1853

 
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Fin Août : Lettres 418 à 422

 

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1927.
      
[Trouville] Dimanche, 11 heures [et lundi, 21 et 22 août 1853].
      J'expédierai demain un petit paquet contenant tes contes, et deux écrans chinois que j'ai trouvés ici dans une boutique. Je souhaite qu'ils te fassent plaisir, bonne chère Muse. Quant aux Contes, je n'ai pas touché à "Richesse oblige", comme je te l'ai dit dans ma dernière lettre. Cette oeuvre me semble complètement à refaire, ou plutôt à laisser.
      Tu t'es étrangement méprise sur ce que je disais relativement à Leconte. Pourquoi veux-tu que, dans toutes ces matières, je ne sois pas franc ? Je ne peux pourtant (et avec toi, surtout, au risque des déductions forcées et allusions lointaines que tu en tires) déguiser ma pensée. J'exprime en ces choses ce qui me semble, à moi, la Règle. Pourquoi veux-tu toujours t'y faire rentrer ? Quand je parle de femmes, tu te mets du nombre. Tu as tort ; cela me gêne. J'avais dit que Leconte me paraissait avoir besoin de l’élément gai dans sa vie. Je n'avais pas entendu qu'il lui fallait une grisette. Me prends-tu pour un partisan des amours légères, comme J-P de Béranger ? La chasteté absolue me semble, comme à toi, préférable (moralement) à la débauche. Mais la débauche pourtant (si elle n'était un mensonge) serait une chose belle et il est bon, sinon de la pratiquer, du moins de la rêver. Qu'on s'en lasse vite, d'accord ! Et les conditionnels que tu me poses à ce sujet ne peuvent même s'appliquer, car ces pauvres créatures, dont tu parles toujours avec un mépris un peu bourgeois, exhalent pour moi un tel parfum d'ennui que j'aurais beau me forcer maintenant : les sens s'y refusent. Mais tout le monde n'a pas passé par toi. (Ne t'inquiète pas de l'avenir, va ; tu resteras toujours la légitime.) Et je persiste à soutenir que si tu pouvais offrir à Leconte quelque chose de beau et de violent , charnellement parlant, cela lui ferait du bien. Il faudrait qu'un vent chaud dissipât les brumes de son coeur. Ne vois-tu pas que ce pauvre poète est fatigué de passions, de rêves, de misères. Il a eu un grand excès de coeur ; un petit amour lui ferait pitié ; les excessifs sont dangereux, un peu de farce ne nuirait pas. Je lui souhaite une maîtresse simple de coeur et bornée de tête, très bonne fille, très lascive, très belle, qui l'aime peu et qu'il aime peu. Il a besoin de prendre la vie par les moyens termes, afin que son idéal reste haut. Quand Goethe épousa sa servante, il venait de passer par Werther , et c'était un maître homme et qui raisonnait tout.
      Oui, je soutiens (et ceci, pour moi, doit être un dogme pratique dans la vie d'artiste) qu'il faut faire dans son existence deux parts : vivre en bourgeois et penser en demi-dieu. Les satisfactions du corps et de la tête n'ont rien de commun. S'ils sic se rencontrent mêlés, prenez-les et gardez-les. Mais ne les cherchez pas réunis , car ce serait factice . Et cette idée de bonheur , du reste, est la cause presque exclusive de toutes les infortunes humaines. Réservons la moelle de notre coeur pour la doser en tartines, le jus intime des passions pour le mettre en bouteilles. Faisons de tout notre nous-même un résidu sublime pour nourrir les postérités ! Sait-on ce qui se perd chaque jour par les écoulements du sentiment ?
      On s'étonne des mystiques, mais le secret est là. Leur amour, à la manière des torrents, n'avait qu'un seul lit, étroit, profond, en pente, et c'est pour cela qu'il emportait tout.
      Si vous voulez à la fois chercher le Bonheur et le Beau, vous n'atteindrez ni à l'un ni à l'autre, car le second n'arrive que par le sacrifice. L'Art, comme le Dieu des juifs, se repaît d'holocaustes. Allons ! déchire-toi, flagelle-toi, roule-toi dans la cendre, avilis la matière, crache sur ton corps, arrache ton coeur ! Tu seras seul, tes pieds saigneront, un dégoût infernal accompagnera tout ton voyage, rien de ce qui fait la joie des autres ne causera la tienne, ce qui est piqûre pour eux sera déchirure pour toi, et tu rouleras, perdu dans l'ouragan, avec cette petite lueur à l'horizon. Mais elle grandira, elle grandira comme un soleil, les rayons d'or t'en couvriront la figure, ils passeront en toi, tu seras éclairée du dedans, tu te sentiras légère et tout esprit, et après chaque saignée la chair pèsera moins. Ne cherchons donc que la tranquillité ; ne demandons à la vie qu'un fauteuil et non des trônes, que de la satisfaction et non de l'ivresse. La Passion s'arrange mal de cette longue patience que demande le métier. L'Art est assez vaste pour occuper tout un homme. En distraire quelque chose est presque un crime, c'est un vol fait à l'idée, un manque au devoir. Mais on est faible, la chair est molle et le coeur, comme un rameau chargé de pluie, tremble aux secousses du sol. On a des besoins d'air comme un prisonnier, des défaillances infinies vous saisissent, on se sent mourir. La sagesse consiste à jeter par-dessus le bord la plus petite partie possible de la cargaison, pour que le vaisseau flotte à l'aise.
      Toi, je t'aime comme je n'ai jamais aimé et comme je n'aimerai pas. Tu es et resteras seule , et sans comparaison avec nulle autre. C'est quelque chose de mélangé et de profond, quelque chose qui me tient par tous les bouts, qui flatte tous mes appétits et caresse toutes mes vanités. Ta réalité y disparaît presque. Pourquoi est-ce que, quand je pense à toi, je te vois souvent avec d'autres costumes que les tiens ? L'idée que tu es ma maîtresse me vient rarement ou, du moins, tu ne te formules pas devant moi par cela . Je contemple (comme si je la voyais) ta figure toute éclairée de joie quand je lis tes vers en t'admirant, alors qu'elle prend une expression radieuse d'idéal, d'orgueil et d'attendrissement. Si je pense à toi, au lit, c'est étendue, un bras replié, toute nue, une boucle plus haute que l'autre et regardant le plafond. Il me semble que tu peux vieillir, enlaidir même et que rien ne te changera. Il y a un pacte entre nous deux, et indépendant de nous. N'ai-je pas fait tout pour te quitter ? N'as-tu pas fait tout pour en aimer d'autres ? Nous sommes revenus l'un à l'autre parce que nous étions faits l'un pour l'autre. Je t'aime avec tout ce qui me reste de coeur, avec les lambeaux que j'en ai gardés. Je voudrais seulement t'aimer davantage afin de te rendre plus heureuse, puisque je te fais souffrir, moi qui voudrais te voir en l'accomplissement de tous tes désirs .
      Tu as accusé ces jours-ci les fantômes de Trouville ; mais je t'ai beaucoup écrit depuis que je suis à Trouville, et le plus long retard dont j'ai été coupable a été de six jours (ordinairement je ne t'écris que toutes les semaines). Tu ne t'es donc pas aperçue qu'ici justement j'avais recours à toi, au milieu de la solitude intime qui m'environne ? Tous mes souvenirs de ma jeunesse crient sous mes pas, comme les coquilles de la plage. Chaque lame de la mer que je regarde tomber éveille en moi des retentissements lointains. J'entends gronder les jours passés et se presser comme des flots toute l'interminable série des passions disparues. Je me rappelle les spasmes que j'avais, des tristesses, des convoitises qui sifflaient par rafales, comme le vent dans les cordages, et de larges envies vagues tourbillonnant dans du noir, comme un troupeau de mouettes sauvages dans une nuée orageuse. Et sur qui veux-tu que je me repose si ce n'est sur toi ? Ma pensée, fatiguée de toute cette poussière, se couche ainsi sur ton souvenir, plus mollement que sur un banc de gazon. L'autre jour, en plein soleil et tout seul, j'ai fait six lieues à pied au bord de la mer. Cela m'a demandé tout l'après-midi. Je suis revenu ivre, tant j'avais humé d'odeurs et pris de grand air. J'ai arraché des varechs et ramassé des coquilles, et je me suis couché à plat dos sur le sable et sur l'herbe. J'ai croisé les mains sur mes yeux et j'ai regardé les nuages. Je me suis ennuyé, j'ai fumé, j'ai regardé les coquelicots, je me suis endormi cinq minutes sur la dune. Une petite pluie qui tombait m'a réveillé. Quelquefois j'entendais un chant d'oiseau coupant par intermittence le bruit de la mer. Quelquefois un ruisselet, filtrant à travers la falaise, mêlait son clapotement doux au grand battement des flots. Je suis rentré comme le soleil couchant dorait les vitres du village. Il était marée basse. Le marteau des charpentiers résonnait sur la carcasse des barques à sec. On sentait le goudron avec l'odeur des huîtres.
      Observation de morale et d'esthétique. Un brave homme d'ici, qui a été maire pendant quarante ans , me disait que, pendant cet espace de temps, il n'avait vu que deux condamnations pour vol, sur la population qui est de plus de trois mille habitants. Cela me semble lumineux. Les matelots sont-ils d'une autre pâte que les ouvriers ? Quelle est la raison de cela ? Je crois qu'il faut l'attribuer au contact du grand . Un homme qui a toujours sous les yeux autant d'étendue que l'oeil humain en peut parcourir doit retirer de cette fréquentation une sérénité dédaigneuse (voir le gaspillage des marins de tout grade, insouci de la vie et de l'argent). Je crois que c'est dans ce sens-là qu'il faut chercher la moralité de l'Art . Comme la nature, il sera donc moralisant par son élévation virtuelle et utile par le sublime. La vue d'un champ de blé est quelque chose qui réjouit plus le philanthrope que celle de l'Océan, car il est convenu que l'Agriculture pousse aux bonnes moeurs. Mais quel piètre homme qu'un charretier près d'un matelot ! L'idéal est comme le Soleil ; il pompe à lui toutes les crasses de la Terre.
      On n'est quelque chose qu'en vertu seulement de l'élément où l'on respire. Tu me sais gré des conseils que je t'ai donnés depuis deux ans, parce que tu as fait depuis deux ans de grands progrès. Mais mes conseils ne valent pas quatre sous. Tu as acquis seulement la Religion et, comme tu gravites là dedans, tu es montée. Je crois que si l'on regardait toujours les cieux, on finirait par avoir des ailes.
      À propos d'ailes, que de dindons sont ici-bas ! dindons qui passent pour des aigles et qui font la roue comme des paons.
      J'ai renoué connaissance (en le rencontrant sur le quai) avec M. Cordier, gentleman de ces contrées, ancien sous-préfet de Pont-l'évêque sous Louis-Philippe, ancien député réac, ex-membre de la parlotte d'Orsay, ex-auditeur au Conseil d'état, jeune homme tout à fait bien, docteur en droit, belle fortune (fils d'un ancien marchand de boeufs), fréquentant à Paris la haute société, ami de M. Guizot et jouant, dit-on, fort joliment du violon . Je l'avais connu autrefois ici, et à Paris chez Toirac (tu peux juger l'esprit).

Lundi.

Il s'est fait bâtir un chalet charmant et qui fait rumeur dans le pays. L'extérieur est vraiment d'un homme de goût ; mais c'est tellement cossu à l'intérieur que c'en est atroce. Il a imaginé de décorer son salon de marines peintes à fresque (des marines en vue de la mer !). Tout est peinturluré, doré, candélabré. C'est pompeux et mastoc. La grosse patte du bouvier fait craquer le gant blanc du monsieur bien . Il vit là, enrageant de n'être pas préfet, s'embêtant fort, prétendant qu'il s'amuse, et aspirant à l'héritière comme le nez du père Aubry à la tombe. Et des mots : "J'ai renoncé aux vanités, je méprise le monde, je ne m'occupe plus que d'art." S'occuper d'art, c'est avoir des vitraux de couleur dans son escalier, avec des meubles en chêne façon Louis XIII ! Dans sa chambre à coucher j'ai vu des volumes de Fourier : "Il est bon (disait-il) de lire tout. Il faut tout admettre, ne fût-ce que pour réfuter ces garçons-là ! Aussi vous avez pu voir à la Chambre comme je m'en acquittais !" à la chambre il s'est beaucoup occupé de la question de la viande et a fait même, à ses propres frais et en compagnie d'autres fortes têtes (ou fortes gueules), un voyage en Allemagne afin d'étudier le boeuf . Quand il a été habillé (il allait dîner en ville), nous sommes sortis ensemble. Comme je demandais du feu pour allumer un cigare, il m'a fait entrer dans la cuisine. "J'ai soif, va me chercher un verre de cidre", a-t-il commandé à une façon de petit vacher qui était là. L'enfant est monté dans la belle salle à manger et en a rapporté deux verres et une carafe de cristal : "Sacré nom de Dieu, foutu imbécile, je t'ai dit dans un verre de cuisine ." Il était exaspéré ! et me montrant lui-même les deux verres (qui valaient bien de trois à quatre francs pièce) : "Ce serait fâcheux de les casser ; voyez le filet ! J'ai commandé des verres artistiques . Je tiens à ce que tout, chez moi, ait un cachet particulier."
      Il devait aller, après son dîner, faire des visites, danser au salon des Bains, jouer le whist chez Mme Pasquier, et pendant dix minutes il n'avait cessé de me parler de la solitude !
      Voilà la race commune des gens qui sont à la tête de la société . Dans quel gâchis nous pataugeons ! Quel niveau ! Quelle anarchie ! La médiocrité se couvre d'intelligence. Il y a des recettes pour tout, des mobiliers voulus et qui disent : "Mon maître aime les arts. Ici on a l'âme sensible. Vous êtes chez un homme grave !" Et quels discours ! quel langage ! quel commun ! Où aller vivre, miséricorde ! Saint Polycarpe avait coutume de répéter, en se bouchant les oreilles et s'enfuyant du lieu où il était : "Dans quel siècle, mon Dieu ! m'avez-vous fait naître !" Je deviens comme saint Polycarpe.
      La bêtise de tout ce qui m'entoure s'ajoute à la tristesse de ce que je rêve. Peu de gaieté en somme. J'ai besoin d'être rentré chez moi et de reprendre la Bovary furieusement. Je n'y peux songer ; tout travail ici m'est impossible.
      Je relis beaucoup de Rabelais ; je fume considérablement. Quel homme que ce Rabelais ! Chaque jour on y découvre du neuf. Prends donc, toi, pauvre Muse, l'habitude de lire tous les jours un classique . Tu ne lis pas assez. Si je te prêche cela sans cesse, chère amie, c'est que je crois cette hygiène salutaire.
      Je suis dans ce moment fort empêché par un rhumatisme dans le cou, que j'avais hier un peu, mais qui aujourd'hui, m'est revenu plus fort. Ce sont les pluies de la Grèce qui me remontent. J'en ai tant eu pendant trois semaines ! Je viens néanmoins de clouer ta petite boîte. Je l'expédierai demain et fermerai cette lettre en même temps. Je pense que tu recevras la boîte jeudi au plus tard ; n'est-ce pas le jour de ta fête ? Je n'en sais rien, n'ayant point de calendrier.
      Nous nous en allons d'ici de mercredi prochain (après-demain) en huit. Nous irons un jour à Pont-l'évêque, un au Havre et nous serons rentrés à Croisset samedi, qui doit être le 3. Envoie-moi l'adresse exacte de ce bon Babinet, pour que je le cadotte de son caneton dès que je serai rentré. Comme il rehausse dans mon estime, depuis que je sais que son désordre vient de ses désordres ! C'est un tempérament herculéen ! une riche nature, un sage (sapiens, le sage, de sapere , goûter, le sage est l'homme qui goûte), et Babinet goûte ce qui est beau et bon.
      Allons, adieu, pauvre chère Muse, pioche bien ta Servante . Mille tendres baisers sur les yeux, à toi tout.
      Ton G.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      Entièrement inédite en 1927.
      
Mardi matin, 10 heures, 23 août 1853.
      Ton étonnement relativement à Richesse oblige m'étonne tellement moi-même que j'en ai presque des remords. Me suis-je trompé ? Je déclouerais la boîte, si tout cela ne devait amener du retard dans mon envoi. Relis-le donc et, si tu crois que ça puisse aller, donne-le. Moi, ça m'a semblé ennuyeux ; mais ce n'est pas une raison. Ce qui m'a choqué, c'est le mélange de tant de surnaturel avec tant d'ordinaire.
      Comme détail je n'ai rien remarqué de bon ni de mauvais. Ainsi tu peux livrer la chose telle qu'elle est. Il n'y a point de disparate, mais c'est le ton général que je n'aime pas, la pâte même du style.
      La première page m'avait beaucoup plu : cette neige qui tombe et jusqu'à l'évanouissement de la jeune fille, qui parle d'ailleurs un étrange langage. Le cimetière d'Allemagne aussi avait du bon ; mais à partir de la vision, quel macaroni !
      Tu as bien tort de causer littérature avec des gens qui ne parlent pas notre langue. Il faut avec ces poissons d'eau douce leur fermer l'océan, c'est-à-dire notre coeur, et rester avec eux dans les ruisseaux communs. Si, à l'avenir (ceci doit être un serment que tu te feras), l'occasion s'en présente, comme pour Béranger, par exemple, c'est d'exprimer son opinion de la manière la plus crâne . S'ils persistent, on fait une leçon de dix minutes, livre en main, et calme ; puis on n'y revient plus. Tu sais que je suis toujours à ton service pour une engueulade solennelle , et je te serai même très reconnaissant de m'en fournir le moyen. Jamais de la vie on ne leur a dit le quart des vérités qui m'étouffent.
      Rends donc l’Acropole, sans rien dire , et puis nous verrons. "Vous verrez ! vous verrez !" comme dit Purgon.
      Les bateaux pour le Havre partent de Rouen dans le mois d'octobre tous les jours impairs, 1er, 3, 5, 7, etc., jusqu'au 15. J'enverrai l'indication des heures à M. B lui-même, avec prière de m'avertir de son arrivée. Il me ferait le plus grand plaisir de descendre chez moi. Je l'ai déjà invité et je compte qu'il acceptera.
      Allons, adieu chère Louise, chère Muse ; mille baisers pour ta fête et des meilleurs. À toi, sur tout ton toi et tout en toi.
      Ton G.
      Le mauvais vouloir contre Leconte à la Revue , superbe ! Quels misérables ! Oderunt poetas. Le mot d'Horace est toujours vrai. Bouilhet m'écrit que ses vers n'y sont pas. évidemment nos actions sont en baisse. Tant mieux ! La bienveillance de semblables canailles, n'est-ce pas un outrage ?

   ***

À ERNEST CHEVALIER.

      Trouville, 23 août 1853.
      [Pléiade : 24 août 1853]

      Quelle sacrée pluie ! comme ça tombe ! Tout se fond en eau ! Je vois passer sous mes fenêtres des bonnets de coton abrités par des parapluies rouges. Les barques vont partir à la mer. J'entends les chaînes des ancres qu'on lève avec des imprécations générales à l'adresse du mauvais temps. S'il dure encore trois ou quatre jours, ce qui me paraît probable, nous plions bagages et revenons.
      Admire encore ici une de ces politesses de la Providence et qui y feraient croire. Chez qui suis-je logé ? Chez un pharmacien ! Mais de qui est-il l'élève ? De Dupré ! Il fait, comme lui, beaucoup d'eau de Seltz. "Je suis le seul à Trouville qui fasse de l'eau de Seltz !" En effet, dès huit heures du matin, je suis souvent réveillé par le bruit des bouchons qui partent inopinément. Pif ! paf ! La cuisine est en même temps le laboratoire. Un alambic monstrueux y courbe parmi les casseroles

            L'effrayante longueur de son cuivre qui fume

et souvent on ne peut mettre le pot au feu à cause des préparations pharmaceutiques. Pour aller dans la cour, il faut passer par-dessus des paniers pleins de bouteilles. Là crache une pompe qui vous mouille les jambes. Les deux garçons rincent des bocaux. Un perroquet répète du matin au soir : "As-tu bien déjeuné, Jacko ?" Et enfin un môme de dix ans environ, le fils de la maison, l'espoir de la pharmacie, s'exerce à des tours de force en soulevant des poids avec ses dents.
      Ce voyage de Trouville m'a fait repasser mon cours d'histoire intime. J'ai beaucoup rêvassé sur ce théâtre de mes passions. Je prends congé d'elles et pour toujours, je l'espère. Me voilà à moitié de la vie. Il est temps de dire adieu aux tristesses juvéniles. Je ne cache pas cependant qu'elles me sont, depuis trois semaines, revenues à flot. J'ai eu deux ou trois bons après-midi en plein soleil, tout seul sur le sable, et où je retrouvais tristement autre chose que des coquilles brisées. J'en ai fini avec tout cela, Dieu merci ! Cultivons notre jardin et ne levons plus la tête pour entendre crier les corneilles.
      Comme il me tarde d'avoir fini la Bovary, Anubis et mes trois préfaces, pour entrer dans une période nouvelle, pour me livrer au "Beau pur" ! L'oisiveté où je vis depuis quelque temps me donne un désir cuisant de transformer par l'art tout ce qui est "de moi", tout ce que j'ai senti. Je n'éprouve nullement le besoin d'écrire mes mémoires. Ma personnalité même me répugne, et les objets immédiats me semblent hideux ou bêtes. Je me reporte sur l'idée. J'arrange les barques en tartanes. Je déshabille les matelots qui passent pour en faire des sauvages marchant tout nus sur des plages vermeilles. Je pense à l'Inde, à la Chine, à mon conte oriental (dont il me vient des fragments). J'éprouve le besoin d'épopées gigantesques.
      Mais la vie est si courte ! Je n'écrirai jamais comme je veux, ni le quart de ce que je rêve. Toute cette force que l'on se sent et qui vous étouffe, il faudra mourir avec elle et sans l'avoir fait déborder !
      J'ai revu hier, à deux heures d'ici, un village où j'avais été il y a onze ans avec ce bon Orlowski. Rien n'était changé aux maisons, ni à la falaise, ni aux barques. Les femmes au lavoir étaient agenouillées dans la même pose, en même nombre, et battaient leur linge sale dans la même eau bleue. Il pleuvait un peu, comme l'autre fois. Il semble, à certains moments, que l'univers s'est immobilisé, que tout est devenu statue et que nous seuls vivons. Et est-ce insolent la nature ! Quel polisson de visage impudent ! On se torture l'esprit à vouloir comprendre l'abîme qui nous sépare d'elle. Mais quelque chose de plus farce encore, c'est l'abîme qui nous sépare de nous-mêmes. Quand je songe qu'ici, à cette place, en regardant ce mur blanc à rechampi vert, j'avais des battements de coeur et qu'alors j'étais plein de "Pohésie", je m'ébahis, je m'y perds, j'en ai le vertige, comme si je découvrais tout à coup un mur à pic, de deux mille pieds, au-dessous de moi.
      Ce petit travail que je fais, je vais le compléter cet hiver, quand tu ne seras plus là, pauvre vieux, le dimanche, en rangeant, brûlant, classant toutes mes paperasses. Avec la Bovary finie, c'est l'âge de raison qui commence. Et puis, à quoi bon s'encombrer de tant de souvenirs ? Le passé nous mange trop. Nous ne sommes jamais au présent, qui seul est important dans la vie. Comme je philosophise ! J'aurais bien besoin que tu fusses là ! Il me coûte d'écrire ; les mots me manquent. Je voudrais être étendu sur ma peau d'ours, près de toi, et devisant "mélancoliquement" ensemble.
      Sais-tu que, dans le dernier numéro de la Revue, notre ami Leconte était assez mal traité ? Ce sont définitivement de plates canailles. "La phalange" est un chenil. Tous ces animaux-là sont encore beaucoup plus bêtes que féroces. Toi qui aimes le mot "piètre", c'est tout cela qui l'est !
      Écris-moi une démesurée lettre, le plus tôt que tu pourras et embrasse-toi de ma part. Adieu.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      [Trouville] Vendredi soir, 11 heures [26 août 1853].
      Ceci est probablement ma dernière lettre de Trouville. Nous serons dans huit jours au Havre et le samedi à Croisset. Au milieu de la semaine prochaine je t'enverrai un petit mot. Le samedi soir, à Croisset, si Bouilhet n'y est pas, je t'écrirai. Tâche que j'aie une lettre de toi en rentrant pour le samedi, ou le dimanche matin plutôt. Cela me fera un bon retour. Quelle bosse de travail je vais me donner une fois rentré ! Cette vacance ne m'aura pas été inutile ; elle m'a rafraîchi. Depuis deux ans je n'avais guère pris l'air ; j'en avais besoin. Et puis je me suis un peu retrempé dans la contemplation des flots, de l'herbe et du feuillage. écrivains que nous sommes et toujours courbés sur l'Art, nous n'avons guère avec la nature que des communications imaginatives. Il faut quelquefois regarder la lune ou le soleil en face. La sève des arbres vous entre au coeur par les longs regards stupides que l'on tient sur eux. Comme les moutons qui broutent du thym parmi les prés ont ensuite la chair plus savoureuse, quelque chose des saveurs de la nature doit pénétrer notre esprit s'il s'est bien roulé sur elle. Voilà seulement huit jours, tout au plus, que je commence à être tranquille et à savourer avec simplicité les spectacles que je vois. Au commencement j'étais ahuri ; puis j'ai été triste, je m'ennuyais. À peine si je m'y fais qu'il faut partir. Je marche beaucoup, je m'éreinte avec délices. Moi qui ne peux souffrir la pluie, j'ai été tantôt trempé jusqu'aux os, sans presque m'en apercevoir. Et quand je m'en irai d'ici, je serai chagrin. C'est toujours la même histoire ! Oui, je commence à être débarrassé de moi et de mes souvenirs. Les joncs qui, le soir, fouettent mes souliers en passant sur la dune, m'amusent plus que mes songeries (je suis aussi loin de la Bovary que si je n'en avais écrit de ma vie une ligne).
      Je me suis ici beaucoup résumé et voilà la conclusion de ces quatre semaines fainéantes : adieu, c'est-à-dire adieu et pour toujours au personnel, à l'intime, au relatif. Le vieux projet que j'avais d'écrire plus tard mes mémoires m'a quitté. Rien de ce qui est de ma personne ne me tente. Les attachements de la jeunesse (si beaux que puisse les faire la perspective du souvenir, et entrevus même d'avance sous les feux de Bengale du style) ne me semblent plus beaux. Que tout cela soit mort et que rien n'en ressuscite ! à quoi bon ? Un homme n'est pas plus qu'une puce. Nos joies, comme nos douleurs, doivent s'absorber dans notre oeuvre. On ne reconnaît pas dans les nuages les gouttes d'eau de la rosée que le soleil y a fait monter ! évaporez-vous, pluie terrestre, larmes des jours anciens, et formez dans les cieux de gigantesques volutes, toutes pénétrées de soleil.
      Je suis dévoré maintenant par un besoin de métamorphoses. Je voudrais écrire tout ce que je vois, non tel qu'il est, mais transfiguré. La narration exacte du fait réel le plus magnifique me serait impossible. Il me faudrait le broder encore.
      Les choses que j'ai le mieux senties s'offrent à moi transposées dans d'autres pays et éprouvées par d'autres personnes. Je change ainsi les maisons, les costumes, le ciel, etc. Ah ! qu'il me tarde d'être débarrassé de la Bovary, d’Anubis et de mes trois préfaces (c'est-à-dire des trois seules fois, qui n'en feront qu'une, où j'écrirai de la critique) ! Que j'ai hâte donc d'avoir fini tout cela pour me lancer à corps perdu dans un sujet vaste et propre. J'ai des prurits d'épopée. Je voudrais de grandes histoires à pic, et peintes du haut en bas. Mon conte oriental me revient par bouffées ; j'en ai des odeurs vagues qui m'arrivent et qui me mettent l'âme en dilatation.
      Ne rien écrire et rêver de belles oeuvres (comme je fais maintenant) est une charmante chose. Mais comme on paie cher plus tard ces voluptueuses ambitions-là ! Quels renfoncements ! Je devrais être sage (mais rien ne me corrigera). La Bovary, qui aura été pour moi un exercice excellent, me sera peut-être funeste ensuite comme réaction, car j'en aurai pris (ceci est faible et imbécile) un dégoût extrême des sujets à milieu commun. C'est pour cela que j'ai tant de mal à l'écrire, ce livre. Il me faut de grands efforts pour m'imaginer mes personnages et puis pour les faire parler, car ils me répugnent profondément. Mais quand j'écris quelque chose de mes entrailles, ça va vite. Cependant voilà le péril. Lorsqu'on écrit quelque chose de soi, la phrase peut être bonne par jets (et les esprits lyriques arrivent à l'effet facilement et en suivant leur pente naturelle), mais l’ensemble manque, les répétitions abondent, les redites, les lieux communs, les locutions banales. Quand on écrit au contraire une chose imaginée, comme tout doit alors découler de la conception et que la moindre virgule dépend du plan général, l'attention se bifurque. Il faut à la fois ne pas perdre l'horizon de vue et regarder à ses pieds. Le détail est atroce, surtout lorsqu'on aime le détail comme moi. Les perles composent le collier, mais c'est le fil qui fait le collier. Or, enfiler les perles sans en perdre une seule et toujours tenir son fil de l'autre main, voilà la malice. On s'extasie devant la correspondance de Voltaire. Mais il n'a jamais été capable que de cela, le grand homme ! c'est-à-dire d'exposer son opinion personnelle ; et tout chez lui a été cela. Aussi fut-il pitoyable au théâtre, dans la poésie pure. De roman il en a fait un, lequel est le résumé de toutes ses oeuvres, et le meilleur chapitre de Candide est la visite chez le seigneur Pococurante, où Voltaire exprime encore son opinion personnelle sur à peu près tout. Ces quatre pages sont une des merveilles de la prose. Elles étaient la condensation de soixante volumes écrits et d'un demi-siècle d'efforts. Mais j'aurais bien défié Voltaire de faire la description seulement d'un de ces tableaux de Raphaël dont il se moque. Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l'Art (et le plus difficile), ce n'est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d'agir à la façon de la nature, c'est-à-dire de faire rêver. Aussi les très belles oeuvres ont ce caractère. Elles sont sereines d'aspect et incompréhensibles. Quant au procédé, elles sont immobiles comme des falaises, houleuses comme l'Océan, pleines de frondaisons, de verdures et de murmures comme des bois, tristes comme le désert, bleues comme le ciel. Homère, Rabelais, Michel-Ange, Shakespeare, Goethe m'apparaissent impitoyables. Cela est sans fond, infini, multiple. Par de petites ouvertures on aperçoit des précipices ; il y a du noir en bas, du vertige. Et cependant quelque chose de singulièrement doux plane sur l'ensemble ! C'est l'éclat de la lumière, le sourire du soleil, et c'est calme ! c'est calme ! et c'est fort, ça a des fanons comme le boeuf de Leconte.
      Quelle pauvre création, par exemple, que Figaro à côté de Sancho ! Comme on se le figure sur son âne, mangeant des oignons crus et talonnant le roussin, tout en causant avec son maître. Comme on voit ces routes d'Espagne, qui ne sont nulle part décrites. Mais Figaro où est-il ? à la Comédie-française. Littérature de société.
      
Or je crois qu'il faut détester celle-là. Moi je la hais, maintenant. J'aime les oeuvres qui sentent la sueur, celles où l'on voit les muscles à travers le linge et qui marchent pieds nus, ce qui est plus difficile que de porter des bottes, lesquelles bottes sont des moules à usage de podagre : on y cache ses ongles tors avec toutes sortes de difformités. Entre les pieds du Capitaine ou ceux de Villemain et les pieds des pêcheurs de Naples, il y a toute la différence des deux littératures. L'une n'a plus de sang dans les veines. Les oignons semblent y remplacer les os. Elle est le résultat de l'âge, de l'éreintement, de l'abâtardissement. Elle se cache sous une certaine forme cirée et convenue, rapiécée et prenant eau. Elle est, cette forme, pleine de ficelles et d'empois. C'est monotone, incommode, embêtant. On ne peut avec elle ni grimper sur les hauteurs, ni descendre dans les profondeurs, ni traverser les difficultés (ne la laisse-t-on pas en effet à l'entrée de la science, où il faut prendre des sabots ?). Elle est bonne seulement à marcher sur le trottoir, dans les chemins battus et sur le parquet des salons, où elle exécute de petits craquements fort coquets qui irritent les gens nerveux. Ils auront beau la vernir, les goutteux, ce ne sera jamais que de la peau de veau tannée. Mais l'autre ! l'autre, celle du bon Dieu, elle est bistrée d'eau de mer et elle a les ongles blancs comme l'ivoire. Elle est dure, à force de marcher sur les rochers. Elle est belle à force de marcher sur le sable. Par l'habitude en effet de s'y enfoncer mollement, le galbe du pied peu à peu s'est développé selon son type ; il a vécu selon sa forme, grandi dans son milieu le plus propice. Aussi, comme ça s'appuie sur la terre, comme ça écarte les doigts, comme ça court, comme c'est beau !
      Quel dommage que je ne sois pas professeur au Collège de France ! J'y ferais tout un cours sur cette grande question des bottes comparées aux littératures. "Oui, la Botte est un monde ", dirais-je, etc. Quels jolis rapprochements ne pourrait-on pas faire sur le Cothurne, la Sandale ! etc...
      Quel beau mot, que Sandale ! et comme il est impressionnant, n'est-ce pas ? Celles qui ont des bouts retroussés en pointe, comme des croissants de lune, et qui sont couvertes de paillettes étincelantes, tout écrasées d'ornements magnifiques, ressemblent à des poèmes indiens. Elles viennent du Gange. Avec elles on marche dans des pagodes, sur des planchers d'aloès noircis par la fumée des cassolettes, et, sentant le musc, elles traînent dans les harems sur des tapis à arabesques désordonnées. Cela fait penser à des hymnes sans fin, à des amours repus... La Marcoub du fellah, ronde comme un pied de chameau, jaune comme l'or, à grosses coutures et serrant les chevilles, chaussure de patriarche et de pâtre, la poussière lui va bien. Toute la Chine n'est-elle point dans un soulier de Chinoise garni de damas rose et portant des chats brodés sur son empeigne ?
      Dans l'entrelacement des bandelettes aux pieds de l'Apollon du Belvédère, le génie plastique des Grecs a étalé toutes ses grâces. Quelles combinaisons de l'ornement et du nu ! Quelle harmonie du fond et de la forme ! Comme le pied est bien fait pour la chaussure ou la chaussure pour le pied !
      N'y a-t-il pas un rapport évident entre les durs poèmes du moyen âge (monorimes souvent) et les souliers de fer, tout d'une pièce, que les gens d'armes portaient alors, éperons de six pouces de longueur à molettes formidables, périodes embarrassantes et hérissées.
      Les souliers de Gargantua étaient faits avec "quatre cent six aulnes de velours bleu cramoysi, deschiquetez mignonnement par lignes parallèles jointes en cylindres uniformes". Je vois là l'architecture de la Renaissance. Les bottes Louis XIII, évasées et pleines de rubans et de pompons comme un pot rempli de fleurs, me rappellent l'hôtel de Rambouillet, Scudéry, Marini. Mais il y a tout à côté une longue rapière espagnole à poignée romaine : Corneille.
      Du temps de Louis XIV, la littérature avait les bas bien tirés ! ils étaient de couleur brune. On voyait le mollet. Les souliers étaient carrés du bout (La Bruyère, Boileau), et il y avait aussi quelques fortes bottes à l'écuyère, robustes chaussures dont la coupe était grandiose (Bossuet, Molière). Puis on arrange en pointe le bout du pied, littérature de la Régence Gil Blas. On économise le cuir et la forme (encore un calembour !) est poussée à une telle exagération d’antinaturalisme qu'on en arrive presque à la Chine (sauf la fantaisie du moins). C'est mièvre, léger, contourné. Le talon est si haut que l'aplomb manque ; plus de base. Et d'autre part on rembourre le mollet, emplissage philosophique flasque (Raynal, Marmontel, etc.). L'académique chasse le poétique ; règne des boucles (pontificat de Monseigneur de La Harpe). Et maintenant nous sommes livrés à l'anarchie des gnaffs. Nous avons eu les jambarts, les mocassins et les souliers à la poulaine. J'entends dans les lourdes phrases de MM. Pitre-Chevalier et émile Souvestre, bretons, l'assommant bruit des galoches celtiques. Béranger a usé jusqu'au lacet la bottine de la grisette, et Eugène Sue montre outre mesure les ignobles bottes éculées du chourineur. L'un sent le graillon et l'autre l'égout. Il y a des taches de suif sur les phrases de l'un, des traînées de merde tout le long du style de l'autre. On a été chercher du neuf à l'étranger, mais ce neuf est vieux (nous travaillons en vieux). échec des rebottes à la Russe et des littératures laponnes, valaques, norvégiennes (Ampère, Marmier et autres curiosités de la Revue des Deux-Mondes). Sainte-Beuve ramasse les défroques les plus nulles, ravaude ces guenilles, dédaigne le connu et, ajoutant du fil et de la colle, continue son petit commerce (renaissance des talons rouges, genre Pompadour et Arsène Houssaye, etc.). Il faut donc jeter toutes ces ordures à l'eau, en revenir aux fortes bottes ou aux pieds nus, et surtout arrêter là ma digression de cordonnier. D'où diable vient-elle ? D'un horrifique verre de rhum que j'ai bu ce soir, sans doute. Bonsoir.

   ***

 

À LOUISE COLET.

      En partie inédite en 1927.
      
[Trouville] Samedi soir, minuit [27 août 1853].
      Il est difficile d'entasser plus de bêtises que je ne l'ai fait hier au soir. Enfin, puisque c'est écrit, que ça parte ! Tu verras au moins par là que je ne ménage avec toi ni le temps ni le papier. Il était près de 3 heures quand je me suis couché ce matin.
      Rien de neuf. La mer a été très forte aujourd'hui, la marée de cette nuit sera dure encore. Comme c'est beau la mer !
      L'histoire de ma lettre que le vent envole et porte sur la fenêtre du curé m'a beaucoup amusé. Cela est très drôle. Tiens-moi au courant de tes affaires, chère Louise. Crois-tu réussir à l'Odéon ? As-tu vendu tes autres contes ? Qu'as-tu décidé pour eux ? Crois-tu que Babinet vienne me voir si je le réinvite ? Tu peux lui dire qu'il sera le bien reçu.
      Mon frère a tout à fait renoncé à l'acquisition de son château. Son beau-père n'a pas voulu lui prêter d'argent (car il n'était pas assez riche pour faire maintenant cette acquisition : 300 000 francs). Mais quinze jours à réfléchir là-dessus me semblent monstrueux. Tous ces gens d'action sont si peu habitués à penser que cela les dérange comme un événement. Quant à moi du reste, je n'aurai guère cet embarras. J'achèterai peu de propriétés !
      J'ai été bien heureux que ma dernière lettre t'ait fait tant de plaisir ! Tu as enfin compris et approuvé même ce qui d'abord t'avait blessée. La nature, va, s'est trompée en faisant de toi une femme : tu es du côté des mâles. Il faut te souvenir de cela toujours, quand quelque chose te heurte, et voir en toi si l'élément féminin ne l'emporte pas. Poésie oblige. Elle oblige à nous regarder toujours comme sur un trône et à ne jamais songer que nous sommes de la foule et nous y trouvons compris. T'indignerais-tu si on te disait du mal des Français, des chrétiens, des provençaux ? Laisse donc là ton sexe comme ta patrie, ta religion et ta province. On doit être âme le plus possible, et c'est par ce détachement que l'immense sympathie des choses et des êtres nous arrivera plus abondante. La France a été constituée du jour que les provinces sont mortes, et le sentiment humanitaire commence à naître sur les ruines des patries. Il arrivera un temps où quelque chose de plus large et de plus haut le remplacera, et l'homme alors aimera le néant même, tant il s'en sentira participant.

            J'ai dit aux vers du tombeau : vous êtes mes frères, etc.

      
C'était beau, le bénissement des ânes et des vaches au moyen âge. Mais ce qui était humilité deviendra intelligence. La science, en cela, marche en avant. Pourquoi la poésie n'irait-elle pas plus vite encore ? Il faut la porter toujours au delà de nous-mêmes. Et quand je traite les femmes de haut, tu protestes en ton coeur contre cette insolence. Il te semble que c'est injuste. À coup sûr, si je t'y comptais ! Allons donc !
      Adieu, bon courage ! travaille bien ! J'ai épuisé toute ma provision de papier à lettres. De Pont-l'évêque sans doute je t'écrirai un petit mot jeudi. Mille baisers sur le coeur. À toi.
      Ton G.
      D'ici à Mantes, je reverrai le plan de l’Acropole. Penses-y de ton côté. Nous l'arrêterons là.

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