1879

 
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Janvier : lettres 1782 à 1798

En février, Flaubert se fracture la jambe. 
Rédaction de Bouvard et Pécuchet (suite) : chap. VIII (Philosophie), 
IX (Religion).

À AUGUSTE HOUZEAU.

      [Croisset, début de janvier 1879.]
      Convenu, cher ami ! Le 12 janvier prochain, je vous attends pour déjeuner avec les bons petits camarades. Ce matin, j'ai prévenu Laporte.
      Je dois avoir laissé chez vous une canne en bois d'oranger. Mais n'en ayez souci, je la ferai prendre ou irai la prendre.
      Tout à vous.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      [Croisset,] nuit de samedi [Début de janvier 1879].
      [...] Non ! Vieux n'est pas gai ! Vieux n'est pas gai ! Il serait temps d'avoir des idées plus folichonnes. Quand sera-ce ? Quand le "soleil reluira", comme tu dis. Mais reluira-t-il ?
      Je crois que la métaphysique ne contribue pas médiocrement à ma sombreur. Ce défilé d'absurdités est vraiment attristant ! J'ai rarement travaillé sur des matières plus ardues. C'est un "cassement de tête", comme disent les bonnes gens ; et j'en ai encore pour longtemps ! Le bon Pouchet m'a envoyé un nouvel ouvrage sur Berkeley ; j'en alterne la lecture avec celle de Kant et d'un résumé de philosophie matérialiste par Lefebvre, lequel déchire ces pauvres sceptiques. Pour me récréer, j'étudie le Catéchisme de persévérance de Gaume et la Gymnastique d'Amoros. Voilà tout !
      Ce brave P. Didon voulant suivre mes conseils ! Encore un disciple de plus ! c'est drôle.
      Parmi les cartes de visites, envoie-moi celle de Ziéger pour que je sache son adresse ; c'est le mari de l'Alboni. Je tiens à lui rendre sa politesse.
      Vois ce qu'est la brochure ; tu m'en écriras le titre.
      J'ai reçu des lettres du jour de l'an de la Princesse (qui s'informe de toi), de Goncourt et de Daudet (celle-là exquise et farce). J'oubliais Mme Régnier, qui ira à Paris vers le 15 courant. Julie se loue beaucoup "des bontés" que tu as eues pour elle. La jeune Suzanne re-sourit plus amicalement que jamais et me sert très bien. Le temps est doux et Monsieur brûle moins de bois ; il va présentement se coucher, car les yeux me cuisent et ma pauvre cervelle n'en peut plus.
      Bon courage, ma chère, et bonne santé. Ne t'éreinte pas trop à tes changements.
      Ta vieille Nounou.
      Tu m'écriras souvent, n'est-ce pas ? Tes lettres me seront une grande distraction dans ma solitude.
 

   ***

 

À ALPHONSE DAUDET.

      Croisset, 3 janvier [1879].
      Merci pour la belle lettre, mon cher ami. Elle m'a ébloui, réjoui et attendri !
      J'ai passé depuis trois mois par des émotions abominables, des embêtements gigantesques, et ce n'est pas fini. Ma vie est lourde. Il faut que je sois fort comme un boeuf pour n'en être pas crevé cent fois.
      Afin de m'oublier, je travaille frénétiquement. Mais le livre que je fais est peu échauffant, de sorte que, de tous les côtés, il y a effort et douleur. Voilà le vrai !
      Vous savez que votre frère avait eu la complaisance de présenter pour moi un manuscrit à Dalloz. Ledit Dalloz n'a pas daigné me répondre et je sais pertinemment qu'il n'a pas lu mon manuscrit. Il s'en est rapporté à son secrétaire, lequel lui a déclaré que l'oeuvre était "trop ennuyeuse" pour être imprimée (sic).

Votre "vieux" est comblé d'honneurs et de profits, comme vous voyez.
      Tout cela fait que, présentement, mon bon, je ne peux pas aller à Paris. Je n'y serai pas avant la fin de février.
      Et vous ? Et ce roman ?
      Les récriminations à propos de Zola me paraissent stupides. Je ne partage pas ses théories. Quant à ses critiques, elles étaient bien douces. Le scandale qu'elles causent est une preuve de plus de l'hypocrisie contemporaine. Comment ! on n'a plus le droit de dire que Feuillet et Cherbuliez ne sont pas de grands hommes ! Tout cela est à faire vomir de dégoût.
      Je vous embrasse tendrement, mon cher Daudet. Votre.
      "Toujours jeu-eûne, toujours le même", absolument comme Laferrière, qui tombait en morceaux. Mais je n'ai pas eu ses... distractions ! – Respects à Mme Daudet, baisers au môme.
 

   ***

 

À MADAME GEORGES CHARPENTIER.

      Croisset, 9 [janvier 1879].
      Chère Madame Marguerite,
      Je retrouve votre lettre sur ma table. Je n'y ai donc pas répondu ? Mille excuses pour cette grossièreté involontaire ! et redoublements de souhaits pour l'an 1879 ! pour vous et les chers petits enfants.
      Vous n'êtes pas près de me voir parce que je ne pense pas aller à Paris, et comme il faut faire contre mauvaise fortune bon coeur, je pioche mon affreux roman, en désespéré.
      Et j'approuve absolument la conduite de Zola. Je ne partage pas ses doctrines ; mais ses critiques me semblent parfaitement justes et même modérées.
      Mais à force d'hypocrisie on est devenu idiot. Tant pis pour les imbéciles qui se fâchent.
      J'oubliais un souhait de bonne année pour votre époux ; le voici :
      Je lui souhaite de ne plus manquer à sa parole, et de ne plus préférer à ma littérature celle de Sarah Bernhardt. Voilà tout.
      Et pour me venger de lui, je me permets d'embrasser Mme Marguerite Charpentier une fois de plus.
 

   ***

 

À JULES TROUBAT.

      Croisset, 9 janvier [1879].
      Mon cher ami,
      Je suis bien content de votre nomination (à laquelle, du reste, je n'ai pas nui). Vous voilà casé, et débarrassé des soucis matériels. Que n'en puis-je dire, pour moi, de même !
      Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles. J'espère vous voir à Paris quand vous y viendrez, car vous ne serez pas toujours confiné dans votre château royal ?
      Je reste ici jusqu'au mois de mars, mais je serai là-bas jusqu'à la fin de mai.
      Quant au scandale causé par l'article de Zola, pedibus manibusque in sententiam tuam descendo ; à force d'hypocrisie on devient idiot.
      Tout à vous, mon bon. Votre très affectionné.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      [Croisset], nuit de mardi, 1 heure [14-15 janvier 1879].
      As-tu enfin terminé ton déménagement, ma pauvre fille ? Es-tu un peu tranquille ? et le point de côté qu'avait ton mari est-il passé ? Quel temps il a fait à Croisset ! neige, pluie et inondation ! La cour est aux deux tiers couverte d'eau. Depuis qu'il dégèle, c'est le brouillard ; le bateau de Bouille se repose.
      Hier, cependant, comme il me fallait à toute force avoir des livres, je me suis mis en route et j'ai pataugé dans Rouen, sous la pluie, pendant une heure, avec un paquet de bouquins sur le bras, sans pouvoir trouver de fiacre. Et, puis... la vue de Rouen ! la vue de Rouen par le dégel, quelle abomination !
      Tu penses bien que, par un temps pareil, je n'ai aucune visite, et un événement, si petit qu'il soit, ne se présente pas dans ma plate existence, peu ornée de distractions. Elles manquent trop, franchement ! Mais qu'y faire ?
      La lecture de l'Encyclique du Saint Père m'a pourtant beaucoup réjoui. Lis-la, et tu verras de quelle manière il entend le progrès social. J'ai fini aujourd'hui le Catéchisme de l'abbé Gaume : c'est énorme ! Il y a dans la seconde partie un petit cours d'histoire qui est soigné. Ce sont là des intermèdes à mes lectures philosophiques ; si elles durent encore deux ou trois mois, je serai d'une force honnête ; mais je vais avoir bientôt épuisé tout ce qui peut me servir à la Bibliothèque de Rouen. Depuis deux jours, je prépare mon chapitre ; mais je ne suis pas près de l'écrire !
      Voilà deux fois que tu me parles de ton "bon moral", ma chère fille. Est-ce vrai ? Ordinairement, on ne se vante pas de ces choses-là ! Moi, je voudrais pouvoir en dire autant, et le travail n'y fait rien. La tristesse me ronge : voilà le vrai. Fortin ne veut pas me donner d'opium, prétendant que ça me congestionnerait trop. Cependant je voudrais bien dormir, car, dimanche, j'ai fait une promenade (mauvaise hygiène pour ma cervelle) et, ce matin, j'ai pris un bain. Vais-je être calme dans mon lit ? Problème ! Est-ce toujours mardi prochain la vente de la scierie ? à ce moment-là verrai-je ton mari ?
      Le bon Tourgueneff m'a écrit qu'il viendrait au commencement de la semaine prochaine. Je ne compte pas dessus. Cependant, sa lettre était bien tendre.
      Tous les jours j'apprends la mort de quelqu'un que j'ai connu ou fréquenté ; depuis huit jours, voici la liste : Marc Fournier, Flammarion, Latour, Préault, etc. !...
      (Je t'embrasse.) Vieux.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      Croisset [15 janvier 1879].
      Tranquillisez-vous, mon cher ami, je serai à Paris à la fin de février (ou au milieu de mars) et resterai jusqu'à la fin de mai. D'abord on ne peut pas vivre toujours dans la solitude, et puis j'ai besoin de la capitale pour mes lectures.
      L'histoire de la croix de Zola est pitoyable. Est-ce bête ! Mais qu'est-ce qui n'est pas bête ?
      Mon frère, professeur de clinique, a demandé un congé au ministre, il y a déjà longtemps, au mois de septembre, et jusqu'à présent il n'a pas reçu de réponse. Il est malade et se tourmente de ce silence officiel. Pouvez-vous dans les bureaux voir ce qui en est ? ou vous informer près de Bardoux lui-même ? La demande a dû passer par le "canal" du directeur de l'école de Rouen, M. Leudet.
      Je continue à faire de la métaphysique, et mon chapitre se dessine. Hier j'ai fini la lecture du Catéchisme de persévérance par l'abbé Gaume. C'est inouï d'imbécillité. Et l'Encyclique du Saint Père, qu'en dites-vous ?
      La fin de mon roman dépassera, comme violence, le fameux article de Zola ; du moins je l'espère ! et on ne me "décorerait pas pour ça".
      Sérieusement, je regrette d'avoir l'étoile. Ce qui me sauve c'est que je ne la porte pas. Axiomes :
      Les honneurs déshonorent ;
      Le titre dégrade ;
      La fonction abrutit.
      Écrivez ça sur les murs.
      Je vous embrasse.
      Votre vieux solide.
      Dites à Zola que je regrette bien de n'être pas à la première de l'Assommoir pour assommer ceux qui siffleront.
 

   ***

 

À MADAME BRAINNE.

      [Croisset, janvier 1879, avant le 25].
       (Fragment)

[...] Quant à une place, à une fonction, ma chère amie, jamais ! jamais ! jamais ! J'en ai refusé (une) que m'offrait mon ami Bardoux. C'est comme la croix d'officier dont il voulait mêmement me faire cadeau.
      En mettant les choses au pire, on peut vivre dans une auberge avec 1 500 francs par an. C'est ce que je ferai, plutôt que de toucher un centime du Budget.
      Ignorez-vous cette maxime (qui est de moi) : "Les honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit. " Et d'ailleurs, est-ce que je suis capable de remplir une place, quelle qu'elle soit ? Dès le lendemain je me ferais flanquer à la porte pour insolence et insubordination. Le malheur ne me tourne pas à la souplesse, au contraire ! Je suis, plus que jamais, d'un idéalisme frénétique et résolu à crever de faim et de rage plutôt que de faire la moindre concession.
      J'ai été bien avachi pendant quelques jours, mais je me remonte et je travaille. C'est l'important, après tout.
      Votre bonne volonté à mon endroit m'a attendri, ma pauvre chère belle ; mais, je vous en prie, n'y pensez plus. N'importe, je vous remercie de la proposition comme d'un présent. [...]
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, jeudi, 2 heures [16 janvier 1879].
      Comment, chérie, je te dois plusieurs lettres ? Ton reproche est aimable, mais injuste ! Et à propos de lettres, je suis tanné d'en écrire ! J'ai envie de publier, dans les journaux, que je ne répondrai plus à aucune : quatre aujourd'hui ! six hier ! autant avant-hier ! Mon temps est mangé par ce gribouillage imbécile.
      Avec tout ça, Bouvard et Pécuchet n'avancent pas. Je succombe sous la théologie ! et je t'assure, loulou, qu'il faut avoir la tête forte et vaste pour coordonner et rendre plastiques toutes les questions qui sont à traiter dans ce gredin de chapitre-là ! J'en viendrai à bout, je crois. Mais quand sera-t-il fini, ce chapitre IX ? ne le sais ! et il se pourrait très bien que je n’allasse à Paris qu'au milieu de l'été prochain.
      Pour ne plus penser pendant deux ou trois heures à la Religion (car j'en rêve la nuit, et à mes repas j'en mange avec mon fricot), j'ai invité Fortin à dîner pour aujourd'hui.
      Monsieur commence à ne plus dormir, bien que tous les jours je m'astreigne à une demi-heure de promenade. N'importe ! Le physique et le moral sont bons.
      Ah ! ma chère Caro, ma chère fille, j'en ai gros sur le coeur pourtant ! et je voudrais bien me soulager !
      Je satisfais mon besoin de tendresse en appelant Julie après mon dîner, et je regarde sa vieille robe à damiers noirs qu'a portée maman. Alors je songe à la bonne femme, jusqu'à ce que les larmes me montent à la gorge. Voilà mes plaisirs. Ma vie est rude, franchement.
      La tienne n'est pas douce non plus, pauvre chérie ! Mais tu es jeune, toi, par conséquent plus forte. Je te remercie bien de ta gentille lettre de ce matin. Elle m'a un peu desserré le coeur. La vente se fera-t-elle lundi ? J'en doute. Ce sera encore remis à plus tard ! Et en attendant, comment vivre ?
      Au milieu de ces tristesses, je continue ma métaphysique, Kant, Hegel, Leibnitz. Ce n'est pas drôle, et j'en suis accablé. Hier j'ai travaillé quatorze heures. Je suis solide, apparemment...
      Ce matin, la pluie a de nouveau traversé le plafond de la chambre de ton mari. Le pauvre Corneille, sur le chevalet au milieu, commençait à recevoir de l'eau, quand Suzanne est entrée par hasard. Nous l'avons sauvé, et je vois qu'il n'y paraîtra pas. J'ai eu une belle peur.
      Encombrée comme tu l'es dans notre logement, comment vas-tu faire pour peindre ?
      J'ai reçu une lettre de Toudouze charmante, oui charmante. Les amis de Paris s'ennuient de moi, et me réclament. Quand les verrai-je ?
      C'est ce soir la première de l’Assommoir. Je voudrais bien y être. Mais ?... Ainsi de suite. Enfin, attendons la vente. Je prendrai de quoi être un peu libre de mes actions pendant quatre ans, et puis, après, à la grâce de Dieu. Mais quant à cela, j'y suis résolu par exemple, et là-dessus je ne céderai pas, car je ne peux plus vivre dans des conditions pareilles...
      J'attends demain à 2 heures le bon Laporte, et d'aujourd'hui en huit, Houzeau, Pouchet et Pennetier à déjeuner. Ce que tu me dis de Mme M*** m'afflige, mais ne m'étonne pas. Le Vice est toujours puni, la Vertu aussi. Quant à la pauvre mère Tardif, tant mieux pour elle de n'être plus de ce monde (il ne faut plaindre la mort que des heureux, c'est-à-dire celle de fort peu de gens). Je me rappelle avec douceur les moments que j'ai passés chez elle autrefois, et j'ai envie "de faire dire une messe à son intention", sérieusement... Je ne vois plus rien à te conter, mon pauvre loulou. Mets à exécution ton projet de m'écrire longuement deux fois par semaine.
      Maintenant je vais reprendre l'examen de Leibnitz, par Condillac, lequel vaut mieux que sa réputation, puis relever mes notes dans le traité Des apparitions, le Dr Calmet, etc.
      Et je t'embrasse bien tendrement.
      Ta vieille Nounou.
      Es-tu remise de tes émotions de funérailles ? Quand se marie ton élève ? As-tu trouvé un atelier ? Que dit Bonnat de tes oeuvres ?
      Il commence à faire un joli froid, et je brûle beaucoup de coke (rien de Paul de Kock).
 

   ***

 

À ÉMILE ZOLA.

      [Croisset], dimanche 5 h [20 janvier 1879].
      Je viens d'envoyer chercher à Rouen le Figaro et le Gaulois, et je vois que la soirée a été splendide, immense succès ! Ah ! enfin, voilà quelque chose de bon qui arrive. Vous n'imaginez pas comme je suis content, mon cher ami.
      Mes amitiés à votre femme.
      Je vous embrasse. Votre.
      "Et pas décoré pour ça" !
      Pas décoré à cause du fameux article ! Sont-ils bêtes, nom de Dieu !
      Empochez vos droits d'auteur, et foutez-vous du ruban de Gustave Droz et de celui de Porto-Riche.
      Il devait y avoir à la première de bien bonnes (têtes) d'embêtés parmi MM. les critiques. Que n'y étais-je !
      Écrivez-moi. Détails si vous avez le temps.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      21 janvier 1879.
      Chérie,
      Ne t'inquiète pas de la féerie, tant pis pour d'Osmoy !
      [...] Commences-tu à y voir clair, dans ton déménagement ? N'es-tu pas bien fatiguée, pauvre loulou ? Enfin, tu as fait ce que tu as voulu, tu as loué ton appartement !
      [...] Nous ne pouvons rien dire, ni faire aucun projet, même à courte échéance, tant que la vente n'aura pas eu lieu ! Il me tarde bien qu'elle soit terminée ! Quand ce sera fini, j'aurai toujours quelques milliers de francs qui me permettront d'attendre la fin de Bouvard et Pécuchet. La gêne où je me trouve m'irrite de plus en plus, et cette incertitude permanente me désespère. Malgré des efforts de volonté gigantesques, je sens que je succombe au chagrin. Il est temps que ça finisse. Ma santé serait bonne si je pouvais dormir. J'ai maintenant des insomnies persistantes ; que je me couche tard ou de bonne heure, je ne puis plus m'endormir qu'à 5 heures du matin. Aussi ai-je mal à la tête tout l'après-midi. Je lis et je prends des notes démesurément. Hier soir, je me suis promené sur le quai au clair de lune, malgré le froid qui était violent, mais la beauté de la nuit était irrésistible ; et tout à l'heure, après mon déjeuner, j'ai fait un grand tour dans le jardin. Mais ma compagnie m'attriste : mieux vaut celle des bouquins.
      Vendredi et samedi, mon état nerveux et mental (sic) m'a fait peur. Je rabâche intérieurement les mêmes récriminations ! et je me roule dans le chagrin sans discontinuer. Puis je me remets à mes livres, je tâche de composer mon chapitre. Alors, comme l'imagination est en jeu, au lieu de s'appliquer à des êtres fictifs, elle s'applique à moi, et ça recommence !
      Inutile de se plaindre ! Mais il est encore plus inutile de vivre ! Quel avenir ai-je maintenant ? À qui même parler ? Je vis tout seul comme un méchant, et ce n'est pas près de finir, car il faudra bien que j'aille à Paris pendant deux mois cette année, si je veux finir Bouvard et Pécuchet, et alors vous reviendrez ici, de sorte que je serai peut-être jusqu'au milieu de mai sans voir ma pauvre fille. Quant à vivre tous les trois dans le petit logement de Paris, cela est matériellement impossible (n'y ayant pas même de chambre pour la cuisinière). Au moins ici rien ne m'agace, et là-bas il n'en serait pas de même.
      C'est ton anniversaire, ma pauvre Caro ! Tu es née au milieu des larmes, ça t'a porté malheur ! Allons, adieu, je m'attendris trop, mais je suis bien las de faire des efforts, de me tendre, de vouloir, et pourquoi ? à quoi ça sert-il ? à qui cela fait-il du bien ?
      Je t'embrasse tendrement.
      Vieux.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      Croisset, 22 janvier 1879.
      Vive votre ministère ! Personne n'est plus content que moi de sa consolidation. Comme la malechance me poursuit depuis longtemps, je m'attendais au contraire à la chute. Vous voilà donc rassuré sur votre sort ! Tant mieux ! Quant à moi, ma vie n'est pas drôle, mon cher ami. Quoi qu'il advienne, vous me verrez pendant deux mois à partir de mars, mais pas avant, j'en ai peur.
      Parlez-moi de la pièce. Quand passe-t-elle ? J'ai lu les comptes rendus de l’Assommoir dans le Figaro, le Gaulois et la France (envoyés par vous ce matin). Je suis content du succès pécuniaire pour Zola. Mais ça ne consolide pas le naturalisme (dont nous attendons toujours la définition) et ça ne pose pas notre ami comme auteur dramatique. À lui maintenant de faire une pièce "dans son système". J'ai vu que Daudet en avait lu une à l'Odéon, tirée de Jack. Quels industriels que tous ces gaillards-là ! Que n'en suis-je un moi-même ! Mais le coeur me manque.
      Le pauvre Tourgueneff est recloué par la goutte. Allez-le voir, vous lui ferez plaisir. Dans vingt-cinq jours, il part pour la Russie, où son frère vient de mourir.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Lundi soir, 6 heures [27 janvier 1879].
      Mon loulou,
      J'ai peur que le Nouvelliste n'insère un entrefilet qui te donnerait de l'inquiétude : je me suis donné samedi, en glissant sur le verglas, une très forte entorse avec fêlure du péroné ; mais je n'ai pas la jambe cassée.
      Fortin (que j'ai attendu quarante-huit heures) me soigne admirablement. Laporte vient me voir très souvent et couche ici. Suzanne me soigne très bien. Je lis et je fume dans mon lit, qu'il me va falloir garder pendant six semaines !
      Je serais très contrarié si un de vous deux se dérangeait pour venir : ça n'en vaut pas la peine. Je ne le veux pas. Inutile de dépenser son argent à ça. Mon accident est le moindre de mes soucis et le plus léger de mes chagrins, ou plutôt n'est pas un chagrin, une simple contrariété. Quand je me serai fait faire une planche idoine pour écrire dans mon lit, je t'enverrai plus de détails ; après-demain sans doute.
      Je t'embrasse bien fort.
      Ton vieil oncle
                  qui n'a pas beaucoup de chance.
 

   ***

 

À GEORGES CHARPENTIER.

      Croisset, 29 janvier 1879.
      Oui, c'est vrai, j'ai une très forte entorse, avec fêlure du péroné. Ce n'est pas dangereux, mais ce sera long.
      Je vous embrasse.
 

   ***

 

À ÉMILE ZOLA.

      Croisset, 30 janvier 1879.
      Monsieur,
      M. Gustave Flaubert me charge de vous donner de ses nouvelles.
      Il a eu une entorse fort grave compliquée d'une fêlure de la base du péroné. L'inflammation disparaît, mais un repos de plusieurs semaines est ordonné.
      Aucune crainte à avoir.
      "Je suis cloué dans mon lit, fumant une pipe, ayant trois consolations : 1) l'emmerdement que cause aux confrères le succès de l'Assommoir ; 2) l'histoire du curé du Vésinet ; 3) le départ prochain et probable de notre Sauveur. Quand cela ne me fatiguera pas d'écrire, je vous enverrai quelques mots de ma patte.
      Mes amitiés à votre femme.
      Communiquez ce bulletin à Maurice Roux et à Hennique. "
      (Dicté par Flaubert.)
      Votre dévoué serviteur,
      E. Laporte.
 

   ***

 

À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Jeudi midi [30 janvier 1879].
      Les attentions de votre amitié m'attendrissent, ma chère Princesse. Je suis indigné contre le Figaro qui aurait pu se taire et ne pas inquiéter mes amis. En un mot, voici ce que j'ai : fêlure du péroné et entorse considérable. L'inflammation de l'articulation n'est plus à craindre. Mais les premiers jours j'ai eu un épanchement de sang considérable. Dans quinze jours je pourrai me lever. Je ne marcherai pas avant six semaines ou deux mois et je boiterai pendant longtemps, trois ou quatre mois peut-être.
      Voilà tout. Cela retarde le moment où je pourrai vous voir et, franchement, c'est ce qui m'ennuie le plus dans mon accident. Car vous, ma chère princesse, vous êtes le seul coin d'azur dans ma vie sombre et je suis de tout mon coeur
      Vôtre.
      Amitiés au petit groupe des intimes, Marie, Popelin, Giraud, Mme de Galbon.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Jeudi, 11 heures [30 janvier 1879].
      MA PAUVRE FILLE,
      Tu as dû recevoir, hier soir, un télégramme de Philippe. Je vais bien. Le gonflement (il était d'abord énorme, ça ressemblait à un éléphantiasis) disparaît, le sang se résorbe d'une manière rapide. Dans une douzaine de jours je pourrai m'asseoir dans un fauteuil. On me fera une botte d'amidon, dans laquelle ma jambe sera prise. Quant à pouvoir marcher, je n'aurai pas ce plaisir avant six semaines, au plus tôt, et je boiterai peut-être pendant trois ou quatre mois.
      Fortin me soigne admirablement bien. Le bon Laporte s'en va de temps à autre pendant vingt-quatre heures, puis revient et ne me quitte pas. Il a fallu, les deux premières nuits, le forcer à se coucher ! Suzanne se montre très dévouée, très gentille. Enfin je suis, de toutes les manières, aussi bien que possible.
      Ce qui m'a le plus vexé dans mon accident, c'est le Figaro. Quels imbéciles ! et Lapierre avait eu l'attention de n'en rien dire, sachant mon horreur pour ce genre de réclames ! Oui, Villemessant a cru peut-être m'honorer, me faire plaisir et me servir. Loin de là ! je suis HHHindigné ! Je n'aime pas à ce que le public sache rien de ma personne : "Cache ta vie" (maxime d'Épictète).
      Hier j'ai reçu quinze lettres, ce matin douze, et il faut y répondre ou y faire répondre. Quelle dépense de timbres !
      Mon moral est excellent, meilleur qu'auparavant (sic). Laporte s'étonne de ma patience, de mon caractère angélique. Mais ces choses-là ne révoltent ni mon esprit, ni mes nerfs, ni mon coeur : donc, je n'en souffre pas ! Voilà le vrai. Je me suis fait faire une table, et tu admirerais mes petites inventions.
      Comment peins-tu le père Cloquet ? En robe, ou en redingote ?
      Je t'attends samedi, mon loulou. ça me fera bien plaisir de te voir arriver, mais grande peine de te voir partir.
      Amitiés à Ernest. Que fait-il ? Voilà qui est plus sérieux que ma guibole cassée.
      Ton vieil éclopé et grabataire.
      Vieux.
 

   ***