1873

 
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Septembre et octobre : lettres 1395 à 1412

À GEORGE SAND.

      Croisset, vendredi 5 septembre 1873.
      En arrivant ici, hier, j'ai trouvé votre lettre, chère bon maître. Tout va bien, chez vous ; donc, Dieu soit loué !
      J'ai passé le mois d'août à vagabonder, car j'ai été à Dieppe, à Paris, à Saint-Gratien, dans la Brie et dans la Beauce, pour découvrir un certain paysage que j'ai en tête, et que je crois avoir enfin trouvé aux environs de Houdan. Cependant, avant de me mettre à mon effrayant bouquin, je ferai une dernière recherche sur la route qui va de La Loupe à Laigle. Après quoi, bonsoir !
      Le Vaudeville s'annonce bien. Carvalho, jusqu'à présent, est charmant. Son enthousiasme est même si fort que je ne suis pas sans inquiétudes. Il faut se rappeler les bons Français qui criaient : "à Berlin !" et qui ont reçu une si jolie pile.
      Non seulement ledit Carvalho est content du Sexe faible, mais il veut que j'écrive tout de suite une autre comédie dont je lui ai montré le scénario, et qu'il voudrait donner l'autre hiver. Je ne trouve pas la chose assez mûre pour me mettre aux phrases. D'autre part, je voudrais bien en être débarrassé avant d'entreprendre l'histoire de mes deux bonshommes. En attendant, je continue à lire et à prendre des notes.
      Vous ne savez pas, sans doute, qu'on a formellement interdit la pièce de Coëtlogon, parce qu'elle critiquait l'Empire. C'est la réponse de la Censure. Comme j'ai dans le Sexe faible un vieux général un peu ridicule, je ne suis pas sans crainte. Quelle belle chose que la Censure ! Axiome : Tous les gouvernements exécrent la littérature : le pouvoir n'aime pas un autre pouvoir.
      Quand on a défendu de jouer Mademoiselle La Quintinie, vous avez été trop stoïque, chère maître, ou trop indifférente. Il faut toujours protester contre l'injustice et la bêtise, gueuler, écumer et écraser quand on le peut. Moi, à votre place et avec votre autorité, j'aurais fait un fier sabbat. Je trouve aussi que le père Hugo a tort de se taire pour le Roi s'amuse. Il affirme souvent sa personnalité dans des occasions moins légitimes.
      À Rouen, on a fait des processions, mais l'effet a complètement raté, et le résultat en est déplorable pour la Fusion. Quel malheur ! Parmi les bêtises de notre époque, celle-là (la Fusion) est peut-être la plus forte. Je ne serais pas étonné quand nous reverrions le petit père Thiers ! D'autre part, beaucoup de rouges, par peur de la réaction cléricale, sont passés au bonapartisme. Il faut avoir une belle dose de naïveté pour garder une foi politique quelconque.
      Avez-vous lu l’Antechrist ? Moi, je trouve cela un beau bouquin, à part quelques fautes de goût, des expressions modernes appliquées à des choses antiques. Renan me semble du reste en progrès. J'ai passé dernièrement toute une soirée avec lui et je l'ai trouvé adorable.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, vendredi, 4 heures [5 septembre 1873].
      [... ] Ma journée de mercredi a été épique ! J'ai été de Paris à Rambouillet en chemin de fer, de Rambouillet à Houdan en calèche, de Houdan à Mantes en cabriolet, puis re-chemin de fer jusqu'à Rouen, et je suis arrivé à Croisset à minuit par une pluie diluvienne. Prix : 83 francs ; car il en coûte pour faire de la littérature consciencieuse ! Enfin, je crois que j'ai trouvé la maison de Bouvard et Pécuchet à Houdan. Cependant, avant de me décider, je veux voir la route de Chartres à Laigle. D'après ce qu'on m'a dit, c'est peut-être mieux. Mais ce sera la dernière tentative.
      M. Vieux a pris l'air cette semaine. Car lundi j'ai passé toute la journée à Villeneuve-le-Roi, et mardi j'ai été à Rentilly, au delà de Lagny, chez Mme André. Ce château est d'un luxe qui dépasse tout ce que j'ai vu jusqu'à présent. Il est vrai qu'il y a dans la maison plus d'un million de rentes, et je le crois sans peine, d'après le train qu'on y mène. J'ai vu arriver à la fois, par quatre avenues, dans le parc, quatre voitures de la maison, chacune attelée de deux chevaux superbes, etc. À plus tard les descriptions.
      Carvalho, qui continue à avoir pour moi une passion folle, reviendra à Croisset, au commencement d'octobre, pour régler le scénario du Candidat, ou plutôt pour en causer longuement, car il n'y trouve rien à reprendre et il veut que je l'écrive dès maintenant, afin de le jouer l'autre hiver. Je suis plein d'hésitations. D'autre part, je voudrais être débarrassé de toute préoccupation, quand je me mettrai l'été prochain à Bouvard et Pécuchet... Fais-moi le plaisir de me dire à quelle heure sera, de dimanche prochain en huit, l'arrivée du paquebot de New-Haven. Il est convenu, entre moi et Tourgueneff, que si je ne reçois pas de lettre de lui d'ici là, il arrivera le 14 au matin à Dieppe, et que nous passerons la journée chez Mme Commanville.
      Pendant que j'étais parti, le choléra sévissait sur nos bords. Plusieurs personnes en sont mortes, entre autres une fille de Saint-Martin, celle qui t'a servi de modèle. Une fille Bony s'est noyée et on l'a repêchée devant notre porte.
      Comme on a formellement interdit la pièce de M. Coëtlogon parce qu'elle attaquait l'Empire sic, celle de Sardou passera du 15 au 20 octobre (j'irai à Paris pour la première). En donnant à l’Oncle Sam 120 représentations, cela me remet au commencement de février. Donc mes répétitions commenceront vers le milieu de décembre, au plus tard. Ainsi ma chère nièce pourra encore passer ici une quinzaine avec son Vieux qui s'ennuie bien d'elle. Mes retours à Croisset ne sont pas précisément folichons, mon pauvre loulou. Cependant je jouis énormément de n'avoir plus à m'habiller et à sortir. Je finissais par être las des bottines.
      Carvalho m'a accordé tous les engagements que je désirais. Il nous reste à trouver une femme colosse pour la nourrice. On la découvrira dans les bas-fonds de la société ! Adieu, chérie. Écris-moi une longuissime lettre.
      Ton vieux.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, mardi soir. [9 septembre 1873].
      Mon pauvre Caro,
      Le Moscove est un être tellement mené que je ne sais pas maintenant s'il est à Bougival, à Saumur, ou à Oxford. Mais d'ici à samedi matin j'aurai de ses nouvelles et l'annonce, peut-être, de son arrivée.
      Les Censier seront chez toi dimanche. Il me semble que nous ne pouvons pas y coucher, cela vous gênerait trop.
      De toute façon (en admettant que Tourgueneff n'aille pas à Dieppe) il ne se passera pas bien du temps avant que tu ne voies ta vieille nounou, car elle s'ennuie beaucoup de sa pauvre fille.
      J'ai reçu ce matin une lettre très aimable du père Hugo, m'invitant à dîner chez lui, le jour que je voudrai. Je m'étais présenté à son domicile pour avoir des nouvelles de son fils qui est très malade.
      J'en ai reçu une autre de Lachaud, l'éditeur, qui me redemande un bouquin quelconque.
      Mais j'en ai reçu une de Mme Magnier, confiseur, qui me fait moins d'honneur que les deux précédentes ! car elle me réclame plusieurs factures. Là-dessus, voyage à Rouen. Recherches infructueuses des quittances, correspondance peu récréative. Bref, j'ai aujourd'hui même craché (pour des confitures depuis longtemps digérées par d'autres) la somme de 304 francs. Il m'est également revenu, depuis mon retour de Paris, deux ou trois petits papiers de ce genre-là, et je ne possède plus que 40 francs. Donc, si mon beau neveu pouvait m'envoyer 500 francs, il m'obligerait.
      [...] Je crois que j'ai bien fait de lire à Carvalho le plan du Candidat, car il l'a trouvé très bien, et l'espoir de le jouer dans l'hiver de 1874-1875 va lui donner du zèle pour le Sexe faible.
      
T'ai-je dit qu'il m'avait promis de revenir à Croisset prochainement, pour causer du Candidat ?
      Je m'y suis mis ! Depuis dimanche, c'est mon travail du soir. Dans la journée, je lis des ouvrages des RR. PP. Jésuites, et je vais en avaler un de Mgr Dupanloup !...
      Le choléra a été assez fort à Croisset. Pour le prévenir, tout le monde entonne du rhum avec conviction. Mais l'épidémie paraît se calmer.
      Aucune nouvelle. Mon serviteur, hier, a manqué se casser la margoulette en dégringolant du haut d'un noyer où il lochait des cerneaux. Il s'est poché l'oeil, écorché la main et meurtri le dos.
      Le temps commence à n'être pas chaud, mon loulou.
      Tu as bien tort de laisser manger ton temps par les fâcheux ! C'est la pire manière de le perdre.
      Tu ne diras pas cette fois que je t'écris de simples billets ? Là-dessus, mon loulou,
      Serviteur !
 

   ***

 

À VICTOR HUGO.

      Croisset, près Rouen, 9 septembre [1873].
      Mon cher Maître,
      Je tenais à avoir des nouvelles de Monsieur votre fils, que je savais gravement malade.
      Donc, mardi dernier, vers 9 heures du soir, je me suis présenté à Auteuil devant votre porte. Elle était close, et un gardien de l'ordre public m'affirma que "Monsieur Hugo Victor (sic) était couché" !
      Mais le mois prochain, j'aurai le plaisir d'accepter cette bonne invitation à laquelle maintenant, je ne puis me rendre. – Et puis, cet hiver, n'est-ce pas, vous serez à Paris ?
      D'ici là, cher Maître, je vous embrasse et vous prie de me croire, ex imo,
      
Tout à vous.
 

   ***

 

À GEORGES CHARPENTIER.

      Dimanche, 14 septembre [1873].
      Mon cher Ami,
      Raçon m'a envoyé ce matin deux paquets d'épreuves que j'ai corrigées tout de suite. Je les lui renvoie.
      Il faudrait que vous prépariez la petite note historique qui doit précéder le réquisitoire de Pinard et le plaidoyer de Sénard.
      Est-ce bien utile, cette note ? Ne serait-il pas mieux de mettre tout simplement : "Huitième Chambre de..., etc. " (voir la Gazette des Tribunaux, pour la date) puis d'étaler sans aucun préambule l'oeuvre du sieur Pinard ?
      Cependant il faudrait dire clairement que la Revue de Paris m'avait fait des suppressions ! (numéros de décembre).
      J'ai passé une heure à rechercher encore mon assignation ! Je l'ai, j'en suis sûr ! Mais où est-elle ? Je ferai une troisième tentative, après quoi j'y renonce.
      Il faudra dans les deux discours Pinard et Sénard, faire des références pour les pages, – qu'on puisse voir de suite, dans le volume, les endroits qui étaient incriminés dans les numéros de la Revue.
      
Cela sera imprimé en plus petit texte au bas de la page, Je n'ai fait aucune correction au titre, mais "édition nouvelle" ne me paraît pas suffisant, pour vous. Dans l'intérêt de la vente, ne faudrait-il pas indiquer quelque chose de plus ?
      Et si on faisait pour les cent premiers exemplaires une couverture différente, et qui tirât l'oeil un peu plus que la couverture ordinaire de votre Bibliothèque ? Qu'en dites-vous ?
      Je vous prie, mon cher ami, de me mettre aux pieds de Mme Charpentier et de me croire vôtre.
 

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À GEORGES CHARPENTIER.

      [16 septembre 1873].
      Mon assignation doit se trouver chez l'huissier du tribunal. Le greffe a beau être brûlé, on doit retrouver une copie de ladite assignation, 1° chez l'huissier de la 8e chambre, et 2° dans les journaux de droit du mois de janvier 1857. Voilà du moins ce que m'a affirmé, hier, un ancien magistrat.
      Tout à vous, cher ami.
      Votre.
17 septembre, mardi.
      Il me tarde de voir les appendices imprimés.
      Renvoyez-moi, avec les épreuves, le manuscrit (unique) des plaidoiries.
 

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À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, mercredi, 4 heures [17 septembre 1873].
      Tu as parfaitement deviné ma conduite. Lundi, j'ai été dîner chez Lapierre, où il n'y avait avec moi que M. le Préfet ; puis, le soir, est venu Houzeau, le professeur de chimie. Ce jour-là, la noce de M. Leroux a bien tiré cent coups de fusil ! et les salves ont recommencé le lendemain ! C'était, au dire d'Émile, "tout à fait très bien". Huit fiacres ! et l'on avait tué six poules !
      Moi, je continue toujours mon Candidat, dont je ne suis pas mécontent, quoique (j'en ai peur) il y aura bien des retouches à faire. Mais ça m'amuse énormément et, en somme, je mène une bonne vie, seul, dans mon domicile, sans personne qui m'embête, et poursuivant la même idée du matin jusqu'au soir, et même quelquefois pendant toute la nuit. Je me suis un peu calmé, toutefois, car la semaine dernière mon exaltation allait trop loin !
      Que me manque-t-il ? Ma pauvre nièce ! pour lui faire part de mes élucubrations. Si Tourgueneff n'est pas à Croisset le 1er octobre, je décampe pour aller la voir, car il y a trop longtemps que je n'ai pas eu ce plaisir. Je t'avouerai que le Moscove commence à me dégoûter par sa mollasserie ! Je suis sûr qu'il a envie de venir, mais les Viardot l'entraînent ailleurs, et il n'ose pas affronter leur courroux... !
      Dans les intervalles de l'art dramatique je me bourre d'un tas d'oeuvres édifiantes, peu fortes à tous les points de vue. Mgr Dupanloup a cependant du bon. Je lis de lui un traité sur l'éducation, et à la fin du mois j'aurai avalé (et annoté) vingt volumes que je renverrai à Mlle Cardinal.
      Le citoyen Émangard n'en trouve pas moins que "je ne fais rien". C'est à moi-même qu'il l'a dit...
 

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À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Mardi soir [23 septembre 1873].
      [Pléiade : 30 septembre 1873]

      Comme il y a longtemps que nous n'avons correspondu, Princesse ! J'attendais toujours, pour vous écrire, que je susse l'époque de mon prochain retour à Paris. Carvalho doit m'y appeler, mais je n'entends pas parler de lui, et d'ici à ma visite dans le bon Saint-Gratien (ce qui aura lieu, j'espère, dans une quinzaine), je voudrais bien savoir comment vous allez, ce que vous devenez.
      Moi, je n'ai pas perdu mon temps, car j'ai beaucoup travaillé, et depuis, je me suis occupé de mes affaires, qui prennent une assez bonne tournure ; mais cela est peu important.
      Je sais que le prince Napoléon est à Paris, et j'ai vu de sa prose imprimée. Qu'en pensez-vous ? Je crois qu'il va trop vite.
      Quand la fusion sera coulée, sera-t-on un peu tranquille ? ô mon Dieu !
      Comme le temps est doux ! Ici, chez moi, c'est charmant. Il faudra pourtant, Princesse, qu'un jour vous vous décidiez à faire ce voyage, et que vous honoriez ma cabane de votre présence ! Serais-je assez content de vous recevoir ! Je continue à y vivre en philosophe. Quand je me suis un peu promené dans mon jardin, escorté de mon lévrier qui gambade, et que j'ai bien roulé les feuilles mortes sous mes pieds et un tas de souvenirs dans ma vieille cervelle, je secoue la tristesse qui m'envahit et je remonte à mon ouvrage. Voilà.
      Ce mois-ci, j'ai lu beaucoup de livres des Révérends Pères Jésuites, lesquels ne sont pas forts, quoi qu'on dise ; et puis j'ai fait le premier acte d'une comédie politique, qu'aucun gouvernement ne laissera jouer.
      Mais de cela, je me console d'avance.
      À bientôt donc ! et croyez, chère Princesse, que je suis toujours votre vieux fidèle et dévoué.
 

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À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, mercredi, 6 heures, 24 septembre 1873.
      Mon Loulou,
      Je ne te cache pas que le Moscove m'embête avec ses retards continuels et son mutisme, car je n'entends pas parler de lui. Bref, je ne remettrai pas ma visite à Dieppe au delà de la fin de la semaine prochaine. ça fera deux mois passés sans voir ma pauvre fille : c'est trop bête !
      Je ne te cache pas non plus que prendre l'air, ne serait-ce qu'un jour, me ferait du bien, car, depuis que je suis revenu ici, j'ai travaillé d'une façon insensée. Sache que j'ai fini le premier acte du Candidat, dimanche dernier, à 3 heures et demie du matin ! Maintenant j'expédie un tas de livres assommants ! Je suis écoeuré par les élucubrations de MM. les Jésuites. Et je m'en bourre ! je m'en gorge ! à en crever. Mais je veux en avoir fini cette semaine, pour les envoyer à Mlle Cardinal et me mettre dimanche ou lundi prochain à préparer mon second acte.
      Si je continue de ce train-là, j'aurai certainement fini en janvier et peut-être avant ! Il faut que l'été prochain je commence enfin Bouvard et Pécuchet !
      Comme il a fait beau hier ! Moi aussi, Madame, j'ai admiré la nature et j'avais bien envie de m'en aller... je ne sais où... de sortir enfin, pour jouir du beau temps. Mais, après un tour de terrasse, je suis remonté dans mon cabinet afin de relever des notes dans le Christianisme de l'abbé Senac, aumônier du collège Rollin ! Voilà !...
      Adieu, pauvre chat. Tu ne m'as pas l'air de mener une vie très active, ni très intelligente. Pardon du mot. Que lis-tu ? que fais-tu ? Il me semble que tu ne profites pas beaucoup de la paix des champs, pour te recueillir dans le silence du cabinet.
      Et la peinture ? que devient-elle ?
      Ta Nounou.
 

   ***

 

À ERNEST FEYDEAU.

      [Croisset, septembre 1873].
      [Pléiade : 21 septembre 1873]

      Pourquoi es-tu exaspéré des pèlerinages ? La bêtise universelle n'est pas une chose surprenante. Puisque les gens d'ordre croient qu'il faut les amulettes pour préserver des incendies, et que la Droite considère le bonhomme Thiers comme un rouge – ainsi qu'elle a fait pour Lamartine et pour Cavaignac – courbe la tête. Soumets-toi et va à confesse ; tu seras un exemple. ça moralisera les masses.
      Quant à tes Mémoires d'une demoiselle, tu n'as pas compris mes critiques. Je ne disais pas qu'il y avait trop de folichonneries, mais qu'il n'y avait que cela. C'est bien différent. Tout peut passer, mais il faut faire à ce tout un entourage, une sauce.
      Pour ce qui est de Saint Antoine, je ne m'en occupe nullement. Ce livre maintenant n'existe plus pour moi. Quand le publierai-je ? Je l'ignore.
      Je suis tout entier à des lectures édifiantes, je me bourre à en vomir des oeuvres de Mgr Dupanloup et de celles des jésuites modernes, sans compter le reste ; le tout en vue du livre que je commencerai enfin l'été prochain. Le soir, pour me délasser, je compose une grande comédie politique dont je viens de finir le premier acte. Mais aucun gouvernement ne la laissera jouer, parce que j'y roule tous les partis dans la m... ! étant un homme juste.
      Je ferai une apparition à Paris lors de la première de Sardou. Puis j'y reviendrai pour mes répétitions, ne sais quand.
      Mon unique compagnie est un lévrier superbe qui dort sur mon divan et bâille devant mon feu. Telle est, mon bonhomme, l'existence de ton vieux qui t'embrasse.
 

   ***

 

À MADAME ROGER DES GENETTES.

      [Croisset, septembre 1873].
      [Pléiade : 7 septembre 1873]

      Il me semble que je ne vous ai point écrit depuis très longtemps, et je m'ennuie d'être sans voir votre écriture. Votre ami a monstrueusement travaillé depuis un mois, car il a fait le premier acte de sa comédie et avalé une vingtaine de volumes, pas davantage. Carvalho m'a paru très content du scénario du Candidat (titre qu'il m'a prié de taire parce qu'il le trouve excellent). Donc, revenu ici, je me suis mis à l'oeuvre, car je voudrais être débarrassé de mes occupations théâtrales le printemps prochain pour me mettre à écrire mes deux bonshommes. Je les prépare dans l'après-midi (la pièce est mon labeur du soir) et, parmi les choses assommantes que je viens d'avaler, je ne connais rien de pire que les ouvrages des RR. PP. Jésuites. Ce n'est pas fort, décidément ; ça donne envie de retourner à d'Holbach.
      J'ai lu aussi les trois volumes de Mgr Dupanloup sur l’Éducation. Il s'y vante d'avoir fait dans la cour du petit séminaire de Paris un autodafé des "principaux ouvrages romantiques", et là il a aussi un petit parallèle entre Voltaire et Rousseau qui ne manque pas de gaieté.
      J'ai trouvé dans le P. Gagarin un grand éloge du sieur Jules Simon. Les louanges sont pour faire passer le blâme qui vient après, naturellement ; n'importe ! le bon Père admire Simon. Il est ébloui par... son style ! tant il est vrai que tous les esprits faux concordent. Pourquoi le hideux, l'exécrable "môssieu de Maistre" est-il prôné et recommandé par les saint-simoniens et par Auguste Comte, tous si opposés de doctrine à ce sinistre farceur ? C'est que les tempéraments sont pareils.
      Je ne suis pas sans inquiétude du côté de la censure quant au Sexe faible. Bien que je n'y blesse ni la religion, ni les moeurs, ni la monarchie, ni la république, le caractère bedolle d'un vieux général qui finit par épouser une cocotte pourrait déplaire à quelques-uns de MM. les militaires qui sont actuellement nos juges absolus. Donc connaissez-vous le général Ladmirault ? et par quel moyen, si besoin en est, fléchir ce guerrier en faveur de Thalie ? Ma pièce passera après celle de Sardou, vers la fin de janvier, probablement.
      Dans quatre mois jouirons-nous d'Henry V ? Je ne le crois pas (bien que ce soit tellement idiot que cela se pourrait) ; la Fusion m'a l'air coulée et nous resterons en république par la force des choses. Est-ce assez grotesque ! Une forme de gouvernement, dont on ne veut pas, dont le nom même est presque défendu et qui subsiste malgré tout. Nous avons un président de la République, mais des gens s'indignent si on leur dit que nous sommes en république, et on raille dans les livres les "vaines" querelles théologiques de Byzance !
      Je ne partage pas, chère Madame, vos réticences à l'endroit de l’Antechrist. Je trouve cela, moi, un très beau livre, et comme je connais l'époque pour l'avoir spécialement étudiée, je vous assure que l'érudition de ce bouquin-là est solide. C'est de la véritable histoire. Je n'aime pas certaines expressions modernes qui gâtent la couleur. Pourquoi dire par exemple que Néron s'habillait "en jockey" ? ce qui fait une image fausse. Quel dommage que Renan, dans sa jeunesse, ait tant lu Fénelon ! Le quiétisme s'est ajouté au celticisme et les arêtes vives manquent.
      Vous savez qu'Alexandre Dumas fils déclare à la postérité que le nommé Goethe "n'était pas un grand homme". Barbey d'Aurevilly avait fait, l'été dernier, la même découverte. C'est bien le cas de s'écrier comme M. de Voltaire : "Il n'y aura jamais assez de camouflets, de bonnets d'âne pour de pareils faquins !"
      Lévy m'a dégoûté des éditeurs comme une certaine femme peut écarter de toutes les autres. Jusqu'à des temps plus prospères je reste sous ma tente, et je continue à tourner des ronds de serviette (ce qui est une comparaison moins noble et plus juste) sans aucun espoir ultérieur. Je voudrais n'aller visiter les sombres bords qu'après avoir vomi le fiel qui m'étouffe, c'est-à-dire pas avant d'avoir écrit le livre que je prépare. Il exige des lectures effrayantes, et l'exécution me donne le vertige quand je me penche sur le plan. Mais cela pourra être drôle. Présentement, je m'aventure sur les plates-bandes de M. Roger, car j'étudie le jardinage et l'agriculture, théoriquement, bien entendu.
      En fait de nouvelles, je n'en sais aucune. J'ai eu pendant six semaines une grippe formidable, attrapée à la première des érinnyes, où j'ai revu Leconte de Lisle. En le revoyant, j'ai repensé à la rue de Sèvres. Le passé me dévore, c'est un signe de vieillesse.
      Ma vie se passe à lire et à prendre des notes. Voilà à peu près tout. Le dimanche je reçois assez régulièrement la visite de Tourgueneff, et dans une quinzaine j'irai en faire une à Mme Sand qui est une excellente femme, mais trop angélique, trop bénisseuse. À force d'être pour la Grâce on oublie la Justice. Remarquez-vous qu'elle est oubliée si bien, cette pauvre Justice, qu'on ne dit même plus son nom ?
      À propos de justice, j'ai payé dernièrement au sieur Lévy trois mille francs de ma poche pour Dernières Chansons, et le dit enfant de Jacob vient d'être décoré !
      Dieu des Juifs, tu l'emportes !
      Vous allez trouver cela bien puéril, mais je me suis désorné de l'étoile. Je ne porte plus la croix d'honneur et j'ai prié un de nos amis communs de m'inviter à dîner avec Jules Simon, afin d'engueuler Son Excellence à ce propos, et c'est ce qui se fera. Je tiens surtout les paroles que je me donne.
      Dans votre dernier billet, vous me parlez de Paris avec un certain regret ; pourquoi n'y venez-vous pas plus souvent, puisque vous y reprenez vie ? En cherchant bien, on pourrait peut-être reconstituer une petite société d'émigrés qui serait agréable. Car nous sommes tous des émigrés, les restes d'un autre temps. Je ne dis pas cela pour moi qui suis un vrai fossile, "une pièce de cabinet", comme écrivait mon compatriote Saint-Amant.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, dimanche [5 octobre 1873].
      Mon Moscove m'a quitté ce matin, parce qu'il faut qu'il soit ce soir au dîner des Viardot où il doit y avoir (mystère) un fiancé !
      Tu l'as tout à fait séduit, mon loulou ! car à plusieurs reprises il m'a parlé de "mon adorable nièce", de "ma charmante nièce", "ravissante femme", etc., etc. Enfin le Moscove t'adore ! ce qui me fait bien plaisir, car c'est un homme exquis. Tu ne t'imagines pas ce qu'il sait ! Il m'a répété, par coeur, des morceaux des tragédies de Voltaire, et de Luce de Lancival ! Il connaît, je crois, toutes les littératures jusque dans leurs bas-fonds ! Et si modeste avec tout cela ! si bonhomme, si vache ! Depuis que je lui ai écrit qu'il était une "poire molle", on ne l'appelle plus que "Poire molle" chez les Viardot ! Nouvel exemple de mon génie, pour inventer des surnoms. Je l'ai mené vendredi à Jumièges ! Mais tout le reste du temps, nous n'avons pas arrêté de parler, et franchement j'en ai la poitrine défoncée ! Ah ! voilà trois journées artistiques ! Je lui ai lu le Sexe faible, la Féerie et le premier acte du Candidat, avec le scénario d'icelui. C'est le Candidat qu'il aime le mieux ; il ne doute pas du succès du Sexe faible. Quant à la Féerie, il m'a fait une critique pratique que je mettrai à profit. Le Pot-au-feu lui a fait pousser des rugissements d'enthousiasme ! Il prétend que ça écrase tout le reste. Mais il croit que le Candidat sera une forte pièce ! Ce jugement m'encourage beaucoup, et dès demain je m'y remets.
      J'irai donc à Neuville vers la fin de l'autre semaine, c'est-à-dire dans une petite quinzaine. J'espère de là aller à Paris, pour l’Oncle Sam. Jusqu'à présent, aucune nouvelle de Carvalho ! La mère Sand m'a répondu pour me remercier de la biographie de Cruchard qui l'a fort divertie.
      Ce matin, j'ai eu la visite inattendue de Guy de Maupassant avec Louis Le Poittevin. J'ai été jeudi à l'Hôtel-Dieu, mais Achille n'y sera de retour que le 10. Donc, il me faudra y aller dans une huitaine. Cette pauvre Julie me fait pitié, tant elle a peur de l'opération et de l'hôpital. Te voilà donc en pleine campagne, mon pauvre Caro, au milieu des bons paysans, dans tes terres. Vas-tu y répandre des bienfaits ! moraliser les classes pauvres ! instruire les enfants ! etc., etc. ; enfin être assez châtelaine et ange du hameau !
      "Mme Commanville ou la Madone de Pissy, romance ! Paroles de M. Amédée Achard, musique de M. Madoulé, vignette de M. Melotte. Se vend au profit des pauvres. "
      Je ne me figure pas, du tout, quelles peuvent être tes occupations dans ton manoir. As-tu au moins emporté ta boîte à couleurs pour te livrer à des études artistiques ? Par ce temps d'automne les feuilles sont bien jolies à peindre. Il est vrai que Pissy manque de sites. N'importe, tu trouveras peut-être quelque recoin convenable.
      Le Moscove a contemplé tes panneaux et trouve que tu as le sentiment de la couleur.
      Adieu, ma pauvre chère fille.
      Deux bons gros baisers de
      Nounou.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Saint-Gratien, lundi matin [octobre 1873, probablement le 27].
      [Pléiade : 27 octobre 1873]

      Mon pauvre Loulou,
      Je compte être rentré à Croisset mercredi soir. Arrange-toi donc pour que j'y trouve une lettre de ma chère fille.
      Jeudi soir, après t'avoir quittée, j'ai été dîner au Café Riche où j'ai rencontré d'Osmoy qui m'a paru gigantesque ! Jamais je n'ai vu un homme plus spirituel et plus crâne. Il était au milieu de députés de la Gauche et, bien entendu, on ne parlait que politique. Nous sommes restés ensemble jusqu'à 1 heure du matin.
      La Fusion m'a l'air bien endommagée. Raoul-Duval vient d'écrire une lettre à Rouher où il se déclare contre la monarchie. J'espère de plus en plus qu'elle sera enfoncée. Tâche de lire les brochures de Cathelineau et de Mgr de Ségur, et tu verras ce que c'est que ce parti-là.
      M. Giraud, la Princesse et M. Popelin m'ont demandé des nouvelles de ma "belle nièce" que j'embrasse très fort. D'Osmoy trouve que Carvalho a raison et qu'il faut commencer par le Candidat.
      
Adieu, pauvre fille chérie.
      Ton vieux Cruchard.
 

   ***

 

À MADAME RÉGNIER.

      Croisset, jeudi soir [30 octobre 1873].
      Madame et Chère Confrère,
      En rentrant chez moi, ce matin, après une absence de dix jours, je trouve votre lettre et m'empresse de vous répondre.
      Carvalho, que j'ai quitté hier à 11 heures du soir, avait commencé la lecture de votre manuscrit et en paraissait très content. Il m'a promis de le lire avec attention et nous en causerons lorsqu'il viendra ici, dans un petit mois. Je ne doute pas du résultat, qui sera heureux. Mais il faudra, je crois, condenser le tout.
      Quant à moi, quant au Sexe faible, ledit Carvalho est refroidi et aime mieux jouer d'abord une autre pièce de votre serviteur (seul !) laquelle pièce n'est pas encore finie, mais peut l'être vers le jour de l'an.
      La monarchie, grâces aux dieux, me paraît enfoncée ! Cependant il ne faut pas chanter victoire avant de voir les morts par terre.
      À propos des morts, j'apprends à l'instant même que cette nuit, pendant que l'Opéra brûlait, mon pauvre Feydeau a quitté ce monde. Tant mieux pour lui, du reste.
 

   ***

 

À MADAME ROGER DES GENETTES.

      Croisset, jeudi 30 Octobre [1873].
      Chère Madame,
      Je rentre chez moi après dix jours passés à Paris et mon opinion est que : Ils seront enfoncés. Nous n'aurons pas de monarque. Dieu merci, c'est-à-dire qu'on ne brûlera pas les églises et qu'on ne tuera pas les autres curés, conclusion infaillible de la légitimité remise en honneur. Tâchez donc de vous procurer la brochure de Cathelineau et celle de Mgr de Ségur. Vous verrez le fond de ces gens-là, qui sont des gens du XIIe siècle.
      Et le procès Bazaine ? C'est du propre, hein ? Me mépriserez-vous comme innocent et juvénile si je vous avoue que l'acte d'accusation de M. Rivière m'a fait pleurer ? Oui ! cela m'a suffoqué, étouffé, comme si une montagne d'ordures me fût tombée sur la bouche. Je ne croyais pas qu'on pût être immoral à ce point-là ! Il n'y a pas, en histoire, de plus grand crime, et c'est un crime sans grandeur ! Pauvre Troppmann ! tu avais au moins une excuse, toi ! Si tu as assassiné des enfants, c'est que tu venais de voyager avec eux pendant toute une journée et peut-être que leur bruit dans le wagon t'avait agacé les nerfs. Mais lui, l'homme de Metz, quel coquin et quel imbécile ! Il y a là un monsieur qui est bien joli, le sieur Régnier.
      Que dites-vous de Villemessant allant chercher son Roy ? n'est-ce pas gigantesque ?
      Ce n'est pas pour le roi que j'ai été à Paris, mais pour Carvalho, qui n'a rien de royal. Ledit sieur, après six mois de réflexion, voulait me faire fondre en un acte l'acte second et l'acte troisième du Sexe faible. Je l'ai envoyé promener carrément, et il a fini par m'avouer "que j'avais raison". Le fond de l'histoire est qu'il désire jouer d'abord le Candidat, mais le Candidat n'est pas prêt et, si l’Oncle Sam expire avant sa terminaison, il jouera le Sexe faible. En travaillant bien, je pense avoir terminé le Candidat au jour de l'an. Donc, je vais dialoguer encore pendant deux grands mois, le mieux et le plus vite possible. Après quoi je reviendrai aux choses sérieuses. Le style théâtral me fait l'effet d'eau de Seltz : c'est agréable au commencement, puis cela agace.
      J'espère bien que vous ne serez pas à Paris avant le mois de janvier ? D'ici là, je ne bouge de ma chaumière. écrivez-moi de temps à autre, et ne m'en voulez pas si mes réponses sont tardives et laconiques, car j'ai un vigoureux coup de collier à donner, mais soyez généreuse. Faites-moi des cadeaux, envoyez-moi des épîtres.
 

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À GEORGE SAND.

      Croisset, jeudi [30 octobre 1873].
      Quoi qu'il advienne, le catholicisme en recevra un terrible coup et, si j'étais dévot, je passerais mon temps à répéter devant un crucifix : "Gardez-nous la République, ô mon Dieu !"
      Mais on a peur de la monarchie. À cause d'elle-même et à cause de la réaction qui s'ensuivrait. L'opinion publique est absolument contre elle. Les rapports de MM. les Préfets sont inquiétants ; l'armée est divisée en bonapartistes et en républicains ; le haut commerce de Paris s'est prononcé contre Henri V. Voilà les renseignements que je rapporte de Paris, où j'ai passé dix jours. Bref, chère maître, je crois maintenant qu’ils seront enfoncés. Amen !
      Je vous conseille de lire la brochure de Cathelineau et celle de Ségur. C'est curieux ! On voit le fond nettement. Ces gens-là se croient au XIIe siècle.
      Quant à Cruchard, Carvalho lui a demandé des changements qu'il a refusés. (Vous savez que Cruchard, quelquefois, n'est pas commode !) Ledit Carvalho a fini par reconnaître qu'il était impossible de rien changer au Sexe faible sans dénaturer l'idée même de la pièce. Mais il demande à jouer d'abord le Candidat, qui n'est pas fait et qui l'enthousiasme – naturellement. Puis, quand la chose sera terminée, revue et corrigée, il n'en voudra peut-être plus ! Bref, après l’Oncle Sam, si le Candidat est terminé, il le jouera. Sinon, ce sera le Sexe faible.
      
Au reste, je m'en moque, tant j'ai envie de me mettre à mon roman, qui m'occupera plusieurs années. Et puis, le style théâtral commence à m'agacer. Ces petites phrases courtes, ce pétillement continu m'irrite à la manière de l'eau de Seltz, qui d'abord fait plaisir et qui ne tarde pas à vous sembler de l'eau pourrie. D'ici au mois de janvier, je vais donc dialoguer le mieux possible, après quoi, bonsoir ; je reviens à des choses sérieuses.
      Je suis content de vous avoir un peu divertie avec la biographie de Cruchard. Mais je la trouve hybride, et le caractère de Cruchard ne se tient pas. Un homme si fin dans la direction n'a pas autant de préoccupations littéraires. L'archéologie est de trop. Elle appartient à un autre genre d'ecclésiastiques. C'est peut-être une transition qui manque ! Telle est mon humble critique.
      On avait dit, dans un courrier de théâtres, que vous étiez à Paris ; j'ai eu une fausse joie, chère bon maître que j'adore et que j'embrasse.
 

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À PHILIPPE LEPARFAIT.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Jeudi matin. [1873]
      [Pléiade : 5 septembre 1873]

      Mon jeune homme,
      Si tu viens me voir dimanche à Croisset, je t'apprendrai des choses agréables. 1° la réception au Vaudeville du Sexe faible ! Carvalho est enthousiasmé sic des changements que j'ai faits au scénario et "est sûr" d'un grand succès pour l'hiver prochain.
      Demain, nous finissons de régler tout et puis etc. etc. !
      Je crois, enfin, que tu ne seras pas mécontent de ton vieux.
      Bon espoir pour la Féerie, à la Porte Saint-Martin. Lévy cédera Mélaenis, édition complète de Bouilhet chez Charpentier. – Ah !
 

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À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, jeudi, 30 octobre 1873.
      Mon Loulou,
      Je suis arrivé ici hier à 11 heures, très éreinté par mon voyage en chemin de fer ! Afin de moins m'ennuyer en wagon et d'y dormir, je m'étais absolument privé de sommeil dans la nuit de mardi à mercredi. Malgré cela, je n'ai pas fermé l'oeil et j'ai eu jusqu'à hier soir 10 heures (heure à laquelle je me suis couché) un abominable mal de tête, à crier ! Il m'est impossible, maintenant, d'aller en chemin de fer ! C'est une maladie qui devient gênante ! Heureusement que j'en ai maintenant pour deux grands mois avant de revoir une gare, car je ne retournerai pas à Paris avant la fin du Candidat. Si, après l’Oncle Sam, le Candidat n'est pas terminé et bien terminé, Carvalho jouera le Sexe faible sans aucun changement, c'est convenu. Mais tout le monde se range à l'avis de Carvalho, surtout d'Osmoy. Ce grand patriote viendra me faire une visite après que le grand événement sera passé.
      J'ai vu, la semaine dernière, beaucoup de monde, énormément de monde. Et ma conclusion est que : on a peur de la monarchie. En admettant qu'elle passe, ce ne sera qu'à une majorité de cinq à six voix. Or, comme d'ici au jour de l'an il y aura treize élections radicales, la Chambre renverserait le roi. Ce serait charmant ! De plus, l'armée est républicaine et bonapartiste. Messieurs les militaires se flanqueraient des coups de fusil, etc. Bref, ce serait déplorable ! Mais Henri V (qui jusqu'à présent n'a fait aucune concession, quoi qu'on dise) sera enfoncé et nous aurons dès le lendemain un ministère Centre gauche. Il y a des jours où je brûle d'être journaliste, pour épancher ma bile, ou plutôt pour dire ce qui me semble la Justice.
      La légitimité n'est pas plus viable que la Commune. Ce sont deux âneries historiques.
      Au reste, je me suis assez amusé dans la contemplation de la sottise humaine pendant huit jours ; le meilleur a été pour moi la soirée passée avec d'Osmoy. Il était bien beau au milieu de ses collègues, bien spirituel et très carré.
      La Princesse a été très gentille. Mon Moscove s'est informé de l'époque de ton retour à Paris, afin de se précipiter chez toi pour te faire une visite.
      La brochure de Ségur est intitulée Vive le roi ! Je la possède : c'est à se tordre de rire. On la croirait écrite par un homme du XIIe siècle.
 

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