1877

 
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Octobre à décembre : lettres 1710 à 1725

À Émile Zola.

      Croisset près Rouen. Vendredi 5 octobre [1877].
      Mon cher Ami,
      Votre bonne lettre du 17 septembre m’a attendu ici quelques jours, puis m’a été renvoyée à Caen. Je n’ai pas eu une minute pour y répondre, tant je me trimbalais avec activité par les chemins et grèves de la Basse-Normandie. Me voilà revenu depuis hier au soir. Il s’agit maintenant de se mettre à la pioche, chose embêtante et difficile. J’ai vu dans cette petite excursion tout ce que j’avais à voir, et n’ai plus de prétexte pour ne pas écrire. Mon chapitre sur les sciences sera terminé dans un mois, et j’espère être bien avancé dans le suivant (celui de l’archéologie et de l’histoire) quand je partirai pour Paris. Ce sera, je pense, vers le jour de l’an.
      Ce sacré bouquin me fait vivre dans le tremblement. Il n’aura de signification que par son ensemble. Aucun morceau, rien de brillant, et toujours la même situation, dont il faut varier les aspects. J’ai peur que ce ne soit embêtant à crever. Il me faut une rude patience, je vous en réponds, car je ne peux en être quitte avant trois ans ! Mais dans cinq ou six mois le plus difficile sera fait.
      J’ai su, par Charpentier, les résultats de votre goinfrerie, mon bon, et j’en ai envié la cause. Êtes-vous heureux d’avoir passé un été au soleil ! Sur nos bords "l’astre du jour" s’est rarement montré. Présentement il fait même un froid de chien.
      La politique devient de plus en plus abrutissante. Généralement on est exaspéré par l’Ordre moral. Les anciens modérés sont les plus violents. Le Bayard des temps modernes, cet homme illustre par les piles qu’il a reçues, est "l’objet de la réprobation universelle" ; à Laigle (Orne), où j’étais avant-hier, on a couvert de m... les affiches de ses candidats. Tout cela est drôle, mais embêtant. Car les élections ne décideront rien, j’en ai peur. Le plus comique, c’est que les bonapartistes gueulent comme des ânes contre Mac-Mahon. C’est l’histoire de Robert-Macaire et du baron de Wormspire : chacun veut f... l’autre dedans.
      En fait de grotesque, j’ai vu quelque chose de réussi, c’est la Grande-Trappe. Cela m’a semblé tellement beau que je la collerai dans un papier.
      Tourgueneff est occupé par le mariage de Mlle Viardot.
      Goncourt (dont j’ai des nouvelles par la Princesse Mathilde) est absorbé par son amour des japonaiseries et prépare son édition de Marie-Antoinette. Charpentier m’a promis d’en faire une, de luxe, de Saint Julien pour le jour de l’an. Aucune révélation de Daudet ; j’ai lu quelques feuilletons de son Nabab qui m’ont plu, mais j’attends pour en parler que je connaisse l’ensemble. Le jeune de Maupassant a passé un mois aux eaux de Louèche et a souillé l’Helvétie par ses obscénités.
      J’en ai découvert beaucoup d’inscrites et de gravées dans les départements de l’Orne et du Calvados. Il y en a jusque dans la pissotière de la cathédrale de Bayeux ! ! ! C’est l’oeuvre de messieurs les chantres ou des enfants de choeur.
      Vous ne me dites pas qui arrange l’Assommoir pour le théâtre. Et la Feuille de Rose, que devient-elle ? Quand la verra-t-on ?
      Un journal annonce que Daudet fait de son Jack une pièce qui sera jouée cet hiver.
      Je vous recommande les Amours de Philippe, par Octave Feuillet. C’est au-dessous du néant. Mais c’est bien "grand monde" ! Est-ce bête ! et faux ! et usé !
      J’ai été voir Yves Guyot dans sa prison et j’ai assisté aux funérailles du père Thiers, spectacle extraordinaire.
      Adieu, mon vieux solide ; bonne pioche, bonne santé et bonne humeur. Tous mes meilleurs souvenirs à Mme Zola ; et à vous, avec une poignée de main à vous décrocher l’épaule. Votre.
 

   ***

 

À Edmond de Goncourt.

      Croisset, mardi [9 octobre 1877].
      [...] Me voilà revenu dans ma cabane depuis mercredi, et il me semble que je vais piocher, malgré l’abrutissement de la politique.
      Quoique sceptique en cette matière, je trouve que c’est trop fort ! L’Ordre moral (en province du moins) arrive à des degrés fantastiques d’ineptie. Notre préfet interdit les conférences sur Rabelais et sur la géologie ! Pourquoi ? "Nos populations" (style du Journal de Rouen) sont sourdement exaspérées. Mais le plus beau, c’est le père Baudry (de l’Institut). Je l’ai trouvé au paroxysme de la fureur mac-mahonnienne (textuel). Voilà ce qu’on a fait des modérés. La bêtise humaine actuellement m’écrase si fort que je me fais l’effet d’une mouche ayant sur le dos l’Himalaya. N’importe ! Je tâcherai de vomir mon venin dans mon livre. Cet espoir me soulage.
      Dans toutes les gares où je me suis trouvé j’ai vu vos oeuvres au premier plan, ainsi que celles de Zola.
      Je suis bien curieux de votre travail sur la politique de Louis XV. C’est un des coins les moins connus de l’histoire de France. Mais je ne vois pas comment vous emboîtez cela dans les monographies sur les dames de l’époque.
      Et cette histoire d’un clown, ou plutôt ce roman sur les clowns ? Y pensez-vous ?
      D’après le ton de votre lettre, vous me semblez en bon état. Tourgueneff m’a l’air embêté, je ne sais pourquoi. Cependant il se porte bien actuellement.
      Je compte être revenu à Paris vers le jour de l’an, alors nous reprendrons nos dimanches et nos dîners philosophiques, dont le besoin se fait sentir.
      D’ici là je vous embrasse. Donnez-moi de vos nouvelles de temps à autre. Bonne pioche et belle humeur, si c’est possible. Tout à vous.
 

   ***

 

À Émile Zola.

      Croisset, mardi [octobre 1877].
      Mais, mon cher ami, vous avez dû, il y a deux ou trois jours, recevoir une lettre de moi ! La mienne a croisé la vôtre.
      Votre inquiétude à mon endroit m’a fait plaisir. Je n’en avais pas besoin pour savoir que vous m’aimez. N’importe !
      Il me semble que je vais piocher, malgré l’abrutissement de la politique.
      Mes compliments sur votre feuilleton de dimanche dernier. C’est ça.
      
Je crois être à Paris vers le jour de l’an. Tout à vous.
      Votre vieux.
      J’ai reçu une lettre de Goncourt, il travaille les putains de Louis XV. Le bon Tourgueneff, d’après son dernier billet, me semble mélancolieux bien qu’il soit en bon état physique.
      P. -S. Merde pour l’Ordre moral !
 

   ***

 

À la princesse Mathilde.

      Lundi [octobre 1877].
      Comme voilà longtemps que je n’ai eu de vos nouvelles, Princesse ! Où êtes-vous, à Saint-Gratien ou à Paris ? Il m’ennuie démesurément de ne pas entendre parler de votre personne, et j’ai bien envie de vous voir. Aussi, je compte les jours qui me séparent du moment où je me présenterai rue de Berri.
      Ce sera, je pense, à la fin de décembre, pour vous souhaiter la bonne année.
      Sauf une excursion de trois semaines en Basse-Normandie, je n’ai pas bougé de ma cabane depuis le commencement de septembre et je n’ai eu aucune visite. Mon abominable livre (qui me demandera encore trois ans pour le moins) m’occupe exclusivement. Pour supporter l’existence, il faut bien avoir une marotte et croire qu’elle est sérieuse !
      Eh bien ! le suffrage universel (jolie invention) en a fait de belles ! Je regrette que le prince Napoléon n’ait pas été nommé. L’échec de Raoul-Duval m’a également contrarié.
      Notre pauvre Giraud doit être bien triste et son chagrin a dû vous affliger, vous qui aimez vos amis, chose rare. Dites-lui, je vous prie, que je pense à lui beaucoup. Se fera-t-il à son veuvage, à la rupture d’une si vieille habitude ? Je ne lis rien du tout (en dehors de mon travail). Je ne vois personne, je ne sais pas ce qui se passe dans le monde.
      L’automne, qui a été ici splendide, m’a donné des envies folles de me promener dans les bois. J’ai résisté à cette fantaisie, parce que j’ai remarqué que je suis plus mélancolique après toute distraction. Mais vous, Princesse, qui êtes une personne saine, vous avez dû faire de jolies courses aux environs du cher Saint-Gratien, des courses en voiture, avec le joli petit chapeau à plumes qui tremblent au vent ! Quels étaient vos compagnons ? J’ai reçu dernièrement une très aimable lettre de M. Joseph Primoli, pour me remercier de mes Trois Contes. Quel dommage qu’il habite Rome ! Il devrait vivre avec nous à Paris.
      N’oubliez pas votre vieux fidèle, qui vous baise les deux mains, aussi longuement que vous le permettez.
      Mes bons souvenirs à Mlle Marie et à Popelin.
 

   ***

 

À Guy de Maupassant.

      Croisset, 5 novembre 1877.
      Mon cher Ami,
      Vos renseignements sont parfaits. Je comprends toute la côte entre le cap d’Antifer et Étretat, comme si je la voyais. Mais c’est trop compliqué. Il me faut quelque chose de plus simple, autrement ce seraient des explications à n’en plus finir. Songez que tout ce passage de mon livre ne doit pas avoir plus de trois pages, dont deux au moins pour le dialogue et la psychologie.
      Voici mon plan, que je ne puis changer. Il faut que la nature s’y prête (le difficile est de ne pas être en opposition avec elle, de ne pas révolter ceux qui auront vu les lieux). Débarqués au Havre, on leur dit qu’ils ne peuvent voir le dessous de la Hève, à cause des éboulements. Alors perplexité de mes bonshommes. Mais il y a de belles falaises plus loin. Ils s’y rendent. Une falaise très haute, solide. Ici le dialogue commence et ils arrivent à parler de la fin probable du monde due à un cataclysme (système de Cuvier, dont ils sont imbus). Peu à peu (pendant ce temps-là ils marchent) Pécuchet arrive à accumuler les preuves. Des cailloux déboulent de la falaise ; Bouvard est pris de peur et court. Il est à cent pas en avant de Pécuchet, seul ; il s’exalte, croit que le monde va crouler, hallucination, et il continue sa course furieusement. Pécuchet vient après en lui criant : "la période n’est pas accomplie", mais la falaise fait un coude. Bouvard disparaît. Arrivé à ce coude, Pécuchet regarde au loin : pas de Bouvard. Une valleuse se présente. Bouvard a dû la prendre ? Pécuchet s’y engage, monte un peu, ne voit personne et pense à redescendre. Mais il se dit que la marée l’empêchera de passer, car elle bat presque son plein. À quoi bon d’ailleurs ? Et il continue à monter ; mais le sentier est terrible : vertige. Il se met à quatre pattes et arrive enfin en haut où il retrouve Bouvard, arrivé sur le plateau par un autre chemin plus facile. Plus de détails me gêneraient.
      Vous comprenez maintenant que la courtine, son tunnel, la manne-porte, l’aiguille, etc., tout cela me prendrait trop de place. Ce sont des détails trop locaux. Il me faut rester autant que possible dans une falaise normande en général. Et j’ai deux terreurs : peur de la fin du monde (Bouvard), venette personnelle (Pécuchet) ; la première causée par une masse qui pend sur vous, la seconde par un abîme béant en dessous.
      Que faire ? Je suis bien embêté !!! Connaissez-vous aux environs ce qu’il me faudrait ? Si je les faisais aller au delà d’Étretat, entre Étretat et Fécamp ?
      Commanville, qui connaît très bien Fécamp, me conseille de les faire aller à Fécamp, parce que la valleuse de Senneville est effrayante ; en résumé il me faut : 1° une falaise ; 2° un coude de cette falaise ; 3° derrière lui une valleuse aussi rébarbative que possible ; et 4° une autre valleuse ou un moyen quelconque de remonter facilement sur le plateau.
      Entre Fécamp et Senneville il y a des grottes curieuses. La conversation géologique pourrait y débuter. J’ai envie de faire ce voyage ; pouvez-vous me l’épargner par une description bien sentie ? Enfin, mon bon, vous voyez mes besoins ; secourez-moi.
 

   ***

 

À Guy de Maupassant.

      Croisset. [Entre le 5 et le 10 novembre 1877].
      [Flammarion : 7 novembre 1877]

      Vous vous donnez bien du mal pour moi, mon cher ami, et je vous en remercie fort, mais votre lettre de ce matin n’a fait qu’accroître mes perplexités. Bref, après avoir toute la journée réfléchi à la chose, je me décide pour le parti suivant : je fais aller Bouvard et Pécuchet jusqu’à Fécamp. Ils voient, un peu après le "Trou au Chien", les grottes de Senneville ; puis se présente la valleuse de Senneville et, une lieue plus loin, celle d’Élétot, qui est très facile à monter. De cette façon j’ai très peu de descriptions à faire et mes personnages (dialogue et psychologie) restent au premier plan.
      La côte d’Étretat est trop spéciale et m’entraînerait dans des explications encombrantes. Dimanche soir, j’espère avoir fini mon abominable chapitre des sciences ! Ouf !
      Vous seriez bien aimable de me donner de vos nouvelles, mon cher bonhomme. Comment vont les vers et le reste ? Je ne sais rien du tout de mes amis.
      N’avez-vous pas été réjoui comme moi par les vaines tentatives de Pouyer-Quertier, dit "l’Hercule de Martainville" ? Est-il assez farce ? Et notre Bayard arrive à des proportions ineffables. Je trouve qu’il ressemble à Charles X, ne serait-ce que par le côté de la chasse et de la religion !
      Albert Millaud décoré ! ! ! Paul Féval frappant aux portes de l’Académie française ! Allons ! Il y a encore de quoi rire !
      Votre vieux vous embrasse.
      L’aumônier du petit collège de Rouen (Joyeuse), ancien vicaire de Grand-Couronne, vient d’enlever une jeune fille. Tous les deux ont disparu. Mais rien comme grotesque ne vaut Pouyer, "l’Alcide du Ruissel", tâchant, par la force de son génie, de sauver la société, et y renonçant au bout de vingt-quatre heures !
 

   ***

 

À Madame Roger des Genettes.

      [Croisset, samedi soir, 10 novembre 1877].
      Je trouvais que vous m’oubliiez un peu, quand votre bonne lettre est venue me prouver le contraire. La grosseur du paquet m’a réjoui, mais tout n’est pas de vous, puisque les deux tiers ne sont qu’une épître de Goncourt. Eh bien ! J’aime mieux les vôtres ! Ce n’est pas ça que vous eussiez écrit, de Rome ! Quelle drôle de manie que de faire de l’esprit là où il n’y a pas à en faire ! Et de vouloir se distinguer, être chic, au lieu d’admirer bêtement comme un bourgeois ! Voilà où mène la rage de l’originalité, l’abus de la littérature.
      Aujourd’hui, ou plutôt ce matin, j’ai poussé un grand ouf ! Car je viens de finir mon abominable chapitre des sciences. L’anatomie, la physiologie, la médecine pratique (y compris le système Raspail), l’hygiène et la géologie, tout cela comprend trente pages, avec des dialogues, de petites scènes et des personnages secondaires ! Le tour est joué. Mais je ne suis pas encore au tiers de l’oeuvre. J’en ai pour trois ans au moins. Jamais rien ne m’a plus inquiété. Oh ! Si je ne me fourre pas le doigt dans l’oeil, quel bouquin ! Qu’il soit peu compris, peu m’importe, pourvu qu’il me plaise, à moi, et à vous, et à un petit nombre ensuite. Il me serait bien doux de vous en lire un peu ; et à ce propos je ne vous trouve pas juste, ma vieille amie, quand vous me dites : je vous verrai à peine une heure en deux mois. Il y a deux ans, lorsque vous étiez à Paris, je ne suis pas sorti une fois, sans monter le petit escalier de votre maison. Après tout, je comprends que Paris vous attriste et vous assomme. Il arrive à me produire souvent cet effet. Je me complais dans mon nid de plus en plus, et tout dérangement m’est odieux.
      Eh bien ! "notre sauveur" et les ministres restent en place ! Cet entêtement est sublime, mais il faut s’attendre à tout de la part des imbéciles, et je ne suis pas aussi rassuré sur l’avenir que les bons républicains. Néanmoins je regrette, au point de vue du comique, qu’on n’ait point poursuivi le père Hugo, pour son dernier bouquin que, moi, je trouve superbe. Quelle narration ! et quel gaillard que ce bonhomme !
      L’oeuvre de Pouyer-Quertier (dit l’Hercule de Martainville) m’a bien diverti. Espérons que ledit Rouennais est notre dernier Sauveur, qu’après lui on ne verra plus de Messie, enfin qu’il ne nous reste aucune espérance ! Alors l’ère scientifique commencera. Mais nous en sommes loin, puisqu’on n’est pas sorti des incarnations, des représentations, des symboles et de la métaphysique la plus creuse !
      Vous savez que j’attends avidement les obscénités de Pinard. Faites en sorte, au nom des dieux, que j’aie cette manne.
      Avez-vous lu les Étapes d’une conversion de ce bon Féval, qui m’a l’air de devenir gâteux ? Payez-vous cela. Et il se présente à l’Académie ! Il voit en rêve les portes de l’Institut s’ouvrir, aspirant à la gloire de siéger entre Camille Doucet et Camille Rousset. Ah ! Que tout est farce !
      Je ne connais que les cinq ou six premiers feuilletons du Nabab et ne puis, par conséquent, vous en rien dire. J’ai peur que ce ne soit fait trop vite, mais le sujet est bien fertile. Votre histoire de Rochaïd-Dahdah m’a intéressé. Si j’étais plus jeune et si j’avais de l’argent, je retournerais en Orient pour étudier l’Orient moderne, l’Orient-Isthme de Suez. Un grand livre là-dessus est un de mes vieux rêves. Je voudrais faire un civilisé qui se barbarise et un barbare qui se civilise, développer ce contraste des deux mondes finissant par se mêler. Mais il est trop tard. C’est comme pour ma Bataille des Thermopyles. Quand l’écrirai-je ? Et Monsieur le Préfet ! Et bien d’autres ! C’est toujours bon d’espérer, dit Martin. Le désir fait vivre.
      Ce que vous m’écrivez sur l’automne m’a charmé, car j’aime ainsi que vous les feuilles qui jaunissent, le vent tiède et triste comme un vieux souvenir d’amour, toutes les langueurs de l’arrière-saison, qui sont les nôtres. J’aimerais maintenant à me promener dans les bois, mais une promenade me dérange, et quand j’ai fait deux ou trois tours sur ma terrasse, je me recourbe sur mon pupitre, en gémissant. À cinq heures j’allume ma lampe et ainsi de suite.
      Écrivez-moi de longues lettres comme la dernière ; c’est un régal et un fortifiant.
 

   ***

 

À Alphonse Daudet.

      Nuit de mercredi, 2 heures [21 novembre 1877].
      Mon cher Ami,
      Ce matin, quand j’ai reçu votre volume, j’ai tout lâché pour le lire, naturellement. Et je viens de le finir.
      Eh bien, c’est bon ! très bon ! Et ça m’a très amusé. La fête du Bey et la mort de Nora sont des morceaux épiques. De cela, j’en suis sûr. On ne fait pas plus grand, on n’écrit pas mieux.
      J’adore votre Nabab et sa femme (quelle vérité !...). Montpavon est splendide ! Bref, tous vos personnages sont "nature". On les connaît, l’action est bien menée. Ah ! saprelotte ! J’oubliais Jenckins ! Qui n’est pas le moins bon. C’est que la cervelle m’en saute et les yeux me piquent.
      Une seule chose m’a choqué : la digression sur le dimanche. Félicia me semble neuve. C’est bien la femme artiste, "Madame". J’aime moins vos deux jeunes gens-hommes que les autres personnages. À une seconde lecture faite plus tranquillement, je changerai peut-être d’opinion à leur égard.
      Quoi qu’il en soit, mon bon, vous pouvez vous frotter les mains et vous regarder dans la glace en vous disant : "Je suis un mâle !"
      Quel sera le sort du Nabab ? J’ai peur que cet idiot de Mac-Mahon ne nuise à la vente !
      Que devenez-vous ? Vous seriez bien gentil de m’écrire pour me donner de vos nouvelles. Le bon Tourgueneff est repris d’un accès de goutte. Je n’ai aucune révélation des autres amis.
      Moi, je pioche d’une façon insensée, et je suis un peu échigné. Vous me verrez vers le jour de l’an.
      Re-bravo. Je vous embrasse de toutes mes forces. Votre vieux.
      Ma lettre n’a pas de chic. Mais il est temps d’aller se coucher. Mes respects à Madame Daudet. Deux baisers sur les joues de votre môme.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Croisset, vendredi, 10 h et demie, 23 novembre 1877.
      Mon pauvre Caro,
      Mon épître ne sera pas longue, car il faut que je m’habille et que je déjeune pour aller à la Bibliothèque, où je retournerai probablement demain. Trois jours de suite à Rouen ! Vois-tu ça ! Y a-t-il, dans l’antiquité, de plus grands exemples d’héroïsme !
      L’inauguration du buste du père Pouchet s’est très bien passée : un M. B*** (qui n’est pas B*** le médecin) a prononcé un discours stupide, un vrai morceau ! Celui de Pennetier était convenable, ainsi que celui du maire ; mais le bon Georges a ému son auditoire par quelques paroles bien senties.
      Parmi les autorités se trouvait Limbourg, qui m’a accablé de politesses. Il a fendu la foule deux fois pour me serrer la main. Problème ! Note que je n’exagère nullement : tout le monde l’a remarqué.
      Le soir j’ai dîné chez Pennetier, très bon dîner, avec Pouchet et M. X***, directeur de l’aquarium du Havre. Ce monsieur, qui a longtemps habité le Sénégal, nous a raconté des histoires de singe, adorables ! Une surtout, qui m’a transporté... et fait faire des réflexions philosophiques.
      J’ai rencontré l’[artiste], à qui j’ai fait ta commission. Il m’a répondu : "Je suis flatté ! Je suis flatté !" en réplique à cette fin de phrase : "... son indignation" (l’indignation de Mme Commanville).
      G. Pouchet, pendant quelque temps, va aller toutes les semaines à l’aquarium du Havre. Je le verrai à la fin de la semaine prochaine, probablement.
      À partir de demain soir, Monsieur ne veut plus bouger de son "antre". Pour finir avant le jour de l’an mon archéologie, je n’ai pas une heure à perdre.
      Votre rentrée à Paris s’est bien passée, il me semble. Je suis content que tu aies fait une connaissance aussi agréable : on n’en a pas trop de cette nature. J’aime le jeune Lecomte, et je regrette de n’avoir pas été à la première de la reprise d’Hernani : le spectacle de cet enthousiasme m’aurait renforcé dans mes principes, ou du moins dans celui-ci : "le mépris de l’opinion contemporaine".
      Laporte m’a dit qu’on était, à Paris, de plus en plus indigné contre Bayard.
      Allons, adieu ; je n’ai que le temps de t’envoyer deux bons bécots.
      Vieux.
      Le jeune P*** chante des hymnes en l’honneur de ta peinture. Mais des éloges ! Des éloges !
      (agence Nion.)
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Croisset, jeudi 2 heures, 29 novembre 1877.
      Mon loulou,
      Ton mari est venu, hier, dîner à Croisset, et nous avons passé la soirée à deviser gentiment.
      "Les Affaires" me paraissent prendre une assez bonne tournure. Il faut voir ce qui adviendra du côté de Mme Pelouze. Tâche d’être extra-aimable quand tu lui seras présentée, la semaine prochaine. C’est une bonne femme, avec qui il faut aller rondement.
      [...] Si le voyage de Trieste s’effectue, vous serez peut-être partis avant que je ne sois retourné à Paris, où je vivrai seul pendant un bon mois.
      Depuis ton départ, j’ai écrit à peu près cinq pages ; il m’en faut encore huit pour faire mes paquets et j’ai, de plus, bien des lectures à débrouiller...
      Rien de neuf, mon Caro ! [...] Je continue mon existence de "petit-père tranquille", d’autant mieux que Chevalier a tué sa tourterelle.
      Bidault, notaire, croit que je travaille tout au plus une heure par jour ! Il a exprimé cette opinion à ton époux ! Vraiment, les bourgeois vous supposent trop de génie !
      À propos d’imbéciles, je pense à Mac-Mahon et aux Jacques qui l’admirent. Comment ! la bonne Flavie, elle aussi, croit à ce "sauveur" ? Elle est sur la pente de la décadence ; c’est triste !...
      Tu me ferais plaisir d’écrire à mon disciple que tu es à Paris, pour qu’il vienne te voir et que j’aie de ses nouvelles. Passe chez Mme Brainne, toujours malade ; ce sera aimable à toi.
      Bouvard et Pécuchet vont bien. Le chapitre suivant se dessine dans ma tête et, pour celui que je fais, il me semble que je le tiens. Je ne comprends pas que tu sois si longtemps à tes rangements, et mon coeur d’oncle et d’artiste brûle de savoir l’opinion de tes professeurs sur tes oeuvres de cet été.
      Adieu, pauvre chérie.
      Ta Nounou.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Croisset, mardi 2 heures, 4 décembre 1877.
      Mon Pauvre Chat,
      Ta lettre est triste, et rien d’étonnant à cela, puisque je la reçois un mardi, jour pour moi néfaste ; mais d’abord, causons de ce qui te tient le plus au coeur : la peinture, l’Art sacro-saint.
      Pauvre loulou, tu as des ennuis à cause de ta peinture ; mais, plus tu avanceras, plus ils augmenteront ! L’histoire des Arts n’est qu’un martyrologe ; tout ce qui est escarpé est plein de précipices. Tant mieux ! Moins de gens peuvent y atteindre.
      Ton parti est sage : "vole de tes propres ailes", avec le secours de Guilbert pour le dessin et, de temps à autre, un conseil de Bonnat.
      Quant à de Fiennes, je souhaite que les choses s’arrangent, car ce serait bien embêtant et coûteux de déménager. Il sera toujours le plus fort, étant le propriétaire, c’est-à-dire ayant de l’argent. Jamais on ne m’a fait, à moi, la moindre réparation. Tout est locatif ! C’est convenu ! Donc, il faut céder ou s’en aller, et surtout en finir avec toutes ces histoires imbéciles qui usent votre énergie, dont on n’a jamais trop pour des choses plus sérieuses...
      Ernest désire que tu fasses le voyage de Trieste avec lui, parce qu’il s’agit là-bas d’une décision grave à prendre et que tu as "l’esprit des affaires" : c’est le mot qu’il m’a dit l’autre jour. Je préférerais avoir ta gentille société pendant six semaines, ma chère fille. Néanmoins, je pense qu’il est raisonnable, pour une foule de raisons "majeures", de faire ce qu’il demande, "d’acquiescer" à son désir !
      Ton oncle ayant tout à fait perdu le sommeil (par excès de pioche), a pris, hier, un bain de deux heures et, de plus, s’est purgé, de sorte qu’il a un peu dormi cette nuit et se porte, ce matin, comme un charme.
      Je suis très content de Bouvard et Pécuchet ; mais que de chemin me reste encore à parcourir ! Que de livres à consulter ! Que de difficultés ! Parfois, quand j’y rêve, la tête m’en tourne et je me sens écrasé par le poids de mon ambition.
      Et le père Rabelais, qu’en fais-tu ?
      Maintenant, qu’ai-je à te dire ? Rien du tout. Julio dort dans mon fauteuil ; il tombe une petite pluie fine. Je vais mettre ceci à la boîte, recopier cinq pages (la visite de Mme Bordin et du notaire au musée), puis revêtir la robe de chambre du Moscove (laquelle fait mes délices) et m’étendre sur mon divan rouge afin de piquer un chien, si faire se peut.
      Adieu, pauvre Caro.
      Mme Pelouze n’a pas la prétention d’être une femme "supérieure" ; c’est toi qui en es une ! Elle est seulement très aimable, qualité rare dans les deux sexes !...
      Fais la paix avec de Fiennes ! Dis-lui, comme Robert Macaire au gendarme : "embrassons-nous, et que ça finisse !"

 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      [Croisset], dimanche matin [9 décembre 1877].
      Oui ! Envoyez les placards.
      Je vous les remettrai moi-même la semaine prochaine, car je serai à Paris dans les environs du 20 ; et nous finirons de régler tout.
      À vous, cher ami.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Croisset, dimanche 3 heures, 9 décembre 1877.
      Le brouillard blanchit mes vitres, comme une décoction de chaux. Pas un bruit, pas un souffle. Julio dort sur mon tapis et je viens de finir mes notes sur l’archéologie celtique. Ouf ! à 5 heures je vais prendre ung bain pour tâcher de calmer Monsieur et faire qu’il puisse dormir. Mercredi prochain, anniversaire de ma naissance, Valère viendra dîner avec moi. Il apparaîtra par le bateau de 2 heures et nous travaillerons ensemble tout l’après-midi et toute la soirée. Il m’est fort utile pour le classement des notes qui figureront dans le second volume de Bouvard et Pécuchet. M’occupent-ils, ces deux imbéciles-là ? Quelle pioche ! Par moments je me sens comme broyé sous la masse de ce livre ! Je ne crois pas être arrivé au point que je voulais, dans trois semaines. N’importe ! Je serai à Paris, au jour de l’an, pour embrasser ma pauvre fille.
      Ta lettre de ce matin m’a fait plaisir. Tu m’y parais de meilleure humeur. Comment ! Dans la même semaine Opéra, Opéra-Comique, et Conservatoire !
      Voilà une existence !...
      Un de ces jours – quand ? je n’en sais rien, – j’irai à Rouen pour reporter des livres à la Bibliothèque et je ferai une visite à l’Hôtel-Dieu. J’irai voir aussi l’ange Mme Lapierre dont je n’ai pas entendu parler depuis notre dîner. Du reste, les anges m’occupent très peu.
      As-tu des révélations de mon disciple ? Quel drôle de petit bonhomme !...
      Tous les matins, j’ouvre le Bien Public avec l’espoir de la démission de Bayard ! Il tient bon ! Je finis par le trouver sublime, mais ce sublime-là est embêtant.
      Adieu, pauvre Caro, je t’embrasse bien fort.
      Ta vieille Nounou.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Croisset, nuit de mardi [18 décembre 1877].
      Mon loulou,
      Je compte partir de jeudi à dimanche de la semaine prochaine ; je ne sais pas encore le jour. Tout dépendra de Bouvard et Pécuchet. Mais tu peux, dès maintenant, commencer les préparatifs pour recevoir ton Vieux. Franchement, il est un peu éreinté. Sais-tu, depuis trois mois (le commencement d’octobre), combien j’ai pris de jours de congé ? Un, celui où j’ai été à Rouen pour le buste du père Pouchet. Il est vrai que je ne crois pas ma besogne actuelle mauvaise, et je me ronge afin d’avoir fini mon celticisme à l’époque fixée. C’est bête d’avoir fixé une époque.
      Hier, j’ai été à la Bibliothèque remettre des livres, au Musée d’antiquités pour du Vieux-Rouen, voir Mme Lapierre, plus ange que jamais, converser avec Bidault... et faire une visite à ma chère belle-soeur ! La brouille avec Saint-André a pour cause la politique, ce gentilhomme étant réactionnaire et s’étant livré à des violences de langage intolérables, paraît-il.
      Et demain je retourne à Rouen (! ! !) pour déjeuner chez Houzeau, avec R. Duval et les Lapierre. Le susdit Houzeau m’a envoyé tantôt par un commissionnaire un billet, où il me supplie de lui octroyer cette faveur. J’ai accepté pour ne pas faire la bête, pour n’avoir pas l’air d’un poseur (concession qui produit beaucoup de sottises) et j’en suis vexé. Ça me dérange ; une journée perdue ! Quand je n’ai pas une minute à perdre !
      Si tu ne t’arrangeais pas avec Guilbert, mon vieux Foulongne (élève de Glaize et qui dessine très bien) pourrait te donner des avis, mais je crois Guilbert plus intelligent. Comme je suis content, ma chère fille, de voir ton amour pour "l’Art" ! Plus tu avanceras dans la vie, plus tu verras qu’il n’y a que ça ! Continue avec patience et ardeur. Dès le lendemain de mon arrivée, à ma première sortie, j’irai chez Bonnat ; compte dessus. L’Art avant tout, même avant les dames !
      Oui, j’ai été content du renfoncement de Bayard. Est-il possible de caler d’une façon plus lourde ? Quel message ! C’est un chef-d’oeuvre d’arrogance pour ceux qui l’ont dicté.
      [...] Le jeune *** emplit la ville du bruit de ses débauches. Il porte "le déshonneur dans les maisons", mais interdit Rabelais ; c’est bien.
      Oh ! misérables ! Où trouver une latrine assez vaste pour vous enfouir tous !
      Bardoux est "au pinacle", je lui ai envoyé un mot de félicitations. Avez-vous pensé à lui expédier vos cartes de visite ? Ou même, toi, un mot aimable ? Cela me semble exigé par la bienséance.
      Et puisque nous parlons d’amabilité, allez-vous en avoir excessivement pour le Vieillard de Cro-Magnon ? Serez-vous gentils ? M’entourerez-vous de fleurs et de jeunes filles ? (que deviennent-elles, tes jeunes filles ?). Et surtout ayez soin, pendant les repas, d’être spirituels et de me divertir par une foule de joyeux devis, menus propos, farces, historiettes, rapprochements ingénieux, etc.
      Mais je verrai ta bonne chère mine. C’est le principal.
      Adieu, pauvre chat.
      Ta Nounou te bécote.
      N’étaient toi et les besoins de la littérature, je resterais ici indéfiniment, car je m’y trouve de mieux en mieux et n’éprouve pas du tout le besoin de la capitale.
 

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À Georges Charpentier.

      [Paris], samedi midi [fin décembre 1877].
      La plus grande difficulté consiste dans l’espacement des blancs. D’après mes observations en marge il doit être facile, cependant, de comprendre comment on doit les faire.
      Nous pouvons espacer davantage les lignes entre elles, dans les longues mises en scène.
      Je tâcherai de multiplier les paragraphes.
      N. B. – Il me faudrait promptement ces mêmes placards corrigés, pour que je puisse les envoyer en Russie.
      Prière à M. Charpentier de me renvoyer, bien enveloppé, l’in-8 anglais que je lui ai donné comme spécimen.
      J’ai reçu ces épreuves à 8 heures et demie. C’est un peu tard. En aurai-je dimanche ?
 

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À José-Maria de Heredia.

      [Paris, décembre 1877].
      Gustave Flaubert
      vous demande un rendez-vous pour vous dire qu’il trouve votre bouquin une merveille.
      
Quelle exquise lecture !

 

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