1877

 
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Juillet à septembre : lettres 1687 à 1709

À Madame Roger des Genettes.

      (fragment)
      Croisset [juillet 1877].
      [...] Ça c’est une bonne lettre ! Une véritable épître et qui m’a fait un plaisir dont je n’avais pas joui depuis longtemps. Pourquoi ne m’en envoyez-vous pas très souvent de pareilles ? Il faut prendre cette habitude, en songeant que c’est la seule distraction ou plutôt le seul événement heureux qui puisse m’arriver dans ma solitude. Je ne pense plus du tout aux Trois Contes, et Bouvard et Pécuchet avancent. J’espère, à la fin de juillet, en avoir fini avec leurs études médicales, et ce sera un joli débarras !
      J’ai peur quelquefois que ce livre-là ne soit d’un comique pitoyable, enfin raté absolument... et je me ronge ! Je me ronge ! [...]
 

   ***

 

À Madame Tennant.

      Croisset, 10 juillet 1877.
      Ma chère Gertrude, j’ai reçu cette affreuse nouvelle ; j’en suis écrasé. Comment va son pauvre père ? Je pense à vous encore plus souvent que d’habitude.
      Quand vous pourrez me donner de vos nouvelles un peu longuement, vous me ferez grand plaisir.
      Est-il décrété par le sort que nous ne nous reverrons plus et que nous ne devons plus passer quelques heures ensemble, seul à seul ? J’espère que non.
      Votre vieux dévoué, ou plutôt dévot.
      Venez à Paris cet hiver.
 

   ***

 

À Madame Tennant.

      Mercredi 23 juillet 1877.
      Je ne saurais vous dire combien votre lettre m’a ému. Caroline en a pleuré comme moi. Votre chagrin me pénètre, ma chère Gertrude. Je songe amèrement à ses pauvres parents ! Quelle atrocité du sort ! Plus que jamais vous devez serrer vos enfants sur votre coeur avec tendresse, ma chère Gertrude, ma vieille amie, "ma jeunesse" ! Que vous dire ? Je me sens écrasé en me figurant ce qui se passe dans votre maison. Et comme vous avez été forte et vaillante dans tout cela !
      Pour de pareilles douleurs, tout mot de consolation est une offense. Donnez-moi de vos nouvelles le plus souvent que vous le pourrez.
      Ce serait donc vrai ? Je vous reverrais au printemps prochain ?
      Tout à vous, du fond de l’âme.
 

   ***

 

À la princesse Mathilde.

      Samedi 27 juillet [1877].
      Princesse,
      Si je vous écrivais aussi souvent que je pense à vous, vous recevriez de moi, tous les jours, non pas une, mais plusieurs lettres. Mais j’ai peur de vous ennuyer (vous savez que je suis timide) et puis je n’ai rien à vous dire, sinon que je voudrais avoir de vos nouvelles. Enfin je m’ennuie de vous ! Voilà le vrai. Aussi j’espère vers la fin d’août, ou peut-être avant, vous faire une visite à Saint-Gratien.
      Ma vie (austère au fond) est calme et tranquille à la surface. C’est une existence de moine et d’ouvrier. Tous les jours se ressemblent, les lectures succèdent aux lectures, mon papier blanc se couvre de noir, j’éteins ma lampe au milieu de la nuit, un peu avant de dîner je fais le triton dans la rivière, et ainsi de suite.
      J’ai maintenant près de moi ma nièce, qui se livre à une peinture frénétique. Quant aux "affaires", aux exécrables affaires, elles sont longues à se remâter, par ce temps de politique surtout. Je ne doute pas d’un bon résultat final, et nous y touchons peut-être. Mais ce n’est pas encore fini et j’en suis, parfois, bien énervé et brisé. Alors, je me replonge plus furieusement dans la pauvre littérature, ma seule consolation.
      Et vous, Princesse, comment supportez-vous l’existence ? Vos bons amis sont toujours près de vous, n’est-ce pas ? Que devient le prince Napoléon ?
      Comme je ne vois personne, je ne sais guère ce qui se passe dans le monde. La Seine-Inférieure est, du reste, le département le plus calme de France et de Navarre, ou plutôt le plus engourdi. Rien ne l’émeut. Cependant on y attend avec impatience les élections, parce que l’état présent "nuit aux affaires".
      Pour me distraire, j’ai lu le procès de Mme Gras et j’en ai été presque malade. Quelle abomination ! Je n’aime pas y songer.
      Je vous baise les deux mains, aussi longuement que vous le permettez, et suis, Princesse,
      Votre vieux fidèle et dévoué.
 

   ***

 

À Madame Roger des Genettes.

      Vendredi 3 heures [août 1877].
      Votre dernière lettre m’a tellement ravi et touché que j’éprouve le besoin d’y répondre tout de suite. Et d’abord, comme vous êtes bonne de penser à ce qui m’occupe ! Je vis tant que je peux dans mes bonshommes. Au mois de septembre j’irai sur les côtes de la Basse-Normandie faire leurs excursions géologiques et archéologiques. Mon troisième chapitre (celui des sciences) sera fini, j’espère, en novembre. Alors je serai à peu près au tiers du livre.
      L’idée que je ne vous en lirai pas cet hiver me chagrine beaucoup. Quel dommage que Villenauxe ne soit pas à Croisset ou dans ses environs ! Il me semble qu’à force de vous voir et de vous soigner je vous guérirais ! Comme tout est mal arrangé dans ce monde, et qu’il fait bon en rêver de meilleurs ! Cependant je remercie la Providence pour les poésies lubriques du sieur Pinard. Ça ne m’étonne pas, rien n’étant plus immonde que les magistrats (leur obscénité géniale tient à l’habitude qu’ils ont de porter la robe). Tous ceux qui se regardent comme au-dessus du niveau humain dégringolent au-dessous.
      Voyez-vous ma joie si un de ces jours on gobait Pinard dans l’intimité du jeune Chonard ? Il ne me resterait plus qu’à m’en aller remercier Notre-Dame de Lourdes ! À ce propos, je vous recommande deux petits livres très amusants : l’Arsenal de la Dévotion et le Dossier des Pèlerinages par Paul Parfait.
      Et quand je songe que Pinard s’indignait des descriptions de la Bovary ! Quel abîme que la bêtise humaine ! Saviez-vous que Treilhard, mon juge d’instruction, fût devenu complètement gâteux ? Y aurait-il une justice divine ? D’ailleurs, tous les procès de presse, tous les empêchements à la pensée me stupéfient par leur profonde inutilité. L’expérience est là pour prouver que jamais ils n’ont servi à rien. N’importe ! On ne s’en lasse pas. La sottise naturelle est au pouvoir. Je hais frénétiquement ces idiots qui veulent écraser la muse sous les talons de leurs bottes ; d’un revers de sa plume elle leur casse la gueule et remonte au ciel. Mais ce crime-là, qui est la négation du Saint-Esprit, est le plus grand des crimes et peut-être le seul crime.
      La discorde qui fleurit dans le grand parti de l’ordre me réjouit. Quelle lutte que celle de Cassagnac et de Rouher ! Beau spectacle ! Nobles coeurs ! Et quels esprits ! Et les photographies du petit prince qu’on distribue ! Et le comte de Paris qui se livre dans son château d’Eu à des réceptions royales où s’empressent les autorités, le jeune Lizot en tête ! Et le ministère écumant contre les cabarets ! Et notre Bayard qui n’arrête pas de jurer des m… et des t… de D…, en prenant son absinthe avec d’Harcourt ! Quelle drôle d’époque, et comme elle sera amusante, plus tard, dans les livres !
      Vous me parlez de la Correspondance de Balzac. Je l’ai lue quand elle a paru et elle m’a peu enthousiasmé. L’homme y gagne, mais non l’artiste. Il s’occupait trop de ses affaires. Jamais on n’y voit une idée générale, une préoccupation en dehors de ses intérêts. Comparez ses lettres à celles de Voltaire, par exemple, ou même à celles de Diderot ! Balzac ne s’inquiète ni de l’Art, ni de la religion, ni de l’humanité, ni de la science. Lui et toujours lui, ses dettes, ses meubles, son imprimerie ! Ce qui n’empêche pas que c’était un très brave homme. Quelle vie lamentable ! Et vous savez sa fin ? Il a dit à Mme de Surville, qui a redit le mot à Mme Cornu : "Je meurs de chagrin" – du chagrin que lui causait son épouse !
 

   ***

 

À la princesse Mathilde.

      Croisset, mercredi soir [août 1877].
      Le ton de votre dernière lettre était si lamentable qu’elle m’a fait un vrai chagrin. Comment, Princesse, vous vous laissez abattre jusqu’au découragement absolu ! Pourquoi ? Qu’y a-t-il de changé dans votre position ? Qui vous menace ?
      Je voudrais être un bon prédicateur évangélique pour vous envoyer des consolations et, comme on dit vulgairement, vous "remonter le moral".
      Bref, je crois que vous vous trompez sur l’état présent des choses. Elles ne sont pas si noires ! Et puis, quand même, que pouvez-vous craindre ? Quel est le parti qui vous en veut ? Aucun. Je ne comprends pas davantage que Popelin ait des "inquiétants" sur le sort de son fils. Si les favorisés de la Providence se plaignent, que ne doivent pas dire les autres !
      Bien qu’il soit imprudent de s’offrir en exemple, je voudrais, pour votre tranquillité, ma chère Princesse, que vous eussiez un peu de mon insouciance (ou de ma résignation). La politique m’atteint maintenant, directement, dans mes intérêts, car je n’ai pas le sol, et je n’ai chance d’en avoir que si les affaires reprennent. Rien de plus incertain que mon avenir (sans compter que le présent n’est pas folâtre). N’importe ! Je n’accuse personne, et je n’en veux ni à mon époque, ni à mon pays ; une seule chose m’indigne, à savoir la bêtise, la grosse ignorance, l’aveuglement des bourgeois. Il vaut mieux en rire, après tout. Aussi, quand je pense que mon ami Pouyer-Quertier va revenir au pouvoir (s’il n’y est déjà), j’entre dans une espèce d’épanouissement de gaîté. Franchement, le nouveau "sauveur" est drôle. Le sentiment du comique est un bon soutien dans les fanges de la vie. Si je ne l’avais pas eu depuis longtemps je serais mort enragé. Tâchez de l’avoir, Princesse, et de l’orgueil aussi. Allons donc ! Mettez la tristesse à la porte !
      Pensez au sang olympien qui coule dans vos veines ! Restez déesse.
      Moi, je reste à vos pieds, comme il convient à votre vieux fidèle et dévoué.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      [Croisset], mardi, 10 heures [21 août 1877].
      Mon Caro,
      Ça, c’est gentil ! Ton télégramme daté de 6 heures et demie m’est parvenu à 9 heures et demie. Je suis content de vous savoir arrivés en bon état et j’admire ton héroïsme.
      
Hier, je me suis ennuyé à crever après ton départ ; le soir, seulement, j’ai un peu travaillé.
      Aujourd’hui, j’ai eu à déjeûner Pouchet, Pennetier et Laporte qui nous a amusés, en nous racontant la séance orageuse du Conseil général. Il a été rappelé à l’ordre par Ancel, pour une injure adressée par Lecesne ! Excuses d’Ancel, etc. C’est énorme ! Valère a fait caler le citoyen Mandron, qui l’avait traité de calomniateur, en le menaçant net de lui flanquer la main sur la figure. Cela est tout à fait d’un Valère. "L’oie" ne salue plus son collègue, et passe près de lui dédaigneusement.
      Les Trois Contes du vieillard de Cro-Magnon sont recommandés sur le catalogue d’une librairie catholique, de la maison Palmé.
      Pas d’autres nouvelles de la localité, mon loulou.
      Écris-moi à Paris. Comme tu ne dois pas être fort occupée, envoie-moi des morceaux.
      
Je vous embrasse.
      Ta vieille Nounou.
 

   ***

 

À la princesse Mathilde.

      Croisset, samedi soir [août 1877].
      Plaignez-moi, Princesse !
      La semaine dernière, j’ai passé quarante-huit heures à Paris pour mes affaires. Je voulais aller vous voir ; elles m’ont rappelé ici, immédiatement. Il me faut donc remettre ce plaisir-là à l’automne.
      Je voulais vous dire combien j’ai songé à vous en apprenant la mort de la reine de Hollande. Vous l’aimiez, et cette disparition vous fait souffrir. L’idée de votre chagrin me rend triste. Parvenus à un certain âge, quelle volonté ne faut-il pas pour résister au torrent d’amertume qui nous entoure ! C’est comme une dissolution intérieure : on sent que tout s’en va. Mais le soleil reparaît, l’âme se raffermit et l’existence continue.
      Votre amitié pour moi apprendra avec plaisir que mes soucis matériels touchent peut-être à leur fin ? Rien n’est fait encore ; mais j’ai grand espoir.
      Dans ma solitude, dieu merci, je n’entends pas discourir de politique. N’importe ! Je redoute les élections qui nous seront fournies par les idées secrètes du maréchal. Mais a-t-il des idées ? Que veut-il ? Les conservateurs que je connais deviennent rouges. Voilà, jusqu’à présent, le résultat.
      Pour en écarter mon esprit, je travaille plus furieusement que jamais à mon interminable et rude bouquin. Puisse-t-il vous plaire, il me plaira.
      Adieu, Princesse, ou plutôt ma chère Princesse, car je suis, en vous baisant les mains,
      Votre vieux et fidèle affectionné.
 

   ***

 

À la princesse Mathilde.

      Lundi soir [août 1877].
      Princesse,
      Je compte toujours vous faire vers la fin de ce mois une bonne visite à Saint-Gratien, à ce cher Saint-Gratien !
      Mais d’ici là, j’irai à Dieppe où j’espère voir le prince.
      Puis, je me livrerai à différentes excursions aux environs et je reposerai un peu ma pauvre cervelle, qui a violemment travaillé depuis plusieurs mois. À quoi passer la vie si l’on ne travaille pas ! Pour la tolérer, la vie, il faut l’escamoter. Telle est ma morale, hélas ! Et je la mets en pratique, ce qui prouve ma bonne foi et ma résignation.
      À quoi passez-vous vos journées, Princesse ? Je vous conseille de vous faire lire deux volumes de mon ami Tourgueneff : l’un a pour titre l’Abandonnée et l’autre Les Eaux Printanières. Je trouve cela énorme et je crois que vous serez de mon avis.
      Quel bel été ! Et quels beaux clairs de lune ! Comme on doit être bien chez vous ! Le calme de la nature, en même temps qu’il apaise, humilie, ne trouvez-vous pas ? Comme nous sommes faibles et agités vis-à-vis des choses, qui sont fortes et immuables ! Plus je vais et plus je me convaincs de l’insignifiance de tout et de moi en particulier.
      C’est pourquoi je tâche de songer à mon moi le moins possible, ce qui est difficile pour un solitaire.
      Mais dans les moments de rêverie, et ils sont fréquents quoi que je fasse, savez-vous sur quoi, sur qui ma pensée revient et s’arrête avec le plus de charme et d’attendrissement ? Sur vous, Princesse.
      Je n’ai pas autre chose à vous dire, et puisque je suis à vos pieds,
      Vôtre.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Saint-Gratien, mercredi [29 août 1877].
      Mon loulou,
      Tu es une femme héroïque. Ton départ de Croisset, malgré la migraine, peut faire partie des "beautés de l’histoire de France !" Je crois du reste t’avoir exprimé mon admiration dans ma dernière lettre de Croisset, en réponse à ton télégramme dont je te remercie derechef.
      Ici, chez la bonne Princesse, je me repose profondément, car je ne fais rien, absolument rien ! Je me couche tôt pour me lever tard, et dans l’après-midi je pique de forts chiens sur mon divan. Je lis çà et là un livre pour me distraire, ce qui me fait oublier momentanément Bouvard et Pécuchet. Puis, à 4 heures, on fait un tour de promenade, en voiture ou en bateau. Mes compagnons sont les mêmes que d’habitude.
      J’ai déjeuné samedi avec le Moscove. Nous nous reverrons vendredi. Le jeune Guy, mon disciple, est en Suisse. Pourquoi ? Je l’ignore.
      Je ne vois absolument rien à te dire, ma pauvre fille, car je me sens stupide. Après ton départ je me suis ennuyé à crever, tant je regrettais ta gentille compagnie, et il me tardait d’être parti, n’ayant plus rien à faire [...]
      Ici il a fait depuis deux jours des chaleurs excessives et des clairs de lune admirables, bien qu’ils ne valent pas ceux qui brillent sur la rivière au vieux Croisset. Croirais-tu qu’il me tarde d’y être revenu et de revoir et d’embrasser ma chère Caro ?
      Ton vieux vieillard de Cro-Magnon.
      Qu’Ernest se surbaigne ! Et qu’il n’escamote pas de saison. Je désapprouve les 21 bains.
      – 30 est le chiffre.
 

   ***

 

À Maurice Sand.

      [Saint-Gratien], mercredi 29 août [1877].
      Je vous remercie de votre bon souvenir, mon cher Maurice. L’hiver prochain, vous serez à Passy, je l’espère, et nous pourrons tailler de temps à autre une forte bavette. Je compte même me faire contempler à votre table par celui de vos amis dont je suis "l’idole" !
      Vous me parlez de votre chère et illustre maman ! Après vous, je ne crois pas que quelqu’un puisse y penser plus que moi ! Comme je la regrette ! Comme j’en ai besoin.
      J’avais commencé Un Coeur simple à son intention exclusive, uniquement pour lui plaire. Elle est morte, comme j’étais au milieu de mon oeuvre.
      Il en est ainsi de tous nos rêves.
      Je continue à ne pas me divertir dans l’existence. Pour en oublier le poids, je travaille le plus frénétiquement qu’il m’est possible.
      Ce qui me soutient, c’est l’indignation que me procure la bêtise du Bourgeois ! Résumée actuellement par le grand parti de l’Ordre, elle arrive à un degré vertigineux ! A-t-il existé, dans l’histoire, quelque chose de plus inepte que le 16 mai ? Où se trouve un idiot comparable au Bayard des temps modernes ?
      Je suis à Paris, ou plutôt à Saint-Gratien, depuis trois jours ; après-demain je quitte la Princesse, et dans une quinzaine je ferai un petit voyage en Basse-Normandie, pour cause de littérature. Quand nous nous verrons, je vous parlerai longuement, si cela vous intéresse, du terrible bouquin que je suis en train de confectionner. J’en ai encore pour trois ou quatre ans, pas moins !
      Ne me laissez pas si longtemps sans m’envoyer de vos nouvelles. Donnez pour moi un long regard au petit coin de terre sacré !...
      Amitiés à votre chère femme, embrassez les chères petites.
      Et tout à vous, mon bon Maurice.
      Votre vieux.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Saint-Gratien, dimanche [2 septembre 1877].
      Ta lettre du 29 est bien gentille, mon loulou. J’y vois avec plaisir que tu deviens une amazone ! Mais prends garde de te fatiguer. Tu sais que l’exercice du cheval t’a été nuisible autrefois. Tu ne me parles pas de la santé d’Ernest ; comment se trouve-t-il ? Il faut qu’il reprenne des forces et se retape complètement, afin d’être vaillant au mois d’octobre et d’en finir ! Je le blâme de ne pas avoir abordé M. Sénard. Il aurait te présenter à lui, puisque tu es liée avec ses petites-filles et avec un de ses gendres. Cet excès de timidité peut passer pour de l’impolitesse ou tout au moins de la froideur. S’il en est temps encore, réparez cette faute.
      Je me suis présenté vendredi chez la pauvre mère Heuzey qui m’avait écrit un mot de faire part à Croisset. Mais elle était à Paris et je n’ai pu la voir, par conséquent. On m’a dit qu’elle partait pour Rouen lundi ou mardi ; je vais lui écrire.
      Je ne m’amuse pas du tout à Saint-Gratien, mais pas du tout ! La cause en est peut-être à la politique, ou plutôt à mon humeur insociable. Au fond, elle m’afflige, car j’en souffre moi-même plus que personne. Je ne suis plus bon à rien, du moment qu’on me sort de mon cabinet !
      Mercredi, j’espérais faire un vrai dîner avec le bon Tourgueneff. Mais il m’a manqué de parole, étant retenu par la goutte. Et aujourd’hui dimanche, même histoire.
      Et puis, je m’ennuie de ma pauvre fille, d’une manière sénile. Il me tarde d’avoir fait le voyage de Bouvard et Pécuchet et d’être réinstallé à la pioche, en surveillant l’atelier de madame.
      Adieu, pauvre chérie, je t’embrasse bien fort.
      Ton vieil oncle.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      [Paris], jeudi, [6 septembre 1877].
      Mon pauvre Chat,
      Je suis bien content du ton de ta dernière lettre (celle de mardi), que je viens de lire en rentrant de Saint-Gratien. J’y retournerai peut-être, mais je n’y coucherai plus. Est-ce moi qui deviens insociable, ou les autres qui bêtifient ? Je n’en sais rien. Mais la société du "Monde", actuellement, m’est intolérable ! L’absence de toute justice m’exaspère ! Et puis le défaut de goût ! Le manque de lettres et d’esprit scientifique !
      Mon intention est de partir d’ici à la fin de la semaine prochaine, de dimanche en huit. Aussitôt rentré à Croisset, j’en repartirai pour les régions visitées par Bouvard et Pécuchet. Déjà je voudrais en être revenu, re-installé à ma table, et en train d’écrire. Voilà le vrai. Charpentier, que je n’ai pas encore vu, se propose (je le sais par un de ses commis) de faire un nouveau tirage des Trois Contes, et de Saint Antoine ! Ce qui me flatte davantage.
      Puisque tu te livres à la littérature légère jusqu’au point de lire du Féval, je te recommande les Amours de Philippe, par Octave Feuillet. Lis cela ! Afin que je puisse rugir avec toi ! Voilà un livre distingué. Tout s’y trouve, c’est "charmant".
      La mort du père Thiers m’embête. J’ai peur qu’un grand nombre de bourgeois, par peur de Gambetta, ne votent pour cet idiot de maréchal. M. le préfet de la Seine-Inférieure, notre divin Limbourg, a empêché au Havre une conférence sur "la Configuration géologique de la terre !" et on veut que je ne sois pas toujours indigné... !
      J’ai vu le jeune Guy, retour de Suisse. Les eaux de Louèche lui ont fait du bien au "système pileux".
      Mme Régnier me demande, dans une lettre, de lui faire une préface pour le roman d’elle, que va imprimer Charpentier. Je déclinerai cet honneur. Tant pis si elle se fâche. Ces espèces de recommandations au public puent le Dumas ! Merci. Elle devrait assez me connaître pour s’épargner cette requête... Elle me charge de te rappeler ta promesse, avec force compliments pour M. et Mme Commanville.
      Nouvelle scie qu’on me fait pour l’Académie française ! Cette fois, elle vient d’Augier ! Pas si bête, moi, j’ai "des principes".
      Adieu, pauvre chère fille. Continue à te promener et à te bien porter.
      Ta vieille Nounou.
 

   ***

 

À Madame Régnier.

      Paris, 7 septembre 1877.
      Ma chère confrère,
      En arrivant de Saint-Gratien, je trouve votre lettre qui m’est renvoyée de Croisset. Nous en causerons tout à l’heure. Et d’abord, merci de m’avoir donné de vos nouvelles et de tout ce que vous me dites d’affectueux pour ma nièce. Elle est maintenant aux Eaux-Bonnes avec son mari. Je lui transmettrai votre commission. Je ne la verrai pas avant un grand mois ; puis, à peine revenu à Croisset, dans cinq ou six jours, j’en repartirai pour la Basse-Normandie.
      Quand votre pièce sera-t-elle jouée ? Quelles misères vous a-t-on faites ? Ah ! le théâtre ! Je le connais ! J’en ai assez et n’y retourne plus. À propos, savez-vous que j’ai enfin obtenu pour notre ami Bouilhet une place superbe ? Ce petit monument sera adossé au mur de la nouvelle Bibliothèque que l’on construit maintenant, et de cette façon ne pourra être déplacé quoi qu’il advienne.
      J’arrive à vous, chère confrère, et vous voyez un homme désolé, c’est-à-dire que je vous refuse carrément tout ce que vous me demandez ; pas la dédicace, bien entendu : au contraire, je vous en remercie. Mais quant à vous écrire une introduction ou une lettre servant de préface, voici mes raisons pour vous répondre non. 1° Je me fâcherais absolument avec beaucoup d’amis, auxquels je n’ai point accordé cette faveur. Cet hiver Renard et Toudouze l’ont en vain implorée. Voilà les premiers noms qui me reviennent, mais la liste de ceux-là est longue. 2° Ces procédés de grand homme, cette manière de recommander un livre au public, ce genre Dumas enfin, m’exaspère, me dégoûte. 3° La chose est parfaitement inutile et ne fait pas vendre un exemplaire de plus, le bon lecteur sachant parfaitement à quoi s’en tenir sur ces actes de complaisance qui, d’avance, déprécient le livre ; car l’éditeur a l’air d’en douter puisqu’il a recours à un étranger pour en faire l’éloge. Charpentier se passera parfaitement de ce vieux truc, soyez-en sûre.
      Ai-je mon pardon ? Maintenant que je vous ai traitée en homme, je vous baise les mains comme il sied à la belle dame que vous êtes.
      Votre rustique mais dévoué confrère.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      [Paris], mardi, 11 heures [11 septembre 1877].
      Mon loulou,
      [...] Mlle Caroline Espinasse (surnommée Coco) m’a bien chargé de te dire que : elle comptait te voir quand tu repasserais en chemin de fer. Une station (je ne sais pas laquelle) est tout près de sa maison. Elle veut venir pour te dire bonjour. Voici son adresse : château de Ruat, le Teich (Gironde). C’est voisin d’Arcachon. [...]
      Si tu reviens seule à Croisset, la rentrée ne sera pas drôle ; je le sais par expérience. Il faudra te ruer sur la peinture.
      J’ai vu l’enterrement de Thiers. C’était quelque chose d’inouï et de splendide ! Un million d’hommes sous la pluie, tête nue ! De temps à autre on criait : "vive la République", puis "chut ! chut !" pour n’amener aucune provocation. On était très recueilli et très religieux. La moitié des boutiques fermées. Le coeur m’a battu fortement et plusieurs personnes comme moi étaient fort pâles. Il faut avoir vu cela pour s’en faire une idée. Nous en recauserons. Le philosophe Baudry est devenu énergumène. Il voudrait exiler Limbourg en Californie, avec un Rabelais et un manuel de géologie, pour avoir interdit les conférences de Mm Réville et Siegfried. Les gens autrefois les plus modérés sont maintenant les plus furieux. Généralement on est suffoqué par la bêtise de Mac-Mahon. Je regrette que tu n’aies pas lu les journaux de la semaine dernière. Ils étaient curieux...
      Le Bien Public nous sera envoyé à Croisset.
      Pourquoi hâtez-vous votre retour ? Jouissez de vos vacances. Tâche de rester quelque temps à Arcachon ; l’air de la mer te fera du bien, ma pauvre fille.
      Je te bécote fortement.
      Vieux.
 

   ***

 

À Gustave Toudouze.

      ]Paris, 13 ? Septembre 1877.]
      Mon cher Ami,
      Voici le titre du livre en question :
      De Alcoolismo chronico, par Magnus Hus.
      Il est traduit en grande partie par le docteur Morel dans son ouvrage Des dégénérescences de l’espèce humaine.
      
Quand Zola faisait l’Assommoir, G. Pouchet lui a indiqué plusieurs livres sur l’alcoolisme.
      Je vous engage à consulter le nouveau dictionnaire de médecine de Dechambre.
      L’ami qui m’avait parlé des crânes friables est le docteur Larrey. Ces crânes lui avaient été envoyés d’Afrique par un de ses élèves. Il les a montrés à l’Académie de médecine. En quelle année ? Je ne sais plus. Mais si vous aviez besoin de plus de renseignements, je pourrais vous adresser à Larrey, qui demeure rue de Lille, 7... Vous pouvez d’ailleurs vous présenter de vous-même. C’est un charmant homme qui vous recevra très bien.
      Je savais que vous étiez élevé à la dignité d’ancêtre. J’ai dû vous envoyer ma carte !
      Bonne pioche et bonne santé, mon cher ami. À l’hiver prochain.
      Votre lettre m’a été renvoyée de Croisset, où je retourne après-demain.
      Tout à vous.
 

   ***

 

À la princesse Mathilde.

      Croisset, lundi [16 septembre 1877].
      Princesse,
      Je ne veux pas me mettre en route pour la Basse-Normandie sans vous envoyer un petit bonjour et un grand merci pour la bonne semaine passée à Saint-Gratien.
      J’étais encore à Paris quand a eu lieu l’enterrement du père Thiers. C’était bien curieux, voilà tout ce que j’en peux dire. Quand les choses sont sur le point de périr, elles se résument et s’incarnent. Le plus grand des bourgeois était cet homme-là. Ce Titan des Prud’hommes disparu, que va devenir ce qu’il représentait ?
      J’ai su par Charpentier que Goncourt était revenu à Auteuil, et en bon état. Mme J. Primoli doit avoir reçu un exemplaire des Trois Contes. Du moins, j’ai donné l’ordre de lui en envoyer un. Est-il vrai que le prince Napoléon se démet de sa candidature ? J’en serais fâché ; un homme de sa valeur (et de son éloquence) doit être à la chambre. Quelle injure que de lui comparer Haussmann !
      Donnez-moi de temps à autre de vos nouvelles et croyez, Princesse, à toute l’affection de votre vieux fidèle qui vous baise les deux mains.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Croisset, lundi soir, 10 heures, 17 septembre 1877.
      Mon loulou,
      Me voilà revenu depuis tantôt, à 4 heures. Demain j’attends Laporte qui m’apportera son travail ; il dînera et couchera ici. Puis après-demain, mercredi, nous filerons vers Séez. Quand serai-je revenu ? Je n’en sais rien au juste. Car je voudrais cette fois en finir avec mes excursions de Bouvard et Pécuchet, et n’être pas obligé de retourner dans leur pays.
      Écris-moi à Caen, poste restante.
      Mon retour ici n’a pas été si amer que les autres fois ? Pourquoi ?
      J’ai trouvé tout en bon état, Julio très propre. Son nouveau collier le rend superbe. La jeune Clémence m’avait (par mes ordres) préparé ung bain qui m’a fait grand bien.
      Comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, ma pauvre fille ! Et peut-être allons-nous être encore une quinzaine ! Il me semble que ton voyage t’a fait du bien. La migraine qui t’avait prise au départ des Eaux-Bonnes n’a donc pas eu de suite ? Car tu n’en parles pas dans ta lettre de samedi.
      Je suis curieux de savoir ce qui résultera de l’incendie de la scierie Le Mire, relativement aux affaires. Pour le moment, c’est bon ; mais par la suite ? Problème. Espérons que d’ici à ce qu’elle soit réédifiée, celle de la rue de l’Entrepôt marchera !
      Puisque tu lis de la littérature légère, je te recommande premièrement de te repaître des Amours de Philippe, par Octave Feuillet. Je mettrai le volume dans ta chambre.
      Mais ma plus grande recommandation est de te livrer, dès ton retour, à une peinture frénétique. L’Art avant tout, mon bibi, l’Art avant tout.
      D’après mon calcul, vous devez arriver à Paris demain soir. Cette lettre vous y souhaitera la bienvenue.
      Adieu, pauvre chère fille, ta Nounou t’embrasse tendrement et va se coucher.
 

   ***

 

À Madame Roger des Genettes.

      Croisset, [18 septembre 1877].
      Je veux vous dire bonjour (c’est-à-dire vous donner un baiser sur les deux mains, sur les deux joues et sur le front) avant de partir vers les lieux qui vous ont vue naître ; car demain je prends mon vol, pour Bouvard et Pécuchet, vers Séez ; ce sera ma première étape, et je passerai par Argentan qui est un peu aussi ma patrie, puisque mon arrière-grand-père, M. Fleuriot (le compagnon de La Rochejacquelin), était de ce pays-là. Et dire que je ne me suis pas servi de cette parenté pour "faire" ma tête dans le noble faubourg ! Je suis plus fier de mon aïeule la sauvagesse, une Natchez ou une Iroquoise (je ne sais).
      Eh bien ! Moi aussi j’ai vu les funérailles du père Thiers, et je vous assure que c’était splendide ! Cette manifestation réellement nationale m’a empoigné. Je n’aimais pas ce roi des Prud’hommes ; n’importe ! Comparé aux autres qui l’entouraient, c’est un géant ; et puis il avait une rare vertu : le patriotisme. Personne n’a résumé comme lui la France. De là l’immense effet de sa mort.
      Savourez-vous le voyage méridional de notre Bayard ? Est-ce grotesque ? Quel four ! Ce guerrier, illustre par la pile gigantesque qu’il a reçue, comme d’autres le sont par leurs victoires, est-ce assez drôle ?
      J’ai vu, dans la capitale, que les modérés sont enragés ; l’Ordre moral en effet atteint au délire de la stupidité. Exemple : le procès Gambetta. Au Havre, on a interdit une conférence sur la géologie ! Et à Dieppe une autre sur Rabelais ! Ce sont là des crimes ! Or, je souhaite à mon préfet Limbourg vingt-cinq ans de Calédonie pour y étudier la formation de la terre et la littérature française.
      Jamais l’attente d’un événement politique ne m’a autant troublé que celle des élections. La question est des plus graves et pas si claire qu’on croit.
      Je vous supplie de lire les Amours de Philippe, par Octave Feuillet, afin que nous puissions rugir ensemble. Comme la critique est douce pour ceux-là, et qu’il fait bon, dans ce monde, être médiocre !
      Non, je ne connais pas la "drôlerie" de Jules de Goncourt. Où cela se trouve-t-il ?
      Le ton de votre dernière est triste, ma chère correspondante. Vous sentez-vous plus mal ? Est-ce que vraiment vous ne reviendrez plus l’hiver à Paris ?
      Tâchez que dans une quinzaine j’aie une bonne lettre, c’est-à-dire très longue.
      P. – S. – Si vous pouviez me donner des renseignements sur le duc d’Angoulême, vous me rendriez un grand service. Mes bonshommes écrivent son histoire ! Joli sujet !
 

   ***

 

À la princesse Mathilde.

      Croisset, vendredi [septembre 1877].
      Princesse,
      Votre bonne lettre (tout ce qui vient de vous est bon) m’attendait ici, quand je suis arrivé hier au soir, et la première chose que j’ai faite a été de la lire. De cette manière, l’amertume du retour a été adoucie.
      Pendant près de trois semaines, je me suis trimballé dans toute espèce de carriole par les chemins de la Basse-Normandie. Il y faisait beau, mais très froid.
      Maintenant, il va falloir se remettre à la pioche, ce qui n’est jamais gai.
      Partout j’ai trouvé "nos campagnes" exaspérées contre le maréchal. C’est du reste à en perdre la tête. Dans certains pays on ne trouve aucun journal, et à la gare de Domfront on crie "Le mot d’ordre" et les autres feuilles de même couleur !
      Quel gâchis !
      À Falaise, j’ai rencontré Mme. Lepic qui m’a enlevé (à mon âge, c’est flatteur) jusqu’à Rabodanges, où j’ai passé vingt-quatre heures.
      Dans un petit village aux environs de Caen et qui s’appelle Allemagne, j’ai fait une découverte, celle d’un tombeau portant cette inscription : "À Rose Hesnard, souvenir à la compagne du proscrit. L. P. B. 1852. "
      Il paraît que le prince Bonaparte vient tous les ans y faire une visite. Voilà, du moins, ce que m’a dit mon cocher de louage. Saviez-vous cette histoire-là, peu mienne du reste ? Goncourt ne me donne jamais de ses nouvelles. Je sais seulement par Charpentier, notre éditeur, qu’il lui propose pour le jour de l’an une Marie-Antoinette, édition de luxe.
      Moi, je suis comme vous, Princesse, je suis tanné de Marie-Antoinette ; on en a assez parlé. À propos de personnages historiques, ne croyez pas, je vous prie, que j’aie pleuré le père Thiers. Mon amour du style s’y oppose. C’était le roi des Prud’hommes. Mais, comparé aux autres Prud’hommes, quelle supériorité ! Nous en avons et en aurons de pires !
      Jamais la maudite politique ne m’a tourmenté comme maintenant ! Quand serons-nous tranquilles !
      Je vous baise les deux mains longuement et suis, chère Princesse, en monarchie, république ou empire,
      Votre vieux fidèle.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Bayeux, lundi matin, 24 septembre 1877.
      Te voilà donc rentrée dans le vieux logis, pauvre loulou ! Y es-tu rentrée seule ? Comment t’y trouves-tu ? Dis-moi tout cela dans une lettre que tu m’adresseras à Falaise pour mercredi ou jeudi ; il faut, à mon avis, que les esquisses de Fortin et de la Judith soient avancées ! Je compte être revenu dans huit ou dix jours, peut-être avant.
      Nous nous levons à 6 heures du matin (sic) et nous nous couchons à 9 heures du soir. Toute la journée se passe en courses, la plupart en petites voitures découvertes où le froid nous coupe le museau. Hier, au bord de la mer, c’était insoutenable. Nous avons passé quatre jours à Caen et dans les environs. Le soir, nous sommes arrivés ici par une forte pluie. Nous nous portons très bien et ne perdons pas notre temps. La seule débauche de la table est celle du poisson et des huîtres.
      Laporte est "aux petits soins" : quel bon garçon ! Son activité brûlante me talonne pour que je finisse ici ma courte épître. Je te raconterai mon voyage plus longuement. Tu as su sans doute nos tribulations du départ. Aujourd’hui je vais tâcher de découvrir cette bonne Fanny. Demain nous nous mettrons à la recherche de l’emplacement du veau d’or.
 

   ***

 

À Guy de Maupassant.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Mardi, 25 septembre 1877.
      Mon Bon,
      Ne vous dérangez pas samedi prochain pour venir à Croisset comme vous me l’aviez promis, parce que, ce jour-là, je ne serai pas revenu dans mes lares. Mon excursion durera encore une huitaine.
      Je ne serai pas à Paris avant le jour de l’an au plus tôt. Donc, d’ici-là (et quand il vous plaira), venez passer trente-six heures chez
      Votre.
      (Bayeux, mardi)
      Mon compagnon Laporte vous fait des m’amours... et vous trouve bien ingrat ! Lui qui vous a envoyé, par mon canal, un si joli portrait.
      Tendresses à la chère maman.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Falaise, samedi matin [29 septembre 1877].
      Oui, mon loulou, j’ai reçu tes deux lettres adressées à Caen, et ce matin la troisième, datée de mercredi.
      Mon bon compagnon m’a quitté avant-hier, devant être à Rouen aujourd’hui, à 1 heure, pour coopérer, comme conseiller général, à la confection des listes de prix. Son absence lui aurait coûté 500 francs d’amende.
      Donc je suis seul, pour la fin de mon voyage. Hier j’ai revu avec ravissement (le mot n’est pas trop fort), Domfront et ses environs. Aujourd’hui je vais me promener en voiture aux alentours de Falaise. C’est là le pays de Bouvard et Pécuchet. Demain sera sans doute consacré à la même occupation. Puis j’irai à Séez, à Laigle et à la Trappe. Je t’assure que je ne perds pas mon temps ! Monsieur est toujours levé drès 7 heures et se trimbale toute la journée en prenant des notes. J’ai vu des choses qui me serviront beaucoup. Bref, ça va bien, j’ai bonne maine (= mine) et un appétit qui effrayait Valère ! Mon seul accident a été le bris de mon lorgnon.
      J’ai vu Fanny qui m’a reçu avec une émotion de joie manifeste. Monsieur et Madame nous ont même invités à dîner. Elle a poussé des cris et des soupirs et n’en revenait pas d’étonnement ! à plus tard les détails.
      J’avais l’intention d’aller à Rabodanges, mais c’est trop loin, et ce serait une journée de perdue.
      Sans doute je serai revenu au bon vieux Croisset et près de la chère nièce, mercredi ou jeudi. Il m’est difficile de rien préciser, mais tu seras avertie. Monsieur, en rentrant, aura besoin de prendre ung bain.
      Bonne pioche picturale, mon pauvre chat. Bonne santé et bonne humeur. Il me tarde de te revoir.
      Ton vieillard de Cro-Magnon.
 

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