaillerie humaine sur toutes ses faces, ironique et hurlante d’un bout à l’autre, pleine de citations, de preuves (qui prouveraient le contraire) et de textes effrayants (ce serait facile), est dans le but, dirais-je, d’en finir une fois pour toutes avec les excentricités, quelles qu’elles soient. Je rentrerais par là dans l’idée démocratique moderne d’égalité, dans le mot de Fourier que les grands hommes deviendront inutiles ; et c’est dans ce but, dirais-je, que ce livre est fait. On y trouverait donc, par ordre alphabétique, sur tous les sujets possibles, tout ce qu’il faut dire en société pour être un homme convenable et aimable.
      
Ainsi on trouverait :
      ARTISTES : sont tous désintéressés.
      LANGOUSTE : femelle du homard.
      FRANCE : veut un bras de fer pour être régie.
      BOSSUET : est l’aigle de Meaux.
      FÉNELON : est le cygne de Cambrai.
      NÉGRESSES : sont plus chaudes que les blanches.
      ÉRECTION : ne se dit qu’en parlant des monuments, etc.
      Je crois que l’ensemble serait formidable comme plomb. Il faudrait que, dans tout le cours du livre, il n’y eût pas un mot de mon cru, et qu’une fois qu’on l’aurait lu on n’osât plus parler, de peur de dire naturellement une des phrases qui s’y trouvent. Quelques articles, du reste, pourraient prêter à des développements splendides, comme ceux de HOMME, FEMME, AMI, POLITIQUE, MOEURS, MAGISTRAT. On pourrait d’ailleurs, en quelques lignes, faire des types et montrer non seulement ce qu’il faut dire, mais ce qu’il faut paraître.
      J’ai lu ces jours-ci les contes de fées de Perrault ; c’est charmant, charmant. Que dis-tu de cette phrase : "La chambre était si petite que la queue de cette belle robe ne pouvait s’étendre". Est-ce énorme d’effet, hein ? Et celle-ci : "Il vint des rois de tous les pays ; les uns en chaises à porteurs, d’autres en cabriolets et les plus éloignés montés sur des éléphants, sur des tigres, sur des aigles". Et dire que, tant que les Français vivront, Boileau passera pour être un plus grand poète que cet homme-là. Il faut déguiser la poésie en France ; on la déteste et, de tous ses écrivains, il n’y a peut-être que Ronsard qui ait été tout simplement un poète, comme on l’était dans l’antiquité et comme on l’est dans les autres pays.
      Peut-être les formes plastiques ont-elles été toutes décrites, redites ; c’était la part des premiers. Ce qui nous reste, c’est l’extérieur [sic] de l’homme, plus complexe, mais qui échappe bien davantage aux conditions de la forme. Aussi je crois que le roman ne fait que de naître, il attend son Homère. Quel homme eût été Balzac, s’il eût su écrire ! Mais il ne lui a manqué que cela. Un artiste, après tout, n’aurait pas tant fait, n’aurait pas eu cette ampleur.
      Ah ! ce qui manque à la société moderne, ce n’est pas un Christ, ni un Washington, ni un Socrate, ni un Voltaire même ; c’est un Aristophane, mais il serait lapidé par le public ; et puis à quoi bon nous inquiéter de tout cela, toujours raisonner, bavarder ? Peignons, peignons, sans faire de théorie, sans nous inquiéter de la composition des couleurs, ni de la dimension de nos toiles, ni de la durée de nos oeuvres.
      Il fait maintenant un épouvantable vent, les arbres et la rivière mugissent. J’étais en train, ce soir, d’écrire une scène d’été avec des moucherons, des herbes au soleil, etc. Plus je suis dans un milieu contraire et mieux je vois l’autre. Ce grand vent m’a charmé toute la soirée ; cela berce et étourdit tout ensemble. J’avais les nerfs si vibrants que ma mère, qui est entrée à dix heures dans mon cabinet pour me dire adieu, m’a fait pousser un cri de terreur épouvantable, qui l’a effrayée elle-même. Le coeur m’en a longtemps battu et il m’a fallu un quart d’heure à me remettre. Voilà de mes absorptions, quand je travaille. J’ai senti là, à cette surprise, comme la sensation aiguë d’un coup de poignard qui m’aurait traversé l’âme. Quelle pauvre machine que la nôtre ! Et tout cela parce que le petit bonhomme était à tourner une phrase ! Edma et Bouilhet s’écrivent toujours ; les lettres sont superbes de pose et de pôhësie. Lui, ça l’amuse comme tableau ; mais, au fond, il aurait fort envie de faire avec elle un tronçon de chère-lie, comme dit maître Rabelais. Là-dessus pas un mot ; nous croyons qu’elle se méfie de toi, quoiqu’elle n’ait rien articulé à cet égard. Leur première entrevue sera farce.
      Pioche bien la Paysanne ; passes-y encore une semaine, ne te dépêche pas, revois tout, épluche-toi ; apprends à te critiquer toi-même, ma chère sauvage. Adieu, il est bien tard, mille baisers, porte-toi mieux. À toi cher amour.

   ***

 

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Mercredi, 1 heure. [22 décembre 1852].
      Je vais aller à Rouen pour ton buvard et je le ferai porter, par le marchand, au chemin de fer. Ne donne pas la note ; ce serait une imprudence inutile, surtout après les avances de R... auxquelles tu n’es pas tenue de répondre d’une autre façon ; mais enfin, puisqu’on te laisse tranquille, ne leur donne aucune prise. Suis la maxime d’Épictète : "abstiens-toi" et "cache ta vie". Qu’il ne soit plus question de l’airain, soit. Mais c’est une faute énorme, non de langage, mais de sens poëtique. Sois sûre, du reste, que peu de gens la remarqueront.
      Bouilhet m’a fait corriger dernièrement cette expression "et dans ce mélange de sentiments où il s’embarrassait" parce qu’on ne s’embarrasse pas dans un liquide. Il faut que les métaphores soient rigoureuses et justes d’un bout à l’autre. Enfin, arrange-toi comme tu l’entends.
      Nous t’avons dit, et nous te le répétons, qu’on pouvait faire de la Paysanne une chose achevée, qu’il y avait là l’étoffe d’un chef-d’oeuvre. Sans doute, publiée telle qu’elle est (ou était), ce sera toujours très remarquable, par fragments surtout. Mais est-ce qu’il faut s’arrêter dans le mieux ? Et il me semble qu’il y a une moralité de l’esprit consistant à vouloir constamment la perfection. Il ne faut pas te dire : "voilà tout", parce que les faibles crient à l’orgueil. Mais quand on n’a pas la conviction qu’on peut atteindre au premier rang, on rate le second.
      Allons, nom de Dieu, relève-toi donc, reprends-moi cette fin à pleins bras et renvoie-nous le tout complet.
      Adieu, je t’embrasse, chère sauvage. À toi.

   ***

 

À Louis Bouilhet.

      [Croisset, 25 décembre 1852.]
      [Pléiade : 25 décembre 1853]

      Je ne sais si tes deux collaborateurs s’en sont doutés, ni si toi-même en as conscience, mais tu as fait sur Mademoiselle Chéron quatre vers sublimes, de génie ! J’en ai été ébloui. Ce billet n’a d’autre but que de t’en faire part. Ta pièce est d’une fantaisie transcendante. Cet amour dans une poitrine maigre, comme un oiseau dans une cage ! Superbe ! superbe !
      Quant à tout le reste de ta bonne, longue et triste lettre, tu es un couillllon avec toutes sortes d’l mouillés. Mais j’espère, la semaine prochaine, replanter un bâton dans le corps de ton énergie, pour la faire se tenir belle et droite, comme une poupée de Nurenberg.
      Sais-tu qu’on vient de découvrir à Madagascar un oiseau gigantesque qu’on appelle l’Épiornis ? Tu verras que ce sera le Dinorius et qu’il aura les ailes rouges.
      Fais-moi le plaisir, aussitôt ton arrivée à Rouen, de me faire parvenir un mot qui me dise le jour où je te verrai positivement. Car, de mardi soir à vendredi, j’en serai tellement troublé et impatient que je n’en vivrai pas. Tu connais mes manies.
      Je vais ce soir dîner chez Achille. Dîner de scheik ! champagne ! anniversaire de la naissance de la maîtresse de la maison ! Fête de famille ! Tableau.

   ***

 

À Louis Bouilhet.

      Cejourd’huy, 26 décembre 1852.
      En recepvant, à ce matin, la tant vostre gente épistre, i’ay esté marry, vrayment ; car ès érèbes où pérégrine ma vie songeresse, ces jours dominicaux, par ma soif, sont comme oasis libyques où ie me rafraischys à vostre ombraige et en suis-ie demouré méchanique toute la vesprée, ie vous assure. Oyez pourtant. Par affinité d’esperits animaulx et secrète coniunction d’humeurs absconses, ie me suys treuvé estre ceste septmaine hallebrené de mesme fascherie, à la teste aussy, au dedans, voyre ; pour ce que toutes sortes grouillantes de papulles, acmyes, phurunques et carbons (allégories innombrables et métaphores incongrues, ie veux dire) tousiours poussoyent emmy mes phrases, contaminant par leur luxuriance intempestive, la nice contexture d’icelles ; ou mieux, comme il advint à Lucius Cornelius Sylla, dictateur romain, des poulx et vermine qui issoyent de son derme à si grand foyson que quant et quant qu’il en escharbouylloit, plus en venoyt, et estoyt proprement comme ung pourceau et verrat leperoseux, tousiours engendrant corruption de soy-même, et si en mourut finalement.
      Ains vous, tant docte scripteur, qui d’un font caballin espanchez à goulot mirifique vos ondes susurantes, de ce souci ne vous poinctant, ceste tant robuste pucelle qui ha nom muse, comme bon compaignon et paillard lyrique que estes, tousiours la tabourinez avec engin roide, tousiours la hacquebutez, la gitonnez, la biscotez, la glossotez, par devant, par derrière, en tous accoutremens et langaiges, à la Francoyse, à la Sinnoyse, à la Latine, à l’Alexandrine, à la saphique, à l’Adonique, à la Dithyrambique, à la Persique, à l’Égyptiacque, en cornette, en camail, sur le coing d’ung tonneau, sur les fleurs d’ung pré, sur les coquilles du rivaige, en plain amphithéâtre ou en camère privée, brief en toutes postures et occasions.
      Ie me suys bien délecté ce jourd’huy à vos distiques Catulliens. Ie vouldroys en faire tels, si pouvois, ie le dys. Comme Julius Caesar Scaliger (ung consommé ès lettres anctiques, cestuy-là) qui souloyt répéter par enthousiasme, luy plus aimer avoir faict l’ode melpomènéenne du bon Flaccus que estre roy d’Arragon (ce est une province de Hespaigne, delà les monts Pyrénéans, près Bagnères en Bigorre, où vérolés vont prendre bains pour eux guarryr ; allez, si en estes), i’ay donc curiosité véhémente de voir du tout finy votre(carmanfossiléen qui estalera la pourtraicture des antiques périodes de la terre et chaos (y devoit estre un aage à rire, par la confusion qu’y estoit) et ie cuyde desia, par le loppin que i’en connoys, que sera viande de mardy-gras, régallade de monseigneur, et y fauldra estre moult riche en entendement poétique, pour en guster à lourdoys la souëve saveur, comme de Chalibon de Assyrie, de Johannisberg de Germanie, de Chiras ès mers Indiques, que magnats seuls hument quand ils veulent entregaudyr aux grandes festes et esbattements dépenciers.
      Ains n’avez-vous paour, amy, que tousiours couché comme ung veau et roulant la vastitude de ces choses en la sphéréité de vostre entendement, elles ne cataglyptent une façon de microsme en votre personne et ne vous appréhendent vous-même ? Ce advient aux femmes engroissées, vous savez, qui appètent mangier un connil, ie suppose ; à leur fruict qu’elles font poussent des oreilles de connil sur l’estomach ; ou comme enfantelets qui cogitant, dans leur bers, eux pysser contre un mur, compyssent de vray leurs linceuls ; tant le cerveau ha force, ie vous dys, et met tous atosmes en branle ! Adonc, vos roignons deviendroyent rochiers et les poils du cul palmiers, et la semence demeurant stagnante ès vases spermatiques (comme laictages, l’été, dans les jarres d’argile) se tourneroit en crème, et bientôt en beurre, voyre bitume plustôt, ou lave volcanique dont on feroyt après des pumices, pour bellement polir les marbres des palais et sépulchres. Lors, mousse croystroit au fondement (lequel tousiours est eschauffé par vents tiédis comme ès régions équatoriales), fange serait ès dents, or en aureilles, nacres ès ongles, fucus sur la merde et uystres à l’escalle dans le gozier ; yeux aggrandis et tousiours stillants en place seroient comme des lunes mortes, et perpétuelle exhalaëson poëtique, comme l’on voit de l’Etna en Sicile, issoyroit de votre bouche ! Voyageurs lors viendroient par milliers specter ce poëte-nature, cet homme-monde et ce rapporteroit moult argent au portier. Je m’esgare, ie croys, et mon devis sent la phrénésie Delphique et transport hyperbolique. Si pourtant ne vay-ie tourner mon style, car vous sais-ie compaignon aymant aulcune phantaisie et phantastiquerie, et conchiez de dédain et contemnation (ès continents Apolloniques) ces tant coincts jardinets, à ifs taillés et gazons courts, où l’on n’a place pour ses coudes ne ombre pour sa teste. Ains dilectez contrairement les horrificques forêts caverneuses et spelunqueuses, avec grands chênes, larges courants d’aër embalsamés, fleurs coulourés, ombres flottantes, et tousiours, au loing, quelque hurlement mélancholique, en le dessous des feuilles, comme d’un loup affamé ; et déjà, delà, esbattements spittacéens sur les hautes branches, et singes à queue recourbe, claquant des badigoinces et montrant leur cul.
      Or donc, puisque n’avons jà bronché (estant ferrés à glace, ie suppose) ni jà courbé nostre eschine sous le linteau d’aulcune boutique, ecclise, confrayrie, servition quelconque, guardons (ce est mon souhait de nouvel an pour tous deux) ceste sempiternelle superbe amour de Beaulté, et soyons, de par toute la bande des grands que ie invoque, ainsy tousiours labourant, tousiours barytonnant, tousiours rythmant, tousiours calophonisant et nous chéryssant.
      À Dieu, mon bon, adieu mon peton, adieu mon couillon (gausche).
      Gustavus Flaubertus,
      bourgeoisophobus.

   ***

 

À Louise Colet.

      [Croisset] Lundi, 5 heures [27 décembre 1852].
      Je suis, dans ce moment, comme tout épouvanté, et si je t’écris c’est peut-être pour ne pas rester seul avec moi, comme on allume sa lampe la nuit quand on a peur. Je ne sais si tu vas me comprendre, mais c’est bien drôle. As-tu lu un livre de Balzac qui s’appelle Louis Lambert ? Je viens de l’achever il y a cinq minutes ; il me foudroie. C’est l’histoire d’un homme qui devient fou à force de penser aux choses intangibles. Cela s’est cramponné à moi par mille hameçons. Ce Lambert, à peu de choses près, est mon pauvre Alfred. J’ai trouvé là de nos phrases (dans le temps) presque textuelles : les causeries des deux camarades au collège sont celles que nous avions, ou analogues. Il y a une histoire de manuscrit dérobé par les camarades et avec des réflexions du maître d’études qui m’est arrivée, etc., etc. Te rappelles-tu que je t’ai parlé d’un roman métaphysique (en plan), où un homme, à force de penser, arrive à avoir des hallucinations au bout desquelles le fantôme de son ami lui apparaît, pour tirer la conclusion (idéale, absolue) des prémisses (mondaines, tangibles) ? Eh bien, cette idée est là indiquée, et tout ce roman de Louis Lambert en est la préface. À la fin le héros veut se châtrer, par une espèce de manie mystique. J’ai eu, au milieu de mes ennuis de Paris, à dix-neuf ans, cette envie (je te montrerai dans la rue Vivienne une boutique devant laquelle je me suis arrêté un soir, pris par cette idée avec une intensité impérieuse), alors que je suis resté deux ans entiers sans voir de femme. (L’année dernière, lorsque je vous parlais de l’idée d’entrer dans un couvent, c’était mon vieux levain qui me remontait.) Il arrive un moment où l’on a besoin de se faire souffrir, de haïr sa chair, de lui jeter de la boue au visage, tant elle vous semble hideuse. Sans l’amour de la forme, j’eusse été peut-être un grand mystique. Ajoute à cela mes attaques de nerfs, lesquelles ne sont que des déclivités involontaires d’idées, d’images. L’élément psychique alors saute par-dessus moi, et la conscience disparaît avec le sentiment de la vie. Je suis sûr que je sais ce que c’est que mourir. J’ai souvent senti nettement mon âme qui m’échappait, comme on sent le sang qui coule par l’ouverture d’une saignée. Ce diable de livre m’a fait rêver Alfred toute la nuit. À neuf heures je me suis réveillé et rendormi. Alors j’ai rêvé le château de la Roche-Guyon ; il se trouvait situé derrière Croisset, et je m’étonnais de m’en apercevoir pour la première fois. On m’a réveillé en m’apportant ta lettre. Est-ce cette lettre, cheminant dans la boîte du facteur sur la route, qui m’envoyait de loin l’idée de la Roche-Guyon ? Tu venais à moi sur elle. Est-ce Louis Lambert qui a appelé Alfred cette nuit (il y a huit mois j’ai rêvé des lions et, au moment où je les rêvais, un bateau portant une ménagerie passait sous mes fenêtres). Oh ! comme on se sent près de la folie quelquefois, moi surtout ! Tu sais mon influence sur les fous et comme ils m’aiment ! Je t’assure que j’ai peur maintenant. Pourtant, en me mettant à ma table pour t’écrire, la vue du papier blanc m’a calmé. Depuis un mois, du reste, depuis le jour du débarquement, je suis dans un singulier état d’exaltation ou plutôt de vibration. À la moindre idée qui va me venir, j’éprouve quelque chose de cet effet singulier que l’on ressent aux ongles en passant auprès d’une harpe.
      Quel sacré livre ! Il me fait mal ; comme je le sens !
      Autre rapprochement : ma mère m’a montré (elle l’a découvert hier) dans le Médecin de campagne de Balzac, une même scène de ma Bovary : une visite chez une nourrice (je n’avais jamais lu ce livre, pas plus que Louis Lambert). Ce sont mêmes détails, mêmes effets, même intention, à croire que j’ai copié, si ma page n’était infiniment mieux écrite, sans me vanter. Si Du Camp savait tout cela, il dirait que je me compare à Balzac, comme à Goethe. Autrefois, j’étais ennuyé des gens qui trouvaient que je ressemblais à M. un tel, à M. un tel, etc.; maintenant c’est pis, c’est mon âme. Je la retrouve partout, tout me la renvoie. Pourquoi donc ?
      Louis Lambert commence, comme Bovary, par une entrée au collège, et il y a une phrase qui est la même : c’est là que sont contés des ennuis de collège surpassant ceux du Livre posthume !
      Bouilhet n’est pas venu hier. Il est resté couché avec un clou et m’a envoyé à ce sujet une pièce de vers latins charmante ; à quoi j’ai répondu par une lettre en langage du XVIe siècle, dont je suis assez content.
      Il m’est égal que Hugo m’envoie tes lettres, si elles viennent de Londres ; mais de Jersey ce serait peut-être trop clair. Je te recommande encore une fois de ne pas envoyer de note écrite. Je garde ta lettre pour la montrer à Bouilhet dimanche, si tu le permets. Lis-tu enfin l’Âne d’or ? à la fin de cette semaine je t’écrirai en te donnant la réponse des variantes que tu me soumets pour la Paysanne. Bon courage, pauvre chère muse. Je crois que ma Bovary va aller ; mais je suis gêné par le sens métaphorique qui décidément me domine trop. Je suis dévoré de comparaisons, comme on l’est de poux, et je ne passe mon temps qu’à les écraser ; mes phrases en grouillent. Adieu, je t’embrasse bien tendrement. À toi, mille bons baisers.

   ***

 

À Louise Colet.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Mercredi, 3 heures. [29 décembre 1852.]
      Ah ! enfin ! Voilà ta Paysanne bonne ; sois-en sûre. J’avais bien raison d’être sévère, j’étais convaincu que tu y arriverais. C’est maintenant irréprochable de dessin et virilement mené. (Je me représente M. de Fontanes, et toi Chateaubriand lors de la confection du discours du père Aubry ; mais nous y arriverons aussi, chère Muse). Il ne me reste plus que quelques critiques de détail et, je t’en conjure, fais-les, ne laisse rien passer ; ce sera une oeuvre. Rappelle-toi toujours ce grand mot de Vauvenargues "la correction est le vernis des maîtres". Mais avant d’aller plus loin, que je t’embrasse bien fort. Je suis bien content.
      Tout ce début est excellent ; les chiens au mistral, magnifique ; le fanal, les hommes, etc. , mais la confection de l’huile est trop longue, trop didactique. Quand nous allons venir aux petits détails, je te dirai où il faudrait l’arrêter.
      L’invocation au moulin, charmante ; la description de Jean, bonne, mais gâtée par un tronçon de lyrisme intempestif et qui coupe l’action ou, plutôt, la narration. Quelques petites longueurs encore vers la fin de ce mouvement. L’épidémie et l’occasion de le faire fossoyeur, bonnes sauf quelques expressions. La fin, parfaite ou à peu de choses près. Venons maintenant à la critique de mots et je vais être, selon ma coutume, impitoyable. Cela me réussit trop bien pour que je change de système. Sais-tu que tu me donnes de l’orgueil, pauvre coeur aimé, en te voyant d’après mes conseils faire de belles choses. Voyons, travaillons et pas de tendresse. J’ai envoyé promener le grec pour être tout à toi cet après-midi.
      1, 2Il faut choisir. C’est trop de deux sur. C’est peut-être le premier qui est à enlever ?
      Sur la paroi du fond est, peut-être, un peu commun ? Vois ; en tout cas ces deux sur font un mauvais effet, rapprochés.
      3Charmant, charmant.
      4 – À la forte ; dans le vers précédent, au cylindre de pierre. Ces répétitions donnent toujours l’air mal écrit et c’est ici que commencent les longueurs. Cette description fort bien faite d’ailleurs, si ce n’est le dernier vers qui est dur et lourd. "Aux visiteurs, etc." est didactique en diable ; on voit que l’auteur a voulu nous apprendre comment on faisait [l’huile] d’olive. Il n’y a pas de raison pour que ça s’arrête. Pourtant comme il y a dedans d’excellents vers-images, tâche de les conserver (je vais les marquer par des lettres) en resserrant tout ; et n’aie souci, dans ce travail, de la vérité chronologique de la fabrication. Saute sur des détails, peu importe. Le lecteur ici ne te demande pas d’être exact. Les lacunes de faits lui sont indifférentes. C’est trop long, pour sûr. On ne sait où tu veux en venir et ton mouvement lyrique "ô moulin" est d’ailleurs une description en soi et c’est là ce qu’il a de bon.
      5Flamme de tes grands feux de branches d’olivier ; des régimes qui se régissent, mauvais et lent. (Si tu savais en ce moment le mal que j’ai pour arranger cette phrase : la vignette d’un prospectus de parfumerie !)
      6Trop de leurs ; choisis la place pour mettre des le ou des un.
      7Bon vers ; mais il y a là une chute dont je ne me rends pas compte, et comme un trou où l’on tombe. Cela vient-il de la rime à épaulette (peu bonne d’ailleurs) qui est trop haut, ou de ce que la description s’arrête court sur un petit détail ? Mais il y a certainement là une défectuosité quelconque. C’est délicat, mais ça est.
      8Il est si las qu’il tombe de faiblesse, banal. Du reste ce il entre les deux on est bien lent de coupe. De ces quatre vers n° 8, il faut tâcher de lier davantage les deux premiers.
      9Jean n’avait pas péri dans Sarragosse ; c’est évident, puisque nous le voyons là (on n’y pense plus à Sarragosse, sois-en sûre), et ce vers fait presque rire par sa naïveté. Et puis qu’est-ce que c’est que ce commencement de mouvement lyrique qui n’aboutit à rien ? Dans le premier manuscrit au moins il avait une suite et ça se comprenait. Fais-en le sacrifice complet, crois-moi, et vois avec quelle ampleur ton récit reprendrait si tu arriverais [sic] de suite, beaucoup plus bas ainsi... "Qui reconnaît Jean ? il revenait du fond de la Russie" et, au lieu du mouvement lyrique "revoir, etc.", je parlerais de son voyage, couchant dans les granges, marchant, passant parmi des populations qu’il ne comprend pas. Quelque chose d’assez funèbre, cette marche sur les steppes neigeuses, avec le soleil de Provence dans le coeur. Une analyse donc et non pas un mouvement ; mais pas bien long et j’arriverais à (10) "il arriva".
      11Le terme d’un voyage qui voit un vieillard, tournure trop pohêtique et recherchée.
      12Bon ; mais prends garde, tu as plusieurs de ces comme, ainsi employés après un verbe.
      13 – Plus un ami, plus un toit familier ; pas de toit familier ? Pour éviter la répétition de mots.
      Celle d’idée et de coupe subsisterait ; ainsi c’est ne rien retirer.
      14Il erre, détestable ; les quatre vers qui suivent, vulgaires d’expression. Un peu de bon tabac ; le vieux grognard conduire le bétail ; nous avons troupier plus haut, c’est bien assez. Il faut être délicat en tout.
      15Bon.
      16Tout ce hameau, tout le hameau.
      17 – Morne, mauvais.
      18Au lieu de suc, je mettrais :

           Le vin manquait aux grappes de la vigne ??

      Ce serait peut-être outré de poésie, mais à coup sûr moins sec. Ne dit-on pas du reste : du vin en pilules ?
      19Ceci rentre dans mon domaine et M. Homais, pharmacien à Yonville-l’abbaye, ne dirait pas mieux. Ce n’est pas la peine d’être poëte pour parler le langage d’un donneur de lavements.
      20Pompeux, voltairien et qui ferait claquer d’applaudissements une salle de spectacle. C’est un vers de tragédie parmi de bons vers de poésie. Retranche-moi donc ce canton-là, où la vie n’est pas.
      21 – Pauvre engeance, atroce.
      22Quel dommage qu’on ne puisse mettre

            L’avaient rompu à ce sombre métier

      En tout cas il faut un plus-que-parfait. Le présent, qui revient là pour un vers, ralentit, puisque le commencement de la phrase est à l’imparfait. De même qu’il faut enlever Jean, mot dit plus haut, "Jean vint s’offrir". Ces répétitions du sujet par le même mot alanguissent le style.
      23Ce comme là, dont je comprends l’intention, est lourd néanmoins. Si tu pouvais mettre quelque chose qui brille, exprimer un éclat quelconque en rapport avec luire. Tout ce qui suit est bon.
      Ainsi, il n’y a donc d’important que l’exposition narrative du voyage de Jean, avec ce qu’il pensait pendant ce voyage, et tu arrives naturellement (passant du désir à la réalisation) à son arrivée.
      Arrange-donc bien la mort de Jeanneton.
      Refais toutes les corrections indiquées précédemment et celles-ci, et renvoie-nous un manuscrit bien lisible. Il est probable que nous y trouverons encore à redire, mais ce sera la dernière revision. Tu auras au moins une bonne chose, une oeuvre écrite et émouvante, durable et tienne. Ce conte est d’une originalité saisissante. Je le crois destiné à un succès populaire et artistique ; il a les deux côtés. Patience donc, patience et espoir ! Qu’importent nos ennuis, nos défaillances, la lenteur d’exécution et le dégoût de l’oeuvre ensuite, si nous sommes toujours en progrès ! Si nous montons, qu’importe le but ! Si nous galopons, qu’importe l’auberge ! Ce perpétuel malaise n’est-il pas une garantie de délicatesse, une preuve de foi ! Quand on a seulement exécuté la moitié de son idéal, on a fait du beau, pour les autres du moins, si ce n’est pour soi-même.
      Nous ne nous verrons pas, ma pauvre chérie, avant la fin de janvier au plus tôt : ma Bovary va si lentement ! Je ne fais pas quatre pages dans la semaine et j’ai encore du chemin avant d’arriver au point que je me suis fixé, quoique j’anticipe toujours dessus. Ainsi j’en suis maintenant à l’endroit que je m’étais fixé au mois d’août pour notre première rencontre, qui a eu lieu au mois de novembre. Vois ! Et je veux pourtant avancer et ne pas encore y passer tout l’hiver prochain. Quelles pyramides à remuer, pour moi, qu’un livre de 500 pages !
      Adieu, bon courage, je t’embrasse avec toutes mes tendresses.
      Ton Gustave.

   ***