Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1851

(Édition Louis Conard)

 


Toute réutilisation à des fins privées, à des fins d’enseignement
ou de recherche scientifique est autorisée sous réserve d’indiquer cette référence :
Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 

À sa mère.

Athènes, 26 janvier 1851.
Voici ma dernière lettre d’Athènes probablement ; nous partons dans quelques jours pour le Péloponèse. Je ne sais maintenant comment t’écrire, d’ici à mon arrivée à Naples. Ainsi, pauvre mère, attends-toi à un retard de plusieurs courriers pendant au moins un bon mois. Après quoi tu en recevras régulièrement de Naples jusqu’à ce que toute correspondance cesse ; ce sera l’époque de nos embrassements. Je t’attends à Rome vers la fin de mars. Oh ! viens plus tôt si tu veux, pauvre vieille ; tu seras bien reçue. Quant au départ de Maxime, je te répète qu’il est complètement subordonné à ton arrivée.
Tu parles de souvenirs et de choses passées ; sais-tu aujourd’hui à quoi j’ai pensé ? Au long après-midi d’été que nous avons passé tous les trois dans l’auberge de la mère Leblond, à Pont-Audemer. Comme il faisait chaud ! comme il y avait des mouches ! J’entends encore les grelots des chevaux de roulier qui étaient dans l’arrière-cour pleine de poussière. Je suis comme toi, je n’oublie rien ; je rêve souvent de Déville. Le souvenir de ma pauvre soeur ne me quitte pas. J’ai toujours à son endroit une place vide au coeur et que rien ne comble ; charmante et bonne créature !
On a beau voyager, voir des paysages et des tronçons de colonnes, cela n’égaye pas. On vit dans une torpeur parfumée, dans une sorte d’état somnolent, où il vous passe sous les yeux des changements de décors, et à l’oreille des mélodies subites : bruits du vent, roulement des torrents, clochettes des troupeaux. Mais on n’est pas gai ; on rêvasse trop pour cela. Rien ne dispose plus au silence et à la paresse. Nous passons quelquefois des jours entiers, Maxime et moi, sans éprouver le besoin d’ouvrir la bouche. Après quoi nous faisons le scheik. À cheval, votre esprit trottine d’un pas égal par tous les sentiers de la pensée ; il va remontant dans les souvenirs, s’arrêtant aux carrefours et aux embranchements, foulant les feuilles mortes, passant le nez par-dessus les clôtures. Tout cela mûrit et vieillit, sans parler du physique. Car attends-toi à me retrouver aux trois quarts chauve, avec une mine culottée, beaucoup de barbe et de ventre. Décidément j’enlaidis ; j’en suis affligé. Ah ! je ne suis plus ce magnifique jouvencel d’il y a dix ans. Dans onze mois, j’aurai trente ans. C’est l’âge de raison. Je n’en ai guère pourtant.
L’autre jour, nous avons eu à côté de nous, à table, une bande de petits élèves de la marine anglaise de neuf à quatorze ans, qui venaient tranquillement et comme des hommes se foutre une bosse à l’hôtel. Avec leurs uniformes trop grands pour eux, il n’y avait rien d’amusant et de gentil comme cela. Le plus petit, placé à côté de Maxime, et qui n’était pas plus haut que la table, perdait son long nez dans son assiette. Ces messieurs se portaient des toasts avec un sang-froid de lords. Ils fumaient des cigares et buvaient du Marsala. Ma figure les intriguait beaucoup. Ils me prenaient pour un Turc (ce qui est à peu près général partout). Ils ont dit au maître d’hôtel qu’ils étaient bien fâchés de partir le lendemain, que sans cela ils seraient venus me faire une visite pour causer avec moi.
Nous avons fait la connaissance de Mouraddi, celui qui a dernièrement soutenu le siège de Venise avec Manin. Il a été enfermé dans les plombs et s’en est échappé. Ancien philhellène, il a beaucoup connu lord Byron et nous a donné quelques détails intéressants sur lui. C’est un homme curieux à connaître et un crâne citoyen. On fait du reste, en voyage, de bonnes rencontres et je n’aurais jamais cru que l’on y pratiquât autant le monde.
J’ai rapporté, pour le commun des amis, des pipes d’un goût détestable et qui feront beaucoup d’effet. À moins d’y mettre un très grand prix, la curiosité n’a de valeur que comme ayant du caractère. Y compris ce qui nous appartient à tous deux, nous n’en avons pas en tout pour mille francs, et cela remplit plusieurs caisses.

***

À sa mère.

Patras, 9 février 1851.
Nous voilà arrivés au terme de notre voyage, chère vieille mère. Dans quatre jours nous nous embarquons pour Brindisi. Là, nous rentrons dans les conditions du tourisme ordinaire. C’est fini quant au vrai voyage. Nous nous ennuyons ici à crever. Patras est un exécrable séjour. La gargote où nous sommes (les autres qui, dit-on, ne valent pas mieux, sont pleines) est atroce. Arrivant jeudi dernier à 10 heures, nous avons eu bien du mal à avoir de quoi manger, et François, notre drogman, a couché, tout trempé qu’il était, sur les marches de l’escalier où, sans mon paletot, il serait crevé de froid. Du reste nous allons bien sous le rapport sanitaire, et le voyage du Péloponèse, qui en cette saison est assez pénible, ne nous a pas fatigués. Il est vrai de dire que je nous crois solides. "Je sons capables", comme disait Joseph, de faire 30 lieues au trot et de recommencer le lendemain.
C’est donc à la fin du mois prochain, pauvre mère tant aimée, que nous nous reverrons. Nous allons compter non plus maintenant par mois, mais par semaines et jours. J’ai peur que tu n’aies froid dans ton voyage. Prends-y bien garde. Crois-en mon expérience et ne te fie nullement à la chaleur des pays chauds. Fais-moi le plaisir, je te le demande en grâce, de te faire faire des ceintures de flanelle. Emporte une chancelière pour tes pieds. Tu gèleras dans la diligence de Paris à Marseille, c’est certain. Munis-toi bien de vêtements chauds, manchon, manteau, etc. Si tu étais raisonnable, tu te ferais cadeau d’une petite pelisse en fourrure. Songe qu’à bord des bateaux à vapeur il n’y a pas de feu. À la fin de mars la saison sera encore fraîche. Crois-moi, bonne vieille mère, je n’exagère rien. Suis mes conseils. La santé en voyage n’est qu’au prix de tous ces soins.
Nous sommes dans un piteux état. Nous n’avons plus de talons à nos chaussettes ; nos chemises sont en lambeaux et nos bottes rapiécées. Avec ma barbe et ma peau de bique raccommodée avec des queues de renard, j’épouvantais les populations du Péloponèse. Je la couperai à Naples, ma splendide barbe qui m’a tour à tour fait prendre pour un pacha et pour un bandit. Tu me reverras comme jadis, menton rasé. Le Péloponèse m’a reculotté la peau. J’ai sur la figure, jusqu’au milieu du front, une plaque de réglisse comme les vieux matelots. Mes cheveux repoussent un peu ; mais d’ici à deux ans j’aurai la calotte complète. Je crois que je suis engraissé.
Tout ce que tu me dis sur l’oubli des absents ne m’étonne nullement. Tel est le commun des âmes. La banalité de la vie est à faire vomir de tristesse, quand on la considère de près. Les serments, les larmes, les désespoirs, tout cela coule comme une poignée de sable dans la main. Attendez, serrez un peu, il n’y aura tout à l’heure plus rien du tout. Et puis c’est si ennuyeux de jouer toujours le même rôle, et le public nous en tient si peu compte ! Il est si lassant de porter toujours le même sentiment ! On a besoin de changement, de distractions. C’est là le grand mal. Le coeur, comme l’estomac, veut des nourritures variées. Et d’ailleurs le commun, le chétif, le bête, le mesquin n’ont-ils pas des attractions irrésistibles ? Pourquoi tant de maris couchent-ils avec leur cuisinière ? Pourquoi la France a-t-elle voulu Louis XVIII après Napoléon ? Ce qu’il y a de plus triste là dedans, c’est de s’apercevoir un jour de l’écroulement d’une ancienne amitié. Grâce à de vieilles sympathies, on avait foi en une communauté sentimentale qui n’existe plus. On se disait : quand j’en aurai besoin, elle me viendra en aide. On l’appelle ; l’oreille amie n’entend même plus votre langue. D’un homme à un autre homme, d’une femme à une autre femme, d’un coeur à un autre coeur, quels abîmes ! La distance d’un continent à l’autre n’est rien à côté.
Est-ce que j’ai besoin que vous vous jetiez à l’eau si j’y tombe ? ou que vous me défendiez contre des assassins ? Je sais nager, et l’on n’assassine plus. Ce n’est pas de sacrifices que le coeur a faim, mais de confidences. Je vous demande à aimer comme j’aime, à pleurer comme je pleure et pour les mêmes choses, à sentir comme je sens, voilà tout. Il n’y a rien de plus inutile que ces amitiés héroïques qui demandent des circonstances pour se prouver. Le difficile, c’est de trouver quelqu’un qui ne vous agace pas les nerfs dans toutes les occurrences de la vie.
Ne trouves-tu pas, chère vieille, que je deviens diablement moraliste en voyage ? J’ai beaucoup pratiqué l’humanité depuis dix-huit mois. Voyager développe le mépris qu’on a pour elle. Depuis celui qui vous demande du poison pour expédier son papa, jusqu’à la mère qui vous vend sa fille, on en voit de toutes couleurs. Je n’aurais jamais soupçonné ce côté au voyage. On se dérange pour voir des ruines et des arbres ; mais entre la ruine et l’arbre c’est tout autre chose que l’on rencontre ; et de tout cela, paysages et canailleries, résulte en vous une pitié tranquille et indifférente, sérénité rêveuse qui promène son regard sans l’attacher sur rien (parce que tout vous est égal et qu’on se sent aimer autant les bêtes que les hommes, et les galets de la mer autant que les maisons des villes). Pleine de couchers de soleil, de bruits de flots et de feuillages et de senteurs, de bois et de troupeaux, avec des souvenirs de figures humaines dans toutes les postures et les grimaces du monde, l’âme recueillie sur elle-même sourit silencieusement en sa digestion, comme une bayadère engourdie d’opium.
L’égoïsme aussi se développe raide, à force de voir tant de gens qui vous sont aussi étrangers que le bouquet de lentisques du bord de la route. On ne pense qu’à soi, on ne s’intéresse qu’à soi et l’on donnerait la vie d’un régiment pour s’épargner un rhume. Il y a un proverbe oriental qui dit : "Méfie-toi du hadji (pèlerin)." Ce proverbe est bon. À force d’être hadji, on devient un gredin, à ce que je crois du moins.
Une des plus jolies choses que j’ai vues en Grèce, ce sont les musiciens ambulants. Souvent vous rencontrez dans les villages deux hommes qui vont ensemble. Ils sont couverts de grands manteaux de grosse laine blanche. Les chiens hurlent après eux d’une façon formidable et les poursuivent jusqu’à ce qu’ils se soient réfugiés sous le hangar d’une maison. Coiffés d’une sorte de petit turban noir très large, dont les deux bouts leur pendent sur les oreilles (l’un d’eux repasse sous le menton comme dans les chaperons du moyen âge), vêtus de guenilles, chaussés de sandales de toile, le plus grand souffle dans une vessie et le plus jeune porte au flanc un grand bissac. Après qu’ils ont fait leur collecte, ils s’en vont et les chiens se remettent à aboyer. J’en ai vu qui étaient noirs de boue et de crasse ; et là-dessous des figures charmantes, avec des airs de prince ou de galérien.
D’Athènes à Sparte nous avons eu de la pluie ; de Sparte ici, des torrents et des rivières à passer. Nous les passions à cheval ; quelquefois, le fleuve n’ayant plus de gué, notre cheval y nageait et nous avions de l’eau jusqu’au haut des cuisses. Quant au bagage, on le déchargeait complètement ; nos hommes se mettaient à l’eau et le transbordaient sur leur dos. Le soir nous couchions dans des écuries avec les ânes et les chevaux, enveloppés de nos pelisses, autour d’un grand feu dont la fumée vernissait en noir les poutres du plafond. D’autres fois c’était dans une maison, chez quelque papas grec. La pièce commune, où couchait toute la famille et nous-mêmes, était pleine d’outres de vin, de tas de blé, de fromages secs, d’oignons enfilés à des cordes, etc. Dans un coin, une femme berçait un enfant dans un tronc d’arbre creusé. Ces sortes d’auges servent à la fois de berceau, de pétrin et de vase à faire la lessive. Juge de la quantité de puces qu’il devait y avoir dans de semblables gîtes !
Nous avons eu du beau temps à partir de Sparte. La Messénie est une belle chose, mais rien n’égale la route de Mégare à Corinthe. Le paysage de Sparte est des plus étranges et ne s’efface pas de la tête une fois qu’on l’a vu. Il n’y a pas une seule route en Grèce, pays bien plus sauvage et mille fois plus inconfortable que toutes les Turquies et toutes les Syries. Mais ce qui vaudrait à lui seul tout le voyage, c’est l’Acropole d’Athènes.
À Athènes, nous avons fait une visite à Canaris. Je lui ai promis de lui envoyer les poésies d’Hugo qui le concernent. Il ne savait seulement pas que Hugo existât ! Ô vanité de la gloire !
François, notre drogman, est un ancien renégat fait prisonnier par les turcs dans la guerre d’indépendance. Chemin faisant il nous contait de bonnes histoires de guerre et d’évasion. Nous avons été contents de ce garçon. Je pioche maintenant à faire le derviche hurleur. François, à cheval, me donne des leçons. Maxime en est assommé ; je ne continue pas moins. Un soir, littéralement, j’en avais la poitrine défoncée et, dans la maison où nous couchions, tout le monde était venu à la porte pour voir ce qu’il y avait. Le scheik continue toujours, c’est une forte création que le temps n’entame pas.
Les kiques d’ici sont à côté, ou mieux, au milieu d’un poulailler qui occupe une chambre. On est obligé de se battre avec les dindes pour arriver jusqu’à la lunette. Quelle lunette ! Je crois que le maître de l’hôtel engraisse les volailles avec de la merde ; la cuisine semble l’indiquer.
Nous avons été hier pour prendre un bain turc. On nous a dit qu’on ne chauffait les bains qu’après le carnaval. Cela te donne la mesure de Patras. Tout est à l’avenant. Comme douceur orientale, le bain turc est une chose que je regretterai. Rien ne délasse et ne nettoie comme ça.

***

À Louis Bouilhet.

Patras, 10 février 1851.
Merci, bon vieux solide, des deux pièces grecques. Il y avait longtemps que je n’avais reçu quelque chose d’aussi crâne de ta seigneurie. Celle du "Vesper" nous a enthousiasmés avec toutes sortes de "th". Je la trouve irréprochable, si ce n’est peut-être "pâtre nocturne". La coupe :

Toi, tu souris d’espoir derrière les coteaux,
Vesper

est bien heureuse, la seconde strophe surtout.
L’idylle est bonne aussi, quoique de qualité inférieure comme nature essentielle. J’aime ces vers :

L’atelier des sculpteurs est plein de cette histoire...
Sa gorge humide encor de l’écume des eaux...
Phébé qui hait l’hymen et qu’on croit vierge encore...
Ses pieds nus en silence effleuraient la bruyère...

 Le jeune Endymion qu’a surpris le soleil

me paraît très profondément grec. En résumé, voilà deux bonnes pièces, la première surtout. Ta pièce au " Vesper" est peut-être une des choses les plus profondément poétiques que tu aies faites. C’est là la poésie comme je l’aime, tranquille et brute comme la nature, sans une seule idée forte et où chaque vers vous ouvre des horizons à faire rêver tout un jour, comme :

   Les grands boeufs sont couchés sur les larges pelouses.

Oui, vieux, je ne sais trop t’exprimer ma satisfaction.
Au lieu des tartines que tu m’as envoyées à propos des splendides vignettes de tes pages, j’aurais autant aimé que tu me parlasses de toi. Que deviens-tu ? Que fais-tu ? matériellement, s’entend. Quid de Venere ? Il y a longtemps que tu ne m’as conté tes fredaines de jeune homme. Quant à moi, mes cheveux s’en vont. Tu me reverras avec la calotte ; j’aurai la calvitie de l’homme de bureau, celle du notaire usé, tout ce qu’il y a de plus bête en fait de sénilité précoce. J’en suis attristé. Maxime se moque de moi ; il peut avoir raison. C’est un sentiment féminin, indigne d’un homme et d’un républicain, je le sais. Mais j’éprouve par là le premier symptôme d’une décadence qui m’humilie et que je sens bien. Je grossis, je deviens bedaine et commence à faire vomir. Peut-être que bientôt je vais regretter ma jeunesse et, comme la grand’mère de Béranger, le temps perdu. Où es-tu, chevelure plantureuse de mes dix-huit ans, qui me tombais sur les épaules avec tant d’espérances et d’orgueil !
Oui, je vieillis ; il me semble que je ne peux plus rien faire de bon. J’ai peur de tout en fait de style. Que vais-je écrire à mon retour ? Voilà ce que je me demande sans cesse. J’ai beaucoup songé à ma Nuit de Don Juan, à cheval, ces jours-ci. Mais ça me semble bien commun et bien rabâché ; c’est retomber dans l’éternelle histoire de la religieuse. Pour soutenir le sujet il faudrait un style démesurément fort, sans faiblir d’une ligne. Ajoute à tout cela qu’il pleut, que nous sommes dans une sale gargote à attendre encore plusieurs jours le bateau à vapeur, que mon voyage est fini et que ça m’attriste. Je voudrais retourner en Égypte. Je ne cesse de penser aux Indes. Quel sot imbécile que l’homme, et moi en particulier !
Même après l’Orient, la Grèce est belle. J’ai profondément joui au Parthénon. ça vaut le gothique, on a beau dire, et je crois surtout que c’est plus difficile à comprendre.
Nous avons eu généralement mauvais temps depuis Athènes jusqu’ici. Nous passions les rivières à gué ; souvent nous avions de l’eau jusqu’au derrière, et nos chevaux nageaient sous nous. Le soir nous couchions dans des écuries, autour d’un feu de branches humides, pêle-mêle avec les chevaux et les hommes. Le jour, nous ne rencontrions que des troupeaux de moutons et de chèvres, et les bergers qui les gardaient avaient à la main de grands bâtons recourbés comme des crosses d’évêque. Des chiens au museau noir se ruaient sur nous en aboyant et venaient mordre nos chevaux au jarret, puis au bout de quelque temps s’en retournaient. La Grèce est plus sauvage que le désert ; la misère, la saleté et l’abandon la recouvrent en entier. J’ai passé trois fois par Éleusis. Au bord du golfe de Corinthe, j’ai songé avec mélancolie aux créatures antiques qui ont baigné dans ces flots bleus leur corps et leur chevelure. Le port de Phalère a la forme d’un cirque. C’est bien là qu’arrivaient les galères à proue chargées de choses merveilleuses, vases et courtisanes. La nature avait tout fait pour ces gens-là, langue, paysage, anatomies et soleils, jusqu’à la forme des montagnes, qui est comme sculptée et a des lignes architecturales plus que partout ailleurs.
J’ai vu l’antre de Trophonius où descendit ce bon Apollonius de Tyane qu’autrefois j’ai chanté.
Avoir choisi Delphes pour y mettre la Pythie est un coup de génie. C’est un paysage à terreurs religieuses, vallée étroite entre deux montagnes presque à pic, le fond plein d’oliviers noirs, les montagnes rouges et vertes, le tout garni de précipices, avec la mer au fond et un horizon de montagnes couvertes de neige.
Nous nous sommes perdus dans les montagnes du Cithéron et avons failli y passer la nuit.
En contemplant le Parnasse, nous avons pensé à l’exaspération que sa vue aurait inspirée à un poète romantique de 1832, et quelle gueulade il lui aurait envoyée.
La route de Mégare à Corinthe est incomparable. Le sentier taillé à même la montagne, à peine assez large pour que votre cheval y tienne, et à pic sur la mer, serpente, monte, descend, grimpe et se tord aux flancs de la roche couverte de sapins et de lentisques. D’en bas vous monte aux narines l’odeur de la mer ; elle est sous vous, elle berce ses varechs et bruit à peine ; il y a sur elle, de place en place, de grandes plaques livides comme des morceaux allongés de marbre vert et derrière le golfe s’en vont à l’infini mille découpures des montagnes oblongues, à tournures nonchalantes. En passant devant les roches scironiennes où se tenait Sciron, brigand tué par Thésée, je me suis rappelé le vers du doux Racine :

Reste impur des brigands dont j’ai purgé la terre.

Était-ce couenne, l’antiquité de tous ces braves gens-là ! En a-t-on fait, en dépit de tout, quelque chose de froid et intolérablement nu ! Il n’y a qu’à voir au Parthénon, pourtant, les restes de ce qu’on appelle le type du beau. S’il y a jamais eu au monde quelque chose de plus vigoureux et "de plus nature", que je sois pendu ! Dans les tablettes de Phidias, les veines des chevaux sont indiquées jusqu’au sabot et saillantes comme des cordes. Quant aux ornements étrangers, peintures, colliers en métal, pierres précieuses, etc., c’était prodigué. Ça pouvait être simple, mais en tout cas c’était riche.
Le Parthénon est couleur de brique. Dans certains endroits ce sont des tons de bitume et d’encre. Le soleil donne dessus presque constamment ; quelque temps qu’il fasse, ça casse-brille. Sur la corniche démantelée viennent se poser des oiseaux, faucons, corbeaux. Le vent souffle entre les colonnes, les chèvres broutent l’herbe entre les morceaux de marbre blanc cassés et qui roulent sous le pied. çà et là, dans des trous, des tas d’ossements humains, restes de la guerre. De petites ruines turques parmi la grande ruine grecque ; et puis, au loin et toujours, la mer !
Parmi les morceaux de sculpture que l’on a trouvés dans l’Acropole, j’ai surtout remarqué un petit bas-relief représentant une femme qui rattache sa chaussure et un tronçon de torse. Il ne reste plus que les deux seins, depuis la naissance du cou jusqu’au-dessus du nombril. L’un des seins est voilé, l’autre découvert. Quels tetons ! Nom de Dieu ! quel teton ! Il est rond-pomme, plein, abondant, détaché de l’autre et pesant dans la main. Il y a là des maternités fécondes et des douceurs d’amour à faire mourir. La pluie et le soleil ont rendu jaune blond ce marbre blanc. C’est d’un ton fauve qui le fait ressembler presque à de la chair. C’est si tranquille et si noble ! On dirait qu’il va se gonfler et que les poumons qu’il y a dessous vont s’emplir et respirer. Comme il portait bien sa draperie fine à plis serrés. Comme on se serait roulé là-dessus en pleurant ! Comme on serait tombé devant à genoux en croisant les mains ! J’ai senti là devant la beauté de l’expression "stupet acris". Un peu plus j’aurais prié.
À Athènes nous avons fait une visite à Canaris. C’est un gros petit homme trapu, le nez de côté, à cheveux blancs rares, sans crâne. Je lui ai promis de lui envoyer les pièces d’Hugo qui le concernent. Il ne le connaissait pas, même de nom ! Ô vanité de la gloire !
J’ai relu Eschyle. J’en reviens à ma première impression ; ce que j’aime le mieux c’est Agamemnon.
En fait de souvenirs de la Grèce, nous rapportons deux morceaux de marbre de l’Acropole d’Athènes et un du temple d’Apollon Épicureus. J’ai acheté dans un village, sur les bords de l’Alphée, un mouchoir brodé à une paysanne.
L’Eurotas est bordé de lauriers-roses et de peupliers. Le paysan de Sparte est unique et demande quatre pages de description ; ce sera pour plus tard. L’Élide est couverte de chênes. Nous l’avons traversée, pour venir ici, dans notre dernière journée, où nous avons fait en ligne droite sur la carte 22 lieues (15 heures de trot).
Nous avons des balles ravagées, culottées et déguenillées qui sont hautes comme chic. De chocolat, que j’étais en Syrie, je suis devenu brique. J’ai les sourcils presque roux comme un vieux matelot. Je ne m’excite pas à me considérer.
Adieu, vieux.

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À sa mère.

Naples, 9 mars 1851.
Quoiqu’il n’y ait pas de lettre de toi à la poste (peut-être y en a-t-il : c’est une infâme pétaudière, un chenil de gredins), je m’en vais t’écrire comme s’il y en avait, pauvre vieille chérie. Car une de mes lettres n’a qu’à manquer et voilà une bonne femme, j’imagine, qui se figure que je suis tombé malade. Bientôt, cependant, va cesser notre correspondance, car j’espère que dans un mois tu ne seras pas loin de t’embarquer. Tâche de partir de Marseille par le bateau du 9. Par ce moyen, tu seras à Rome pour la semaine sainte ; ça en vaut la peine.
Naples est vraiment un séjour délicieux, quoique jusqu’à présent nous n’ayons guère joui de ses beautés. Tout notre temps est employé au musée des antiques, qui est inépuisable. La nuit dernière je n’ai pas dormi, tant j’avais la tête pleine de bustes d’impératrices et de bas-reliefs votifs. Nous allons là à 9 heures du matin ; nous en sortons à 3 heures. Le soir se passe à mettre au net nos notes, ou au théâtre. En nous dépêchant bien, nous en avons encore pour une quinzaine de jours. Restera ensuite le Vésuve, Pompéi et les environs.
Aujourd’hui nous devions aller à Capoue, mais nous nous sommes trompés sur l’heure de départ du chemin de fer (quelle autre baraque !). Il eût été trop tard, nous n’aurions pu rien voir et nous sommes rentrés tranquillement chez nous. Dans quelques jours nous irons à Poestum, ce qui est un petit voyage de trois jours.
Mercredi dernier, mercredi des cendres, le musée était fermé. (d’abord tout est fermé à Naples.) C’est fermé à cause du Carême, à cause du dimanche, parce que la reine est malade, parce qu’elle n’est pas malade, parce que le prince de Salerne se meurt ; bientôt ce sera parce qu’il est mort (car le bonhomme, dit-on, crève en ce moment). Nous avons été à Baïa, nous avons vu le lac Lucrin, l’Averne, les étuves de Néron, etc., et la place des villas où tous ces vieux menèrent leur crâne vie. Quels hommes ! Nous avons bu du falerne dans un cabaret, en vue de la mer, sous une treille desséchée, à côté du temple de Vénus, dans lequel il y avait une barque à sec.
Depuis que nous sommes ici il a fait assez laid (relativement, bien entendu), si ce n’est le jour où nous avons été à Baïa. Aujourd’hui pourtant il fait beau soleil. Les femmes sortent nu-tête en voiture, avec des fleurs dans les cheveux, et elles ont toutes l’air très garces. Il n’y a pas que l’air. À la Chiaia les marchandes de violettes vous mettent presque de force leurs bouquets à la boutonnière. Il faut les rudoyer pour qu’elles vous laissent tranquille. Du reste, belle abondance de monacaille et de curés ; un carillon de cloches aux quatre cents églises de la ville et des mendiants à tous les pavés.
Que le voyageur est un être sot ! J’étudie tous ceux qui viennent au musée. Sur cinq cents il n’y en a pas un que cela amuse, certainement. Ils y viennent parce que les autres y viennent. Le lorgnon sur l’oeil, on fait le tour des galeries au petit trot ; après quoi on ferme le catalogue et tout est dit.

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À sa mère.

Rome, 8 avril 1851.
Rien de nouveau à t’apprendre ; nous ne sortons pas des musées. Le Vatican et le capitole nous occupent entièrement, le Vatican surtout, où il y a vraiment des petites choses assez coquettes. La quantité de chefs-d’oeuvre qu’il y a à Rome est quelque chose d’effrayant et d’écrasant. On s’y sent plus petit encore que dans le désert. Tout le monde afflue pour la semaine sainte. Les maisons sont pleines et les derniers venus ont du mal à trouver où se caser.
Je vais écrire à Bouilhet dont je n’entends pas plus parler que s’il était mort, ce qui m’ennuie. Pauvre garçon, comme il s’amuserait ici ! Comme il humerait les ruines et la campagne ! Car la campagne de Rome est ce qu’il y a de plus antique à Rome. Quant à la ville elle-même, malgré la quantité de choses antiques, le cachet antique n’y est plus ; il a disparu sous la robe du jésuite. Il faut prendre Rome comme un vaste musée et ne pas lui demander autre chose que du XVIe siècle. J’ai vu l’autre jour une vierge de Murillo dont il y a de quoi devenir fou, comme dirait le père Parain, et avant d’arriver à en faire une semblable on attraperait bien des fluxions de poitrine.
Une réflexion m’est venue hier à propos du Jugement dernier de Michel-Ange. Cette réflexion est celle-ci, c’est qu’il n’y a rien de plus vil sur la terre qu’un mauvais artiste, qu’un gredin qui côtoie toute sa vie le beau sans jamais y débarquer et y planter son drapeau. Faire de l’art pour gagner de l’argent, flatter le public, débiter des bouffonneries joviales ou lugubres en vue du bruit ou des monacos, c’est là la plus ignoble des professions, par la même raison que l’artiste me semble le maître homme des hommes. J’aimerais mieux avoir peint la chapelle Sixtine que gagné bien des batailles, même celle de Marengo. ça durera plus longtemps et c’était peut-être plus difficile. Et je me suis consolé de ma misère en songeant du moins à ma bonne foi. Tout le monde ne peut pas être pape. Le dernier franciscain qui court le monde pieds nus, qui a l’esprit borné et qui ne comprend pas les prières qu’il récite, est aussi respectable peut-être qu’un cardinal, s’il prie avec conviction, s’il accomplit son oeuvre avec ardeur. Il est vrai, le pauvre homme, qu’il n’a pas pour le réconforter dans ses découragements le spectacle de sa pourpre, ni l’espoir de s’asseoir un jour sur le Saint-Siège.

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À Louis Bouilhet.

Rome, 9 avril 1851.
Je t’ai écrit de Patras une longuissime lettre où je te parlais de tes deux pièces du Vesper et du Corydon ; aussi ai-je été fort étonné, dans le petit mot que Maxime a reçu de toi à Naples, de voir que tu me demandais mon avis. Tu as dû pourtant recevoir cette lettre ; je serais fâché qu’elle fût perdue.
De jour en jour, à Naples et à Rome, depuis que j’y suis, j’attendais et j’attends une lettre de ta seigneurie. Je n’en ai pas eu depuis Athènes, c’est-à-dire depuis janvier dernier. C’est long, cher monsieur. Que deviens-tu donc ? Voilà l’été, pauvre vieux ; au mois de juillet prochain, dans deux mois et demi, nous reprendrons nos dimanches, nos gueulades, nos chères et communes inquiétudes. Tu t’étendras sur mon tapis de voyage, plein encore de sable et de puces. Tu fumeras dans mes pipes longues et humeras, si tu veux, le cuir de ma selle.
Je deviens fou de désirs "effrénés" (j’écris le mot et je le souligne). Un livre que j’ai lu à Naples sur le Sahara m’a donné envie d’aller au Soudan avec les touaregs qui ont toujours la figure voilée comme des femmes, pour voir la chasse aux nègres et aux éléphants. Je rêve bayadères, danses frénétiques et tous les tintamarres de la couleur. Rentré à Croisset, il est probable que je vais me fourrer dans l’Inde et dans les grands voyages d’Asie. Je boucherai mes fenêtres et je vivrai aux lumières. J’ai des besoins d’orgies poétiques. Ce que j’ai vu m’a rendu exigeant.
Le Don Juan avance piano ; de temps à autre, je "couche par écrit" quelques mouvements.
Mais parlons de Rome ; tu t’y attends, bien sûr. Eh bien, vieux, je suis fâché de l’avouer, ma première impression a été défavorable. J’ai eu, comme un bourgeois, une désillusion. Je cherchais la Rome de Néron et je n’ai trouvé que celle de Sixte-Quint. L’air prêtre emmiasme d’ennui la ville des césars. La robe du jésuite a tout recouvert d’une teinte morne et séminariste. J’avais beau me fouetter et chercher ; toujours des églises, des églises et des couvents, de longues rues ni assez peuplées ni assez vides, avec des grands murs unis qui les bordent et le christianisme tellement nombreux et envahissant que l’antique qui subsiste au milieu est écrasé, noyé.
L’antique subsiste dans la campagne, inculte, vide, maudite comme le désert, avec ses grands morceaux d’aqueduc et ses troupeaux de boeuf à large envergure. ça, c’est vraiment beau et du beau antique rêvé. Quant à Rome elle-même, sous ce rapport, je n’en suis pas encore revenu ; j’attends pour la reprendre par là que cette première impression ait un peu disparu. Ce qu’ils ont fait du Colisée, les misérables ! Ils ont mis une croix au milieu du cirque et tout autour de l’arène douze chapelles ! Mais comme tableaux, comme statues, comme seizième siècle, Rome est le plus splendide musée qu’il y ait au monde. La quantité de chefs-d’oeuvre qu’il y a dans cette ville, c’est étourdissant ! C’est bien la ville des artistes. On peut y passer l’existence dans une atmosphère complètement idéale, en dehors du monde, au-dessus. Je suis épouvanté du Jugement dernier de Michel-Ange. C’est du Goethe, du Dante et du Shakespeare fondus dans un art unique ; ça n’a pas de nom et le mot sublime même me paraît mesquin, car il me semble qu’il comporte en soi quelque chose d’aigre et de trop simple.
J’ai vu une Vierge de Murillo qui me poursuit comme une hallucination perpétuelle, un Enlèvement d’Europe, de Véronèse, qui m’excite énormément, et encore deux ou trois autres choses à faire beaucoup causer. Il y a quinze jours que je suis à Rome. Je t’en parlerai plus longuement plus tard. Mais la Grèce m’a rendu difficile sur l’art antique. Le Parthénon me gâte l’art romain, qui me paraît à côté mastoc et trivial. Oui, c’est beau, la Grèce !
Ah ! pauvre vieux, comme je t’ai regretté à Pompéi ! Je t’envoie des fleurs que j’y ai cueillies dans un lupanar sur la porte duquel se dressait un phallus. Il y avait dans cette maison plus de fleurs que dans aucune autre. Les semences antiques tombées à terre ont peut-être fécondé le sol. Le soleil casse-brillait sur les murs gris.
J’ai vu Pouzzoles, le lac Lucrin, Baïa. Ce sont des paradis terrestres ; les empereurs avaient bon goût. Je ne suis fondu en mélancolie par là.
Comme un touriste, je suis monté au haut du Vésuve, ce qui m’a même éreinté. Le cratère est curieux. Le soufre a poussé sur ses bords en formidables végétations jaune et lie de vin. J’ai été à Poestum. J’ai voulu aller à Caprée et ai failli y rester... dans les flots. Malgré ma qualité de canotier, j’ai bien cru que c’était mon dernier moment. J’avoue avoir été troublé et même avoir eu paour, grand paour. J’étais à deux doigts de ma perte, comme Rome aux pires temps des guerres puniques.
Naples est charmant par la quantité de femmes qu’il y a. Tout un quartier est garni de putains qui se tiennent sur leur porte ; c’est antique et vrai Suburre. Lorsqu’on passe dans la rue, elles retroussent leurs robes jusqu’aux aisselles et vous montrent leur c... pour avoir deux ou trois sols. Elles vous poursuivent dans cette posture. C’est encore ce que j’ai vu de plus raide comme prostitution et cynisme. Nous deux Maxime, au bout de la rue, avons laissé tomber notre tête sur notre poitrine et avons soupiré : "Ce pauvre Bouilhet !!!"
C’est à Naples qu’il faut aller pour se retremper de jeunesse, pour aimer la vie. Le soleil même en est amoureux. Tout est gai et facile. Les chevaux portent des bouquets de plumes de paon aux oreilles. La Chiaia est une grande promenade de chênes verts au bord de la mer, arbres en berceau et le murmure des flots derrière.
Tu verras Maxime dans un mois. Je lui envie la bonne embrassade qu’il te donnera et cette fleur du retour que mon égoïsme aurait voulu t’offrir. "Fleur du retour" est bien Sainte-Beuve.
Je compte être à Venise vers le commencement de juin et m’en fais une fête. Je m’y donnerai une bosse de peinture vénitienne dont je suis amoureux. C’est définitivement celle qui m’est la plus sympathique. On dit que ce sont des matérialistes, soit. En tous cas ce sont des coloristes et de crânes poètes.
Adieu, cher vieux de mon coeur, je t’embrasse.

***

À Ernest Chevalier.

Rome, 9 avril 1851.
Je savais, cher Ernest, que tu devais te marier ; ma mère me l’avait écrit, mais j’ignorais que la chose fût faite. Sois heureux, c’est tout ce que je te souhaite et tout ce qu’on peut souhaiter, il me semble bien. Pauvre vieux, nous sommes loin l’un de l’autre, nous qui vécûmes jadis comme des frères siamois. Nos conditions différentes, toi d’homme marié et établi, et moi de vagabond rêveur, nous séparent encore plus que les kilomètres qui se déroulent entre nous et nous distancent. Je crois que tu as pris le bon chemin, entre nous soit dit et sans te faire de compliments, et que j’ai pris, moi, je ne dis pas le mauvais, mais que le mauvais m’a pris (mes doctrines philosophiques, comme dirait le Garçon, ne me permettant pas de reconnaître qu’il y ait eu en cela liberté et libre arbitre).
Je ne cache pas que j’ai envie de connaître ta femme et d’embrasser tes moutards à naître. Ce que je te charge de faire aux uns et à l’autre, si toutefois, mon cher Monsieur, cela n’a rien qui vous déplaise.
Ah ! oui, quand nous hurlions sur ce pauvre billard de l’Hôtel-Dieu, converti en théâtre dont tu étais le décorateur, qui nous eût dit qu’aujourd’hui je serais à Rome, que je sortirais de Saint-Pierre à 4 heures du soir et que je t’écrirais ? Qui nous eût dit encore que je serais chauve ? car tu me reverras la tête à peu près dépouillée. Je ressemble par là à Jules César et à une citrouille, car j’ai aussi énormément engraissé en Orient. Tu vas goûter, cher Ernest, tu goûtes déjà des bonheurs qui me seront toujours interdits. Je crois, comme le paria de Bernardin de Saint-Pierre, que le bonheur se trouve avec une bonne femme. Le tout est de la rencontrer, et d’être soi-même un bon homme, condition double et effrayante. Quoi qu’il t’advienne par la suite, souviens-toi, cher vieux, que tu as là-bas, au bord de l’eau, entre la côte et la rivière, une oreille toujours ouverte pour les confidences, une main amie qui ne te faillirait pas et un dévouement qui, pour être vieux, n’a pas vieilli. Si l’écorce parfois t’a pu sembler plus râpeuse que par le passé, c’est que j’ai subi des petites scènes d’intérieur (je parle de l’âme) qui ont dû me cristalliser un peu les manières. Il faut faire comme à Herculanum, déblayer la lave, et tu retrouveras les peintures encore fraîches.
Eh bien, oui, j’ai vu l’Orient et je n’en suis pas plus avancé, car j’ai envie d’y retourner. J’ai envie d’aller aux Indes, de me perdre dans les pampas de l’Amérique et d’aller au Soudan voir la chasse aux nègres et aux éléphants. De toutes les débauches possibles, le voyage est la plus grande que je sache ; c’est celle-là qu’on a inventée quand on a été fatigué des autres. Je la crois plus pernicieuse à la tranquillité de l’esprit et à la bourse que ne peut l’être celle du vin ou du jeu. On s’embête parfois, c’est vrai ; mais on jouit démesurément aussi. La vue du Sphinx a été une des voluptés les plus vertigineuses de ma vie, et si je ne me suis pas tué là, c’est que mon cheval ou Dieu ne l’ont pas positivement voulu. La mer Morte m’a aussi fait plus de plaisir que je ne l’aurais supposé d’après son nom "mer Morte ou lac Asphaltite", que je lisais sur les cartes depuis longtemps.
Nous n’avons pu aller en Perse, hélas ! Les massacres d’Alep et le soulèvement de la province de Bagdad nous en ont empêchés. Nous aurions eu l’imprudence de nous y engager, que nous y serions restés. Nous avons même traversé la Syrie le fusil au poing. Personne n’a voulu nous conduire sur le mont Thabor et nous avons eu deux ou trois fois des alertes qui auraient pu devenir chaudes. Dieu merci, tout s’est bien passé, quoique tout notre monde ait été malade. Notre domestique français que nous avions emmené a failli crever de la fièvre, dans le Liban. Quant à nous deux, nous avons été inébranlables comme des rocs. Pendant huit mois consécutifs, nous avons vécu de riz, d’oeufs durs, de notre chasse, c’est-à-dire de tourterelles, et d’eau claire. En Syrie, même régime, sauf que nous nous refaisions le tempérament dans les villes. Quant à l’Asie Mineure et à Rhodes, c’est plus confortable sous le rapport du bec. En Grèce nous avons souffert un peu du froid. Nous avons été bien rincés par les pluies et par les neiges. Nous nous sommes perdus une nuit dans le Cithéron, ce qui nous a donné occasion d’engueuler Apollon et les neuf muses. Nous avons traversé le Péloponèse dans un rude moment. Souvent, pour passer les fleuves, nous avions de l’eau jusqu’au nombril, et nos chevaux nageaient sous nous. De Patras nous nous sommes embarqués pour Brindisi, et de Brindisi nous avons gagné Naples à travers les Calabres. Voilà ! cher vieux, ce que nous avons fait. Quant à l’Égypte, nous sommes remontés au delà de la première cataracte, environ 80 lieues au-dessus du tropique du cancer, et nous avons fait un détour pour gagner les bords de la mer Rouge, voyage de dix jours dans le désert par 50 degrés de chaleur Réaumur et par temps de Ramsin, autrement dit Simoun, meurtrier en poésie. Nous avons vu partout par là des choses, monsieur, que l’on ne verrait pas à Paris, même en payant. Ô le désert ! Ô le désert !
À quelque jour, quand tu viendras au coin du feu y rôtir la semelle de tes bottes, je pourrai te faire part de mes impressions de voyage qui, pour être moins blagueuses que celles du sieur Dumas, ne laisseront pas, peut-être, de t’amuser tout autant.

***

À Louis Bouilhet.

Rome, 4 mai 1851.
Après-demain je pars de Rome ; et d’une encore ! Je commençais à y bien vivre. On peut s’y faire une atmosphère complètement idéale et vivre à part, dans les tableaux et les marbres. J’en ai dévoré le plus que j’ai pu. Quant à l’antique, on est froissé d’abord de ne pas l’y rencontrer, et il est certain qu’il est considérablement étouffé. Comme ils ont gâté Rome ! Je comprends bien la haine que Gibbon s’est sentie pour le christianisme en voyant dans le Colisée une procession de moines ! Il faudrait du temps pour bien se reconstruire dans la tête la Rome antique, encrassée de l’encens de toutes les églises. Il y a des quartiers pourtant, sur les bords du Tibre, de vieux coins pleins de fumier, où l’on respire un peu. Mais les belles rues ! Monsieur ! Mais les étrangers ! Mais la semaine sainte et la via Condotti avec tous ses chapelets, tous ses faux camées, tous ses Saint-Pierre en mosaïque ! Il y a pour les touristes des magasins pleins de pierres du forum arrangées en presse-papier pour mettre sur les bureaux. On a fait des porte-plume avec les marbres des temples. Tout cela agace bougrement les nerfs. Telle est la première impression que m’a produite Rome.
Quant à la Rome du XVIe siècle, elle est flambante. La quantité des chefs-d’oeuvre est une chose aussi surprenante que leur qualité. Quels tableaux ! quels tableaux ! J’ai pris des notes sur quelques-uns. Oui, on y vivrait bien, à Rome, mais dans quelque rue du peuple. À force de solitude et de contemplation, on monterait haut comme mélancolie historique.
J’ai été hier soir à Tibur. J’ai passé devant la place de la villa d’Horace ; il y avait quatorze messieurs et dames, montés sur des ânes.
La campagne est magnifique, déserte et désolée, avec de grands aqueducs. Là on est bien.
J’en suis fâché, mais Saint-Pierre m’ennuie. Cela me semble un art dénué de but. C’est glacial d’ennui et de pompe. Quelque gigantesque que soit ce monument, il semble petit. Le vrai antique que j’ai vu fait du tort au faux. On a bâti ça pour le catholicisme, quand il commençait à crever, et rien n’est moins amusant qu’un tombeau neuf. J’aime mieux le grec, j’aime mieux le gothique, j’aime mieux la petite mosquée, avec son minaret lancé dans l’air comme un grand cri.
Quand on se promène dans le Vatican, on se sent en revanche pénétré de respect pour les papes. Quels messieurs ! Comme ils se sont arrangé leur maison ! Il y en a qui étaient vraiment des gens de goût.
Si tu me demandes ce que j’ai vu de plus beau à Rome, d’abord la chapelle Sixtine de Michel-Ange. C’est un art immense, à la Goethe, avec plus de passion. Il me semble que Michel-Ange est quelque chose d’inouï, comme serait un Homère shakespearien, un mélange d’antique et de moyen âge, je ne sais quoi. Il y a encore le torse du Vatican, un torse d’homme penché en avant, un dos avec tous ses muscles ! Douze bonnes toiles dans différentes galeries et tout le reste...
Je suis amoureux de la Vierge de Murillo, de la galerie Corsini. Sa tête me poursuit et ses yeux passent et repassent devant moi comme des lanternes dansantes.
Demain j’irai pour toi faire un tour dans Suburre. Mais c’est à Pompéi que je t’ai regretté.
Adieu, vieux. Si tu peux, envoie-moi le plus de papier écrit possible. Surtout maintenant que je suis seul, ça me fera du bien. Tes lettres, en voyage, font partie de mon hygiène.

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1926.
Croisset, 26 juillet 1851.
Je vous écris parce que "mon coeur me porte à vous dire quelque bonne parole", pauvre amie. Si je pouvais vous rendre heureuse, je le ferais avec joie ; ce ne serait que justice. L’idée que je vous ai tant fait souffrir m’est à charge ; ne le comprenez-vous pas ? Mais cela ne dépend (et tout le reste n’a dépendu) ni de moi, ni de vous, mais des choses mêmes.
Vous m’avez dû l’autre jour, à Rouen, trouver bien froid. Je l’ai été le moins possible pourtant. J’ai fait tous mes efforts pour être bon ; tendre, non : c’eût été une hypocrisie infâme et comme un outrage à la vérité de votre coeur.
Lisez et ne rêvez pas. Plongez-vous dans de longues études ; il n’y a de continuellement bon que l’habitude d’un travail entêté. Il s’en dégage un opium qui engourdit l’âme. J’ai passé par des ennuis atroces et j’ai tournoyé dans le vide, éperdu d’embêtement. On s’en sauve à force de constance et d’orgueil ; essayez.
Je voudrais que vous fussiez en tel état que nous puissions nous revoir avec calme. J’aime votre société quand elle n’est pas orageuse. Les tempêtes qui plaisent si fort dans la jeunesse ennuient dans l’âge mûr. C’est comme l’équitation : il fut un temps où j’aimais à aller au grand galop ; maintenant je vais au pas et la bride sur le cou. Je deviens très vieux ; toute secousse me gêne, et je n’aime pas plus à sentir qu’à agir.
Vous ne me dites rien de ce qui m’intéresse le plus, vos projets. Vous n’êtes encore fixée à rien ; je le devine. L’avis que je vous avais donné était bon ; il faut toujours, comme disait Phidias dans le temps, avoir un gigot et un aloyau.
Je vous reverrai bientôt à Paris, si vous y êtes. (Vous deviez rester en Angleterre un mois ?) Je serai à Paris à la fin de la semaine prochaine, je présume. J’irai en Angleterre vers la fin du mois d’août ; ma mère désire que je l’y accompagne. Ce dérangement m’ennuie. Enfin !... Si vous y êtes encore, j’irai vous faire une visite. Nous tâcherons d’être contents l’un de l’autre. À Paris, je remettrai chez vous les deux manuscrits que vous m’avez confiés. Je vous rendrai aussi, mais seulement à vous et en main propre, une médaille de bronze que j’ai acceptée jadis par faiblesse et que je ne dois pas garder. C’est la propriété de votre enfant.
Farewell. God bless you, poor child !
Gustave.

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1926.
Croisset, vendredi soir.
Je tarderai un peu au rendez-vous que je vous ai donné, chère amie. Des circonstances indépendantes de moi, et que je vous conterai, font que je ne pourrai vous voir qu’à la fin de cette semaine qui vient ; en tous cas, je vous préviendrai dès la veille.
Je vous rapporterai votre manuscrit et le drame de Madeleine. Vous me feriez aussi bien plaisir si vous vouliez reprendre votre médaille. J’espère vous faire entendre raison là-dessus.
Vous me demandez que je vous apporte quelque chose de moi. Je n’ai rien à vous montrer. Voilà plus de deux ans que je n’ai écrit une ligne de français et ce que j’avais écrit, de longtemps avant mon départ, est illisible et non copié. D’ailleurs, dans l’état de dégoût où je suis de moi, ce n’est pas le moment.
À quelque jour, si j’ai dans mon navire une cargaison non avariée et qui en vaille la peine, quelque belle chose rapportée de loin ou trouvée par hasard (qui sait ?), vous serez des premières à la voir ; je vous le promets.
Adieu, à bientôt.
À vous.
G F.

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1926.
Croisset, samedi soir.
Ma chère amie, je pars pour Londres jeudi prochain. Je porterai vos lettres et vous écrirai à mon retour ce que j’aurai fait pour vous. Je ne sais en vérité pourquoi j’irai voir Mazzini ; si vous avez une commission pour lui, je m’en acquitterai néanmoins avec plaisir.
J’ai commencé hier au soir mon roman. J’entrevois maintenant des difficultés de style qui m’épouvantent. Ce n’est pas une petite affaire que d’être simple. J’ai peur de tomber dans le Paul de Kock ou de faire du Balzac chateaubrianisé.
J’ai eu mal à la gorge depuis mon retour. Ma vanité prétend que ce n’est pas de fatigue et je crois qu’elle a raison. Et vous ? Comment va ?
Je suis en ce moment très occupé dans une besogne passagère que je vous conterai plus tard.
Adieu, chère Louise, je vous embrasse sur votre col blanc. Un long baiser à vous.

***

À Louise Colet.

En partie inédite en 1926.
Londres, dimanche soir (28 septembre 1851).
Chère Louise, votre lettre, datée de mercredi et envoyée à Croisset, était arrivée ici avant moi. Par suite d’un système de voyage absurde adopté par ma mère, nous avons été trois mortels jours à faire le voyage de Rouen à Londres. Enfin, hier au soir samedi, nous sommes arrivés à neuf heures du soir.
Je verrai dès demain matin votre libraire. Je pense, sans savoir pourquoi, qu’il faut d’abord aller chez le sieur Delisy. J’irai ensuite chez l’autre et vous tiendrai exactement au courant de l’affaire, sans m’engager avec aucun d’eux avant de savoir quel est celui des deux qui en offre le plus. Suis-je intelligent en affaire, hein ? C’est l’air du pays qui me pénètre.
Sanitairement parlant, je vais bien. Mon mal de gorge est passé. Mais j’ai tellement perdu l’habitude des voitures, en Orient, que celle de Rouen à Abbeville m’a éreinté.
Quant à ma santé, chère amie, ne craignez pas que je la compromette ici. J’ai des intentions chastes (et sur cette matière l’intention pour moi peut être réputée pour le fait).
J’ai lu la moitié du volume de Diderot. C’est curieux et charmant par parties. Je vous le garderai quelque temps, car mon intention est de prendre des notes dessus.
J’ai revu la Manche et je l’ai traversée bien entendu. La dernière fois que je l’avais vue, c’était à Trouville, en revenant de Bretagne, il y a quatre ans. Quoique j’aie passé les meilleurs moments de ma jeunesse à humer son odeur et à dormir sur ses galets, je garde tout mon amour à la Méditerranée. J’aime la couleur avant tout et le calme, n’en déplaise aux gens poétiques qui préfèrent la tempête.
Nous venons de faire une promenade au cimetière de High-Gate. Quel abus d’architecture égyptienne et étrusque ! Comme c’est propre et rangé ! Ces gens-là ont l’air d’être morts en gants blancs. Je déteste les jardinets autour des tombeaux, avec des plates-bandes ratissées et des fleurs épanouies. Cette antithèse m’a toujours semblé de basse littérature. En fait de cimetières, j’aime ceux qui sont dégradés, ravagés, en ruines, pleins de ronces, avec des herbes hautes et quelque vache échappée du clos voisin qui vient brouter là tranquillement. Avouez que ça vaut mieux qu’un policeman en uniforme ! Est-ce bête, l’ordre ! c’est-à-dire le désordre, car c’est presque toujours ainsi qu’il se nomme.
Adieu, chère amie, je t’embrasse sur les deux joues et sous le menton à la plus grasse place blanche.
À toi. G. F.
P-S. – Envoyez-moi ce que vous voudrez pour Mazzini ; je le lui porterai.

***

À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1926.
Londres, mardi.
J’ai été hier chez M. Delisy qui a lu votre lettre et m’a renvoyé à M. Sams dépositaire du manuscrit.
M. Delisy m’a dit que la saison était mauvaise, toute la nobility étant à la campagne.
Quant à M. Sams, il est à Paris, hôtel de Lille et d’Albion, rue St-Honoré, et ne reviendra à Londres que dans un mois. Allez donc le trouver et tâchez d’en obtenir quelque chose.
Je suis fâché, chère amie, de n’avoir pu faire rien de mieux pour vous, mais vous voyez que j’y ai mis toute la célérité possible.
Adieu, nous partons pour l’exposition. Quel atroce brouillard !
Je vous embrasse.
À vous.

***

À Maxime Du Camp.

[Croisset] ce mardi, 21 octobre 1851.
Il me tarde bien que tu sois ici et que nous puissions causer un peu longuement et serré, afin que je prenne une décision quelconque. Dimanche dernier, avec Bouilhet, nous avons lu des fragments de Saint Antoine : Apollonius de Tyane, quelques dieux, et la seconde moitié de la seconde partie, c’est-à-dire la courtisane, Thamar, Nabuchodonosor, le Sphinx, la Chimère et tous les animaux. Ce serait bien difficile de publier des fragments ; tu verras. Il y a de fort belles choses ; mais, mais, mais ! ça ne satisfait pas en soi, et le mot "drôle" sera, je crois, la conclusion des plus indulgents, voire des plus intelligents. Il est vrai que j’aurai pour moi beaucoup de braves gens qui n’y comprendront goutte et qui admireront de peur que le voisin n’y entende davantage. L’objection de Bouilhet à la publication est que j’ai mis là tous mes défauts et quelques-unes de mes qualités. Selon lui, ça me calomnie. Dimanche prochain nous lirons tous les dieux ; peut-être est-ce ce qui ferait le mieux un ensemble. Pas plus là-dessus que sur la question principale, je n’ai d’opinion à moi. Je ne sais que penser. Je suis comme l’âne de Buridan. On ne m’a pas jusqu’à présent accusé de manquer d’individualisme et de ne pas sentir mon petit moi. Eh bien ! voilà que, dans la question la plus importante peut-être d’une vie d’artiste, j’en manque complètement, je m’annule, je me fonds, et sans efforts, hélas ! car je fais tout ce que je peux pour avoir un avis quelconque, et j’en suis dénué autant que possible. Les objections pour et contre me paraissent également bonnes. Je me déciderais à pile ou face et je n’aurais pas regret du choix, quel qu’il fût.
Si je publie, ce sera le plus bêtement du monde, parce qu’on me dit de le faire, par imitation, par obéissance et sans aucune initiative de ma part. Je n’en sens ni le besoin ni l’envie. Et ne crois-tu pas qu’il ne faut faire que ce à quoi le coeur vous pousse ? le poltron qui va sur le terrain, poussé par ses amis qui lui disent : "Il le faut !" et qui n’en a pas envie du tout, qui trouve que c’est très bête, est, au fond, beaucoup plus misérable que le franc poltron qui avale l’insulte et reste tranquillement chez lui. Oui, encore une fois, ce qui me révolte c’est que ça n’est pas de moi, que c’est l’idée d’un autre, des autres, preuve peut-être que j’ai tort. Et puis, regardons plus loin : si je publie, ce ne sera pas à demi. Quand on fait une chose, il la faut bien faire. J’irai vivre à Paris pendant l’hiver. Je serai un homme comme un autre ; je vivrai de la vie passionnelle, intriguée et intrigante. Il me faudra exécuter beaucoup de choses qui me révolteront et qui d’avance me font pitié. Eh bien ! Suis-je propre à tout cela, moi ? Tu sais bien que je suis l’homme des ardeurs et des défaillances. Si tu savais tous les invisibles filets d’inaction qui entourent mon corps et tous les brouillards qui me flottent dans la cervelle ! J’éprouve souvent une fatigue à périr d’ennui lorsqu’il faut faire n’importe quoi, et c’est à travers de grands efforts que je finis par saisir l’idée la plus nette. Ma jeunesse m’a trempé dans je ne sais quel opium d’embêtement pour le reste de mes jours. J’ai la vie en haine. Le mot est parti, qu’il reste ! Oui, la vie, et tout ce qui me rappelle qu’il la faut subir. C’est un supplice de manger, de m’habiller, d’être debout. J’ai traîné cela partout, en tout, à travers tout, au collège, à Paris, à Rouen, sur le Nil, dans notre voyage. Nature nette et précise, tu t’es souvent révolté contre ces normandismes indéfinis que j’étais si maladroit à excuser et tu ne m’as pas épargné les reproches !
Crois-tu que j’aie vécu jusqu’à trente ans de cette vie que tu blâmes, en vertu d’un parti pris et sans qu’il y ait eu consultation préalable ? Pourquoi n’ai-je pas eu des maîtresses ? Pourquoi prêchai-je la chasteté ? Pourquoi suis-je resté dans ce marais de la province ? Crois-tu que je serais sans vigueur et que je ne serais pas bien aise de faire le beau monsieur là-bas ? Mais oui, ça m’amuserait assez. Considère-moi et dis-moi si c’est possible. Le ciel ne m’a pas plus destiné à tout cela qu’à être beau valseur. Peu d’hommes ont eu moins de femmes que moi. C’est la punition de cette beauté plastique qu’admire Théo, et si je reste inédit, ce sera le châtiment de toutes les couronnes que je me suis tressées dans ma primevère. Ne faut-il pas suivre sa voie ? Si je répugne au mouvement, c’est que peut-être je ne sais pas marcher. Il y a des moments où je crois même que j’ai tort de vouloir faire un livre raisonnable et de ne pas m’abandonner à tous les lyrismes, violences, excentricités philosophico-fantastiques qui me viendraient. Qui sait ? Un jour j’accoucherais peut-être d’une oeuvre qui serait mienne, au moins.
J’admets que je publie. Y résisterai-je ? De plus forts y ont péri. Qui sait si au bout de quatre ans je ne serais pas devenu un crétin ? J’aurais donc un autre but que l’art même ? Seul, il m’a suffi jusqu’à présent et, s’il me faut quelque chose de plus, c’est que je baisse ; et si ce quelque chose d’accessoire me fait plaisir, c’est que je suis baissé. La peur que ce ne soit le démon de l’orgueil qui parle m’empêche de dire tout de suite : non, mille fois non ! Comme le colimaçon qui a peur de se salir sur le sable ou d’être écrasé sous les pieds, je rentre dans ma coquille. Je ne dis pas que je ne sois point capable de toute espèce d’action, mais il faut que ça dure peu et qu’il y ait plaisir. Si j’ai la force, je n’ai pas la patience, et c’est la patience qui est tout. Saltimbanque, j’aurais bien levé des fardeaux, mais je ne me serais jamais promené en les portant au bout du poing. Cet esprit d’audace et de souplesse déguisées, de savoir-vivre, qu’il faut, l’art de la conduite, tout cela m’est lettre close, et je ferais de grandes sottises. Dans ta dernière nouvelle, tu as supprimé deux passages que tu considérais comme scabreux ; c’est une concession humiliante qui m’a irrité contre toi. Je ne suis pas certain de ne pas t’en vouloir encore, et il est possible que je ne te pardonne jamais.
La Muse me reproche "le cotillon de ma mère". J’ai suivi ce cotillon à Londres et il m’accompagnerait bien à Paris. Oh ! si tu me débarrassais de mon beau-frère et de..., combien je sentirais peu le voisinage de ce cotillon ! Hier j’ai parlé longuement de tout cela avec ma mère. Elle est comme moi, elle n’a pas d’avis. Son dernier mot a été : "Si tu as fait quelque chose que tu trouves bon, publie-le. "Me voilà bien avancé ! Au reste, je te donne tout ce qui précède comme un thème à méditation. Seulement médite et considère-moi tout entier. Malgré ma phrase de l’Éducation sentimentale : "Dans les confidences les plus intimes, il y a toujours quelque chose que l’on ne dit pas", je t’ai tout dit, autant qu’un homme peut être de bonne foi avec lui-même. Il me semble que je le suis. Je t’expose mes entrailles. Je me fie à toi, je ferai ce que tu voudras. Je te remets mon individu, dont je suis harassé. Je ne me doutais guère, quand j’ai commencé ma lettre, que j’allais te dire tout cela. ça est venu ; que ça parte. Nos prochaines causeries en seront peut-être simplifiées. Adieu, je t’embrasse avec un tas de sentiments.

***

À Louise Colet.

[Croisset] nuit de jeudi, 1 heure [fin octobre 1851].
Pauvre enfant ! Vous ne voudrez donc jamais comprendre les choses comme elles sont dites ? Cette parole, qui vous semble si dure, n’a pourtant pas besoin d’excuses ni de commentaires et, si elle est amère, ce ne peut être que pour moi. Oui, je voudrais que vous ne m’aimiez pas et que vous ne m’eussiez jamais connu et, en cela, je crois exprimer un regret touchant votre bonheur. Comme je voudrais n’être pas aimé de ma mère, ne pas l’aimer, ni elle ni personne au monde, je voudrais qu’il n’y eût rien qui partît de mon coeur pour aller aux autres, et rien qui partît du coeur des autres pour venir au mien. Plus on vit, plus on souffre. Pour remédier à l’existence, n’a-t-on pas inventé, depuis que le monde existe, des mondes imaginaires, et l’opium, et le tabac, et les liqueurs fortes, et l’éther ? Béni celui qui a trouvé le chloroforme. Les médecins objectent qu’on en peut mourir. C’est bien de cela qu’il s’agit ! C’est que vous n’avez pas suffisamment la haine de la vie et de tout ce qui se (sic) rattache. Vous me comprendriez mieux si vous étiez dans ma peau et, à la place d’une dureté gratuite, vous verriez une commisération émue, quelque chose d’attendri et de généreux, il me semble. Vous me croyez méchant, ou égoïste pour le moins, ne songeant qu’à moi, n’aimant que moi. Pas plus que les autres, allez ; moins peut-être, s’il était permis de faire son éloge. Vous m’accorderez toutefois le mérite d’être vrai. Je sens peut-être plus que je ne dis, car j’ai relégué toute emphase dans mon style ; elle s’y tient et n’en bouge pas. Chacun ne peut faire que dans sa mesure. Ce n’est pas un homme vieilli comme moi dans tous les excès de la solitude, nerveux à s’évanouir, troublé de passions rentrées, plein de doutes du dedans et du dehors, ce n’est pas celui-là qu’il fallait aimer. Je vous aime comme je peux ; mal, pas assez, je le sais, je le sais, mon Dieu !À qui la faute ? Au hasard ! À cette vieille fatalité ironique, qui accouple toujours les choses plus grand désagrément des parties. On ne se rencontre qu’en se heurtant et chacun, portant dans ses mains ses entrailles déchirées, accuse l’autre qui ramasse les siennes. Il y a de bons jours cependant, des minutes douces. J’aime votre compagnie, j’aime votre corps, oui ton corps, pauvre Louise, quand, appuyé sur mon bras gauche, il se renverse la tête en arrière et que je te baise sur le cou. Ne pleure plus, ne pense ni au passé ni à l’avenir, mais à aujourd’hui. "Qu’est-ce que ton devoir ? L’exigence de chaque jour", a dit Goethe. Subis-la cette exigence, et tu auras le coeur tranquille.
Prends la vie de plus haut, monte sur une tour (quand même la base craquerait, crois-la solide) ; alors tu ne verras plus rien que l’éther bleu tout autour de toi. Quand ce ne sera pas du bleu, ce sera du brouillard ; qu’importe, si tout y disparaît noyé dans une vapeur calme. Il faut estimer une femme pour lui écrire des choses pareilles.
Je me tourmente, je me gratte. Mon roman a du mal à se mettre en train. J’ai des abcès de style et la phrase me démange sans aboutir. Quel lourd aviron qu’une plume et combien l’idée, quand il la faut creuser avec, est un dur courant ! Je m’en désole tellement que ça m’amuse beaucoup. J’ai passé aujourd’hui ainsi une bonne journée, la fenêtre ouverte, avec du soleil sur la rivière et la plus grande sérénité du monde. J’ai écrit une page, en ai esquissé trois autres. J’espère dans une quinzaine être enrayé ; mais la couleur où je trempe est tellement neuve pour moi que j’en ouvre des yeux ébahis.
Mon rhume touche à sa décadence ; ça va bien. Au milieu du mois prochain, j’irai à Paris passer deux ou trois jours. Travaille, pense à moi, pas trop en noir et, si mon image te revient, qu’elle t’amène des souvenirs gais. Il faut rire quand même. Vive la joie ! Adieu. Encore un baiser. Le protégé de Mme Sand aura prochainement un article dans le Journal de Rouen.

***

À Louise Colet.

[Croisset, début novembre 1851. Lundi soir.
J’aurais dû déjà répondre à votre longue et douce lettre qui m’a ému, pauvre chère femme. Mais je suis moi-même si lassé, si aplati, si embêté, qu’il faut que je me secoue vertement pour vous dire merci d’avoir lu si vite Melaenis. J’ai embrassé de votre part l’auteur qui a été touché de cette sympathie. Vous êtes la première du public qui l’applaudissiez. Eh bien, qu’en dites-vous ? N’est-ce pas que c’est assez crânement tourné ? Je ne puis juger de sang-froid cette oeuvre qui a été faite sous mes yeux, à laquelle j’ai beaucoup contribué moi-même. J’y suis pour trop pour qu’elle me soit étrangère. Pendant trois ans ç’a été travaillé au coin de ma cheminée, strophe à strophe, vers à vers. Je crois qu’on peut dire que ça promet un poète de haute futaie. Nous étions, il y a quelques années, en province, une pléiade de jeunes drôles qui vivions dans un étrange monde, je vous assure. Nous tournions entre la folie et le suicide. Il y en a qui se sont tués, d’autres qui sont morts dans leur lit, un qui s’est étranglé avec sa cravate, plusieurs qui se sont fait crever de débauche pour chasser l’ennui. C’était beau ! Il n’en reste plus rien que nous deux Bouilhet, qui sommes tant changés. Si jamais je sais écrire, je pourrai faire un livre sur cette jeunesse inconnue qui poussait à l’ombre dans la retraite, comme des champignons gonflés d’ennui.
Le secret de tout ce qui vous étonne en moi, chère Louise, est dans ce passé de ma vie interne que personne ne connaît. Le seul confident qu’elle ait eu est enterré depuis quatre ans dans un cimetière de village, à quatre lieues d’ici. C’est quand je suis sorti de cet état que je suis venu à Paris et que j’ai connu Maxime. J’avais vingt ans, j’étais un homme et tout à fait. Il a pu lire le livre, mais non la préface, que je me rappelle bien, mais que je ne saurais nettement faire comprendre. Melaenis, en résumé, est le dernier écho de beaucoup de cris que nous avons poussés dans la solitude ; c’est l’assouvissance d’un tas d’appétits qui nous ravageaient le coeur. Vous avez raison de dire que je n’en ai pas. Je me le suis dévoré à moi-même.
Aujourd’hui, je me sens noyé dans des flots d’amertume. L’arrivée des exemplaires de Melaenis m’a fait un effet de tristesse. Nous avons passé hier tout notre après-midi sombres comme la plaque de la cheminée. Ça nous causait une impression de prostitution, d’abandon, d’adieu ; comprenez-vous ? Quand j’ai reçu, au contraire, il y a quatre ans, le volume de Maxime, les mains me tremblaient de joie en coupant les pages.
D’où vient cette glace de maintenant, impression si différente de l’autre ? Je vous assure que tout cela ne m’excite nullement et que j’ai grande envie de devenir phoque, comme vous dites.
Je me demande à quoi bon aller grossir le nombre des médiocres (ou des gens de talent ; c’est synonyme) et me tourmenter dans un tas de petites affaires qui d’avance me font hausser les épaules de pitié. Il est beau d’être un grand écrivain, de tenir les hommes dans la poêle à frire de sa phrase et de les y faire sauter comme des marrons. Il doit y avoir de délirants orgueils à sentir qu’on pèse sur l’humanité de tout le poids de son idée. Mais il faut, pour cela, avoir quelque chose à dire. Or je vous avouerai qu’il me semble que je n’ai rien que n’aient les autres, ou qui n’ait été aussi bien dit, ou qui ne puisse l’être mieux. Dans cette vie que vous me prêchez, j’y perdrais le peu que j’ai ; je prendrais les passions de la foule pour lui plaire et je descendrais à son niveau. Autant rester au coin de son feu, à faire de l’Art pour soi tout seul, comme on joue aux quilles. L’Art, au bout du compte, n’est peut-être pas plus sérieux que le jeu de quilles. Tout n’est peut-être qu’une immense blague ; j’en ai peur, et quand nous serons de l’autre côté de la page, nous serons peut-être fort étonnés d’apprendre que le mot du rébus était si simple. Au milieu de tout cela j’avance péniblement dans mon livre. Je gâche un papier considérable. Que de ratures ! La phrase est bien lente à venir. Quel diable de style ai-je pris ! Honnis soient les sujets simples ! Si vous saviez combien je m’y torture, vous auriez pitié de moi. M’en voilà bâté pour une grande année au moins.
Quand je serai en route j’aurai du plaisir ; mais c’est difficile. J’ai recommencé aussi un peu de grec et de Shakespeare.
J’oubliais de vous dire que l’institutrice dévote est arrivée depuis 10 jours. Son physique ne m’impressionne pas. Je n’ai jamais été moins vénérien.
Adieu, je t’embrasse, pauvre femme aimée. C’est bien grossier d’écrire une lettre de quatre pages pour ne parler que de soi ; c’est qu’en vérité, c’était déjà beaucoup. Deux longs baisers.
À bientôt.

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1926.
[Rouen, 11 novembre 1851. Mardi soir.
Je ne me suis jamais piqué, ma chère, d’être un homme de goût ni de jolies manières ; la prétention eût été trop vaniteuse. Vous n’avez pas besoin de me le rappeler. Que votre cousine ait l’intelligence des choses du coeur, tant mieux pour elle. Je n’ai pas même, moi, celle de l’esprit. Chacun fait ce qu’il peut. Voyons, point d’aigreurs entre nous. Que diable voulez-vous que je vous écrive que vous ne sachiez aussi bien que moi ? Je ne peux vous donner aucune nouvelle ni du monde que je ne vois pas, ni de moi qui ne change, et comme je trouve en outre, pareillement à vous, qu’il faut garder ses douleurs pour soi sans en fatiguer les autres, et que je pense que j’ai fait un peu abus de ce chapitre vis-à-vis de vous, je n’ai donc rien de mieux à faire que de ne rien faire, c’est-à-dire me taire. Si vous saviez dans quelle plate monotonie je vis, vous vous étonneriez même que je m’aperçoive encore de la différence de l’hiver à l’été et du jour à la nuit.
Quoi qu’il en soit j’aurai de quoi causer avec vous quand je vous verrai la semaine prochaine. Comme on dit vulgairement, je vous apprendrai du nouveau, et qui sait quand nous nous reverrons après ?
Il s’accomplit en ce moment en moi quelque chose de solennel. Je suis à une époque critique. Voilà que je vais avoir trente ans ; il faut se décider et n’y plus revenir. Je vous préviens que j’aurais mieux aimé vous faire part de tout cela par correspondance ; ce m’eût été plus commode, mais trop long !
Vous me verrez lundi au soir vers 8 ou 9 heures à peu près. Je passerai encore avec vous une autre soirée et je repartirai le lendemain, car je ne verrai personne à Paris. Qu’ai-je à y voir, si ce n’est vous ?
Adieu, mes lambeaux vous embrassent. Votre infirmité !

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1926.
[Paris. Samedi, 1 heure du matin.
Bouilhet vient d’arriver à 5 h ce soir. Nous irons demain chez vous vers 9 ou 10 h du soir, quelque empêtrés que nous puissions être ailleurs.
Nous devons dîner tous quatre avec Gautier, mais nous nous séparerons de bonne heure et serons chez vous, je l’espère, encore assez à temps pour causer un instant. À vous.

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1926.
Samedi, 8 heures.
J’ai reçu tantôt un rendez-vous de Duplan (pour la Revue des Deux-Mondes) m’indiquant ce soir même à 8 h et demie.
Je ne puis, par conséquent, t’aller voir, chère amie. À demain donc. Je viendrai de bonne heure, vers 4 ou 5 heures et resterai jusqu’au soir.
Le souvenir d’hier ne sera pas des plus mauvais.
Travaille bien ce soir ; que La Muse me remplace et te serre aussi fort.
Adieu, à demain.
À toi.

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1926.
Dimanche matin.
Je suis pris pour ce soir, chère Muse, et ne viendrai pas chez vous. Gautier m’a fort invité à venir entendre chez lui la Martinez dont je vous ai sans doute déjà parlé. C’est assez curieux pour ne pas manquer l’occasion. Mais à lundi ; je viendrai de bonne heure et de bonheur (ah il est joli !). À vous. G. F.

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1926.
midi.
Reçois toutes les félicitations pour l’héritage. J’en suis bien content. Surtout, quand tu auras reçu l’argent, ne t’avise pas de payer tes dettes et ne dis la chose à personne.
Ci-joint la Revue et un mot de Bouilhet que je garde depuis cinq ou six jours ! Il était inclus dans une lettre adressée à moi et j’oubliais toujours de le prendre.
Je n’irai pas dîner à 6 heures parce que je dîne chez le charmant beau-frère. J’ai accepté hier au soir. Il faut en passer par là. Ce n’est pas pour mon plaisir. Mais à 8 heures je serai chez toi.
Adieu, je t’embrasse.

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1926.
Mercredi midi. [17 décembre 1851.
Il fait un froid atroce. Je ne pourrai vous voir que vers 3 h et demie pour vous quitter à 5 h et demie. Je reste chez moi et je viendrai vous voir demain au soir de bonne heure.
Sacré nom de Dieu ! l’héritage ! Faites-moi penser à vous en parler ; il y a peut-être quelque chose à faire néanmoins.
"Le paradis en ce monde se trouve sur le dos des chevaux, dans le fouillement des livres ou entre les deux seins d’une femme !" (Poésie arabe contemporaine). N’est-ce pas que c’est très joli cela ?
Je lis en ce moment un livre de Daumas, sur les chevaux du Sahara, qui m’intéresse énormément. Pauvre Orient, comme j’y pense ! J’ai un désir incessant et permanent de voyage. Cet affreux froid l’augmente. Je voudrais vivre aux bougies, ou mieux aux lanternes chinoises, dans un appartement chauffé à 30 degrés, sur des tapis peints comme des parterres... par le temps qui court, où se réfugier, si ce n’est en ses rêves ?
Adieu, chère bonne femme aimée, à demain. Tenez-vous les pieds chauds et le coeur tranquille.
À toi.

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À Louise Colet.

[Paris, 31 décembre 1851. Mercredi 2 heures.
Je n’irai pas vous voir ce soir, et je ne sais encore si j’irai chez Du Camp. Je lui avais donné rendez-vous hier et j’y ai manqué. À quoi bon porter chez les amis les fosses-Domange intérieures dont l’exhalaison vous asphyxie vous-même ? Je vais mettre le bouchon dessus et vous ne sentirez plus rien. Pardon, excusez-moi. J’ai eu le tort de penser tout haut, seul, un instant, deux soirs de suite. Je vous jure par Dieu que vous n’aurez plus à me reprocher de telles incongruités. Je serai gentil, aimable, charmant et faux à faire vomir ; mais je serai convenable. Je veux devenir un homme tout à fait bien.
La tête vous tournait donc quand je vous menais par la main au bord du balcon ? J’y vis penché, moi, et sans balustrade. Ou du moins, à force d’avoir les coudes appuyés dessus, voilà qu’elle se descelle petit à petit et que je la sens trembler.
Vous vous êtes blessée des choses secrètes de mon coeur. Pourquoi le vouliez-vous, ce coeur ? Quand je couchais sur la natte du juif ou du fellah, j’étais dévoré de poux et de puces ; mais je ne me plaignais pas à mon hôte de ce qu’il m’avait donné la vermine. N’avez-vous donc pas compris quelle immense amitié il fallait que j’eusse pour vous pour me permettre de vous dire tout cela, pour me montrer à vous si nu, si déshabillé, si faible, vous qui m’accusez d’orgueil ? Ce n’était guère en avoir, avouez-le.
Fermons là ce chapitre et n’en parlons plus. Le son de ces cuivres vous fait saigner les oreilles ; j’y mettrai une sourdine, ou vous jouerai de la flûte.
Un mot d’explication et ce sera tout ! J’aime à user les choses. Or tout s’use ; je n’ai pas eu un sentiment que je n’aie essayé d’en finir avec lui. Quand je suis quelque part, je tâche d’être ailleurs. Quand je vois un terme quelconque, j’y cours tête baissée. Arrivé au terme, je bâille. C’est pour cela que lorsqu’il m’arrive de m’embêter, je m’enfonce encore plus dans l’embêtement. Quand quelque chose me démange, je me gratte jusqu’au sang et je suce mes ongles rouges. Se distraire d’une chose, c’est vouloir que la chose revienne. Il faut que cette chose se distraie de nous au contraire, qu’elle s’écarte de notre être naturellement.
Je suis un rustre de me plaindre devant vous. Mais est-ce que je me plains ? Enfin, c’est fini, n, i, ni ; n’en parlons plus.
Vous avez dû recevoir une petite lampe hier au soir. Je viendrai demain soit dans la journée ou le soir, mais plus probablement le soir, avec un visage gai, un esprit gai, un costume gai, tout à neuf, comme il convient pour la solennité du jour.
À vous qui m’aimez comme un arbre aime le vent ; à vous pour qui j’ai dans le coeur quelque chose de long et de doux, quelque chose d’ému et de reconnaissant qui ne périra pas ; à toi, pauvre femme que je fais tant pleurer et que je voudrais tant faire sourire, bonne âme qui pansez le lépreux, quoique la lèpre n’ait pas besoin d’être pansée et que le lépreux s’en fâche parfois, je te souhaite tout ce que je n’ai pas, la sérénité d’esprit, la foi en soi et tout ce qui fait qu’on est content de vivre. Je te souhaite l’ébranchage de toutes les épines de la vie et des allées sablées à marcher, bordées de fleurs, avec des bruits de ruisseau, des roucoulements de colombes dans les branches et de grands vols d’aigles dans les nuages.
Il ne faut désespérer de rien. Il y a trois ans, l’an 1849, à minuit, je pensais à la Chine et l’an 1850, à minuit, j’étais sur le Nil. C’était sur la route. C’était un à peu près, c’était autre chose. Enfin, qui sait ? N’espérons pas, mais attendons.
Adieu, à demain.

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