1878

 
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Octobre à décembre
 

Octobre à décembre : lettres 1762 à 1781

À Guy de Maupassant.

      Entièrement inédite en 1930.
      
1er octobre 1878.
      M. Robertet, qui est je ne sais quoi chez Bardoux (l’entête de sa lettre porte cabinet du Ministre), m’écrit ceci : M. le Ministre me charge de vous demander l’adresse de M. M., dont vous lui avez parlé ces jours-ci.
      J’envoie votre adresse au dit Robertet. Je vais écrire à Bardoux et à d’Osmoy et vous devriez employer la journée de dimanche prochain à aller voir le susdit, et à Versailles voir M. Pierre. Mais je vous engage à tout faire pour voir maintenant Bardoux. Ce revirement inattendu me donne bon espoir.
      Tout à vous.
      Tenez-moi au courant.
      Comme vous êtes voisin de Tourgueneff, allez donc chez lui et marquez mon étonnement de ce que je n’entends pas parler de Son Excellence. Quel drôle d’homme !
 

   ***

 

À Madame Tennant.

      Croisset, lundi [octobre 1878].
      Ma chère Gertrude, ma vieille amie,
      J’ai passé à Paris tout le mois de septembre, je vous y ai attendue chaque jour. Maintenant et d’ici à longtemps je ne puis y retourner. Mais soyez brave. Venez à Rouen, je vous en prie ! S’il fait mauvais temps, qu’importe ! (du moins pour moi). Nous causerons, et la pluie ne sera pas si violente que je ne puisse montrer à vos filles des choses qui les intéresseront.
      Allons, un peu de courage ! Autrement, quand nous reverrons-nous ?
      Notre logis de Croisset est, hélas ! trop étroit pour vous donner des lits. Descendez à l’hôtel d’Angleterre, sur le port, mais vous viendrez ici déjeuner ou dîner.
      Ma nièce et son mari joignent leur invitation à la mienne.

 

   ***

 

À Edmond de Goncourt.

      Mercredi soir, 9 octobre [1878].
      J’ai passé mon dimanche avec votre Pompadour, mon cher ami, et un bon dimanche ! Il y avait longtemps que je n’avais fait une lecture aussi divertissante et aussi substantielle. Le sujet me semble traité à fond et l’oeuvre définitive.
      Un de ces jours, quand Laporte m’aura rendu mon volume, je le relirai, en comparant la seconde édition à la première.
      Demain matin, je pars pour Étretat où je verrai l’obscène Guy.
      Pas la moindre révélation de Tourgueneff.
      J’ai eu du mal à me remettre à la pioche. Il ne faut jamais s’interrompre.
      Mes compliments derechef et tout à vous en vous embrassant. Vôtre.
 

   ***

 

À Madame Roger des Genettes.

      [Croisset], mercredi [16 octobre 1878].
      Puisque le pacte est offert, je le conclus, et l’idée que vous me répondrez "dans les quarante-huit heures" m’excite à vous écrire, bien que je n’aie rien du tout à vous conter, absolument rien. Mais il m’ennuie de vous et je voudrais vous voir. Voilà pourquoi "je mets la main à la plume".
      Mon abominable bouquin avance. Je suis maintenant dans la politique (théorique) et dans le socialisme. Après quoi mes bonshommes essaieront de l’amour ! Bref, dans un an je ne serai pas loin de la fin et il me faudra encore six mois pour le second volume, celui des notes. L’oeuvre peut paraître dans deux ans. Je voudrais être au mois de mai pour vous lire les chapitres III à VII. Mais je vous préviens que si nous sommes encore dérangés par la demoiselle qui chante, je l’occide, ou lui baille un coup de poing.
      Mes vacances se sont bornées à quelques jours passés au Trocadéro et à Saint-Gratien. J’ai aussi été à Étretat voir une vieille amie d’enfance, Mme de Maupassant. Elle a une maladie pareille à la vôtre. Toute lumière la fait crier de douleur, de sorte qu’elle vit dans les ténèbres. Encore un petit coin folâtre. C’est chez elle que j’ai lu le Journal d’une femme du bon Feuillet. Je ne connais rien d’aussi idiot. Est-ce assez pauvre, mon Dieu ! Assez piètre et faux ! Quel drôle d’idéal ! ça fait chérir l’Assommoir. Après tant de patchouli on a besoin de se débarbouiller dans du purin. À propos de choses accentuées, je vous recommande un roman fait par un "jeune", dans lequel il y a vraiment du talent, bien que la donnée soit impossible : la Dévouée, par Hennique.
      Quant au père Hugo, ce qu’on m’en a dit est contradictoire, Jourde (du Siècle) en mal et Léon Gouzier en bien. Ce qui m’étonne, c’est qu’il ait pu résister à son logement, où, le soir, on crève de chaleur et d’asphyxie. Beaucoup prétendent qu’on ne le reverra pas à Paris, ce qui me désolerait. Le tête-à-tête avec lui est une chose exquise, mais le tête-à-tête seulement. Du reste, je saurai la vérité par Lockroy.
      Une chose qui m’a diverti cette semaine, c’est la liste des croix d’honneur. Avez-vous remarqué qu’on décore maintenant des employés de commerce ? Ce n’est même plus le patron "X, de la maison X". Et des métiers grotesques : fabricant de fleurs, confections pour dames ! Oh ! là ! là !
      Avez-vous pleuré Dupanloup ? Belle binette ! Vous savez qu’il m’aimait, si j’en crois Alexandre Dumas ? Je lui rends modérément la pareille, car je connais ses oeuvres. Son livre sur les hautes études est d’un esprit bien commun. C’était un curé de campagne, rien de plus. Son oraison funèbre de Lamoricière semble écrite par un commis voyageur devenu bedeau.
      Je n’ai pas lu le dernier poème de Sully Prudhomme. L’absence d’images chez ces poètes-là me choque étrangement. Leur profondeur ne contient que du vide et leur simplicité est pauvrette. Pourquoi dire en vers des choses pareilles ? On retourne au Delille.
      Mais rien ne vaut Feuillet ! Le commandant d’Eblis, hein ? Quelle figure ! Et l’infirme ! Les chevaux qui s’emportent ! Et l’abbaye ! Et les 30 000 francs pour vos pauvres ! Son succès (car c’est un succès) a deux causes : 1° la basse classe croit que la haute classe est comme ça, et 2° la haute classe se voit là dedans comme elle voudrait être.
      La pluie tombe à flots, les feuilles jaunes tourbillonnent, la rivière mugit. Il est quatre heures. Je vais allumer ma lampe et me remettre à mes bonshommes.
 

   ***

 

À la princesse Mathilde.

      Mercredi [30 octobre 1878].
      Princesse,
      Je suppose que vous êtes maintenant dans les préparations du retour, car le temps est bien mauvais ! Ici nous sommes noyés. Les Bourgeois disent en pareil cas "c’est un véritable déluge", et ce mot les console. Quant à moi, le temps extérieur m’est parfaitement égal. Celui d’à présent est tellement atroce qu’il en devient beau. La Seine sous mes fenêtres est verdâtre et mugit sous le ciel noir avec des bandes de saphir, et les arbres, qui se tordent au vent en perdant leurs feuilles, ressemblent à des personnes qui s’arrachent les cheveux. On dirait que la nature a un gros chagrin. Dans les beaux jours d’été ne la trouvez-vous, quelquefois, insultante ?
      J’ai eu à Étretat un spectacle navrant : celui d’une vieille amie d’enfance (Mme de Maupassant) tellement malade des nerfs qu’elle ne peut plus supporter la lumière ; elle est obligée de vivre dans les ténèbres. Le rayon d’une lampe la fait crier. C’est atroce. Quelles pauvres machines que nous sommes ! Mais pourquoi vous parler de ça ? Je vous en demande pardon. Mon fond noir se découvre de plus en plus, hélas ! Il est vrai que j’ai peu de sujets de gaîté.
      Je ne connais pas l’ouvrage du jeune Houssaye, dont le titre est bien joli ! Quel goût de perruquier ! Que ce soit plein de lieux communs, comme vous dites, j’en suis sûr. Mais le lieu commun plaît très souvent, et il est rare d’avoir du succès par d’autres moyens.
      Comme grotesque, avez-vous admiré les croix d’honneur données pour l’Exposition ? On décore maintenant les employés de commerce ! Démocratie, voilà de tes coups ! La liste de ces membres m’a causé une douce émotion de joie.
      Je ne lis rien du tout, car je ne fais qu’écrire et mon abominable bouquin avance en dépit de tout. À la fin de l’année prochaine, j’en apercevrai la terminaison.
      Ma nièce présente ses respects à Votre Altesse. Moi je me mets à ses pieds et, en lui baisant les mains, les deux mains, lui répète une fois de plus que je suis son très affectionné.
      Je me rappelle au souvenir du bon petit cercle de Saint-Gratien.
      (Si un cercle peut avoir un souvenir ; pardon pour la métaphore. )
 

   ***

 

À Madame Régnier.

      [Croisset], dimanche [octobre 1878].
      Ma chère confrère,
      Mon neveu m’a apporté hier de Paris les Rieuses. Charpentier l’avait envoyé au faubourg Saint-Honoré. Mme Commanville s’est précipitée dessus. Je n’ai pu commencer ma lecture qu’à 11 heures du soir. Comme j’allais très lentement, je n’ai fini qu’à minuit.
      Eh bien, je ne m’étonne pas du succès. Votre pièce a tout ce qu’il faut pour plaire. Le genre admis, c’est un petit chef-d’oeuvre. La tête qui a fait cela est bonne. L’adresse et l’esprit foisonnent. On dirait que l’auteur est "un vieux roublard". Je relève un mot profond : "le rire a sa vertu", et il y en a beaucoup de charmants. Pour moi, il y en a même trop. Ça sent le boulevard.
      On ne vous connaît pas encore et bientôt, j’en suis sûr, nous verrons une vraie oeuvre. J’entends par ce mot la peinture des choses éternelles. Mais vous avez pris la bonne route. Vous êtes maintenant du théâtre. Courage ! Il me tarde de vous surprendre "en flagrant délit".
      Vos aimables reproches à propos de l’infâme épithète de bourgeoise m’ont amusé et attendri. Mais je ne suis pas bien sûr de les mériter. J’ai peur même que ce ne soit une invention de votre amie, pour vous piquer d’honneur, vous faire revenir sur votre décision.
 

   ***

 

À Guy de Maupassant.

      Croisset, 2 heures jeudi [7 novembre 1878].
      Caroline m’a écrit de Paris, dimanche dernier (elle en revient aujourd’hui), ces lignes que je vous transmets : "M. Bardoux m’a formellement dit qu’il attacherait Guy à sa personne dans un avenir rapproché. Il verra à caser Laporte, puis certainement Zola sera décoré au jour de l’an. Gustave sera content, il verra que je ne l’oublie pas. " Commanville, qui est revenu de Paris lundi, m’a répété tout cela.
      Donc, mon bon, je vous engage à aller chez Charmes lui demander ce que vous devez faire présentement, s’il faut que vous donniez votre démission et quand vous devez entrer dans votre nouveau service. Je croyais que vous y étiez déjà.
      Quand vous aurez besoin de quelque chose du côté des médecins, adressez-vous donc à Pouchet, (4, rue de Médicis), il les connaît bien et en est très bien vu. Tenez-moi au courant des choses. Embrassez votre pauvre maman de ma part et qu’elle vous le rende. À vous, votre vieux.
      Dites à Zola ce qui le concerne. Il n’a rien à faire qu’à se tenir tranquille. Pas de nouvelles de Dalloz. Je l’envoie se faire f..., par d’autres ! Toutefois. – Le jeune Charpentier me fait une crasse. Il ajourne encore Saint Julien (édition d’étrennes !)
 

   ***

 

À Madame Georges Charpentier.

      Croisset, jeudi [novembre 1878].
      Chère Madame Marguerite,
      Je ne trouve pas votre époux gentil, mais pas du tout gentil.
      Cette édition de jour de l’an devait paraître l’année dernière ; puis cette année. L’époque des étrennes aura fini, que le livre ne sera pas prêt. Notez que votre légitime m’avait juré ses grands dieux du contraire, c’est-à-dire que nous paraîtrions au plus tard le jour de l’an de 1879 !
      Je lui avais montré et moi-même apporté le dessin en question, celui du vitrail de la cathédrale de Rouen, auquel la dernière ligne de Saint Julien renvoie le lecteur. Ce n’était pas bien difficile à découvrir.
      Enfin, je ne vous cache pas que ce retard m’embête, "si l’on peut s’exprimer ainsi". J’ignore si je récolte des lauriers, mais le côté truffes manque de plus en plus dans ma carrière. Ernest Daudet s’était proposé de me placer avantageusement un vieil ours le Château des coeurs. Dalloz apparemment n’en veut pas, car il fait la sourde oreille. Bref, on me traite tout à fait en grand homme, on me méprise. Il faut être un joli maniaque pour continuer à travailler avec des encouragements pareils.
      Voilà quatre ans que je suis sur mon livre ! Il m’en demandera encore deux. Je me crois dénué d’envie et de cupidité, Dieu merci ! En de certains jours pourtant, ce qui me reste à vivre ne m’apparaît point couleur de rose.
      Pourquoi, diable, est-ce que je vous dis tout cela ? C’est que je vous regarde comme un ami.
      Tout en vous considérant comme une belle dame dont je baise les deux mains.
      Vôtre.
      Deux bécots de nourrice sur les joues de Georgette.
 

   ***

 

À Émile Zola.

      [Croisset], mercredi 27 novembre [1878].
      Il m’ennuie de vous, mon bon Zola. Donnez-moi donc de vos nouvelles !
      Comment se porte Nana ?
      À quand l’Assommoir sur les planches ? Êtes-vous content des cabots que l’on vous destine ? Je ne reviendrai pas à Paris avant le milieu de février, quand j’aurai fini le chapitre que je commence, un chapitre lubrique ! Celui-là fini, j’entreverrai la terminaison totale. Mais quelle charrette à tirer ! Par moments, c’est dur !
      La santé est bonne, mais "les affaires", mon cher vieux, sont déplorables ! La malchance me poursuit de tous les côtés.
      Charpentier, il y a deux ans, m’avait promis une belle édition de Saint Julien pour étrennes. L’année dernière, il m’a lâché pour la Marie-Antoinette de Goncourt ; et repromesse au mois de septembre dernier ; et relâchage maintenant. C’est sa femme qui m’a annoncé cette gracieuse nouvelle, en me rappelant le plaisir qu’elle a eu à lire Saint Antoine ! Vous ne trouvez pas ça ingénieux, comme rhétorique ?
      De plus, Dalloz ne veut pas de ma Féerie qu’il trouve "dangereuse" ; de sorte que cette malheureuse pièce, que je trouve, moi, une tentative originale, ne peut même pas être imprimée dans un journal ! ça ne m’humilie nullement, au contraire ! ça m’excite ; mais ça m’embête au point de vue financier.
      Quant à Charpentier, s’il est gêné, je l’excuse, mais il aurait pu être plus franc.
      Pour Dalloz, je ne vous demande nullement le secret. L’anecdote est bonne à répandre afin d’encourager les jeunes.
      Bardoux a de lui-même dit à ma nièce, la semaine dernière, qu’infailliblement vous seriez décoré au jour de l’an.
      Tourgueneff ne m’a écrit qu’un mot pour me dire qu’il était revenu. Depuis lors, pas de nouvelles, bien que je lui aie envoyé deux lettres.
      Mes bons souvenirs à Mme Zola, et tout à vous, mon cher ami. Vôtre.
 

   ***

 

À Guy de Maupassant.

      [Croisset], jeudi [28 novembre 1878].
      Je suis bien impatient de savoir le résultat définitif de votre visite à Bardoux, et bien embêté de ce que vous me dites de votre pauvre mère ! Le plus simple ne serait-il pas de lui trouver une maison de santé ? Pouchet vous renseignerait là-dessus.
      Que dites-vous de Dalloz qui trouve ma Féerie "dangereuse" ? Ainsi, je ne puis me faire jouer ni me faire imprimer. Encouragement aux jeunes ! Et Charpentier me lâche quant à mon édition du Saint Julien pour étrennes ! Tout va mal ! N’importe ! Je vais commencer un chapitre archi-lubrique.
      
Je vous embrasse.
      Votre vieux.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      [Croisset], jeudi, 3 heures [28 novembre 1878].
      Eh bien, mon pauvre chat, commences-tu à te reconnaître un peu ? Vous fait-on une cuisine passable ? Mlle Julienne a-t-elle au moins le talent de balayer ? As-tu revu quelques-unes de tes amies, etc., etc. Ernest a-t-il pensé à aller chez M. Guéneau de Mussy ? A-t-il faim ? Mange-t-il des beefsteaks ? Et la peinture ? Il ne faut pas l’oublier, cette pauvre bonne vieille peinture consolatrice.
      Quant à moi, ma vie s’est passée de telle sorte, depuis trois jours, qu’il m’est impossible de me rappeler rien. Car il n’y a eu rien, absolument rien. Le plus grand épisode (ou plutôt le seul) a été ce matin, une dégueulade de Julio sur le tapis de la salle à manger. Je n’ai pas même aperçu, par mes carreaux, le moindre profil connu. Hier, comme il faisait très beau, j’ai fait après le déjeuner une longue promenade dans les cours. Pendant une heure, j’ai roulé sous mes galoches les feuilles tombées, j’ai admiré le ciel bleu, la rivière et les coteaux, et surtout humé à pleins poumons le bon air frais qui sentait la verdure.
      Les étalages que l’on a faits dans les "points de vue" sont réussis. Par moments je jouis beaucoup de la nature. Pourquoi ?
      Le travail marche bien et, si je continue, j’aurai fini la première partie dans une quinzaine. Mais la journée de lundi n’a pas été drôle, pauvre Caro !
      J’ai eu dans l’après-midi une violente crise d’amertume, en songeant à mon isolement ! J’étais fait pour goûter toutes les tendresses ; j’en suis trop sevré souvent.
      Mlle Julie s’est beaucoup inquiétée de votre voyage (elle avait cru que vous aviez manqué le chemin de fer, parce que l’élagueur avait dit vous avoir rencontrés sur la place de la Madeleine, à 9 heures du matin). Puis elle s’inquiète de ton installation : "C’te pauvre Caroline ! Faut espérer que ça s’arrangera ! Car enfin !... Sapristi !"
      Le tout coupé par des soupirs qui durent chacun dix minutes.
      Pour réparer tes violences, j’ai ce matin rajusté ma sonnette et, comme je manquais de fil de fer, j’ai sacrifié un des ringards !
      Je continue à faire bon ménage avec une femme d’idem.
      Et ton petit Bonnehôm
       t’embrasse.
 

   ***

 

À Gustave Toudouze.

      Croisset, près Rouen, 29 novembre 1878.
      Mon cher Ami,
      Votre lettre m’a attendri. Elle me prouve que vous pensez à moi, ce dont je ne doutais pas d’ailleurs. Il est bien de se souvenir des "vieux dans l’ombre" comme dirait le père Hugo.
      Je vous envie, puisque vous êtes heureux. Soignez bien votre bonheur. Aimez votre femme et donnez à votre gamin de gros baisers de nourrice. Vous êtes dans le vrai, n’en sortez pas.
      Moi, je travaille le plus que je peux, afin d’oublier les et la misère de ce monde. Les encouragements, comme à vous, me font défaut, car Dalloz m’a refusé un manuscrit, celui d’une Féerie que je trouve bonne, que je n’ai pu faire jouer et que je ne peux maintenant faire imprimer ! Voilà où j’en suis à mon âge (cinquante-sept ans dans douze jours), et après avoir produit ce que j’ai produit. C’est un exemple encourageant pour les jeunes ! Je vous prie de croire que ça ne m’humilie nullement, mais ça m’embête. Je n’en travaille que davantage ; je ne dis pas mieux, mais avec plus d’acharnement. Dans un an je ne serai pas loin d’avoir terminé mon livre. J’ai fait deux chapitres cet été. J’espère en avoir fait encore un, avant d’aller à Paris, ce qui n’aura pas lieu avant le mois de février.
      Dès que je serai là-bas, vous serez prévenu. D’ici là, mon cher ami, bonne santé, bonne pioche et belle humeur.
 

   ***

 

À M. Labarre.

      Croisset, près Rouen, mardi 3 décembre [1878].
      J’écrirai à Dalloz tout ce que vous voudrez, qui puisse vous être utile. Indiquez-moi ce que je dois lui dire.
      Mais je vous préviens de ceci : dernièrement, il m’a refusé un manuscrit que lui avait porté de ma part Ernest Daudet, et au bout de deux mois n’a pas même daigné me répondre. Une lettre de son secrétaire m’a appris que mon manuscrit ne lui convient pas, voilà tout – et qu’on l’a remis chez E. Daudet. Un ami commun a dû lui faire savoir depuis deux jours ce que je pense de son procédé.
      N’importe ! Si vous croyez que je puis vous servir, usez de moi. Mais je doute que ma protection soit efficace. Claudin s’abuse.
      Ma littérature est en baisse, car votre ancien patron Charpentier (qui ne répond pas non plus aux lettres, comme Dalloz) ne fait pas une édition pour étrennes de Saint Julien l’Hospitalier, malgré deux promesses solennelles, dont la dernière est du mois de septembre.
      Je vous croyais attaché à sa maison pour toujours. Votre départ m’afflige, et je vous serre la main, mon cher ami, en vous priant de me croire tout à vous.
 

   ***

 

À sa nièce Caroline.

      Croisset, nuit de vendredi [6-7 décembre 1878].
      Chérie,
      J’ai eu tantôt une petite déception en ne voyant pas arriver Ernest vers 7 heures ; ce sera peut-être pour demain. Depuis dimanche matin ma solitude a été absolue. Aussi je pioche raide ! Avant-hier trois pages ! Et aujourd’hui une ! J’espère au jour de l’an n’en avoir plus que sept à écrire de mon satané chapitre ! Je me demande si personne a jamais travaillé et vécu comme moi. Je trouve que je tourne au phénomène. Ma seule distraction consiste, tous les soirs, après mon dîner, à causer du vieux temps avec Julie. Aujourd’hui elle m’a parlé de Marmontel et de la Nouvelle Héloïse, chose que ne pourraient faire beaucoup de dames, ni même beaucoup de messieurs. Elle voudrait savoir si tu as vu sa nièce.
      Quant à ton voyage, pauvre fille, ne te gêne pas. Je hais l’oppression, et les anniversaires sont une bêtise.
      N’ayant point encore de calendrier, j’ignore l’époque ; cependant, si les jours gras sont trop loin, le temps va me paraître bien long avant d’embrasser la nièce ! Et puis, vers le milieu de février, j’ai envie de donner un festival aux amis de Paris (il a été raté l’année dernière) et je leur dois bien ça, car je dîne chez eux, souvent, sans leur rendre jamais la politesse.
      (As-tu lu l’article splendide de Zola, paru il y a eu mardi huit jours ? Tâche de te le procurer. Et que dis-tu de Mme Roger qui me l’a copié et envoyé aujourd’hui même ?)
      Conclusion : viens quand tu voudras. Je ne crois pas commencer ma saison à Paris avant la fin de mars. Encore trois mois et demi.
      Pour ce qui est de la peinture, malgré l’avis de Bonnat, fais le portrait du Didon (si tu t’en sens les forces, bien entendu) et travaille autre chose que les têtes. Il ne s’agit pas de réussir, mais de se perfectionner. Quel soulagement quand tu vas être seule, toute seule dans ton atelier, comme une petite mère tranquille ! Oui ! "l’Art est un dieu jaloux", tu as raison ; j’en sais quelque chose, moi qui lui ai tout sacrifié, à l’art ! Et encore à quoi, ou mieux à qui ? à loulou.
      Verras-tu Me de Heredia ? Fais-m’en la description.
      Ne t’inquiète pas du vieux manuscrit de l’Éducation. Il est écrit des deux côtés, n’est-ce pas ? Dans ce cas-là, tu peux le brûler.
      Ah ! Les Thermopyles, avec ce bon Pouchet, c’est un rêve ! Mais dans dix-huit mois ne serai-je pas trop vieux pour l’accomplir ? ça me ferait pourtant du bien de prendre un peu d’air et de reposer mon malheureux cerveau.
      Ta vieille Nounou t’embrasse.
 

   ***

 

À Guy de Maupassant.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Jeudi 18 décembre 1878.
      [Flammarion : 19 décembre 1878]

      Merci pour la bonne nouvelle ! Ça me desserre un peu le coeur. Votre lettre d’hier m’avait (et nous avait) navrés.
      Espérons que maintenant ça ira bien. De plus amples détails me feront plaisir.
      Vous êtes gentil de vous être occupé de mon bouquin. Jusqu’à présent je ne l’ai pas reçu. Peut-être l’aurai-je à 4 heures par la seconde distribution ? Tout en l’attendant j’ai fini mon chapitre. En voilà trois d’expédiés depuis six mois. Encore trois à faire ! Donc j’entrevois la fin.
      Il était dit qu’aujourd’hui serait un bon jour : 1° votre lettre et 2° un peu d’argent sur lequel je ne comptais plus. Les choses ne sont jamais ni aussi mauvaises ni aussi bonnes qu’on croit.
      Je compte revenir à Paris vers la fin de janvier. Dites-moi comment vous vous trouverez là-bas.
      Ex imo
      Votre vieux.
 

   ***

 

À la princesse Mathilde.

      Vendredi [décembre 1878].
      Rien n’est plus aimable que votre lettre, ma chère Princesse ; elle m’a été au coeur. Je vois que vous ne m’oubliez pas, chose dont j’étais sûr, du reste. Moi aussi, de mon côté, je songe bien souvent à vous et je vous vois dans votre maison, entourée de vos amis. Si je n’y suis pas, ce n’est point la volonté qui me manque, soyez-en convaincue. Je ne veux pas vous souiller l’esprit par le détail de mes misères. Mais sachez, en un mot, que je suis malheureux, ma chère Princesse. Voilà tout, et il faut que j’aie une belle santé pour vivre encore après toutes les coupes d’amertume que l’on m’a fait boire et que je continue à boire. Dieu le voulait, apparemment. Soumettons-nous.
      C’est pour oublier tout cela que je travaille le plus possible, tâchant de me griser avec l’encre comme d’autres avec de l’eau-de-vie. Mon bouquin avance ; dans un an je serai près de la fin.
      Je ne compte pas être à Paris cet hiver avant le mois de février. À cette époque, j’aurai la solution de mes affaires, solution qui sera déplorable, mais au moins je saurai à quoi m’en tenir. Quand on est au fond de l’abîme, on n’a plus rien à craindre. Je vous fais cette confidence, ma chère Princesse, pour que vous ne m’accusiez pas d’être un maniaque, un entêté. J’ai mal gouverné ma barque, par excès d’idéal ; j’en suis puni, voilà tout le mystère. Taine est un brave homme de penser à moi pour l’Académie ! Mais je ne lui demanderai pas sa voix ! À quoi bon de pareils honneurs ?
      J’ai eu indirectement des nouvelles de Goncourt ; je sais qu’il travaille ferme. Renan doit avoir publié un nouveau volume qui est sans doute chez moi là-bas.
      Vous me rappelez tous les amis morts ! Les amis des mercredis de la rue de Courcelles ! Ah ! C’était le beau temps ! Et j’y pense plus souvent qu’il ne le faudrait pour ma gaieté. À mesure que j’avance en âge, le passé me tient de plus en plus aux moelles ; dès que j’ai un moment de liberté d’esprit, je me retourne vers ce qui ne reviendra plus.
      Oui, j’ai lu la lettre de Chambord à de Mun. Ces gens-là sont idiots ! Et surtout aveugles.
      J’ai été indigné de l’attentat contre le roi Humbert. Pourquoi ? Dans quel but ? Ah ! La bêtise humaine, quel gouffre ! La terre est un vilain séjour, décidément.
      Si j’étais chez vous, près de vous, je penserais tout différemment.
      Donnez-moi ainsi, de temps à autre, de vos nouvelles. Vous ferez bien plaisir à votre très affectionné
       qui vous baise les mains.
      Ma nièce vous présente ses respects.
      Souvenirs d’amitié à Popelin et à Marie.
 

   ***

 

À la princesse Mathilde.

      Croisset, dimanche 22 soir [décembre 1878].
      Votre lettre d’il y a huit jours, ma chère Princesse, m’a attendri jusqu’aux larmes. (vous savez que je suis, comme dit Goncourt, "un gros sensible". ) Oui, j’ai été touché jusqu’au fond de l’âme pour la délicatesse de votre attention.
      Réservez-moi votre bon vouloir, mais présentement les choses ne pressent pas. J’ai cédé à un mouvement de découragement, en vous écrivant.
      J’ai du chagrin, parce que je vois souffrir près de moi ceux que j’aime et que je suis dérangé dans mes travaux ; mais l’âme reste libre, la conscience pure et le corps robuste : c’est l’important.
      Nous recauserons de tout cela vers la fin de janvier, quand je serai à Paris. D’ici là, envoyez-moi de vos nouvelles le plus souvent que vous pourrez. C’est une joie, dans ma vie austère, que la vue de votre (abominable et) chère écriture.
      La neige couvre la terre et les toits, malgré le soleil. Je vis comme un ours dans sa tanière ! Aucun bruit du dehors ne me parvient, et pour oublier mes misères je travaille avec acharnement. Aussi ai-je fait trois chapitres depuis quatre mois, ce qui, vu ma lenteur habituelle, est prodigieux.
      Ma nièce vous présente ses respects ; il est probable que vous la verrez avant moi.
      Je vous baise les deux mains et suis
      Votre vieux fidèle et très affectionné.
 

   ***

 

À Madame Roger des Genettes.

      Croisset, 22 décembre 1878.
      [... ] Si je suivais mon penchant je vous écrirais tous les jours ! La fatigue physique m’en empêche. Voilà mon excuse. Oui, tous les jours et plusieurs fois par jour je songe à vous, par égoïsme, complaisance pour moi-même, retour vers le passé.
      Il me semble que vous devez souffrir par ce temps abominable. Nous n’habitons pas le pays qui nous convient. Nous ne sommes pas de ce siècle, ni peut-être de ce monde.
      Le père Didon m’a envoyé son livre. Je lui ai répondu par quatre pages d’écriture serrée. On a beau dire, et on aura beau faire, l’abîme est infranchissable. Les deux pôles ne se toucheront jamais, la sottise est de croire qu’un des deux doit disparaître. [... ]
 

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À Madame Brainne.

      Croisset, nuit de lundi 30 décembre [1878].
      Chère Belle,
      J’ai reçu la boîte tantôt à 4 heures, et maintenant je digère le cadeau ; les deux substances étaient exquises. C’est gentil d’avoir pensé à son Polycarpe. Votre lettre de ce matin m’a attendri. Vous m’aimez, je le sens, et je vous en remercie du fond de l’âme. Comment ? Je vous avais écrit une lettre "navrante", pauvre chère amie ? Vous méritez que je sois franc avec vous, n’est-ce pas ? Je vous ai ouvert mon coeur et dit carrément sur moi ce que je crois être la vérité. Si j’avais su vous tant affliger, ma pauvre chère amie, je me serais tu.
      J’ai passé par de violentes secousses, j’ai eu un redoublement d’embêtements. Voilà la raison de mon accès de tristesse. Mais je m’y ferai, je deviendrai "tranquille" !
      Et je vous en prie, chère belle, ne me parlez plus d’une place ou situation quelconque ! La bonne Princesse a eu la même idée que vous et m’a écrit les mêmes choses en d’autres termes ; mais l’idée seule de cela m’ennuie et, pour lâcher le mot, m’humilie ; comprenez-vous ?
      Les préoccupations matérielles ne m’empêchent pas de travailler, car jamais je n’ai pioché avec plus d’acharnement. Je prépare maintenant les trois derniers chapitres de mon livre et Polycarpe est perdu dans la métaphysique et la religion. Et avant de me remettre à écrire il faut que j’aie expédié un travail que j’ose qualifier de gigantesque. Il y aurait de quoi me conduire à Charenton si je n’avais pas la tête forte. D’ailleurs, c’est mon but (secret) : ahurir tellement le lecteur qu’il en devienne fou. Mais mon but ne sera pas atteint, par la raison que le lecteur ne me lira pas ; il se sera endormi dès le commencement.
      Madame Lapierre a dit avant-hier, à ma nièce, que vous étiez re-malade, pauvre chérie ! Et qu’une fluxion gâtait votre belle mine. Je la bécote nonobstant en ma qualité d’idéaliste. Votre état de permanente souffrance m’embête, m’éluge, m’afflige.
      Le moral y est pour beaucoup, j’en suis sûr. Vous êtes trop triste, trop seule ! On ne vous aime pas assez ! Mais rien n’est bien dans ce monde. Sale invention que la vie, décidément ! Nous sommes tous dans un désert, personne ne comprend personne (je parle des natures d’élite !)
      Et re-voilà une autre année ! Je vous la souhaite meilleure que celle qui est en train d’expirer (la sacrée rosse !). Que la nouvelle vous apporte tous les bonheurs que vous méritez, ma chère, ma véritable amie ! – Il y a une chose qu’il faut se souhaiter, même avant la santé, c’est la bonne humeur ! Prions le ciel qu’il nous l’accorde.
      J’oubliais une anecdote qui va vous faire plaisir : Vendredi dernier, étant à la cathédrale de Rouen pour un enterrement, un employé des pompes funèbres m’a appelé : "Monsieur l’abbé", jugeant d’après ma calotte de soie et ma douillette que j’appartenais à l’église. Je prends le chic ecclésiastique, maintenant ! ! !
      Quand j’irai à Paris ? Je n’en sais rien. Des raisons me forcent à rester ici indéfiniment – indéfiniment veut dire longtemps. Ça ne m’amuse pas beaucoup, mais… !
      Adieu, je vous embrasse à pleins bras. Vôtre.
 

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À Guy de Maupassant.

      Croisset, nuit du 31 décembre 1878.
      Merci pour l’envoi. C’est bien beau cet article. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Que les journalistes sont bêtes !
      J’avais lu l’élucubration de Zola dans le Figaro. Elle a remué "la ville et la province". Oui, jusqu’à Rouen, jusqu’à Caudebec (sic) ça a produit un immense effet. Notre ami sait s’y prendre pour faire parler de lui. Rendons-lui cette justice.
      Mais que dites-vous du dogme de "l’Hypocrisie littéraire", tellement établi maintenant qu’il n’est plus permis d’avoir une opinion à soi ? On doit trouver bien tout, ou plutôt tout ce qui est médiocre. Quand un monsieur proteste, ça révolte.
      Maintenant parlons de vous. D’après ce que j’ai compris dans votre dernière lettre, vous n’êtes pas encore nommé en titre. Quand sera-ce ? Peut-être veut-on vous essayer ? Mais, si vous êtes bien vu de tous les directeurs, l’affaire se fera.
      Quant à moi, je continue à être d’une noire tristesse, ce qui ne m’empêche pas de travailler formidablement. Je suis perdu dans la métaphysique, chose peu gaie, d’ailleurs. Je prépare mes trois derniers chapitres à la fois : Philosophie, Religion et Morale. Ce poids m’écrase. Ajoutez-y celui de ma personne et vous comprendrez mon aplatissement.
      Je suis curieux d’avoir des détails sur votre "Matinée".
      Vous voilà un peu plus tranquille, n’est-ce pas ? Vous allez re-travailler ? Je vous en écrirais long, mais je suis éreinté à force de lire et de prendre des notes.
      En vous la souhaitant bonne et heureuse, je vous embrasse.


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