1879

 
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Mai à août : lettres 1847 à 1875

À EDMOND DE GONCOURT.

      Jeudi, Ier mai [1879].
      MON CHER AMI,
      Je suis enchanté de votre bouquin.
      Dans les premières pages je vous ai cherché quelques chicanes de détail comme "et avec", "sur eux", etc., puis, zut ! emballage complet. Plusieurs fois je me suis retenu pour ne pas pleurer, et cette nuit j'en ai eu un cauchemar (sic).
      Ne pas avoir fait mourir Nello est d'un goût exquis, précisément parce que le lecteur s'attend à sa mort.
      J'ai retrouvé toutes mes sensations de fracture, la douleur au talon et la peur des béquilles. Enfin, mon cher ami, on n'aime pas vos deux frères, on les adore. Personne, je crois, ne comprend mieux que moi les dessous de votre bouquin. C'est ferme, rapide, coloré, très artiste et pas artistique, Dieu merci ! On voit vos personnages, le père Bescapé, sa femme, le chien, etc., etc. La Talochée m'excite. La Tompkins est une bonne figure. Bref, rien de vulgaire dans les détails, et un chouette ensemble.
      En revanche, je désapprouve la Préface, comme intention. Qu'avez-vous besoin de parler directement au public ? Il n'est pas digne de nos confidences. "Cache ta vie", dit Épictète.
      Autre histoire : Tourgueneff qui, en huit jours, ne m'a manqué de parole que quatre fois, m'annonce ce matin, sa visite pour dimanche.
      Je compte ensuite sur la vôtre et, afin de jaspiner ensemble plus commodément, sur la vôtre sans accompagnement. Voulez-vous venir avant ou après le convoi Zola-Charpentier-Daudet ? Arrangez-vous avec lesdits sieurs.
      Vu l'insuffisance de mon personnel, je ne peux pas recevoir plus de trois hôtes à la fois.
      Réponse prochaine, hein ? et de nouveau bravo, bravissimo, mon cher ami, en vous embrassant tendrement. Vôtre.
 

   ***

 

À GEORGES CHARPENTIER.

      [Croisset], vendredi soir [mai 1879].
      HOMME DE LA Vie Moderne,

Vous saurez sans doute que j'ai passé avant-hier quelques heures à Paris, et pourquoi je me suis traîné jusque-là. Le gonflement de mon articulation ne m'a pas permis d'aller plus loin.
      J'avais prié Goncourt de s'entendre avec vous et les amis pour organiser deux trains pour Croisset. Pas de réponse. Mystère.
      Dites à Zola que j'ai bourré de coups de crayon aux marges ses dernières élucubrations. Nous en causerons.
      Vous me verrez mort ou vif dans les premiers jours de juin. Car j'ai plusieurs propositions à vous faire (sans compter les obscènes). Ainsi l'Éducation sentimentale redeviendra ma propriété le 10 août prochain, etc.
      Malgré un hiver abominable (six mois que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi, si j'avais des ennemis ; la patte cassée était une plaisanterie à côté du reste), malgré, dis-je, un état moral des plus rigoureux, je n'ai pas cessé un seul jour de travailler pour La Maison Charpentier !!! et je n'ai plus que deux chapitres et demi à faire. Quant au second volume, aux trois quarts fabriqué, je n'ai plus que des attaches à y mettre. Bref, dans un an, nous ne serons pas loin de la terminaison complète et, quand vous connaîtrez l'oeuvre, vous verrez que j'ai été rapide.
      Mon grand âge ou pour mieux dire ma sénilité m'autorisant à beaucoup de libertés, je prends celle d'embrasser Madame Marguerite et son époux, malgré les exemples déplorables qu'il offre à nos bords.
      Votre.
      Ma lettre est bien mal rédigée et pleine de choses qui m'exaspèrent. Mais je suis trop éreinté pour faire mieux.
 

   ***

 

À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Vendredi 4 heures du soir [1879].
      PRINCESSE,
      Comme je ne lis les journaux que fort irrégulièrement, cet après-midi seulement j'ai appris la mort du prince d'Orange !
      Je sais que vous l'aimiez, à cause de sa mère surtout. Vous avez du chagrin et je vous plains, ma chère Princesse. Tout s'en va autour de nous, choses et gens. La vie est triste.
      Raison de plus à ceux qui pensent et sentent de même pour se rapprocher.
      À mercredi. Mais j'ai bien du mal à me mouvoir.
      Votre vieux fidèle et dévoué.
 

   ***

 

À MADAME JULIETTE ADAM.

      Croisset, lundi soir [mai 1879].
      MADAME ET CHÈRE CONFRÈRE,
      Il va sans dire que je n'ai rien à vous refuser. Mettez donc mon nom sur la couverture de l’Esprit libre et puisse votre Revue anéantir la feuille Buloz !
      Quant à ma collaboration, je n'ose vous la promettre, mais je suis libre de tout engagement, et qui sait ? Les amis ont été bien bons pour moi, vous par-dessus les autres, et avant tous. Dans la première semaine de juin, je tenterai l'ascension de vos étages. Il me tarde de vous voir, chère madame, et de vous baiser les mains, en vous assurant que je suis tout à vous.
 

   ***

 

À ÉMILE ZOLA.

      [Paris], lundi, 2 juin [1879].
      MON VIEUX SOLIDE,
      Me voilà revenu (pour trois semaines).
      Où, et quand nous voir ?
      Je dîne cette semaine tous les jours en ville, et j'ai pas mal de rendez-vous dans l'après-midi. Mais dimanche prochain je ne bougerai pas de chez moi.
      Ordinairement, je rentre dans mon domicile vers 4 heures, pour y reposer ma quille jusqu'à 6 ou 7 heures. Telles sont provisoirement mes moeurs. Mais ça n'a rien de fixe. Comme je serais désolé de vous rater, imaginez un truc pour nous voir un peu longuement.
      Et tâchez, en tout cas, de venir dimanche.
      Tout à vous.
 

   ***

 

À X***.

      [Paris, début de juin 1879.]
(Fragment)

C'est fait ! J'ai cédé ! Mon intraitable orgueil avait résisté jusqu'ici. Mais, hélas ! je suis à la veille de crever de faim, ou à peu près. Donc, j'accepte la place en question, 3 000 francs par an, (avec) la promesse de ne me faire servir à quoi que ce soit, car vous comprenez que le séjour forcé de Paris me rendrait plus pauvre encore qu'auparavant. [...]
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Paris, 3 juin 1879.
      Quel froid et quel rhume ! C'est plutôt une grippe ! Je n'en peux plus de fatigue et, bien que je dépense des sommes folles en voiture, mon pied enfle. Bref, ça ne va pas. Aussi n'irai-je point, demain, dîner chez Mme Adam. Je crois que je resterai toute la journée au coin de mon feu. Il m'a fallu acheter du bois.
      Pour tous les jours de la semaine, j'ai des invitations à dîner, et déjà deux pour la semaine prochaine.
      Je viens de faire des courses depuis 9 heures du matin. Je rentre et il en est 4. Aussi, vais-je piquer un chien.
      Tu auras des articles, sois sans crainte. Charpentier se charge de trois journaux, Guy de deux, etc. Du reste, ton oeuvre a du succès. Je n'ai pas encore vu Florimont, mais c'est de ma faute : je m'étais trompé d'adresse et je l'ai manqué. Je l'attends chez moi demain ou après-demain.

Je suis bien attristé par des avaries advenues à mon Bouddha. Un coin du piédestal est brisé, et une aile des bras partie. Où est le morceau ?
      Il me semble que j'avais laissé ici une paire de pantoufles en maroquin rouge toute neuve. Si je me suis trompé, qu'Ernest m'apporte la moins vieille paire des deux paires rouges situées sur ma planche, dans ma chambre à coucher.
      Vieux
      bien éreinté.
 

   ***

 

À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Vendredi soir [1879].
      MA CHÈRE PRINCESSE,
      Je vous remercie des encouragements contenus dans votre dernier billet, reçu ce matin. Je les ai envoyés à ma nièce ; ils lui feront plaisir.
      Un aveu : j'ai passé à Paris la soirée d'avant-hier et la matinée de jeudi et je n'ai pas été vous voir ! Mon coeur vous a envoyé une bonne pensée en frôlant le bout de la rue de Berri.
      J'avais été appelé là-bas, immédiatement, pour une affaire que je vous expliquerai. Mon escalier m'a donné un mal de cinq cents diables à grimper. Je n'ai été libre qu'à onze heures du soir ; l'heure et mon costume m'interdisaient l'entrée de votre maison. Puis, le lendemain, j'ai été voir mon frère, que je crois un homme perdu. Ce sera un deuil. Encore un chagrin.
      Mais dans une quinzaine, à moins que la terre n'écroule d'ici-là, j'aurai quelques bons moments, puisque je vous verrai.
      En attendant je vous baise la main, Princesse, et suis toujours et le plus profond
      Vôtre.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Paris, jeudi matin, 11 heures, 12 juin 1879.
      Ma nièce Caro m'oublie tout à fait : depuis douze jours, une seule lettre ! As-tu la migraine, pauvre chat ? J'ai vu hier (et enfin) le fameux portrait, auquel je ne trouve rien à redire. Cependant je te ferai une observation sur le col, mais j'ai peur de dire une bêtise, et provisoirement je m'abstiens. J'ai cuydé crever de chaleur et de fatigue à l'Exposition. La marche m'est encore très pénible. N'importe, je suis resté trois heures devant les tableaux. Celui de Carolus Duran m'a enthousiasmé, bien que je ne le trouve pas très ressemblant, car je connais le modèle, Mme Vandal. J'admire sans réserve le portrait du père Hugo : il est vrai jusque dans la forme des ongles. Mes courses pour t'avoir des articles n'ont fini qu'avant-hier. Si l'on me tient parole, tu auras une soignée presse. En dînant, avant-hier, chez Charpentier, Burty, à propos de rien, est revenu sur ton étude de femme nue : "Savez-vous que votre nièce a du talent ?" Alors ton vieil oncle se rengorge !
      Pas de Princesse, hier ! j'étais trop éreinté pour aller à Saint-Gratien et pour remonter, le soir, mon escalier. Ce matin j'ai envoyé promener définitivement Catulle, quant à Salammbô. Reyer est venu hier chez moi et nous avons eu là-dessus une (longue) conférence. Il y a peut-être moyen de faire jouer la Féerie au Théâtre des Nations ; des démarches à ce sujet sont entamées.
      Tous les jours, à midi, je m'installe dans la Réserve, devant un bureau spécial, et je lis, en prenant des notes, des matières ecclésiastiques, et le soir, autant que possible, je reste chez moi. Il n'y a plus que le travail qui m'amuse.
      Ce soir, pourtant, dîner chez Pouchet et lundi prochain chez Sabatier.
      Avant-hier, j'ai été remercier Jules Ferry, lequel a été ultra-poli.
      J'ai bien envie d'être revenu à Croisset pour y jouir du frais, n'avoir plus à m'habiller et bécoter un peu ma pauvre niepce.

Vieux.
 

   ***

 

À MADAME ROGER DES GENETTES.

      Paris, 13 juin 1879 8 heures du matin.
      Vous êtes pour moi un remords depuis un mois que je n'ai pas répondu à votre lettre. Aujourd'hui, enfin, je me lève exprès de très bonne heure pour vous dire que je ne vous oublie pas.
      Votre décision de ne point venir à Paris m'a bien affligé. C'est donc que vous êtes plus malade, pauvre amie ! Comme je vous plains ! Quelle triste existence que la vôtre ! êtes-vous assez héroïque ! Quand nous verrons-nous maintenant ? J'avais besoin, un besoin sentimental et esthétique, de vous lire les trois quarts de mon roman. Votre bon sourire m'eût soutenu pour le reste. Dieu ne l'a pas voulu ! Courbons-nous.
      Savez-vous ce qui m'a le plus indigné cet hiver ? Ce sont les plaintes sur ma jambe cassée, et elles recommencent depuis que je suis à Paris. "Comme vous avez dû souffrir ! – Pas du tout !" Alors on s'étonne et on cause d'autre chose. Oui, ma fracture me devient une scie. C'est comme la Bovary, dont je ne peux plus entendre parler ; son nom seul m'exaspère. Comme si je n'avais pas fait autre chose !
      Les deux premiers jours que je suis arrivé ici, je me suis ennuyé à crever. Puis j'ai eu plaisir à revoir mes amis. Toute locomotion, tout changement d'habitudes m'est à présent désagréable. Marque de sénilité. Le coeur seul ne vieillit pas ; au contraire, peut-être. Mais la littérature devient de plus en plus difficile. Il fallait être fou pour entreprendre un livre comme celui que je fais. Tous les jours je passe mon après-midi à la Bibliothèque Nationale où je lis des choses stupides, rien que de l'apologétique chrétienne, maintenant. C'est tellement bête qu'il y a de quoi rendre impies les âmes les plus croyantes. Oh ! quand on veut prouver Dieu, c'est alors que la bêtise commence.
      Connaissez-vous Schopenhauer ? J'en lis deux livres. Idéaliste et pessimiste, ou plutôt bouddhiste. Ça me va.
      Il y a du talent dans l'autobiographie de Vallès (Jacques Vingtras). Pauvre diable ! On comprend son fiel. N'importe ! C'est un vilain coco, et j'aime mieux la Correspondance de Berlioz. À propos, Faure et Gallet vont faire un opéra sur Faustine. J'ai rompu avec Catulle Mendès, et Reyer va prendre Barbier pour se mettre à Salammbô. De plus il y a peut-être moyen de faire jouer la Féerie, la fameuse Féerie ! toujours inédite. Enfin la chance a l'air maintenant moins mauvaise.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Paris, dimanche matin, 15 juin 1879.
      MA CHÉRIE,
      Je t'envoie un mot aimable d'A. Silvestre dans l’Estafette que Guy m'a apporté hier.
      Comme je me méfie du jeune Charpentier, j'ai été parler moi-même à d'Hervilly, pour le Rappel.
      Je me suis débarrassé de Catulle ! Espérons qu'aux mains de Jules Barbier la pauvre Salammbô marchera plus vite. T'ai-je dit que j'entrevoyais un moyen de faire jouer la fameuse Féerie ?
      Grâce au père Hugo ! C'est à lui que je dois ma place de "conservateur hors cadres", à lui plus qu'à tout autre. Je le sais maintenant par Cordier. Ah ! si l'on faisait un bel opéra avec Salammbô et si la Féerie était jouée, je pourrais restituer cette place ! Mais pour le moment, il faut se réjouir de l'avoir...
      Hier Chéron m'a manqué de parole, de sorte que ma journée a été perdue. J'en ai fini avec les matières ecclésiastiques ! Maintenant, c'est au tour de l'éducation et de la morale. Je ne sais encore quand je reviendrai près de mon loulou, dans le pauvre vieux bon Croisset. Ce ne sera pas, j'en ai peur, avant huit ou dix jours, tant il me reste encore d'affaires à régler ! Et puis, Monsieur est accablé de politesses. J'en suis tout surpris. Il est évident qu'on a beaucoup de plaisir à me revoir, et qu'il y a des gens moins aimés de leurs amis que moi...
      Il est 8 heures et demie et je vais corriger mes épreuves, puis raturer quelques phrases en attendant l'heure de mes réceptions.
      Dimanche dernier, elles ont été gigantesques ; Heredia m'a amené Jules Breton, le peintre, qui désirait "avoir l'honneur, etc. "
      Adieu, pauvre fille, je t'embrasse bien tendrement.
      Vieux.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Paris, jeudi, 19 juin 1879.
      MON CARO,
      Le portier ne m'a remis pour toi aucun journal. Tu as dû recevoir ce matin un bel article de Banville. Ce paragraphe me semble mériter une carte de visite. Théodore de Banville demeure rue de l'Éperon, 10.
      Demain, je retournerai chez Bergerat. Enfin, pauvre chérie, je soigne ta gloire.
      Le dîner chez Frankline a été charmant et bon. Convives : Carrière, un jeune médecin fort instruit, et M. de Pressensé, qui nous a fait le récit de la fameuse séance de la Chambre à laquelle, plus indifférent que toi, je ne regrette point de n'avoir pas assisté. Les fureurs de Cassagnac me semblent aussi intéressantes que celles d'un voyou dans un cabaret.
      Je n'ai pas encore été chez Flavie, parce que, jusqu'à présent, j'ai été surchargé de courses, d'affaires et d'études. Je mets un terme à mes lectures, samedi ! Si j'ai besoin de livres, Ernest m'en prendra quand il viendra à Paris et les rapportera. C'est convenu avec ces messieurs.
      Je comptais partir lundi, en effet. Mais je garde encore deux jours pour différentes courses et je reviendrai mercredi au plus tard. [...]
      Mardi, à midi, comme j'étais en manches de chemise et prêt à partir pour la Bibliothèque, coup de sonnette. Un monsieur en cheveux blancs entre. Nous nous regardons avec étonnement : "Camille Rogier !". Embrassade. Nous ne nous étions pas vus depuis 1857 ! Tu sais, n'est-ce pas, qui est C. Rogier ? Après avoir parlé de nos souvenirs communs qui datent de 1850 à Beyrout, il fut question d'art et de peinture. Alors exhibition du torse de femme, de la nièce, où il a trouvé "les plus rares qualités".
      Par attention pour le père Cloquet, je lui ai envoyé l'article de Banville.
      Ce matin, j'ai fini la première partie de mon chapitre et, ce soir, je commence la préparation de la philosophie. Monsieur a une drôle de manière de se reposer à Paris. Quant à ma jambe, elle ne se guérit pas vite. Je me sens mou comme un chiffon.
      Hier, dîner à Saint-Gratien avec les habitués. Tendresses habituelles et promesse de se revoir au mois de septembre. Sais-tu ce qui m’obsède maintenant ? L'envie d'écrire la bataille des Thermopyles. Ça me reprend. Adieu, pauvre chère fille. À bientôt. Mais écris-moi, nonobstant.
      Ta vieille Nounou.
      Comme je me couche de bonne heure, je me lève idem. Monsieur est à son bureau depuis 7 heures et demie.

 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Paris, lundi matin, 3 heures, 23 juin 1879.
      MA CHÈRE FILLE,
      Je compte toujours être rentré à Croisset mercredi (par le train de l'après-midi).
      Laporte, qui part jeudi pour sa nouvelle résidence, viendra y dîner et y coucher.
      [...] Je suis accablé de courses ! et tanné du séjour de la capitale, à cause de cela.
      J'étais invité pour mercredi chez Mme Adam, et jeudi chez Heredia. Mais zut !
      La mort du Prince Impérial me fera aller demain à Saint-Gratien, ce qui me dérange beaucoup... !
      Tes commissions seront faites. Quant au paquet de papier à lettres, nous ignorons ce que ça veut dire.
      Adieu, chérie, à bientôt.
      Oui, envoie une carte à Darcel.
      Je t'embrasse.
      Vieux.
 

   ***

 

À MADAME JULIETTE ADAM.

      [Paris, vers le 23 juin 1879.]
      MA CHÈRE CONFRÈRE,
      Ne vous pendez pas, ce serait dommage ! et la corde serait trop heureuse. La faute en est à la pitié de votre concierge pour ma claudication. Il m'a conseillé de ne pas tenter l'ascension de votre escalier, n'ayant guère de chances d'être reçu. J'ai été lâche ; j'en suis puni. Quant à mercredi, je ne serai plus à Paris depuis vingt-quatre heures. Voilà plusieurs fois que je refuse vos cordiales invitations, ce qui d'abord est bête pour moi, et de plus a l'air grossier. Mais l'hiver prochain sera moins sinistre, espérons-le ! et alors je prendrai ma revanche. En attendant ce plaisir-là, je vous baise les deux mains et je vous prie de croire à une affection qui ne demande qu'à s'affirmer.
      Tout à vous, chère Madame.
 

   ***

 

À MADAME JULES SANDEAU.

      [Paris], lundi soir [juin 1879 ?]
      Comme j'ai pensé à vous aujourd'hui ! Je ne vous ai pas quittée ! et je ne veux pas m'endormir sans vous dire combien votre peine m'afflige et comme je participe à votre douleur. Je sais ce que sont ces moments. J'ai passé par là. J'ai enseveli mes mieux aimés et je les ai baisés au front, dans leur dernier costume. Les chagrins du passé me reviennent à propos du vôtre. Si je pouvais supporter la voiture, j'irais vous voir et vous serrer les mains bien tendrement. C'était pour vous une compagnie si douce ! Ah ! je vous plains, pauvre chère amie ! Moi qui fais métier d'écrire, voilà que je ne trouve pas un mot ! C'est qu'il n'y en a pas. Eh bien, pleurez ! soyez triste ! dégorgez votre coeur et dites-moi, de temps à autre, comment vous allez.
      Mille bonnes tendresses et tout à vous.
 

   ***

 

À LÉON CLADEL.

      Croisset, 26 juin 1879.
      MON CHER AMI,
      Je suis bien en retard avec vous. Voici mon excuse : j'ai reçu vos Bonshommes au commencement de ce mois-ci que j'ai passé presque tout entier à Paris. Là, j'ai été assailli de courses et d'affaires... J'espérais qu'un hasard vous apprendrait ma présence et je m'attendais à vous voir.
      Je voulais vous dire le plaisir que m'a causé votre volume.
      Titi Foyssac est une création. C'est travaillé, ciselé, creusé. L'observation, chez vous, n'enlève pas la poésie ! Au contraire elle la fait ressortir. L'enterrement de votre bonhomme est une merveille. J'ai connu des vieux dans ce goût-là. Je ne connais guère de choses plus originales que votre duo.
      L'objection que tout le monde vous fait et que je vous fais moi-même : à savoir que Baudelaire n'était pas comme ça, tombe d'elle-même puisque vous ne nommez pas Baudelaire. Ce conte est une étude philosophique dont je ne vois l'analogie nulle part. Votre personnage principal crève les yeux, tant il a le relief et la puissance. J'aime moins Mère Blanche, qui me paraît moins neuve. Je vous reprocherai, çà et là, une recherche d'archaïsme dans les mots. Mais vous êtes un rude écrivain, mon cher ami ! un véritable artiste !
      Et je suis, plus que jamais, tout à vous.
      Vôtre.
 

   ***

 

À ÉMILE ZOLA.

      Croisset, vendredi [fin juin ou début juillet 1879].
      La préface de vos Haines m'a ravi, mon cher Zola. Voilà tout ce que j'ai à vous dire. Je ne la connaissais pas et j'en suis féru ! Bravo ! Voilà comme il faut parler.
      Quant aux différents articles du volume, je suis de votre avis en ce qui concerne l'abbé X   ***, Prudhon et le catholique hystérique. J'ai relevé plusieurs témérités dans l'Égypte il y a trois mille ans, et des choses qui, selon moi, sont inexactes. Je vous trouve bien indulgent pour Erckmann-Chatrian. Quant à Manet, comme je ne comprends goutte à sa peinture, je me récuse.
      Et je maintiens que vous êtes un joli romantique. C'est même à cause de cela que je vous admire et vous aime.
      J'ai trouvé Alphonse Daudet bien éreinté. Mes lectures sont finies et je n'ouvre plus aucun bouquin jusqu'à la terminaison de mon roman.
      Votre vieux.
 

   ***

 

À MADAME GEORGES CHARPENTIER.

      Croisset, jeudi soir [juin 1879].
      CHÈRE MADAME MARGUERITE,
      Comme votre époux est peu épistolier, et que j'ai à vous remercier pour les deux bonnes soirées que vous m'avez fait passer, j'aime mieux vous écrire à vous qu'à son honorable personne.
      1° Dites-lui que j'attends immédiatement les premières épreuves de l’Éducation sentimentale. Le livre m'appartient à partir du 10 août prochain, et d'ici au 10 août nous n'avons pas trop de temps. Or j'ai besoin que le susdit bouquin paraisse le plus promptement possible. Cela est très sérieux.
      Ce roman a été étranglé à sa naissance par Troppmann et Pierre Bonaparte. Il serait juste de le réhabiliter. C'est un four immérité. Georges devrait penser à le réintroduire dans le monde par quelques articles corsés.
      2° Je n'ai pas entendu parler de Bertrand, bien que Burty lui ait demandé un rendez-vous pour moi. Donc, la malheureuse féerie est de nouveau dans les mains de Maupassant. Si la "Maison Charpentier" désire la lire, elle peut la lui demander. Nous verrons ensuite ce qu'il faudra en faire.
      Je ferai encore une tentative au mois de septembre. Puis, comme cette tentative ratera (j'en suis presque certain), nous la publierons avec illustrations !!! Il y a douze tableaux ; on peut faire douze dessins de décors.
      Rien n'empêche d'y rêver dès maintenant.
      3° J'attends votre visite vers le milieu de juillet.
      4° Je vous baise les mains et, avec votre permission, les deux joues.
      Votre très dévoué.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      Vendredi, [juin 1879].
      [Flammarion : 4 juillet 1879]

      MON CHÉRI,
      Puisque vous détenez le Château des Coeurs, vous ferez bien de songer dès maintenant aux pièces de vers qui doivent y entrer ; il n'y en a pas plus de cinq ou six.
      Au mois de septembre, je hasarderai une ultime démarche qui sera encore vaine, j'en suis sûr. Puis immédiatement je commencerai une édition illustrée, c'est-à-dire douze dessins, un par tableau et représentant le décor dudit tableau. Charpentier est prévenu. S'il désire connaître l'oeuvre, il peut vous demander le manuscrit. Je l'en ai prévenu par une lettre hier soir.
      Donnez-moi de vos nouvelles (et des nouvelles) de temps à autre.
      Je vous embrasse.
      Vôtre.
 

   ***

 

À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Croisset, mardi [15 juillet 1879].
      Quelle abominable semaine vous venez de passer, ma chère et bonne Princesse ! Quel voyage ! et quels tableaux ! Samedi dernier je n'ai pas fait autre chose que de penser à vous !
      Ce matin les journaux m'apprennent que vous êtes revenue à Paris ! Dites-moi par un mot comment vous allez.
      Je vous aurais écrit plus tôt, mais vous aviez autre chose à penser qu'à lire mes billets. Ma vie à moi est sans épisodes. Heureusement je travaille beaucoup, et puis le lendemain je recommence à tourner ma meule. Ainsi de suite.
      Le meilleur de mon année sera au mois de septembre, quand j'irai vous voir à Saint-Gratien.
      D'ici là, Princesse, je suis comme toujours, en vous baisant les mains,
      Votre fidèle et vieux dévot.
 

   ***

 

À MADAME ROGER DES GENETTES.

      Croisset, 15 juillet 1879.
      Je ne sais pourquoi, mais il me semble que vous êtes plus mal, ma chère amie ! Est-ce vrai ? Dites-moi que non. Cet affreux été n'est bon ni pour les légumes, ni pour les poires, ni pour les gens ! Moi, il commence à m'agacer le système. On ne se doute pas ordinairement combien le soleil nous est indispensable. Quelle drôle d'idée ont eue nos ancêtres en venant vivre sous des cieux aussi incléments ! Pourquoi habiter des pays bêtes ? Afin d'avoir plus d'esprit, sans doute.
      En ce moment, je fais travailler le mien d'une façon acharnée. J'ai repoussé tous les livres et j'écris, c'est-à-dire je barbote dans l'encre sans discontinuer. Me voilà à la partie la plus rude (et qui peut être la plus haute) de mon infernal bouquin, c'est-à-dire à la métaphysique ! Faire rire avec la théorie des idées innées ! Voyez-vous le programme ? Enfin, j'espère au commencement de septembre n'avoir plus que deux chapitres ! Mais je suis encore loin de la terminaison totale. Alors je pousserai un beau ouf de satisfaction, je vous en réponds. Il faut être fou pour avoir entrepris une pareille tâche. Mais nous ne ferions rien, dans ce monde, si nous n'étions guidés par des idées fausses. C'est une remarque de Fontenelle, que je ne trouve point sotte.
      La mort du Prince impérial, qui m'a frappé comme une image d'Épinal, tant elle est violente et sauvagesque, commence à devenir une scie ; ne trouvez-vous pas ? J'étais à Paris aux premières loges, quand la nouvelle en est venue, et j'ai contemplé la gigantesque bêtise de Messieurs les bonapartistes. La Princesse a été très affligée et très raisonnable, et le Prince plein de réserve.
      Autre scie, la loi Ferry. Ceux qui la défendent et ceux qui l'attaquent m'embêtent également, car des deux côtés on est d'une mauvaise foi insigne. Ce qu'elle a de pire contre elle, c'est qu'elle est inapplicable. Les Jésuites porteront un bonnet rouge, voilà tout. On aura la liberté religieuse quand on aura supprimé du Code Pénal les attaques à la religion. Mais cela est peut-être trop fort pour les têtes françaises.
      J'ai lâché Catulle Mendès, et Reyer prend pour librettiste du Locle. Mais avant la première de Salammbô, grand opéra, etc., il se passera encore bien du temps. Faure et Gallet commencent un opéra sur Faustine. On imprime Salammbô chez Lemerre et l'Éducation sentimentale chez Charpentier.
      Peut-être que le Château des Coeurs paraîtra au jour de l'an, avec des illustrations, puisqu'il m'est impossible de lui donner des décors. Cela est un de mes chagrins littéraires (est-ce un chagrin ?) ne pas voir sur les planches le tableau du "cabaret" et celui du "Pot-au-Feu !"
 

   ***

 

À GEORGES CHARPENTIER.

      [Croisset], mardi 22 [juillet 1879].
      MON CHER AMI,
      Vous recevrez, en même temps que ce billet, les deux volumes de l’Éducation sentimentale, soigneusement "revus et corrigés". J'ai fait tout ce que j'ai pu ! Maintenant, c'est à vous !
      Il ne me paraît guère possible que l'oeuvre entière tienne dans un seul volume. Envoyez-moi un spécimen.
      Et donnez-moi de vos nouvelles, de vous et des vôtres.
      Et ne vous endormez pas dans les délices de Dieppe. Prenez garde au soleil !
      Je vous embrasse.
      Quand faut-il compter sur votre visite ?
 

   ***

 

À PHILIPPE LEPARFAIT.

      Entièrement inédite en 1930.
      Dimanche soir 6 heures. [1879]
      MON CHER AMI,
      Je comptais sur ta visite aujourd'hui et suis fâché de ne pas te voir. Celle de jeudi ne compte pas : elle était trop courte.
      Lemerre m'a écrit avant-hier qu'immédiatement après Salammbô (qu'il est en train d'imprimer) il va se mettre aux Poésies complètes de L. Bouilhet ; donc, que je lui envoie "Festons et Astragales, Mélaenis et Dernières Chansons". Je ne possède ces trois volumes que reliés ; ils seraient perdus et d'ailleurs gêneraient les imprimeurs.

Peux-tu, toi, les envoyer illico à Lemerre, ou prier Billard de se charger de la commission ? Cela est urgent.
      Envoie-moi cinq litres d'eau-de-vie comme celle de la dernière fois.
      2° Quatre de Bourgogne, à ton choix,
      3° Deux de vin de liqueur : ton dernier Porto était bon,
      4° Deux Madère,
      5° Quatre Champagne. J'aurai besoin de cela tout de suite, parce que mardi matin j'aurai un monsieur (de Paris !) à déjeuner.
      À toi.
      Ton charretier pourra reprendre ta cruche et un panier.
 

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À LA PRINCESSE MATHILDE.

      [Jeudi 1879].
      MA CHÈRE PRINCESSE,
      Je ne comprends goutte à votre billet d'hier. Je vois seulement que vous avez ou avez eu du chagrin ; vous me le dites. Vous pensez à moi, c'est bien ; je vous en remercie.
      Le Figaro a parlé de vous ? Mais je ne lis jamais le Figaro, et depuis dix jours personne n'a franchi le seuil de mon logis ; donc j'ignore complètement ce qui se passe. Vous dites : "la Presse s'est occupée de moi". Il y a donc eu plusieurs articles ? à propos de quoi ?
      Je suis d'autant plus perplexe qu'il y a deux lignes que je ne puis lire.
      Mais après tout, que vous importent Messieurs les journalistes !
      Quoi qu'on dise, comptez sur l'inaltérable affection de
      G. FLAUBERT.
      qui vous baise les mains.
 

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À GEORGES CHARPENTIER.

      Croisset, près Rouen, 31 juillet [1879, jeudi].
      Eh bien ! et ces épreuves de l’Éducation sentimentale ?
      Et le Château des Coeurs ?
      Qu'est-ce que tout cela devient ?
      Au lieu de faire le gandin sur la plage de Dieppe, daignez un peu vous occuper de votre serviteur, qui vous embrasse.
      Quand est-ce que je vous aurai à déjeuner, vous et la petite famille ?
 

   ***

 

À GEORGES CHARPENTIER.

      [Croisset, dimanche 17 [août 1879].
      MON CHER AMI,
      Si vous voulez venir à Croisset, dépêchez-vous, parce que, au milieu de la semaine prochaine, je ne serai plus là.
      Je (ou plutôt nous) comptons sur vous, Mesdames Charpentier et les mômes, pour déjeuner chez votre serviteur.
      Eh bien ! et ces épreuves ? Je vous affirme que vous devenez intolérable.
 

   ***

 

À MADAME GEORGES CHARPENTIER.

      Mercredi, 4 h [Croisset, 20 août 1879].
      CHÈRE MADAME,
      Je reçois à l'instant une lettre de votre légitime où, après avoir reconnu ses méfaits à mon endroit, il m'annonce votre visite collective pour la semaine prochaine.
      Entendez-vous avec lui pour que ce soit dimanche, lundi ou mardi prochain, parce que mercredi je m'absente de Croisset jusqu'au milieu de septembre.
      Je vous attends trétous pour déjeuner un des jours indiqués et, dans l'espoir d'une prompte réponse, je vous baise les deux mains.
      Votre très affectionné.
 

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À MADAME GEORGES CHARPENTIER.

      [Août 1879, entre le 20 et le 28].
      CHÈRE MADAME,
      Nous vous attendons mardi à 11 heures et demie, puisque vous arriverez à Rouen à 11 heures.
      À cette heure-là il n'y a point de bateau pour Croisset. Le premier fiacre venu que vous trouverez à la gare vous y mènera.
      Est-ce que nous n'aurons pas Madame votre belle-mère et Mlle Georgette ?
      Donc, à mardi, et d'ici là, comme toujours, tout à vous.
      Votre très dévoué.
 

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À SA NIÈCE CAROLINE.

      Paris, vendredi soir, 29 août 1879.
      MON LOULOU,
      Je commence par te donner deux bécots. Voilà l'essentiel.
      Ton Vieux a été hier soir trempé comme une soupe, mouillé jusqu'aux os, à ne pas remettre mes habits. Grâce au beau temps, sans doute, mon rhumatisme ne s'est pas révélé.
      Toute la journée s'est passée en courses et je tombe sur les bottes. Je suis rentré trop tard pour aller dîner chez la bonne Princesse.
      [...] Comme distraction j'ai passé trois heures ce matin à corriger des épreuves de l’Éducation sentimentale et je viens d'en recevoir d'autres. Charpentier se réveille. L’Éducation paraîtra au commencement d'octobre, comme Salammbô.
      Que dis-tu du Moscove qui veut s'en aller jusqu'au fond de la Scythie pour obtenir le silence du cabinet (sic) ? Il ne peut pas travailler à Paris ! Il croit retrouver son génie dans l'air natal.
      Il est convenu entre lui et Mme Adam que je corrigerai un récit qu'il destine à la Nouvelle Revue, le journal de Juliette Lamber, dont le premier numéro doit paraître en octobre. Je viens de voir ladite, qui a été extrêmement gracieuse et me demande mon roman. Si elle m'en donne un bon prix, je ne refuse pas "d'acquiescer" à son désir.
      [...]
      (Je t'embrasse tendrement.)
      Vieux.
 

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