1853

 
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Du 12 au 30 Juin : Lettres 399 à 404

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1927.
      
12 juin 1853, dimanche soir, 1 heure.
      Deux mots seulement, quoiqu'il soit bien tard et que je sois bien fatigué. Je t'écrirai demain ou après-demain soir. J'ai dévoré ton énorme paquet de ce matin et, si je t'eusse eue là, je t'eusse aussi, toi-même, dévorée de caresses. Qui m'expliquera pourquoi cette lettre m'a causé au coeur une sorte de priapisme sentimental ?
      L'exhibition de la plus luxueuse nudité ne procure pas à la chair plus d'attirement que le récit de tout cela n'en a fait à ma pensée.
      J'ai senti ce matin que je t'aimais plus pour toutes ces misères. Quel dommage que je n'aie pas été à Paris ! Je te l'aurais mené ton monsieur Lacroix. Il faut que Delisle le bâtonne, et rien de plus. Toutes ces punaises-là doivent être écrasées du pied et non de la main. J'espère bien, à quelque jour, me donner ce plaisir, quand je les rencontrerai sur mon chemin.
      Bouilhet a été presque malade, cet après-midi, de la tristesse, du découragement, du dégoût que ce récit lui a causé.
      Comme Ferrat y est beau ! et le Capitaine toujours gentilhomme ! Mais vous êtes en bon chemin ; il faut avoir une rétractation franche, complète, explicite.
      Par une singulière coïncidence, Bouilhet, cette semaine, a sous sa porte, à l'entrée de sa rue, foutu ce qui s'appelle une pile à un porteur d'eau. Tout le quartier était en rumeur.

      P-S. – Le porteur d'eau avait même ses crochets.
      Adieu, bonne chère Muse, tâche de te raffermir, imite ce bon Delisle qui m'a l'air d'un stoïque. Ce garçon-là me va tout à fait par ce que je sais de son caractère, de sa conduite, de ses intentions, de ses aspirations et de ses oeuvres.
      Encore mille baisers. À toi, tout.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

       [Croisset] Nuit de mardi, 1 heure [14-15 juin 1853].
      Me sentant ce matin en grande humeur de style, j'ai, après ma leçon de géographie à ma nièce, empoigné ma Bovary et j'ai esquissé trois pages dans mon après-midi, que je viens de récrire ce soir. Le mouvement en est furieux et plein. J'y découvrirai sans doute mille répétitions de mots qu'il faudra ôter. À l'heure qu'il est, j'en vois peu. Quel miracle ce serait pour moi d'écrire maintenant seulement deux pages dans une journée, moi qui en fais à peine trois par semaine ! Lors du Saint Antoine , c'est pourtant comme cela que j'allais ; mais je ne me contente plus de ce vin. Je le veux à la fois plus épais et plus coulant. N'importe, je crois que cette semaine m'avancera et que, dans quinze jours à peu près, je pourrai lire à Bouilhet tout ce commencement (cent vingt pages). S'il marche bien, ce sera un grand encouragement et j'aurai passé sinon le plus difficile, du moins le plus ennuyeux. Mais que de retards ! Je n'en suis pas encore au point où je croyais être pour notre dernière entrevue à Mantes.
      Quels sots et violents tracas tu as eus cette semaine passée, pauvre chère amie ! Sur de pareilles merdes qui nous viennent se déposer à nos pieds, le mieux qu'il y a à faire, c'est de passer de suite l'éponge et de n'y plus songer. Mais si tu tiens le moins du monde à ce que le sieur Lacroix ou le grand Sainte-Beuve reçoivent quelque chose sur la figure ou autre part, tu n'as qu'à me le dire. C'est une commission dont je m'acquitterais avec empressement à mon prochain voyage à Paris, par manière de passe-temps, entre deux courses. Mais ne pouvais-tu, du premier mot, mettre ce Lacroix à la porte ? à quoi bon discuter, répliquer, se passionner ? Tout cela est bien facile à dire de sang-froid, n'est-ce pas ? C'est que c'est toujours ce maudit élément passionnel qui nous cause tous nos ennuis. Quel grand mot que celui de La Rochefoucauld : "L'honnête homme est celui qui ne s'étonne de rien". Oui, il faut se brider le coeur, le tenir en laisse comme un bouledogue enragé et ensuite le lâcher tout d'un bond dans le style, au moment opportun. Cours, mon vieux, cours, aboie fort et prends au ventre. Ce que ces drôles-là ont de supérieur sur nous, c'est la patience. Ainsi dans cette histoire, Lacroix, par sa ténacité de couardise, va lasser Delisle. Celui-ci finira par s'embêter de tout cela et quittera la partie, et "le Jeune irrité" (tout Sainte-Beuve est dans ce mot) n'aura eu en définitive ni épée dans la bedaine, ni coup de pied au cul, et il recommencera en sourdine ses machinations, comme dirait Homais.
      Tu t'étonnes d'être en butte à tant de calomnies, d'attaques, d'indifférence, de mauvais vouloir. Plus tu feras bien, plus tu en auras. C'est là la récompense du bon et du beau. On peut calculer la valeur d'un homme d'après le nombre de ses ennemis et l'importance d'une oeuvre au mal qu'on en dit. Les critiques sont comme les puces, qui vont toujours sauter sur le linge blanc et adorent les dentelles. Ce blâme envoyé par Sainte-Beuve à la Paysanne me confirmerait plus dans l'excellence de la Paysanne que les éloges du grand Hugo. On donne des éloges à tout le monde, mais le blâme, non. Qu'est-ce qui a jamais fait la parodie du médiocre ?
      À propos de Hugo, je ne crois pas qu'il soit temps de lui écrire. Tu as mis à lui répondre un mois. Notre paquet est parti il n'y a pas quinze jours. Il faut au moins encore attendre autant. Pourvu qu'on ne l'ait pas saisi ! Toutes les précautions ont été prises pourtant. Ma mère a écrit l'adresse elle-même.
      Qu'est-ce que veut donc dire cette phrase dans ta lettre de ce matin, en parlant de Delisle : "Je crois que je m'étais trompée sur mon impression d'hier" ? Les mots des bourgeois de Chartres à Préault sont bons. T'ai-je dit celui d'un curé de Trouville, auprès de qui je dînais un jour ? Comme je refusais du champagne (j'avais déjà bu et mangé à tomber sous la table, mais mon curé entonnait toujours), alors il se tourna vers moi et, avec un oeil ! quel oeil ! un oeil où il y avait de l'envie, de l'admiration et du dédain tout ensemble, il me dit en levant les épaules : "Allons donc ! vous autres jeunes gens de Paris qui, dans vos soupers fins, sablez le champagne, quand vous venez ensuite en province, vous faites les petites bouches". Et comme il y avait de sous-entendus, entre le mot "soupers fins" et celui de "sablez" , ceux-ci :"avec des actrices" ! Quels horizons ! Et dire que je l'excitais, ce brave homme. Et, à ce propos, je vais me permettre une petite citation :
      "Allons donc ! fit le pharmacien en levant les épaules, les parties fines chez le traiteur ! les bals masqués ! le champagne ! tout cela va rouler, je vous assure.
      – Moi, je ne crois pas qu'il se dérange, objecta Bovary.
      – Ni moi non plus, répliqua vivement M. Homais, quoiqu'il lui faudra pourtant suivre les autres, au risque de passer pour un jésuite. Et vous ne savez pas la vie que mènent ces farceurs-là, dans le quartier latin, avec des actrices ! Du reste, les étudiants sont fort bien vus à Paris. Pour peu qu'ils aient quelque talent d'agrément, on les reçoit dans les meilleures sociétés, et il y a même des dames du faubourg Saint-Germain qui en deviennent amoureuses, ce qui leur fournit, par la suite, les occasions quelquefois de faire de très beaux mariages."
      En deux pages j'ai réuni, je crois, toutes les bêtises que l'on dit en province sur Paris, la vie d'étudiant, les actrices, les filous qui vous abordent dans les jardins publics, et la cuisine de restaurant "toujours plus malsaine que la cuisine bourgeoise".
      Cette raideur dont m'accuse Préault m'étonne. Il paraît du reste que, quand j'ai un habit noir, je ne suis plus le même. Il est certain que je porte alors un déguisement. La physionomie et les manières doivent s'en ressentir. L'extérieur fait tant sur l'intérieur ! C'est le casque qui moule la tête ; tous les troupiers ont en eux la raideur imbécile de l'alignement. Bouilhet prétend que j'ai, dans le monde, l'air d'un officier habillé en bourgeois. Foutu air ! Est-ce pour cela que l'illustre Turgan m'avait surnommé "le major" ? Il soutenait aussi que j'avais l'air militaire. On ne peut pas me faire de compliment qui me soit moins agréable. Si Préault me connaissait, probablement au contraire qu'il me trouverait trop débraillé, comme ce bon Capitaine. Mais que Ferrat a dû être beau, avec sa "bonne furie méridionale" ! Je le vois de là gasconnant ; c'est énorme ! Tu parles de grotesque ; j'en ai été accablé à l'enterrement de Mme Pouchet. Décidément le bon Dieu est romantique ; il mêle continuellement les deux genres. Pendant que je regardais ce pauvre Pouchet qui se tordait debout comme un roseau au vent, sais-tu ce que j'avais à côté de moi ? Un monsieur qui m'interrogeait sur mon voyage : "Y a-t-il des musées en Égypte ? Quel est l'état des bibliothèques publiques ?" (textuel). Et comme je démolissais ses illusions , il était désolé. "Est-il possible ! Quel malheureux pays ! Comment la civilisation !" etc... L'enterrement étant protestant, le prêtre a parlé en français sur le bord du trou. Mon monsieur aimait mieux ça... "Et puis, le catholicisme est dénué de ces fleurs de rhétorique". Ô humains, ô mortels ! Et dire qu'on est toujours dupe, qu'on a beau se croire inventif, que la réalité vous écrase toujours. J'allais à cette cérémonie avec l'intention de m'y guinder l'esprit à faire des finesses, à tâcher de découvrir de petits graviers, et ce sont des blocs qui me sont tombés sur la tête ! Le grotesque m'assourdissait les oreilles et le pathétique se convulsionnait devant mes yeux. D'où je tire (ou retire plutôt) cette convulsion : Il ne faut jamais craindre d'être exagéré. Tous les très grands l'ont été, Michel-Ange, Rabelais, Shakespeare, Molière. Il s'agit de faire prendre un lavement à un homme (dans Pourceaugnac) ; on n'apporte pas une seringue ; non, on emplit le théâtre de seringues et d'apothicaires. Cela est tout bonnement le génie dans son vrai centre, qui est l'énorme. Mais pour que l'exagération ne paraisse pas, il faut qu'elle soit partout continue, proportionnée, harmonique à elle-même. Si vos bonshommes ont cent pieds, il faut que les montagnes en aient vingt mille. Et qu'est-ce donc que l'idéal, si ce n'est ce grossissement-là ?
      Adieu, mille bons baisers, travaille bien ; vois seulement les amis, monte dans la tour d'ivoire et advienne que pourra.
      Encore un baiser. À toi.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      [Croisset] Lundi, minuit [20 juin 1853].
      Tu as donc encore eu des ennuis cette semaine, pauvre chère Muse, encore ! "Encore le Crocodile". Mais laisserons-nous donc toujours notre manteau se déchirer par les rats ! Les punaises s'insinuent à la longue dans les joints du coeur. Prends garde, il en retient le goût et les petites misères rapetissent. Laisse là les Enault et autres ! Qu'est-ce que ça te fait son salut, après tout ? Fouts-moi toutes ces canailles-là à la porte quand ils se présentent, très bien ! Mais ils ne méritent de toi pas même un battement de coeur de colère, car pas un seul brin de leur barbe ne vaut un seul de tes cheveux, sois-en sûre, et les contractions de leur vengeance, faisant saillie en petits articles, en petites calomnies, etc., n'auront jamais la consistance et la persistance de ta musculature poétique. La tour d'ivoire, la tour d'ivoire ! et le nez vers les étoiles ! Cela m'est bien facile à dire, n'est-ce pas ? Aussi, dans toutes ces questions-là, j'ose à peine parler. On peut me répondre : Ah ! vous, vous avez vos petits revenus, mon gros bonhomme, et n'avez besoin de personne. Je le sais, et j'admire ceux qui valent autant que moi et mieux que moi, et qui souffrent et sur qui on piétine. Il y a des jours où l'idée de tout ce mal qui s'attaque aux bons m'exaspère. La haine que je vois partout, portée à la poésie, à l'Art pur, cette négation complexe du Vrai me donne des envies de suicide. On voudrait crever, puisqu'on ne peut faire crever les autres, et tout suicide est peut-être un assassinat rentré. Cette histoire d'Enault, d'Edma et la misère de ce pauvre Leconte (surtout) nous ont beaucoup attristés hier. Pauvre et noble garçon ! Le succès, les compliments, la considération, l'argent, l'amour des femmes et l'admiration des hommes, tout ce que l'on souhaite enfin est, à des degrés différents, pour les médiocres (depuis Scribe jusqu'à Enault). Ce sont les Arsène Houssaye et les Du Camp qui trouvent le moyen de faire parler d'eux. Ce que j'admire, c'est que ceux-là même (Houssaye par exemple) sont, au point de vue de l'amusement, bassement embêtants. Les Symboles et Paradoxes sont aussi fastidieux pour un bourgeois que le serait Saint Antoine . Eh bien n'importe ! Ils ont tant crié, imprimé, réclamé, que le bourgeois les connaît et les achète. Pauvre Leconte ! C'est de toi l'idée qu'il viendrait à Rouen ? Qu'il ne fasse pas cela ! Il n'y resterait pas huit jours. Mieux vaut s'expatrier en Californie. Quand on est à Paris, il faut y rester, je crois, sous peine de n'y jamais revenir. En sortir est s'avouer vaincu.
      Je crois que les souffrances de l'artiste moderne sont, à celles de l'artiste des autres temps, ce que l'industrie est à la mécanique manuelle. Elles se compliquent maintenant de vapeurs condensées, de fer, de rouages. Patience, quand le socialisme sera établi, on arrivera en ce genre au sublime. Dans le règne de l'égalité, et il approche, on écorchera vif tout ce qui ne sera pas couvert de verrues. Qu'est-ce que ça fout à la masse, l'Art, la poésie, le style ? Elle n'a pas besoin de tout ça. Faites-lui des vaudevilles, des traités sur le travail des prisons, sur les cités ouvrières et les intérêts matériels du moment , encore. Il y a conjuration permanente contre l'original, voilà ce qu'il faut se fourrer dans la cervelle. Plus vous aurez de couleur, de relief, plus vous heurterez. D'où vient le prodigieux succès des romans de Dumas ? C'est qu'il ne faut pour les lire aucune initiation, l'action en est amusante. On se distrait donc pendant qu'on les lit. Puis, le livre fermé, comme aucune impression ne vous reste et que tout cela a passé comme de l'eau claire, on retourne à ses affaires. Charmant ! La même critique est applicable à l'opéra-comique (genre françois) et à la peinture de genre, comme l'entend M. Biard, et aux délicieuses Revues de la Semaine de Môsieur Eugène Guinot. Voilà un gaillard qui a six mille francs d'appointements par an pour parler au bout de la semaine de tout ce qu'on a lu dans le courant de la semaine. De temps en temps, je m'en repasse la fantaisie. Je lui ai découvert ce matin, en parlant de la Suisse, des phrases textuelles, à peu de chose près, de mon monsieur et de ma dame parlant de la Suisse (dans Bovary). Ô bêtise humaine, te connais-je donc ? Il y a en effet si longtemps que je te contemple ! Et note que ces mêmes gens qui disent "poésie des lacs", etc., détestent fort toute cette poésie, toute espèce de nature, toute espèce de lac, si ce n'est leur pot de chambre qu'ils prennent pour un océan. J'ai été assez dérangé ces jours-ci : mardi par la construction d'un mur, sur lequel il a fallu que je donne mon avis ; jeudi par du vin, qu'il a fallu que j'aille acheter ; vendredi par une visite que j'ai reçue et un dîner que j'ai pris, et aujourd'hui enfin par le re-vin qu'il a fallu classer. Bouilhet m'a accompagné jeudi dans ces courses vinicoles. J'ai été splendide et j'avais une bonne balle chez le marchand de vins, dans son comptoir, derrière les grilles, dégustant les crus dans la petite tasse d'argent, roulant mes joues et tournant les yeux. Vendredi j'ai dîné à Rouen chez Baudry avec le père Sénard, son beau-père. C'est ce Baudry qui a traduit un morceau indien dans le dernier numéro de la Revue de Paris . Il m'a dit que tous les articles y étaient payés à raison de 100 francs la feuille. Il y a de plus un prix supérieur pour les grands hommes. On a fait le calcul et donné à Baudry 40 francs. Rougissant de les empocher (ou d'empocher si peu), il a pris un abonnement, voilà. Mais comme Bouilhet est un ami, on ne le paie pas et Melaenis lui a coûté 250 francs. C'est juste, Melaenis est bon. Il faut toujours prendre, dans les choses de ce monde, la vérité et la morale à rebours. Tu verras que Énault et Du Camp vont finir par se lier . J'ai beaucoup ri, dans un temps, de la conjuration d’Holbachique , dont Jean-Jacques se plaint tant dans ses Confessions . Le tort qu'il avait, je crois, c'était de voir là un parti pris. Non, la multitude, ou le monde, n'a jamais de parti pris. Ça agit comme un organisme, en vertu de lois naturelles. Et comme Rousseau devait bien heurter tout ce XVIIIe siècle de beaux messieurs, de beaux esprits, de belles dames et de belles manières ! Quel ours lâché en plein salon ! Chaque mouvement qu'il faisait lui faisait tomber un meuble sur la tête, il dérangeait. Or tout ce qui dérange est meurtri par les angles des choses qu'il déplace. Et je ne compte pas les coups de pied au cul donnés au pauvre ours, ni les chaînes, ni la bastonnade, et les sifflets, et le rire des enfants. "Ô ours, mes frères, j'ai compris votre douleur, etc..." Quel beau mouvement à continuer pendant dix pages !
      Je lis maintenant les contes d'enfant de Mme d'Aulnoy, dans une vieille édition dont j'ai colorié les images à l'âge de six ou sept ans. Les dragons sont roses et les arbres bleus ; il y a une image où tout est peint en rouge, même la mer. Ça m'amuse beaucoup, ces contes. Tu sais que c'est un de mes vieux rêves que d'écrire un roman de chevalerie. Je crois cela faisable, même après l'Arioste, en introduisant un élément de terreur et de poésie large qui lui manque. Mais qu'est-ce que je n'ai pas envie d'écrire ? Quelle est la luxure de plume qui ne m'excite ! Adieu, bon courage ; à la fin de juillet je t'irai voir ; encore six semaines ; d'ici là travaille bien, mille bons baisers partout, et surtout à l'âme.
 

   ***

 

À LOUIS BOUILHET.

      [Croisset, 23 juin 1853.]
MY DEAR,
      Je me suis surembêté, ces jours-ci, d'une façon truculente. Il m'était impossible, tout l'après-midi, de secouer une torpeur de mastodonte qui m'accablait.
      J'ai fait, ou à peu près, mon trio d'imbéciles... Il m'est impossible de l'écrire court. Il me ronge. N'oublie pas de m'apporter les renseignements suivants :
      1° Si c'est... nous en donnerons de ferrugineux ; si au contraire nous avons affaire à... on pourrait en essayer d'oléagineux.
      2° Comment appelle-t-on médicalement le cauchemar ? Il me faut un bon nom grec, à toute force.
      3° Ma phrase de la chasse : car si la chasse, par malheur, eût été vive, il eût à cause de... perdu les deux pieds infailliblement.
      Je viens de passer une heure à me chantonner les Fossiles (le Printemps et le Combat) . Tu peux te réjouir en sécurité, c'est bon ! Si tu savais, moi, dans quelles bassesses je suis.
      No news from the Muse, comme dirait Don Dick.
      J'ai lu avant-hier l’Oiseau bleu . Comme c'est joli ! Quel dommage qu'on ne puisse pas empoigner tout cela ! Ce serait plus amusant à écrire que des discours de pharmacien. Les fétidités bourgeoises où je patauge m'assombrissent. À force de peindre les chemineaux j'en deviens un moi-même.
      J'âpre-difficultés de style, mauvais temps. Tout ça, ainsi que ce que nous avons dit l'autre jour, m'embête.
      Adieu, cher vieux bon, à dimanche.
 

   ***

 

À LOUISE COLET.

      [Croisset] Nuit de samedi, 1 h [25-26 juin 1853].
      Enfin, je viens de finir ma première partie (de la seconde). J'en suis au point que je m'étais fixé pour notre dernière entrevue à Mantes. Tu vois quels retards ! Je passerai la semaine encore à relire tout cela et à le recopier et, de demain en huit, je dégueulerai tout au sieur Bouilhet. Si ça marche, ce sera une grande inquiétude de moins et une bonne chose, j'en réponds, car le fonds était bien ténu . Mais je pense pourtant que ce livre aura un grand défaut, à savoir : le défaut de proportion matérielle . J'ai déjà deux cent soixante pages et qui ne contiennent que des préparations d'action, des expositions plus ou moins déguisées de caractère (il est vrai qu'elles sont graduées), de paysages, de lieux. Ma conclusion, qui sera le récit de la mort de ma petite femme, son enterrement et les tristesses du mari qui suivent, aura soixante pages au moins. Restent donc, pour le corps même de l'action, cent vingt à cent soixante pages tout au plus. N'est-ce pas une grande défectuosité ? Ce qui me rassure (médiocrement cependant), c'est que ce livre est une biographie plutôt qu'une péripétie développée. Le drame y a peu de part et, si cet élément dramatique est bien noyé dans le ton général du livre, peut-être ne s'apercevra-t-on pas de ce manque d'harmonie entre les différentes phases, quant à leur développement. Et puis il me semble que la vie en elle-même est un peu ça. Un coup dure une minute et a été souhaité pendant des mois ! Nos passions sont comme les volcans : elles grondent toujours, mais l'éruption n'est qu'intermittente.
      Malheureusement l'esprit françois a une telle rage d'amusement ! il lui faut si bien des choses voyantes ! Il se plaît si peu à ce qui est pour moi la poésie même, à savoir l’exposition , soit qu'on la fasse pittoresquement par le tableau, ou moralement par l'analyse psychologique, qu'il se pourrait fort bien que je sois dans la blouse ou que j'aie l'air d'y être. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je souffre d'écrire en ce langage et d'y penser ! Au fond, je suis Allemand ! C'est à force d'étude que je me suis décrassé de toutes mes brumes septentrionales. Je voudrais faire des livres où il n'y eût qu'à écrire des phrases (si l'on peut dire cela), comme pour vivre il n'y a qu'à respirer de l'air. Ce qui m'embête, ce sont les malices de plan, les combinaisons d'effets, tous les calculs du dessous et qui sont de l'Art pourtant, car l'effet du style en dépend, et exclusivement. Et toi, bonne Muse, chère collègue en tout (collègue vient de colligere , lier ensemble), as-tu bien travaillé cette semaine ? Je suis curieux de voir ce second récit. Je n'ai qu'à te faire deux recommandations : 1° observe de suivre les métaphores, et 2° pas de détails en dehors du sujet, la ligne droite. Parbleu, nous ferons bien des arabesques quand nous voudrons, et mieux que personne. Il faut montrer aux classiques qu'on est plus classique qu'eux, et faire pâlir les romantiques de rage en dépassant leurs intentions. Je crois la chose faisable, car c'est tout un. Quand un vers est bon, il perd son école. Un bon vers de Boileau est un bon vers d'Hugo. La perfection a partout le même caractère, qui est la précision, la justesse.
      Si le livre que j'écris avec tant de mal arrive à bien, j'aurai établi par le fait seul de son exécution ces deux vérités, qui sont pour moi des axiomes, à savoir : d'abord que la poésie est purement subjective, qu'il n'y a pas en littérature de beaux sujets d'art, et qu'Yvetot donc vaut Constantinople ; et qu'en conséquence l'on peut écrire n'importe quoi aussi bien que quoi que ce soit. L'artiste doit tout élever ; il est comme une pompe, il a en lui un grand tuyau qui descend aux entrailles des choses, dans les couches profondes. Il aspire et fait jaillir au soleil en gerbes géantes ce qui était plat sous terre et ce qu'on ne voyait pas.
      Aurai-je une lettre de toi demain à mon réveil ? Ta correspondance n'a pas été nombreuse cette semaine, chère amie ? Mais je suppose que c'est le travail qui t'a retenue. Quelle admirable figure aura le père Babinet, membre du comité de lecture à l'Odéon ! Je vois de là son facies , comme dirait mon pharmacien, écoutant les pièces qu'on lit.
      Mais il faut aussi que d'Arpentigny en soit. Serait-il aimable pour les petites actrices ! Il a deux bonnes choses, ce bon Capitaine, l'énormité de ses cravates blanches et le renflement interne de ses bottes.
      Tu me demandes mon impression sur toutes les histoires d'Edma et d'Énault. Que veux-tu que je te dise ? Tout cela me paraît profondément ordinaire et bête. Mais la Société n'est-elle pas l'infini tissu de toutes ces petitesses, de ces finasseries, de ces hypocrisies, de ces misères ? L'humanité pullule ainsi sur le globe, comme une sale poignée de morpions sur une vaste motte. Jolie comparaison. Je la dédie à Messieurs de l'Académie française. À communiquer à Messieurs Guizot, Cousin, Montalembert, Villemain, Sainte-Beuve, etc.
      À propos de gens respectés , officiels, comme tu dis, il se passe en ce moment, ici, une bonne charge. On juge aux assises un brave homme accusé d'avoir tué sa femme, de l'avoir ensuite cousue dans un sac et jetée à l'eau. Cette pauvre femme avait plusieurs amants, et l'on a découvert chez elle (c'était une ouvrière de bas étage) le portrait et des lettres d'un sieur Delaborde-Duthil, chevalier de la Légion d'honneur, légitimiste rallié, membre du conseil général, du conseil de fabrique, du conseil etc., de tous les conseils, bien vu dans les sacristies, membre de la société de Saint-Vincent de Paul, de la société de Saint-Régis, de la société des crèches, membre de toutes les blagues possibles, haut placé dans la considération de la belle société de l'endroit, une tête, un buste, un de ces gens qui honorent un pays et dont on dit : "Nous sommes heureux de posséder monsieur un tel". Et voilà tout à coup qu'on découvre que ce gaillard entretenait des relations (c'est le mot !) avec une gaillarde de la plus vile espèce, oui, madame ! Ah ! Mon Dieu ! Moi je me gaudys comme un gredin, quand je vois tous ces braves gens-là avoir des renfoncements. Les humiliations que reçoivent ces bons messieurs qui cherchent partout des honneurs (et quels honneurs !) me semblent être le juste châtiment de leur défaut d'orgueil. C'est s'avilir que de vouloir toujours ainsi briller ; c'est s'abaisser que de monter sur des bornes. Rentre dans la crotte, canaille ! Tu seras à ton niveau. Il n'y a pas, dans mon fait, d'envie démocratique. Cependant j'aime tout ce qui n'est pas le commun, et même l'ignoble, quand il est sincère. Mais ce qui ment, ce qui pose, ce qui est à la fois [la] condamnation de la Passion et la grimace de la Vertu me révolte par tous les bouts. Je me sens maintenant pour mes semblables une haine sereine, ou une pitié tellement inactive que c'est tout comme. J'ai fait, depuis deux ans, de grands progrès. L'état politique des choses a confirmé mes vieilles théories a priori sur le bipède sans plumes, que j'estime être tout ensemble un dinde et un vautour.
      Adieu, chère colombe. Mille bécottements sur la bouche.
      À toi. Ton G.
 

   ***

 

À LOUISE COLET.

       [Croisset] Mardi, 1 heure de nuit [28-29 juin 1853].
      Je suis accablé, la cervelle me danse dans le crâne. Je viens, depuis hier dix heures du soir jusqu'à maintenant, de recopier soixante-dix-sept pages de suite qui n'en font plus que cinquante-trois. C'est abrutissant. J'ai mon rameau de vertèbres au cou, comme remarquerait M. Énault, brisé d'avoir eu la tête penchée longtemps. Que de répétitions de mots je viens de surprendre ! Que de tout , de mais , de car , de cependant ! Voilà ce que la prose a de diabolique, c'est qu'elle n'est jamais finie. J'ai pourtant de bonnes pages, et je crois que l'ensemble roule, mais je doute que je sois prêt pour dimanche à lire tout cela à Bouilhet. Ainsi, depuis la fin de février, j'ai écrit cinquante-trois pages ! Quel charmant métier ! Quelle crème fouettée à battre, qui vaut des marbres à rouler !
      Je suis bien fatigué. J'ai pourtant bien des choses à te dire. J'ai écrit quatre lignes tout à l'heure à Du Camp : non pour toi, c'eût été une raison qu'il y mît plus de malveillance ; je connais l'homme. Voici pourquoi je lui ai écrit : j'ai reçu aujourd'hui la dernière livraison de ses photographies, dont jamais je ne lui avais parlé ; le billet que je lui envoie est pour le remercier. C'est tout, je ne lui dis pas plus. Si vendredi, dans l'article du Philosophe, il y a ton nom accompagné d'injures ou d'allusions, je ferai ce que tu voudras. Mais quant à moi, je me propose de rompre net et dans une belle lettre motivée. Je t'engage parfaitement à faire venir ton beau-frère, etc... Mais enfin, ne nous tourmentons pas, puisque la chose n'aura sans doute pas lieu. C'est l'avis de Bouilhet. Mon billet d'aujourd'hui est en prévision de l'hypothèse contraire, afin d'être en de bons termes quand la rupture viendrait et de pouvoir lui dire : voilà ce que tu me fais encore pour me désobliger ; bonsoir et [à] jamais au revoir. Comprends-tu ?
      Quant à l'article Énault, il me semble, bonne Muse, que tu te l'es exagéré. C'est bête et folâtre, voilà tout. Les petites feminotteries comme "femme sensible", "plus jeune", etc., qui t'ont indignée, viennent de la Edma, laquelle est jalouse de toi sous tous les rapports ; de cela j'en parie ma tête. C'est notre opinion à tous deux, Bouilhet et moi. Cela sue dans ses petits billets mensuels, sans qu'il y ait jamais rien d'articulé. Bouilhet en est profondément dégoûté et se propose de ne pas même lui faire savoir quand est-ce qu'il sera à Paris. Et puis, qu'est-ce que ça nous fout, l'opinion du sieur Énault écrite ou dite ? C'est comme le mot de Du Camp à Ferrat. Veux-tu qu'au milieu du tourbillon où il vit, avec l'infatuation de sa personne, la croix d'officier, les réceptions chez M. de Persigny, etc., il puisse garder assez de netteté pour sentir une chose neuve, originale, nouvelle ? Et il y a d'ailleurs en cela calcul ; peut-être c'est un parti pris. Nous ne blanchirons jamais les nègres, nous n'empêcherons jamais les médiocres d'être médiocres. Je t'assure bien que lorsqu'il m'a dit "que j'avais une maladie de la moelle épinière, un ramollissement du cerveau", cela m'a fait beaucoup rire. Sais-tu ce que j'ai vu aujourd'hui dans ses photographies ? La seule qui ne soit pas publiée est une représentant notre hôtel au Caire, le jardin devant nos fenêtres et au milieu duquel j'étais en costume de Nubien ! C'est une petite malice de sa part. Il voudrait que je n'existasse pas, je lui pèse et toi aussi, tout le monde. L'ouvrage est dédié à Cormenin, avec une dédicace-épigraphe latine ; et le texte a une épigraphe tirée d'Homère : toujours du grec. "Encore le Crocodile !" Ce bon Maxime ne sait pas une déclinaison, n'importe. Il s'est fait traduire de l'allemand l'ouvrage de Lepsius, et il le pille impudemment (dans ce texte que j'ai parcouru) sans le citer une fois. J'ai su cela par FOüard que j'ai rencontré en chemin de fer, tu sais. Je dis il le pille, car il y a toutes sortes d'inscriptions qu'il n'a nullement prises, qui ne sont pas non plus dans les livres dont nous nous sommes servis en voyage, et qu'il rapporte comme ayant été prises par lui. Il en est de même de tout le reste, etc. Quant à la Paysanne , l'éloge que Bouilhet lui en a écrit (en même temps que pour Delisle, lettre qui n'a pas eu de réponse) est la cause, sois sûre, du mot à Ferrat. Au reste, tout cela est bien peu important. Nous en avons encore été dimanche fort bêtes tout l'après-midi. Ces histoires démoralisent un peu le sieur Bouilhet, en quoi je le trouve faible, et moi aussi qui en tiens. Mais franchement, ça devient stupide, que de permettre que des gaillards comme ça vous troublent. En fait d'injures, de sottises, de bêtises, etc., je trouve qu'il ne faut se fâcher que lorsqu'on vous les dit en face . Faites-moi des grimaces dans le dos tant que vous voudrez : mon cul vous contemple.
      Je t'aime tant quand je te vois calme et que je te sais travaillant bien ! Je t'aime plus encore peut-être quand je te sais souffrante. Et puis, tu m'écris des lettres superbes de verve. Mais, pauvre chère âme, ménage-toi, tâche de modérer ta furie méridionale, comme tu dis en parlant de Ferrat.
      Les conseils de Delisle relativement à l’Acropole sont bons. 1° Rends à Villemain le manuscrit comme tu l'as envoyé à Jersey (je n'en reçois pas de lettre, cela me semble drôle ; ma mère écrira un de ces jours à Mme Farmer, si je ne reçois rien). Tu peux même faire quelques corrections encore si tu en trouves ; mais moi il me semble que c'est bon, sauf les Barbares que je persiste à trouver la partie la plus faible, et de beaucoup. Puis 2° tâcher de faire paraître dans la Presse . 3° Nous trouverons un plan, sois-en sûre. Bouilhet sera là cet hiver, il t'aidera. Son dernier Fossile , troisième pièce, Le Printemps, est superbe. Il y a, à la fin, une baisade d'oiseaux près de nids gigantesques, qui est gigantesque elle-même. Mais il devient trop triste, mon pauvre Bouilhet. Sacré nom de Dieu ! il faut se raidir et emmerder l'humanité qui nous emmerde ! Oh ! je me vengerai ! je me vengerai ! Dans quinze ans d'ici, j'entreprendrai un grand roman moderne où j'en passerai en revue ! Je crois que Gil Blas peut être refait. Balzac a été plus loin, mais le défaut de style fera que son oeuvre restera plutôt curieuse que belle, et plutôt forte qu'éclatante. Ce sont de ces projets dont il ne faut pas parler, ceux-là. Tous mes livres ne sont que la préparation de deux, que je ferai si Dieu me prête vie : celui-là et le conte oriental.
      Vois-tu le voyage qu'Énault publiera à son retour d'Italie ! C'est un polisson et un drôle que de faire un article aussi cavalier que celui-là sur quelqu'un chez qui l'on a dîné sans le lui avoir rendu. Quant à l'article, il est tout simplement bête. Celui qu'il avait fait sur Bouilhet n'était pas plus fort. Il souligne sein, guenille ! L'exclamation "huit enfants ! Ô poésie !" peint l'école ; probablement qu'il y a un certain nombre d'enfants qui est convenable en littérature ? Non, si l'on s'arrête à tout cela, et je le dis sérieusement, il y a danger de devenir idiot.
      Mon père répétait toujours qu'il n'aurait jamais voulu être médecin d'un hôpital de fous, parce que si l'on travaille sérieusement la folie, on finit parfaitement bien par la gagner. Il en est de même de tout cela. À force de nous inquiéter des imbéciles, il y a danger de le devenir soi-même. Mon Dieu, que j'ai mal à la tête ! Il faut que je me couche ! J'ai le pouce creusé par ma plume et le cou tordu.
      Le père Parain va toujours de même. Il radote, à ce que nous écrit sa fille. Mais voilà une dizaine de jours que nous n'en avons eu de nouvelles.
      Je trouve l'observation de Musset sur Hamlet celle d'un profond bourgeois, et voici en quoi. Il reproche cette inconséquence, Hamlet sceptique, lorsqu'il a vu par ses yeux l'âme de son père. Mais d'abord, ce n'est pas l'âme qu'il a vue. Il a vu un fantôme, une ombre, une chose, une chose matérielle vivante, et qui n'a aucun lien dans les idées populaires et poétiques, reportons-nous à l'époque, avec l'idée abstraite de l'âme. C'est nous, métaphysiciens et modernes, qui parlons ce langage. Et puis Hamlet ne doute pas du tout au sens philosophique ; il rêve . Je crois que cette observation de Musset n'est pas de lui, mais de Mallefille, dans la préface de son Don Juan . C'est superficiel, selon moi. Un paysan de nos jours peut encore parfaitement voir un fantôme et, revenu au grand jour, le lendemain, réfléchir à froid sur la vie et la mort, mais non sur la chair et l'âme. Hamlet ne réfléchit pas sur des subtilités d'école, mais sur des pensers humains. C'est au contraire ce perpétuel état de fluctuation d'Hamlet, ce vague où il se tient, ce manque de décision dans la volonté et de solution dans la pensée qui en fait tout le sublime. Mais les gens d'esprit veulent des caractères tout d'une pièce et conséquents (comme il y en a seulement dans les livres). Il n'y a pas au contraire un bout de l'âme humaine qui ne se retrouve dans cette conception. Ulysse est peut-être le plus fort type de toute la littérature ancienne, et Hamlet de toute la moderne.
      Si je n'étais si las, je t'exprimerais ma pensée plus au long. C'est si facile de bavarder sur le Beau. Mais pour dire en style propre "fermez la porte" ou "il avait envie de dormir", il faut plus de génie que pour faire tous les cours de littérature du monde.
      La critique est au dernier échelon de la littérature, comme forme presque toujours, et comme valeur morale , incontestablement. Elle passe après le bout rimé et l'acrostiche, lesquels demandent au moins un travail d'invention quelconque.
      Allons adieu. Mille bons baisers. À toi, coeur sur coeur, Ton G.
 

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