1878

 
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Octobre à décembre
 

Août et septembre : lettres 1744 à 1761

À Émile Zola.

      Croisset, mardi 6 août 1878.
      Mon cher Ami,
      La nommée Suzanne Lagier me supplie de vous écrire pour la recommander à Votre Excellence.
      Elle meurt d’envie de jouer Gervaise dans l’Assommoir et prétend qu’elle vaudra cent fois mieux que la chanteuse Judic, ce qui est possible après tout.
      Tout ce que je vous dirais ne servant à rien, je m’arrête. C’est votre affaire. Voilà ma commission faite. Mais, avant de prendre un parti, réfléchissez bien. Ladite Lagier a du talent ; quant à sa corpulence, elle prétend avoir maigri.
      Maintenant, mon bon, comment allez-vous ? Et d’abord où logez-vous ? J’ignore votre adresse à la campagne. Êtes-vous content de Nana ? Le Bien Public ayant disparu, où faites-vous vos feuilletons dramatiques ? Je vis dans le désert et ne sais absolument rien de ce qui se passe.
      J’ai écrit cet été un chapitre, et j’en prépare un autre qui sera fait, je l’espère, au jour de l’an prochain.
      Pour le quart d’heure, je suis plongé dans les théories politiques. Mon bouquin me semble de plus en plus difficile. Sera-t-il seulement lisible ?
      Voici deux vers pondus récemment par un académicien de Rouen, et que je trouve splendides :
      
      On a beau se défendre, on est toujours flatté
      De se voir le premier dans sa localité.
      
      
Aucune nouvelle de Tourgueneff. Je le crois en Russie. Quant aux autres amis, j’ignore ce qu’ils font et où ils se trouvent ; le jeune Guy m’a l’air de s’embêter prodigieusement.
      Vous seriez bien gentil de me donner de vos nouvelles.
 

   ***

 

À Émile Zola.

      Croisset près Rouen, 15 août [1878].
      Vous êtes gentil de m’avoir écrit une si bonne lettre, mon cher ami, et je vous en remercie.
      J’ignorais la décoration de Fabre, lequel est un de nos mastocs littéraires les mieux réussis. Quant à mon camarade Bardoux, c’est un khon (orthographe chinoise). Je me promets de le lui dire. Ce procédé envers vous est une crasse qu’il me fait à moi, car je lui ai demandé la croix pour vous cet hiver, et il m’avait promis formellement que vous l’auriez au mois de juin. Jusqu’à présent, il ne m’a rien accordé de toutes les requêtes semblables que je lui ai faites ; tant il est vrai que le Pouvoir abrutit les hommes. Car enfin quel intérêt a-t-il de décorer Fabre ? L’hypothèse touchant Hébrard me paraît juste. Mais non ! J’aime mieux croire que Fabre est décoré uniquement parce qu’il est médiocre. Notre Bayard a refusé la croix d’officier pour Renan. En revanche, Dumesnil (directeur du personnel à l’Instruction publique) est nommé commandeur ! Tout cela est idiot.
      La semaine prochaine je me remets à écrire ; mais pour le quart d’heure je me sens éreinté par mes études sur la Politique. Jamais on n’a été plus bête qu’en 48 ! Cette époque est féconde ; mais on ne peut pas tout dire, hélas !
      "Cent personnages" dans votre roman ! Vous m’effrayez !
      J’ai envoyé au sieur Guy la page qui concernait Lagier. Qu’elle s’arrange comme elle l’entendra.
      N’êtes-vous pas profondément réjoui par l’histoire de la Vve Crémieux ? Quelle "gente vieille", et quels jeunes gens ! Quelle jolie société ! Voilà de ces histoires qui font du bien, qui rafraîchissent. Il y a des figures d’arrière-plan exquises : le Bavarois, etc., et l’orpi ! Est-ce assez romantique !
      J’ai reçu ce matin une lettre de M. Francolin, un des directeurs de la Réforme (pour me demander un ms., mais je n’en ai pas). Le connaissez-vous ? J’irai le voir au mois de 7bre. À cette époque-là, peut-être vous ferai-je une visite.
      D’ici là, mon cher ami, bonne pioche et bonne santé. Mes meilleurs souvenirs à Mme Zola.
      Et tout à vous.
 

   ***

 

À Guy de Maupassant.

      Croisset, 15 août 1878.
      La commission de Lagier est faite. J’ai envoyé ma lettre à Paris, ignorant l’adresse de Zola à la campagne. Mais vous pourrez dire à Lagier que c’est une rosse. Elle aurait pu, il me semble, se donner la peine de m’écrire ? Néanmoins, faites-lui une langue de ma part.
      Dans votre dernière épître vous ne me parlez pas de votre pauvre maman. Je voudrais bien avoir de ses nouvelles. Restera-t-elle tout cet été à Paris ? Et vous, irez-vous à Étretat au mois de septembre ? Du 10 au 25 il est probable que j’embellirai la capitale de ma personne et nous pourrions nous y voir un peu. Mais ne dites mot à personne de ce projet.
      Bouvard et Pécuchet continuent leur petit bonhomme de chemin. Maintenant je prépare le chapitre de la politique. J’ai à peu près pris toutes mes notes ; depuis un mois je ne fais pas autre chose et dans une quinzaine j’espère me mettre à l’écriture. Quel bouquin ! Quant à espérer me faire lire du public, avec une oeuvre comme celle-là ce serait de la folie ! Cependant,
      
     On a beau s’en défendre, on est toujours flatté
      De se voir le premier dans sa localité.
      
      
Que dites-vous de ces deux vers, mon bon ? De qui sont-ils ? de Decorde ! Il les a lus la semaine dernière à l’Académie de Rouen. Je vous prie de bien les méditer ; puis de les déclamer avec l’emphase convenable et vous passerez un bon quart d’heure.
      Maintenant parlons de vous.
      Vous vous plaignez du cul des femmes qui est "monotone". Il y a un remède bien simple, c’est de ne pas vous en servir. "Les événements ne sont pas variés. " Cela est une plainte réaliste, et d’ailleurs qu’en savez-vous ? Il s’agit de les regarder de plus près. Avez-vous jamais cru à l’existence des choses ? Est-ce que tout n’est pas une illusion ? Il n’y a de vrai que les "rapports", c’est-à-dire la façon dont nous percevons les objets. "Les vices sont mesquins", mais tout est mesquin ! "Il n’y a pas assez de tournures de phrases !" Cherchez et vous trouverez.
      Enfin, mon cher ami, vous m’avez l’air bien embêté et votre ennui m’afflige, car vous pourriez employer plus agréablement votre temps. Il faut, entendez-vous, jeune homme, il faut travailler plus que ça. J’arrive à vous soupçonner d’être légèrement caleux. Trop de p... ! Trop de canotage ! Trop d’exercice ! Oui, monsieur ! Le civilisé n’a pas tant besoin de locomotion que prétendent messieurs les médecins. Vous êtes né pour faire des vers, faites-en ! "Tout le reste est vain", à commencer par vos plaisirs et votre santé ; f... vous cela dans la boule. D’ailleurs votre santé se trouvera bien de suivre votre vocation. Cette remarque est d’une philosophie, ou plutôt d’une hygiène profonde.
      Vous vivez dans un enfer de m..., je le sais, et je vous en plains du fond de mon coeur. Mais de 5 heures du soir à 10 heures du matin tout votre temps peut être consacré à la muse, laquelle est encore la meilleure garce. Voyons ! Mon cher bonhomme, relevez le nez ! à quoi sert de recreuser sa tristesse ? Il faut se poser vis-à-vis de soi-même en homme fort ; c’est le moyen de le devenir. Un peu plus d’orgueil, saprelotte ! Le "Garçon" était plus crâne. Ce qui vous manque, ce sont les "principes". On a beau dire, il en faut ; reste à savoir lesquels. Pour un artiste, il n’y en a qu’un : tout sacrifier à l’Art. La vie doit être considérée par lui comme un moyen, rien de plus, et la première personne dont il doit se f..., c’est de lui-même.
      Que devient la Vénus rustique ? Et le roman dont le plan m’avait enchanté ?
      Si vous voulez vous distraire, lisez le Diomède de mon ami Gustave Claudin, et ne lisez pas ce que je viens de lire aujourd’hui : Politique tirée de l’Écriture sainte, par Bossuet. L’aigle de Meaux me paraît décidément une oie.
      Je me résume, mon cher Guy : prenez garde à la tristesse. C’est un vice. On prend plaisir à être chagrin et, quand le chagrin est passé, comme on y a usé des forces précieuses, on en reste abruti. Alors on a des regrets, mais il n’est plus temps. Croyez-en l’expérience d’un scheik à qui aucune extravagance n’est étrangère.
      Je vous embrasse tendrement.
      Votre vieux.
      Aucune nouvelle de nos amis.
 

   ***

 

À Guy de Maupassant.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Mercredi, 28 août 1878.
      [Flammarion : 20 août 1879]

      Faites-moi la lettre d’introduction pour M Schaeffer ; je la signerai et vous la renverrai, car où l’adresser par ce temps de chasse ? D’Osmoy peut être dans la Nièvre, au Plessy, à Yvetot, etc. ?
      De plus, je vous préviens que, vu le caractère dudit sieur, ma recommandation ne servira à rien du tout.
      Voilà la 3e sommation que j’envoie au citoyen d’Osmoy pour qu’il ait à nous cracher les 300 fr de sa souscription au monument Bouilhet. Pas de réponse. (C’est un excellent garçon, en paroles. ) Je vous avouerai que je suis résolu à le poursuivre férocement pour cette dette qui me paraît sacrée.
      Vous savez maintenant quels sont nos rapports. Avisez. Je ferai ce que vous trouverez bien pour votre ami, mais encore un coup ce n’est pas à d’Osmoy qu’il faut demander un service effectif.
      Je vais écrire à Lemerre de se mettre à l’édition de Bouilhet. Merci de vos démarches. Il me tarde d’avoir des détails sur les frasques de votre frère et je plains votre pauvre maman et vous aussi des embêtements que ce jeune homme vous cause.
      Mon intention est d’être à Paris de demain en huit. Je compte sur vous pour dîner ce soir-là.
      La fin de mon chapitre m’a éreinté, ma cervelle est embrouillée.
      À bientôt, mon cher Guy, je vous embrasse.
 

   ***

 

À Madame Tennant.

      Croisset, dimanche, 1er septembre 1878.
      Ma chère Gertrude,
      Voici mes plans pour le mois de septembre : demain je m’en vais dans le pays de Caux chez ma nièce Juliette, puis j’irai à Paris et à Saint-Gratien chez la Princesse Mathilde, où j’ai l’habitude tous les automnes de passer quelques jours. Je resterai à Paris deux ou trois jours tout au plus et je serai revenu le 22 ou le 23. C’est là que je compte vous voir. Vous n’êtes jamais venue à Croisset. Il faut que vous connaissiez mon vrai domicile, mon antre.
      
Tenez-moi au courant de vos pérégrinations ; en m’écrivant à Croisset, on me fera parvenir vos lettres.
      Je vous recommande, puisque vous êtes en Bretagne, Quimper et Fouesnant. Si vous allez à Concarneau, vous logerez chez Mme Sergent. Recommandez-vous de moi ; vous serez bien traités. À Concarneau, vous trouverez sans doute mon ami Georges Pouchet qui travaille à l’aquarium. Sur mon nom il se mettra à vos ordres et, quand il saura que vous êtes l’amie de Huxley, son dévouement n’aura plus de bornes.
      N’oubliez pas non plus Carnac pour les menhirs. Comme nature, ce qu’il y a de plus beau en Bretagne c’est la rade de Brest, le fond de la rade du côté de Douarnenez, et Landivisiau.
      À bientôt, ma chère Gertrude. Caroline se réjouit à l’idée de vous voir prochainement et moi encore plus qu’elle.
      Je regrette de ne pouvoir faire la connaissance de votre fils. Amitiés à vos astres, et à vous toutes les vieilles tendresses de votre vieil ami.
 

   ***

 

À Madame Roger des Genettes.

      Croisset, dimanche 1er septembre.
      (Ouverture de la chasse, sujet de délire pour messieurs les magistrats et généralement pour tous les hommes de cabinet ! Je ne le partage pas. )
      Eh bien, comment tolérez-vous ce qui s’appelait autrefois l’été ? Moi je le trouve abominable. De la pluie, des orages, un temps qui vous fait mal au coeur. En dépit de son incommodité j’ai poussé depuis trois mois une pioche vigoureuse. Mon chapitre de la littérature est fait, celui de la politique le sera vers la fin de novembre, je crois, et au jour de l’an prochain je n’en aurai plus que pour deux ans ! Mais je ne veux plus recommencer des oeuvres de cette longueur. L’effet ne répond pas à l’effort. Ah ! comme il me tarde de vous lire ça !
      Demain, je m’en vais à Paris pour y voir un peu l’Exposition. Après quoi j’irai chez la Princesse Mathilde, et dans une vingtaine de jours je serai revenu ici, d’où je ne bougerai pas avant d’avoir fini mon chapitre VII : de l’amour ! La plus grande partie de mes lectures est terminée et je commence à entrevoir la fin. Mais votre vieil ami est bien las par moments. N’importe ! Le "coffre est bon".
      Je n’ai jamais entendu parler de ce Hollandais qui est pour moi si aimable. Le premier mai dernier, j’ai lu dans le Fortnightly Review un article d’un fils d’Albion qui était vraiment... gigantesque.
      
                  C’est du nord aujourd’hui que nous vient la lumière.

      
Je suis bien content de voir que mon grand ami Tourgueneff vous charme. Si vous le connaissiez personnellement, que serait-ce ? Il est exquis.
      Pour les besoins de mon bouquin, moi aussi, j’ai relu le livre de Lanfrey sur la Révolution. C’est une oeuvre d’honnête homme, mais rien de plus. Voilà ce que j’appelle des esprits inutiles, c’est-à-dire des gens qui chantent une note connue et déjà mieux chantée par d’autres.
      Si je me souviens du salon de la pauvre Muse ? Je crois bien ! Je vois tous ses hôtes depuis d’Arpentigny jusqu’à la hideuse    ***, qui m’est réapparue un soir, il y a deux ans, chez le père Hugo. Vraiment elle est "espovantable".
      Je ne connais pas le Journal d’une femme du bon Feuillet. Les Amours de Philippe m’ont semblé ineptes. Quel triste auteur ! Pour moi, c’est le néant. Mais les dames le trouvent "charmant". Néanmoins sa vogue baisse.
      Lisez-vous les oeuvres d’Herbert Spencer ? Voilà un homme, celui-là ! Et un vrai positiviste, chose rare en France, quoi qu’on die. L’Allemagne n’a rien à comparer à ce penseur. Du reste les Anglais me semblent énormes. Leur attitude dans la question d’Orient a été superbe d’impudence et d’habileté.
      Allons, adieu ! écrivez-moi et pensez quelquefois à votre vieil ami.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Paris, 5 septembre 1878.
      Quelle chaleur ! Je tombe sur les bottes. J’ai à peine le temps de m’habiller pour aller dîner chez la Princesse. Hier j’ai passé toute la journée seul à l’Exposition, perdu de rêveries devant les statuettes antiques, et le soir j’ai dîné chez Mme Brainne avec Georges Pouchet.
      Ce matin, impossible de voir Bardoux.
      Déjeuner chez Charpentier avec Goncourt.
      De Fiennes revenant demain soir, je le verrai samedi.
      Ernest a-t-il repris le bail ? Quels sont nos droits ?
      J’ai reçu aussi le billet de faire part de Guilbert. Où faut-il lui envoyer des cartes ?
      Adieu, chérie, je t’embrasse.
      Ton Vieux.
      Bonne pioche, et pas de désespoir.
 

   ***

 

À la princesse Mathilde.

      Mercredi [1878].
      Ma chère Princesse,
      J’ai eu de vos nouvelles indirectement, dimanche dernier, par le général anglais (dont je ne sais pas le nom, d’autant plus que ma cuisinière l’a estropié en me l’annonçant : le nom, et pas le général), enfin ce grand maigre, qui vient chez vous quelquefois, homme fort aimable et d’excellentes manières.
      Il fait une tournée artistique dans ma localité (comme disait M. De Villèle en parlant de la grâce) et m’a paru enchanté de tout ce qu’il voit.
      Nous avons causé de "la Princesse", naturellement ; c’est vous dire que sa visite m’a été agréable. Je n’en ai pas reçu d’autres depuis un mois. Le temps s’écoule tranquillement et laborieusement.
      Le bon Taine m’a écrit, la semaine dernière, pour me donner un renseignement que je lui demandais. Il me paraît très consolé de son échec. Vous me dites que tout le monde, au fond, ambitionne d’être de l’Académie française. Pas tout le monde, je vous assure et, si vous pouviez lire dans ma conscience, vous verriez que je suis sincère. Les protestations là-dessus sont de mauvais goût ; n’importe, je crois que je ne calerai pas. Cet honneur n’est point l’objet de mes rêves. Ce que je rêve, les hommes ne peuvent pas me le donner.
      Pour dire le vrai, je ne rêve plus grand’chose. Ma vie s’est passée à vouloir saisir des chimères ; j’y renonce.
      Il paraît que Paris est intolérable, odieux et torride ; ici, non plus, la chaleur n’est pas médiocre. Je vous souhaite un peu de fraîcheur à Saint-Gratien. En bougerez-vous ? Non, sans doute ? Car, je ne crois nullement à votre visite, que m’a annoncée ce bon général ! Cependant ?... Ah ! cela, ce serait un honneur et un bonheur ; car vous savez, Princesse, que je suis
      Votre fidèle et dévoué.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      [Paris], mardi matin [10 septembre 1878].
      Mon loulou,
      C’est fini ! l’appartement est rendu et l’écriteau "à louer" suspendu à la porte. Paul a reçu mes explications, et je lui ai promis un petit cadeau s’il obtenait du futur locataire 3000 francs. Cette perspective me paraît l’emplir de zèle... De Fiennes déplore votre départ. Il a été fort aimable. J’ai eu beaucoup de mal à obtenir de lui un rendez-vous, parce qu’il était "accablé d’affaires, avait la colique, se rendait à la messe".
      Tu peux me remercier. La chose est bien faite. J’ai eu chez Charpentier une déception, en ce sens que maintenant il n’a pas de tirage à faire de mes oeuvres. Mais l’édition de luxe de Saint Julien est décidée pour cet hiver.
      Autre histoire. Avant de porter la Féerie à la Revue Philosophique, je tente une dernière fois de la donner à un théâtre. Weinschenk, directeur de la Gaîté, m’a promis de la lire dès que j’aurai retiré le manuscrit des mains de notre "sympathique ministre", personnage volatil et insaisissable.
      Aujourd’hui, à 3 heures, j’ai rendez-vous avec Lemerre pour les poésies de Bouilhet et Salammbô. Tu vois que je suis dans "les affaires" – que le tonnerre de Dieu écrase ! Car c’est un beau sujet d’abrutissement et d’humiliation.
      Mais, dans quelques jours, je serai revenu dans mon vieil asile, et je reprendrai Bouvard et Pécuchet avec violence, et j’exciterai ma chère fille à la peinture, car il n’y a que ça, l’Art !
      J’ai mis de côté pour te le montrer un article abominable (mais juste) paru hier dans l’Événement contre Maxime Du Camp. Il m’a fait faire des "réflexions philosophiques" et j’ai eu envie de faire dire une messe d’action de grâces, pour remercier le ciel de m’avoir donné le goût de l’Art pur. À force de patauger dans les choses soi-disant sérieuses, on arrive au crime. Car l’Histoire de la Commune de Du Camp vient de faire condamner un homme aux galères ; c’est une histoire horrible. J’aime mieux qu’elle soit sur sa conscience que sur la mienne. J’en ai été malade toute la journée d’hier. Mon vieil ami a maintenant une triste réputation, une vraie tache ! S’il avait aimé le style, au lieu d’aimer le bruit, il n’en serait pas là...
      Je t’embrasse.
      Ton vieux.
 

   ***

 

À Émile Zola.

      [Paris], jeudi 12 [septembre 1878].
      Mon cher Ami,
      Bardoux me charge de vous prier de venir le voir pour avoir avec vous une explication. Les raisons qu’il m’a données m’ont paru plausibles. Vous aurez le ruban très prochainement. Si ma plume n’était pas exécrable, je vous en écrirais plus long. Bref, allez le voir.
      Je serai chez la Princesse Mathilde, à Saint-Gratien, toute la semaine prochaine (à partir de mardi, sans doute). J’en reviendrai samedi (de samedi en huit) pour déjeuner chez Bardoux, et le lendemain soir je serai à Croisset.
      J’ai reçu votre "Théâtre" dont je vous remercie ; j’en approuve la préface, en vous disant comme Mac-Mahon à l’officier nègre : "Continuez !"
      Est-ce que les messieurs d’Auch ne vous rendent pas heureux ? Après cela, niez donc l’importance de l’Histoire ! Diane de Poitiers devenue un élément pédérastique !... Quel sujet de rêverie !
      Tourgueneff est en route pour revenir ; le jeune Guy, que vous verrez dimanche, vous portera mes amitiés. Tout à vous.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Paris, 14 septembre 1878.
      Ma chérie,
      [... ] Bardoux ne t’a pas répondu parce que les commandes se font au mois de décembre. Tu en auras une. Il s’entendra à ce sujet avec Guillaume. Il m’a promis de nommer Laporte inspecteur pour les classes de dessin en province (places nouvelles dont la création doit être ratifiée par les Chambres). Il s’est justifié sur d’autres points. Bref, je l’ai trouvé charmant.
      Je dois déjeuner chez lui à la fin de la semaine prochaine, avec sa mère. C’est à ce moment-là, dans une dizaine de jours, que je dois avoir la réponse de Weinschenk, auquel j’ai remis hier mon manuscrit.
      
Le citoyen Lemerre a manqué au rendez-vous qu’il m’avait donné. Il faut que j’y retourne après-demain. Que de courses ! Et une chaleur !
      Je ne m’étonne pas du tout que tu trouves tes compagnes un peu bornées. C’est l’effet que me produit maintenant tout le monde ! Et puis, mon loulou, nous avons l’habitude des conversations fortes. Le parallèle que nous établissons involontairement n’est point à leur avantage.
      Il y a, au musée de Rouen, un Ribéra authentique. Veux-tu que je demande pour toi aux Beaux-Arts la commande d’une copie de ce tableau ? ça ne te dérangerait pas de cet hiver. L’histoire du portrait de Corneille ne me paraît pas claire.
      Je n’ai que le temps de t’embrasser, ma chère fille.
      Ton vieux compagnon.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Saint-Gratien, 19 septembre 1878.
      Aujourd’hui et demain je ne vais pas à Paris, mais j’y serai samedi pour déjeuner chez Bardoux. Après quoi, j’irai chez mes deux éditeurs et chez Weinschenk. Et dimanche, j’espère dîner avec ma pauvre fille dont je commence à m’ennuyer.
      Si tu as quelque chose à me dire, tu peux donc me l’écrire. Je recevrai ta lettre à temps.
      J’ai passé une partie de la nuit à lire le roman de Feuillet qui est ineffable de bêtise. Tous les jours, il vient du monde pour voir le logement. Mais, jusqu’à présent, rien de sérieux.
      J’ai mal à la tête et je vais piquer un chien.
      À bientôt donc, mon Caro.
      Ton vieil oncle qui t’embrasse.
 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      [Paris, septembre 1878].
      Oui, mon cher ami, comptez sur moi vendredi.
      2° Ne pourriez vous pas me faire acheter chez Didot un exemplaire du nouveau Dictionnaire de l’Académie Française, relié, et me l’envoyer dès que vous l’aurez ?
      3° Ai-je des sommes à toucher chez vous ? Au commencement de l’hiver vous deviez faire un tirage de Saint Antoine.
      
À vendredi.
      Votre.
 

   ***

 

À Georges Charpentier.

      [Paris], jeudi matin [septembre 1878].
      Mon Bon,
      Je compte sur vous dimanche, pour orner mes salons. D’ici là réfléchissez à ceci :
      1° Que faire relativement à la Féerie ? Mon intention est de faire une dernière tentative à la Porte Saint-Martin.
      2° Vous me direz franchement si vous reculez devant Saint Julien tel que je le désire. C’est une toquade de votre ami. Pas n’est besoin de vous gêner ; je ne vous en voudrai nullement, car, avant tout, je ne veux pas vous risquer dans une mauvaise affaire. J’irai ailleurs, voilà tout, mais je veux immédiatement savoir à quoi m’en tenir.
      N. B. – Et laissez repousser votre barbe : vous êtes trop laid. Tout à vous.
      Pour le moment : du Cantal.
 

   ***

 

À Émile Zola.

      [Paris], jeudi [19 septembre 1878].
      Mon cher Ami,
      N’oubliez pas de m’apporter dimanche prochain :
      1° Le rapport de Patin ;
      2° Un livre sur les ouvriers, intitulé je crois "le sublime".
      3° Je ne sais plus quoi, que vous m’avez promis ;
      4° Votre article sur l’Académie, car je ne l’ai pas trouvé dans la boîte moscovite. Vous avez dû l’emporter par mégarde.
      J’ai reçu celui qui me concerne, et j’en suis attendri jusqu’aux moelles. J’ai quelque chose à vous dire sur la Russie et le succès que vous y obtenez. Cela m’est venu par une autre voie que celle de Tourgueneff.
      Tout à vous.
 

   ***

 

À Guy de Maupassant.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Saint-Gratien, vendredi 20 septembre 1878.
      Mon cher Ami,
      On me retient un jour de plus à Saint-Gratien. J’irai demain à Paris, où je serai tout l’après-midi (je déjeunerai même chez Bardoux), mais je reviendrai dîner ici et, le soir à minuit, je serai chez moi, au faubourg Saint-Honoré.
      Donc, mon bon, lâchez le canotage dimanche et venez me trouver de bonne heure ; nous déjeunerons ensemble chez Trapp (sic) puis, à 1 heure moins 5, je m’embarquerai pour Croisset.
      Il faut que je vous rende compte de ma conférence avec Bardoux.
      Tout à vous.
 

   ***

 

À Émile Zola.

      Croisset près Rouen, midi, 23 septembre 1878.
      Mon cher Ami,
      Vous oubliez vos présents, car vous m’aviez communiqué en ms votre mirifique article paru le 15 dans la Réforme et j’en savais des phrases par coeur ! Tant ces phrases sont flatteuses. C’est aux riches qu’il convient d’être généreux. Re-merci donc encore une fois, mon bon vieux.
      Je n’ai pas parlé de vous à Bardoux, par la raison que je n’ai pas vu le dit sieur. J’ai déjeuné samedi au ministère, avec sa mère, son secrétaire moral, et le recteur de l’Académie de Douai qu’il avait invité comme moi, et oublié comme moi !
      Autre histoire : pour avoir quelques sols, j’ai porté à la Réforme ma vieille Féerie. Là, j’ai été reçu par un jeune homme très aimable et très chic qui s’appelle Lasègne ou Laserne ? Dites-moi son nom exact. Je n’ai pas vu M. Francolin qui m’avait écrit une lettre pour demander de la copie.
      Combien faut-il réclamer pour ma Féerie ? Vous qui connaissez l’établissement, donnez-moi un conseil.
      Guy de Maupassant m’a parlé avec enthousiasme du premier chapitre de Nana. Il trouve que vous n’avez jamais rien fait d’aussi beau (sic !). Qu’est-ce donc !
      Après un dérangement de trois semaines, je vais me remettre à la pioche. C’est dur.
      Je vous embrasse. Vôtre.
      J’aurais été vous voir hier en revenant, ici, si je n’avais eu un bagage embêtant.
 

   ***

 

À Guy de Maupassant.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Mercredi matin, 1878.
      [Flammarion : 25 septembre 1878]

      Mon cher Ami,
      S’il en est temps encore, ne portez pas la Féerie à la Réforme.
      
Après m’avoir écrit que "mes prix seraient les siens", M. Francolin me déclare ce matin qu’il ne peut me donner que 30 centimes par ligne, ce qui remettrait l’oeuvre entière à 5 ou 600 francs. C’est pitoyable !
      J’avais écrit à Zola pour savoir combien je pouvais demander, j’attends sa réponse.
      Donc, gardez le manuscrit jusqu’à nouvel ordre et répondez-moi de suite pour que je sache si vous avez reçu le présent avertissement.
      Et Bardoux ?
      Il faudra m’apporter à Étretat tout ce qui est fait de votre roman.
      Nous comptons y aller vers le 8 ou le 10 octobre.
      Tout à vous.
      Votre vieux.
 

   ***