1878

 
Janvier à juillet - Août et septembre
Octobre à décembre
 

Janvier à juillet : lettres 1726 à 1743

Rédaction de Bouvard et Pécuchet (suite) : chap. IV (l’Histoire), 
V (la Littérature), VI (la Politique), VII (l’Amour).

À Madame Roger des Genettes.

      Paris, samedi soir [12 ou 19 janvier 1878].
      Voilà bien longtemps que je ne vous ai écrit, ma chère et vieille amie ! Que ne venez-vous à Paris ? Votre belle-soeur a dit aujourd’hui à ma nièce que peut-être vous y viendriez. Espérons-le, hein ?
      Je travaille dans des proportions que j’ose qualifier de "gigantesques" ; en trois mois, du 3 octobre au 27 décembre, j’ai pris un après-midi de congé, et depuis que je suis ici je ne fais que lire et prendre des notes. Mon horrible bouquin est un gouffre qui s’élargit sous moi à chaque pas. Je suis maintenant dans le celticisme, dans la critique historique et dans l’Histoire du duc d’Angoulême ! Les deux chapitres que j’ai immédiatement à écrire sont les plus difficiles. Quand en serai-je sorti ?
      En lisant un tas de choses sur la Restauration, j’ai trouvé que le Seize mai était comme le raccourci de cette époque : même aveuglement, même bêtise. Nous en sommes sortis d’une façon inespérée et maintenant on est à l’espoir. Messieurs les bonapartistes deviennent républicains (sic). Tout cela est à crever de rire. Mais nous avons frisé l’égorgement, ni plus ni moins. Je vais de temps à autre déjeuner chez mon ami Bardoux et j’en apprends de belles. Il m’a promis des notes tendant à l’éreintement de la magistrature. Beau sujet. L’histoire de Pinard, auteur obscène, est parfaitement vraie et je soupire toujours après ses poésies.
      Le père Didon m’a demandé de vos nouvelles avant-hier. C’est un homme aimable et même très aimable. Mais c’est un prêtre. Or mon éloignement des sectaires va si loin que le livre de mon ami Robin sur l’Éducation m’a fort déplu. Les positivistes français se vantent : ils ne sont pas positivistes ! Ils tournent au matérialisme bête, au d’Holbach ! Quelle différence entre eux et un Herbert Spencer ! Voilà un homme, celui-là ! De même qu’on était autrefois trop mathématicien, on va devenir trop physiologiste. Ces gaillards-là nient tout un côté de l’homme, le côté le plus fécond et le plus grand.
      N’importe ! La théorie de l’évolution nous a rendu un fier service ! Appliquée à l’histoire, elle met à néant les rêves sociaux. Aussi remarquez qu’il n’y a plus de socialistes, sauf le fossile Louis Blanc.
      Rien à l’horizon littéraire. Ah ! si fait ! Je vous recommande une traduction de l’espagnol par José Maria de Heredia : Histoire véritable de la découverte de la Nouvelle-Espagne. C’est un vrai régal que ce livre.
      Je ne vais pas et, de tout l’hiver probablement, n’irai point au spectacle, tant j’ai besoin de mes soirées. Afin de fuir les dîners en ville, j’invente, chaque jour, des blagues impudentes. Vendredi prochain pourtant je dînerai chez Charpentier avec Gambetta.
      Le père Hugo continue à être adorable et beaucoup trop hospitalier.
      On m’a conté sur notre Bayard de jolies anecdotes, mais ce pauvre vieux devient attendrissant. Il y a en lui du Charles X et du Macbeth.
      Je regrette Emmanuel. Avec un peu plus de lettres c’eut été un Henri IV, ne trouvez-vous pas ? Pas un roi n’a été regretté comme il l’est. Il a été malin, fort et juste.
 

   ***

 

À Leconte de Lisle.

      Paris [février 1878].
      Merci de ton envoi, mon cher ami. Ceci sera mon exemplaire de Paris ; l’in-octavo est à Croisset.
      J’ai relu dans cette nouvelle édition mes pièces favorites, avec le gueuloir qui leur sied, et ça m’a fait du bien.
      Coppée m’a dit que ta Frédégonde avançait ; l’idée de l’exaltation à laquelle je serai en proie le jour de la première m’effraye d’avance. Quand sera-ce ?
      Et nous ne nous voyons jamais ! Ce qui est idiot.
      Il faudra pourtant que nous passions prochainement toute une après-midi ensemble. Nous devons en avoir à nous dire ! Je suis maintenant très dérangé, mais à bientôt.
      Ton vieux qui t’aime et t’admire.
 

   ***

 

À Madame Roger des Genettes.

      Paris, vendredi soir 1er mars 1878.
      Ce que je deviens ? Mais rien du tout. Je continue mon traintrain. Depuis deux mois je n’ai pas écrit une ligne, mais j’ai lu, j’ai lu à m’en perdre les yeux.
      Il m’a fallu repasser les "Histoires générales de la Révolution française" sans compter le reste. Mettez une moyenne de deux volumes par jour. Tout cela pour le passage que je vais faire, lequel dépend d’une division de mon chapitre, qui pourrait s’intituler : "De la critique historique", laquelle division n’aura pas plus de dix pages. J’espère dans six semaines avoir fini mon quatrième chapitre, après quoi je n’en aurai plus que six ! En de certains jours, je me sens écrasé, puis je rebondis.
      Un vent de distractions culinaires a soufflé sur la capitale. Tout le monde se plaint de dîner en ville. J’ai beau inventer des blagues formidables pour me soustraire à ce dérangement, je le subis et j’en enrage. Aussi pour avoir plus de temps à moi, il m’a fallu (momentanément) lâcher des amis. Je n’ai été qu’une fois chez le père Hugo et je ne fais de visite à aucune dame ; ma chevalerie française est vaincue par la littérature. Par rusticité et égoïsme (économie d’heures), je n’ai point assisté aux funérailles de la pauvre mère Guyon. Voilà bientôt trois ans que je n’ai vu Sylvanire. Lors de ma dernière visite, je l’ai trouvée engouée de Cuvillier-Fleury, lequel est un joli coco. Je viens de lire (pas plus tard qu’aujourd’hui) ses "Portraits révolutionnaires" ; ça ressemble à du Sarcey prétentieux. Quel bon sens ! Et quelle élégance !
      Gambetta (puisque vous me demandez mon opinion sur ledit sieur) m’a paru, au premier abord, grotesque, puis raisonnable, puis agréable et finalement charmant (le mot n’est pas trop fort) ; nous avons causé seul à seul pendant vingt minutes et nous nous connaissons comme si nous nous étions vus cent fois. Ce qui me plaît en lui, c’est qu’il ne donne dans aucun poncif, et je le crois humain.
      Ma nièce dessine et peint à s’en rendre malade. Dans deux ou trois ans, elle aura un vrai talent ; mais je ne veux pas qu’elle expose, préférant la voir débuter par une oeuvre sérieuse.
      Le Père Didon m’a donné de vos nouvelles il y a quelque temps. Je commençais à trouver l’absence de lettres un peu longue. Je me réjouis à l’idée de vous voir cet été, mais il ne faut pas venir au mois de juin, puisque je partirai d’ici à la fin de mai. Qui vous empêche d’avancer votre voyage d’une quinzaine, au moins ? Voyons, faites ça ! Soyez gentille ! Paris vous épouvante, je le comprends. La vue des lieux où l’on a souffert ravive la plaie. Pendant plusieurs années je me suis détourné de la rue de l’Est, tant je m’étais embêté atrocement dans cette rue-là. Au fond je ne regrette nullement ma jeunesse (et vous ?), ce qui ne signifie pas que je ne voudrais point rajeunir.
      Eh bien ! Et la mort du Pape ! Voilà un événement qui produit peu d’effet ! L’église n’est plus où on la mettait autrefois, et le Pape n’est plus le Saint-Père. C’est un petit nombre de laïques qui forme maintenant l’Église. L’Académie des Sciences, voilà le concile, et la disparition d’un homme comme Claude Bernard est plus grave que celle d’un vieux Seigneur comme Pie IX. La foule sentait cela parfaitement à ses obsèques (celles de Claude-Bernard). J’en faisais partie. C’était religieux et très beau.
      Que dites-vous du centenaire de Voltaire, monté et dirigé par Menier, chocolatier ? L’ironie ne le quitte pas, ce pauvre grand homme ; les hommages et les injures persistent comme de son vivant ! Après tout je dis une bêtise, car pourquoi un chocolatier serait-il moins digne de le comprendre qu’un autre monsieur ? Et la guerre ? Et les forfanteries de la perfide Albion tournant en eau de boudin ? Farce ! Farce ! "Toutes nos vocations sont farcesques", comme disait le père Montaigne. N’importe ! Sans doute par l’effet de mon vieux sang normand, depuis la guerre d’Orient, je suis indigné contre l’Angleterre, indigné à en devenir Prussien ! Car enfin, que veut-elle ? Qui l’attaque ? Cette prétention de défendre l’Islamisme (qui est en soi une monstruosité) m’exaspère. Je demande, au nom de l’humanité, à ce qu’on broie la Pierre-Noire, pour en jeter les cendres au vent, à ce qu’on détruise la Mecque, et que l’on souille la tombe de Mahomet. Ce serait le moyen de démoraliser le Fanatisme.
      Anacharsis Cloots disait : "Je suis du parti de l’indignation. " J’arrive à lui ressembler, ne trouvez-vous pas ? C’était d’ailleurs un drôle d’homme et pour qui j’ai un faible. Quand on le guillotina, il voulut passer après ses compagnons "pour avoir le temps de constater certains principes". Quels principes ? Je n’en n’ai aucune idée, mais j’admire cette fantaisie.
      Recevez toutes les tendresses de votre vieil ami.
 

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À François Coppée.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Croisset, jeudi [1878].
      Doublement merci, mon cher Coppée, pour votre volume et pour la pièce qui m’est dédiée. Vous avez deviné mon goût, car la Tête de la Sultane est, parmi vos récits, celui que je préfère.
      Mon seul reproche est qu’ils sont trop courts. On n’en a pas assez. rare défaut.
      Mais, à partir de l’Exilée, je m’incline absolument, et je ne mets à mon enthousiasme aucune restriction. Vous exprimez sous une forme exquise et personnelle ce que chacun de nous a éprouvé. Cette modernité vous appartient en propre. La maîtrise éclate à chaque vers. Quels bijoux surtout que l’Amazone et le Train de banlieue ! Comme c’est senti ! En lisant ces choses-là, on éprouve pour vous de la reconnaissance.
      Je vous embrasse.
      Votre vieux.
 

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À Jules Troubat.

      [Paris], mardi 9 avril [1878].
      Mon cher Ami,
      Comment faire pour trouver dans Sainte-Beuve des articles que l’on suppose devoir y être ? Vous m’aviez parlé d’une Table générale. Elle me serait maintenant bien utile.
      A-t-il écrit quelque chose sur Madame Cottin ? Où cela se trouve-t-il ? J’aurais besoin de parcourir la liste de tous ses articles sur les romans !
      Répondez-moi le plus promptement possible, vous serez bien gentil. Tout à vous.
 

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À Émile Zola.

      [Paris, avril 1878. ]
      Mon Bon,
      Lundi soir, j’avais fini le volume.
      Il ne dépare pas la collection, soyez sans crainte, et je ne comprends pas vos doutes sur sa valeur.
      Mais je n’en conseillerais pas la lecture à ma fille, si j’étais mère ! ! ! Malgré mon grand âge, ce roman m’a troublé et excité. On a envie d’Hélène d’une façon démesurée et on comprend très bien votre docteur.
      La double scène du rendez-vous est sublime. Je maintiens le mot. Le caractère de la petite fille est très vrai, très neuf. Son enterrement merveilleux. Le récit m’a entraîné, j’ai lu tout d’une seule haleine.
      Maintenant voici mes réserves : trop de descriptions de Paris, et Zéphyrin n’est pas bien amusant. Comme personnages secondaires, le meilleur, selon moi, c’est Matignon. Sa tête, quand Juliette blague son appartement, est quelque chose de délicieux et d’inattendu.
      Le mois de Marie, le bal d’enfants, l’attente de Jeanne sont des morceaux qui vous restent dans la tête.
      Quoi encore ? Je ne sais plus. Je vais relire.
      Je serais bien étonné si vous n’aviez pas un grand succès de femme.
      
Plusieurs fois en vous lisant je me suis arrêté pour vous envier et faire un triste retour sur mon roman à moi-mon pédantesque roman ! Qui n’amusera pas comme le vôtre !
      Vous êtes ung mâle. Mais ce n’est pas d’hier que je le sais.
      À dimanche et tout à vous. Votre vieux.
 

   ***

 

À Émile Zola.

      [Paris], mardi soir [30 avril 1878].
      Mon Bon,
      N’ayant pas reçu de lettre de vous hier, j’ai compris que la 1re est pour samedi. Mais quand la répétition ? Et à quelle heure ?
      Tout à vous.
      Tourgueneff, que j’ai vu aujourd’hui, va mieux et compte aller au Palais-Royal samedi, ou tout au moins se flatte d’y pouvoir aller.
      Si vous n’avez pas de place pour Maupassant, faites-moi inscrire pour deux places, l’une près de l’autre et jouxtant une sortie, afin d’avoir un courant d’air. C’est un service que je vous demande. Faites cela, et disposez de mon billet, ça vaut mieux.
 

   ***

 

À Madame Tennant.

      [Paris], samedi [4 mai 1878].
      Ma chère Gertrude,
      Je vous remercie du fond du coeur pour votre splendide cadeau. Rien ne pouvait me faire plus plaisir. Je contemple la fille en songeant à la mère. Quand verrai-je en nature l’une et l’autre ? Ne venez pas en France sans me faire un signe d’appel. J’y obéirai avec empressement.
      Dans quelles rêveries m’entraîne ce portrait ! Trouville, le rond-point des Champs Élysées, votre séjour à Rouen, à l’hôtel, vous souvenez-vous ?, etc. Tout ce que j’ai eu de meilleur dans ma jeunesse ! Mais je n’avais pas besoin de portrait pour cela !
      Adieu, ma chère Gertrude, ou plutôt à bientôt, n’est-ce pas ? Et croyez à l’inaltérable affection de votre vieil ami.
 

   ***

 

À Madame Roger des Genettes.

      Paris, lundi [27 mai 1878].
      Mes paquets sont faits et, après-demain, j’espère être réinstallé à Croisset devant ma table et en train d’écrire mon chapitre V.
      Paris commence à m’écoeurer fortement. Quand je l’habite depuis plusieurs mois, il me semble que tout mon être s’en va par mille pertuis et se répand au niveau du trottoir. Ma personnalité s’envole, comme fêlée par le contact des autres, je me sens devenir cruche, et puis l’idée seule de l’Exposition me fatigue. J’y ai été deux fois. La vue générale du haut du Trocadéro est vraiment splendide. Cela fait rêver à des Babylones de l’avenir. Quant aux détails, ce qui m’a le plus amusé, c’est une basse-cour japonaise. Il faudrait trois mois à quatre heures par jour pour connaître tout ce qu’il y a dans ces grandes assises de la civilisation. Le temps me manque, faisons notre métier.
      Je suis convié au centenaire de Voltaire ; mais je n’irai pas, car j’en suis à économiser les heures. Cette histoire du centenaire est bien comique.
      Avez-vous vu l’alliance des grandes dames et des poissardes ? Les ennemis de Voltaire sont destinés à être toujours ridicules ; c’est une grâce de plus donnée par Dieu à ce grand homme. De celui-là on peut dire qu’il est immortel. Dès qu’on a besoin de lui, on le retrouve tout entier. Bref, MM. les cléricaux et MM. les monarchistes perdent complètement la boule. Avez-vous admiré Sardou trouvant que Thiers était un génie grec, un esprit attique ? (ce qui est vrai dans le monde dont Sardou est l’Aristophane).
      À propos de théâtre, je n’ai été de tout mon hiver qu’une seule fois au spectacle, et c’était au Palais-Royal, à la première de Bouton de Rose. L’oeuvre est pitoyable, ce dont ne se doute pas l’auteur. Mon ami Zola veut fonder une école. Le succès l’a grisé, tant il est plus facile de supporter la mauvaise fortune que la bonne. L’aplomb de Zola en matière de critique s’explique par son inconcevable ignorance. Je crois que personne n’aime plus l’Art, l’Art en soi. Où sont-ils ceux qui trouvent du plaisir à déguster une belle phrase ? Cette volupté d’aristocrate est de l’archéologie.
      Avez-vous lu le Caliban, de Renan ? Il y a dedans des choses charmantes, mais ça manque de base, beaucoup trop.
      Que devenez-vous, pauvre chère amie ? Que lisez-vous ? à quoi songez-vous ? Quand se reverra-t-on ? Au nom de votre propre dignité, ne vous abandonnez pas ! Serai-je plus heureux l’hiver prochain ? Viendrez-vous à Paris ?
      J’ai passé cinq jours de la semaine dernière à Chenonceaux, chez Mme Pelouze. On y a fait en l’an 1577 une ribote ornée de femmes nues que j’ai envie d’écrire. Le sujet du roman Sous Napoléon III m’est enfin venu ! Je crois le sentir. Jusqu’à nouvel ordre cela s’appellera Un ménage parisien. Mais il faut que je me débarrasse de mes bonshommes. J’espère au jour de l’an prochain être à la moitié de ce formidable bouquin.
      Allons, adieu. Tâchez de tolérer cette gueuse d’existence et écrivez-moi de longuissimes épîtres. Ce me sera un grand plaisir.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Croisset, mercredi, 6 heures [29 mai 1878].
      Enfin, me voilà rentré dans mes lares ! Dieu merci ! Mais je tombe sur les bottes ! ! ! Conséquence de mes deux jours passés à Paris, et surtout de la journée d’hier. Que de mal pour avoir une voiture ! Et quelle pluie ! J’ai été obligé de refaire sécher mes habits au feu, pour les remettre ce matin.
      Dimanche soir, j’ai dîné chez moi, tout seul, et je me suis couché dès 10 heures. Lundi, j’ai eu à déjeuner d’Osmoy, qui m’a accompagné dans mes courses jusqu’à 4 heures. Il a été charmant d’esprit et de cordialité. Cela m’a fait du bien au coeur, car tu sais que vieux est sensible. Bref, nous nous sommes séparés plus amis que jamais et il m’a promis de me faire une visite à Croisset le 12 juin. Le soir, j’ai eu à dîner mon disciple, qui a partagé mon petit pot-au-feu. J’avais rencontré dans la rue Victor Hugo et Mme Drouet (laquelle s’est informée avec beaucoup d’insistance de Mme de Commanville). Bref, il n’y a pas eu moyen de refuser une invitation à dîner pour hier. Repas fort agréable. Absence de politique. Sympathie universelle.
      À 11 heures et demie je suis arrivé ici, par un froid terrible. Mon déjeuner était prêt. Julio a bondi devant moi et m’a accablé de caresses. De 1 heure à 3, j’ai fait des rangements, puis dormi jusqu’à 5. Présentement je puis me remettre à l’ouvrage. Le jardin me paraît en bel état. [... ]
      J’étais invité par le Comité du Centenaire de Voltaire, à orner de ma personne cette petite fête de famille. Mais j’ai préféré, malgré mon culte pour Voltaire, ne pas perdre deux jours sur le pavé de Paris et revenir dans ma vieille maison me mettre à la pioche. Tes prévisions sont réalisées. Monsieur a lampé, à son déjeuner, toute une cruche de boisson.
      Toutes les fois que tu recevras une lettre de moi à Chinon, dis à Mme de La Chaussée que je te charge de, etc., c’est convenu et exigé.
      Adieu, pauvre loulou. Promène-toi et soigne-toi, rétablis-toi !
      Et écris le plus souvent et le plus longuement que tu pourras au Vieillard de Cro-Magnon,
      Au surnuméraire,
      À ta Nounou,
      À ta vieille bedolle d’oncle qui t’embrasse.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Croisset, nuit de lundi, [10 juin 1878].
      [... ] Puisque tu te plais à Chinon, pourquoi n’y pas rester jusqu’au 16 ? Profite des bons moments, ils sont rares.
      Que vas-tu faire ? Et qu’allez-vous faire ? Vous me semblez bien incertains, quant à vos projets de voyage. J’imagine que tu vas d’abord voir un peu l’Exposition et le Salon, bien entendu. Mais ensuite, iras-tu directement à Plombières ou à Royat ? Ou bien reviendras-tu dans le pauvre vieux Croisset, qui est maintenant très beau et où je vous plains de ne pas être. Le seul événement de ma semaine a été hier, ici, le dîner de Lapierre. Leur môme, qu’ils m’ont amené, ne m’a pas diverti du tout, mais pas du tout. Son excès d’activité surexcitée par Julio, et d’ailleurs bien naturelle à son âge, comme dirait Prud’homme, m’empêchait de parler, me faisait battre le coeur. Comment des parents sont-ils assez égoïstes pour infliger à leurs amis des supplices pareils ? Mais il est convenu que les célibataires seuls sont égoïstes ! À 9 heures un quart je me suis retrouvé dans ma solitude avec plaisir. Voilà le vrai.
      Mes bonshommes se portent bien ; mais, c’est peut-être leur faute, je ne dors pas assez. Pas plus de cinq heures la nuit, et à peine deux dans le jour...
      Aujourd’hui, fête à Dieppedalle. Il a passé beaucoup de monde et de bateaux sous mes fenêtres. Comme j’avais tout à l’heure extrêmement froid aux pieds, je viens de me faire du feu. Voilà les dernières nouvelles.
 

   ***

 

À la princesse Mathilde.

      Jeudi [13 juin 1878].
      Ma chère Princesse,
      Voilà un mois que je ne vous ai vue ! Et depuis lors, je n’ai pas de vos nouvelles. C’est vous dire que je vous prie de m’en donner, si vous n’avez rien de mieux à faire toutefois.
      À mon retour de Chenonceaux, je me suis présenté chez vous. Vous étiez absente. Je voulais y retourner le lendemain, mais j’étais tellement trempé par la pluie (bien que j’eusse été toute la journée en voiture) que j’ai craint de souiller votre demeure et me suis abstenu.
      Je vous suppose maintenant à Saint-Gratien et ayant repris votre vie d’été. Avec qui êtes-vous ? Quels sont vos compagnons ? Comment va Giraud ? Il était malade dans ces derniers temps.
      Bien que je fusse spécialement invité au Centenaire de Voltaire, je me suis abstenu d’assister à cette "petite fête de famille", à cause des gens avec lesquels je me serais trouvé. N’importe. Les cléricaux ont eu l’avantage de l’emporter comme bêtise et ridicule. L’alliance des duchesses et des poissardes, des grandes dames et des grosses dames (les unes connaissant Voltaire aussi bien que les autres), me semble extrêmement drôle ; mais c’est de l’histoire ancienne.
      Au reste, je ne sais rien de ce qui se passe maintenant, car je ne vois personne et je vis complètement seul. Ma nièce est à Chinon, puis elle ira à Plombières. Jusqu’à la fin de juillet, je n’aurai pour compagnie que moi-même et mon toutou. Je profite de cette solitude pour travailler violemment et avancer mon lourd et interminable bouquin.
      L’attentat contre Guillaume me stupéfie. Pourquoi tuer un homme de quatre-vingts ans ? On va profiter de l’occasion pour sévir contre la Presse. Ceci ne servira absolument à rien. Ainsi va le monde.
      C’est aujourd’hui que le sort de Taine se décide à l’Académie. J’attends le résultat pour lui écrire une lettre de félicitations ou de consolations.
      Quant à Renan, son affaire est sûre. N’importe, je les trouve l’un et l’autre bien modestes. En quoi l’Académie peut-elle les honorer ? Quand on est quelqu’un, pourquoi vouloir être quelque chose ?
      Je vous baise les deux mains, Princesse, et me mets à vos genoux.
      Votre vieux fidèle.
 

   ***

 

À Madame Régnier.

      Croisset, dimanche [juin 1878].
      Chère confrère,
      J’ai reçu mon exemplaire hier matin et j’ai relu l’oeuvre, dont je me souvenais parfaitement. Et d’abord, merci pour la belle dédicace. Cette attention a "chatouillé de mon coeur l’orgueilleuse faiblesse".
      Le récit s’avale très vite, c’est amusant et bien composé. Quand vous honorerez mon gîte de votre présence, je vous montrerai les coups de crayon dont je vous ai balafrée. Il y a des choses exquises, d’autres qui me choquent comme banales et n’étant pas dignes de vous ; mais en somme cela fait un très joli conte. Je vous expliquerai pourquoi je dis "conte" et non "roman".
      Votre pièce eût été maintenant perdue : la saison est mauvaise.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Croisset, lundi soir [juin 1878].
      Oui, mon loulou, ton vieux se trouve bien et même très bien, au milieu de son vieux cabinet, dans son vieux Croisset, à raboter sa vieille littérature, sur sa vieille table. Mon cinquième chapitre est maintenant tout à fait en train et, si rien ne m’arrête, je puis l’avoir fini à la fin de juillet.
      Ton mari m’a tenu compagnie pendant trente-six heures, et est parti ce matin. Le dîner d’hier lui a plu beaucoup. Il a absorbé pas mal d’aloyau et immensément de crème. Il était fort content de la réussite de ses travaux horticoles. Mamzelle Julie n’est pas encore revenue. Un gros rhume la retient à Rouen. Je compte avoir le bon Laporte mercredi à dîner et à coucher.
      Dimanche prochain j’aurai peut-être à déjeuner M. et Mme Lapierre.
      Fortin s’est engagé à guérir ma tache frontale qui est maintenant fort laide : aussi prends-je de la liqueur de Fowler comme une jeune fille chlorotique et du bicarbonate de soude.
      Voilà toutes les nouvelles, pauvre chat.
      Je te félicite de la société de la bonne Flavie. C’est une vraie amie, celle-là ! Ou plutôt c’est la vraie. Allez-vous jaboter ensemble ! Dis-lui de ma part mille tendresses. Ce ne sera pas trop.
      Là-dessus, Monsieur embrasse son poulot et va se coucher.
      Ta Nounou qui t’aime.
 

   ***

 

À Guy de Maupassant.

      [Croisset, juin-juillet 1878].
      [Flammarion : 30 juin 1878]

      Mon cher Guy,
      Comment va votre pauvre maman ? Je voudrais avoir de ses nouvelles, des vôtres aussi, et n’ai rien de plus à vous dire.
      Je travaille comme 36 mille hommes présentement. C’est la grammaire française qui m’occupe. Est-ce bête, mon Dieu ! Bref, j’espère avoir fini mon chapitre V (égal la littérature), à la fin de juillet, et alors je serai à la moitié de mon livre.
      Aucune révélation de nos amis. Que va devenir Zola, sans le Bien Public ? – car cette feuille a expiré aujourd’hui même.
      Je voudrais savoir comment se sera passé Fracasse.
      Et la Vénus rustique, que devient-elle ? Et mes notes sur cet idiot de Stendhal ?
      Bonne pioche et belle humeur.
      Je vous embrasse.
      Votre vieux.
      Rien de neuf du côté de Bardoux ?
 

   ***

 

À Madame Roger des Genettes.

      Croisset, mardi soir [9 juillet 1878].
      Bien que le mois de mai prochain soit loin du présent, je pense à lui, puisqu’alors je dois vous voir. À la fin de celui-ci j’espère être à moitié de mon abominable bouquin. En de certains jours je me sens broyé par la pesanteur de cette masse et je continue cependant, une fatigue chassant l’autre. C’est de la conception même du livre que je doute. Il n’est plus temps d’y réfléchir ; tant pis ! N’importe ! Je me demande souvent pourquoi passer tant d’années là-dessus et si je n’aurais pas mieux fait d’écrire autre chose. Mais je me réponds que je n’étais pas libre de choisir, ce qui est vrai. Enfin mon acharnement à ce travail rentre tout à fait dans ce que le docteur Trélat appelle "la folie lucide".
      Vous me parlez de ***, qui ne vous semble pas forte. C’est tellement mon opinion que je ne vais plus la voir. À quoi bon ? à mon âge on ne doit plus rien faire d’inutile, pas plus que lire des "nouveautés". Aussi ai-je abandonné dès la vingtième page le roman de mon ami Claudin. Comment avoir la force physique d’écrire des choses pareilles ? Quel style ! Oh ! là là ! Et puis mes yeux commencent à se fatiguer et j’en abuse plus que jamais.
      J’ignore Marius Topin et le roman de Richepin mêmement. Quant à l’abbé Michon (que j’ai connu jadis à Constantinople), son livre sur les écritures me semble celui d’un farceur. Avez-vous remarqué qu’il trouve ma signature "en coup de sabre" pareille à celle de Collot d’Herbois et de Fouquier-Tinville ? Peut-on dire des bêtises de cette force ? Et si c’est là une science, merci !
      Banville m’a, ce matin, envoyé une nouvelle édition de ses Odes funambulesques. Les notes m’ont re-amusé. Notre jeunesse à nous autres, vieux romantiques, s’y retrouve un peu. À propos de romantiques, vous savez que j’admire absolument le discours du père Hugo au centenaire de Voltaire. C’est un des grands morceaux d’éloquence qui existent, tout bonnement. Quel homme !
      Vous ai-je dit qu’il me fait une scie relativement à l’Académie française ? (lui et quelques autres, le bonhomme Sacy, entre autres). Mais votre ami n’est pas si bête ni si modeste. Partager le même honneur que MM. Camille Doucet, Camille Rousset, Mézières, Champagny et Caro, ah ! Non ! Mille grâces, "Rohan ie suys". Tel est le fond de mon caractère.
      Taine est un gobe-mouches qui devient un peu ridicule. On a eu tort de le refuser, mais il a eu tort de se présenter sous "l’égide de la réaction". Quant à son livre, ce n’est pas ça. Si l’Assemblée constituante n’eût été qu’un ramassis de brutes et de canailles, elle eût vécu ce qu’a vécu la commune de 70. Il ne dit pas de mensonges, mais il ne dit pas toute la vérité, ce qui est une façon de mentir. La peur violente qu’il a eue de perdre ses rentes lors de "nos désastres" lui a un peu oblitéré le sens critique. Il ne suffit pas d’avoir de l’esprit. Sans le caractère, les oeuvres d’art, quoi qu’on fasse, seront toujours médiocres ; l’honnêteté est la première condition de l’esthétique.
      Quant à Henri Martin, c’est un pur idiot. J’ai lu de lui, cet hiver, des scènes historiques sur la Fronde, genre Vitet, qui sont d’un joli tonneau. Qu’on soit la lune d’un soleil, très bien ; mais l’être d’un lampion comme Vitet, c’est se mettre plus bas que les chandelles à 36.
      Ah ! pauvre littérature, où sont tes desservants ? Qui aime l’Art, aujourd’hui ? personne. (voilà ma conviction intime.) Les plus habiles ne songent qu’à eux, qu’à leur succès, qu’à leurs éditions, qu’à leurs réclames ! Si vous saviez combien je suis écoeuré souvent par mes confrères ! Je parle des meilleurs.
      Allons, adieu. écrivez-moi de longues lettres si vous pouvez. Vous ferez bien plaisir à votre ami.
 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      Croisset, mercredi 24 [juillet 1878].
      Mon cher Ami,
      La note ci-incluse vous démontre que votre auteur travaille comme XV boeufs. J’aurais besoin immédiatement des susdites brochures et livres.
      Envoyez-les-moi par le chemin de fer à Croisset, ou par la poste en plusieurs paquets, ou : à Rouen, quai du Havre, 7, à M. Pilon, pour remettre à M. G. Flaubert.
      Je profite de l’occasion, mon bon, pour vous demander comment se portent : vous, Mme Marguerite, et les mômes et les chiens.
      Je n’ai aucune nouvelle d’aucun de nos amis.
      Tourgueneff doit arriver maintenant à Pétersbourg. Je sais que Zola est devenu propriétaire d’une maison de campagne. Le Bien Public étant supprimé, dans quelle feuille continue-t-il à brandir l’étendard du Naturalisme ?
      Alphonse Daudet n’est-il pas aux Petites-Dalles ? Et Goncourt ? Etc.
      J’ai lu l’assignation de Judith, et la lettre de son époux. C’est gigantesque.
      
Pour moi, je suis maintenant perdu dans la politique (théorique) et je commence la seconde moitié de mon horrifique bouquin.
      Sur quels bords êtes-vous ?
      Je vous embrasse vous et les vôtres.
 

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À la princesse Mathilde.

      Croisset, mardi [23 juillet 1878].
      Je vous remercie bien, Princesse, de m’avoir écrit. Il y avait longtemps que je n’avais eu un échantillon de votre détestable et chère écriture. Si elle était meilleure, je vous lirais plus facilement, mais je serais moins longtemps dans votre compagnie. Donc, ne vous corrigez pas.
      La mort du fils de Sauzay m’a très affligé ; le pauvre homme chérissait son fils et je le plains du fond de mon coeur.
      Quant à Mme de Forges, je l’ai connue en 1837 ! à Trouville. Quelle antiquité. Du reste, mon grand âge m’étonne, vu la quantité de souvenirs qui m’assaillent. Nous sommes maintenant à l’anniversaire des journées de juillet, que je me rappelle parfaitement. C’était un autre monde et si distant de celui d’aujourd’hui, qu’il m’apparaît maintenant non comme une chose vue, mais comme une chose imaginée. Les besoins de mon affreux bouquin font que je me livre à la politique comme si "je visais à la députation" (Dieu m’en garde !). Je suis en plein dans la question du "droit au travail" et autres bêtises de 48.
      Il me semble qu’on est un peu moins inepte maintenant.
      Dans mes accablements, ma pensée se reporte sur vous et sur Saint-Gratien. Je vous vois dans votre atelier et dans votre parc, entourée des petites chèvres et des intimes... restez vaillante, chère Princesse, pour vous-même et pour nous tous.
      Taine m’a écrit ce matin qu’il se sentait très fatigué et ne pouvait plus travailler qu’un jour sur deux. Mais il a coutume de se plaindre et le stoïcisme n’est point son affaire. Je n’ai aucune révélation de Renan ni de Goncourt.
      J’étais invité hier à aller à Chenonceaux pour l’inauguration de la statue de P-L. Courier. Cette "petite fête de famille" ne m’a pas séduit, vu le nombre de reporters qui ont dû l’émailler.
      J’aimerais mieux m’en aller chez vous, goûter à la cuisine japonaise, sûr d’avance que je la trouverais exquise.
      Cuisine à part, je compte vous faire une petite visite, cet automne. Ne faudra-t-il pas, d’ailleurs, que je voie un peu l’Exposition ?
      Je serais bien aise de retrouver la Princesse Julie, dont j’ai gardé un très agréable souvenir.
      Tâchez, Princesse, de vous tenir en santé et bonne humeur et pensez quelquefois à
      Votre
      qui vous baise les mains et est votre tout dévoué et affectionné.
 

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