1853

 
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Mai : Lettres 387 à 393

 

À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Nuit de samedi, 1 heure [30 avril-1er mai 1853].
      Tu me reverras avec une dent de moins, chère amie. Il a fallu hier en passer par là. Je m'étais réveillé avec des douleurs atroces à 4 heures. Ma molaire qui n'était pas "d'une entière blancheur", comme dit Bilboquet, était sautée ; mais la pareille, de l'autre côté, m'a fait encore plus souffrir après et il s'est déclaré un abcès qui m'a donné, toute cette nuit, une fièvre atroce. J'en ai encore les genoux en bouillie. À 9 heures du matin je suis donc retourné à Rouen pour me faire ouvrir cet abcès. Tout cet après-midi j'ai dormi sur mon divan. Ce soir je vais mieux, mais j'ai grand'peine à manger. Le pis de tout cela, c'est que voilà deux jours d'entièrement perdus pour le travail, car, hier au soir, je n'ai pu guère travailler (quoique j'aie fait une phrase sur les étoiles) et, ce soir, j'ai eu la surprise de la visite de Bouilhet qui avait appris mes douleurs et est venu me voir un jour plus tôt. Il m'a apporté la Paysanne. Cette publication est plus jolie extérieurement que je ne m'y attendais ; elle a une bonne figure. Tu verras, ça réussira.
      Bouilhet m'a aussi apporté les vers de l'Anglaise, un autre volume du sieur Baillet, et les autographes que tu lui as envoyés. Tout cela est monstrueusement pitoyable. C'est plus que médiocre, ta jeune Anglaise ! Quel vide ! et quelle pose ! ces épigraphes en hébreu ! en grec ! et quels vers plats et avec de faux chics de Casimir Delavigne ! Vois comme tout ce qu'il y a de médiocre en littérature par les deux bouts, soit le canaille ou bien le vide, se tourne invariablement vers Béranger ou Lamartine. Dieu ! comme je suis dégoûté des poètes ouvriers ! et des ouvriers ! Dans la lettre de ce bon Baillet, il s'emporte justement contre la seule chose qui rachète l'ouvrier et le colore, le cynisme, et il est malgré cela content d'être ouvrier ! Quel amour de la crasse pour la crasse !
      Reçois mes compliments pour la manière dont tu as reçu le sieur Villemain. Tu t'es bien conduite. Il n'y avait que cela à dire. Et sois sûre que tu l'as humilié de toutes façons. C'est ce qu'il fallait faire. Il y a une chose qui m'a semblé très farce dans tout ce qu'il t'a dit, à savoir, l'aveu qu'il travaillait pour la postérité (il est temps qu'il s'y prenne). Ah ! la postérité n'est pas faite pour ceux qui ont été ministres, grands maîtres de l'Université, pairs de France, députés, professeurs, etc. , etc. La postérité ! Ce pauvre vieux ! Est-ce son Cours de littérature ? son Lascaris ? ses Portraits ? ses Discours ? Mais lis-en donc, du Villemain. Ses plus belles pages (!) ne dépassent pas la portée d'un article de journal, et à part une certaine correction grammaticale (et qui n'a rien à démêler avec la vraie correction esthétique), la forme est complètement nulle, oui, nulle. Quant à de l'érudition, aucune. Mais d’ingénieux aperçus en masse, comme ceux-ci à propos de l'accusation de fratricide portée contre M-J. Chénier : "Non, c'est une calomnie, j'en jure par le coeur de leur mère" ; ou bien en parlant de la Pucelle : "Le poème qu'il ne faut pas nommer" ; ou encore de Gibbon : "Et il resta muet et ministériel." Toutes ces belles phrases sont accompagnées, dans les volumes où on les trouve, d'autres phrases imprimées en italiques et ainsi conçues : "Longs applaudissements de l'auditoire, vive émotion", etc. J'ai passé ma jeunesse à lire tous ces drôles, je les connais ; j'ai frappé depuis longtemps sur les poitrines en tôle de tous ces bustes, et je sais à la place du coeur le vide qu'il y a. Tout ce que j'apprends de leurs actions me paraît donc le corollaire de leurs oeuvres. À la fin de ma troisième, à quinze ans, j'ai lu son Cours de littérature du moyen âge. J'étais à cet âge en état de l'écrire moi-même, ayant lu les ouvrages de Sismondi et de Fauriel sur les littératures du midi de l'Europe, qui sont les deux sources uniques où ce bon Villemain ait puisé ; les extraits cités dans ces livres sont les mêmes extraits cités dans le sien, etc. ! Et voilà les crétins qu'on nous pose toujours devant les yeux comme des gens forts ! Mais forts en quoi ? Il n'y a du reste que dans notre siècle où l'on soit arrivé ainsi à se faire des réputations avec des oeuvres nulles ou absentes. Le chef de tous ces grands hommes-là était le père Royer-Collard, qui n'avait jamais écrit que quatre-vingts pages en toute sa vie, la préface des oeuvres de Reid. Je crois que Villemain sait bien le latin, si tant est qu'on puisse comprendre toute la portée d'un mot quand on n'a pas le sens poétique, et qu'il sait faire des vers latins, du grec médiocrement, un tout petit peu d'histoire, beaucoup d'anecdotes, avec cela de l'esprit de société et la réputation d'habile homme : voilà son bagage. Quant à être, je ne dis pas des écrivains, mais même des littérateurs, non, non ! Il leur manque la première condition, le goût ou l'amour, ce qui est tout un.
      Tu me dis : "Nous finirons pas valoir mieux qu'eux comme talent." Ah ! ceci m'ébouriffe, car je crois que c'est déjà fait, et je pense que Villemain peut s'atteler le reste de ses jours avant d'écrire une seule page de la Bovary, une seule strophe de Melaenis, un seul paragraphe de la Paysanne. "Que je sois jamais de l'Académie (comme dit Marcillac, l'artiste romantique de Gerfault), si j'arrive au diapason de pareils ânes !" C'est bien beau, l'idée qui a frappé l'Académie dans le numéro 26 : "Le poète sur les ruines d'Athènes et évoquant le passé, le faisant revivre !" Est-ce Volney ! et rococo ! Comment un homme peut-il rapporter de semblables bêtises sans en rire le premier ? Comment ne pas sentir que c'était là la manière la plus vulgaire, la plus usée (et la moins vraie) de prendre le sujet ? Si mon pharmacien avait concouru pour l’Acropole, il est certain que c'eût été là son plan.
      Et l'aplomb de ces messieurs-là ! Sont-ils piètres, contents d'eux, sûrs de leur jugement ! Ce pauvre Delisle qui va leur présenter son livre ! Non, tout cela m'indigne trop. Je suis gorgé de l'humanité en général et des gens de lettres en particulier, comme si j'avais avalé cent livres de suif.
      J'aurais bien voulu être là quand le Philosophe a dit : "Les Ronsards qui vous conseillent", pour voir son ton. À qui ça s'adressait-il ? à propos de quoi ? Comment ? Il a dit cela sans doute comme une injure, ce bon Cousin ! Les Ronsards qui vous conseillent ! les Homères de vos amis ! Charmant ! charmant ! Et en voilà un aussi qui passe pour un homme de goût, un classique.
      J'ai eu aujourd'hui un grand enseignement donné par ma cuisinière. Cette fille, qui a vingt-cinq ans et est Française, ne savait pas que Louis-Philippe n'était plus roi de France, qu'il y avait eu une république, etc. Tout cela ne l'intéresse pas (textuel). Et je me regarde comme un homme intelligent ! Mais je ne suis qu'un triple imbécile. C'est comme cette femme qu'il faut être.
      Hier, en allant me faire arracher ma dent, j'ai passé sur la place du Vieux-Marché, où l'on exécutait autrefois, et en analysant l'émotion caponne que j'avais au fond de moi, je me disais que d'autres à la même place en avaient eu de pires, et de même nature pourtant ! L'attente d'un événement qui vous fait peur ! Cela m'a rappelé que, tout enfant, à six ou sept ans, en revenant de l'école, j'avais vu là une fois la guillotine qui venait de servir. Il y avait du sang frais sur les pavés et on défaisait le panier. J'ai rêvé cette nuit la guillotine ; chose étrange, ma petite nièce a rêvé aussi la guillotine cette nuit. La pensée est donc un fluide, et qui découle des pentes plus hautes sur les plus basses ?... Qui est-ce qui a jamais étudié tout cela scientifiquement, posément ? Il faudrait un grand poète, ayant à son service une grande science, et tout cela en la possession d'un très honnête homme.
      Ma prochaine te dira le jour certain de notre entrevue. Ce sera probablement de mardi prochain en huit jours ; mais s'il me survient de la fluxion ou quelque reprise de mal de dent, ce à quoi je m'attends, notre voyage se trouverait peut-être retardé deux ou trois jours. Quoi qu'il en soit, je serais bien étonné si l'autre semaine se passait sans que nous ne nous vissions. Adieu, bonne chère Muse, merci de ta dédicace ; elle n'est pas vraie pourtant. Adieu, mille baisers, à toi.
      Ton G.
      Bouilhet m'a chargé de te dire avant de s'aller coucher qu'il avait été pressé par le temps et n'avait pu t'écrire plus longuement.

   ***

 

À LOUISE COLET.

[Croisset] Nuit de mardi, 1 heure [3-4 mai 1853].
      Oui, chère Muse, nous nous verrons lundi prochain comme tu le désires, et nous resterons ensemble jusqu'à samedi (ma prochaine t'indiquera les heures de départ). C'est du moins mon intention et mon espoir, à moins que je ne sois malade d'ici là, ou que mes dents ne me reprennent trop fort. Dans l'état présent, ma bouche n'est pas présentable. Il m'a poussé des glandes sous le cou et un peu de fluxion. Je ne peux manger que de la mie de pain, et encore me fait-elle mal. J'ai eu depuis quatre jours une fièvre continue et hier violente. Voilà plusieurs semaines qu'il me prend de temps à autre au cervelet (siège des passions, selon Gall) des douleurs à crier, qui m'ont repris dimanche. Mais aussi quel dimanche et quelle société j'ai eus ! Je ne te parle jamais de mes ennuis domestiques, mais j'en suis comblé parfois : mon frère ! ma belle-soeur ! mon beau-frère ! Ah ! ah ! ah ! La santé de ma mère commence aussi à m'inquiéter profondément et plus que je ne le dis. Tout ce qu'il lui faudrait d'effectif est impraticable. Enfin, je viens d'être assez secoué, et il me résulte de tout cela une torpeur invincible. Hier et aujourd'hui j'ai passé tout l'après-midi à dormir comme un homme ivre. J'avais (nerveusement parlant) la sensation interne d'un homme qui aurait bu six bouteilles d'eau-de-vie. J'étais brûlé et étourdi. Mais ce soir (j'ai fait diète toute la journée) la revigueur m'est revenue, et j'ai écrit presque d'une seule haleine toute une page, et de psychologie fort serrée, où il y aura, je crois, peu à reprendre. N'importe, je voudrais bien que ces défaillances et ces enthousiasmes me quittassent un peu, et demeurer dans un milieu plus olympien, le seul bon pour faire du beau.
      L'échec de Melaenis chez Charpentier a assez embêté Bouilhet. Il n'était pas non plus gai dimanche. Entre lui et Edma, il ne se passe rien ; ils s'écrivent toutes les six semaines un billet de six lignes. Tu feras bien de pas lui en parler quand tu le verras ; c'est un sujet qui l'embête. Rappelle-toi l'avertissement ou laisse-le venir.
      Pour te dire mon avis sur la lettre de Béranger, il faudrait que je connusse le bonhomme, mais il a été remué seulement d'une façon qu'il n'approuve pas. Ce qui étonne dans ce conte, c'est la couleur unie à l'émotion. Il t'a du reste donné un bon avis en te disant de prendre garde que les autres récits ne ressemblent à celui-là. Garde-toi aussi de ce mètre de cinq pieds, qui est le plus laid de tous. Nous causerons de tout cela en détail la semaine prochaine, je l'espère. Réponds-moi poste par poste si tu veux que je t'apporte les 500 francs, afin que j'aie la lettre samedi au plus tard. Tu en auras une de moi dimanche.
      Comme c'est faible, outre que c'est fort canaille, les articles de Castille ! Ne trouver rien de pis à dire sur Thiers que de l'appeler nain parvenu ! etc. , et dans la rage de tout dénigrer, attaquer jusqu'à Danton parce que Thiers l'a justifié ! Quelle enfilade de turpitudes morales et intellectuelles ! Mais tout cela est payé, ou implore de l'être.
      Le scrupule du Philosophe sur l'épigraphe de Goethe dévoile l'homme. Voilà bien mes hypocrites. Ah !
      comme il y en a qui voilent le sein de Dorine, et qui veulent cocufier Orgon !
      Adieu. As-tu remarqué le nouveau prospectus de la Revue, "la phalange décidée à vaincre" ?
      Non, sacré nom de Dieu ! non ! je n'essaierai jamais de publier dans aucune revue. Il me semble que, par le temps qui court, faire partie de n'importe quoi, entrer dans un corps quelconque, dans n'importe quelle confrérie ou boutique, et même prendre un titre quel qu'il soit, c'est se déshonorer, c'est s'avilir, tant tout est bas.

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927. 
Samedi, 1 heure [7 mai 1853].
      Chère amie, il y a, partant de Paris, des trains qui partent à 11 heures, midi et 4 h 25 du soir et qui arrivent à 1 heure, 1 h 50 et 6 h 15, et ceux partant de Rouen sont à 10 h 35, 1 h 25 et 4 h 15. Celui qui me conviendrait le plus serait celui de 1 h 25 (express). Mais, comme il arrive à 3 h 39 à Mantes, cela te ferait attendre deux heures (en prenant, toi, celui qui part à midi). Il vaut mieux que je parte à 10 heures et demie et toi à 11 heures précises. Tu seras arrivée à 1 heure juste et moi à 1 h 15. Ainsi c'est convenu, prends le train de 11 heures. Tu auras seulement un quart d'heure à m'attendre.
      Mes dents vont mieux ; j'ai plusieurs choses à t'apporter. Dans 48 heures nous serons ensemble. Mille bons baisers en attendant les vrais. À toi, à toi.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.
      
Dimanche, 5 h du soir [15 mai 1853].
      En arrivant ici, hier au soir, bonne et chère amie, j'ai trouvé cette lettre du père Hugo (encore le crocodile !), escortée d'un rediscours. Qu'en dois-je faire ? T'est-il destiné ? Je vais définitivement lui répondre et dans le sens que j'ai arrêté en dernier lieu.
      Bouilhet a une nouvelle prouesse de Du Camp à te raconter, et qui est splendide. Le temps aujourd'hui est lourd, il commence à pleuvoir, j'étouffe un peu. Je suis fatigué et je pense à toi. Voilà bientôt déjà 24 heures que nous sommes séparés ! Je t'écrirai demain ou après-demain, quand je serai remis.
      À toi, cher Amour, à toi de toutes mes profondeurs.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.
      
Croisset, mardi 11 heures [17 mai 1853].
      J'ai reçu ce matin ta bonne lettre, triste et douce, pauvre chère amie. Je vais faire comme tu as fait, te raconter tout mon départ. Quand j'ai vu ton dos disparaître, j'ai été me mettre sur le pont afin de revoir le train passer. Je n'ai vu que cela. Tu étais là dedans ; j'ai suivi de l'oeil le convoi tant que j'ai pu et j'ai tendu l'oreille. Du côté de Rouen, le ciel était rouge avec de grandes barres pourpres inégales. J'ai allumé un autre cigare, je me suis promené de long en large. Par bêtise et ennui, j'ai été boire un verre de kirsch dans un cabaret, et puis le train de Paris est arrivé. J'ai rencontré là, allant à Elbeuf, un ancien camarade à moi, clerc de notaire, grand séide de Du Camp (c'est son groom, etc.), avec qui j'ai eu une longue conversation. Je te la rapporterai plus tard. À Rouen j'ai trouvé Bouilhet ; mais ma voiture, par un malentendu, n'y était pas. Nous l'avons attendue, puis, au clair de lune, nous avons traversé à pied le pont et le port, été chez deux loueurs de voitures afin d'avoir un fiacre. Au second (dont le logis est dans une ancienne église) la femme s'est réveillée en bonnet de coton (intérieur de nuit, mâchoires qui bâillent, chandelle qui brûle, bretelles tombant sur les hanches, etc.). Là il a fallu atteler la voiture. Enfin nous sommes arrivés à Croisset à 1 heure du matin et nous nous sommes couchés à 2, après que j'ai eu rangé ma table. Le dimanche a été triste. Les Achille ne sont pas venus, Dieu merci ! L'après-midi nous avons été voir un embarcadère en bois, que l'on fait à quelque distance d'ici pour les bateaux à vapeur. Le soir nous avons lu du Jocelyn et la Courtisane amoureuse de La Fontaine. Hier matin Bouilhet est parti à une heure. J'ai dormi une bonne partie de l'après-midi et, le soir, je me suis remis à mon travail avec grand ennui. J'ai recommencé aujourd'hui mon train ordinaire, leçon à ma nièce, Sophocle, Juvénal et la Bovary, dont je suis arrivé, je crois, à terminer trois pages qui étaient sur le chantier dès huit jours avant mon absence. J'ai assez bien travaillé ce soir, ou du moins avec du plaisir. Voilà, et les mêmes jours vont suivre.
      Comme ils ont été bons, pauvre Muse, ceux que nous avons passés ensemble ! Je n'ai plus bien nettement dans la tête ce que j'entendais jadis par rêves d'amour ; mais ce que je sais, c'est que je ne souhaite maintenant rien au delà de ce que tu me donnes et qu'il me paraît impossible de mieux aimer que nous nous aimons. Ah ! comme nous nous fondions bien ! Comme je te regardais ! comme je te vois encore ! Quelle étreintes des bras et quelle pénétration mutuelle de toute la pensée ! Ta bonne et belle figure est encore là, devant moi ; j'ai encore sous mes yeux tes yeux et l'impression de ta bouche sur mes lèvres. Ce sera plus tard, pour nos vieillesses, un souvenir réchauffant que cette promenade de Vétheuil à la Roche, avec ce bon Soleil qu'il y avait, ces gens qui fouissaient au pied des vignes, le grand air, le mouvement, nos paroles échangées, etc... Pauvre Mantes ! comme je l'aime. Il faudra y revenir pas trop tard et avant que les feuilles ne soient tombées. Bouilhet m'a beaucoup reparlé de la Paysanne. Trois de ses élèves vont l'acheter. Qu'on en parle ou non, je te dis que ça percera, tu verras.
      Anecdote : tu sais, ou ne sais pas, que Reyer (musicien) avait écrit à Bouilhet, pour lui demander la permission de mettre en musique sa pièce à Rachel : "Je ne suis pas le Christ", permission qui fut accordée. Samedi, Bouilhet a reçu cela, qui a pour titre Rédemption (invention nouvelle de l'éditeur ou du compositeur, lesquels du reste ont écrit tous les deux une lettre fort polie à Bouilhet). Mais devine son ébahissement en voyant au plus haut de la feuille, au-dessus de la vignette, au-dessous du titre, cette dédicace : "à M. Maxime Du Camp". Est-ce fort ? C'est si fort que ça n'a pas même aucun sens, puisque la pièce, d'un bout à l'autre, est adressée à quelqu'un et qu'elle portait, originairement, une dédicace qui en était tout le titre (celui de Rédemption la dénature même). Moi, cela me semble démesuré (même en mettant à part le sans-gêne du procédé). Cet homme qui, pour se pousser par tous les moyens possibles, pour se voir étaler à une vitre de marchand, va se fourrer, de lui-même, entre des notes et des vers auxquels il n'a en rien contribué, s'intercaler ainsi dans l'oeuvre d'un autre et mettre son nom à la place d'une lettre, laquelle lettre représentait un souvenir, un cri de l'âme ! accaparer une chose si personnelle et si intime ! pour se faire mousser ! Cela m'a d'abord fait beaucoup rire. Après quoi, j'ai compris l'odieux de la chose.
      Cet ami dont je te parlais, que j'ai rencontré en chemin de fer, m'a dit que les articles de Castille faisaient le plus mauvais effet. Quant à celui de l’Athenoeum, j'ai compris que le père Vivien de Saint-Martin avait eu le dessus, car il a répondu aux témoins de Du Camp que c'était une discussion littéraire et qu'il ne donnerait aucune excuse. Du Camp a écrit qu'il le méprisait, à quoi l'autre a répondu qu'il l'engageait "à modérer ses expressions et à ne pas entrer sur le terrain de la calomnie", ou qu'il aurait recours aux tribunaux. - Et tout cela est rapporté par un dévoué ! Grand mépris de Foüard pour Turgan et Cormenin. La bande se détraque, à ce qu'il paraît. Cormenin, au Moniteur, travaille sous "un conseil de rédaction" dont font partie Sainte-Beuve, Rolle, etc. "C'est une place de commis que celle du rédacteur, et une place de commissionnaire que celle du directeur." Voilà comme on est arrangé par les amis. À tout cela je ne répondais mot. Maxime a loué une maison de campagne à Chaville, près Versailles, pour y passer l'été. Il va écrire le Nil. Encore des voyages ! Quel triste genre ! Il n'a pas écrit une ligne de Reiz Aldallah ni du Coeur saignant, annoncés depuis plusieurs mois.
      Autre aspect humain : ce Foüard allant à Elbeuf pour demander à son père la permission de changer de nom. Ce nom de Foüard (foire) l'empêche de se marier et il a besoin d'un riche mariage pour payer sa future étude. Mais je vois que le bourgeois, qui a fait sa fortune lui-même, va être indigné et refusera son consentement. Qu'est-ce qui est le plus fort, du fils ou du père ?
      As-tu le troisième volume de l’Archéologie de Muller ? Il m'est impossible de le retrouver. J'ai oublié de te remettre (je l'avais dans mon carton) les Fantômes. Les veux-tu ? Mais j'aimerais mieux te les redonner en te faisant de vive voix des observations.
      Comme c'est mauvais, Jocelyn ! Relis-en. La quantité d'hémistiches tout faits, de vers à périphrases vides, est incroyable. Quand il a à peindre les choses vulgaires de la vie, il est au-dessous du commun. C'est une détestable poésie, inane, sans souffle intérieur. Ces phrases-là n'ont ni muscles ni sang. Et quel singulier aperçu de l'existence humaine ! Quelles lunettes embrouillées ! Mais comme nous nous sommes délectés ensuite dans La Fontaine ! C'est à apprendre par coeur d'un bout à l'autre. La Courtisane amoureuse, quels vers ! quels vers ! que de tournure et de style ! Il n'y a pas dans tout Lamartine un seul trait humain, sensible, au sens ordinaire du mot, comme celui de Constance baisant les pieds de son amant. Voilà du coeur au moins ! et de la poésie ! car toutes ces distinctions, après tout, ne sont que des subtilités à l'usage de ceux qui n'ont ni de l'un ni de l'autre. Relis ce conte et appesantis-toi sur chaque mot, sur chaque phrase. Quelle admirable narration et quel enchaînement ! ! ! Songer pourtant que les contes de La Fontaine passent encore pour un mauvais livre ! un livre cochon ! Ah ! les tyrannies ont cela de bon qu'elles réalisent au moins bien des vengeances impuissantes. Je suis si harassé par la bêtise de la multitude que je trouve justes tous les coups qui tombent sur elle.
      L'oeuvre de la critique moderne est de remettre l'Art sur son piédestal. On ne vulgarise pas le Beau ; on le dégrade, voilà tout. Qu'a-t-on fait de l'antiquité en voulant la rendre accessible aux enfants ? Quelque chose de profondément stupide ! Mais il est si commode pour tous de se servir d’expurgata, de résumés, de traductions, d'atténuations ! Il est si doux pour les nains de contempler les géants raccourcis ! Ce qu'il y a de meilleur dans l'Art échappera toujours aux natures médiocres, c'est-à-dire aux trois quarts et demi du genre humain. Pourquoi dès lors dénaturer la vérité au profit de la bassesse ? Adieu, toi qui tressailles aux belles choses et que j'aime tant pour les enthousiasmes que tu as, et pour tout le reste aussi.
      Mille baisers partout. À toi, à toi.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.
      
[Croisset] Nuit de samedi, 1 heure [21-22 mai 1853].
      Sais-tu que tu m'as écrit deux lettres charmantes, superbes et avec qui j'ai eu (comme le père Babinet avec sa femme délicieuse) "le plus grand plaisir" ? ? ? Je vais les reprendre et t'en parler (c'est une habitude que nous devrions avoir plus souvent). J'aime bien ta mine chez Mme Didier, défendant la bonne cause contre les Lamartiniens, et toute la manière dont tu me parles de cette grande source de fleurs blanches. Le portrait du sénateur Beauvau, ton chic raide chez le chevreau : tout cela est crânement troussé.
      Quel immense mot que celui d'Houssaye : "Auriez-vous le style de M. de Lamartine !" Ah ! oui, ce sont de pauvres gens, un pauvre monde, et petit, et faible. Leur réputation ne dure même pas tout le temps qu'ils vivent. Ce sont des célébrités qui ne dépassent point la longueur d'un loyer ; elles sont à terme. On est reconnu grand homme pendant cinq ans, dix ans, quinze ans (c'est déjà beaucoup) ; puis tout sombre, homme et livres, avec le souvenir même de tant de tapage inutile. Mais ce qu'il y a de dur, c'est l'aplomb de ces braves gens-là, leur sécurité dans la bêtise ! Ils sont bruissants à la manière des grosses caisses dont ils se servent ; leur sonorité vient de leur viduité. La surface est une peau d'âne et le fond, néant ! Tout cela tendu par beaucoup de ficelles. Voilà un calembour !
      Tu me parles des tristesses de ce bon Delisle qui n'a personne autour de lui ! Moi, j'ai été en cela protégé du ciel, j'ai toujours eu de bonnes oreilles pour m'entendre et même d'excellentes bouches pour me conseiller. Comment ferai-je l'hiver prochain, quand mon Bouilhet ne sera plus là ? Je crois du reste qu'il sera comme moi, un peu désarçonné un moment. Nous nous sommes [fait] l'un à l'autre, en nos travaux respectifs, une espèce d'indicateur de chemin de fer, qui, le bras étendu, avertit que la route est bonne et qu'on peut suivre.
      J'aime beaucoup Delisle pour son volume, pour son talent et aussi pour sa préface, pour ses aspirations. Car c'est par là que nous valons quelque chose, l’aspiration. Une âme se mesure à la dimension de son désir, comme l'on juge d'avance des cathédrales à la hauteur de leurs clochers. Et c'est pour cela que je hais la poésie bourgeoise, l'art domestique, quoique j'en fasse. Mais c'est bien la dernière fois ; au fond cela me dégoûte. Ce livre, tout en calcul et en ruses de style, n'est pas de mon sang, je ne le porte point en mes entrailles, je sens que c'est de ma part une chose voulue, factice. Ce sera peut-être un tour de force qu'admireront certaines gens (et encore en petit nombre) ; d'autres y trouveront quelque vérité de détail et d'observation. Mais de l'air ! de l'air ! Les grandes tournures, les larges et pleines périodes se déroulant comme des fleuves, la multiplicité des métaphores, les grands éclats du style, tout ce que j'aime enfin, n'y sera pas. Seulement, j'en sortirai peut-être préparé à écrire ensuite quelque bonne chose. Je suis bien désireux d'être dans une quinzaine de jours, afin de lire à Bouilhet tout ce commencement de ma deuxième partie (ce qui fera 120 pages, l'oeuvre de dix mois). J'ai peur qu'il n'y ait pas grande proportion, car pour le corps même du roman, pour l'action, pour la passion agissante, il ne me restera guère que 120 à 140 pages, tandis que les préliminaires en auront plus du double. J'ai suivi, j'en suis sûr, l'ordre vrai, l'ordre naturel. On porte vingt ans une passion sommeillante qui n'agit qu'un seul jour et meurt. Mais la proportion esthétique n'est pas la physiologique. Mouler la vie, est-ce l'idéaliser ? Tant pis, si le moule est de bronze ! C'est déjà quelque chose ; tâchons qu'il soit de bronze.
      Je me suis gaudy profondément aux récits de Mme Biard ; je la connais cette petite femme. J'ai joué avec elle à l'oie, chez Pradier, dans le temps des galanteries du grand homme. Elle me paraissait un peu grisette. Ce ne doit pas être un mets de haute cuisine ; elle m'a été peu sympathique. Voilà tout ce que je m'en rappelle.
      Mais sais-tu qu'il se dessine comme un très bon homme, le père Hugo ? Cette longue tendresse pour sa vieille Juliette m'attendrit. J'aime les passions longues et qui traversent patiemment et en droite ligne tous les courants de la vie, comme de bons nageurs, sans dévier. Il n'y a pas de meilleur père de famille, puisqu'il écrit à la maîtresse de son fils de venir habiter avec eux ! C'est bien humain cela ! et peu posé. (J'aurais eu un fils, que j'aurais pris grand plaisir à lui procurer des femmes et celles qu'il eût aimées surtout.) Pourquoi a-t-il affiché parfois une morale si bête et qui l'a tant rétréci ? Pourquoi la politique ? Pourquoi l'Académie ? Les idées reçues ! l'imitation !
      Les réflexions que tu m'envoies sur tout cela sont justes et j'en tire la conclusion que ce grand homme doit être très seul dans sa famille. Tout se groupe toujours autour de l'officiel ; les faibles vont au convenable, ils se sentent appuyés vaguement par une majorité innombrable. Il doit avoir de bonnes tristesses là-bas, avec sa femme qui l'embête, Vacquerie qui l'admire (comme M. Wagner de Faust) et ses fils, petits lionçonneaux qui regrettent le boulevard. Ah ! pourquoi se marier ? pourquoi accepter la vie quand on est créé par Dieu pour la juger, c'est-à-dire pour la peindre ?
      Oui, c'est bien étrange, ces deux coïncidences, notre double lecture de Lamartine, et moi lisant la Courtisane amoureuse tandis que Mme Biard te contait les baisements de pieds de Juliette.
      Tu me dis des choses bien tendres, chère Muse. Eh bien, reçois en échange toutes celles, plus tendres encore, que tu pourras imaginer. Ton amour, à la fin, me pénètre comme une pluie tiède, et je m'en sens imbibé jusqu'au fond de tout mon coeur. N'as-tu pas tout ce qu'il faut pour que je t'aime, corps, esprit, tendresse ? Tu es simple d'âme et forte de tête, très peu "pohétique" et extrêmement poète. Il n'y a rien en toi que de bon, et tu es tout entière comme ta poitrine, blanche et douce au toucher. Celles que j'ai eues, va, ne te valaient pas, et je doute que celles que j'ai désirées te valussent. Je tâche quelquefois de m'imaginer ton visage quand tu seras vieille, et il me semble que je t'aimerai encore tout autant, plus peut-être. Je suis, dans mes actions du corps et de l'esprit, comme les dromadaires que l'on a grand mal également à faire marcher et s'arrêter : la continuité du repos et du mouvement est ce qui me va. Au fond, rien de moins diapré que ma personne et tu seras toujours la seule maîtresse de ton amant. Sais-tu seulement que j'ai peur de devenir bête ! Tu m'estimes tellement que tu dois te tromper et finir par m'éblouir. Il y a peu de gens qui aient été chantés comme moi. Ah ! Muse, si je t'avouais toutes mes faiblesses, si je te disais tout le temps que je perds à rêver mon petit appartement de l'année prochaine ! Comme je nous y vois ! Mais il ne faut jamais penser au bonheur ; cela attire le diable, car c'est lui qui a inventé cette idée-là pour faire enrager le genre humain. La conception du paradis est au fond plus infernale que celle de l'enfer. L'hypothèse d'une félicité parfaite est plus désespérante que celle d'un tourment sans relâche, puisque nous sommes destinés à n'y jamais atteindre. Heureusement qu'on ne peut guère se l'imaginer ; c'est là ce qui console. L'impossibilité où l'on est de goûter au nectar fait trouver bon le chambertin. Adieu ! Quel dommage qu'il soit si tard ! Je n'ai guère envie de dormir, et j'avais encore bien des choses à te dire, à te parler de ton drame, etc. Mardi, ne parle pas de Du Camp à Gautier ; laisse-le venir, si tu veux t'en faire un ami. Je crois que le Bouilhet est un sujet qui l'amuse peu. Est-ce se reconnaître médiocre que d'envier quelqu'un ! Mille baisers et tendresses.
      J'embrasse tes lèvres.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

[Croisset] Nuit de jeudi, 1 heure [26-27 mai 1853].
      Je ferais mieux de continuer à travailler et de t'écrire demain, car je suis ce soir fort animé et dans un grand rut littéraire. Mais comme demain il peut revenir, cela me remettrait trop loin (au plaisir que me font tes lettres, je pense que tu dois bien fort aimer les miennes). Et puis il faut se méfier de ces grands échauffements. Si l'on a alors la vue longue, on l'a souvent trouble. Le bon de ces états-là, c'est qu'ils retrempent et vous infusent dans la plume un sang plus jeune. On a dans la tête toutes sortes de floraisons printanières qui ne durent pas plus que les lilas, qu'une nuit flétrit, mais qui sentent si bon ! As-tu senti quelquefois comme un grand soleil qui venait du fond de toi-même et t'éblouissait ?
      Oui, cela a bien marché aujourd'hui. Je me suis à peu près débarrassé d'un dialogue archi-coupé, fort difficile. J'ai écrit aux deux tiers une phrase "pohétique" et esquissé trois mouvements de mon pharmacien qui me faisaient à la fois beaucoup rire et grand dégoût, tant ce sera fétide d'idée et de tournure. J'en ai pour jusqu'à la fin du mois de juin, de cette première partie. J'ai relu presque tout. Le commencement sera à récrire, ou du moins à corriger fortement. C'est lâche et plein de répétitions. Je cherchais la manière qui, plus loin, est trouvée. Ça ne m'a pas semblé long et il y a de bonnes choses, mais par-ci par-là certains chics pittoresques inutiles, manie de peindre quand même, qui coupe le mouvement et quelquefois la description elle-même et qui donne ainsi, parfois, un caractère étroit à la phrase. Il ne faut pas être gentil. Il me semble du reste que les parties les plus nouvellement faites sont les meilleures. C'est peut-être une illusion, mais ça n'en est peut-être pas une, puisque, à mesure que j'avance, j'ai plus de mal. Si j'ai plus de mal, c'est que j'y vois plus loin. On peut juger du poids d'un fardeau aux gouttes de sueur qu'il vous cause.
      Et ton drame ? Resserre bien ton plan, que chaque scène avance, pas de traits inutiles, mets de la poésie dans l’action, motive bien chaque entrée et chaque sortie, et que les vers soient roides. Pourquoi ai-je bonne opinion de ce drame ? Pourquoi ai-je le pressentiment qu'il sera reçu, applaudi, que ce sera un succès ? Envoie-moi un plan bien détaillé ; je suis curieux de le voir. Mais comme nous nous disputerons probablement !
      Je crois le conseil du grand homme bon. Deux mille francs, après tout, sont à considérer et, en s'y prenant bien, il y a moyen de les avoir l'année prochaine. La vengeance les vaut-elle ? Note que tu ne peux publier l’Acropole (que] tout à fait bien corrigée. Ce serait différent du poème envoyé, et ils pourraient réclamer. D'ailleurs pour que la farce leur fût amère (et je persiste là dedans), il faudrait, l'année prochaine, gagner le prix avec une autre Acropole. Mais je comprends parfaitement que ça t'ennuie. Suis donc ta première idée ; finis tes corrections puisque tu y es, puis laisse tout ça de côté pour l'en tirer cet hiver, quand il sera temps. On intéressera le Philosophe, etc. !
      Quelles charmantes manières que celles de l'ami Gautier ! Quel savoir-vivre ! Je doute fort que les deux premières représentations de mardi fussent vraies. Informe-t'en donc. N'y a-t-il pas là-dessous quelques blagues ? On ne se soucie peut-être pas beaucoup du rapprochement. J'ai reçu aujourd'hui du jeune homme une plaisanterie (l'annonce, dans le journal, de la mort d'un brave homme inconnu sur lequel nous avons fait des charges en voyage, un entrefilet qu'il m'envoie dans une enveloppe de deuil et avec cachet noir). Voilà déjà deux ou trois amabilités en peu de temps. Qu'est-ce que tout cela veut dire ? Rien du tout, légèreté, vanité, inconsistance d'idées, d'amour ou de haine et, en quoi que ce soit, impuissance à suivre la ligne droite. À propos de l'ami Théo, il me revient en tête cette phrase de Candide (c'est Martin qui parle, et de Paris) : "Je connus la canaille écrivante, la canaille cabalante et la canaille convulsionnaire. On dit qu'il y a des gens fort polis dans cette ville-là. Je le veux croire." Cela me fait songer aux tables tournantes (les convulsionnaires). Est-elle bête cette Edma ! Avoue que c'est fort, les tables tournantes. Ô lumière ! Ô progrès ! Ô humanité ! Et on se moque du moyen âge, de l'antiquité, du vicaire Paris, de Marie Alacoque et de la Pythonisse ! Quelle éternelle horloge de bêtises que le cours des âges ! Les sauvages qui croient dissiper les éclipses de soleil en tapant sur des chaudrons valent bien les Parisiens qui pensent faire tourner des tables en appuyant leur petit doigt sur le petit doigt de leur voisin. C'est une chose curieuse comme l'humanité, à mesure qu'elle se fait autolâtre, devient stupide. Les inepties qui excitent maintenant son enthousiasme compensent par leur quantité le peu d'inepties, mais plus sérieuses, devant lesquelles elle se prosternait jadis. Ô socialistes ! C'est là votre ulcère : l'idéal vous manque et cette matière même, que vous poursuivez, vous échappe des mains comme une onde. L'adoration de l'humanité pour elle-même et par elle-même (ce qui conduit à la doctrine de l'utile dans l'Art, aux théories de salut public et de raison d'état, à toutes les injustices et à tous les rétrécissements, à l'immolation du droit, au nivellement du Beau), ce culte du ventre, dis-je, engendre du vent (passez-moi le calembour), et il n'y a sorte de sottises que ne fasse et qui ne charme cette époque si sage. "Ah ! moi, je ne donne pas dans le creux, dit-elle. Pauvres gens que ceux qui ont cru à l'apothéose ou au paradis ! On est plus positif maintenant, on, etc...". Et quelle longueur de carotte pourtant avale ce bon bourgeois du siècle ! Quel nigaud ! Quel jobard ! Car la canaillerie n'empêche pas le crétinisme. J'ai déjà assisté, pour ma part, au choléra qui dévorait les gigots que l'on envoyait dans les nuages sur des cerfs-volants, au serpent de mer, à Gaspar Hauser, au chou colossal, orgueil de la Chine, aux escargots sympathiques, à la sublime devise "liberté, égalité, fraternité", inscrite au fronton des hôpitaux, des prisons et des mairies, à la peur des Rouges, au grand parti de l'ordre ! Maintenant nous avons "le principe d'autorité qu'il faut rétablir". J'oubliais les "travailleurs", le savon Ponce, les rasoirs Foubert, la girafe, etc. Mettons dans le même sac tous les littérateurs qui n'ont rien écrit (et qui ont des réputations solides, sérieuses) et que le public admire d'autant plus, c'est-à-dire la moitié au moins de l'école doctrinaire, à savoir les hommes qui ont réellement gouverné la France pendant vingt ans.
      Si l'on veut prendre la mesure de ce que vaut l'estime publique et quelle belle chose c'est que d’"être montré au doigt", comme dit le poète latin, il faut sortir à Paris, dans les rues, le jour du Mardi-Gras. Shakespeare, Goethe, Michel-Ange n'ont jamais eu quatre cent mille spectateurs à la fois comme ce boeuf. Ce qui le rapproche, du reste, du génie, c'est qu'on le met ensuite en morceaux.
      Eh bien, oui, je deviens aristocrate, aristocrate enragé ! Sans que j'aie, Dieu merci, jamais souffert des hommes et (bien) que la vie, pour moi, n'ait pas manqué de coussins où je me calais dans des coins, en oubliant les autres, je déteste fort mes semblables et ne me sens pas leur semblable. C'est peut-être un monstrueux orgueil, mais le diable m'emporte si je ne me sens pas aussi sympathique pour les poux qui rongent un gueux que pour le gueux. Je suis sûr d'ailleurs que les hommes ne sont pas plus frères les uns aux autres que les feuilles des bois ne sont pareilles : elles se tourmentent ensemble, voilà tout. Ne sommes-nous pas faits avec les émanations de l'Univers ? La lumière qui brille dans mon oeil a peut-être été prise au foyer de quelque planète encore inconnue, distante d'un milliard de lieues du ventre où le foetus de mon père s'est formé. Et si les atomes sont infinis et qu'ils passent ainsi dans les Formes comme un fleuve perpétuel roulant entre ses rives, les Pensées, qui donc les retient, qui les lie ? à force quelquefois de regarder un caillou, un animal, un tableau, je me suis senti y entrer. Les communications entr'humaines [sic] ne sont pas plus intenses.
      D'où viennent les mélancolies historiques, les sympathies à travers siècle, etc. ? Accrochement de molécules qui tournent, diraient les épicuriens. Oui, mais les molécules de mon corps vivant ne tournent guère, et enfin ce n'est pas parce qu'un imbécile a deux pieds comme moi, au lieu d'en avoir quatre comme un âne, que je me crois obligé de l'aimer ou, tout au moins, de dire que je l'aime et qu'il m'intéresse.
      Il fut un temps où le patriotisme s'étendait à la cité. Puis le sentiment, peu à peu, s'est élargi avec le territoire (à l'inverse des culottes : c'est d'abord le ventre qui grossit). Maintenant l'idée de patrie est, Dieu merci, à peu près morte et on en est au socialisme, à l'humanitarisme (si l'on peut s'exprimer ainsi). Je crois que plus tard on reconnaîtra que l'amour de l'humanité est quelque chose d'aussi piètre que l'amour de Dieu. On aimera le Juste en soi, pour soi, le Beau pour le beau. Le comble de la civilisation sera de n'avoir besoin d'aucun bon sentiment, ce qui s'appelle. Les sacrifices seront inutiles ; mais il faudra pourtant toujours un peu de gendarmes ! Je dis là de grandes bêtises, mais pourtant le seul enseignement à tirer du régime actuel (basé sur le joli mot vox populi, vox Dei) est que l'idée du peuple est aussi usée que celle du roi. Que l'on mette donc ensemble la blouse du travailleur avec la pourpre du monarque, et qu'on me les jette de compagnie toutes deux aux latrines pour y cacher conjointement leurs taches de sang et de boue ; elles en sont raides.
      Adieu, comme il est tard ! Je t'embrasse partout, du coeur et du corps, toi avec qui je me fonds et confonds. Aussi je signe toujours de ce seul mot
      Ton G.

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