1877

 
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Avril à juin : lettres 1652 à 1686

À Georges Charpentier.

      Lundi soir, 10 heures [avril 1877].
      Mon cher Ami,
      Toutes réflexions faites, je crois que nous devrions ajouter une ligne à la page. Mon style en sera moins haché. On pourra mieux suivre les phrases et cela ne diminue le volume que de 14 pages environ. Nous en aurons ainsi plus de 40 (sic). C’est suffisant.
      1° Dites donc au prote d’ajouter une ligne, ce qui fera 20 lignes à la page.
      2° Ajoutez qu’il se dépêche. Dalloz désire avoir des épreuves le plus promptement possible.
      Tout à vous.
 

   ***

 

À Madame Roger des Genettes.

      [Paris, lundi matin, 2 avril 1877].
      Votre pensée, qui me revient bien souvent, me donne des remords. J’ai l’air de vous négliger. Si vous étiez ici, ce serait bien plus commode pour notre correspondance. 1° Je n’ai jamais été aussi affairé et ahuri, car j’ai de prodigieuses lectures à subir avant la fin de mai, époque où je veux être rentré à Croisset et me remettre à écrire Bouvard et Pécuchet. 2° Je corrige les épreuves de mon volume, qui paraîtra le 20 ou le 25 de ce mois. Les journaux le Moniteur et le Bien Public, m’occupent de même manière. 3° Il y a comme une conjuration parmi les jeunes gens qui impriment pour m’envoyer leurs oeuvres. La semaine dernière je n’ai lu que six volumes en dehors de ma besogne personnelle, – et 4° "les devoirs de société", madame ! Mais de ceux-là je m’en fiche ! Et ici je joue de mon imagination de romancier. Ce que j’invente de blagues pour ne pas faire de visites et refuser des dîners en ville est prodigieux. J’ai beaucoup usé du deuil où je suis censé être, comme conséquence de la mort de mon beau-frère. Mais il faut maintenant trouver autre chose. N’importe ! Les gens du monde sont impitoyables pour ceux qui travaillent.
      Le Conseil municipal de Rouen, devant lequel est revenue la question de la fontaine Bouilhet, recommence à me taper sur le système. Quels idiots et quels envieux ! J’espère cependant en venir à bout et ils n’en ont pas fini avec moi, votre ami ne lâchant pas le morceau.
      Connaissez-vous la Fille Élisa ? C’est sommaire et anémique, et l’Assommoir, à côté, paraît un chef-d’oeuvre ; car enfin, il y a dans ces longues pages malpropres une puissance réelle et un tempérament incontestable. Venant après ces deux livres, je vais avoir l’air d’écrire pour les pensionnats de jeunes filles. On va me reprocher d’être décent et on me renverra à mes précédents ouvrages.
      J’en ai lu un, avant-hier, que je trouve bien fort : Les terres vierges de Tourgueneff. Voilà un homme, celui-là ! Le volume paraîtra dans un mois.
      Demain je suis convié au mariage civil de Mme Hugo avec Lockroy et j’irai, bien entendu. Le père Hugo me semble de plus en plus charmant et, en dépit de tout, j’adore cet immense vieux. Il me fait une scie continuelle avec l’Académie française. Mais pas si bête ! Pas si bête !
      Que vous dirais-je bien maintenant ? Je suis perdu dans les combinaisons de mon second chapitre, celui des sciences, et pour cela je reprends des notes sur la physiologie et la thérapeutique, au point de vue comique, ce qui n’est point un petit travail. Puis il faudra les faire comprendre et les rendre plastiques. Je crois qu’on n’a pas encore tenté le comique d’idées. Il est possible que je m’y noie, mais si je m’en tire, le globe terrestre ne sera pas digne de me porter. Enfin, il faut bien avoir une marotte pour se soutenir dans cette chienne d’existence ! J’avais si peu dormi cet hiver et tant pris de café que j’ai eu des battements de coeur et des tremblements qui m’ont inquiété. Grâce à la privation absolue de café et au bromure de potassium, ils ont à peu près disparu ; je me retrouve d’aplomb.
      Et vous, pauvre chère amie, comment tolérez-vous vos longues journées de souffrances ? Que vous êtes patiente et que je vous admire ! Comme je voudrais pouvoir alléger un peu vos douleurs ! Mme Guyon me parle de vous quelquefois. Je n’ai pas encore vu *** ; elle m’amuse peu, je la trouve bourgeoise, et puis je n’ai pas le temps d’aller la voir. Je n’ai pas encore été chez Mme Viardot ni mis les pieds dans un théâtre. Pourvu qu’on ne me dérange pas de ma niche, c’est tout ce que je demande au ciel. Mon volume va me remettre un peu de monnaie dans l’escarcelle, car on me paye très cher. Si je pouvais tous les ans en faire un semblable, je me trouverais fort à l’aise. Plus que jamais j’ai envie d’écrire la Bataille des Thermopyles ! Encore un rêve qui vient à la traverse des autres !
      Allons, adieu, pensez à moi.
      Mot de la fin : l’autre jour, après l’enterrement de Mme André, Alexandre Dumas m’a reconduit jusqu’à ma porte et, à propos de Mme Sand, m’a lâché cette jolie remarque : "En voilà une lâcheuse ! – Pourquoi ? – Eh bien ! La manière dont elle s’est conduite avec nous ! Quelle crasse ! – Comment ? – "Elle ne nous a rien laissé dans son testament ! ! !" Il est certain que Dumas a été dupe, car il a hérité de Didier, de Mme Villot, du docteur Desmarquais. Moi, je n’ai jamais eu d’amis pareils.
      Ô nature !
 

   ***

 

Au docteur Le Plé.

      [Paris], mercredi matin [11 avril 1877].
      Cher Monsieur,
      Laporte m’écrit que vous n’avez pas encore reçu votre exemplaire de Dernières Chansons ! Je n’y comprends goutte ! J’avais immédiatement écrit à Philippe d’en porter un chez vous.
      En tout cas, je vous en expédie un par le même courrier.
      Vous trouverez dans ma préface toutes les indications que vous réclamez. Depuis quinze jours, je ne puis obtenir de l’agence dramatique le nombre exact des représentations de toutes les pièces de Bouilhet. (les vacances de pâques en sont la cause.) mais j’aurai ce document bientôt, je l’espère.
      Mille remerciements, cher Monsieur, de tout ce que vous faites pour nous, et recevez une cordiale poignée de main de votre tout dévoué.
 

   ***

 

Au docteur Le Plé.

      [Paris], dimanche 15 avril [1877].
      Voici, cher Monsieur, ce que j’ai enfin obtenu de l’agence Peragallo. Du reste, les renseignements que vous trouverez dans ma préface doivent vous suffire !
      Le Conseil municipal, jusqu’à présent, n’a pas voulu comprendre la question. Nous ne le prions pas de rendre des honneurs à Bouilhet et de nous dire son avis sur une question littéraire ; nous lui proposons une fontaine, à condition qu’elle sera ornée d’un buste. Notre demande est bien simple. Et quels motifs pour la refuser ?
      Je ne sais comment vous remercier, cher Monsieur et, en vous serrant les mains cordialement, je suis vôtre.
 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      [Paris], lundi soir 11 h [avril 1877].
      Mon cher Ami,
      Je ne trouve pas ça gentil.
      
J’ai attendu vainement des épreuves pendant toute la soirée, étant rentré chez moi dans le seul but de corriger icelles.
      Et, afin que l’ouvrage aille plus vite, j’ai fait remettre chez vous, hier, les placards envoyés samedi soir. Il était convenu que M. Toussaint les verrait d’abord ; et ils me sont arrivés vierges de toute correction.
      Tâchez, je vous prie, que l’on soit envers moi plus exact.
      Tourgueneff me demande à grands cris les premières feuilles, pour le traducteur russe qui les attend.
      Tout à vous.
 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      [Paris], mercredi 2 heures [avril 1877].
      Mon Bon,
      J’ai oublié hier de prendre chez vous votre Bichat et votre Cabanis.
      
Chamerot m’a envoyé le spécimen du titre. Il est très mauvais et sans aucun galbe. Il faudrait décider quelque chose. Passez chez lui.
      Dans les épreuves que je renvoie ce soir, je lui communique mes réflexions. Voyez si elles vous agréent.
      Et poussez-le ! – nous n’avons pas trop de temps – afin que les exemplaires soient secs pour les infâmes brocheurs.
      Je ne demande pour moi que 25 exemplaires sur papier de Hollande ; mais faites-en tirer tant qu’il vous plaira, et mettez-y le prix qui vous convient ; cela vous regarde. Quant au papier de Chine, je n’y tiens pas. J’en aimerais mieux deux ou trois sur Whatmann.
      À vous.
 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      [Paris], vendredi, 1 heure [avril 1877].
      Mon cher Ami,
      Chamerot, que j’ai vu hier, m’a dit que le titre n’avait pas de filets encadrant les noms des contes !
      Cependant nous avions arrêté le dessin de Burty. Surveillez cela et envoyez-moi une épreuve du titre définitivement arrêté entre nous l’autre jour.
      Chamerot m’a dit aussi qu’il commencerait à tirer aujourd’hui, vendredi. Eh bien, et le papier ?
      2° Et Cabanis ? Et Bichat ? Sacré nom de Dieu !
      3° Et ce tirage de la Bovary ?
      À dimanche, et tout à vous.
 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      [Paris], vendredi soir, 9 heures [avril 1877].
      Nos deux lettres se sont croisées, cher ami, et je réponds immédiatement à la vôtre.
      Voici le bon à tirer. Faites-le porter illico à l’imprimerie.
      N. B. – Ne pas oublier que, sur la couverture, il faut un carré long (comme l’a dessiné Burty) pour enfermer les titres des Trois Contes.
      
Dépêchons-nous ! Dalloz, d’après mon calcul, aura fini vers le 20 ou le 22. Il faut paraître dès le lendemain.
      Je ne suis pas sans inquiétude, à cause des événements politiques. Nous aurions dû paraître quinze jours plus tôt.
      Tout à vous.
 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      [Paris], mardi soir, 6 heures [17 ? Avril 1877].
      Ne pas oublier, mon bon, que demain mercredi je vous attends chez moi à 4 heures pour régler nos envois...
      Il faudrait que j’eusse mes 100 exemplaires jeudi soir (à quand les Hollande ?). Je les ferais porter vendredi dans l’après-midi. Vous mettriez en vente à Paris samedi matin.
      Donc il importe de surveiller
        LES BROCHEURS ! ! !
      À vous.
 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      [Paris, avril 1877].
      LES BROCHEURS 
             ! ! !
            T. S. V. P.

      LE PAPIER
             ! ! !
           T. S. V. P.

      CABANIS,
      BICHAT
             ! ! !
            T. S. V. P.
      
Votre ami vous embrasse ainsi que la petite famille.
 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      Vendredi soir, [Paris, 27 avril 1877].
      Mon cher Ami,
      Pouvez-vous me procurer les adresses ci-contre ? Je ne sais où, ni à qui, m’adresser pour les avoir.
      Tous mes exemplaires sont expédiés, ce qui n’est pas une petite besogne. Ouf ! Néanmoins, outre les Hollande, il m’en faudra encore une douzaine (ceux-là seront à mon compte).
      Le compte-rendu de la conférence de Sarcey dans le Moniteur est assez exact, me dit-on. Le Moniteur est très aimable pour moi. Mais quel bourgeois que ce Sarcey !
      À dimanche, n’est-ce pas ?
      N. B. – Envoyez-moi illico le renseignement demandé.
      Quant aux brocheurs, ce sont des anges.
      Tout à vous.
      Les adresses de : Jules Levallois, Mlle Favart, Camille Pelletan, Armand Gouzien, Gaston Paris.
 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      [Paris], lundi soir [avril 1877 ?]
      Mon cher Ami,
      Je compte me présenter demain chez vous de 2 à 4 heures. Tâchez de n’être pas en état de vagabondage.
      D’ici là, tout à vous.
      Pensez à me faire vous demander l’adresse de A. Silvestre.
 

   ***

 

À Léon Cladel.

      [Paris], lundi soir [30 avril 1877].
      Comment si je peux "perdre deux heures" ! Mais vingt-quatre, mais trente-six ! Tant qu’il vous en faudra, mon cher ami !
      Quant à Charpentier, si vous voulez qu’il vous publie, je crois qu’il est plus sage d’attendre la terminaison de sa venette. On ne demande pas mieux que de tomber sur lui et sur vous, enfin de faire un exemple avec cette littérature qui, etc.
      Mais dans quelque temps d’ici toute crainte sera vaine. Ce qui n’empêche pas que j’attends votre volume... et que je pousserai le bon Charpentier à la publication d’icelui, étant persuadé, d’avance, de son innocuité intrinsèque.
      Merci pour votre lettre. Elle m’a été jusques aux moelles. Je n’écris que pour les esprits comme le vôtre ; me voilà donc payé.
      Une forte poignée de main et
      Tout à vous.
 

   ***

 

À Guy de Maupassant.

      Mercredi [avril ou mai 1877].
      [Flammarion : 28 avril 1875]

      Jeune lubrique,
      Voulez-vous, afin d’entendre le 1er chapitre de Bouvard et Pécuchet, venir dîner vendredi à 6 h et demie chez votre.
 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      Entièrement inédite en 1930.
      
[Paris] vendredi matin [début de mai 1877].
      Nous n’avons pas réglé la question des traductions ! M’appartiennent-elles ?
      Un certain M. Bonnet me demande à faire une traduction allemande. C’est un ancien professeur d’allemand au lycée Monge. Que dois-je lui répondre ? Nous n’avons rien réglé là-dessus.
      Voilà trois jours que je vais à la Bibliothèque Nationale ; aucun étalagiste du Palais-Royal n’a mon volume. Pourquoi ? Et il n’en restait plus à la Librairie nouvelle hier soir.
      Tout à vous.
      Vous devriez avoir pitié de moi, qui suis surchargé de travail ! Et ne pas me faire faire des courses pour dénicher les adresses des gens auxquels j’envoie mon volume. Je les ai trouvées, ne vous troublez plus.
      Faut-il que j’aille chercher moi-même le volume du sombre Cladel ?
 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      [Paris], jeudi matin [3 mai 1877].
      Homme étourdi !
      Faites-moi le plaisir de répondre à mes lettres, sacré nom de Dieu ! Et de me donner les renseignements que je vous demande, au lieu de vous ballader au Salon, ce qui est un prétexte à bocks. Un père de famille ! Un homme établi ! Fi ! L’horreur !
      Est-ce que j’y vais, moi, au Salon !
      Où étais-je pendant ce temps-là ? Aux pieds des autels, monsieur ! J’assistais à un mariage. Je priais le Très-Haut de faire descendre ses bénédictions sur la rupture d’un tambour de basque. Et vous, pendant ce temps-là, vous regardiez des peintures lascives, non content de publier des obscénités... l’indignation m’étouffe !
      Et l’article de Colani ?
      Bonsoir, ma petite vieille, à dimanche.
      Cladel m’a écrit pour me dire qu’il désirait que je lusse (pardon du subjonctif) le roman en feuilles qui est chez vous. Donc, envoyez-le moi, ou apportez-le moi.
 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      [Paris] dimanche soir, 9 h [mai 1877].
      Mon cher Ami,
      La politique nous tourneboule tellement que vous avez oublié de me demander la note pour Berlin ; et moi, j’ai oublié de vous la donner.
      La voici, fort incomplète. Elle serait meilleure si j’étais à Croisset, où je pourrais feuilleter mes archives.
      N’importe ! Envoyez-la telle qu’elle est. Si le brave Berlinois en veut plus, qu’il le dise. Dans quinze jours je serai en mesure de lui en fournir davantage.
      À dimanche prochain, et tout à vous. Votre.
      
      [Note jointe à cette lettre]
      
Pour la bibliographie.
      Voyez la préface de la traduction allemande de la Tentation de Saint Antoine par M. Engelbert ? Ou Engelraht ? Professeur de philosophie à Strasbourg, rue du Dôme, 1 (je crois être sûr de l’adresse), traduction parue dans l’été de 1874.
       Critiques :
      Sur Madame Bovary, article de Sainte-Beuve, dans le Moniteur universel, mai (ou avril) 1858 [sic, pour 1857].
      Article de Cuvillier-Fleury dans les Débats.
      
Pontmartin, dans le Correspondant.
      Salammbô :
trois articles de Sainte-Beuve dans le Constitutionnel.
      
Un article de Cuvillier-Fleury dans les Débats.
      
Article de Th. Gautier dans le Moniteur.
      
de Saint-Victor, dans la Presse.
      
G. Sand, lettre à Guéroult, Opinion Nationale ?
      
L’Éducation sentimentale : deux articles de Sarcey dans le Gaulois.
      
Le seul favorable a été de Jules Levallois, dans...
      la Tentation de Saint Antoine : Taillandier, Revue des Deux Mondes.
      
Camille Pelletan, le Rappel.
      
Le Secularist (Angleterre), quatre articles publiés l’automne dernier.
      Le Figaro a toujours été hostile (sauf pour les Trois Contes), ainsi que la Revue des Deux Mondes et Barbey d ’Aurevilly, dans tous les journaux où il écrivait.
 

   ***

 

À Léon Cladel.

      Mercredi 11 heures, 9 mai 1877.
      Mon cher Cladel,
      J’ai commencé votre bouquin hier à 11 heures, il était lu, ce matin, à 9 ! Et d’abord il faut que Dentu soit fou pour avoir peur de le publier. Rien n’y est répréhensible soit comme politique, soit comme morale ; ce qu’il vous a dit est un prétexte. Quant à Charpentier (auquel je montrerai vos feuilles vendredi, jour où je dîne chez lui) je vais lui chauffer le coco violemment et en toute conscience, sans exagération et sans menterie, car je trouve votre livre un vrai livre. C’est très bien fait, très soigné, très mâle et je m’y connais, mon bon !
      J’ai deux ou trois petites critiques à vous faire (des niaiseries) ou plutôt des avis à vous soumettre : ainsi le mot "pécaïre" me paraît trop souvent répété. Des fois, il y a des prétentions à l’archaïsme et à la naïveté. C’est l’excès du bien. Mais, encore une fois, soyez content et dormez sur vos deux oreilles ; ou plutôt ne dormez pas, et faites souvent des oeuvres pareilles.
      La fin est simplement sublime et du plus grand effet.
      Tout à vous.
      Si j’avais le temps, je vous en écrirais plus long.
      Je quitte Paris à la fin de la semaine prochaine.
 

   ***

 

À M***.

      Paris, lundi matin [21 mai 1877].
      Je te remercie bien, mon cher ami, pour la promptitude de ta réponse.
      Je devais partir de Paris dimanche soir, mais comme je tiens à t’y voir, je recule mon départ jusqu’à mercredi. Dès ton arrivée, donne-moi rendez-vous et je me transporte à ton domicile illico.
      
Oui ! Ils vont bien, les misérables ! Les folichonneries de notre Bayard moderne nuisent à tous les commerces ! Celui de la littérature entre autres. La librairie Charpentier, qui vend ordinairement 300 volumes par jour, en a vendu samedi dernier 5 ! – Quant à mon pauvre bouquin, il est complètement rasé. Je n’ai plus qu’à me frotter le ventre !
      Le délabrement des affaires publiques s’ajoute à la tristesse de mes affaires privées. Tout est noir dans mon horizon. Je n’ai d’éclaircie que de ton côté et je compte sur toi en te serrant la main fortement.
      Ton.
 

   ***

 

Au docteur Le Plé.

      [Paris], dimanche 27 [mai 1877].
      Cher Monsieur Le Plé,
      Après une absence qui a duré quatre jours, je trouve chez moi, en rentrant, votre rapport dans le Journal de Rouen.
      
Laporte me l’avait lu la veille de mon départ, et il peut vous dire le contentement qu’il m’a causé. Je voulais vous en remercier tout de suite, mais j’ai été pris par le temps.
      Excusez-moi donc si je ne vous ai pas exprimé plus tôt ma gratitude. Je ne saurais trop vous dire que je trouve "ce petit morceau" parfait. C’est simple, éloquent, persuasif et très malin, bref, écrit du style qu’il fallait à la chose.
      L’oeuvre est vôtre, et c’est bien à vous seul que les admirateurs de Bouilhet devront leur fontaine.
      J’espère vous voir dans huit ou dix jours.
      D’ici là, cher monsieur, acceptez une bonne poignée de main de votre tout dévoué.
 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      Mercredi matin [Paris, mai 1877].
      Mon cher Ami,
      Mettez-moi de côté les articles sur les Trois Contes ; j’en fais collection. Puis, quand vous en aurez une jolie provision, envoyez-les moi à Croisset.
      Quand vous ferez un nouveau tirage, prévenez-moi. Je vous indiquerai quelques petites corrections. Nous n’en sommes pas là, malheureusement. Cependant on m’a dit hier à la Librairie nouvelle qu’on en revendait un peu, cinq ou six par jour.
      Pensez-vous à l’édition de luxe pour Saint Julien, avec polychromie ?
      Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, des vôtres et de celles de "toute la petite famille". Au revoir et tout à vous.
 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      Mardi soir [Paris, 29 mai 1877].
      J’attends toujours (et cela depuis trois semaines) les articles, entre autres celui de Valry.
      Envoyez-moi cette semaine 6 exemplaires des Trois Contes, afin que je les remporte à Croisset, où je voudrais être, car je commence à être tanné de Paris.
      Monselet et H. Houssaye m’ont, hier, promis des articles.
      À dimanche, mon bon ; tout à vous.
 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      [Paris, mai ? 1877].
      Espèce de voleur de chapeaux !
      1° Faites-moi le plaisir de m’envoyer les livres de médecine marqués sur la petite note ci-incluse.
      2° D’expédier en Angleterre les deux ouvrages indiqués dans la seconde note : livres parus dans votre infâme maison.
      Qui aurait cru cela ? Une apparence honnête, jolie dame, beaux enfants, quartier aristocratique, etc. , et pousser la turpitude jusqu’à dépouiller de leurs vêtements les pauvres hommes de lettres !...
 

   ***

 

À Guy de Maupassant.

      [Paris], mercredi matin, 10 h [fin mai 1877 ?]
      [Flammarion : 21 mars 1877]

      Venez demain matin (jeudi), ou le soir après votre dîner. Je vous donnerai une lettre pour Chennevières. Sa recommandation vaudra mieux que celle de Charles Edmond, que j’ai trop bousculé pour en réclamer un service, et qui d’ailleurs déchire Duquesnel à pleine gueule.
      Je vous plains si vous avez affaire avec ce drôle de Du…el. Peu d’hommes inspirent autant l’envie de leur foutre des gifles.
      Tout à vous.
      Votre vieux.
      Venez vendredi à la soirée de Charpentier. C’est la dernière. Nous y venons tous.
      Vous recevrez aujourd’hui l’invitation de Tourgueneff.
 

   ***

 

À Madame Roger des Genettes.

      Paris, 30 mai [1877.]
      Je pense à vous bien souvent et je vous écris rarement. Pourquoi ? C’est que le temps est court. Pour faire quelque chose dans ce chien de Paris, il faut avoir l’esprit tendu à économiser les minutes. La journée se passe en agitations imbéciles. Enfin demain, dès l’aurore, je m’en retourne vers mon pauvre vieux cabinet de Croisset, d’où je ne vais pas sortir d’ici à longtemps, espérons-le.
      Cet idiot de Mac-Mahon nuit beaucoup au débit des Trois Contes ; mais je m’en console, car, après tout, je ne m’attendais pas à un succès comme celui de l’Assommoir. De toutes les lettres que l’on m’a écrites et de tous les articles (favorables généralement), ce qui m’a fait le plus de plaisir, ce sont vos deux lettres. Oui, c’est cela qui m’a été au coeur ! Je vous en remercie bien, mais n’en suis nullement étonné.
      J’ai fait dire, selon ma coutume, beaucoup de bêtises, car j’ai le don d’ahurir la critique. Elle a presque passé sous silence Hérodias. Quelques-uns même, comme Sarcey, ont eu la bonne foi de déclarer que c’était "trop fort pour eux". Un monsieur, dans l’Union, trouve que Félicité c’est "Germinie Lacerteux au pays du cidre !" ingénieux rapprochement. Mes louangeurs ont été Drumont, dans la Liberté ; Banville National ; Fourcaud Gaulois ; Lapierre Nouvelliste de Rouen et avant tout Saint-Valry, dans la Patrie.
      
Plusieurs articles favorables doivent ou devaient paraître, mais tout a été arrêté par le Bayard des temps modernes. Je n’y pense plus et retourne à mes bonshommes qu’il faut avancer et finir.
      La semaine dernière j’ai passé trois jours à Chenonceaux, chez Mme Pelouze, qui est une personne exquise et très littéraire (comme vous). On y apporte Ronsard à table, au milieu du dessert ! J’y ai lu Melaenis, de notre pauvre Bouilhet. En le lisant je songeais à lui et à vous, quand vous débitiez si bien le troisième chant dans le petit salon de la Muse. Comme c’est loin ! Comme le torrent nous emporte ! Je m’accroche aux rives et vous baise les deux mains tendrement.
      Écrivez-moi à Croisset, dites-moi comment vous allez, ce que vous lisez et tout ce qui vous passera par la tête. Je demande comme une grâce que vos épîtres soient longues, tenant surtout à la quantité, car de la qualité je n’en doute.
 

   ***

 

À Leconte de Lisle.

      [Paris], mercredi matin [30 mai 1877].
      J’ai reçu ton Sophocle, mon cher ami. Je vais l’emporter et le lire dans ma cabane. Ça me fera du bien.
      Avant d’admirer le livre, j’admire la publication. Quel homme pratique tu fais ! C’est bien ! On ne peut pas témoigner d’une façon plus grandiose le mépris qu’il sied d’avoir pour les agitations de la politique.
      Merci encore une fois et tout à toi.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      [Croisset, début de juin 1877].
      Oui, mon loulou, j’ai eu grand plaisir à me retrouver dans mon pauvre vieux cabinet. Je me promène dans le jardin, qui est maintenant splendide. Je contemple la verdure et les fleurs et j’écoute les petits oiseaux chanter.
      Ma "bonne", qui est très gentille et très douce, est dans le ravissement de "la campagne".
      Mes deux premiers jours ont été occupés à mes travaux d’architecture pour Mme Pelouze. Je crois (sans me vanter) avoir fait quelque chose d’ingénieux et qu’elle sera contente.
      Hier soir enfin, je me suis remis à Bouvard et Pécuchet ! Il m’est venu plusieurs bonnes idées. Toute la médecine peut être faite dans trois mois, si je ne suis pas dérangé. Les affaires me semblent en bonne voie, et peut-être allons-nous bientôt sortir de notre gêne et de notre inquiétude.
      Ce soir, j’ai dîné chez Mme Lapierre. Son mari m’a paru plein d’ardeur pour nous obliger. À la fin de la semaine, j’irai avec eux au Vaudreuil. Demain, j’attends ce bon Laporte à déjeuner. Il me ramènera Julio.
      [...] Tantôt, sur l’Union, vue de Caudron, et celle d’une procession qui se traînait en psalmodiant le long du bord de l’eau.
      Quelle chaleur ! On tombe sur les bottes. Ernest t’a-t-il raconté l’histoire du père Briant mordu par son âne ? Ils ont pendu l’âne pour le punir ; comme les Carthaginois crucifiaient les lions.
      Je te plains, pauvre chat, d’être à Paris. On est si bien à Croisset ! Quelle paix ! Et puis, plus de redingotes à mettre ! Plus d’escalier à monter ! Mais la semaine prochaine je vais perdre encore trois ou quatre jours ! J’en enrage d’avance. Espérons que c’est la fin.
      Là-dessus, bonne nuit, chère Caro. Je retourne à ma page. Serviteur !
      Ta Nounou te bécote.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      [Croisset.] Nuit de mercredi [6-7 juin 1877].
      Ma chérie,
      Je crois que l’air de Croisset te fera du bien et qu’il est temps pour ta santé de humer la campagne. On est si tranquille ici ! Ça vous remet le système ! Et enfin j’y travaille ! Bouvard et Pécuchet sortent des limbes, de plus en plus.
      Depuis deux jours, j’ai fait une excellente besogne. Dans de certains moments, ce livre m’éblouit par son immense portée. Qu’en adviendra-t-il ? Pourvu que je ne me trompe pas complètement et qu’au lieu d’être sublime il ne soit niais ? Je crois que non, cependant ! Quelque chose me dit que je suis dans le vrai ! Mais, c’est tout l’un ou tout l’autre. Je répète le mot : "Oh ! je les aurai connues, les affres de la littérature !"
      Clémence déploie une grande activité, et ma petite cuisinière est douce comme un mouton.
      J’irai vendredi à Rouen, puisque ce jour-là je suis invité à dîner chez Mme Achille, avec "M. Tassel de Lalonde (quelle noblesse !) et le Dr Avond avec madame, sans la moindre cérémonie".
      Qu’est-ce que les bourgeois entendent par "sans cérémonie" ? Eh bien, quand il y en aurait, est-ce que ça me fait peur ? [...]
      Je t’embrasse fort.
      Vieux.
 

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À Jean-Bernard Passérieu.

      [Juin 1877].
      Mon cher Monsieur,
      Il m’est impossible de vous envoyer ma photographie, parce que je n’ai jamais fait faire mon portrait.
      Agréez, je vous prie, toutes mes excuses, et recevez une cordiale poignée de main. Votre.
 

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À Jean-Bernard Passérieu.

      [Croisset, 18 juin 1877].
      Cher confrère, il n’existe de moi aucun portrait. Chacun a sa toquade ; la mienne est de me refuser à toute image de ma personne.
      Je vous remercie des choses obligeantes que vous m’envoyez et vous serre cordialement la main.
 

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À Alphonse Daudet.

      [21 juin 1877].
      Mon cher Ami,
      Voulez-vous me déposer aux pieds de Mme Daudet et dire de ma part à Karl Steen que c’est le plus lyriquement aimable des critiques (je n’ose ajouter : intelligent ; mais je le pense).
      De petits articles comme celui-là consolent de bien des choses !...
      Je baise avec reconnaissance et plaisir la main qui écrit en mon honneur des lignes pareilles.
      Et vous aussi, sur les deux joues, et le splendide môme mêmement
      votre vieux solide.
 

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À sa nièce Caroline.

      Croisset, 21 juin 1877.
      Mon loulou,
      Commençons par gémir sur la chaleur, ou plutôt de chaleur ! Comme vous devez en souffrir, et que je vous plains ! Dépêche-toi d’arriver ici, ma chère fille, pour humer la verdure et te reposer.
      Hier, j’ai cuydé crever d’étouffement. Monsieur avait pris sans doute trop de moules. Elles n’étaient pas mauvaises, puisque mon nombreux domestique ne s’en est pas aperçu ; mais moi, j’ai été fortement gêné. Aujourd’hui il n’y paraît plus et je pioche Bouvard et Pécuchet. Ma médecine est esquissée. Demain je me mets aux phrases. Ça fera de quatorze à seize pages en tout ; c’est suffisant. Oh ! si ce livre n’est pas assommant, quel livre !
      Ce matin, j’ai reçu deux articles élogieux sur les Contes, un dans le XIXe siècle, et l’autre dans l’Officiel, de Mme Daudet ; de plus, une lettre de félicitations de Du Camp.
      Je me réjouis à l’idée d’embrasser mon poulot lundi, vers 5 heures, et j’attends dimanche matin un billet me confirmant cette bonne nouvelle. Voilà tout ce que j’ai à te dire, ma chère fille.
      Une seule chose me chiffonne dans votre retour à Croisset : c’est que j’ai peur que vous remettiez indéfiniment votre voyage aux eaux et que les eaux ne coulent sans vous, ce qu’il ne faut pas faire.
      La maison est prête et vous attend.
      J’ai eu la visite de Carrière, lundi, et hier j’ai passé quatre heures de suite, sans bouger, à la bonne Bibliothèque de Rouen, d’où j’ai emporté des livres que j’avale en ce moment.
      Adieu, pauvre chérie. Je t’embrasse bien fort.
      Vieux.
 

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À Léon Cladel.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Croisset, 26 juin 1877.
      Mon cher Ami,
      Je suis bien en retard avec vous. Voici mon excuse : j’ai reçu vos Bonshommes au commencement de ce mois que j’ai passé presque tout entier à Paris. Là, j’ai été assailli de courses et d’affaires... j’espérais qu’un hasard vous apprendrait ma présence et je m’attendais à vous voir.
      Je voulais vous dire le plaisir que m’a causé votre volume.
      Tity Foyssac est une création. C’est travaillé, ciselé, creusé. L’observation, chez vous, n’enlève pas la poésie ; au contraire, elle la fait ressortir. L’enterrement de votre bonhomme est une merveille. J’ai connu des vieux dans ce goût-là.
      Je ne connais pas de choses plus originales que votre Dux. L’objection que tout le monde vous fait et que je vous fais moi-même, à savoir que Baudelaire n’était pas comme ça, tombe d’elle-même, puisque vous ne nommez pas Baudelaire. Ce conte est une étude philosophique dont je ne vois l’analogie nulle part. Votre personnage principal crève les yeux, tant il a de relief et de puissance. J’aime moins la Mère Blanche, qui me paraît moins neuve. Je vous reprocherai çà et là une recherche d’archaïsme dans les mots.
      Mais vous êtes un rude écrivain, mon cher ami ! Un véritable artiste !
      Et je suis plus que jamais tout à vous.
      Votre.
 

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Au docteur Le Plé.

      [Croisset] samedi soir 4 heures [juin 1877].
      Cher Monsieur, ou plutôt cher Ami,
      Monsieur Mulot, qui vous remettra la présente, vous expliquera comme quoi il nous serait agréable et utile que vous vinssiez tantôt chez Galli pour : 1°) y être nommé membre du comité Bouilhet, et 2°) nous donner un coup d’épaule contre les difficultés qu’on nous suscite.
      En vous remerciant d’avance, une cordiale poignée de main, et tout à vous.
      Merci pour le Voltaire.
 

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