1853

 
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Février : lettres 366 à 368

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927. 
Jeudi, minuit [17 février 1853].
      Je n'ai rien fait depuis que je t'ai quittée, chère et bonne muse, si ce n'est penser à toi et m'ennuyer. Mon rhume continue. Je me chauffe à outrance et je regarde la neige tomber, mon feu brûler. Aujourd'hui pourtant je me suis remis à la Bovary ; je rêvasse à l'esquisse, j'arrange l'ordre, car tout dépend [de) là : la méthode. Mais ça vient bien lentement, ou plutôt ça ne vient pas. Il faut que je fasse immédiatement quelque chose de fort difficile en soi : à savoir cette haine qui vous prend tout à coup à regarder certaines gens que l'on ne déteste pas encore. Pour écrire passablement ces choses-là, il faut surtout les sentir et j'ai du mal à me faire sentir. Les érections de la pensée sont comme celles du corps ; elles ne viennent pas à volonté ! Et puis je suis une si lourde machine à remuer ! Il me faut tant de préparations et de temps pour me remettre en train !
      Comme nous avons été heureux à ce voyage ! Comme nous nous sommes aimés ! Mais la prochaine entrevue sera meilleure encore. Ce sera à Mantes, au printemps. Là, nous sommes plus à nous, et rien qu'à nous. J'aurai une bonne tartine encore de faite ; toi, ton Acropole terminée, le prix décidé ? espérons-le, le plan de ton drame écrit. Après cette fois-là, encore deux ou trois autres, et puis mon installation à Paris et l'inauguration de mon logement par cinq ou six bonnes séances passées à lire la Bovary. Allons, du courage, pauvre amie. Pioche l’Acropole, fais-nous de grands vers cornéliens, cela est dans ta corde. Tu as naturellement le vers tendu et pompeux (quand il n'est pas flasque, banal). Veille surtout à la correction, pour ces messieurs. Tu sais quels pédants, et ils ont raison de l'être. Si on leur ôtait cela, que leur resterait-il ?
      J'ai envoyé ta lettre à Bouilhet et j'ai reçu de lui ce matin, par la poste, un mot où il me dit qu'il travaille ferme. Pas un mot de la Diva. Mais je crois qu'il en a reçu une lettre, car il me dit : "Je t'apporterai un morceau de prose que j'ai reçu." Je serais étonné, au ton de son billet, si lui avait écrit. Nous viderons cette affaire-là définitivement dimanche.
      Tantôt j'ai fait un peu de grec et de latin, mais pas raide. Je vais reprendre, pour mes lectures du soir, les Morales de Plutarque. C'est une mine d'érudition et de pensées intarissable. Comme l'on serait savant, si l'on connaissait bien seulement cinq à six livres !
      J'avais depuis quelque temps, sur ma table de nuit, Gil Blas ; je le quitte. C'est léger en somme (comme psychologie et poésie, j'entends). Après Rabelais d'ailleurs, tout semble maigre. Et puis c'est un coin de la vérité, rien qu'un coin. Mais comme c'est fait ! N'importe, j'aime les viandes plus juteuses, les eaux plus profondes, les styles où l'on en a plein la bouche, les pensées où l'on s'égare.
      Adieu, je n'ai rien à te dire ; je n'ai pas l'énergie de t'écrire. Avant de reprendre mon travail, j'éprouve toujours ainsi des hébétements de tristesse. Ton souvenir vient par dessus et m'achève. Je sais que cela passera, c'est ce qui me console. Il faut donner quelque peu à la faiblesse humaine et lâcher la bride à la mélancolie ; c'est le moyen qu'elle soit plus calme.
      Adieu encore, mille baisers partout. Ma prochaine sera plus longue ; et toi, écris-moi de longues lettres.
      À toi, à toi. Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

[Croisset] Mercredi, minuit [23 février 1853].
      Enfin ! me revoilà à peu près dans mon assiette ! J'ai griffonné dix pages, d'où il en est résulté deux et demie. J'en ai préparé quelques autres. Ça va aller, j'espère. Et toi, pauvre bonne Muse, où en es-tu ? Je te vois piochant ton Acropole avec rage et j'attends le premier jet d'ici à peu de jours. Soigne bien les vers : au point où tu en es maintenant tu ne dois pas te permettre un seul vers faible. Je ne sais ce qu'il en sera de ma Bovary, mais il me semble qu'il n'y aura pas une phrase molle. C'est déjà beaucoup. Le génie, c'est Dieu qui le donne ; mais le talent nous regarde. Avec un esprit droit, l'amour de la chose et une patience soutenue, on arrive à en avoir. La correction (je l'entends dans le plus haut sens du mot) fait à la pensée ce que l'eau de Styx faisait au corps d'Achille : elle la rend invulnérable et indestructible. Plus je pense à cette Acropole et plus il me semble qu'il y aurait à la fin une engueulade aux Barbares superbe. Cela rentrerait dans l'esprit de la pièce et m'en paraît même le complément. Je vais tâcher d'être clair. Après tes Panathénées, ton tableau de la Grèce, vivant, animé, et avoir bien marqué que cela n'existe plus, je dirais... "et puis les Barbares sont venus (pas de description de l'invasion, mais plutôt l'effet en résultant) ; ils ont cassé, profité, fait des meules de moulin avec les piédestaux de tes statues... ils ont chauffé leurs pieds nus à ton olivier qui brûlait, ô Minerve, et dans des langues barbares accusé tes dieux, ô Homère..." Il faudrait faire la confusion soutenue des deux espèces de Barbares, et cela très large, à la fois lyrique et satirique. Ça ne sortirait pas du lieu même de l'Acropole. Les diverses ruines et constructions modernes te serviraient de comparaisons et de points de rappel. Et ce mouvement t'amènerait naturellement à ton trait final : nous cherchons maintenant parmi ces débris les vestiges du Beau.
      Réfléchis à cela ; il me semble qu'il y a là beaucoup. Cette idée plairait au côté classique de l'Académie et pourrait d'ailleurs être en elle-même une fort belle chose.
      La Sylphide, comme dit Babinet, a écrit deux lettres charmantes. Bouilhet a répondu quelques lignes à la dernière, pour lui dire qu'elle le laisse tranquille et qu'il ne veut plus entendre parler d'elle. Il m'a l'air très calme et décidé, mais un vieux psychologue comme moi pense que ce n'est pas là une fin. Ils se reverront d'une façon ou d'une autre et se baiseront, ou je serais fort étonné. Elle a dû être vexée de son dernier billet. Y répondra-t-elle ? Elle garderait le silence si elle avait un peu d'orgueil. Mais c'est une infâme coquette, et elle voudra l'astiquer encore. Alors, la correspondance se rengagerait sur un pied purement littéraire ? Mais la littérature mène loin, et les transitions vous font glisser, sans qu'on s'en doute, des hauteurs du ciel aux profondeurs du c... Problème ! Pensée ! comme dirait le grand Hugo.
      Nous avons ici, depuis lundi, une vieille dame, amie de ma mère (femme d'un ancien consul en Orient), avec sa fille. Leur fils, qui est un de mes camarades de collège, est dans ce moment à Sainte-Pélagie pour un an (et de plus 500 francs d'amende) pour avoir distribué des exemplaires de Napoléon-le-Petit - avis - et personne n'en sait rien.
      J'ai demain à déjeuner un jeune homme que Bouilhet m'a amené dimanche. Je l'avais connu enfant, lorsqu'il avait sept à dix ans. Son père, magistrat inepte, en faisait un perroquet et le poussait aux bonnes études. Mais malgré tous ses soins, il n'est point devenu crétin (ce qui désole le père) et il a pris en goût sérieux la littérature. Il est hugotique, rouge, etc. De là désolation de la famille, blâme de tous les concitoyens, mépris du bourgeois. Il désirait depuis longtemps faire ma connaissance. Je l'ai reçu carrément et dans tout le déshabillé franc de ma pensée. C'est ce qu'il faut faire aux gens qui viennent nous flairer par curiosité. S'ils sont choqués, ils ne reviennent plus ; et s'ils vous aiment, c'est qu'ils vous connaissent.
      Quant à lui, il m'a paru être un assez intelligent garçon, mais sans âpreté, sans cette suite dans les idées qui seule mène à un but et fait faire les oeuvres. Il donne dans les théories, les symbolismes, Micheletteries, Quinetteries (j'y ai été aussi, je les connais), études comparées des langues, plans gigantesques et charabias un peu vides. Mais en somme on peut causer avec lui pendant quelques heures ; or la graine est rare de ceux-là. Il habite Paris, a une vingtaine de mille francs de rente et va s'en aller en Amérique et de là aux Indes, pour son plaisir. Il veut aussi écrire une histoire grecque, voir la Grèce. Voilà bien des volontés, qui marquent peut-être absence de volonté. Dans quelle époque de diffusion nous sommes ! L'esprit autrefois était un soleil solitaire ; tout autour de lui il y avait le ciel vide. Son disque maintenant, comme par un soir d'hiver, semble avoir pâli et il illumine toute la brume humaine de sa clarté confuse.
      Je m'en vais relire Montaigne en entier. C'est une bonne causerie, le soir avant de s'endormir. Comment vas-tu ? Il me semble qu'il y a six mois que je t'ai quittée. Comme nous serons à nous à Mantes ! Mais ne pensons pas à cela. Travaillons. Moi je ne veux plus regarder en avant. La longueur de ma Bovary m'épouvante à me décourager. "Qu'est-ce que ton devoir ? dit Goethe ; l'exigence de chaque jour". Ne sortons pas de là.
      Adieu, mille baisers sur tes lèvres de muse.
      À toi, ton G F.

   ***

 

À LOUISE COLET.

[Croisset] Nuit de dimanche, 1 heure et demie.
      [27-28 février 1853]
      Il est bien tard, et je devrais me coucher. Mais c'est demain dimanche, je me reposerai. Je veux te dire tout de suite, chère Muse, combien je t'aime, d'abord, et comme tes deux dernières courtes lettres m'ont fait plaisir. Elles ont un souffle qui m'a gonflé, je crois, car je suis dans le même état lyrique que toi. J'y ai vu que tu étais emportée dans l'art et que tu roulais dans la houle intellectuelle, ballottée à tous les grands vents apolloniques. C'est bien, c'est bien, c'est bon. Nous ne valons quelque chose que parce que Dieu souffle en nous. C'est là ce qui fait même les médiocres forts, ce qui rend les peuples si beaux aux jours de fièvre, ce qui embellit les laids, ce qui purifie les infâmes : la foi, l'amour. "Si vous aviez la foi vous remueriez les montagnes." Celui qui a dit cela a changé le monde, parce qu'il n'a pas douté.
      Garde-moi toujours cette rage-là. Tout cède et tout pète à la fin, devant les obstinations suivies. J'en reviens toujours à mon vieil exemple de Boileau : ce gredin-là vivra autant que Molière, autant que la langue française, et c'était pourtant un des moins poètes des poètes. Qu'a-t-il fait ? Il a suivi sa ligne jusqu'au bout et donné à son sentiment si restreint du Beau toute la perfection plastique qu'il comportait.
      Ta Paysanne a du mal à paraître. C'est justice. Voilà une preuve que c'est beau. Pour les oeuvres et pour les hommes médiocres, le hasard est bon enfant. Mais ce qui a de la valeur est comme le porc-épic, on s'en écarte. Une des preuves qui m'auraient convaincu de la vocation de Bouilhet, si j'en eusse douté, c'est qu'à Rouen, dans son pays et où il est connu, pas un journaliste n'a même cité son nom. On objectera qu'ils ne peuvent le comprendre, et j'accepte l'objection qui me donne raison. Ou bien c'est qu'ils l'envient, et qu'ils font bien alors ! De même l'ami Gautier fait des réclames pour E. Delessert, qu'il connaît à peine, et ne souffle mot de l'ami Bouilhet. Est-ce clair ? Envoie demain, à n'importe quel journal, ta Paysanne éreintée, fais-y une fin sentimentale, une nature factice, des paysans vertueux, quelques lieux communs sur la moralité, avec un peu de clair de lune parmi les ruines, à l'usage des âmes sensibles, le tout entremêlé d'expressions banales, de comparaisons usées, d'idées bêtes, et que je sois pendu si on ne l'accepte. Mais patience, la vérité a son tour ; elle possède en soi-même une force divine et, quoiqu'on l'exècre, on la proclame. On a de tout temps crié contre l'originalité ; elle finit pourtant par entrer dans le domaine commun et, bien que l'on déclame contre les supériorités, contre les aristocrates, contre les riches, on vit néanmoins de leurs pensées, de leur pain. Le génie, comme un fort cheval, traîne à son cul l'humanité sur les routes de l'idée. Elle a beau tirer les rênes et, par sa bêtise, lui faire saigner les dents, en hocquesonnant tant qu'elle peut le mors dans sa bouche. L'autre, qui a les jarrets robustes, continue toujours au grand galop, par les précipices et les vertiges.
      J'attends lundi matin l’Acropole et, comme il faut se dépêcher, je la lirai, je la porterai de suite à Rouen à Bouilhet. Nous la lirons et, chez lui, je t'écrirai en te renvoyant le tout.
      Pour un autre travail, ce procédé de composition ne serait pas bon. Il faut écrire plus froidement. Méfions-nous de cette espèce d'échauffement, qu'on appelle l'inspiration, et où il entre souvent plus d'émotion nerveuse que de force musculaire. Dans ce moment-ci, par exemple, je me sens fort en train, mon front brûle, les phrases m'arrivent, voilà deux heures que je voulais t'écrire et que de moment en moment le travail me reprend. Au lieu d'une idée, j'en ai six et, où il faudrait l'exposition la plus simple, il me surgit une comparaison. J'irais, je suis sûr, jusqu'à demain midi sans fatigue. Mais je connais ces bals masqués de l'imagination d'où l'on revient avec la mort au coeur, épuisé, n'ayant vu que du faux et débité des sottises. Tout doit se faire à froid, posément. Quand Louvel a voulu tuer le duc de Berry, il a pris une carafe d'orgeat et n'a pas manqué son coup. C'était une comparaison de ce pauvre Pradier et qui m'a toujours frappé. Elle est d'un haut enseignement pour qui sait la comprendre. Ayant du reste peu de temps à toi, il eût été impossible de faire autrement et ce n'est pas encore donné à tout le monde de posséder en soi-même une boîte à cantharides d'où l'on tire le moyen de se faire [...] à volonté.
      J'ai revu, jeudi, mon jeune homme et qui m'a plus intéressé que la première fois. Il m'a conté beaucoup de choses de son coeur intéressantes. Il cherche (mais naïvement et sans pose ; conséquemment c'est respectable) un idéal, une femme à aimer toute sa vie, avec qui passer une existence intelligente, entourée d'enfants et dénuée de soucis, etc... J'ai été grand ! je me suis montré pontifical et olympien ! Je l'ai prêché avec une envergure chevelue. "Jeune homme, lui ai-je dit, etc."
      Ma préface du Dictionnaire des idées reçues me tourmente. J'en ai fait le plan par écrit. J'ai passé l'autre jour deux heures de suite à rêver (à propos de Juvénal que je lisais) un grand roman romain. Mon livre XVIIIe siècle m'est revenu hier. La Bovary marche son petit train et se dessine dans l'avenir. Il n'est pas jusqu'à ce malheureux grec qui ne me semble se débrouiller. Je crois que le ramollissement de cervelle diagnostiqué par Du Camp n'arrive pas encore. Ah ! ah ! mais je les casserais sur elle, tous ces petits braves compagnons-là, comme les commis voyageurs brisent sur leur front les assiettes d'auberge, par facétie.
      Si je cherche un peu d'où vient mon bon état (présent), c'est peut-être à deux causes : 1° d'avoir vu l'autre jour ce brave garçon qui enfin parle notre langue ; on a plaisir à trouver des compatriotes dans la vie ; 2° à la société de Mme Vasse (tu sais, cette dame qui est ici). Elle a longtemps habité l'Orient. Nous en causons à table ; cela me ranime et me fait passer dans la tête de grands coups de vent qui m'emportent. Si fort que l'on ait l'orgueil de se croire, l'élément extérieur est bon quelquefois. Mais c'est si rare de trouver un lit pour ses fatigues ! Adieu, toi qui es l'édredon où mon coeur se pose et le pupitre commode où mon esprit s'entr'ouvre. Adieu encore, et mille toutes sortes de tendresses. À toi.

 

   ***


Mars 1853