1872

 
Janvier à mars - Avril à juillet 
Août et septembre - Octobre à décembre
 

Octobre à décembre : lettres 1334 à 1358

À MADAME ROGER DES GENETTES.

     Croisset, samedi 5 [octobre 1872].
     Oh ! non ! Je vous en prie, retardez votre séjour à Paris d’une quinzaine, parce que je ne pourrai m’absenter d’ici dans la seconde moitié de novembre. Il me sera impossible d’être à Paris avant le 1er décembre. Qui vous presse de retourner dans l’affreux Villenauxe ? Quel sacerdoce vous réclame ? Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus ! J’ai des masses de choses à vous dire ; ce n’est pas plusieurs heures que j’espère vous consacrer, mais plusieurs très longues visites que je compte vous faire.
     Je vous retrouve, dans toutes vos lettres, fière et vaillante, ou plutôt stoïque, chose rare par ce temps d’avachissement universel. Vous n’êtes pas comme les autres, vous ! (phrase de drame, mais appréciation juste.) Je ne sais pas ce que vous avez perdu au physique, mais le moral est toujours splendide, je vous en réponds.
     Le mien, pour le moment, est assez bon, parce que je médite une chose où j’exhalerai ma colère. Oui, je me débarrasserai enfin de ce qui m’étouffe. Je vomirai sur mes contemporains le dégoût qu’ils m’inspirent, dussé-je m’en casser la poitrine ; ce sera large et violent. Je ne peux pas, dans une lettre, vous exposer le plan d’un pareil bouquin, mais je vous le lirai quand je vous aurai lu Saint Antoine. Car je vous promets de vous hurler ma dernière élucubration. Si vous ne pouvez monter toutes mes marches, pauvre chère malade, vous me donnerez asile chez vous, et là, portes closes, nous nous livrerons à une littérature féroce, comme deux fossiles que nous sommes. L’expression n’est pas polie envers une dame, mais vous comprenez ce que je veux dire.
     En attendant ce jour-là, qui sera pour moi un grand jour, je me livre à l’Histoire des théories médicales et à la lecture des Traités d’éducation ; mais assez parlé de moi ! Causons un peu du P. Hyacinthe. C’est folichon ! Chagrin pour les bonnes âmes, réjouissance pour les libres penseurs ! farce ! farce ! Le pauvre homme ! Il ne sait pas ce qu’il se prépare ! Et on accuse les prêtres d’entendre leurs intérêts ! Cet hymen doit plonger notre amie Plessy dans un océan de rêverie. Le bruit court que Mgr Bauer va, de même, convoler. Saprelotte, serait-ce possible ? Pour lui, c’est le port des bottes qui l’aura entraîné à cette extravagance, car il portait des bottes pendant le siège. Pourquoi le pantalon mis dans les bottes a-t-il un rapport fatal avec le débordement de l’esprit ? Quelle peut être l’influence du cuir sur le cerveau ? Problème.
     Que dites-vous des pèlerins de Lourdes et de ceux qui les insultent ? Ô pauvre, pauvre humanité !
     On m’a donné un chien, un lévrier. Je me promène avec lui en regardant les effets du soleil sur les feuilles qui jaunissent, en songeant à mes futurs livres et en ruminant le passé, car je suis maintenant un vieux. L’avenir pour moi n’a plus de rêves, et les jours d’autrefois commencent à osciller doucement dans une vapeur lumineuse. Sur ce fond-là quelques figures aimées se détachent, de chers fantômes me tendent les bras. Mauvaise songerie et qu’il faut repousser, bien qu’elle soit délectable.
     Adieu ! Non ! Au revoir, à bientôt.
 

   ***

 

À MADAME MAURICE SCHLÉSINGER.

     Croisset, samedi [5 octobre 1872].
     Ma vieille amie, ma vieille tendresse,
     Je ne peux pas voir votre écriture sans être remué. Aussi, ce matin, j’ai déchiré avidement l’enveloppe de votre lettre.
     Je croyais qu’elle m’annonçait votre visite. Hélas ! Non. Ce sera pour quand ? Pour l’année prochaine ? J’aimerais tant à vous recevoir chez moi, à vous faire coucher dans la chambre de ma mère !
     Ce n’était pas pour ma santé que j’ai été à Luchon, mais pour celle de ma nièce, son mari étant retenu à Dieppe par ses affaires. J’en suis revenu au commencement d’août. J’ai passé tout le mois de septembre à Paris. J’y retournerai une quinzaine au commencement de décembre, pour faire faire le buste de ma mère, puis je reviendrai ici le plus longtemps possible. C’est dans la solitude que je me trouve le mieux. Paris n’est plus Paris, tous mes amis sont morts ; ceux qui restent comptent peu, ou bien sont tellement changés que je ne les reconnais plus. Ici, au moins, rien ne m’agace, rien ne m’afflige directement.
     L’esprit public me dégoûte tellement que je m’en écarte. Je continue à écrire, mais je ne veux plus publier, jusqu’à des temps meilleurs du moins. On m’a donné un chien ; je me promène avec lui en regardant l’effet du soleil sur les feuilles qui jaunissent et, comme un vieux, je rêve sur le passé – car je suis un vieux. L’avenir pour moi n’a plus de rêves, mais les jours d’autrefois se représentent comme baignés dans une vapeur d’or. Sur ce fond lumineux où de chers fantômes me tendent les bras, la figure qui se détache le plus splendidement, c’est la vôtre ! – oui, la vôtre. Ô pauvre Trouville !
     C’est à moi, dans nos partages, que Deauville est échu. Mais il me faut le vendre pour me faire des rentes.
     Comment va votre fils ? Est-il heureux ? Écrivons-nous de temps à autre, ne serait-ce qu’un mot, pour savoir que nous vivons encore.
     Adieu, et toujours à vous.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

     Croisset, samedi, 2 heures 5 octobre 1872.
     Chère Caro,
     Me voilà revenu dans ma solitude, où je me trouve (pour dire la vérité) très bien, c’est-à-dire tranquille. Il n’en faut pas demander davantage au ciel. Le temps est superbe. Hier et aujourd’hui, je me suis promené après déjeuner, en admirant la nature. le soleil jouait dans le feuillage et mon chien gambadait autour de moi. Je rêvassais à Bouvard et Pécuchet. Mais je regrettais ma chère Caro, ma pauvre fille. Ce qui adoucit un peu pour moi l’amertume de notre séparation, c’est l’idée que tu vas mieux, il me semble. J’ai été heureux aussi de voir que ton brave mari était mieux dans ses affaires, enfin que "l’horizon s’éclaircissait", comme on dit en politique.
     En débarquant du chemin de fer, j’ai été à l’Hôtel-Dieu, où je n’ai trouvé personne. Tout le monde était à la Vaupalière, chez le divin Dubreuil.
     Demain je dîne chez Mme Lapierre. Lundi j’aurai à déjeuner Philippe, peut-être accompagné de sa mère.
     D’Osmoy m’a écrit, de lui-même, qu’il viendra passer quelques jours avec moi à partir du 15 de ce mois. Aucune nouvelle de Tourgueneff.
     Les maçons sont en train de réparer le toit.
     Que te dirais-je bien encore ? Je varie mes lectures médicales avec les traités sur l’éducation. J’avale des volumes coup sur coup et je prends des notes. Mes bonshommes se dessinent dans mon esprit et l’ensemble se corse. Telle est la cause de la bonne humeur (présente) de
     Vieux.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

     Croisset, mercredi [9 octobre 1872].
     Chère Caro,
     Je suis fort étonné ! Pas un mot de toi depuis huit jours ! Es-tu malade ? Ta lettre s’est-elle égarée ? Ou tout simplement as-tu un peu oublié vieux ? C’est à cette dernière hypothèse que je m’arrête.
     J’ai reçu une lettre de Tourgueneff qui, depuis quinze jours, est re-couché avec la goutte. Il espère en être débarrassé à la fin de cette semaine et venir au commencement de la prochaine. Du 15 au 20, j’attends le sire d’Osmoy. Dimanche j’ai été dîner chez Lapierre et j’y ai été à pied, par le bord de l’eau, pour jouir du spectacle de la nature. Eh bien, mon héroïsme ne m’a pas réussi. Une barque pleine de gueulards et qui remontait la Seine, derrière moi, m’a gâté le paysage. Le dîner chez ma belle amie n’a pas été non plus très amusant : le général de F*** manque radicalement d’esprit et le jeune de P*** en possède fort peu. J’aurais mieux aimé le repas sans ces deux convives. Voilà toutes les nouvelles. J’ai tant lu que j’ai un peu mal aux yeux. Comment vivre, s’il faut me modérer sur ma lecture ! J’espère me guérir en ne faisant rien et en continuant tout de même.
 

   ***

 

À GEORGES CHARPENTIER.

     Mercredi, 9 octobre 1872.
     Cher monsieur,
     Il m’a été impossible de retrouver mon traité passé avec Lévy pour l’Éducation sentimentale. Je ne sais même plus si j’en ai un. J’ai fouillé dans tous mes tiroirs sans le moindre résultat.
     Dans ce cas-là, que faire ?
     Mais je possède le traité relatif à Salammbô. Faut-il vous l’envoyer maintenant ?
     Je n’irai pas à Paris avant le commencement de décembre.
     Je vous serre la main très cordialement et suis, monsieur, votre
     G. F.
     Croisset, près Rouen.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

     Croisset, samedi, 6 heures [19 octobre 1872].
     Quelle pluie, mon loulou ! Quelle humidité ! Quelle saleté ! Quel temps pourri !
     
Malgré mon amour pour Croisset, je trouve que son climat manque de charme. C’est pourquoi, plus que jamais, je m’enfonce dans le silence du cabinet, n’ayant pour toute distraction que de contempler mon chien qui bâille.
     La nuit qui a suivi ton départ, il m’a donné beaucoup de tourment : de 9 heures à 2 heures du matin, ses hurlements n’ont pas cessé. Je les attribuais à l’envie qu’il avait de te revoir, quand enfin je suis descendu pour lui donner des consolations et le faire taire. Qu’avait-il ? Tableau : il était emprisonné dans les lieux ! Victoire en avait refermé la porte, sans le voir. Si, par malheur, la planche du trou avait été levée, mon pauvre toutou aurait pu tomber dans l’abîme. Quelle triste fin pour un aussi joli monsieur !
     Mes autres amis, Tourgueneff et d’Osmoy, ne m’envoient aucune lettre. ça commence à m’agacer. Mais qu’y faire ? J’en ai reçu encore une (lettre) de Rabodanges. Celle-là est de Mme Lepic, et gentille au delà de toute expression.
     C’est une belle chose que l’esprit ! Et rare ! C’est pourquoi vieux aime sa pauvre fille. Quel dommage qu’il ne l’ait pas toujours avec lui !
     Ce matin, sont arrivés les trois médaillons de Carrier-Belleuse. J’ai placé celui que je garde dans la petite salle au-dessus de la glace. Tout en mangeant seul, je songerai qu’il était là, autrefois. Le souvenir de ta grand’mère ne me quitte pas non plus. Et puis, je fais des plans d’embellissement intérieur pour la maison. Voilà le fond de mes rêveries, quand je ne rumine pas Bouvard et Pécuchet.
     
J’irai demain dîner chez Mme Lapierre. J’espère que ce sera un peu moins fade que la dernière fois. Ta lettre de ce matin m’a diverti. Toi aussi, chère Caro, tu vas gagner ma maladie, ou plutôt ma faculté d’insupportation ! ça ne rend pas heureux, cette preuve de goût.
     Deux bons bécots de
     Ta vieille Nounou.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

     Croisset, 25 octobre 1872.
     Loulou,
     Tu as raison ! La mort de mon pauvre vieux Théo, bien que prévue, m’a écrasé, et j’ai passé hier une journée dont je me souviendrai ! J’ai reçu la nouvelle le matin par un télégramme enfermé dans une lettre, si bien qu’au moment où j’apprenais la mort de mon vieil ami, on l’enterrait.
     J’avais donné rendez-vous à Caudron et aux dames Lapierre. Donc j’ai été à Rouen, pour ne pas faire l’homme sensible. Sur le bateau de La Bouille, conversation d’Émangard ! À la descente du bateau, Caudron était là et nous avons réglé différentes choses relatives à Bouilhet. Il m’a accompagné à l’Hôtel-Dieu où je vais aller pour avoir des détails sur le père Pouchet. Ta tante ne m’a parlé que des chaleurs ou de la chaleur qu’elle éprouvait, et des aloyaux du sieur Tassel. Après quoi, j’ai traversé toute la ville à pied, où j’ai rencontré trois ou quatre rouennais. Le spectacle de leur vulgarité, de leurs redingotes, de leurs chapeaux, ce qu’ils disaient et le son de leurs voix, m’ont donné à la fois envie de vomir et de pleurer ! Jamais, depuis que je suis sur la terre, pareil dégoût des hommes ne m’avait étouffé ! Je pensais continuellement à l’amour que mon vieux Théo avait pour l’art, et je sentais comme une marée d’immondices qui me submergeait. Car il est mort, j’en suis sûr, d’une suffocation trop longue causée par la bêtise moderne. Je n’étais pas en train, comme tu penses bien, d’aller voir les farces de la foire Saint-Romain. "Les anges" de la rue de la ferme l’ont deviné, et j’ai été au Cimetière Monumental voir les tombes de ceux que j’ai aimés. Mes deux amies ont eu la gentillesse de m’y accompagner ; elles sont restées à m’attendre devant la grille, ainsi que Lapierre. Ce procédé-là m’a touché jusqu’au fond du coeur. Lapierre dînait en ville. J’ai passé la soirée tout seul avec elles, et la vue de leurs bonnes et belles mines m’a fait du bien. Je leur en suis reconnaissant.
     Le soir, quand je suis rentré ici, mon pauvre toutou m’a accablé de caresses. Je ne sais pas pourquoi je te dis tout cela, mais tu devineras la psychologie sous les faits.
     Comme c’est triste de ne pas trouver dans sa famille un peu de la délicatesse qu’on rencontre chez des étrangers ! Mais je ne dois pas me plaindre de la famille, puisque je possède une nièce comme mon Caro.
     
Ton vieux.
 

   ***

 

À LA PRINCESSE MATHILDE.

     Nuit de lundi [28 octobre 1872].
     Princesse,
     C’est bien bon à vous de m’avoir écrit. Vous avez pensé que je devais avoir du chagrin. Rien de plus vrai. Ah ! Voilà trop de morts, trop de morts coup sur coup ! Je n’ai jamais beaucoup tenu à la vie, mais les fils qui m’y rattachent se brisent les uns après les autres. Bientôt il n’y en aura plus. Pauvre cher Théo ! C’était le meilleur de la bande, celui-là ! Un grand lettré, un grand poète, et un grand coeur. Il vous aimait beaucoup, Princesse, et vous faites bien de le regretter.
     Il est mort du dégoût de la vie moderne ; le 4 septembre l’a tué. Ce jour-là, en effet, qui est le plus maudit de l’histoire de France, a inauguré un ordre de choses où les gens comme Théo n’ont plus rien à faire. Depuis jeudi je pense à lui, sans cesse, et je me sens à la fois écrasé et enragé. C’était le plus vieux de mes amis intimes ; je le respectais comme un maître, et je l’aimais comme un frère. Je ne le plains pas. Je l’envie.
     Catulle m’a envoyé un télégramme dans une lettre que j’ai reçue trente-six heures après l’événement et, comme à Paris on a l’habitude d’escamoter les enterrements qui se font toujours dans les vingt-quatre heures, j’ai pensé que la cérémonie aurait lieu le jeudi et que j’arriverais trop tard.
     J’aurais été fâché qu’il n’eût pas eu un enterrement catholique, car le bon Théo était au fond catholique comme un espagnol du XIIe siècle. Dans ces matières-là, il faut respecter l’opinion du mort ; on doit autant que possible continuer son idée. C’est pourquoi, si j’avais eu à faire l’oraison funèbre de Théo, j’aurais dit ce qui l’a fait mourir. J’aurais protesté en son nom contre les épiciers et contre les voyous. Il est mort d’une longue colère rentrée. J’aurais donc exhalé quelque chose de cette colère. Le discours de Dumas ne m’a paru que convenable ; on n’y sent pas de palpitation.
     Mme Sand m’a envoyé aujourd’hui une très bonne lettre sur notre ami, et qui contient beaucoup de conseils à mon endroit. Je vous avouerai, entre nous, que son bénissage perpétuel, sa raison si vous voulez, me tape quelquefois sur les nerfs. Je vais lui répondre par des injures sur la démocratie ; ça me soulagera.
     J’attends toujours Tourgueneff qui remet son voyage de semaine en semaine, car il a des accès de goutte consécutifs.
     Je ne pense pas aller à Paris avant le commencement de décembre. Il fait froid et humide, tout est vilain et triste, le dedans et l’extérieur.
     Soignez-vous bien ! Restez vaillante et telle que vous êtes. Soyez toujours "notre Princesse", comme disait le pauvre Théo, et croyez à l’affection profonde
     de votre.
 

   ***

 

À ERNEST FEYDEAU.

     [Croisset.] Nuit de lundi, 28 octobre 1872.
     Non, mon cher et pauvre vieux, je ne suis pas malade. Si je n’ai pas été à l’enterrement de notre Théo, c’est la faute de Catulle qui, au lieu de m’envoyer son télégramme par télégraphe, l’a mis dans une lettre, que j’ai reçue trente-six heures après l’enterrement. Comme on escamote à Paris cette cérémonie, j’ai cru qu’elle avait lieu le jeudi et non le vendredi. Voilà pourquoi je suis resté.
     Ah ! Celui-là, je ne le plains pas ; au contraire, je l’envie profondément. Que ne suis-je à pourrir à sa place ! Pour l’agrément qu’on a dans ce bas monde (bas est le mot exact), autant en f... son camp le plus vite possible.
     Le 4 septembre a inauguré un état de choses qui ne nous regarde plus. Nous sommes de trop. On nous hait et on nous méprise, voilà le vrai. Donc, bonsoir !
     Mais avant de crever, ou plutôt en attendant une crevaison, je désire "vuider" le fiel dont je suis plein. Donc, je prépare mon vomissement. Il sera copieux et amer, je t’en réponds.
     Pauvre, pauvre cher Théo ! C’est de cela qu’il est mort (du dégoût de l’infection moderne !) c’était un grand lettré et un grand poète. Oui, monsieur, et plus fort que le jeune Alfred de Musset ! N’eût-il écrit que le trou du serpent. Mais c’était un auteur parfaitement inconnu. Pierre Corneille l’est bien !
     Depuis jeudi je ne pense qu’à lui, et je me sens à la fois écrasé et enragé. Adieu, bon courage. Je t’embrasse très fortement.
 

   ***

 

À TOURGUENEFF.

     Entièrement inédite en 1930.
     
Mercredi soir.
     [Pléiade :30 octobre 1872]

     Comme je vous plains, pauvre cher ami. Je n’avais pas besoin de vous savoir très souffrant pour être triste. La mort de mon vieux Théo m’a écrasé. Depuis trois ans, tous mes amis meurent l’un après l’autre, sans interruption ! Je ne connais plus au monde maintenant qu’un seul homme avec qui causer, c’est vous. Donc, il faut vous soigner, et ne pas me manquer comme les autres.
     Théo est mort empoisonné par la charognerie moderne. Les gens exclusivement artistes comme lui n’ont que faire dans une société où la plèbe domine. C’est ce que j’ai répondu hier dans une lettre à Mme Sand, laquelle est très bonne, mais trop bonne, trop bénisseuse, trop démocrate et évangélique.
     Moi, je suis comme vous, bien que je n’aie pas la goutte ; l’existence commence à m’embêter furieusement. Voltaire la définissait une froide plaisanterie. Je la trouve trop froide et pas assez plaisante, je tâche de l’escamoter le plus que je peux : je lis environ de neuf à dix heures par jour ; n’importe, un peu de distraction de temps à autre ne me ferait pas de mal. Mais quelle distraction prendre ?
     Votre visite, sur laquelle je comptais, en devait être une exquise, mieux que cela, une espèce de bonheur, et certainement le seul événement heureux de mon année. Crac ! Vous êtes à souffrir dans votre lit comme un damné.
     Vous me verrez à Paris au commencement de décembre. D’ici là, donnez-moi de vos nouvelles, et si vous vous trouvez en état de venir, venez. Vous serez toujours le bienvenu chez votre G. Flaubert qui vous embrasse.
 

   ***

 

À LA PRINCESSE MATHILDE.

     Vendredi [1872.]
     [Pléiade : ? septembre 1871]

     Quand "je le voudrai", Princesse ? Mais je le veux toujours ! Venez donc quand il vous conviendra : bientôt, cette semaine, tout de suite !
     Seulement, prévenez-moi un peu à l’avance. Je ne puis vous offrir de chambres, n’en possédant maintenant (grâce aux Prussiens) qu’une seule qui soit présentable. Mais je compte bien sur vous pour déjeuner et dîner chez votre ami et recommencer plusieurs fois cet exercice. Je vous ferai voir les environs de Jumièges ; cela vous amusera, vous et vos compagnons. Un rhumatisme que j’ai dans le bras droit dénature ma calligraphie et m’empêche de vous en écrire plus long.
     Je vous baise les deux mains, Princesse, et suis votre.
 

   ***

 

À GEORGE SAND.

     [Croisset, nuit de lundi, 28 octobre 1872.]
     Vous avez deviné, chère maître, que j’avais un redoublement de chagrin, et vous m’avez écrit une bonne lettre bien tendre. Merci ; je vous embrasse plus fortement encore que d’habitude.
     Bien que prévue, la mort du pauvre Théo m’a navré. C’est le dernier de mes amis intimes qui s’en va. Il clôt la liste. Qui verrai-je maintenant quand j’irai à Paris ? Avec qui causer de ce qui m’intéresse ? Je connais des penseurs (du moins des gens qu’on appelle ainsi) ; mais un artiste, où est-il ?
     Moi, je vous dis qu’il est mort de la "charognerie moderne". C’était son mot, et il me l’a répété cet hiver plusieurs fois : "je crève de la commune, etc."
     Le 4 septembre a inauguré un ordre de choses où les gens comme lui n’ont plus rien à faire dans le monde. Il ne faut pas demander des pommes aux orangers. Les ouvriers de luxe sont inutiles dans une société où la plèbe domine. Comme je le regrette ! Lui et Bouilhet me manquent absolument et rien ne peut les remplacer. Il était si bon, d’ailleurs, et, quoi qu’on dise, si simple ! On reconnaîtra plus tard (si jamais on revient à s’occuper de littérature) que c’était un grand poète. En attendant, c’est un auteur absolument inconnu. Pierre Corneille l’est bien !
     Il a eu deux haines : la haine des épiciers dans sa jeunesse, celle-là lui a donné du talent ; la haine du voyou dans son âge mûr, cette dernière l’a tué. Il est mort de colère rentrée et par la rage de ne pouvoir dire ce qu’il pensait. Il a été opprimé par Girardin, par Fould, par Dalloz et par la troisième république. Je vous dis cela parce que j’ai vu des choses abominables et que je suis le seul homme, peut-être, auquel il ait fait des confidences entières. Il lui manquait ce qu’il y a de plus important dans la vie, pour soi comme pour les autres : le caractère. avoir manqué l’académie a été pour lui un effroyable chagrin. Quelle faiblesse ! Et comme il faut peu s’estimer ! La recherche d’un honneur quelconque me semble d’ailleurs un acte de modestie incompréhensible.
     Je n’ai pas été à son enterrement par la faute de Catulle Mendès, qui m’a envoyé un télégramme trop tard. Il y avait foule. Un tas de gredins et de farceurs sont venus là pour se faire de la réclame, comme d’habitude, et aujourd’hui lundi, jour du feuilleton théâtral, il doit y avoir des morceaux dans les feuilles ; ça fera de la copie. En résumé, je ne le plains pas, je l’envie. car franchement la vie n’est pas drôle.
     Non, je ne crois pas le bonheur possible, mais bien la tranquillité. C’est pourquoi je m’écarte de ce qui m’irrite. Un voyage à Paris est pour moi maintenant une grosse affaire. Sitôt que j’agite la vase, la lie remonte et trouble tout. Le moindre dialogue avec qui que ce soit m’exaspère, parce que je trouve tout le monde idiot. Mon sentiment de la justice est continuellement révolté. On ne parle que de politique, et de quelle façon ! Où y a-t-il une apparence d’idée ? à quoi se raccrocher ? Pour quelle cause se passionner ?
     Je ne me crois pas cependant un monstre d’égoïsme. Mon moi s’éparpille tellement dans les livres que je passe des journées entières sans le sentir. J’ai de mauvais moments, il est vrai, mais je me remonte par cette réflexion : "personne, au moins, ne m’embête." Après quoi je me retrouve d’aplomb. Enfin il me semble que je marche dans ma voie naturelle : donc je suis dans le vrai.
     Quant à vivre avec une femme, à me marier comme vous me le conseillez, c’est un horizon que je trouve fantastique. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Mais c’est comme ça. Expliquez le problème. L’être féminin n’a jamais été emboîté dans mon existence ; et puis je ne suis pas assez riche, et puis, et puis... je suis trop vieux... et puis trop propre pour infliger à perpétuité ma personne à une autre. Il y a en moi un fond d’ecclésiastique qu’on ne connaît pas. Nous causerons de tout cela bien mieux de vive voix que par lettres.
     Je vous verrai à Paris au mois de décembre, mais à Paris on est dérangé par les autres. Je vous souhaite trois cents représentations pour Mademoiselle de La Quintinie. Mais vous aurez bien des embêtements avec l’Odéon. C’est une boutique où j’ai rudement souffert l’hiver dernier. Toutes les fois que je me suis livré à l’action, il m’en a cuit. Donc, assez ! Assez ! "cache ta vie", maxime d’Épictète. Toute mon ambition maintenant est de fuir les embêtements, et je suis certain par là de n’en pas causer aux autres, ce qui est beaucoup.
     Je travaille comme un furieux, je lis de la médecine, de la métaphysique, de la politique, de tout. Car j’ai entrepris un ouvrage de grande envergure, et qui va me demander bien du temps, perspective qui me plaît.
     Depuis un mois, j’attends Tourgueneff de semaine en semaine. La goutte le retient toujours.
 

   ***

 

À MADAME GUSTAVE DE MAUPASSANT.

     Croisset, 30 octobre 1872.
     [Pléiade :30 octobre 1873]

     Ma chère Laure,
     Je vais répondre bien mal à ta lettre du 10, car je suis maintenant surchargé de besogne ; le temps me manque pour causer avec toi d’une manière convenable.
     Il me sera impossible d’aller te faire une visite à Étretat avant le printemps prochain et je regrette bien que tu ne me donnes pas l’exemple en venant ici à Croisset.
     Ton fils a raison de m’aimer, car j’éprouve pour lui une véritable amitié. Il est spirituel, lettré, charmant, et puis c’est ton fils, c’est le neveu de mon pauvre Alfred.
     Le premier ouvrage que je mettrai sous presse portera en tête le nom de ton frère, car dans ma pensée la Tentation de Saint Antoine a toujours été dédiée "à Alfred Le Poittevin". Je lui avais parlé de ce livre six mois avant sa mort. J’en ai fini avec cette oeuvre qui m’a occupé à diverses reprises pendant vingt-cinq ans ! Et à défaut de lui, j’aurais voulu t’en lire le manuscrit à toi, ma chère Laure. Du reste je ne sais pas quand je le publierai. Les temps ne sont point propices.
     Adieu, ma chère et vieille amie. Excuse mon laconisme et crois-moi toujours à toi.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

     Croisset, samedi matin, 2 novembre 1872.
     Comment ? Je n’ai pas répondu tout de suite à Ernest que j’avais reçu, dimanche matin, une lettre chargée ? Je croyais l’avoir fait ! Présente-lui mes excuses. J’aurai été troublé par la compagnie que j’avais. La mère Heuzey séduisait mes deux jeunes gens, Baudry et d’Osmoy. Croirais-tu que Baudry admire son râtelier qu’il prenait pour ses vraies dents ?
     Moi aussi, pauvre Caro, je n’ai pas été gai cette semaine. J’ai même été fort triste. Jamais je n’ai plus senti ma solitude ; et puis je lisais des choses crevantes ; et puis c’était la faute du temps. Si tu ne viens ici qu’à la fin de novembre, j’irai te faire une petite visite en attendant. Quand sera-t-il décidé, le fameux voyage de Pologne ?
     Demain je traite. J’aurais l’éluite ou de l’éluite tout au moins. Car je suis forcé d’inviter le général de F***. C’est même pour cela que je vais aller tout à l’heure à Rouen.
     Je profiterai de ma course pour voir un autre terrain près de la gare d’Amiens. Toujours les occupations mortuaires ! Je pense démesurément à mon pauvre Théo. Avec qui causer littérature, maintenant ?
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

     Croisset, samedi soir, 6 heures, 9 novembre 1872.
     Mon Loulou,
     Vieux continue à n’être pas gai. Il est comme Macbeth, "il a tué le sommeil". Pourquoi ? Ce qu’il y a de drôle, c’est que Fortin est dans le même état que moi. La faute en est-elle à l’air de Croisset ? Il m’est impossible de fermer l’oeil avant 5 heures du matin. Aussi j’en reste toute la journée énervé et mélancolieux.
     Au milieu de mes tristes songeries, le maudit argent revient. Je suis effrayé par ma dépense ! mes déboursés pour le cidre m’épouvantent... j’en ai payé depuis huit jours pour plus de 500 francs ; sur les 1000 francs qu’Ernest m’a envoyés, il y a quinze jours, il ne m’en reste que 200. Tu peux donc lui dire de m’en envoyer 1000 quand il voudra.
     J’attends mardi avec impatience pour savoir si le voyage de Dantzick se fera et, par conséquent, quand est-ce que tu viendras ici. J’ai bien envie, en t’attendant, d’aller te faire une petite visite samedi prochain.
     J’ai reçu ce matin une lettre exquise du bon Tourgueneff.
     Je continue toujours à lire et à prendre des notes pour Bouvard et Pécuchet qui se dessinent de plus en plus. Mais quel travail j’ai entrepris ! C’est écrasant !
     Je me dépêche de plier ma lettre, car le bateau va passer. Donc, bien vite, deux gros baisers de
     Nounou.
 

   ***

 

AU DOCTEUR JULES CLOQUET.

     Croisset, 15 novembre [1872].
     Cher Monsieur Cloquet,
     Je vous prie
de me rendre le service suivant : il s’agit de l’élection de Berthelot à l’académie des sciences. Si vous n’avez pas promis votre voix à quelqu’un, je vous la demande pour lui comme un service personnel. C’est un homme des plus forts et un très brave homme que j’aime beaucoup. En l’obligeant vous m’obligerez infiniment.
     Comme voilà longtemps que nous ne nous sommes vus, cher bon ami ! Cet été, j’ai été chez vous deux fois sans vous rencontrer ; à mon troisième voyage, toutes vos fenêtres étaient closes. Comment va Mme Cloquet ? Moi, je ne suis pas des plus gais ; ma santé reste bonne, mais je tourne au noir.
     J’espère vous voir au commencement du mois prochain. En attendant ce plaisir-là, je vous embrasse et vous prie de présenter mes respects affectueux à Mme Cloquet.
     Votre dévoué.
 

   ***

 

À LA PRINCESSE MATHILDE.

     Jeudi [novembre 1872].
     [Pléiade :21 novembre 1872]

     Cette histoire du prince Napoléon m’a bien contrarié pour vous, de toutes les façons. J’ai toujours peur qu’il n’en rejaillisse quelque chose sur votre tranquillité et qu’on ne vous inquiète. Rassurez-moi à cet égard.
     Je ne comprends pas le sens d’une pareille mesure envers le prince. Elle est odieuse de bêtise !
     Quant à sa protestation, qui est fort juste au fond, j’en blâme le dernier paragraphe et ce salut qu’il adresse au suffrage universel. Tel est mon humble sentiment là-dessus.
     Si vous restez à Saint-Gratien quelque temps encore, j’irai peut-être vous y faire une visite. Car j’ai rendez-vous avec la direction de la gaîté, au commencement du mois prochain, pour lui lire l’éternelle féerie, dont je me moque, étant pour le quart d’heure dans un tout autre courant d’idées.
     Comme je comprends bien tout ce que vous dites sur la rue de Courcelles ! Je ne passe jamais par là sans que mon coeur ne soit remué, et vous avez raison.
     Il ne faut rien oublier, ni bienfait ni offense. Cette égalité entre le bien et le mal, le beau et le laid, cette douceur niaise, ce bénissage universel est une des pestes de notre époque. La haine est une vertu.
     J’espère que nos blessés sont tout à fait rétablis.
     Je vous baise les deux mains, Princesse, et suis, vous le savez, votre vieux dévoué.
 

   ***

 

À ERNEST FEYDEAU.

     [Croisset] mercredi soir [mi-novembre 1872].
     [Pléiade :15 novembre 1872]

     Je n’en sais rien, mon bon. Peut-être au commencement de décembre irai-je passer à Paris quinze jours, pour revenir ici jusqu’au commencement de février ? Peut-être ne partirai-je de Croisset qu’à cette époque ? Cela dépendra de mes affaires. Du reste, cette grave question sera décidée d’ici à une quinzaine de jours.
     Comme renseignements sur Théo, adresse-toi à Olivier de Gourjault, un ami de son fils, qui connaît à fond toute la partie bibliographique.
     Quant à la bibliographie, prends des renseignements auprès de ses soeurs et d’Arsène Houssaye.
     Il y a une Étude de Sainte-Beuve. Mais tu la connais sans doute.
     Fais bien sentir qu’il a été exploité et tyrannisé dans tous les journaux où il a écrit ; Girardin, Turgan et Dalloz ont été des tortionnaires pour notre pauvre vieux, que nous pleurons. Moi, je ne me console pas de sa perte. Depuis que je sais que je ne le verrai plus, j’ai un redoublement d’amertume qui me submerge.
     Un homme de génie, un poète qui n’a pas de rentes et qui n’est d’aucun parti politique étant donné, il est forcé, pour vivre, d’écrire dans les journaux ; or, voilà ce qui lui arriva. C’est là, selon moi, le sens dans lequel tu dois faire ton étude. Quand on écrit la biographie d’un ami, on doit la faire au point de vue de sa vengeance. Je finirais par un petit remerciement à l’adresse du sieur Vacquerie.
     Soigne cela. Ne te presse pas. Sois grave et impitoyable.
     J’espère te voir bientôt. Et attendant, je t’embrasse.
 

   ***

 

À GEORGE SAND.

     [Croisset] lundi soir, 11 heures [25 novembre 1872].
     [...] Le facteur, tantôt, 5 heures, m’a apporté vos deux volumes. Je vais commencer Nanon tout de suite, car j’en suis fort curieux.
     Ne vous inquiétez plus de votre vieux troubadour (qui devient un sot animal, franchement), mais j’espère me remettre. J’ai passé, plusieurs fois, par des périodes sombres et j’en suis sorti. Tout s’use, l’ennui comme le reste.
     Je m’étais mal expliqué : je n’ai pas dit que je méprisais "le sentiment féminin", mais que la femme, matériellement parlant, n’avait jamais été dans mes habitudes, ce qui est tout différent. J’ai aimé plus que personne, phrase présomptueuse qui signifie "tout comme un autre", et peut-être plus que le premier venu. Toutes les tendresses me sont connues, "les orages du cœur" m’ont "versé leur pluie". Et puis le hasard, la force des choses fait que la solitude s’est peu à peu agrandie autour de moi, et maintenant je suis seul, absolument seul.
     Je n’ai pas assez de rentes pour prendre une femme à moi, ni même pour vivre à Paris six mois de l’année : il m’est donc impossible de changer d’existence.
     Comment, je ne vous avais pas dit que Saint Antoine était fini depuis le mois de juin dernier ? Ce que je rêve, pour le moment, est une chose plus considérable et qui aura la prétention d’être comique. Ce serait trop long à vous expliquer, avec la plume. Nous en causerons face à face.
     Adieu, chère bon maître adorable, à vous, avec ses meilleures tendresses.
     Votre vieux.
     Toujours hhindigné comme saint Polycarpe !
     Connaissez-vous, dans l’histoire universelle, en y comprenant celle des botocudos, quelque chose de plus bête que la droite de l’assemblée nationale ? Ces messieurs qui ne veulent pas du simple et vain mot république, qui trouvent Thiers trop avancé ! ! ! Ô profondeur ! problème ! rêverie !
 

   ***

 

À LA PRINCESSE MATHILDE.

     Samedi [novembre 1872].
      [Pléiade :30 novembre 1872]

     Ce que je deviens ? Princesse ! Rien de bon. L’isolement qui se fait autour de moi, le découragement littéraire, le dégoût que m’inspirent mes contemporains, les nerfs qui se tendent trop, la cinquantaine sonnée et les inquiétudes d’avenir, voilà mon bilan. Je ne suis pas gai, voilà tout ce que je peux dire.
     J’avais l’intention d’aller, au commencement de décembre, passer quelques jours à Paris, puis de revenir ici ; mais ce serait trop triste de rentrer seul dans cette maison. J’aime mieux attendre encore six semaines, pour ne revenir ici qu’au mois de mai. Je ne me console pas de la mort de mon pauvre Théo ! Lui et Bouilhet partis, je ne vois plus pour qui écrire. je sens que je suis un fossile, un individu qui n’a plus de raison d’être dans le monde, maintenant. Mais parlons de vous, Princesse, c’est meilleur. Vous me paraissez toujours de même et vaillante ; ne changez pas. La mélancolie est le plus abominable des vices pour soi et pour les autres.
     Votre installation de la rue de Berri avance-t-elle ? En êtes-vous contente ?
     Tourgueneff, après m’avoir fait attendre sa visite de semaine en semaine pendant deux mois, m’a déclaré qu’il ne viendrait pas parce qu’il est dans son lit, cloué par la goutte. Il a voulu aller à Saumur, au baptême de sa petite-fille et "a hurlé de douleur" pendant deux jours. Le pauvre garçon me paraît être, d’après ses lettres, dans un état lamentable.
     Mme Sand est à Nohant. Elle m’a envoyé la semaine dernière deux livres d’elle, Nanon et Francia que j’ai lus avec plaisir. Elle fait tout ce qu’elle peut pour me remonter le moral, et m’invite beaucoup à aller chez elle. Mais je suis pour le moment un trop sot et triste animal. Ce serait de la cruauté que d’infliger ma compagnie à ceux que j’aime. J’ai reçu de Judith Catulle Mendès une très gentille lettre, elle me paraît bien triste.
     On m’a dit que sa mère (Ernesta Grisi) était dans une misère abjecte, ce que je crois vrai. Avez-vous chez vous à Saint-Gratien les nouveaux époux ? Le spectacle du bonheur des autres est quelquefois bien doux, d’autres fois bien amer, c’est selon.
     Je vous baise les deux mains, Princesse, et suis votre.
 

   ***

 

À GEORGE SAND.

     [Croisset, 27 novembre 1872.]
     Chère maître,
     Voilà une nuit et un jour que je passe avec vous. J’avais fini Nanon à 4 heures du matin et Francia à 3 heures de l’après-midi. Tout cela me danse encore dans la tête. Je vais tâcher de recueillir mes idées pour vous parler de ces deux excellents livres. Ils m’ont fait du bien. Merci donc, chère bon maître. Oui, ç’a été comme une large bouffée d’air et, après avoir été attendri, je me sens ranimé.
     Dans Nanon j’ai d’abord été charmé par le style, par mille choses simples, et fortes, qui sont comprises dans la trame de l’oeuvre et qui la constituent, telles que celle-ci : "comme la somme me parut énorme, la bête me sembla belle." Et puis je n’ai plus fait attention à rien, j’ai été empoigné comme le plus vulgaire des lecteurs. (je ne crois pas que le plus vulgaire puisse admirer autant que moi.) la vie des moines, les premières relations d’émilien et de Nanon, la peur que causent les brigands, et l’incarcération du P. Fructueux qui pouvait être poncive et qui ne l’est nullement. Quelle page que la page 113 ! Et comme c’était difficile de rester dans la mesure ! "À partir de ce jour, je sentis du bonheur dans tout et comme une joie d’être au monde !"
     La Roche aux Fades est une idylle exquise. On voudrait partager la vie de ces trois braves gens.
     Je trouve que l’intérêt baisse un peu quand Nanon se met en tête de devenir riche. Elle devient trop forte, trop intelligente. Je n’aime pas non plus l’épisode des voleurs. La rentrée d’émilien avec son bras amputé m’a re-ému et j’ai versé un pleur sur la dernière page, au portrait de la marquise de Franqueville, vieille.
     Je vous soumets les doutes suivants : émilien me semble bien fort en philosophie politique. À cette époque-là, y avait-il des gens voyant d’aussi haut que lui ? Même objection pour le prieur, que je trouve ailleurs charmant, au milieu du livre surtout. Mais comme tout cela est bien amené, entraîné, entraînant, charmant ! Quel être vous faites ! ! ! Quelle puissance !
     Je vous donne, sur les deux joues, deux bécots de nourrice et je passe à Francia. Autre style, mais non moins bon. Et d’abord j’admire énormément votre Dodore. Voilà la première fois qu’on fait un gamin de Paris vrai ; il n’est ni trop généreux, ni trop crapule, ni trop vaudevilliste. Le dialogue avec sa soeur quand il consent à ce qu’elle devienne une femme entretenue, est un joli tour de force. Votre Mme de Thièvre avec son cachemire, qu’elle fait jouer sur ses grasses épaules, est-elle assez restauration ! Et l’oncle qui veut souffler au neveu sa grisette ! Et Antoine, le bon gros ferblantier si poli au théâtre ! Le russe est un simple, un homme naturel, ce qui n’est pas facile à faire.
     Quand j’ai vu Francia lui enfoncer son poignard dans le coeur, j’ai d’abord froncé le sourcil, craignant que ce fût une vengeance classique, qui dénaturât le charmant caractère de cette bonne fille. Mais pas du tout ! Je me trompais, cet assassinat inconscient complète votre héroïne.
     Ce qui me frappe dans ce livre-là, c’est qu’il est très spirituel et très juste. On est en plein dans l’époque.
     Je vous remercie du fond du coeur pour cette double lecture. Elle m’a détendu. Tout n’est donc pas mort ? Il y a encore du beau et du bon monde ?
 

   ***

 

À GEORGE SAND.

     [Croisset] mercredi [4 décembre 1872.]
     Chère maître,
     Je relève une phrase dans votre dernière lettre : "l’éditeur aurait du goût si le public en avait... ou si le public le forçait à en avoir." mais c’est demander l’impossible ! Ils ont des idées littéraires, croyez-le bien, ainsi que MM. les directeurs de théâtre. Les uns et les autres prétendent s’y connaître, et leur esthétique se mêlant à leur mercantilisme, ça fait un joli résultat.
     D’après les éditeurs, votre dernier livre est toujours inférieur au précédent. Que je sois pendu si ça n’est pas vrai ! Pourquoi Lévy admire-t-il bien plus Ponsard et Octave Feuillet que le père Dumas et vous ? Lévy est académique. Je lui ai fait gagner plus d’argent que Cuvillier-Fleury, n’est-ce pas ? Eh bien, faites un parallèle entre nous deux, et vous verrez comme vous serez reçue. Vous n’ignorez pas qu’il n’a pas voulu vendre de Dernières chansons plus de 1200 exemplaires, et les 800 qui restent sont dans le grenier à foin de ma nièce, rue de Clichy. C’est très étroit de ma part, j’en conviens ; mais j’avoue que ce procédé m’a simplement enragé. Il me semble que ma prose pouvait être plus respectée par un homme à qui j’ai fait gagner quelques sous.
     Comme je ne veux plus reparler audit Michel, c’est mon neveu qui va me remplacer pour liquider ma position. Je vais lui payer l’impression de Dernières chansons, et puis je me débarrasserai de toute relation avec lui.
     Pourquoi publier, par l’abominable temps qui court ? Est-ce pour gagner de l’argent ? Quelle dérision ! Comme si l’argent était la récompense du travail, et pouvait l’être ! Cela sera quand on aura détruit la spéculation : d’ici là, non. Et puis comment mesurer le travail, comment estimer l’effort ? Reste donc la valeur commerciale de l’oeuvre. Il faudrait pour cela supprimer tout intermédiaire entre le producteur et l’acheteur, et quand même cette question en soi est insoluble. Car j’écris (je parle d’un auteur qui se respecte) non pour le lecteur d’aujourd’hui, mais pour tous les lecteurs qui pourront se présenter, tant que la langue vivra. Ma marchandise ne peut donc être consommée maintenant, car elle n’est pas faite exclusivement pour mes contemporains. Mon service reste donc indéfini et, par conséquent, impayable.
     Pourquoi donc publier ? Est-ce pour être compris, applaudi ? Mais vous-même, vous grand George Sand, vous avouez votre solitude.
     Y a-t-il maintenant, je ne dis pas de l’admiration ou de la sympathie, mais l’apparence d’un peu d’attention pour les oeuvres d’art ? Quel est le critique qui lise le livre dont il ait à rendre compte ?
     Dans dix ans, on ne saura peut-être plus faire une paire de souliers, tant on devient effroyablement stupide ! Tout cela est pour vous dire que, jusqu’à des temps meilleurs (auxquels je ne crois pas), je garde Saint Antoine dans un bas d’armoire. Si je le fais paraître, j’aime mieux que ce soit en même temps qu’un autre livre tout différent.
     J’en travaille un maintenant qui pourra lui faire pendant. Conclusion : le plus sage est de se tenir tranquille.
     Pourquoi Duquesnel ne va-t-il pas trouver le général Ladmirault, Jules Simon, Thiers ? Il me semble que cette démarche le regarde. Quelle belle chose que la censure ! Rassurons-nous, elle existera toujours, parce qu’elle a toujours existé. Notre ami Alexandre Dumas fils, pour faire un agréable paradoxe, n’a-t-il pas vanté ses bienfaits dans la préface de la Dame aux camélias ?
     
Et vous voulez que je ne sois pas triste ? J’imagine que nous reverrons prochainement des choses abominables, grâce à l’entêtement inepte de la droite. Les bons normands, qui sont les gens les plus conservateurs du monde, inclinent vers la gauche très fortement.
     Si l’on consultait maintenant la bourgeoisie, elle ferait le père Thiers roi de France. Thiers ôté, elle se jetterait dans les bras de Gambetta et j’ai peur qu’elle ne s’y jette bientôt.
     Je me console en songeant que jeudi prochain j’aurai 51 ans.
     Si vous ne devez pas venir à Paris au mois de février, j’irai vous voir à la fin de janvier, avant de rentrer au parc Monceau ; je me le promets.
     La Princesse m’a écrit pour me demander si vous étiez à Nohant. Elle veut vous écrire.
     Ma nièce Caroline, à qui je viens de faire lire Nanon, en est ravie. Ce qui l’a frappée, c’est la "jeunesse" du livre. Le jugement me paraît vrai. C’est un bouquin, ainsi que Francia, qui, bien que plus simple, est peut-être encore plus réussi, plus irréprochable comme oeuvre.
     J’ai lu, cette semaine, l’Illustre docteur Matheus, d’Erckmann-Chatrian. Est-ce assez pignouf ? Voilà deux cocos qui ont l’âme bien plébéienne.
     Adieu, chère bon maître. Votre vieux troubadour vous embrasse.
     Je pense toujours à Théo, je ne me console pas de cette perte.
 

   ***

 

À GEORGE SAND.

     [Croisset, 12 décembre 1872.]
     Chère bon maître,
     Ne vous inquiétez pas de Lévy, et n’en parlons plus. Il n’est pas digne d’occuper notre pensée une minute. Il m’a profondément blessé dans un endroit sensible, le souvenir de mon pauvre Bouilhet. Cela est irréparable. Je ne suis pas chrétien, et l’hypocrisie du pardon m’est impossible. Je n’ai qu’à ne plus le fréquenter. Voilà tout. Je désire même ne jamais le revoir. Amen.
     Ne prenez pas au sérieux les exagérations de mon ire. N’allez pas croire que je compte "sur la postérité pour me venger de l’indifférence de mes contemporains". J’ai voulu dire seulement ceci : quand on ne s’adresse pas à la foule, il est juste que la foule ne vous paye pas. C’est de l’économie politique. Or, je maintiens qu’une oeuvre d’art (digne de ce nom et faite avec conscience) est inappréciable, n’a pas de valeur commerciale, ne peut pas se payer. Conclusion : si l’artiste n’a pas de rentes, il doit crever de faim ! On trouve que l’écrivain, parce qu’il ne reçoit plus de pension des grands, est bien plus libre, plus noble. Toute sa noblesse sociale maintenant consiste à être l’égal d’un épicier. Quel progrès ! Quant à moi, vous me dites : "soyons logiques" ; mais c’est là le difficile !
     Je ne suis pas sûr du tout d’écrire de bonnes choses ni que le livre que je rêve maintenant puisse être bien fait, ce qui ne m’empêche pas de l’entreprendre. Je crois que l’idée en est originale, rien de plus. Et puis, comme j’espère cracher là-dedans le fiel qui m’étouffe, c’est-à-dire émettre quelques vérités, j’espère par ce moyen me purger, et être ensuite plus olympien, qualité qui me manque absolument. Ah ! Comme je voudrais m’admirer !
     Encore un deuil : j’ai conduit l’enterrement du père Pouchet lundi dernier. La vie de ce bonhomme a été très belle et je l’ai pleuré.
     J’entre aujourd’hui dans ma cinquante-deuxième année, et je tiens à vous embrasser aujourd’hui : c’est ce que je fais tendrement, puisque vous m’aimez si bien.
 

   ***

 

À PHILIPPE LEPARFAIT.

     Entièrement inédite en 1930.
     
[Jeudi 12 décembre 1872.]
     J’avais envoyé, avant-hier, Émile à Rouen pour te prier de venir. Il m’a dit que "tu avais vu Lévy" ? Je suis curieux de connaître le résultat de la visite.
     Je te dirai pourquoi je n’ai pas été à Paris, mon voyage est remis au milieu de janvier, mais je pense payer l’enfant de Jacob dès maintenant. Me Sand veut qu’il me fasse des excuses pour nous réconcilier. Vas-y voir !
     À l’enterrement du père Pouchet, Desbois m’a dit que Gally avait découvert un second terrain près la gare d’Amiens. Quel en est le prix ?
     Fais-moi le plaisir d’aller chez Caudron et de lui dire que je voudrais lui parler.
     Je l’attends samedi ou lundi.
     À toi, mon bon.
 

   ***

 

À ERNEST FEYDEAU.

     Dimanche soir [fin décembre 1872].
     [Pléiade :29 décembre 1872]

     Rien de neuf dans ma vie, mon cher vieux. Je la passe uniformément au milieu de mes livres et dans la compagnie de mon chien. J’avale des pages imprimées et je prends des notes pour un bouquin où je tâcherai de vomir ma bile sur mes contemporains. Mais ce dégueulage me demandera plusieurs années.
     Les temps ne sont point propices à la littérature. Aussi n’ai-je aucune hâte de publier. D’ailleurs, c’est trop cher pour mes moyens. Dernières chansons, de mon pauvre Bouilhet, va me coûter d’ici à la fin de cette présente année la légère somme de 2000 francs, si ce n’est 2500 ! Lévy est gigantesque de rapacité et de mauvaise foi. Je te donnerai sur tout cela des détails édifiants.
     Tu me verras vers le 30 janvier, peut-être avant. J’irai passer une semaine à Nohant chez Mme Sand, puis je resterai à Paris jusqu’au mois de mai.
     Que dis-tu de l’histoire de Robin ! N’est-ce pas énorme ? Toi non plus, mon bonhomme, tu ne seras pas du jury, ni moi non plus, ce dont je me f... profondément.
     Tout cela nous prépare encore de beaux jours ! Les libéraux voteront avec les rouges, et nous entrerons (pour longtemps cette fois) dans l’horrible. Il faudra en remercier la droite de l’assemblée. Amen !
     J’ai pris 51 ans le 12 de ce mois ; c’est une consolation.
     Que 1873 te soit léger.
     

   ***