1857

 
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Juillet - Août : Lettres 544 à 556

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE.

      Croisset, 3 juillet 1857.
      Merci (mille fois) de l'article et (mille fois encore) ! J'ai reçu tout le paquet.
      L'approbation, la sympathie d'un esprit comme le vôtre m'est plus agréable mille fois que les injures de l’Univers ne me sont odieuses. Car vous saurez, chère lectrice, que j'ai été fortement injurié par ce journal et par beaucoup d'autres, – ce qui m'est complètement égal, je vous assure.
      Tous ces gens-là sont des sots. Aucun n'a dit contre mon livre ce qu'il y avait à en dire. J'en sais plus long qu'eux tous là-dessus. Ainsi, on m'a reproché (dans la Revue des Deux Mondes, entre autres) des fautes de français qui n'en sont point, tandis qu'il y en avait une, une grossière, palpable, évidente, une vraie faute de grammaire, et qui se trouvait au début, dans la dédicace. Pas un ne l'a vue. On ne la verra plus, du reste, car je l'ai fait enlever au second tirage qui a eu lieu il y a un mois. Tout cela, du reste, est fort peu important et très misérable. Il faut, quand on veut faire de l'Art, se mettre au-dessus de tous les éloges et de toutes les critiques. Quand on a un idéal net, on tâche d'y monter en droite ligne, sans regarder à ce qui se trouve en route.
      J'ai une très longue lettre à vous écrire, j'attends la vôtre pour cela ; j'ai voulu seulement ce soir vous dire merci.
      Un mot sur vous cependant. Puisque la musique vous fait tant de bien, pourquoi ne venez-vous pas l'hiver, à Paris, en entendre ? C'est une mauvaise chose que de vivre toujours aux mêmes endroits ; les vieux murs laissent retomber sur notre coeur, comme la poussière de notre passé, l'écho de nos soupirs oubliés et le souvenir des vieilles tristesses, ce qui fait une tristesse de plus.
      Vous étouffez, il vous faut de l'air.
      Mille tendres bonnes choses. Tout à vous.

   ***

 

À CHARLES BAUDELAIRE.

      Croisset, 13 juillet [1857].
      MON CHER AMI,
      J'ai d'abord dévoré votre volume d'un bout à l'autre, comme une cuisinière fait d'un feuilleton, et maintenant, depuis huit jours, je le relis, vers à vers, mot à mot et, franchement, cela me plaît et m'enchante.
      Vous avez trouvé le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne (ce qui est la première de toutes les qualités).
      L'originalité du style découle de la conception. La phrase est toute bourrée par l'idée, à en craquer.
      J'aime votre âpreté, avec ses délicatesses de langage, qui la font valoir comme des damasquinures sur une lame fine.
      Voici les pièces qui m'ont le plus frappé : le sonnet XVIII : La Beauté ; c'est pour moi une oeuvre de la plus haute valeur ; – et puis les pièces suivantes : L'idéal, La Géante (que je connaissais déjà), la pièce XXV :

      Avec ses vêtements ondoyants et nacrés.

      Une charogne, le Chat (p 79), Le beau navire, À une dame créole, Le Spleen (p 140), qui m'a navré, tant c'est juste de couleur ! Ah ! vous comprenez l'embêtement de l'existence, vous ! Vous pouvez vous vanter de cela, sans orgueil. Je m'arrête dans mon énumération, car j'aurais l'air de copier la table de votre volume. Il faut que je vous dise pourtant que je raffole de la pièce LXXV, Tristesses de la lune : ...

      Qui d'une main distraite et légère caresse
      Avant de s'endormir, le contour de ses seins...

et j'admire profondément le Voyage à Cythère, etc. , etc.
      Quant aux critiques, je ne vous en fais aucune, parce que je ne suis pas sûr de les penser moi-même, dans un quart d'heure. J'ai, en un mot, peur de dire des inepties, dont j'aurais un remords immédiat. Quand je vous reverrai cet hiver, à Paris, je vous poserai seulement, sous forme dubitative et modeste, quelques questions.
      En résumé, ce qui me plaît avant tout dans votre livre, c'est que l'Art y prédomine. Et puis vous chantez la chair sans l'aimer, d'une façon triste et détachée qui m'est sympathique. Vous êtes résistant comme le marbre et pénétrant comme un brouillard d'Angleterre.
      Encore une fois, mille remerciements du cadeau ; je vous serre la main très fort.
      À vous.

   ***

 

À M. X...
[Pléiade : À Charles d'Osmoy]

      [Croisset] Mercredi 22 juillet [1857].
      MON CHER MONSIEUR,
      J'accorde, je vous accorde, je t'accorde, je leur accorde toutes les permissions d'arranger la Bovary à n'importe quelle sauce. Mais la permission vient trop tard puisque vous y avez renoncé, et franchement, mon bon, je crois que vous avez bien fait. La chose me semble, à moi, impossible. Mais je n'entends goutte au théâtre, bien que j'y rêvasse de temps à autre. C'est une méchanique qui me fait grand peur, – et pourtant, c'est beau, nom d'un petit bonhomme ! C'est beau ! Quel maître art !
      Le citoyen Bouilhet est venu dernièrement ici passer une dizaine de jours. Il avait été à Paris et s'était transporté quatre fois à l'Odéon pour te parler de son drame qu'il pense avoir fini à la fin de décembre. Nous avons employé tout notre temps à nous désoler conjointement, lui de son drame et moi du roman que je vais faire. Notre occupation principale a été de trembler comme des foirards. Nous étions tristes comme des tombeaux et plus bêtes que des cruches. Tel fut l'état de tes deux amis.
      Je vais, dans une quinzaine, me mettre à du neuf. C'est une histoire qui se passe 240 ans avant Jésus-Christ. J'en ai une angoisse terrible et vague, comme lorsqu'on s'embarque pour un long voyage. En reviendra-t-on ? Qu'arrivera-t-il ? On a peur de s'en aller, et pourtant on brûle de partir. La littérature, d'ailleurs, n'est plus pour moi qu'un supplice [...]. Cette métaphore, peut-être indécente, est uniquement pour te faire comprendre que je suis em... , voilà ! Écrire me semble de plus en plus impossible. "Bienheureux Scudéry, etc."
      Et toi ? Humes-tu bien l'air "pur et vivifiant" des montagnes ? Fais-tu des rencontres ? T'arrive-t-il des histoires de jeune homme ?
      J'espère toujours avoir l'honneur de ta visite dans ma maison des champs cet été ou cet automne.
      Adieu, cher vieux, mille poignées de mains.
      Sais-tu que j'ai été éreinté, pulvérisé par l’Univers ? Cinq colonnes ! Le "parti-prêtre", ce vieux parti-prêtre qui n'est nullement mort, m'en veut beaucoup. Je suis désigné au poignard des jésuites.
      Ces messieurs, dans leur article, déplorent mon acquittement !

 

   ***

 

À JULES DUPLAN.

      [Probablement du 22 juillet 1857.]
      [Pléiade : 22 juillet 1857]

      MON CHER DUPLAN,
      [...] Savez-vous combien, maintenant, je me suis ingurgité de volumes sur Carthage ? environ 100 ! et je viens, en quinze jours, d'avaler les 18 tomes de la Bible de Cahen ! avec les notes et en prenant des notes !
      J'ai encore pour une quinzaine de jours à faire des recherches ; et puis, après une belle semaine de forte rêverie, vogue la galère ! (ou plutôt la trirème !). Je m'y mets ; ce n'est pas que je sois inspiré le moins du monde, mais j'ai envie de voir ça, c'est une sorte de curiosité et comme qui dirait un désir lubrique sans érection.
      Bouilhet est venu, il y a trois semaines, passer quelques jours ici ; nous avons employé notre temps à trembler comme deux foirards ; il a peur pour son drame et moi j'ai peur pour mon roman ; nous étions tristes comme des tombeaux et bêtes comme des pots.
      Quand vous verra-t-on, vous ? Quand faut-il que j'aille au chemin de fer vous chercher ?
      Saint-Victor a-t-il parlé de votre ami Maisiat ? je n'ai de Paris aucune nouvelle. Un article de Baudelaire sur la Bovary, fait depuis longtemps et qui devait paraître dans l’Artiste, n'apparaît pas ; il en est de même de celui de Saint-Victor à la Presse. Mais de cela, je m'en moque profondément. Ah ! Carthage ! si j'étais sûr de te tenir !
      Il me paraît impossible que j'aie fini cet hiver, bien que la chose doive être écrite d'un style large et enlevé, qui sera peut-être plus facile qu'un roman psychologique, mais... mais... Oh ! bienheureux Scudéry !
      Adieu, cher vieux, vous êtes l'homme le plus gentil de la terre ; aussi, quand vous viendrez à Rouen, je vous ferai voir, chez le père Clogenson, un portrait de votre ami Voltaire qui vous amusera.
      Re-adieu, ou plutôt à bientôt. Je vous embrasse.

   ***

 

À EUGÈNE CRÉPET.

      [Fin juillet ou début d'août 1857.]
      [Pléiade : 28 juillet 1857]

      MON CHER AMI,
      Vous recevrez, à peu près en même temps que ma lettre, votre volume de l’Encyclopédie catholique, dans lequel je n'ai rien trouvé. Je ne vous en remercie pas moins très fort. Cela est pris partout et trop élémentaire ; j'en sais, Dieu merci, plus long, ce qui n'est pas dire que j'en sache beaucoup.
      Si vous découvriez autre chose comme gravures, dessins, etc... envoyez-les-moi. Je payerais je ne sais quoi pour avoir la reproduction d'une simple mosaïque réellement punique ! Je crois néanmoins être arrivé à des probabilités. On ne pourra pas me prouver que j'aie dit des absurdités. Si vous connaissiez aussi quelque bouquin spécial sur les mercenaires, faites-m'en part.
      J'ai de temps à autre de vos nouvelles par Duplan. Resterez-vous à Paris tout l'été ? Je ne sais, quant à moi, l'époque où l'on m'y reverra. Dans quinze jours je vais me mettre à écrire. Priez pour moi toutes les garces du Pinde !
      Adieu, mille bons souvenirs du père Gide et à vous trente-six mille poignées de main.

   ***

 

À ERNEST FEYDEAU.

      [Fin juillet, début d'août 1857.]
      [Pléiade : 26 juillet 1857]

      MON BON,
      Je crois qu'il est toujours convenable de laver son linge sale. Or je lave le mien tout de suite. "Je t'en ai voulu" et t'en veux encore un peu d'avoir supposé que j'avais, avec Aubryet, dit du mal de ta personne ou de tes oeuvres. Je parle ici très sérieusement. Cela m'a choqué, blessé. C'est ainsi que je suis fait. Sache que cette lâcheté-là m'est complètement antipathique. Je ne permets à personne de dire devant moi plus de mal de mes amis que je ne leur en dis en face. Et quand un inconnu ouvre la bouche pour médire d'eux, je la lui clos immédiatement. Le procédé contraire est très admis, je le sais, mais il n'est nullement à mon usage. Qu'il n'en soit plus question ! et tant pis pour toi si tu ne me comprends pas. Causons de choses moins sérieuses et fais-moi l'honneur, à l'avenir, de ne pas me juger comme le premier venu.
      Sache d'ailleurs, ô Feydeau, que "jamais je ne blague". Il n'y a pas d'animal au monde plus sérieux que moi ! Je ris quelquefois, mais plaisante fort peu, et moins maintenant que jamais. Je suis malade par suite de peur, toutes sortes d'angoisses m'emplissent : je vais me mettre à écrire.
      Non ! mon bon ! Pas si bête ! Je ne te montrerai rien de Carthage avant que la dernière ligne n'en soit écrite, parce que j'ai bien assez de mes doutes sans avoir par-dessus ceux que tu me donnerais. Tes observations me feraient perdre la boule. Quant à l'archéologie, elle sera "probable". Voilà tout. Pourvu que l'on ne puisse pas me prouver que j'ai dit des absurdités, c'est tout ce que je demande. Pour ce qui est de la botanique, je m'en moque complètement. J'ai vu de mes propres yeux toutes les plantes et tous les arbres dont j'ai besoin.
      Et puis, cela importe fort peu, c'est le côté secondaire. Un livre peut être plein d'énormités et de bévues, et n'en être pas moins fort beau. Une pareille doctrine, si elle était admise, serait déplorable, je le sais, en France surtout, où l'on a le pédantisme de l'ignorance. Mais je vois dans la tendance contraire (qui est la mienne, hélas !) un grand danger. L'étude de l'habit nous fait oublier l'âme. Je donnerais la demi-rame de notes que j'ai écrites depuis cinq mois et les 98 volumes que j'ai lus, pour être, pendant trois secondes seulement, "réellement" émotionné par la passion de mes héros. Prenons garde de tomber dans le brimborion, on reviendrait ainsi tout doucement à la Cafetière de l'abbé Delille. Il y a toute une école de peinture maintenant qui, à force d'aimer Pompéi, en est arrivée à faire plus rococo que Girodet. Je crois donc qu'il ne faut "rien aimer", c'est-à-dire qu'il faut planer impartialement au-dessus de tous les objectifs.
      Pourquoi tiens-tu à m'agacer les nerfs en me soutenant qu'un carré de choux est plus beau que le désert ? Tu me permettras d'abord de te prier d’"aller voir" le désert avant d'en parler ! Au moins, s'il y avait aussi beau, passe encore. Mais, dans cette préférence donnée au légume bourgeois, je ne puis voir que le désir de me faire enrager. Ce à quoi tu réussis. Tu n'auras de ma Seigneurie aucune critique écrite sur l’Été parce que : 1° ça me demanderait trop de temps ; 2° Il se pourrait que je dise des inepties, ce que faire ne veux. Oui ! j'ai peur de me compromettre, car je ne suis sûr de rien (et ce qui me déplaît est peut-être ce qu'il y a de meilleur). J'attends, pour avoir une opinion inébranlable et brutale, que l’Automne soit paru. Le Printemps m'a plu, m'a enchanté, sans aucune restriction. Quant à l’Été, j'en fais (des restrictions).
      Maintenant, ... mais je me tais, parce que mes observations porteraient sur un "parti pris" qui est peut-être bon, je n'en sais rien. Et comme il n'y a rien au monde de plus désobligeant et plus stupide qu'une critique injuste, je me prive de la mienne, qui pourrait bien l'être. Voilà, mon cher vieux. Tu vas dans ta conscience me traiter encore de lâche. Cette fois, tu auras raison, mais cette lâcheté n'est que de la prudence.
      T'amuses-tu ? emploies-tu tes préservatifs, homme immonde ! Quel gaillard que mon ami Feydeau et comme je l'envie ! Moi je m'embête démesurément. Je me sens vieux, éreinté, flétri. Je suis sombre comme un tombeau et rébarbatif comme un hérisson.
      Je viens de lire d'un bout à l'autre le livre de Cahen. Je sais bien que c'est très fidèle, très bon, très savant : n'importe ! Je préfère cette vieille Vulgate, à cause du latin ! Comme ça ronfle, à côté de ce pauvre petit français malingre et pulmonique ! Je te montrerai même deux ou trois contresens (ou enjolivements) de ladite Vulgate qui sont beaucoup plus beaux que le sens vrai.
      Allons, divertis-toi, et prie Apollon qu'il m'inspire, car je suis prodigieusement aplati. À toi.

   ***

 

À JULES DUPLAN.

      [Croisset] Mercredi, 5 août [1857].
      MON BON,
      Tâchez de venir le plus tôt que vous pourrez (j'entends d'ici une quinzaine), parce que :
      1° J'aurai probablement, à la fin du mois, des parents de Champagne qui viendront ici pour un mois et qui prendront votre chambre ;
      2° Je vais me mettre bientôt à écrire !
      Quand je dis bientôt, c'est une manière de parler, car la matière s'allonge considérablement ; à chaque lecture nouvelle, mille autres surgissent ! je suis, Monsieur, dans un dédale ! Mon plan, avec tout cela, n'avance nullement, il peut se faire qu'il se cuise intérieurement. Je suis, dans ce moment, perdu dans Pline, que je relis en entier ; j'ai encore à feuilleter Athénée et Plutarque, à lire le Traité de la Cavalerie, de Xénophon, et sa Retraite, plus cinq ou six mémoires de l'Académie des Inscriptions, et puis ce ne sera pas tout, sans doute ! Je commence à être bien harassé de notes ! Il y a au fond de tout cela une horrible venette, je tremble de m'y mettre, c'est comme pour se faire arracher une dent.
      Écrivez-moi un mot pour me dire le jour et l'heure de votre arrivée, j'irai vous chercher au chemin de fer ; il y a un train qui part de Paris à 5 heures et qui arrive à 7 heures et demie.
      Adieu, vieux, à bientôt.

   ***

 

À ERNEST FEYDEAU.

      Croisset [août 1857, vers le 5].
      [Pléiade : 6 août 1857]

      MON VIEUX,
      Tu es le plus charmant mortel que je connaisse ; et j'ai eu bien raison de t'aimer à première vue. Voilà ce que j'ai à te dire d'abord, et puis que je suis un serin, un chien hargneux, un individu désagréable et rébarbatif, etc. , etc.
      Oui, la littérature m'embête au suprême degré ! Mais ce n'est pas ma faute ; elle est devenue chez moi une vérole constitutionnelle ; il n'y a pas moyen de s'en débarrasser. Je suis abruti d'art et d'esthétique et il m'est impossible de vivre un jour sans gratter cette incurable plaie, qui me ronge.
      Je n'ai (si tu veux savoir mon opinion intime et franche) rien écrit qui me satisfasse pleinement. J'ai en moi, et très net, il me semble, un idéal (pardon du mot), un idéal de style, dont la poursuite me fait haleter sans trêve. Aussi le désespoir est mon état normal. Il faut une violente distraction pour m'en sortir. Et puis, je ne suis pas naturellement gai. Bas, bouffon et obscène tant que tu voudras, mais lugubre nonobstant. Bref, la vie m'em... cordialement. Voilà ma profession de foi.
      Depuis six semaines, je recule comme un lâche devant Carthage. J'accumule notes sur notes, livres sur livres, car je ne me sens pas en train. Je ne vois pas nettement mon objectif. Pour qu'un livre sue la vérité, il faut être bourré de son sujet jusque par-dessus les oreilles. Alors la couleur vient tout naturellement, comme un résultat fatal et comme une floraison de l'idée même.
      Actuellement, je suis perdu dans Pline que je relis pour la seconde fois de ma vie d'un bout à l'autre. J'ai encore diverses recherches à faire dans Athénée et dans Xénophon, de plus cinq ou six mémoires dans l'Académie des Inscriptions. Et puis, ma foi, je crois que ce sera tout ! Alors, je ruminerai mon plan qui est fait et je m'y mettrai ! Et les affres de la phrase commenceront les supplices de l'assonance, les tortures de la période ! Je suerai et me retournerai (comme Guatimozin) sur mes métaphores.
      Les métaphores m'inquiètent peu, à vrai dire (il n'y en aura que trop), mais ce qui me turlupine, c'est le côté psychologique de mon histoire.
      Mais parlons de ta Seigneurie. Viens ici, mon vieux, quand tu voudras, tu me feras toujours grand plaisir. Seulement, je te préviens que : 1° tout le mois de septembre, nous aurons des parents de Champagne ; 2° j'attends dans ce mois-ci un jouvencel que tu ne connais pas ; mais il sera venu et parti d'ici avant le 22, époque où tu te proposes d'embrasser ton oncle. Voilà. Et puis, mon jeune homme, j'espère que tu me laisseras dormir le matin, et tu ne me feras pas trop promener, hein ?
      Je trouve (inter nos, bien entendu) que : 1° le journal l’Artiste est bien long à insérer l'article de Baudelaire sur ton ami et 2° que le jeune Saint-Victor m'oublie complètement. Relirait-il Gamiani trop fréquemment.
      Amène Théo, s'il peut venir, à moins que tu ne préfères venir seul.
      Tout ce que je pense de mal sur l’Été (dont je pense en même temps beaucoup de bien) se résume en ceci : il me semble qu'on y voit trop le parti pris, l'intention, l'artiste se sent derrière la toile. Je dis peut-être une bêtise ? Mais je t'expliquerai carrément ce que je sens, sur le papier lui-même. Console-toi cependant. La chose (dans mon idée) est très réparable et le volume n'y perdra rien.
      Quand tu verras Paul Meurice, demande-lui s'il a envoyé mon volume au père Hugo.
      As-tu converti Alexandre Dumas fils au culte de l'Art pur ? Si cela est, je te déclare un grand orateur et surtout un grand magicien.
      Adieu, monsieur, je t'embrasse.

 

   ***

 

À LOUIS BOUILHET.

      [Croisset, 12 août 1857.]
      Enfin ! je vais en finir avec mes satanées notes ! J'ai encore trois volumes à lire et puis c'est tout. C'est bien tout ! Au milieu ou à la fin de la semaine prochaine, je m'y mets. Je n'en éprouve aucune envie intellectuelle, mais une sorte de besoin physique. Il me faut changer d'air. Et puis, je n'apprends plus rien du tout. J'ai épuisé, je crois, la matière complètement. C'est maintenant qu'il va falloir se monter et gueuler dans le silence du cabinet !
      Réponds-moi tout de suite pour me dire si tu me permets d'envoyer ton adresse à La Rounat ; le susdit me la demande à grands cris. Il s'informe de toi considérablement et m'apprend que ta pièce est annoncée dans les feuilles publiques sous le titre de Une fille naturelle.
      Le public, il paraît, s'occupe de nos Seigneuries, car on a annoncé dans trois journaux que je faisais un roman carthaginois intitulé Les Mercenaires. Cela est très flatteur, mais m'embête fort ; on a l'air d'un charlatan, et puis le public vous en veut de l'avoir tant fait attendre. Bien entendu que je ne m'en hâterai pas d'une minute de plus.
      Apprends que ton ami Napoléon Gallet a été décoré par Sa Majesté comme chef du conseil des Prud'hommes. De plus, d'autres filateurs et industriels sont mêmement décorés de l'étoile des braves.
      J'ai eu, avant-hier, un spectacle triste. Ayant une grande demi-heure à perdre avant de pouvoir entrer à la bibliothèque, j'ai été faire une visite au collège, où l'on distribuait les prix. Quelle décadence ! Quels pauvres petits bougres ! Plus d'enthousiasme, plus de gueulades ! Rien ! rien ! On a complètement séparé la cour des Grands de la cour des Moyens, mesure de police qui m'a révolté, et on a retiré, dans la cour des Grands, devine quoi ? devine qui ?... Les lieux ! Oui ! ces braves latrines où l'urine, par flaques énormes, aurait pu noyer le cheval de Préault "nourri cependant des marais de la Gaule", ces pauvres lieux où l'on fumait des cigarettes de maryland, roulées si poétiquement avec des doigts abîmés d'engelures ! Et à la place, à la sacro-sainte place où ils étaient, se tenaient assises sur deux chaises deux piètres bonnes soeurs qui quêtaient pour les pauvres. Et la tente, une manière de tente algérienne, avec des escalopures arabes, chic Alhambra !... J'étais indigné ! – Voix du père Horie, où es-tu, me disais-je, où es-tu ?... en entendant à peine le grêle organe d'un maigre pion qui lisait le palmarès. Et les mômes arrivaient sur l'estrade, tout doucettement, au petit pas, comme des jeunes personnes dans un boarding-school, et faisaient la révérence. Ah ! tout y manquait, depuis la trogne du père Daignez jusqu'au non-nez de Bastide, le tambour-maître... Ils économisaient jusqu'aux fanfares !
      J'ai cherché sur les murs des noms d'autrefois et n'en ai pas vu un seul. J'ai regardé dans le parloir si je ne retrouvais pas les bonnes têtes d'après l'antique qui y moisissaient depuis 1815, et sous la porte du père Pelletier, s'il y avait encore ces trois pouces de vide, par où l'on voyait apparaître les bottes de M. le proviseur et de M. le censeur... Tout cela est changé, réparé, bouché, gratté, disparu. Il m'a même semblé que la loge du portier ne sentait plus le bondard de Neufchâtel. Et j'ai tourné les talons, très triste.
      Je t'assure que je n'ai pas eu, en voyage, devant n'importe quelle ruine, un sentiment d'antiquité plus profond. Ma jeunesse est aussi loin de moi que Romulus.
      Je t'engage à lire (comme chose bien fétide) une lettre de Béranger à Legouvé, où il lui donne des conseils sur la carrière d'homme de lettres ! C'est un morceau, sérieusement !
      Et toi, mon vieux, ça va-t-il ? Tâche, quand tu viendras ici, dans un bon mois, de m'apporter le deuxième acte fait. Bon courage ! marche ! Je t'embrasse.

   ***

 

À CHARLES BAUDELAIRE.

      Vendredi, 14 août [1857].
      Je viens d'apprendre que vous êtes poursuivi à cause de votre volume. La chose est déjà un peu ancienne, me dit-on. Je ne sais rien du tout, car je vis ici comme à cent mille lieues de Paris.
      Pourquoi ? Contre qui avez-vous attenté ? Est-ce à la religion ? Sont-ce les moeurs ? Avez-vous passé en justice ? Quand sera-ce ? etc.
      Ceci est du nouveau : poursuivre un livre de vers ! Jusqu'à présent la magistrature laissait la poésie fort tranquille.
      Je suis grandement indigné. Donnez-moi des détails sur votre affaire, si ça ne vous embête pas trop, et recevez mille poignées de main des plus cordiales.
      À vous.

   ***

 

À CHARLES BAUDELAIRE.

      23 Août 1857 [Croisset].
      MON CHER AMI,
      J'ai reçu les articles sur votre volume. Celui d'Asselineau m'a fait grand plaisir. Il est, par parenthèse, bien aimable pour moi. Dites-lui de ma part un petit mot de remerciement. Tenez-moi au courant de votre affaire, si ça ne vous ennuie pas trop. Je m'y intéresse comme si elle me regardait personnellement. Cette poursuite n'a aucun sens. Elle me révolte.
      Et on vient de rendre des honneurs nationaux à Béranger ! à ce sale bourgeois qui a chanté les amours faciles et les habits râpés !
      J'imagine que, dans l'effervescence d'enthousiasme où l'on est à l'encontre de cette glorieuse binette, quelques fragments de ses chansons (qui ne sont pas des chansons, mais des odes de Prud'homme), lus à l'audience, seraient d'un bel effet. Je vous recommande Ma Jeanneton, la Bachante, la Grand'mère, etc. Tout cela est aussi riche de poésie que de morale. – Et puisqu'on vous accuse, sans doute, d'outrages aux moeurs et à la religion, je crois qu'un parallèle entre vous deux ne serait pas maladroit. Communiquez cette idée (pour ce qu'elle vaut ?) à votre avocat.
      Voilà tout ce que j'avais à vous dire, et je vous serre les mains.
      À vous.

   ***

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE.

      [Croisset, 23 août 1857.]
      Dites-moi avant tout si je vous ai parlé d’Angélique Lagier que j'ai lu depuis longtemps et annoté en marge. Car je crains de vous récrire ce que je vous aurais déjà écrit ? Notre amitié commence à vieillir et il se pourrait faire que je rabâche. D'autre part, je serais désolé de ne pas vous dire sincèrement et très longuement le bien et le mal que je pense de ce remarquable livre. Vous croiriez peut-être qu'il m'a ennuyé et que je veux le passer sous silence.
      Mais parlons de vous aujourd'hui et de vous seule.
      Vous voyez bien que j'avais raison quand je vous disais qu'il fallait vous distraire. La visite d'un vieil ami a fait diversion à votre spleen. Au nom du ciel et de la raison surtout, laissez donc là tous les médecins et tous les prêtres du monde et ne vivez plus tant dans votre âme et par elle. Sortez ! Voyagez ! Régalez-vous de musique, de tableaux et d'horizons. Humez l'air du bon Dieu et laissez tout souci derrière vous. J'ai été bien édifié et bien attendri, je vous jure, par l'exposition que vous me faites de votre vie. Ce dévouement à des étrangers m'emplit d'admiration ! Le mot est lâché. Je ne l'efface pas. Je vous aime beaucoup, vous êtes un noble coeur. Je voudrais vous serrer les deux mains et vous baiser sur le front ! Mais permettez à ma franchise brutale un conseil qui ne sera pas suivi, je le sais. – N'importe !
      Vous succombez d'ennui (et d'ennuis), sous le poids des chaînes dont vous avez embarrassé, surchargé votre vie. Aux amertumes intérieures vous ajoutez chaque jour mille dégoûts du dehors qui pourraient être écartés. Autant vaudrait avoir un mari et douze enfants. Je ne vous conseille pas pour vous mettre plus à l'aise, de toutes manières, de flanquer tous vos hôtes à la porte (bien que dans le nombre beaucoup méritent d'y être, j'en suis sûr). Non ! cela n'est pas faisable pour vous. Vous auriez des remords ! mais vous devriez faire deux parts inégales (ou égales, peu importe) : laisser la première aux autres et prendre la seconde pour vous, mais pour vous seule. En un mot, assurez le strict nécessaire à ceux dont vous vous êtes chargée et puis ? et puis partez ! Quittez votre maison. C'est là le seul moyen. On va vivre ailleurs pendant quelque temps et ensuite on revient. Vous allez faire à cela mille objections. Pas une seule n'est aussi sérieuse que la considération de votre tranquillité et de votre avenir. Soyez-en sûre ! ne souffrez pas pour les autres. Allez ! c'est une folie. Nous avons tous notre croix. Portons-la le plus noblement possible et le plus légèrement. Toute la vertu est là. Ce conseil d'égoïste a sa raison en ceci : à savoir que les autres sont rarement dignes de nous. Les gens d'une certaine nature n'ont point la sotte prétention de n'être jamais dupes, je le sais. On fait le bien par respect pour soi-même encore plus que par amour des autres. "Tant pis pour eux", se dit-on et la conscience, plus fière, respire plus à l'aise. Mais il y a loin de là à une véritable immolation quotidienne, à un sacrifice permanent. Permettez-moi encore une simple question que vous vous poserez à vous-même : n'y a-t-il pas dans ce dévouement un peu de faiblesse, de laisser-aller (comme disent les bourgeoises), de découragement enfin ? Vous n'êtes pas une bourgeoise, vous, et moi qui crois tant aux races, je trouve la cause de cette grandeur nonchalante dans votre sang patricien. Vous pratiquez la vertu la plus rare du siècle, celle qui est la plus antipathique à son génie : l'hospitalité ! Vous avez encore une maison (dans toute la rigueur du sens moral), tandis qu'on n'a plus que des logements.
      Je ne vous ai jamais parlé de ma vie matérielle à moi, et comme vous ne m'adressez nulle question à cet égard, je vous soupçonne d'y mettre de la délicatesse ; mais confiance oblige.
      Je vis avec ma mère et avec une nièce (la fille d'une soeur, morte à vingt ans) dont je fais l'éducation. Quant à l'argent, j'en ai ce qu'il faut pour vivre à peu près, car j'ai de grands goûts de dépenses, dit-on, bien que j'aie une conduite fort régulière. Beaucoup de gens me trouvent riche, mais je me trouve gêné continuellement, ayant par devers moi les désirs les plus extravagants que je ne satisfais pas, bien entendu. Je rêve, quand le travail va mal, des palais de Venise et des kiosques sur le Bosphore, et coetera. – Et puis je ne sais nullement compter, je n'entends goutte aux affaires d'intérêt. J'ai horreur des dettes et je ne me fais pas payer des sommes qu'on me doit. Quand je suis en train d'écrire, tout cela n'existe plus pour moi. Je n'ai aucune envie. Mais quand je tombe dans mes découragements, l'homme se réveille avec tous ses appétits et tous ses vices. On a tant besoin de se détendre l'âme !
      Puisque vous vous intéressez à ce que je fais, je vous apprendrai que je vais cette semaine me mettre à écrire quelque chose de nouveau. C'est l'ouvrage annoncé par la Presse et que je lui ai promis. Voilà déjà cinq mois que j'en prépare les matériaux. Quand sera-t-il fini ? Je l'ignore. C'est une oeuvre fort difficile et qui me remplit d'angoisses. Je suis vexé qu'on en parle. Tout cela m'ennuie ; mais vous connaissez les journaux, ils ne savent comment remplir leur pauvre papier.
      On a aussi annoncé de moi un drame reçu à l'Odéon. Ce bruit n'a aucun fondement. Je me suis autrefois fort occupé de théâtre. J'y reviendrai dans quelques semaines. Je veux mettre fin à deux ou trois idées qui me tourmentent. Il y a de grandes choses à faire de ce côté ; mais c'est une affreuse galère que le théâtre ! Il faut pour cela des qualités toutes spéciales que je n'ai pas peut-être.
      Écrivez-moi. Vos lettres font plus que de me plaire, elles me touchent. Adieu, à bientôt, n'est-ce pas ? Et croyez à tout mon attachement.

   ***

 

À ERNEST FEYDEAU.

      [Croisset, fin août 1857.]
      [Pléiade :  août 1857]

      Oui ! samedi prochain, à 7 h 50, rue Verte ! Je serai là samedi, mais pas plus tard. Est-ce bien sûr ?
      J'en ai fini avec mes notes et je vais m'y mettre cette semaine, ou dès que tu seras parti de céans ! Il faut bien se résigner à écrire.
      Je suis un peu remonté, à la surface du moins. Car au fond, je suis bougrement inquiet. Plus je vais et plus je deviens poltron. Je n'ose plus. (Et tout est là : oser !) Ce qui n'empêche pas que le susdit roman ne soit la preuve d'un toupet exorbitant. Et puis, comme le sujet est très beau, je m'en méfie énormément, vu que l'on rate généralement les beaux sujets. Ce mot, d'ailleurs, ne veut rien dire, tout dépend de l'exécution. L'histoire d'un pou peut être plus belle que celle d'Alexandre. Enfin ! nous verrons.
      Adieu, cher vieux, à samedi. Nous taillerons, j'imagine, une fière bavette. Mais je ne parlerai nullement de Carthage, parce que parler de mes plans me trouble. Je les expose toujours mal. On me fait des objections et je perds la boule.
      Je t'embrasse.

 

   ***