1879

 
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Novembre et décembre
 

Novembre et décembre : lettres 1905 à 1924

À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Croisset, par Déville (Seine-Inférieure).
      [5 novembre 1879].
      Comment allez-vous, ma chère Princesse ? Êtes-vous revenue à Paris ? Pas encore sans doute, et vous profitez des derniers rayons d'automne.
      À la fin de la semaine prochaine, ma nièce me quitte, et je vais être seul tout l'hiver. Quand vous me reverrez (que n'est-ce demain !) j'aurai fini mon interminable livre, lequel commence à me peser terriblement. Ne m'oubliez pas dans ma solitude. Envoyez-moi de temps à autres un petit souvenir. Vos lettres me sont des joies.
      Il y a huit jours, j'ai eu la visite de Mme Pasca. Elle se proposait d'aller à Saint-Gratien vous présenter ses respects. Ce à quoi je l'ai fortement engagée. Elle m'a paru en meilleur état physique et moral. La pauvre femme est dans une situation fâcheuse. Mais pour qui donc la vie est-elle bonne ?
      Je viens d'écrire à Renan pour le remercier de son dernier volume. Comme je suis en ces matières un peu plus qu'un amateur, je peux en parler sciemment. Ce livre est un chef-d'oeuvre d'érudition et d'ingéniosité. Je n'en dirai pas autant des Rois en exil. Vous ne lisez pas Nana, je suppose ; donc je me tais.
      Hier j'ai adressé une lettre au prince Napoléon pour lui demander un renseignement qui m'importe beaucoup. Est-il à Paris ?
      Vous me paraissiez inquiète de ce bon général Chauchart. J'aime à croire qu'il va mieux. On ne peut que vous approuver, Princesse, "d'avoir confiance". Pourquoi se troubler ? s'agiter ? Qu'y pouvons-nous ? Les récriminations qu'on fait contre son époque avec l'éternel "comment ça finira-t-il ?" proviennent de l'ignorance historique. L'Humanité, en somme, n'a jamais été moins malheureuse qu'à présent. De quoi se plaindre ? Vous avez bien fait d'acheter votre hôtel. Restez-y et soignez-vous ; conservez-vous pour tous ceux qui vous aiment, c'est-à-dire qui vous connaissent.
      En vous baisant les mains, Princesse,
      Je suis votre très affectionné.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, mercredi, 3 heures, 19 novembre 1879.
      MA CHÈRE FILLE,
      Ta lettre respire la satisfaction et j'en suis bien aise. J'ai envie de contempler ton fameux chapeau. Apporte-le ici, quand tu viendras, pour m'honorer, et envoie-moi la semaine prochaine une description soignée de la noce. Que ton mari prenne garde au froid en banquetant sous la tente. Cette idée de tente me paraît biblique, mais peu confortable pour "nos pays".
      Hier j'ai passé un excellent après-midi, seul avec Pouchet, qui est un charmant homme, si instruit et si simple ! Nous avons rêvé ensemble le voyage aux Thermopyles, quand je serai quitte de Bouvard et Pécuchet. Mais à cette époque-là, c'est-à-dire dans dix-huit mois, Vieux ne sera-t-il pas trop vieux ?
      Croireriez-vous, Madame, que jamais il (Pouchet) ne s'était promené dans la propriété ?
      Il ne connaissait ni les cours, ni même la terrasse (sic.) Je lui ai tout montré, puis l'ai reconduit jusqu'à la ferme de Platel. Bref, hier j'ai pris l'air pendant deux heures.
      J'ai reçu 9 exemplaires de l’Éducation. Ce matin, on m'a envoyé un Phare de la Loire où je suis exalté aux dépens de Zola. J'ignore l'auteur de l'article. La première partie de mon chapitre est faite. Je vais la copier, lire encore quelques bons livres, et la semaine prochaine je recommence à écrire.
      Le soir, après dîner, je me repasse comme distraction tes notes de Nicole. Quelle patience tu as eue, à recueillir de semblables platitudes !
      En fait de nouvelles, présentement on apporte un banneau de terre ; – et un cor de chasse, dans un canot, me met au comble de l'exaspération.
      Je t'embrasse bien tendrement.
      Le Vieillard de Cro-Magnon (et pas de Belleville).
 

   ***

 

À MADAME RÉGNIER.

      [Croisset, mercredi, 19 novembre 1879].
      C'est charmant, votre Conte de Fées ! et d'un excellent style. Je ne ferai qu'une remarque.
      Pourquoi votre Méduse ne se sauve-t-elle pas en vertu de ses mérites, par ses propres efforts, plutôt que par ceux de Sans-Malice ?
      La page 15 est adorable de facture, et il y en a bien d'autres ! Mais je suis Hindigné contre vos illustrations. Quel dessin ! et quelles inventions ! Est-il possible d'exécuter plus lourdement la littérature ! Le frontispice, surtout, est de la vraie démence. Le portrait d'une cocotte pour figurer un être idéal ! Tout ce qu'il y a de plus connu et poncif, sous prétexte de nous faire rêver à l'insaisissable ! Grévin dans l'azur ! Non, ma parole d'honneur, j'en suffoque de colère ! Et les cassures japonaises en bas des draperies ; Pourquoi le Japon ? Mais le chic ! le chic ! Charpentier se pâme là devant, je suis sûr !
      À vous, chère confrère, mes meilleures tendresses.
      Si vous pouviez me trouver moyen de vous relire sans illustrations, j'aurais plus de liberté d'esprit, mais j'en ai l'intellect perturbé.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, nuit de dimanche [23-24 novembre 1879].
      MON LOULOU,
      Je suis désolé de la mort du général. Dis-le bien à Flavie et embrasse-la pour moi. Penses-tu qu'une lettre de moi lui ferait plaisir ? Mais je suis si las d'écrire ! D'autre part, il me semble que je lui dois cette marque d'affection.
      Tant mieux, chère Caro, que tu sois contente de ton éventail ! La perspective de pouvoir gagner quelque argent avec tes talents doit te donner du courage. Maintenant trouve un atelier, et aux grandes oeuvres ! Qu'est-ce que Bonnat pense des toiles faites pendant l'été ? Quant à Charpentier, je ne vois aucun moyen d'en avoir, maintenant, le coeur net. Attendons ! et puis après tout, bonsoir ! Pourvu qu'on ne me parle pas d'argent, je suis content, et en demander, même quand j'en ai besoin, m'exaspère. Cette antipathie pour les affaires est devenue chez moi une vraie démence. Mme Régnier s'étonne de ma sévérité à l'encontre de ses illustrations. Je t'engage à ne pas la ménager sous ce rapport.
      Vraiment, ma gloire m'encombre ! Cette semaine voilà trois envois d'auteurs ! Avec mes lectures (et mes ratures) je n'en peux plus. La théologie m'abrutit. Quel chapitre ! Il me paraît difficile d'avoir fini au jour de l'an. Les difficultés surgissent à chaque ligne.
      J'ai reçu les bouffis ! Merci. Monsieur s'en gorge.
      Depuis mardi soir, je n'ai vu personne, ce qui s'appelle pas un chat. Aucune nouvelle, d'ailleurs. Le nombre des bateaux augmente. J'en ai compté hier vingt-trois.
      Adieu, pauvre chérie.
      Ta Nounou t'embrasse.
 

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À MADAME JULIETTE ADAM.

      Croisset [25 novembre 1879].
      MA CHÈRE CONFRÈRE,
      Je prends la liberté de vous envoyer par le même courrier une pièce de vers que je trouve très remarquable et pouvant orner votre revue.
      L'auteur, Guy de Maupasant, est attaché au cabinet du ministre de l'Instruction publique. Je lui crois un grand avenir littéraire d'abord ; et puis je l'aime tendrement parce que c'est le neveu du plus intime ami que j'aie eu, auquel il ressemble beaucoup du reste – un ami mort il y a bientôt trente ans, celui à qui j'ai dédié mon Saint Antoine. Enfin, je vous serais très reconnaissant d'insérer son petit poème. Ledit jeune homme a fait jouer l'hiver dernier un petit acte chez Ballande, qui a eu beaucoup de succès : Histoire du vieux temps. Il est connu dans le monde des Parnassiens.
      Notre ami Georges Pouchet m'a donné de vos nouvelles, la semaine dernière. S'il vous donne des miennes, il pourra vous dire que je travaille violemment – et pour vous.

Je vous serre la main bien cordialement comme confrère. Après quoi, je me permets de vous la baiser comme homme, en vous priant de croire, chère madame, que je suis entièrement vôtre.
 

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À GUY DE MAUPASSANT.

      [Mardi, 25 novembre 1879].
      MON BON,
      Je viens d'écrire à Mme Adam une lettre chaude en lui annonçant l'envoi de votre manuscrit qu'elle doit recevoir demain soir. Je n'ai pas parlé d'argent. Quand elle aura reçu votre poème, nous verrons. Les républicains sont généralement si pudiques que je ne suis pas sans inquiétude sur la réception. Mais je crois que le côté goethique séduira la dame. Vous savez que Pouchet est son grand ami. Parlez-en audit sieur et à Tourgueneff aussi.
      C'est très bien votre Vénus. Je n'y vois rien à reprendre que deux petites incorrections grammaticales, mais elles peuvent se défendre. Dormez sur vos deux oreilles. C'est bon.
      Connaissez-vous Theuriet ? Il a publié des vers dans le papier de Mme Adam. En sachant combien il a reçu, ce sera une base pour demander.
      Que dites-vous de ce bon Bergerat qui ne répond pas à mes lettres ? Et de Lemerre se privant de m'expédier les premières épreuves des poésies de Bouilhet, que je devais avoir la "semaine prochaine" ? Quelles quantités de m... molles on rencontre à chaque pas que l'on fait, mon pauvre ami !
      Ma religion (Exégèse et apologétique chrétiennes) m'exténue ! Je n'aurai pas fini au jour de l'an. Il faut en prendre son parti. J'ai peur d'être terminé moi-même avant la terminaison de mon roman. Quel fardeau qu'un pareil bouquin !
 

   ***

 

À MADAME ROGER DES GENETTES.

      [Croisset, novembre ? 1879].
      Il faut que je vous remercie tout de suite, car vous venez de me faire du bien. Les anciens vers que vous m'envoyez m'ont tellement ému que j'en ai pleuré comme un veau, et ces larmes m'ont soulagé ! Merci, du fond de ma tendresse. Lemerre, enfin ! imprime les poésies complètes de notre ami. Avez-vous quelques vers ? Voulez-vous qu'ils ne soient pas perdus ?
      Vous n'avez pas compris le sens de mon indignation ; je ne m'étonne pas de gens qui cherchent à expliquer l'incompréhensible, mais de ceux qui croient avoir trouvé l'explication, de ceux qui ont le bon Dieu (ou le non-Dieu) dans leur poche, eh bien oui ! tout dogmatisme m'exaspère. Bref, le matérialisme et le spiritualisme me semblent deux impertinences.
      Après avoir lu dernièrement pas mal de livres catholiques, j'ai pris la philosophie de Lefebvre ("le dernier mot de la science") ; c'est à jeter dans les mêmes latrines. Voilà mon opinion. Tous ignorants, tous charlatans, tous idiots qui ne voient jamais qu'un côté d'un ensemble, et j'ai relu (pour la troisième fois de ma vie) tout Spinoza. Cet "athée" a été, selon moi, le plus religieux des hommes, puisqu'il n'admettait que Dieu. Mais faites comprendre ça à ces messieurs les ecclésiastiques et aux disciples de Cousin !
      Ce que vous me dites de ma nièce est gentil. Elle est mon élève, c'est vrai, et j'en suis fier ; car une femme qui n'est ni une bourgeoise ni une cocotte, voilà une rareté.
      J'en veux à Saint-René Taillandier pour ses inepties historiques à propos de Saint Antoine.
Je vous embrasse, sans la moindre cérémonie.
 

   ***

 

À MADAME JULIETTE ADAM.

      Croisset, mardi 2 décembre 1879.
      CHÈRE CONFRÈRE,
      Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux
      
comme dit le père Hugo au Père éternel.
      1° J'attends, en épreuves, l'élucubration du bon Tourgueneff, et la garderai par devers moi le moins de temps possible ;
      2° Pas d'imprudence ! Mes deux bonshommes ne sont pas près d'être finis ! Le premier volume sera terminé cet été, mais quand ? et le second me demandera bien encore six mois, si toutefois je ne suis pas moi-même fini – avant l'oeuvre ! Depuis six ans que j'y suis attelé, je commence à en avoir assez. Donc, je vous en prie, n'annoncez rien, ne faites rien, il me sera impossible de vous remettre le ms avant la fin de 1880 ;
      3° Avez-vous reçu la Vénus rustique de Guy de Maupassant ?
      Qu'en faites-vous ? Il me semble que ces vers-là ne déshonoreront point votre papier.
      4° Comme vous êtes une personne considérable, et qu'on sait que je suis de vos amis, on fait des bassesses auprès de moi. Donc je suis chargé de vous recommander, pour un article ou une réclame, un livre de jour de l'an, déposé dans vos bureaux. Cela a pour titre : La Princesse Méduse, par Daniel Darc (autrement Mme Régnier, femme d'un médecin de Mantes), édité chez Charpentier.
      À vos genoux, en vous baisant la main ou plutôt les mains.
 

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À ÉMILE ZOLA.

      Mercredi soir [3 décembre 1879].
      MON CHER AMI,
      Inutile de poser, n'est-ce pas ? ou de faire semblant de ne point l’avoir lu, quand, au contraire, je l’ai lu trois fois ! La pudeur seule m'a empêché d'en faire part à ma cuisinière. Du reste, elle ne l'eût pas compris.
      Comme vous y allez ! Comme vous me vengez ! Mon opinion secrète est que vous avez raison : c'est un livre honnête. Mais n'ai-je pas voulu faire dire au roman plus qu'il ne comporte ?
      Quand le mois de janvier sera passé, il faudra venir me voir. Arrangez-vous pour cela d'avance avec les amis. Ce sera une petite "fête de famille" qui me fera du bien. À cette époque je serai, espérons-le, dans mon dernier chapitre.
      Je travaille beaucoup, mais j'en ai assez ! et le froid m'embête.
      Si vous n'êtes pas surchargé de copies, envoyez-moi de vos nouvelles. Mon impatience de lire Nana n'a d'égale que mon envie de vous montrer mes bonshommes. Quand paraît votre volume ?
      Re-merci. Je vous embrasse.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      Croisset, 3 décembre 1879.
      Ci-inclus, mon chéri, l'autographe de Madame Adam. Ça peut servir. Voilà bien les journaux ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! ! ! Déroulède assimilé à Leconte de Lisle, et Theuriet donné pour modèle ! La vie est lourde et ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en aperçois.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Nuit de samedi, 1 heure [6-7 décembre 1879].
      Il faut que je t'embrasse bien fort, ma chère fille, pour te remercier de ta bonne lettre d'hier. Continue à m'en envoyer de pareilles. Tu sais que Vieux a besoin d'être aimé et caressé, et son coeur n'a pas trop de pâture maintenant.
      Tant que je travaille, ça va bien, mais les moments de repos, les entr'actes de la littérature ne sont pas tous les jours folâtres. Enfin je vois le terme de mon chapitre. Dans une quinzaine de jours, j'espère n'avoir plus que dix pages.
      Quel temps ! quelle neige ! quelle solitude ! quel silence ! quel froid ! Suzanne a fait un paletot à Julio avec un de mes vieux pantalons. Il ne démarre pas du coin du feu. J'attends vendredi le Moscove. Viendra-t-il ?
      Charpentier m'a envoyé 700 francs et me doit faire encore un autre envoi prochainement.
      (Comme je voudrais que l'affaire M*** fût en train !
      et qu'on eût payé F***. C'est un poids que j'ai sur l'estomac. Quand en serai-je délivré ? Je continue très souvent à penser à mon ex-ami Laporte. Voilà une histoire que je n'ai pas avalée facilement.) Si Bonnat est dur pour toi, c'est qu'il te considère beaucoup. Tant mieux ! Il te traite en confrère.
      Comment peux-tu savoir ce qui se dit chez la bonne Princesse ? Voilà un mois que je lui dois une lettre. Mais je suis débordé. Je passerai ma journée demain rien qu'à écrire des lettres, dont cinq sur des livres qu'on m'a envoyés ! Tous ces hommages me deviennent une peste. J'ai tant de choses à lire ! et tant d'autres lignes à tracer !
      Garde les livres et revues à mon adresse. C'est autant d'épargné.
      Dis à Gertrude que je suis bien fâché de ne pas la voir. Repassera-t-elle par Paris au printemps ?
      Il est temps d'aller se coucher.
      Je t'embrasse bien fort.
      Nounou.
      Pas de Furet.

Personne sur le quai. Le facteur arrive à des heures fantastiques.
      J'aime à croire que Putzel va mieux.
      Et l'oxygène ?
      Houzeau m'abandonne.
      Naturellement.
 

   ***

 

À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Lundi soir [8 décembre 1879].
      MA CHÈRE PRINCESSE,
      Je vous écrirais plus souvent si je ne craignais de vous importuner avec ma correspondance, n'ayant à vous narrer rien de neuf, ni de drôle. Ma vie est si plate ! Mais par cet abominable froid, je ne résiste pas au besoin de vous demander "comment allez-vous ?"
      J'aime à croire que vous vous privez de sortir, malgré votre amour pour la promenade. Ici, il est impossible de mettre le pied dehors. Pas un bateau sur l'eau, pas un passant sur la route ! C'est comme un tombeau d'une entière blancheur, dans lequel on gîte, enseveli.
      Je profite de cette radicale solitude pour avancer mon interminable bouquin. Aussi j'espère dans un mois entamer le dernier chapitre.
      Chesneau m'a envoyé un roman de sa façon où vous vous trouvez le père Giraud (de l'école de droit) aussi. J'en ai reçu un autre de Charles-Edmond. Je doute que ces deux oeuvres vous causent un vif plaisir.
      La gent de lettre parisienne m'a l'air entortillée par les "inondés de Murcie". On m'avait invité à faire partie du Comité. Mais la fête se passera de ma présence, ne sachant ni danser le boléro, ni pincer de la guitare.
      Dans votre dernière lettre, vous vous disiez triste. Il faut se raidir pour supporter la vie, ma chère Princesse ! Moi non plus, je ne suis pas tous les jours folâtre ! Mais je pense à vous ; il m'est comme un rayon de soleil. Car je suis, vous le savez bien,
      Votre vieux fidèle et très affectionné.
 

   ***

 

À PAUL ALEXIS.

      Lundi soir, 8 décembre 1879.
      C'est très gentil, votre acte ! Pourquoi n'y en a-t-il pas trois ? Je vous remercie d'avoir fait un dénouement qui n'est pas poncif. Puisqu'il est en dehors de la morale vulgaire, il est donc bon. Que le public l'ait avalé, voilà ce qui m'étonne.
      Mais entre nous, mon cher ami, je trouve que, dans votre préface, vous donnez une importance exagérée aux organes génitaux. Qu'importe que... ou que l'on ne... pas, ô mon Dieu ! Les classiques avaient le cocuage, qui est une chose gaie. Les romantiques ont inventé l'adultère, qui est une chose sérieuse. Il serait temps que les naturalistes regardassent cette action comme indifférente.
      Toutes mes amitiés à Zola. J'ai bien envie de lire son bouquin.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      [Croisset, 16 décembre 1879].
      Il est bien tard et mon feu s'éteint. N'importe ! Je veux écrire à ma chère fille afin d'avoir d'elle une épître.
      Ton mari a dû te donner de mes nouvelles avant-hier, et Tourgueneff m'a promis d'aller te voir aujourd'hui.
      Son départ pour la Russie m'attriste beaucoup, car il ne sait quand il reviendra. Il a peur d'avoir dans sa jolie patrie des désagréments politiques, c'est-à-dire d'être colloqué dans ses terres indéfiniment. Nous avons passé ensemble vingt-quatre heures charmantes. Quel brave homme et quel artiste !
      Il m'a redonné du coeur pour Bouvard et Pécuchet, ce dont j'ai grand besoin, car, franchement, je tombe sur les bottes, ma pauvre cervelle n'en peut plus ! Il faudra que je me repose ! (depuis tant d'années je travaille sans relâche !) Mais quand sera-ce ? Ma religion n'avance pas. Jamais je ne verrai donc la fin de ce gredin de chapitre qui est d'une composition infernale ? Et puis je suis déchiré entre la Foi et la Philosophie, voulant être aussi sympathique à l'une qu'à l'autre, c'est-à-dire qu'il y en ait pour les deux bords.
      L'histoire du P. Didon ne me surprend nullement, au contraire ! et elle renforce mes théories. Du moment que vous vous élevez, on (l'éternel et exécrable on) vous rabaisse. C'est pour cela que l'autorité est haïssable essentiellement. Je demande ce qu'elle a jamais fait de bien dans le monde. Aussi ton bonhomme d'oncle est-il révolutionnaire jusque dans les moelles.
      Mais quelle réclame pour mon loulou que le portrait du Révérend ! Médite-la et soigne-le !...
      Tes présents de bouche ont été bien reçus et nous avons fêté ma cinquante-huitième dignement. Gertrude m'a renvoyé ce matin une charmante lettre. Mais il est trop tard pour lui répondre ce soir.
      Flavie t'a-t-elle parlé de celle que je lui ai écrite ?
      La maison n'est pas précisément chaude. On est transi rien qu'à traverser la grande salle à manger.
      Suzanne me soigne très bien, et Fortin vient me voir souvent.
      Adieu, pauvre chat. Je t'embrasse bien fort.
      Ton vieux.
 

   ***

 

À MADAME TENNANT.

      Croisset, mardi soir [16 décembre 1879].
      Merci de votre lettre, ma chère, ma bien chère Gertrude. Dolly aurait tort de me faire des reproches. Je suis désolé de n'être pas à Paris puisque vous y êtes (ma volonté là dedans n'y est pour rien, soyez-en sûre). Mais il faut revenir au printemps, vers la fin de mars ou le milieu d'avril ; à cette époque je serai tout à votre disposition. Le premier volume de mon infernal roman sera fini, le second ne me demandera plus que six mois et je regarderai l'oeuvre comme terminée. Ce que c'est ? Cela est difficile à dire en peu de mots.
      Le sous-titre serait : "Du défaut de méthode dans les sciences". Bref, j'ai la prétention de faire une revue de toutes les idées modernes. Les femmes y tiennent peu de place et l'amour aucune. Votre Américain a été fort mal renseigné. Je crois que le public n'y comprendra pas grand'chose. Ceux qui lisent un livre pour savoir si la baronne épousera le vicomte seront dupés, mais j'écris à l'intention de quelques raffinés. Peut-être sera-ce une lourde sottise ? à moins que ce ne soit quelque chose de très fort ? Je n'en sais rien ! et je suis rongé de doutes, accablé de fatigue.
      Cette année (1879), je n'ai, en tout, passé que deux mois à Paris. Donc personne moins que moi n'est au courant des nouveautés et curiosités de la capitale. Caroline vous renseignera là-dessus mieux que son oncle. Vos filles connaissent-elles le musée de Cluny et celui de l'Hôtel Carnavalet ? La collection des médailles à la Bibliothèque de la rue Richelieu ? Il y a une promenade obligatoire pour les étrangers, c'est une partie de canot dans les égouts ! Mais le temps n'est pas très propice. Quant aux théâtres, j'ignore absolument ce qui s'y passe, voilà plusieurs années que je n'ai mis les pieds dans une salle de spectacle. Je ne suis pas un provincial, mais un sauvage.
      Vous n'avez pas dû vous divertir prodigieusement au cours de M. Caro : l'homme est bien médiocre. Quant à mon amie Sarah Bernhardt et à Coquelin, cela dépend de ce qu'ils auront joué.
      Ma nièce m'a écrit que votre seconde fille était embellie et que l'aînée était de plus en plus spirituelle. Je leur porte une vraie tendresse. Et à vous, donc !
      Écrivez-moi quand vous n'aurez rien de mieux à faire, ma chère Gertrude.
      À vous du fond du coeur et tout entier vôtre.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, mardi matin, 10 heures, 23 décembre 1879.
      MA CARO,
      C'est de l'insenséisme ! Venir ici par un temps pareil, et vouloir peindre dans les conditions atmosphériques du logis ! Tu n'y songes pas ! Crois-tu que ton modèle pourra se dénuder ? Où la mettras-tu ? Où te mettras-tu toi-même ? En ma qualité d'ancêtre, je m'oppose à cette extravagance. Reste à Paris. Tu viendras me voir plus tard, dans un entr'acte de ton travail. Je ne suis pas héroïque du tout, mais raisonnable. Et puis, qui vous servirait ? Ma bonne a bien assez que de me monter toutes les heures du coke et du bois ! ! ! J'en brûle même qui est vert. Ainsi c'est entendu. Mais par exemple, beaucoup de lettres, et de longues.
      N B. – Tu dois t'être trompée. Ce n'est pas Bouvard et Pécuchet qu'on annonce dans le Voltaire, mais ma Féerie. Je serais bien contrarié si le titre de mon roman et même mon roman était annoncé maintenant ! Mon petit Duplan m'envoyait toutes les feuilles où se trouvait mon nom. À présent je ne sais même plus ce qui me concerne !
      Mes lampes sont peut-être à Rouen. Mais comment les avoir ? Plus de communications avec cette bonne ville. On risque de se casser la gueule ou un membre, si l'on y va pédestrement, et cette nuit le ponton a sombré.
      Ce matin, un brouillard à couper au couteau. Malgré mon grand âge, je n'ai jamais vu un pareil hiver. Dois-tu être embêtée d'entendre parler du froid ! toi qui vois des humains.
      Adieu, pauvre chat ; mille bécots de
      Vieux.
 

   ***

 

À AUGUSTE HOUZEAU.

      Croisset, jeudi 25 décembre 1879.
      Eh bien, mon bon, tant que vous n'aurez pas fait un soleil pour fondre la glace, et que l'ancien ne ressuscitera pas, il faut attendre.
      Mais dès qu'on pourra circuler, vous devez venir ici avec Pennetier et Georges pour réparer le malencontreux déjeuner de l'année dernière.
      Que 1880 vous soit léger !
      Tout à vous.
      Pennetier ignore peut-être que son riflard est chez moi depuis un mois. Il devait l'envoyer chercher, au dire de Pouchet (auteur du délit !).
 

   ***

 

À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Dimanche [28 décembre 1879].
      MA CHÈRE PRINCESSE,
      Je comprends votre indignation contre ces deux livres dont vous me parlez et que je ne connais pas ; d'abord parce que je comprends toutes les indignations, secondo parce que c'est vous qui êtes blessée, et troisièmement parce que j'aime la grandeur et que j'exècre ce qui l'outrage. Mais qu'y faire ? N'y plus songer, si l'on peut, est le seul remède. Méprisez donc tout cela et ne pensez qu'à vous et à vos amis (recommandation bien inutile).
      Quand ce billet vous arrivera, il me semble qu'on sera un peu dégelé. Ce soir (ici du moins) le temps est moins froid, et il pleut. Je viens de passer un mois enseveli sous la neige, et menant l'existence du fossile appelé "l'Ours des Cavernes". Aussi ai-je avancé ma besogne.
      J'espère entamer mon dernier chapitre dans le milieu du mois prochain. Quand il sera fini je me précipiterai vers la rue de Berri et je compte rester longtemps à Paris, ou du moins m'en absenter fort peu pendant un an ou dix-huit mois.
      Du livre de Goncourt, je ne connais que deux fragments. D'ailleurs, je ne lis rien du tout en dehors des livres relatifs à mon travail, et quels livres ! ! ! des catéchismes et des apologétiques par MM. les Jésuites, élucubrations d'une lourdeur à tuer un rhinocéros ! Voilà les tourments que vous inflige la probité littéraire.
      Que 1880 vous soit léger, ma chère Princesse ! Personne plus que moi ne fait des voeux pour votre bonheur.
      Votre très dévoué, qui vous baise les deux mains.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, mercredi soir, 31 décembre 1879.
      Que 1880 te soit léger, ma chère fille ! Bonne santé, triomphes au Salon, réussite des affaires ! Pour moi particulièrement j'ajoute : avoir fini Bouvard et Pécuchet ! car franchement je n'en peux plus. Il y a des jours comme aujourd'hui où j'en pleure de fatigue (sic), et c'est à peine si j'ai la force de tenir une plume ! Je devrais me reposer. Mais comment ?... où ?... et avec quoi ?
      Encore une bonne quinzaine pourtant, et j'espère avoir fini mon chapitre ! ce qui me donnera du revif, j'aime à le croire ! et au bout de trois ou quatre mois, quand le dernier chapitre sera fait, j'en aurai encore (avec le second volume) pour six ou huit mois ! ! ! Cette perspective m'épouvante dans mes heures de lassitude. Mais a-t-on jamais fait un livre pareil ? Je crois que non !
      Pour se remonter le tempérament, Monsieur se soigne sous le rapport de la gueule. Le caviar de Tourgueneff avec le beurre de la nièce sont la base de mes déjeuners, et Mme Brainne m'a envoyé (sans compter un pot de gingembre) une terrine de Strasbourg qui est à faire pousser des cris ! Suzanne, hier, à la réception de la susdite, a proféré un beau mot : "Quel dommage que Mme Commanville ne soit pas là !"
      À propos de mes bonnes, Mamzelle Julie m'a chargé de ne pas oublier de dire à Mme Commanville, etc. Elle a peur que je n'oublie ses souhaits de bonne année...
      Quelle idée tu avais de vouloir venir maintenant, mon pauvre loulou ! On est noyé dans la boue. Il a fallu, encore une fois, faire relever la porte de ton atelier et il est très difficile d'allerrr z'aux lieux ! à cause des flaques d'eau et du verglas. Tantôt j'ai encore risqué de me casser une patte. Autre désagrément : les pauvres (la sonnette retentit à chaque moment, ce qui me trouble beaucoup) ; du reste Suzanne les congédie avec une impassibilité charmante...
      Pense bien à Vieux qui est là-bas tout seul et qui crache dans sa petite cheminée, sous la grosse poutre de sa petite salle, ayant pour compagnie son chien. Quelle vie d'artiste !
      Allons, encore deux bons bécots de nourrice.
      Cro-Magnon.

 

   ***

 

À MADAME X***.

      [Croisset, décembre 1879].
      MADAME,
      Voici une heure que j'ai reçu votre lettre et j'y réponds immédiatement pour vous calmer, car votre inquiétude m'inquiète. Comment ! une émeute est imminente et la Champagne va devenir prussienne ? Ah non, ça, c'est trop ! En quoi notre temps est-il "étrange" ? Je ne comprends rien à tout cela ! Nous sommes, au contraire, dans le calme, la platitude. Avez-vous peur de Blanqui ? de Humbert ? L'élection de Javel vous terrifie-t-elle ? Ce serait trop naïf !
      Quant à mes bonshommes, c'est parce qu'on les assomme avec Ségur et ses pareils qu'ils tournent à l'indifférence, et ce procédé-là est "tout à fait digne de moi" – bien que vous en disiez, ma chère amie.
      Depuis trois mois je ne lis que des livres de dévotion moderne. Aujourd'hui, j'ai expédié le Manuel des jeunes communiants où il y en a des raides. "Avez-vous commis des actes déshonnêtes avec des animaux, etc... ", page 376 ! Ce qui est peut-être un souvenir de ce passage de la Mischna : "Il n'est pas bon à l'homme prudent de rester seul avec un animal, surtout si c'est un quadrupède !"
      L'importance qu'on donne aux organes uro-génitaux m'étonne de plus en plus.
      Et notre ami le P. Didon qui débagoule sur le divorce et le mariage !... Peut-on s'occuper de niaiseries pareilles ?
      Je vous assure qu'en ces matières je suis un peu plus qu'un amateur. Eh bien ! Le coeur me saute de dégoût ! Pie IX – le martyr du Vatican – aura été funeste au catholicisme. Les Dévotions qu'il a patronnées sont hideuses ! Sacré-Coeur, Saint Joseph, entrailles de Marie, Salette, etc., cela ressemble au culte d'Isis et de Bellone dans les derniers jours du paganisme. En signalant ce symptôme je suis dans le vrai – et je fais mon devoir.
      Je n'ai encore rien lu de Nana. Quant aux Rois en exil, je vous trouve un peu sévère ! L'auteur, il est vrai, n'a pas compris la grandeur du sujet. ça sent trop la vie parisienne.
      Je me suis délecté avec le dernier volume de Renan. Quel bijou d'érudition, et comme c'est modeste ! Il n'a pas le bon Dieu dans sa poche, celui-là, et voilà pourquoi je l'aime. Mais je vous aime encore plus que lui et je vous embrasse.
      Votre vieux fidèle.
      Amitiés au mari.
 

   ***