1879

 
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Mars et avril : lettres 1819 à 1846

À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Vendredi [mars 1879]
      Vous n'êtes pas "gaie", dites-vous, ma chère Princesse. Mais qui est-ce qui est gai ? Ce n'est pas moi, hélas ! Au moins si on pouvait se lamenter dans la compagnie de ceux qu'on aime, ce serait un soulagement. Si battu que je sois par le sort, si avarié que je me sente, il me semble qu'étant près de vous je pourrais vous distraire un peu de vos ennuis. Pardon de la présomption !
      L'hiver est abominable. Cette persistance du mauvais temps vous tape sur les nerfs et la couleur du ciel vous entre dans le coeur. De la fenêtre de mon cabinet, j'aperçois cependant quelques primevères. Que ne puis-je refleurir comme le gazon ! Mais je me calomnie : le fond du bonhomme garde sa jeunesse. Oui, riez de moi, je suis aussi troubadour qu'à dix-huit ans. L'amour du Beau m'a conservé, comme le vinaigre fait aux cornichons.
      La mort de M. de Sacy m'a fait de la peine. C'était un aimable homme et un lettré, chose rare. Un peu après lui est mort Saint-René Taillandier, qui a écrit contre moi des articles stupides. Cela va faire deux places à l'Académie. Je ne briguerai ni l'une ni l'autre, pas besoin de vous le dire.
      J'ai trouvé la lettre du Prince Impérial très digne, très convenable.
      Je me réjouis à l'idée que Popelin viendra me voir la semaine prochaine et serais fort dupé s'il ne venait pas.
      Cette longue séparation de mes plus chers amis, parmi lesquels vous êtes au premier rang, Princesse, commence à m'attrister. Mais je ne pourrai pas descendre un escalier avant six semaines au plus tôt. Bref, si je peux faire le voyage de Paris vers la fin d'avril, ce sera beau.
      D'ici là, écrivez-moi quand vous n'aurez rien de mieux à faire. Ce sera me rendre service.
      Je vous baise les deux mains aussi longuement que vous le permettrez.
      Je suis votre vieux fidèle et dévoué.
 

   ***

 

À MADAME JULIETTE ADAM.

      Croisset, 7 mars 1879.
      CHÈRE MADAME,
      Je vous remercie du souvenir et du livre (et de la dédicace aussi, qui ne ment pas, puisque dernièrement vous m'avez donné des preuves de sa sincérité).
      Rien n'est plus élégant ni plus haut que votre poème. On y respire l'air de l'Olympe, on y coudoie les dieux. J'aime ça ! Vous avez ravivé mes vieux souvenirs d'Italie. Il s'échappe de vos pages une senteur napolitaine qui m'a fait du bien. Les restrictions que je me permettrai, dès que j'aurai le bonheur de vous voir, sont peu nombreuses et peut-être sottes d'ailleurs. Elles portent sur deux ou trois points peu importants. Une qualité m'a frappé, sans parler du talent descriptif, c'est la délicatesse morale. Quoi de plus charmant que la page 83 sur les bouquets fanés qui rappellent des émotions encore fraîches, et la page 107 "mon existence avec... sentiments les plus délicats" "les femmes aiment le divin qui plane sur les choses"... En êtes-vous bien sûre ?...
      Plusieurs, quelques-unes peut-être ? mais les femmes en général ? non, hélas !
      En refeuilletant votre volume, je trouve en marge un coup de crayon à la page 160, sur le Vésuve. La fin de la phrase est une merveille. J'en suis convaincu, je m'y connais.
      Votre oeuvre aurait plu à Goethe. Vous êtes de sa religion.
      Je serre la main de mon confrère Lamber et je baise les mains de Mme Adam, en me mettant à ses pieds.
      Son tout dévoué.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Mardi matin, 11 heures [11 mars 1879].
      Ce n'est pas drôle, pauvre chérie ! Mais ce pouvait être pire, et j'aime mieux ça ! C'est fini, nous savons à quoi nous en tenir.
      Nous voilà au fond de l'abîme ! Est-ce le fond ? Il s'agit d'en sortir maintenant, c'est-à-dire de pouvoir subsister. Quels sont "les projets qui seront sages et auxquels tu espères que j'accéderai ?" Je me perds dans le vide et rêvasse anxieusement. J'en ai fait de mon côté qui me semblent bien impraticables (comme de donner des leçons ! ETC., etc.).
      Il y a une économie que nous pouvons réaliser, c'est que je n'habite plus du tout Paris. Le sacrifice en est fait dans mon coeur. Ce ne serait pas tous les jours gai ; mais au moins, ici, je serais tranquille. Oh ! la tranquillité ! le repos ! le repos absolu !
      Sans doute, Laporte m'avait parlé de F***, mais j'avais mal compris, n'ayant pas toujours la tête à moi maintenant. Tu me dis que "les nôtres en valent bien d'autres". Je me suis même convaincu que la mienne valait beaucoup, mais on n'emploie pas un rasoir à fendre du bois, ni un cheval de course à charrier des moellons. Les machines délicates se détériorent plus facilement que les grossières. Je me sens ébréché et fourbu. N'importe ! C'est un soulagement de savoir que Flavie ne perdra rien. Quant à Raoul-Duval et Laporte, comment ferons-nous ? Voilà ce qui me tourmente ; réponds-moi là-dessus.
      Et je persiste à ne pas comprendre quelle garantie je puis offrir à F***, puisque je n'ai plus rien. Il me demande ma parole, je la lui donne. Mais je ne pourrai tenir ma promesse, et je le sais : je suis donc un coquin. Dans quel état doit être ton pauvre mari !
      [...] J'ai reçu ce matin l’Histoire du Vieux Temps de mon disciple, avec une dédicace qui m'a été au coeur. Les lignes imprimées en ton honneur sont charmantes de tact et de délicatesse. Ne trouves-tu pas ?
      À 3 heures et demie, je vais avoir la visite de Popelin qui repartira demain matin. Je vais tâcher d'avoir l'air gai, pour le bien recevoir.
      Le 28 est de vendredi en 15 ! Le 29 j'espère embrasser ma pauvre fille, et causer avec elle un peu longuement...
      Bonne pioche ! et tâche d'être forte pour trois.
      Vieux.
 

   ***

 

À MADAME ROGER DES GENETTES.

      [Croisset, 14 mars 1879].
      Il me semble que je suis en retard avec vous, ma chère amie et, bien que je sois un peu fatigué, je vais vous envoyer quelques lignes.
      Samedi prochain, enfin, on retire mon second appareil et je tâcherai de faire quelques pas dans mon cabinet. Mais quand pourrai-je monter un escalier ? Pas avant deux mois sans doute. Si bien que peut-être nous arriverons à Paris en même temps l'un que l'autre.
      J'en ai bientôt fini avec mes lectures sur le magnétisme, la philosophie et la religion. Quel tas de bêtises ! Ouf ! Et quel aplomb ! Quel toupet ! Ce qui m'indigne ce sont ceux qui ont le bon Dieu dans leur poche et qui vous expliquent l'incompréhensible par l'absurde. Quel orgueil que celui d'un dogme quelconque !
      Pourquoi haïssez-vous le Père Hyacinthe ? Notez qu'il est méprisé de tout le monde, des libres penseurs comme des croyants, ce qui me le rend sympathique. Il a pris la voie la plus franche et la plus naïve. Où est le mal ? Mais il sort du cadre ; de là, scandale. Il a été original dans sa conduite et plus chrétien (chrétien primitif) qu'on ne dit. D'ailleurs l'importance qu'on attache à l'accouplement sexuel me semble bien drôle !
      J'ai lu dernièrement deux livres qu'on m'a envoyés, les Soeurs Vatard, de Huysmans, un élève de Zola, que je trouve abominable ; et le Chat maigre, d'Anatole France, charmant !
      Je vous baise les deux mains longuement.
 

   ***

 

À X***.

      [Croisset, début de mars, 1879, après le 11.]
      [...] Je ne veux pas d'une aumône pareille, que je ne mérite pas d'ailleurs. Ceux qui m'ont ruiné ont le devoir de me nourrir, et non pas le gouvernement. Stupide ! oui ; intéressant, non ! Je suis si énervé que je n'espère plus qu'une chose, la peste russe. Ah ! si elle pouvait venir et m'emporter !" [...]
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      Entièrement inédite en 1930.
Mercredi, 4 heures, 12 mars 1879.
      Eh bien, si M. Rambaud, par suite des insistances de M. Charpentier, est contraint de lui dire ce qui en est, dès que la chose sera faite, allez, vous, chez M. Charpentier et suppliez-le, en mon nom, de me garder le secret absolu. Je vois à sa divulgation les plus graves inconvénients, outre que j'en serai fort humilié.
      J'ai trouvé une combinaison qui me permettra de restituer plus tard la rente du ministère... si toutefois, je ne m'en démets pas d'ici à deux ou trois mois. C'est un secours temporaire que j'accepte, un prêt que l'on me fait. Voilà comme je considère la chose. (Ce qui me force à m'y soumettre c'est qu'avant-hier, lundi, Commanville a vendu sa scierie d'une façon déplorable ! ! !) Mais si le Figaro s'en mêle, ou que des amis m'en félicitent, je serai désespéré, car enfin, il n'est pas drôle de vivre sur l'assistance publique ! Puisque M. Charmes me veut du bien, communiquez-lui ce que je pense (si toutefois vous le jugez convenable).
      Je vous embrasse, mon cher ami.
      Votre vieux.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Vendredi, 3 heures, [14 mars 1879].
      MA CHÈRE FILLE,
      Il n'y a pas à hésiter. J'adopte la seconde combinaison. Je peux très bien vivre à Paris et n'y avoir pas de logement. Vous me réserverez, dans quelque coin, un lit ; voilà tout ce que je demande. Et quand j'aurai un peu d'argent, je me donnerai une petite vacance. Avec la maison de Croisset, 6 000 francs servis régulièrement, et ce que je pourrai décrocher d'autre part, l'existence sera possible.
      J'ai tout lieu de croire qu'on va m'offrir une pension, et je l'accepterai, bien que j'en sois humilié jusqu'à la moelle des os (aussi je désire là-dessus le secret le plus absolu). Espérons que la presse ne s'en mêlera pas ! Ma conscience me reproche cette pension (que je n'ai méritée nullement, quoi qu'on dise). Parce que j'ai mal entendu mes intérêts, ce n'est pas une raison pour que la patrie me nourrisse ! Pour calmer ce scrupule, et vivre en paix avec moi-même, j'ai imaginé un moyen que je te communiquerai et que tu approuveras, j'en suis sûr, car tu es un honnête homme, chose plus rare qu'une honnête femme. Ma chère enfant ! ma pauvre fille !
      Si cela se fait, comme je l'espère, je pourrai attendre la mort en paix.
      Quand tu viendras ici, dans quinze jours, nous viderons à fond plusieurs petites questions secondaires. Mais voilà la plus importante décidée, conclue, n'est-ce pas ?
      [...] En résumé, j'aime mieux la vie la plus chétive, la plus solitaire et la plus triste, que d'avoir à penser à l'argent. Je renonce à tout, pourvu que j'aie la paix, c'est-à-dire ma liberté d'esprit.
      Espérons en tes succès picturaux. Vois-tu ma joie ? Notre joie, si tu allais être très remarquée au Salon ! Au prix où est la peinture, tu peux gagner beaucoup d'argent. Mais le moyen d'en gagner, c'est de ne pas peindre en vue d'en gagner. Le succès matériel ne doit être qu'un résultat, et jamais un but. Autrement, on perd la boule, on n'a même plus le sens pratique. Faisons bien, puis, advienne que pourra ! Ah ! ah ! moi aussi j'ai des "principes". J'en ai même trop pour mon bonheur.
      Je suis bien content que le portrait du P Didon marche bien. Es-tu sûre maintenant d'être prête pour le 28 ?
      Adieu, ma pauvre Caro. écris-moi le plus souvent que tu pourras.
      Ta vieille Nounou.
 

   ***

 

À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Jeudi [mars 1879].
      La présence de Popelin m'a été bien agréable, ma chère Princesse ; elle m'apportait quelque chose de la vôtre, un reflet de tout ce qui vous entoure.
      Comme je pense à vous ! et comme j'ai envie de vous revoir ! Ce sera je ne sais quand. Dès que j'ai fait cinq ou six pas dans mon cabinet, mon articulation enfle, et j'ai bien peur de ne pouvoir, au mois de mai, être en état de monter un escalier. J'ai passé un dur hiver ! et mon accident chirurgical a été le moindre de mes chagrins. Sans la sacro-sainte Littérature, je crois que je serais devenu fou, ou imbécile. Il peut bien m'en rester quelque chose.
      J'ai eu hier une colère comique contre un bourgeois, un ancien camarade de collège qui est venu me voir et a voulu m'apitoyer sur le désastre de la maison Quesnal du Havre, une faillite de 20 millions, ce qui m'est parfaitement égal. J'ai menacé mon visiteur de lui flanquer mon encrier (de bronze) à la tête, s'il continuait. Car j'ai tant besoin de larmes pour mes propres infortunes qu'il ne m'en reste plus pour celles des autres. C'est pourquoi notre "Avenir social" m'inquiète médiocrement. Tout le bavardage que l'on dépense là-dessus me paraît stérile et anti-scientifique. L'Histoire suit son développement ; nous n'y pouvons rien. Autant se plaindre de n'être pas Dieu.
      J'ai parlé à Popelin d'une petite grâce que je demanderai à Votre Altesse, c'est de faire jouer chez vous un dialogue en vers fait par un jeune poète que j'aime beaucoup. Mme Pasca connaît l'oeuvre, l'apprend maintenant et s'offre pour remplir le principal rôle. Cela est de très bonne compagnie et vous agréera, je crois.
      Vous me parlez de vos neveux. Que devient leur père, le prince Napoléon ? Il m'a écrit dès qu'il a su que j'étais malade, et depuis lors personne ne m'a donné de ses nouvelles.
      Mon jardin est maintenant plein de violettes, qui se perdent faute d'être cueillies. Que ne puis-je vous les envoyer toutes et m'envoyer avec elles, près de vous, pour les mettre, et moi aussi, à vos pieds, Princesse, comme il siérait à
      Votre vieux serviteur et dévoué.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Mardi, 6 heures un quart [18 mars 1879].
      J'ai bien peu de temps, mais je tiens à embrasser ma pauvre fille.
      D'abord, l'Art avant tout ! Je connais, dans la liste que tu m'envoies : Cabanel, Boulanger, Harpignies, Puvis de Chavannes (indirectement). Mais voici une autre liste prise dans le Temps de ce matin, et qui ne concorde pas du tout avec la tienne. Tâche de m'avoir la vraie, alors j'aviserai à dresser mes batteries ! Il faudrait aussi savoir qui fera le Salon dans les grands journaux.
      Je suis content de ce que tu me dis de tes deux portraits. Espérons, ma pauvre fille, que quelque chose, enfin, nous réussira !
      Quant aux deux places d'Ernest, j'aimerais (dans l'ignorance où je suis des détails) celle des Tabacs ; car, s'il faut régir des biens en Berry, ce sera peut-être un exil...
      Nous causerons de tout cela et de bien d'autres choses, de samedi prochain en huit, n'est-ce pas ?
      Aujourd'hui, enfin, je me suis hasardé à descendre ! Grande chose ! Je fais quelques pas avec une canne, comme un scheik.
      Je t'embrasse ; le bateau siffle.
      Vieux.
 

   ***

 

À EDMOND DE GONCOURT.

      Mercredi soir, 19 mars [1879].
      Mon cher Vieux,
      J'ai lâché tout pour Madame de Châteauroux, tout, immédiatement, j'ai eu cette canaillerie et j'en ai été récompensé. Ce nouveau volume me semble encore plus intéressant que les autres.
      Voilà trois mois que je lis exclusivement de la métaphysique ! Après tant d'abstractions, vous pouvez penser s'il m'a été doux de me désaltérer dans le réel. Enfin je me suis collé comme un morpion sur les mottes de vos belles dames. Cela est un monument, une oeuvre définitive. Nous en recauserons. Quand ?
      Charpentier et Zola m'ont promis de venir déjeuner ici dès que je les appellerai. Mais je ne suis pas encore en état de descendre dans ma salle à manger, et je ne vous invite pas avec eux, vu l'insuffisance de mon personnel. Donc, venez seul dès que vous serez libre de vos Frères Zemganno.
      Ma nièce doit venir me voir à la fin de la semaine prochaine, après quoi je rappellerai aux amis leur promesse. Je compte absolument sur la vôtre.
      Popelin vous a un peu trop vanté ma personne physique et morale. À peine si je peux faire cinq ou six pas dans mon cabinet, et chaque soir mon articulation est enflée. Serai-je en état d'aller à Paris au mois de mai ? J'en doute.
      Quant à l'humeur, elle n'a pas été gaie, mon cher ami. J'ai passé par des états à me casser la gueule. Voilà le vrai.
      J'ai eu cependant la force de m'étourdir par des lectures insensées (la valeur d'un volume par jour et avec notes). Maintenant je prépare mes trois derniers chapitres et j'espère me remettre à écrire dans une quinzaine. Bref, dans un an, mais pas avant, j'espère en voir la fin.
      Aucune nouvelle de Tourgueneff ni de Daudet. Entre deux épreuves, tâchez de trouver le temps de potiner avec votre
      qui vous embrasse.
      Que dites-vous de Labiche candidat à l'Académie française ? ô mânes de Boileau, où êtes-vous ?
      Voici une découverte faite par votre serviteur dans la Réforme (revue). Yves Guyot trouve que Sarcey ressemble... à Diderot et même lui est supérieur (sic) ; c'est un "Diderot rassis". Maintenant rêvez.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Vendredi soir, 11 heures [21 mars 1879].
      MA CHÉRIE,
      Si, dans ta conscience, tu ne trouves pas bien le portrait du P Didon, il ne faut pas le soumettre au jury. Peut-être as-tu eu l'ambition trop haute. Mais j'ai mauvaise opinion d'un artiste qui, étant jeune, n'a pas une opinion trop haute. Pour faire bien un sonnet, il faut avoir tenté un poème épique.
      Au reste, demande l'avis franc de Bonnat. A-t-il vu le portrait de M. Cloquet ?...
      Ma jambe, que je ménage beaucoup, est toujours enflée le soir ! Quand pourrai-je aller à Paris, où j'ai tant besoin, pour mon travail !
      Maintenant, je refais, pour la troisième fois, les tables de mon dossier intitulé : Philosophie. Ce sont les notes de mes notes que je coordonne, pour dresser le plan de mon chapitre. Depuis quinze jours, je ne m'occupe pas à autre chose ! Quelle besogne ! Et je suis taquiné fortement par le mal de dents, si bien que je viens d'écrire à Gally pour le prier de m'apporter ses outils. La providence ne m'étouffe pas sous les roses ! Mais je ne l'accuse point, étant convaincu de la nécessité des choses.
      Je vais donc revoir ma fille ! Quand ? et pour combien de temps ? Le vieux Croisset te fera du bien. Il y a beaucoup de primevères et de violettes ; leur vue te délassera, te détendra les nerfs.
      Embrasse ton mari pour moi, et quatre bécots sur tes joues.
      Vieux.
 

   ***

 

À MADAME JULIETTE ADAM.

      Croisset, 25 mars 1879.
      J'ai reçu une invitation à une soirée chez Mme Adam pour le dimanche 30 mars. Merci, chère Madame. Je puis à peine faire quelques pas dans ma chambre ! Cependant, mon médecin me jure qu'au commencement de mai je serai en état d'aller à Paris, c'est-à-dire de monter votre escalier. Cet espoir me soutient. En attendant qu'il se réalise, permettez-moi de vous baiser les mains et de vous dire que je suis votre très humble et affectionné.
 

   ***

 

À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Jeudi [25 mars 1879].
      Mon médecin, qui ne m'avait pas vu depuis huit jours, m'a affirmé hier que je pourrai aller à Paris au commencement de mai, certainement. Dans cinq ou six semaines, au plus tard, je vous verrai donc, ma chère Princesse. Le proverbe "Loin des yeux près du coeur" est vrai pour moi. Plus je vais, plus je vous aime. Et comment ne pas vous aimer !
      Je vous remercie bien de la promesse que vous me faites relativement à mon jeune homme, c'est-à-dire de faire jouer chez vous sa petite pièce. Ce lui sera un grand honneur et qui pourra lui être utile. D'ailleurs, son oeuvre vous intéressera, je crois.
      Vous me semblez bien sévère pour Madame de Châteauroux. Ce n'est pas de cette façon que j'aurais fait ce livre, si je l'avais fait ; mais tel qu'il est, il est curieux, et bien exécuté dans son genre. Ce qui vous choque tient au sujet même, et non à l'historien.
      Quant à l'auteur, à de Goncourt, on m'avait dit au contraire, qu'il était maintenant en bon état. Ses nervosités viennent de sa santé qui n'est pas robuste. Pour rester serein, il ne faut pas souffrir ; et puis, peut-être, manque-t-il un peu de philosophie.
      J'attends après-demain la visite de ma nièce ; elle a fait le portrait du père Cloquet. Je vous demanderai pour elle votre protection près des membres du jury. La pauvre enfant est bien à plaindre et a besoin d'encouragement.
      Popelin a eu la gentillesse de m'envoyer un livre, et moi la grossièreté de ne pas l'en remercier.
      Faut-il croire à ce que vous m'annoncez, une petite visite ?
      Là-dessus je rêve :
      et je vous baise les mains, Princesse,
      en me disant votre vieux fidèle.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      [Croisset], mercredi [26 mars 1879].
      À la bonne heure ! Au moins voilà une vraie lettre ! c'est-à-dire longue !
      Et d'abord, ma chérie, j'ai vu hier, dans le XIXe Siècle, une nouvelle qui doit te faire plaisir : Le Salon n'ouvrira pas avant le 15 mai, ou peut-être avant le 30. Cela te donne du temps. Tu ne m'as pas dit ce que Bonnat pense du portrait du P Didon.
      Quant à la Mazarine, je n'y pense pas plus que s'il n'en eût jamais été question. Je regrette que tu aies prié Mme Charpentier d'aller chez Gambetta. Ton zèle t'a entraînée trop loin. Enfin, c'est fini, n i ni ! Seulement, c'est une leçon pour l'avenir. La raison devrait me faire regretter cette place ; mais les nerfs de Mossieu sentent différemment. Voilà.
      Je suis comme toi, je ne demande qu'à être tranquille (et le souhait est ambitieux). Aussi, quand rien du dehors ne m'arrive, je me trouve très bien. La vue de la rivière et le chant des poules me suffisent comme distraction (sic). Jamais je n'ai moins désiré Paris ; j'y pense même rarement. D'ailleurs, je ne pourrai pas monter un escalier parisien avant deux mois. Ainsi, tout est pour le mieux. Je voudrais bien me remettre à écrire, mais, franchement, je crois que ce me sera impossible ! et je recule devant ce moment. J'ai eu et j'ai encore trop de tourments ; ma tête n'est pas libre, je le sens ! Joli résultat ! et à qui ai-je été utile, en définitive ? [...]
      Adieu, pauvre chérie,
      Vieux.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      Entièrement inédite en 1930.
      Vendredi 28 mars 1879.
      MON CHER AMI,
      Quant à ce qui me regarde personnellement je suivrai vos instructions de point en point. Je remercierai du mieux qu'il me sera possible, puis nous verrons.
      Pas plus tard qu'hier j'ai reçu une lettre de la Princesse me disant que dès que je serai revenu, on jouera chez elle votre Histoire du Vieux Temps. Ce jour-là, bien entendu, je vous présenterai. Vous pouvez lui envoyer votre brochure avec ce mot : "À S. A. I. Madame la Princesse Mathilde". C'est la formule, le reste comme vous l'entendrez.
      J'ai écrit à Huysmans une lettre de brave homme à laquelle il n'a pas répondu, c'est-à-dire que, tout en lui faisant des éloges, je lui disais franchement mon opinion. Si j'en avais reçu une pareille j'en aurais remercié l'auteur par un mot. Que dois-je penser ?
      Est-il vexé ? Tant pis pour lui ! J'ai agi honnêtement et esthétiquement. Je m'étonne, aussi, de n'avoir point encore le nouveau roman d'Hennique (Couronneau !).
Fortin m'affirme que je pourrai aller à Paris au commencement de mai. Donc, mon pauvre chéri, nous nous verrons dans cinq ou six semaines au plus tard. Je continue à faire de la métaphysique. Mon nouveau manuscrit est préparé. J'en vois maintenant l'ensemble et je me mettrai à l'écrire dans huit ou dix jours, quand Caroline (que j'attends demain) sera partie.
      C'est à ce-moment là, je pense, vers le milieu de l'autre semaine que j'aurai la visite de Charpentier et de Zola.
      J'oublie toujours de vous prier d’aller chez Ernest Daudet, quand vous aurez le temps, chercher le manuscrit de la Féerie. J'ai des raisons pour ne pas le laisser traîner chez les étrangers.
      Laporte, qui maintenant me classe des notes, me charge de vous dire qu'il pleure sur son "épuisement prématuré".
      Je vous embrasse.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Dimanche, 5 heures [6 avril 1879].
      Enfin, mon pauvre loulou, voilà donc quelque chose de bon qui nous arrive ! (d'autre part, Laporte m'écrit qu'il est sûr d'être nommé, étant le premier sur la liste). Est-ce que la fortune changerait ? La générosité des Cloquet me fait doublement plaisir et je m'applaudis de t'avoir empêchée, il y a deux ans, de renoncer à la peinture. Mais n'oublie pas (une leçon de morale, à mon tour) que l'argent ne doit jamais être qu'une conséquence et non un but. Tu en gagneras d'autant plus que tu y songeras moins.
      Comme il ne faut rien négliger néanmoins voici, quant aux articles, ce que tu as à faire :
      1° Écris maintenant à Lapierre, pour qu'il te recommande aux Salonniers de sa connaissance.
      2° Il faut aller au cabinet de lecture du passage de l'Opéra, demander tous les journaux de la semaine et faire la liste desdits cocos. Tu me l'enverras. À priori, je ne connais que Burty pour la République française et Judith Gautier au Rappel. Mais il m'est très facile de te recommander à tous, ou presque tous. Sarah Bernhardt accomplit cette mission dans le Globe. Si tu veux, j'irai la voir. Au reste, Guy peut te renseigner là-dessus. Quelques-uns de ses amis doivent s'en mêler. Au début, la réclame sert beaucoup.
      Mon pauvre Julio vit encore. On lui donne des lavements de vin et de bouillon et on va lui remettre des vésicatoires. Le vétérinaire, maintenant, ne serait pas étonné s'il en réchappait. Avant-hier, ses extrémités étaient froides, et nous le regardions, croyant qu'il allait mourir. C'est exactement comme une personne ; il a de petits gestes d'une humanité profonde.
      Ah ! pauvre chère fille ! Si tu pouvais lire dans mon vieux coeur dévasté, tu comprendrais que, malgré mes mauvaises lettres, je suis stoïque. Enfin, je tâcherai de ne plus t'embêter autant.
      Je crois qu'un peu de repos me fera du bien. Ma cervelle n'en peut plus et j'éprouve de grandes difficultés à travailler. Mais aussi, quel livre !
      Je t'embrasse bien tendrement.
      Nounou.
 

   ***

 

À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Dimanche [avril 1879].
      MA CHÈRE PRINCESSE,
      Je compte vous voir à la fin de ce mois. Serez-vous encore à Paris ? Si vous êtes à Saint-Gratien, j'irai à Saint-Gratien. Car, il m'ennuie de vous, démesurément. Rester si longtemps sans le spectacle de votre personne est une des tristesses de ma vie, qui d'ailleurs en est pleine.
      Un rhumatisme s'est jeté sur mon articulation, de sorte que je boite et souffre toujours, mais bien peu de chose à côté du reste.
      Le roman de Goncourt m'a plu. Au commencement, je me suis révolté contre certaines afféteries et négligences de style. Puis je me suis laissé empoigner et, en somme, je trouve ce livre plein de talent. Telle est mon opinion sincère.
      L'Exposition ouvre demain. Je vous vois errant dans les salles et considérant les tableaux. Dites-moi ce que vous pensez du portrait du père Cloquet par ma nièce. Votre opinion m'importe. La pauvre femme est si à plaindre !
      J'ai eu ces jours-ci la visite de Tourgueneff. Il m'a l'air désolé de l'état de son pays. Le nôtre n'est pas encore si bas. Est-ce que le prince Impérial est malade ? Vous devez être inquiète. Je me mets à vos pieds et vous baise les mains. Votre vieux dévoué, ou plutôt votre dévot...
      P S. – Amitiés à Marie et à Popelin S. V. P.
 

   ***

 

À MADAME ALPHONSE DAUDET.

      Lundi [7 avril 1879].
      MADAME ET CHÈRE CONFRÈRE,
      Je ne saurais vous dire le plaisir que m'a causé l’Enfance d'une Parisienne. Si le mot charmant n'était pas banal, je l'écrirais. Sans appareil scientifique, sans surcharge de couleur, sans prétention à l'idéal ou au naturalisme, vous faites sentir ce que vous avez ressenti. Il m'a semblé parfois, en vous lisant, que j'avais été autrefois une petite fille, jouant aux Tuileries, marchant dans la rue de Rivoli et vivant dans cette bonne vieille maison avec ses ornements empire et ses grandes armoires.
      C'est un régal, pour qui aime la littérature en soi, que de lire des choses pareilles. La race de votre style est très noble et très délicate, si artiste sans en avoir l'air ! Voilà le difficile !
      Dans vos pensées détachées, j'en ai trouvé plusieurs qui m'ont semblé éblouissantes de vérité et de tournure, comme celle sur les jets d'eau.
      Les deux pièces de vers que j'aime le mieux sont : À mon fils et La Chambre aux joujoux. Et, dans les études littéraires, j'ai relu avec un nouveau chatouillement d'amour-propre tout ce qui me concerne.
      Je ne pourrai pas aller vous remercier avant un mois ou six semaines, car je ne puis faire encore que quelques pas dans mon cabinet.
      Le Temps ne donne pas le roman de votre mari. Pourquoi ? Dites-lui donc (à votre mari) de m'écrire un peu. Serrez-lui la main de ma part, et permettez-moi, Madame, de baiser la vôtre en vous priant de me croire
      Votre très respectueux et
      affectionné serviteur (et copain !).

 

   ***

 

À JOSÉ-MARIA DE HEREDIA.

      [Croisset, 7 avril 1879].
      MON CHER AMI,
      Je ne saurais vous dire l'extrême plaisir que m'a causé votre second volume. Comme c'est amusant ! Voilà de l'histoire !
      Depuis bientôt trois mois je suis enfoncé dans des études atroces et antiplastiques. Rien que de la philosophie et du magnétisme. Votre oeuvre a donc été pour moi comme un bain de Jouvence. Elle m'a donné de l'air et du soleil. Je ne fais plus que rêver à l'entrée et à la sortie de Mexico. Merci, mon cher poète, mon cher ami.
      Tout à vous, ex imo.

 

   ***

 

À MADAME ROGER DES GENETTES.

      [Croisset, avril 1879].
      [...] Quelle jolie leçon de rhétorique on ferait avec les discours de Renan et de Mézières ! Mais pourquoi Renan s'est-il présenté à l'Académie ? Quelle modestie ! Quand on est quelqu'un, pourquoi vouloir être quelque chose ?
      Je rouvre ma lettre pour vous dire que je viens de recevoir la vôtre du 5. J'ignorais le paragraphe de Daudet, merci. "Je te reconnais bien là, Marguerite !"
      Vous avez toutes les délicatesses du coeur et de l'esprit. Aussi on vous aime, on vous aime à en être très heureux et très malheureux. [...]
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, jeudi, 11 heures [10 avril 1879].
      Non seulement reçue, mais sur la cimaise et à une "place distinguée", puisque Mme Commanville a le n° 2, Viardot a eu la gentillesse de m'écrire cela hier ! Je reçois sa lettre en même temps que la tienne. De plus, une de la Princesse qui s'en réjouit et ajoute : "Je n'ai pu encore la joindre".
      Ton Vieux est bien content de ton admission. Le portrait sera donc regardé, premier point, puis admiré, espérons-le ! Par conséquent, il t'en viendra d'autres...
      Mon pauvre Laporte m'a fait peine à voir mardi soir. Le matin, il avait appris que la place d'inspecteur lui échappait. Il n'est porté par la Commission que le deuxième sur la liste ! et donc, ne sera pas nommé. Ils étaient 72 candidats... Je voudrais ne pas penser à tout cela ! J'avais commencé mon chapitre, qui allait bien. V'lan ! me voilà retombé. Que d'efforts il faut faire pour continuer à vivre !
      Mme Pasca, maintenant à Rouen, chez Mme Lapierre, est très malade et ne jouera pas chez la Princesse la pièce de Guy. Ça me contrarie beaucoup. Ces deux dames viendront déjeuner chez moi dimanche et m'apporteront des primeurs.
      Le temps est splendide. Les lilas vont fleurir et, en dépit de tout, quelque chose du printemps vous entre dans le coeur. Le séjour de Croisset te serait plus hygiénique que celui de la capitale, pauvre loulou ! Le dernier que tu y as fait n'était pas assez long. Quant à ta migraine d'hier, pourquoi t'avises-tu de recevoir M. dont la légèreté est capable de tuer un rhinocéros ?
      Ce sont les journaux de Paris qui ont dit que j'assistais, à Rouen, à la première de l’Assommoir ! Depuis ton départ, re-lettres d'amis m'en félicitant. Mais plus modeste que le père Monsabré (à propos de la réception de Renan), je ne réclame pas pour si peu.
      Mon rhumatisme m'est tombé dans le genou droit. Mon pied continue à enfler un peu chaque soir. J'ai essayé toutes les chaussures que je possède ; aucune ne peut me convenir. Je suis donc réduit aux pantoufles pour longtemps ; de cela, je m'en moque.
      Adieu, pauvre chat, je t'embrasse bien fort.
      Vieux.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Samedi, 11 heures [12 avril 1879].
      Voici le reçu signé et paraphé !...
      Cet acte de commerçant, que j'accomplis régulièrement tous les mois sans en comprendre le sens pratique, m'exaspère de plus en plus. On ne refait pas son tempérament ! N'en parlons plus ! mais c'est dur ! Une jambe cassée n'est rien à côté, ni même un mal de dents. Je me les ferais toutes arracher avec une volupté reconnaissante à la condition qu'on ne me parlerait plus d'argent, tonnerre de D... ! Le reçu de notre locataire m'est même désagréable à signer (sic)...
      Hier, Monsieur a fait maigre et s'en est bien trouvé. J'ai eu la tête très lucide toute la journée... Pas un bruit sur le quai, pas un bateau sur la rivière, rien, silence absolu, et aucune lettre à écrire ! Aussi ai-je travaillé jusqu'à 2 heures du matin. Résultat : une page et la préparation de deux autres. C'est là ce qu'il me faut : l'écartement de toute manifestation extérieure et, j'ose dire, de toute relation humaine. Je suis de moins en moins pressé d'aller à Paris. D'ailleurs, ma jambe enfle dès que je marche un peu, et hier soir elle me faisait souffrir. Je crois que c'est un rhumatisme qui se porte sur l'articulation.
      Cependant je voudrais bien voir le portrait de ma pauvre fille sur la cimaise.
      Je t'embrasse.
      Vieux.
 

   ***

 

À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Mercredi soir [16 avril 1879].
      PRINCESSE,
      Vous avez bien raison ! Des oeuvres comme Ruy-Blas vous rafraîchissent le sang ! Cela vous sort de la crasse littéraire qui nous entoure ; il n'y a de beau que le beau, quoi qu'on dise.
      Je vous trouve un peu sévère pour Renan, car son discours est un joli "morceau", bien que, selon moi, il ait un peu trop louangé l'Académie.
      Et je ne partage pas votre pitié pour Villemessant. Ah ! mais non ! pas du tout ! Des hommes comme lui ont fait beaucoup de mal, ont été de véritables pestes. N'ayons pas d'indulgence pour les coquins heureux ! Villemessant, Girardin, Buloz, Marc-Fournier et deux ou trois autres, voilà les gens qui ont le plus avili de choses, le plus désespéré les artistes. Quant au figaro, et à tout ce qui y tient de près ou de loin, je le hais, cordialement. Son inventeur est crevé : tant mieux ! Voilà le fond de mon opinion.
      On m'a envoyé ce matin le premier numéro de La vie moderne, rédacteur en chef Bergerat. Cette feuille me paraît encore plus infecte que La Vie Parisienne du chemisier Marcellin, ce qui n'est pas peu dire. Par bêtise, j'avais autorisé ledit Bergerat à mettre mon nom sur la couverture. Je le regrette bien maintenant. Je n'ai pas de chance avec les gendres de mon pauvre Théo.
      Au reste, je ne comprends plus rien à rien. Pourquoi ce nouvel attentat contre l'Empereur de Russie ? Dans quel but ? C'est idiot et horrible.
      Pourquoi l'élection Blanqui ? Pourquoi le retour des Chambres à Paris ? mesures dont peuvent se réjouir les ennemis de la République. Le monde devient fou, décidément.
      Une chose m'a pourtant un peu remonté le moral aujourd'hui, à savoir "la correspondance inédite de Berlioz". Quel homme ! et quel véritable artiste ! Quand on pense à tout ce qu'il a souffert, on ne devrait plus se plaindre.
      Pinard communiant dimanche dernier à Notre-Dame, en compagnie du duc de Nemours, ne vous fait-il pas rêver ?
      Je ne connais rien de bon sur la terre que vous, ma chère Princesse, et je vous baise les mains dévotement, car je suis
      Votre vieux dévoué.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Mercredi soir [16 avril 1879].
      [...] Mon déjeuner de dimanche n'a pas été ce que tu crois ! Ah ! Sais-tu ce qu'ont fait mes deux Anges après le repas ? Un somme ! L'une (Mme Pasca) sur mon divan, et l'autre (Mme Lapierre) dans un fauteuil ! Pendant qu'elles dormaient, j'ai travaillé à ma table tranquillement, comme un petit père tranquille. Rien de plus vertueux et de plus commode ! Leurs provisions de bouche étaient d'ailleurs excellentes et abondantes. Il m'en est resté jusqu'au surlendemain.
      Ton Vieux a eu ce matin une colère violente au spectacle du premier numéro de la Vie Moderne, rédacteur en chef Bergerat, éditeur Charpentier. Tu n'imagines pas une infection pareille. C'est encore plus ignoble que la Vie Parisienne, cette m... à la vanille ! Mon premier mouvement a été d'écrire une lettre d'injures à ces messieurs, en les priant d'ôter mon nom de dessus la couverture, car elle le salit. Mais j'ai eu peur d'avoir l'air de vouloir poser ! et je me suis abstenu. N'importe ! j'en suis encore indigné (sic).
      La lecture de la Correspondance inédite de Berlioz m'a remonté. Lis-la, je t'en prie. Voilà un homme ! et un vrai artiste ! Quelle haine de la médiocrité ! Quelles belles colères contre l'infâme bourgeois ! Quel mépris de on ! Cela vous enfonce les lettres de Balzac de 36 000 coudées ! Je ne m'étonne plus de la sympathie que nous avions l'un pour l'autre. Que ne l'ai-je mieux connu ! Je l'aurais adoré ! Sens-tu la beauté des funérailles de Villemessant ? Embaumement comme celui d'un pharaon, messe dite par un évêque, la gare du chemin de fer transformée en chapelle ardente, "retour des cendres" à Paris, et demain quel enterrement ! Mais il disposait d'une "immense publicité". Inclinons-nous.
      Et Pinard ! mon ennemi, ce saint homme... auteur des couplets obscènes trouvés dans le prie-Dieu de Mme Gras, et que Mlle Delaporte a mis à la sienne (de porte), vu ses manières trop galantes, oui ! Pinard, l'ancien ministre, communiant dimanche dernier à Notre-Dame avec Mgr le duc de Nemours, n'est-ce pas beau ? Tout cela (sans compter le reste) me donne envie de crever, puisque c'est plus fort que nous...
      Ne vous préoccupez pas de mon arrivée à Paris. Le monde m'attire de moins en moins, et je ne sais quand je me résignerai à monter dans un wagon. L'idée même de franchir mon seuil m'est désagréable. Il se pourrait bien que je reculasse mon voyage jusqu'à l'automne. Je finirai par ressembler au chanoine de Poitiers, dont parle Montaigne, et qui n'était pas sorti de sa chambre depuis trente ans "par l'incommodité de sa mélancholie ".
      Adieu, pauvre fille, je te bécote.
      Vieux.
 

   ***

 

À MADAME RÉGNIER.

      [Croisset, 16 avril 1879.]
      MA CHÈRE CONFRÈRE,
      Primo : Félicitations au double bachelier, ou plutôt à ses père et mère. C'est une belle épine tirée du talon et je comprends votre joie, moi qui étais né avec toutes les vertus domestiques. Mais la littérature m'a empêché de donner carrière à mes vertus comme à mes vices.
      Il faut pourtant que je lâche la bride à mon indignation (jolie phrase). On m'a envoyé ce matin le premier numéro de la Vie Moderne. Elle me paraît encore plus infecte que la Vie Parisienne du chemisier Marcellin ! Comme doctrines, langage et réclames (jusqu'à la petite fantaisie du docteur Lambert), c'est complet ! Et moi qui ai eu la bêtise de leur laisser mettre mon nom sur la couverture !
      Est-ce que les funérailles de Villemessant ne vous font pas rêver ? Embaumement comme pour un pharaon, messe dite par un évêque, la gare transformée en chapelle ardente, "retour des cendres" à Paris, et demain discours, panache, musique et foule immense, j'en suis sûr. Il jouissait "d'une immense publicité". Inclinons-nous. Moi, je ne me suis jamais incliné. Je n'ai pas plié le genou devant cette institution.
      Et Pinard, mon ennemi Pinard, l'auteur des couplets obscènes trouvés dans le prie-Dieu de Mme Gras, Pinard qui a inventé Gambetta (pour faire du bien à l'empire) ! cet excellent M. Pinard communiant dimanche dernier à Notre-Dame en compagnie de Mgr le duc de Nemours ! Farce ! Farce !
      Quant à ma quille, je commence à marcher, pas très gaillardement il est vrai, et je ne sais pas encore quand j'irai à Paris, ni même si j'irai le mois prochain. Rien ne m'y attire, ou plutôt tout m'y dégoûte.
      Une chose m'a pourtant retapé aujourd'hui : la lecture des lettres de Berlioz ! Quel artiste et quel haïsseur du bourgeois ! Quand on voit tout ce qu'a souffert ce grand homme, on ne doit plus se plaindre.
 

   ***

 

À EDMOND DE GONCOURT.

      Croisset, jeudi [24 avril 1879].
      MON CHER AMI,
      Voici mon bilan.
      Ma jambe va bien, cependant elle enfle tous les soirs. Je ne puis guère marcher au delà de cent pas et il me faut porter une bande autour des chevilles.
      De plus, je me suis fait arracher une de mes dernières molaires.
      De plus, j'ai eu un lumbago.
      De plus, une blépharite.
      Et actuellement, depuis hier, je jouis d'un clou au beau milieu du visage.
      À part tout cela, je vais bien.
      Je me suis remis à écrire et j'espère avoir fini mon horrifique chapitre VIIIe au mois de Juillet. Alors j'entamerai l'avant-dernier.
      Quand irai-je à Paris ? Je n'en sais rien. Pas avant le milieu de mai, si j'y vais. Il faudrait pourtant que j'y allasse... En tout cas, vous me verrez cet été chez la bonne Princesse. C'est une chose inouïe, le mal que j'ai maintenant à me déplacer.
      Charpentier m'a envoyé les deux premiers numéros de sa Vie Moderne, que je trouve encore plus bête que la Vie Parisienne. Le chic perdra la maison Charpentier. Retenez cette prophétie.
      Et le manifeste politique de Zola menaçant la République de sombrer, si elle n'arbore l'étendard du réalisme ! naturalisme, pardon ! Drôle ! drôle !
      J'ai lu dans l'élégante feuille de votre éditeur un fragment de votre roman qui m'excite. Quand il sera paru, le roman (ou même avant), seriez-vous assez Curtius pour venir à Croisset ? J'y attends demain Tourgueneff. Zola et Charpentier m'ont également promis de venir déjeuner dimanche.
      Hennique fait des conférences, maintenant ?
      Nous sommes des fossiles, mon cher ami, des restes d'un autre monde. Nous ne comprenons rien au mouvement.
      Je vous embrasse.
      Votre Vieux.
      "Tou... ou... jours... jeune !"
      (Illusion qui dénote le sheikisme.)
      Lisez la Correspondance de Berlioz ! Peu de livres m'ont plus édifié. Il rugissait, celui-là ! et haïssait le médiocre. Voilà un homme !
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      Croisset [fin avril 1879].
      [Flammarion : 25 avril 1879]

      Eh bien, mon cher ami, c'est le cas de dire comme dans Laurent-Pichat :
                           J'attendrai

sans ajouter :
      
      Que l'on fasse venir le cul-de-jatte André,
ce qui est une belle rime.
      Merci de votre lettre. Elle m'a fait plaisir de toutes les façons. Mais, mon pauvre cher bougre, que je vous plains de n'avoir pas le temps de travailler ! comme si un bon vers n'était pas cent mille fois plus utile à l'instruction du public que toutes les sérieuses balivernes qui vous occupent ! Les idées simples sont difficiles à faire entrer dans les cervelles.
      Oui, j'ai lu la brochure de Zola. C'est énorme ! Quand il m'aura donné la définition du Naturalisme, je serai peut-être un Naturaliste. Mais d'ici là, moi pas comprendre.
      Et Hennique qui a fait, aux Capucines, une conférence sur le Naturalisme !!! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !
      La Vie Moderne me paraît encore plus bête que la Vie Parisienne. Est-ce assez... artistique ! hein ? et les dessins qui n'ont aucun rapport avec le texte ! et la critique de Bergerat ! Je suis indigné que mon nom soit sur la couverture, mais j'espère que ce... n'aura pas la vie longue.
      Une chose m'a réjoui : les funérailles de Villemessant. Quelle pompe ! Mais on n'y pense déjà plus. Le Peuple est ingrat.
      Vous ne me verrez pas avant le 20 mai. Je veux, avant d'aller à Paris, en avoir fini avec le magnétisme, c'est-à-dire être à la moitié de mon chapitre. Mais irai-je à Paris ? Franchement, rien ne m'y attire, sauf vous, mon cher Guy.
      Je continue à n'être pas d'une gaieté excessive et je vous embrasse avec toute la tendresse dont est capable le coeur de votre vieux.
      Est-ce que Huysmans a été choqué de ma lettre ?
      Lisez donc la Correspondance de Berlioz. Voilà un homme ! et qui exécrait le bourgeois ! ça enfonce Balzac !
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Vendredi, minuit [25 avril 1879].
      Que dis-tu de Tourgueneff qui devait d'abord venir dimanche ? Puis ç'a été pour mardi, ensuite pour vendredi, et maintenant c'est pour dimanche prochain. Cette habitude de toujours manquer de parole me donne le vertige. Je n'y comprends goutte.
      Eh bien, oui, j'ai été hier dîner rue de la Ferme avec ma bonne (Mme Lapierre avait invité personnellement Suzanne). La voiture m'a extrêmement gêné. Le mouvement des roues, les cahots me faisaient mal dans le pied et le grand air m'étourdissait. Seul, je n'aurais pas continué.
      On m'a reçu avec des honneurs choisis, car c'était la Saint-Polycarpe. Lapierre s'était déguisé en Bédouin, Mme Lapierre en Kabyle et le chien de Mme Pasca avait des rubans dans les poils du museau. Une guirlande de fleurs entourait mon assiette et mon verre. Au dessert, on a apporté un gâteau de Savoie ayant cette devise : "Vive saint Polycarpe !" Toast avec du champagne. Après quoi, Mme Pasca a déroulé un grand morceau de papier et a lu des vers à ma louange, composés par Boisse (qui était le seul convive avec Houzeau). Les amphitryons ont été bien aimables, mais... crevettes pas fraîches ! Tu sauras que je m'en gorge tous les jours (de crevettes), ne pouvant plus manger de viande. Fortin m'appelle plus que jamais "une grosse fille hystérique", et comme il m'est poussé un clou abominable en plein visage, il m'a purgé ce matin. Au commencement de la semaine, j'ai eu mal aux yeux, au point d'employer un collyre. Voilà, et je dis comme Oreste :
      
            Oui, je te loue, ô ciel ! de ta persévérance.

      
Mais tous ces maux-là ne sont rien près des autres, c'est-à-dire qu'ils n'arrivent pas jusqu'à l'âme...
      J'ai reçu le livre d'A. France, et le Figaro contenant l'élucubration de Zola. Tu as dû toi-même recevoir ce matin un article sur son article. La fin est louangeuse pour moi et cruelle pour lui, mais il devient trop grotesque. Quel mauvais goût que de parler toujours de soi !
      Je suis en train de corriger les épreuves de Salammbô pour Lemerre. Eh bien, franchement, j'aime encore mieux ça que l’Assommoir.
Avant-hier, visite de M. et Mme Censier. Censier gobe Zola, le gobe complètement, oeuvres et théories, tant le succès en impose aux Bourgeois ! ! !
      Et le père Harel regrette Villemessant ! "C'est une perte !" (sic).
Je t'embrasse.
      Ton Nonagénaire.
 

   ***