1880

 
Janvier - Février
Mars - Avril à mai
 

Février (suite) : lettres 1943 à 1963

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, mardi 3 heures [3 février 1880].
      Chérie,
      C'est encore moi.
      D'abord : merci pour la note sur l'art du dessin. Elle est parfaite, et je défie nos plus grands artistes... d'en dire tant en si peu de mots, les peintres étant généralement très bornés. Mais mon loulou (qui est fortement mon élève), ayant fait des études philosophiques, a pris l'habitude de penser, et de se rendre compte des choses. Tu n'imagines pas comme ce petit renseignement m'a fait plaisir sous tous les rapports. Il provient d'une bonne caboche. Je la prends par les deux oreilles, cette caboche, et la couvre de bécots... Depuis que tu es venue ici, il m'ennuie de toi plus qu'auparavant ! Remercie Ernest pour son envoi de journaux.
      Spurzheim est le collaborateur de Gall dans son grand ouvrage, Anatomie du cerveau, etc., où sont posés les principes de la Phrénologie.
      Le père Grout a été fanatique de Phrénologie. L’Éducation de Spurzheim se trouve peut-être dans sa bibliothèque. S'en informer à Sabatier ou à Mme Grout. Par la même occasion, tendres amitiés à Frankline.
      Toute la journée d'hier a été consacrée à Fortin. Le pauvre garçon pleurait à torrents. Ce que voyant, Vieux a fait comme lui.
      Voilà trois jours que je perds absolument à lire des romans et à écrire des lettres ! ! ! Je suis Hindigné ! Mais ça va finir.
      J'ai écrit à Charpentier de me chercher Spurzheim, mais quand le P. Didon sera remis de la "tablature des auteurs", comme disait Fellacher, s'il pense à moi, il m'obligera. Il faut que tu te procures, pour ton plaisir, le numéro du Voltaire du 30 janvier, vendredi. Tu verras comment on y parle de Cro-Magnon (11, faubourg Montmartre).
      Je suis si exaspéré par les en-dehors de Bouvard et Pécuchet que je vais dépasser Cro-Magnon, je deviens
      Néanderthal !
      Ne ménage pas mon papier. Encore un baiser, ma chère fille.
 

   ***

 

À GEORGES CHARPENTIER.

      [Croisset, mardi 3 février 1880].
      Mon cher Ami,
      Vous êtes un drôle de pistolet ! vesanus sclopetus, comme on dit en vers latins (de Jésuites). Sans un hasard providentiel, j'ignorerais le numéro du Voltaire de vendredi dernier. Je ne comprends pas que vous vous obstiniez à ne point m'envoyer les fleurs à mon adresse ! Vous me demandez si je connais un article du Figaro ? Où voulez-vous, sacré nom de Dieu, que je trouve ici le Figaro ?
      N B. – Donc, m'envoyer, illico, deux numéros du susdit Voltaire du 30 janvier, et celui du Figaro, si ça en vaut la peine.
      Autre guitare ! Quand le Château des Coeurs sera paru en entier, adressez-en un exemplaire, de ma part, à Vacquerie.
      Et arrangez-vous pour que je ne reçoive plus de nouveautés. Ces lectures me prennent un temps absurde. Depuis quatre jours, afin d'en être quitte, je lis les romans empilés sur ma table. Il faut répondre aux auteurs ; je n'en peux plus ! et ça recule d'autant mon bouquin qui me demande des lectures formidables.
      À ce propos, si vous pouviez me découvrir quelque part, et n'importe à quel prix, de l'Éducation, par Spurzheim, vous seriez un vrai sauveur. Sans compter sa collaboration avec Gall dans le grand ouvrage intitulé de l'Anatomie du cerveau, Spurzheim a fait un livre spécial intitulé de l'Éducation. C'est ça qu'il me faudrait ! Que ne me faudrait-il pas !
      J'attends même un couple de paons, pour étudier le coït de ces beaux volatiles.
      Le père Cassagnac a rendu sa grande âme à Dieu. Qué malheur ! Va-t-on recommencer la scie du baron Taylor ? Espérons que non. Ils formaient dans ce temps-là une chouette phalange ! Buloz, Marc Fournier, Villemessant, Cassagnac. Reste Girardin... !
      Et Lagier, qui va publier "ses confidences", comme Lamartine ! Allons. La France se relève !
      Bécots de nourrice aux mioches, bonne santé à la mère, prospérités au papa, et tout à vous.
      Quel est l'homme aimable caché sous le nom de Gustave Goetschy ? Remerciez-le de ma part.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Vendredi, 5 heures, 6 février 1880.
      Ma chère fille,
      [...] J'ai reçu tes deux volumes, Robin et Laprade.
      Le père Grout m'a écrit ce matin qu'il mettait sa bibliothèque à ma disposition. Il a des livres pouvant me servir. Je lui ai écrit pour lui demander ses jours et heures.
      Mon disciple viendra déjeuner à Croisset dimanche et restera jusqu'à mardi. Mais, dans l'après-midi de dimanche, je le lâcherai pour aller chez Gally présider notre dernière séance du comité à laquelle il ne viendra personne, j'en suis sûr. Ce sera vite fait.
      Le Journal de Rouen a reproduit en entier la préface de Bergerat (avec une introduction aimable). Mamzelle Julie en a entendu parler chez Leroux ! et m'a dit, hier soir, un mot sublime :
      "Il paraît que vous êtes un grand auteur !"
      J'ai demandé deux fois à Charpentier de m'envoyer le numéro du Voltaire du 30 janvier. Tâche de te le procurer. Il te plaira. Tu verras comment des gens que je ne connais pas parlent de Vieux, non comme "grand auteur", mais comme ecclésiastique ou plutôt comme évangélique.
      Jules Lemaître (du Havre) viendra me voir mercredi. Ainsi pendant trois jours je vais causer littérature, bonheur suprême ! ça me reposera.
      D'après mes petits calculs, Ernest doit être ici jeudi ou vendredi. S'il arrive quelque chose de définitif, envoie-le moi, dès que tu le sauras. Et puis, écris le plus souvent possible à ta Nounou qui te regrette beaucoup, malgré son stoïcisme (apparent), car au fond, le Préhistorique est une vache !...
      Encore deux bons baisers, pauvre fille.
      Vieux.
 

   ***

 

À ÉMILE BERGERAT.

      Croisset, 6 février 1880.
      Mon cher Ami,
      Grâce à vous, je vais devenir célèbre à Rouen. Le Nouvelliste m'a fait, pour la première fois de sa vie, une forte réclame d'après vous, et le Journal de Rouen, mardi dernier, a reproduit, avec une introduction, toute votre préface. Une vieille bonne que j'ai, et qui est sourde, boiteuse et aveugle, m'a dit hier un mot sublime et qui était le résultat de ce qu'elle avait entendu dire chez l'épicier, où l'on parlait du susdit numéro du Journal de Rouen : "Il paraît que vous êtes un grand auteur !" – Mais il fallait voir la mine, et entendre la prononciation !
      Eh bien ! ce grand auteur est un idiot ! J'ai oublié de vous dire le plus beau des détails sur la pérégrination du manuscrit. Il est resté onze mois à l'Instruction publique ! c'est-à-dire dans le cabinet de Bardoux. Ledit Bardoux s'était engagé, à peine ministre, à faire représenter la pièce de ses trois amis. Ne trouvez-vous pas cela joli ? Là encore, comme chez Noriac, j'ai été obligé, à la fin, de reprendre mon infortuné papier.
      Je crois que les deux journaux de la localité (substantif employé par M. de Villèle pour la Grèce : "La Grèce ! que nous importe cette localité") feront du bien à la Vie moderne, les bourgeois de ces lieux ayant foi en leur journal. Mais les libraires me paraissent stupides. Aucun, jusqu'à présent, ne l'a en montre, et beaucoup même n'ont point le Château des Coeurs.
      
Amitiés à Estelle, et tout à vous, mon chéri. Vôtre.
      Qui est donc celui qui m'a fait une si belle réclame dans le Voltaire ? Et cet oiseau de Charpentier qui ne m'a pas envoyé un pareil article. Quel être ! Rappelez-lui que j'attends toujours deux exemplaires.
 

   ***

 

À EDMOND DE GONCOURT.

      Mercredi soir, 11 février 1880.
      Mon bon Goncourt,
      Je ne trouve pas gentil de me reprocher les pavés du jeune Bergerat ; d'autant que la manière dont il publie ma féerie et les dessins dont il l'enjolive laissent peut-être à désirer.
      "L'ami Flaubert" s'est bassiné l'oeil cet après-midi avec vos Albums japonais. Mais je ne voudrais pas me livrer souvent à de pareils régals de couleurs, car je tombe plus gémissant sur mon roman philosophique ! ! ! Pourquoi la fatalité veut-elle que je prenne toujours des sujets abominables !
      Quand j'aurai lu Nana, je commencerai mon dernier chapitre et, quand il sera fini ou à peu près, j'ornerai pour longtemps Paris de ma présence.
      C'est charmant, exquis (et instructif) ce que vous dites des Albums japonais, des lutteurs, des robes de femmes, du plaisir qu'ils se donnent avec l'eau, etc. Oui, mon cher ami, sans blague aucune, c'est bien troussé ! Et si tout est comme ça, ce sera un livre chouette.
      Je vous embrasse bien tendrement et fortement. Votre vieux.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Mercredi, 5 heures [11 février 1880].
      Ma chérie,
      Ton mari va-t-il venir ce soir ? Je suis plein d'inquiétude. L’acte est-il signé ? Que se passera-t-il vendredi ? Jamais je n'ai été plus anxieux et impatient de nouvelles. Guy, heureusement, m'a tenu compagnie pendant trois jours, et cet après-midi j'ai eu Jules Lemaître. Ils m'ont distrait de mes pensées.
      Il faut se remettre au travail. Mais comment travailler, n'ayant pas l'esprit libre ? Et le sentiment du temps que je perds me désole. J'ai beau me faire des raisonnements. L'imagination rebelle se tient cachée ! Et j'ai si bien travaillé cet hiver !
      Si Ernest ne doit pas venir demain, envoie-moi un télégramme m'expliquant la situation en deux mots. Je t'embrasse bien tendrement.
      Vieux
      agité.
 

   ***

 

À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Vendredi [13 février 1880].
      Non, ma chère Princesse, il n'y a pas d’entêtement dans mon absence prolongée.
      La nécessité m'y contraint. Si vous connaissiez les mystères, ou plutôt les misères de ma vie, vous ne me feriez pas ces tendres reproches ; mais je vois que tout cela, enfin, va se terminer ! Il apparaît un peu de bleu dans mon horizon.
      Vous me verrez au commencement de mai et, pendant un an au moins, je compte bien ne guère quitter Paris. Donc, je redeviendrai un hôte assidu de la rue de Berri et de Saint-Gratien.
      Je suis présentement perdu dans la Phraséologie et dans les méthodes d'éducation et je ne lis que les livres relatifs à ces matières. Aussi, j'ignore absolument la question du divorce de mon ami Dumas et le divorce de mon autre ami le P. Didon, ainsi que les Mémoires de Rémusat et les Mémoires de Metternich. Je suis un Fossile, un être préhistorique ; mon existence est celle du grand ours des Cavernes.
      Le Polyphile de Popelin m'a intéressé extrêmement ; dites-lui (à Popelin), je vous prie, que dans quelque temps, quand il fera plus beau, je le sommerai de tenir sa promesse, c'est-à-dire de me faire une visite.
      Guy de Maupassant a remis chez vous un volume où il y a une petite comédie de société qui vous fera passer, je crois, un quart d'heure agréable.
      Ma pauvre féerie est bien mal publiée. On coupe mes phrases par des illustrations enfantines. Cela me restera dans ma haine des journaux.
      Je vous baise les deux mains longuement, ma chère et bonne Princesse, et suis
      Votre vieux fidèle et dévoué.
 

   ***

 

À GEORGES CHARPENTIER.

      Croisset, 13 février 1880.
      Voyez, mon cher ami, si vous pouvez faire quelque chose pour ce brave homme.
      Je crois qu'il faut l'obliger, puisque son but est de propager la bonne littérature. Votre générosité peut être une réclame.
      Et envoyez-moi tout de suite un exemplaire de Nana. J'attends de l'avoir lu pour me mettre à mon dernier chapitre.
      Tout à vous et aux vôtres.
      Votre.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      Vendredi, 13 février 1880.
      Lapierre m'envoie le numéro de l’Événement du vendredi 13 février (celui d'hier) où je vois que M. Guy de Maupassant va être poursuivi pour des vers obscènes. Je m'en réjouirais, mon cher fils, si je n'avais peur de la pudibonderie de ton ministère. Ça va peut-être t'attirer des embêtements. Rassure-moi tout de suite par un mot.
      (Et Aurélien Scholl qui écrit que Littré a dit "que l'homme descend du singe !" Ô âne !)
      J'attends avec impatience les livres qui t'appartiennent, ceux que doit m'envoyer Hachette, ceux que doit m'envoyer Pouchet, et Nana ! Impossible de commencer mon chapitre avant d'avoir expédié toutes ces lectures. Je n'ai rien à faire et me ronge solitairement.
      Redis à Zola que je suis enthousiasmé par l'idée de son journal (un autre titre : le Justicier ?). Il y aurait toute une série d'articles à faire sur les Tyrans du dix-neuvième siècle. On commencerait par la littérature et le journalisme. Buloz, Marc Fournier, Halanzier, Granier de Cassagnac, Girardin, etc. ; puis on aborderait les finances : les crimes de la maison Rothschild, etc ; puis l'administration, etc. Le tout pour prouver que les misérables susnommés ont fait verser plus de larmes que Waterloo et Sedan.
      Un livre pareil, bien fait, se vendrait à un million d'exemplaires.
      Je t'embrasse.
      Pour la première fois depuis 1820, un service commémoratif a été dit avant-hier pour le repos de S. A. R. Monseigneur le duc de Berry ! ! !
      J'avais mis dans la chambre où tu as couché le paquet de lettres de la mère Sand, afin que Commanville les emportât. Ce matin, en les réclamant, car ledit Commanville a couché cette nuit à Croisset et est reparti pour Paris, Suzanne nous a dit qu'il les avait prises. Veux-tu que Maurice Sand vienne les prendre à ton bureau ? Dans ce cas, donne-lui un rendez-vous. Ou te charges-tu de les lui porter ? Réponse là-dessus. Il faut que ce soit remis en mains propres.
 

   ***

 

À ÉMILE ZOLA.

      Croisset, dimanche [15 février 1880].
      Mon cher Zola,
      J'ai passé hier toute la journée jusqu'à 11 heures et demie du soir à lire Nana. Je n'en ai pas dormi cette nuit et "j'en demeure stupide". N... de D... , quelles c... vous avez ! quelles b... !
      S'il fallait noter tout ce qui s'y trouve de rare et de fort, je ferais un commentaire à toutes les pages ! Les caractères sont merveilleux de vérité. Les mots nature foisonnent ; à la fin, la mort de Nana est Michelangelesque !
      Un livre énorme, mon bon !
      Voici les pages que j'ai cornées (dans l'excès de mon enthousiasme et à une première lecture) :
      82, 87, un peu de longueur ? ou plutôt de lenteur.
      205, Mignon ! avec ses fils ! ineffable de beauté !
      33, 45, 46, 51, 52, 79, 105, 108, 126, 130, 134, 141, 146, 156, 173, 192 (adorable), 195 (idem.) La vision de M. d'Anglars ! 237, 256.
      Mais ce qui précède, la nuit passée dans les rues, est moins personnel. Il était du reste, le plan donné, impossible de faire autrement, car il fallait amener le "couchons-nous" qui est excellent.
      Tout ce qui regarde Fontan, parfait.
      295.
      Tout le chapitre X.
      377 ! "Viens donc ! viens donc !"
      N. B. 401 "Entre Le Havre et Trouville" impossible ! Mettez Honfleur.
      
415. Plein de grandeur, épique, sublime !
      427. La paternité de tous ces messieurs, adorable.
      459. Le suicide de Georges et sa mère arrivent en même temps. Ce n'est pas du mélodrame (bien que certainement on dira que c'en est), car l'effet résulte du caractère et des événements ingénieusement combinés.
      483. Très grand, très grand !
      489-90. Comme c'est vrai et intense !
      500.
      504. Rien de plus haut.
      XIV. Au-dessus de tout ! – Oui !... n... de D... ! sans pareil.
      Maintenant, que vous ayez pu économiser les mots grossiers, c'est possible ; que la table d'hôte des tribades "révolte toute pudeur", je le crois ! Eh bien, après ? M... pour les imbéciles ! C'est nouveau en tout cas et crânement fait.
      Le mot de Mignon "quel outil" et tout le caractère de Mignon, du reste, me ravit.
      
Nana tourne au mythe, sans cesser d'être réelle. Cette création est babylonienne.
      Dixi !
      
Et là-dessus, je vous embrasse.
      Votre vieux.
      Dites à Charpentier de m'envoyer un exemplaire, car je ne veux pas prêter le mien.
      Il doit être content, le jeune Charpentier. Voilà un petit succès assez chouette, il me semble ?
 

   ***

 

À GEORGES CHARPENTIER.

      [Croisset,] dimanche 15 février 1880.
      Mon cher Ami,
      Ce n'est pas pour me "livrer à la débauche", mais pour payer mon marchand de bois, que j'attends vos monacos, dont la venue "prochaine" me fut annoncée par Votre Excellence le 27 janvier dernier.
      Les millions doivent pleuvoir chez vous par le canal de Nana ! Quel bouquin ! C'est roide ! et le bon Zola est un homme de génie ; qu’on se le dise ! ! !
      Ce soir, je commence enfin mon dernier chapitre et avec une venette abominable ! Quand sera-t-il terminé ? Peut-être au milieu de l'été seulement ? Et j'en aurai encore pour six mois, avant d'avoir expédié le second volume ! En tout cas, vous me verrez à Paris au mois de mai.
      J'attends qu'il y ait des primevères dans mon jardin et un peu plus de soleil pour vous convier avec les amis.
      Bergerat a dû vous communiquer mon peu d'enthousiasme pour la manière dont ma pauvre féerie est publiée dans la Vie Moderne. Le numéro d'hier ne change pas mon opinion. Ces petits bonshommes sont imbéciles et leurs physionomies absolument contraires à l'esprit du texte ! Deux pages de texte en tout ! de sorte qu'un seul tableau demandera plusieurs numéros. Et encore, si ce n'était pas coupé par d'autres dessins, n'ayant aucun rapport avec l'oeuvre ! Mais il paraît qu'il le faut ! ça dépasse le raisonnement ! C'est mystique ! Je m'incline.
      Ô illustration ! invention moderne faite pour déshonorer toute littérature !...
      Et mon disciple Guy poursuivi pour immoralité par le tribunal d'Étampes !!! Qu'est-ce que ça veut dire ? Vous savez que le jeune homme se développe prodigieusement ? Boule de Suif est un bijou et il m'a montré, il y a huit jours, une pièce de vers qu'un maître signerait.
      Imprimez donc tout de suite son volume, afin qu'il paraisse au printemps. Il crève d'envie d'être publié et il a besoin de l'être.
      Envoyez-moi une Nana, de surplus, S. V. P.
      Amitiés aux amis, et tout à vous et aux vôtres. Votre.
      Je ne vous prie plus de m'envoyer les feuilles qui me concernent, parce que je vois que l'effort est au-dessus (au-dessous) de votre tempérament.
      Quel être !
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Dimanche 5 heures et demie [15 février 1880].
      Eh bien, pauvre fille, comment va la santé ? Comment va la peinture ? Ce matin, en faisant un tour (solitaire, bien entendu) sur la terrasse, et en pensant à toi, une idée m'est venue, dont tu feras ce que tu voudras. Ton modèle, Cécile, est peu favorable aux flamboiements du pinceau.
      Comme contraste, si tu prenais ton ami J-M. de Heredia ? Hein ? Son refus de poser m'étonnerait. Peut-être même ta proposition le flatterait-elle. Un portrait ferait valoir l'autre. En l'habillant (Heredia) rembranesquement, ou plutôt à la Vélasquez, il serait superbe.
      Tu as encore le temps de t'y mettre.
      En attendant mes livres d'éducation qu'on doit m'envoyer de Paris, je me ronge et je remanie mon plan ; ou plutôt j'ai une venette abominable de mon chapitre. Aussi, dans la peur de m'en dégoûter, je m'y mets ce soir même ! ! ! à la grâce de Dieu !
      Toute ma journée d'hier s'est passée à lire Nana (de 10 heures du matin à 11 heures et demie du soir, sans désemparer). Eh bien, on dira ce qu'on voudra. Les mots orduriers y sont prodigués. Émilien ? sic est ignoble, et il y a des choses d'une obscénité sans pareille. Tous ces reproches sont justes, mais c'est une oeuvre énorme faite par un homme de génie ! Quels caractères ! quels cris de passion ! quelle ampleur ! et quel vrai comique ! Nana tourne au mythe sans cesser d'être une femme, et sa mort est michelangelesque !
      Va-t-on dire des bêtises là-dessus ! mon Dieu ! en va-t-on dire ! C'est du reste ce que demande le bon Zola...
      La manière dont la Vie Moderne publie ma pauvre Féerie est de plus en plus pitoyable ! J'ai beau réclamer ; ah ! bien oui !
      Mon chapitre exigera bien quatre mois, car il doit être le plus long, et n'avoir pas loin de quarante pages ! Cela me remet au milieu de juin ! Cependant, si je ne veux pas rompre avec tous les civilisés, il faut que j'aille à Paris cette année ! Il faut que j'y aille aussi pour mes notes et même, si je veux paraître en 1881, il faudra que je prenne pendant quelque temps un secrétaire ; je ne m'en tirerai pas autrement.
      Et dans tout cela, quand nous verrons-nous ; mon pauvre Caro. Tu viendras ici quand j'en partirai ; et cet automne, peut-être t'y laisserai-je toute seule. Comme notre vie est mal arrangée !
      Il me tarde beaucoup que cette continuelle incertitude d'un avenir prochain soit finie ; je sens qu'elle m'use. Or, à mon âge, on a besoin d'être tranquille ; il faut garder toutes ses forces exclusivement pour son travail.
      Depuis quinze jours je suis empoigné par l'envie de voir un palmier se détachant sur un ciel bleu et d'entendre claquer un bec de cigogne au haut d'un minaret... Comme ça me ferait du bien au corps et à l'esprit !
      Allons ! n'y pensons plus ! Je vais mettre moi-même cette lettre à la poste, nettoyer ma table, piquer un chien, puis, après mon dîner, me mettre à mon chapitre, n'en écrirais-je, ce soir, que trois lignes.
      Deux bons baisers de nourrice, pauvre chat, de
      Ton Préhistorique.
      Mamzelle Julie, très sévère pour moi, trouve que j'ai eu "une bonne vacance" (à cause des deux jours pleins et de l'après-midi passés ici par mon disciple et par Lemaître) et qu'il est temps que je me remette à travailler.
      Ai-je tort quand je soutiens que le genre humain n'a pas d'indulgence, ni même de justice pour moi ? C'est toujours l'histoire de la casquette de loutre, que Lapierre trouvait si drôle, quand tout le monde en avait une pareille. Il y a là un mystère psychologique, que je tâche vainement de comprendre. Il ne m'indigne pas du tout, mais me fait rêver.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      Croisset [15 février 1880].
      [Flammarion : 16 février 1880]

      Mon chéri,
      Je vais immédiatement écrire la lettre que tu me demandes, mais ça va me prendre toute la journée, et peut-être la soirée. Car avant tout il faut y réfléchir. Je ne crois pas cette idée de ton avocat pratique. Elle pourra grandement fâcher messieurs les juges, qui s'en vengeront sur toi. Prends garde ! Je suis sûr que l'un d'eux s'est piqué des italiques mises au bas des fragments du Mur et où l'on te souhaitait un procès.
      Il faut user de toutes les influences possibles pour étouffer l'affaire. La seule crainte, n'est-ce pas, c'est d'être renvoyé du ministère. En conséquence, pesons sur la Justice d'abord et sur l'instruction publique ensuite.
      1° Va chez Commanville pour qu'il prie M. Simonot de parler de toi à Grévy ou au frère de Mme Pelouze, Wilson. M. S. voudra-t-il faire la démarche ? C'est douteux ; enfin, essayons.
      2° Voici une lettre pour Cordier, sénateur. Cordier est très puissant, car il dispose d'un groupe au Sénat.
      3° Une autre pour le poète Laurent-Pichat, sénateur, et qui a été poursuivi pour avoir publié la Bovary.
      
4° Mais avant tout, n... de D... ! va chez d'Osmoy ! Pour ces affaires-là c'est un brave ! Et pousse-le ferme, sans aucun ménagement.
      5° Et va chez Bardoux aussi. Du reste, je vais lui écrire quelque chose de corsé.
      
6° Sous prétexte de reprendre tes vers, va chez Mme Adam et conte-lui ton histoire. Je la crois bonne femme au fond. Et que Pouchet y aille un peu avant toi.
      7° Vacquerie m'a toujours dit que le Rappel était à mon service. Je vais le mettre à l'épreuve. Mais encore une fois je ne crois pas qu'il faille maintenant irriter MM. les juges.
      8° Va trouver Popelin, homme de jugement, et qu'il demande de ma part à Demaze ce qu'il faudrait faire. Demaze est un conseiller à la Cour, très malin, très puissant et qui peut te donner de bons conseils.

      Midi et demi.
      Tout en buvant une horrificque tasse de cawoueh pour me monter le coco (chose bien inutile, car il est très monté) et en méditant le plan de la lettre publiable, il m'est venu à l'idée de m'adresser à Raoul-Duval, lequel est le meilleur bougre de la terre. De cela j'en suis sûr ; on dira de lui tout ce qu'on voudra, mais c'est un brave. Il connaît tout le monde, est bien vu individuellement de tous les partis et peut-être pourra-t-il t'indiquer des démarches utiles. Il connaît à fond la magistrature, en ayant fait partie lui-même. Peut-être même est-il très bien avec le ministre de la Justice, à moins qu'il ne soit très mal ? ça n'y fait rien, va le voir ! et demande-lui des conseils ; il sera flatté. Enfin, si les choses tournent mal, si tu es condamné à Etampes, tu en rappelleras à Paris, et alors il faudra prendre un grand avocat et faire un bouzin infernal. Raoul-Duval, dans ce cas-là, serait bon. Mais nous n'en sommes pas encore là. Avec un peu d'adresse on peut tout arrêter.
      La lettre pour le Gaulois est difficile, à cause de ce qu'il ne faut pas dire. Je vais tâcher de la faire la plus dogmatique possible. Sur ce, je commence mes billets pour tes protecteurs dont il faut user ; après quoi je me mettrai à l’oeuvre. (Tu l'auras, j'espère, demain soir).
      Hier, j'ai écrit à Charpentier pour ton volume.
      J'ai peur que ton avocat, pour se donner du relief, ne te fasse faire des bêtises. Maintenant, je vais piquer un chien si c'est possible, et quand j'aurai fait ma nuit... Tranquillise-toi.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      [17 février 1880].
      [Flammarion : 18 février 1880]

      Ta lettre reçue ce matin me rassure beaucoup. Grâce à Raoul-Duval, le procureur général arrêtera les choses et tu ne perdras pas ta place.
      J'éprouve le besoin de te f... des sottises, car tu donnes dans les potins, mon jeune homme. Quels sont-ils ces cancans autorisés par lesquels tu sais que Mme Adam, etc. , et quelle confidence te soutenait que Nana serait saisi ? Comme si on pouvait saisir un volume déjà dispersé à cinquante mille exemplaires ! C'est comme l'autre jour quand tu prétendais que La Rochelle serait le directeur de l'Odéon ; pas du tout ! C'est La Rounat qui est nommé. Son nom est à l’Officiel depuis avant-hier. Ah ! attrape, et dorénavant sois plus sceptique, ô mon fils !
      Quant à ma lettre pour le Gaulois, je crois de plus en plus qu'elle serait inutile. Tenons-nous, tiens-toi dans l'ombre maintenant. En tout cas, si vous croyez devoir la publier, recopiez-la-moi et renvoyez-la-moi pour que je recale.
      Je parie que Charpentier va hésiter à faire paraître les Soirées de Médan ! Pas de réponse à ma quatrième réclamation faite dimanche dernier. Charmant ! Si la publication de ma pauvre Féerie continue de ce train-là, j'ai envie de lui envoyer un huissier pour le sommer de la suspendre.
      Mais quelle mine font-ils à ton ministère ? Détails sur les personnages auxquels tu t'es adressé. D'ici à la terminaison heureuse de l'affaire, j'attends des lettres de toi, tous les jours, bougre d'obscène ! Tu me dois bien ça pour que je sois tranquille dans mon chapitre.
      Je t'embrasse.
      Use de tous les moyens d'intrigue possibles. Écoute les conseils du bon Duval, sans imiter, bien entendu, le catholique Barbey d'Aurevilly, bourreau des crânes et triple couillon.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      Croisset, 19 [16] février 1880.
      Mon cher bonhomme,
      C'est donc vrai ? J'avais cru d'abord à une farce ! Mais non, je m'incline. Eh bien, ils sont jolis à Étampes ! Allons-nous relever de tous les tribunaux du territoire français, les colonies y comprises ? Comment se fait-il qu'une pièce de vers, insérée autrefois à Paris dans un journal qui n'existe plus, soit poursuivie, étant reproduite dans un journal de province auquel peut-être tu n'as pas donné cette permission et dont tu ignorais sans doute l'existence ? à quoi sommes-nous forcés maintenant ? Que faut-il écrire ? Comment publier ? Dans quelle Béotie vivons-nous !
      Prévenu "pour outrage aux moeurs et à la morale publique", deux aimables synonymes, qui font deux chefs d'accusation. Moi, j'avais à mon compte un troisième outrage : "Et à la morale religieuse", quand j'ai comparu devant la huitième Chambre avec Madame Bovary. Procès qui m'a fait une réclame gigantesque et à laquelle j'attribue les trois quarts de mon succès.
      Bref, je n'y comprends goutte ! Es-tu la victime d'une vengeance personnelle ? Il y a là-dessous quelque chose d'inexplicable. Sont-ils payés pour démonétiser la République en faisant pleuvoir dessus le mépris et le ridicule ? Je le crois.
      Qu'on vous poursuive pour un article politique, soit ; bien que je défie tous les parquets de m'en démontrer l'utilité pratique. Mais pour des vers, pour de la littérature ? non, c'est trop fort !
      ………………
      Ils vont te répondre que ta poésie a des tendances obscènes ! Avec la théorie des tendances, on peut faire guillotiner un mouton, pour avoir rêvé de la viande. Il faudrait s'entendre définitivement sur cette question de la moralité dans l'état. Ce qui est beau est moral, voilà tout, et rien de plus.
      La poésie, comme le soleil, met l'or sur le fumier. Tant pis pour ceux qui ne le voient pas. Tu as traité un lieu commun parfaitement, et tu mérites des éloges au lieu de mériter l'amende et la prison.
      "Tout l'esprit d'un auteur, dit Labruyère, consiste à bien définir et à bien peindre." Tu as bien défini et bien peint. Que veut-on de plus ? "Mais le sujet, objectera Prudhomme, le sujet, Monsieur ! Deux amants. Une lessivière ! le bord de l'eau. Il fallait prendre le ton badin, traiter cela plus délicatement, plus finement, stigmatiser en passant avec une pointe d'élégance et faire intervenir à la fin un vénérable ecclésiastique ou un bon docteur débitant une conférence sur les dangers de l'amour. En un mot votre histoire pousse à la conjonction des sexes. Ah !"
      D'abord, ça n'y pousse pas, et quand cela serait, par ce temps de goûts anormaux il n'est pas mal de prêcher le culte de la femme. Tes pauvres amants ne commettent même pas un adultère ! Ils sont libres l'un et l'autre, "sans engagements envers personne". Tu auras beau te débattre, le parti de l'ordre trouvera des arguments. Résigne-toi.
      Mais dénonce-lui, afin qu'il les supprime, tous les classiques grecs et romains, sans exception, depuis Aristophane jusqu'au bon Horace et au tendre Virgile. Ensuite, parmi les étrangers, Shakespeare, Goethe, Byron, Cervantès, chez nous Rabelais "d'où découlent les lettres françaises" suivant Chateaubriand dont le chef-d'oeuvre roule sur un inceste ; et puis Molière (voir la fureur de Bossuet contre lui) ; le grand Corneille, son Théodore a pour motif la prostitution ; et le père La Fontaine, et Voltaire, et Jean-Jacques, etc. , et les contes de fées de Perrault ! De quoi s'agit-il dans Peau d'âne ? et où se passe le quatrième acte du Roi s'amuse ?
      Après quoi, il faudra supprimer les livres d'histoire qui souillent l'imagination.
      
J'en suffoque d'indignation.
      (Qui va être surpris ? L'ami Bardoux ! Lui dont l'enthousiasme fut tel, à la lecture de ta pièce, qu'il voulut faire ta connaissance et te plaça peu de temps après dans son ministère. La justice les traite bien, ses protégés !)
      Et cet excellent Voltaire (pas l'homme, le journal), qui l'autre jour me plaisantait gentiment sur la toquade que j'ai de croire à la haine de la littérature ! C'est le Voltaire qui se trompe ! Et plus que jamais je crois à la haine inconsciente du style. Quand on écrit bien, on a contre soi deux ennemis : 1° le public, parce que le style le contraint à penser, l'oblige à un travail ; et 2° le gouvernement, parce qu'il sent en nous une force, et que le pouvoir n'aime pas un autre pouvoir.
      Les gouvernements ont beau changer, monarchie, empire ou république, peu importe ! L'esthétique officielle ne change pas. De par la vertu de leur place, les agents – administrateurs et magistrats – ont le monopole du goût (voir les considérants de mon acquittement). Ils savent comment on doit écrire, leur rhétorique est infaillible, et ils possèdent les moyens de vous convaincre.
      On montait vers l'Olympe, la face inondée de rayons, le coeur plein d'espoir, aspirant au beau, au divin, à demi dans le ciel léger – et une patte de garde-chiourme vous ravale dans l'égout ! Vous conversiez avec la Muse, on vous prend pour ceux qui corrompent les petites filles ! Tout embaumé des ondes de Permesse, tu seras confondu avec les messieurs hantant par luxure les pissotières !
      Et tu t'assoiras, mon petit, sur le banc des voleurs, et tu entendras un particulier lire tes vers (non sans fautes de prosodie) et les relire en appuyant sur certains mots auxquels il donnera un sens perfide. Il en répétera quelques-uns plusieurs fois, comme le citoyen Pinard : "Le jarret, messieurs, le jarret", etc.
      Pendant que ton avocat te fera signe de te contenir, – un mot pourrait te perdre, – tu sentiras derrière toi, vaguement, toute la gendarmerie, toute l'armée, toute la force publique pesant sur ton cerveau d'un poids incalculable ; alors il te montera au coeur une haine que tu ne soupçonnes pas, avec des projets de vengeance, de suite arrêtés par l'orgueil.
      Mais encore une fois, ce n'est pas possible. Tu ne seras pas poursuivi, tu ne seras pas condamné. Il y a malentendu, erreur, je ne sais quoi. Le garde des sceaux va intervenir !
      On n'est plus aux beaux jours de M. de Villèle.
      Cependant, qui sait ? La terre a des limites, mais la bêtise humaine est infinie.
      Je t'embrasse.
      Ton vieux.
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Dimanche, 2 heures [22 février 1880].
      Pauvre fille,
      [...] Ma semaine à moi a été bien agitée : 1° par les histoires de mon disciple ! elles m'ont fait perdre trois jours ! Lundi dernier je n'ai travaillé pour lui que quatorze heures, tant pour écrire des lettres de recommandation que pour composer à la hâte un morceau informe destiné au Gaulois (voir le numéro d'hier, samedi) : on ne m'a pas donné le temps de le corriger ! ce qui me vexe infiniment !
      De plus, Mulot (notre secrétaire du comité Bouilhet) est mort mardi. Je l'ai enterré jeudi, par une pluie battante. C'est encore une complication dans cette malheureuse fontaine ! et les fonctions de Mulot retombent sur moi ! Naturellement.
      
De plus, j'ai eu des épreuves de Bouilhet à corriger ! Mme Régnier me demande une lettre pour La Rounat, devenu directeur de l'Odéon ! etc. Ah ! vraiment ! les éternels Autres commencent à m'embêter ! je fais toujours tout pour eux et je ne vois pas qu'ils fassent quelque chose pour moi.
      Et travailler au milieu de tout ça ! Le moyen ? Et puis, je pense aux affaires ! J'ai la tête souillée d'un tas de choses basses. Le dernier attentat contre le Czar m'inquiète à cause du Moscove. Et je m'attriste de ta continuelle anémie, ma pauvre fille. Il me semble que nous ne nous sommes pas vus depuis quinze ans, et quand tu viendras ici, j'en partirai ! Est-ce assez bête ! Mon chapitre ne sera pas fini avant la fin de juin ! ! ! N'importe ! j'irai à Paris au commencement de mai et je prendrai quelqu'un pour me relever des textes indiqués d'avance. Autrement, Bouvard et Pécuchet ne seraient pas publiables en 1881 !
      J'ai pourtant cette semaine écrit deux pages, et c'est sublime d'effort, vu l'état de mon moi. Je n'ai plus le beau calme que tu as admiré il y a un mois ! Peut-être que la semaine prochaine tout ira mieux que jamais.
      Ce n'est pas la peine de me voler mon papier pour m'écrire sur des formats aussi grotesquement minimes. Ta dernière lettre pas chic ! pas chic !
      Je t'embrasse bien fort, pauvre chérie.
      Vieux.
 

   ***

 

À MADAME ROGER DES GENETTES.

      [Croisset, 22 février 1880].
      Vous n'imaginez pas dans quel tourment je suis ! 1° Le procès de mon disciple Maupassant (voir le Gaulois d'hier). J'ai écrit une lettre qu'on ne m'a pas donné le temps de corriger et qui est écrite en style de cheval de fiacre. N'importe ! Elle est publiée et je rougis de mes fautes de français. 2° Mulot, le secrétaire de notre comité Bouilhet, est mort cette semaine et ses fonctions retombent sur moi, naturellement ! Et travailler dans tout cela ? Le moyen ? Mon dernier chapitre me demandera quatre ou cinq mois et je ne sais plus quand paraîtra mon roman. Je suis exaspéré. Il me faut un tas de renseignements qui se contredisent et de livres qu'on ne m'envoie pas. Je serais marié, père de famille, commerçant et député, que les autres ne m'embêteraient pas davantage.
      J'ai copié pour Sylvanire trois pièces de vers de Bouilhet qu'elle aurait pu trouver dans ses volumes, mais, me sachant fort occupé, sans doute, elle ne m'a pas remercié. Voilà une attention délicate !
      La semaine dernière, j'ai passé un jour à rechercher toutes les lettres de George Sand, à moi écrites (174), pour les envoyer à son fils qui désire les publier dans la correspondance de sa mère.
      Quoi encore ? Je corrige le volume des poésies complètes de Bouilhet pour Lemerre.
      J'ai lu Nana, que je trouve malgré tout un beau livre, canaille, si l'on veut, mais vrai, et fort, très fort. La fin est épique.
      La Vie moderne publie la féerie d'une façon stupide. Quels dessins !
 

   ***

 

À GEORGES CHARPENTIER.

      [Croisset], jeudi, 26 février [1880].
      Merci pour le livre sur la pédagogie, mon cher ami. Mais j'attends toujours autre chose ! ?
      Excusez-moi près de M. Aicard. Je suis accablé de lectures et de travail, et si je veux que mon bouquin paraisse en 1881, je ne dois pas employer trois minutes à autre chose. Je lirai ses vers plus tard ; mais les forces humaines ont des limites. Mes yeux n'en peuvent plus.
      Tous les dimanches, la Vie Moderne me donne un accès de rage (sic !) on ne peut rien imaginer de plus inepte que ces illustrations. Consultez là-dessus la voix publique !
      Je n'en demandais pas, mon Dieu ! Un dessin (le décor seulement) pour chaque tableau suffisait. Cette parodie du texte m'exaspère.
      Aucune de ces stupidités ne pourra entrer dans le volume ! De toutes les avanies qui sont tombées sur le Château des Coeurs, cette dernière n'est pas la moindre, et je regrette bougrement d'avoir, pour une fois, failli à mes principes,
      
Avec lesquels j'ai l'honneur d'être, mon bon, vôtre.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      Dimanche [février ou mars 1880].
      [Flammarion : 14 mars 1880]

      Je déplore que ton volume de vers ne soit pas encore paru. Que devient celui des Soirées de Médan ? Il me tarde de relire Boule de Suif.
      
[...] Maintenant causons de Désirs. Eh bien ! mon jeune homme, ladite pièce ne me plaît pas du tout. Elle indique une facilité déplorable.
      Un de mes chers désirs, un désir qui est cher ! Avoir des ailes, parbleu ! Le souhait est commun. Les deux vers suivants sont bons, mais au quatrième les oiseaux surpris ne sont pas surpris puisque tu es à les poursuivre. À moins que surpris ne veuille dire étonnés ?
      Je voudrais, je voudrais. Avec une pareille tournure on peut aller indéfiniment tant qu'on a de l'encre ! Et la composition ? où est-elle ?
      Ainsi qu'un grand flambeau, l'image me semble comique ; outre qu'un flambeau ne laisse pas de flamme, puisqu'il la porte. Des fronts en cheveux noirs aux fronts en cheveux roux.
      Charmant, mais rappelle trop le vers de Ménard :
      Sous tes cheveux châtains et sous tes cheveux gris.
      
"Oui je voudrais". Pourquoi oui ?
      Clair de lune, excellent.
      L’affolante bataille, atroce !
      En somme, je t'engage à supprimer cette pièce. Elle n'est pas à la hauteur des autres.
      Là-dessus ton vieux t'embrasse. Sévère, mais juste !
 

   ***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Samedi [28 février 1880].
      Ma pauvre fille,
      La première page de ta lettre (reçue avant-hier) m'a fait grand plaisir, bien qu'elle décelât une souffrance : l'insupportation des Bourgeois ! J'ai reconnu mon sang ! Comme je comprends ça ! La Bêtise me suffoque de plus en plus, ce qui est imbécile, car autant vaut s'indigner contre la pluie !
      À propos de bêtise, tu sais toutes les phases de l'histoire de Guy ! Mon épître dans le Gaulois lui a beaucoup servi. L'as-tu lue ? Je la trouve fort incorrecte, et l'avoir ainsi publiée est la plus grande marque de dévouement que je puisse donner à quelqu'un. Je n'ai pas dit "l'Art avant tout", mais "l'Ami avant tout". J'approuve ton idée de faire venir "quelques amateurs" dans ton atelier pour leur soumettre ton oeuvre. Présente-toi à la Vie Moderne. ça ne peut pas nuire. J'ai adressé à son rédacteur et à son éditeur des admonestations qui manquaient de tendresse. Jamais je ne leur pardonnerai leurs petits dessins (bonshommes) dont je reçois des plaintes de partout.
      N'oublie pas Banville (10, rue de l'Éperon) ; il sera sensible à la politesse et c'est un brave homme.
      Ton pauvre mari n'en peut plus ! Mais il y met une patience héroïque. Il croit que tout sera fini lundi ou mardi. Quel soupir de soulagement, ma pauvre chérie ! Allons-nous enfin vivre sans le souci permanent de l'argent ?
      Tu as raison pour ton projet de voyage ici. Ton Préhistorique ne t'attend pas avant six semaines (la dernière quinzaine d'avril).
      Bouvard et Pécuchet ne vont pas mal. J'entrevois de grands horizons dans ce dixième chapitre.
      Félicitations et applaudissements des Rouennais pour ma lettre à Guy. Le Petit Rouennais l'a reproduite.
      Reçu ce matin une lettre de Bardoux, toute en sucre, et hier une boîte de raisins, envoyée par Mme Brainne.
      Par moments il m'ennuie de toi démesurément et je sens le besoin de te pétrir, et de bécoter ta mine.
      Nounou.
      La nomination de Du Camp à l'Académie me plonge dans une rêverie sans bornes et augmente mon dégoût de la capitale ! Mes principes n'en sont que renforcés. Labiche et Du Camp, quels auteurs ! Après tout, ils valent mieux que beaucoup de leurs collègues. Et je me répète cette maxime qui est de moi :
      
"Les honneurs déshonorent,
      Le titre dégrade,
      La fonction abrutit."
      Commentaire : impossible de pousser plus loin l'orgueil.
 

   ***

 

À GUY DE MAUPASSANT.

      [Croisset], nuit de mercredi [fin février 1880].
      [Flammarion : 25 février 1880]

      Mon bon,
      1° Voici un bouquin qui rentre absolument dans mon sujet. Il me le faut, et promptement :
      Félix Voisin : Applications de la physiologie du cerveau à l'étude des enfants qui nécessitent une Éducation spéciale, Paris, 1830.
      Si on le trouve dans le magasin de la librairie, dis à Charpentier de me le procurer coûte que coûte, et de me l'envoyer par la poste. (Il va sans dire que je préfère l'emprunter, s'il est possible.)
      2° Ne pas oublier de m'envoyer chez Pilon, avec le paquet de Spencer, les nouveaux documents sur Schopenhauer, l'engueulade à Challemel-Lacour, etc.
      Je suis gêné de plus en plus par "mon fils, j'ai fait ma nuit" et par le jeune Fellateur de nos amis.
      Je demande 2 Nana.
      
Je t'embrasse.
      Ton vieux.
 

   ***