Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1852

(Édition Louis Conard)

 


Toute réutilisation à des fins privées, à des fins d’enseignement
ou de recherche scientifique est autorisée sous réserve d’indiquer cette référence :
Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 

À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
1 heure du matin. [1852].
La Banque que j’avais projetée échoue ; mon compte fait et ma place payée il me restera 3 francs. Il m’en aurait fallu au moins une dizaine. J’en suis vexé. Enfin !... c’eût été de l’argent agréablement jeté par la fenêtre ! et j’en ai tant jeté sottement.
Adieu, pauvre coeur, adieu. J’ai entendu tout à l’heure le bruit de tes deux portes se refermer. Demain soir je serai là-bas ; je ne sortirai plus de chez toi comme tous ces jours-ci. Quand tu liras ce billet je serai déjà rentré dans ma longue vie habituelle.
Adieu, ne te décourage pas. Grandis de plus en plus. L’orgueil est un dur consolateur, mais il console.
Adieu encore, je t’embrasse de tous mes membres et de toute mon âme.

 

***

À Parain.

[Croisset, janvier 1852].
Eh bien ! vieux père Parain, vous ne venez donc pas ? Savez-vous que ma cheminée s’embête de ne plus vous avoir à cracher dans ses cendres ? N’est-ce pas avant un mois que nous vous reverrons ? Dépêchez-vous, mon vieux compagnon ; maman s’ennuie beaucoup de ne pas vous avoir. La société de miss Isabelle n’a pas pour elle remplacé la vôtre, et voilà aussi le moment venu de faire un tas de rangements pour lesquels vous lui serez fort utile. Quant à moi, vous savez si votre présence m’est agréable ; elle fait presque partie de mon existence. Depuis que nous sommes revenus de Paris, il fait ici un temps affreux. La maison est pleine d’humidité au rez-de-chaussée. Les murs suent comme un homme qui a trop chaud. On a été obligé de faire du feu partout. Maman s’est décidée à démeubler la maison de Rouen. Ce ne va pas être un petite affaire quand vous serez revenu.
Tout le temps que nous avons été à Paris, Liline a été mauvaise comme le diable. J’avais conseillé de la renvoyer à Olympe pour la duire un peu ; mais depuis que nous sommes ici, son humeur est redevenue plus sociable.
Vous trouverez chez Achille une nouvelle figure anglaise ; je ne la connais pas encore.
Je me suis trouvé, comme vous savez, à Paris, lors du coup d’État. J’ai manqué d’être assommé plusieurs fois, sans préjudice des autres où j’ai manqué d’être sabré, fusillé ou canonné, car il y en avait pour tous les goûts et de toutes les manières. Mais aussi j’ai parfaitement vu : c’était le prix de la contre-marque. La Providence, qui me sait amateur de pittoresque, a toujours soin de m’envoyer aux premières représentations quand elles en valent la peine. Cette fois-ci je n’ai pas été volé ; c’était coquet.
Le poème du sieur Bouilhet a bien mordu. Le voilà maintenant posé d’aplomb dans la gent de lettres. L’année prochaine il s’en ira à Paris et me plantera là, ce dont je l’approuve, mais ce qui ne m’égaye pas quand j’y pense.
Je me suis remis à travailler comme un rhinocéros. Les beaux temps de Saint Antoine sont revenus. Fasse le ciel que le résultat me satisfasse davantage !

 

***

 

 

À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Mercredi, 1 heure. [14 janvier 1852].
Je suis d’une tristesse de cadavre, d’un embêtement démesuré. Ma sacrée Bovary me tourmente et m’assomme. Bouilhet m’a fait, dimanche dernier, des objections sur un de mes caractères et sur le plan, auxquelles je ne peux rien ; et quoiqu’il y ait, dans ce qu’il m’a dit, du vrai, je sens pourtant que le contraire est vrai aussi. Ah ! je suis bien las et bien découragé ! Tu m’appelles Maître. Quel triste Maître !
Non, tout cela n’a pas été assez creusé peut-être, car ces distinctions de la pensée et du style sont un sophisme. Tout dépend de la conception. Tant pis ! Je vais continuer, et le plus vite possible, afin de faire un ensemble. Il y a des moments où tout cela me donne envie de crever. Ah ! je les aurai connues les affres de l’Art.
Enfin, je m’en vais secouer un peu ce manteau d’angoisses qui m’accable et te répondre. Ma lettre ne sera pas longue. Je profite d’une occasion pour Rouen, afin que tu aies ceci demain matin, à ton réveil.
J’ai reçu Les Fantômes. La première partie est bonne, mais la dernière est plus faible. J’aurais voulu quelque chose de plus roide. Si tu n’en es pas pressée, ce sera une autre fois que je te la renverrai avec des remarques.
1. – Il faut mettre perce dans le vers de squelette. Ailleurs, au lieu de ses os perçaient (creusaient est complètement faux), c’est l’idée de on voyait ses os sous...
Plomber, dans le sens que tu lui donnes, ne s’emploie, selon le dictionnaire de l’académie, qu’au participe passé. teint plombé, pour dire livide, c’est-à-dire vert et non couleur de plomb. Sois sûre que ce n’est pas pur de dire : le soleil plombait ses cheveux.
2. – Oui, mais il me semble qu’il y avait un autre mot que contour et qui valait mieux ?
4. – C’est l’idée même que je trouvais trop chargée et exclusive. "Vont languir seules", parce que les jeunes gens sont partis, est trop cru ; j’aimerais mieux que le sentiment fût plus général, qu’elles fussent tristes du départ des conscrits, par plus de sentiments que celui seulement de l’apitoyement d’amour.
5. – Sur le manuscrit mets-nous ces variantes, la 2e en note et la première dans le texte même.
7. – Parmi est peut-être prétentieux et il arrête.
Pourquoi (au risque de la césure passée) ne pas trouver un verbe plus long que ployé et alors tu mettrais par.
8. – Mets feu ranimé de tes cendres tu sors ou ravivé peut-être ? il faut voir tout le couplet.
11. – On va l’interrogeant est fort lourd ; et puis on ne va pas l’interrogeant, on l’interroge tout simplement et très brutalement. D’ailleurs c’est inutile si tu pouvais suivre l’idée jusqu’au bout du vers et mettre argent.
12. – Débris aimés ne vaut rien. J’aime mieux fantômes. Tu peux mettre aussi ombres, mais tu l’as, je crois, plus bas. Ce qui excuserait débris, ce serait poussière que tu as plus bas ?
13. – Tant pis, en présence n’est pas heureux. Il se présente n’est pas heureux, quoique ce soit l’idée. C’est il s’en va, il se traîne...
Qu’empreint la mort sous son râle étouffant. Ce vers-là n’est pas bon, mais restes-y (et je te ferai observer, en passant, chère Muse, que souvent tu changes plus que tu ne corriges). Empreint est mauvais ; c’est qu’y fixe et puis sur nous. L’idée est : erre un calme sourire que la mort balance, fait flotter sur son visage. Si tu parles du râle cela contrariera, comme idée, celle du sourire. On ne peut matériellement sourire quand on râle. Ce sont deux gestes de figure opposés. Simplifie ton idée et tu en viendras à bout facilement.
Ses cris aigus dispersés dans la nuit. Il faut à toute force un singulier, son cri. Dispersés est bien mou.
Voici comme je ferais :

Puis tout se tait, les champs deviennent pâles
Et l’on n’entend que le Rhône qui fuit
Et le coucou jetant par intervalles,
Son cri sonore au milieu de la nuit (?)

Va maintenant et sois sûre que ta Paysanne est faite.
Adieu, mon pauvre cher coeur. Moi je suis bien accablé ; ma tête pèse 300 livres. Voilà plusieurs jours que j’en ai abandonné Sophocle et Shakespeare. Comme c’est beau les histoires de l’ami ! Elles m’ont bien amusé. Encore adieu, mille baisers.
À toi. Ton G.

 

***

 

 

À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
[Croisset] Vendredi soir [16 janvier 1852].
Il se pourrait que la lettre que j’ai écrite à miss Harriet lors des événements de décembre ne lui fût pas parvenue, car je n’ai pas eu de réponse depuis. Faut-il que je lui dise de me renvoyer l’Album, si elle n’a pu s’en défaire avantageusement ou en partie ?
La semaine prochaine il faut que j’aille à Rouen. Je mettrai au chemin de fer Saint Antoine et un presse-papier qui m’a longtemps servi. Quant à la bague, voici le motif pourquoi je ne te l’ai pas donnée encore : elle me sert de cachet. Je me fais monter un scarabée que je porterai à la place. Je t’enverrai donc bientôt cette bague.
Je suis étonné, chère amie, de l’enthousiasme excessif que tu me témoignes pour certaines parties de l’Éducation. Elles me semblent bonnes, mais pas à une aussi grande distance des autres que tu le dis. En tous cas je n’approuve point ton idée d’enlever du livre toute la partie de Jules pour en faire un ensemble. Il faut se reporter à la façon dont le livre a été conçu. Ce caractère de Jules n’est lumineux qu’à cause du contraste d’Henry. Un des deux personnages isolé serait faible. Je n’avais d’abord eu l’idée que de celui d’Henry. La nécessité d’un repoussoir m’a fait concevoir celui de Jules.
Les pages qui t’ont frappée (sur l’Art, etc.) ne me semblent pas difficiles à faire. Je ne les referai pas, mais je crois que je les ferais mieux. C’est ardent, mais ça pourrait être plus synthétique. J’ai fait depuis des progrès en esthétique, ou du moins je me suis affermi dans l’assiette que j’ai prise de bonne heure. Je sais comment il faut faire. Oh mon Dieu ! si j’écrivais le style dont j’ai l’idée, quel écrivain je serais ! Il y a dans mon roman un chapitre qui me semble bon et dont tu ne me dis rien, c’est celui de leur voyage en Amérique et toute la lassitude d’eux-mêmes suivie pas à pas. Tu as fait la même réflexion que moi à propos du Voyage d’Italie. C’est payer cher un triomphe de vanité qui m’a flatté, je l’avoue. J’avais deviné, voilà tout. Pas si rêveur encore que l’on pense, je sais voir et voir comme voient les myopes, jusque dans les pores des choses, parce qu’ils se fourrent le nez dessus. Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peut, qui aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, qui voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu’il reproduit ; celui-là aime à rire et se plaît dans les animalités de l’homme. L’Éducation sentimentale a été, à mon insu, un effort de fusion entre ces deux tendances de mon esprit (il eût été plus facile de faire de l’humain dans un livre et du lyrisme dans un autre). J’ai échoué. Quelques retouches que l’on donne à cette oeuvre (je les ferai peut-être), elle sera toujours défectueuse ; il y manque trop de choses et c’est toujours par l’absence qu’un livre est faible. Une qualité n’est jamais un défaut, il n’y a pas d’excès. Mais si cette qualité en mange une autre, est-elle toujours une qualité ? En résumé, il faudrait pour l’Éducation récrire ou du moins recaler l’ensemble, refaire deux ou trois chapitres et, ce qui me paraît le plus difficile de tout, écrire un chapitre qui manque, où l’on montrerait comment fatalement le même tronc a dû se bifurquer, c’est-à-dire pourquoi telle action a amené ce résultat dans ce personnage plutôt que telle autre. Les causes sont montrées, les résultats aussi ; mais l’enchaînement de la cause à l’effet ne l’est point. Voilà le vice du livre, et comment il ment à son titre.
Je t’ai dit que l’Éducation avait été un essai. Saint Antoine en est un autre. Prenant un sujet où j’étais entièrement libre comme lyrisme, mouvements, désordonnements, je me trouvais alors bien dans ma nature et je n’avais qu’à aller. Jamais je ne retrouverai des éperdûments de style comme je m’en suis donné là pendant dix-huit grands mois. Comme je taillais avec coeur les perles de mon collier ! Je n’y ai oublié qu’une chose, c’est le fil. Seconde tentative et pis encore que la première. Maintenant j’en suis à ma troisième. Il est pourtant temps de réussir ou de se jeter par la fenêtre.
Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les oeuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ; plus l’expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c’est beau. Je crois que l’avenir de l’Art est dans ces voies. Je le vois, à mesure qu’il grandit, s’éthérisant tant qu’il peut, depuis les pylônes égyptiens jusqu’aux lancettes gothiques, et depuis les poèmes de vingt mille vers des indiens jusqu’aux jets de Byron. La forme, en devenant habile, s’atténue ; elle quitte toute liturgie, toute règle, toute mesure ; elle abandonne l’épique pour le roman, le vers pour la prose ; elle ne se connaît plus d’orthodoxie et est libre comme chaque volonté qui la produit. Cet affranchissement de la matérialité se retrouve en tout et les gouvernements l’ont suivi, depuis les despotismes orientaux jusqu’aux socialismes futurs.
C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se posant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui tout seul une manière absolue de voir les choses.
Il me faudrait tout un livre pour développer ce que je veux dire. J’écrirai sur tout cela dans ma vieillesse, quand je n’aurai rien de mieux à barbouiller. En attendant, je travaille à mon roman avec coeur. Les beaux temps de Saint Antoine vont-ils revenir ? Que le résultat soit autre, Seigneur de Dieu ! Je vais lentement : en quatre jours j’ai fait cinq pages, mais jusqu’à présent je m’amuse. J’ai retrouvé ici de la sérénité. Il fait un temps affreux, la rivière a des allures d’océan, pas un chat ne passe sous mes fenêtres. Je fais grand feu.
La mère de Bouilhet et Cany tout entier se sont fâchés contre lui pour avoir écrit un livre immoral. Ça a fait scandale. On le regarde comme un homme d’esprit, mais perdu ; c’est un paria. Si j’avais eu quelques doutes sur la valeur de l’oeuvre et de l’homme, je ne les aurais plus. Cette consécration lui manquait. On n’en peut avoir de plus belle : être renié de sa famille et de son pays ! (C’est très sérieusement que je parle.) Il y a des outrages qui vous vengent de tous les triomphes, des sifflets qui sont plus doux pour l’orgueil que des bravos. Le voilà donc, pour sa biographie future, classé grand homme d’après toutes les règles de l’histoire.
Tu me rappelles dans ta lettre que je t’en ai promis une pleine de tendresses. Je vais t’envoyer la vérité ou, si tu aimes mieux, je vais faire vis-à-vis de toi ma liquidation sentimentale non pour cause de faillite (Ah ! il est joli celui-là), au sens élevé du mot, à ce sens merveilleux et rêvé qui rend les coeurs béants après cette manne impossible. Eh bien non, ce n’est pas de l’amour. J’ai tant sondé ces matières-là dans ma jeunesse que j’en ai la tête étourdie pour le reste de mes jours.
J’éprouve pour toi un mélange d’amitié, d’attrait, d’estime, d’attendrissement de coeur et d’entraînement de sens qui fait un tout complexe, dont je ne sais pas le nom mais qui me paraît solide. Il y a pour toi, en mon âme, des bénédictions mouillées. Tu y es en un coin, dans une petite place douce, à toi seule. Si j’en aime d’autres, tu y resteras néanmoins (il me semble) ; tu seras comme l’épouse, la préférée, celle à qui l’on retourne ; et puis n’est-ce pas en vertu d’un sophisme que l’on nierait le contraire ? Sonde-toi bien : y a-t-il un sentiment que tu aies eu qui soit disparu ? Non, tout reste, n’est-ce pas ? Tout. Les momies que l’on a dans le coeur ne tombent jamais en poussière et, quand on penche la tête par le soupirail, on les voit en bas, qui vous regardent avec leurs yeux ouverts, immobiles.
Les sens, un jour, vous mènent ailleurs ; le caprice s’éprend à des chatoiements nouveaux. Qu’est-ce que cela fait ? Si je t’avais aimée dans le temps comme tu le voulais alors, je ne t’aimerais plus autant maintenant. Les affections qui suintent goutte à goutte de votre coeur finissent par y faire des stalactites. Cela vaut mieux que les grands torrents qui l’emportent. Voilà le vrai et je m’y tiens.
Oui je t’aime, ma pauvre Louise, je voudrais que ta vie fût douce de toute façon, et sablée, bordée de fleurs et de joies. J’aime ton beau et bon visage franc, la pression de ta main, le contact de ta peau sous mes lèvres. Si je suis dur pour toi, pense que c’est le contre-coup des tristesses, des nervosités âcres et des langueurs mortuaires qui me harcèlent ou me submergent. J’ai toujours au fond de moi comme l’arrière-saveur des mélancolies moyen âge de mon pays. ça sent le brouillard, la peste rapportée d’Orient, et ça tombe de côté avec ses ciselures, ses vitraux et ses pignons de plomb, comme les vieilles maisons de bois de Rouen. C’est dans cette niche que vous demeurez, ma belle ; il y a beaucoup de punaises, grattez-vous.
Encore un baiser sur ta bouche rose.
À toi.

 

***

 

 

À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
[Croisset, 17 janvier 1852. Samedi soir, 3 heures].
Il est temps que tu t’arrêtes en tes corrections de la Paysanne. Finis celles-là, c’est assez ; tu ne ferais plus que la gâcher.
1. – Pointaient n’est pas bien fameux parce qu’il vient tout de suite à la pensée le mot perçaient qui est le propre ; mais enfin c’est une tache ; ce serait saillissaient si l’on pouvait.
2., 3. : Bon.
4. – Hercule, atroce, épiant sa torture, mauvais. Mais il me semble que ce qui était là précédemment valait mieux.
5. – Bon.
5 bis. – Oui, songes vaut mieux, mais le doux paysage du vieux château : nous avons bien des fois ce château. Mets donc son pays.
6. – Fais donc attention que renaît est une métaphore et, quelque renaissance de sentiment qu’il y ait dans le coeur de quelqu’un, on ne peut jamais dire qu’il renaît, que ta Jeanneton renaît au moment même où elle meurt.
Tout le couplet de la mort de J. me paraît maintenant irréprochable, si ce n’est le fameux vers du sourire. Voici la version que j’aime le mieux :

À ces doux bruits dont son coeur fut bercé,
Sur son visage erre un calme sourire
Qui dans la mort y demeure fixé.

Ce vers est mauvais, mais il est clair. Il faut en garder presque tout. Si tu pouvais le faire ainsi :

     ... un calme sourire
qui... y flotte... et demeure fixé.

En mettant ton y plus haut tu retranches de la dureté à y demeure qui est bien lourd, mais propre ; et ne t’embarrasse pas de la mort, on le devine très bien. C’est de même que pour le Rhône ; ton plus n’est pas utile et j’aime bien mieux la tournure :

et l’on n’entend que le Rhône qui fuit, etc.

7. – C’est peu important. Mets les deux variantes en marge du manuscrit au net. On ne peut pas toujours juger bien l’effet d’un vers isolé.
8. – Sois sûre que quel est cet indigent est farce. C’est le mot (en soi) que je blâme et non pas la tournure, l’intention. Je le blâme comme vilain.
Pour tes morts, il faut garder, à la fin, la tournure du présent, parce que...
  Et telle est la frayeur
Qu’en vain on cherche un autre fossoyeur

est excellent.
C’était en présence de que j’avais repris, comme peu élégant en soi. Au reste mets-nous ces deux variantes en marge du manuscrit, sur la page blanche. Quant à présence, c’est une bien légère tache.
Tu vois donc qu’il ne te reste presque plus rien à faire. Mets-toi à l’Acropole ; il est temps, grandement temps.
J’ai passé un commencement de semaine affreux, mais depuis jeudi je vais mieux. J’ai encore six à huit pages pour être arrivé à un point, après quoi je t’irai voir. Je pense que ce sera dans une quinzaine. Bouilhet, je crois, viendra avec moi. S’il ne t’écrit pas plus souvent, c’est qu’il n’a rien à te dire ou qu’il n’a pas le temps. Sais-tu, le pauvre diable, qu’il est occupé huit heures par jour à ses leçons ; il a reçu l’autre jour d’Edma une lettre charmante. Je crois que la conjonction aura lieu à la première rencontre.
J’ai été cinq jours à faire une page ! La semaine dernière, et j’avais tout laissé pour cela, grec, anglais ; je ne faisais que cela. Ce qui me tourmente dans mon livre c’est l’élément amusant, qui y est médiocre. Les faits manquent. Moi, je soutiens que les idées sont des faits ; il est plus difficile d’intéresser avec, je le sais ; mais alors c’est la faute du style. J’ai ainsi maintenant cinquante pages d’affilée, où il n’y a pas un événement, c’est le tableau continu d’une vie bourgeoise et d’un amour inactif ; amour d’autant plus difficile à peindre qu’il est à la fois timide et profond, mais hélas ! Sans échevelements internes, parce que mon monsieur est d’une nature tempérée. J’ai déjà eu dans la première partie quelque chose d’analogue. Mon mari aime sa femme un peu de la même manière que mon amant. Ce sont deux médiocrités dans le même milieu et qu’il faut différencier pourtant. Si c’est réussi, ce sera, je crois, très fort, car c’est peindre couleur sur couleur et sans ton tranché (ce qui est plus aisé). Mais j’ai peur que toutes ces subtilités n’ennuient et que le lecteur n’aime autant voir plus de mouvement. Enfin il faut faire comme on a conçu. Si je voulais mettre là dedans de l’action, j’agirais en vertu d’un système, et je gâterais tout. Il faut chanter dans sa voix ; or la mienne ne sera jamais dramatique ni attachante. Je suis convaincu d’ailleurs que tout est affaire de style, ou plutôt de tournure, d’aspect. Nouvelle ! Le jeune Du Camp est officier de la Légion d’honneur ! Comme cela doit lui faire plaisir ! Quand il se compare à moi et considère le chemin qu’il a fait depuis qu’il m’a quitté, il est certain qu’il doit me trouver bien loin de lui en arrière et qu’il a fait de la route (extérieure). Tu le verras, à quelque jour, attraper une place et laisser là cette bonne littérature. Tout se confond dans sa tête, femme, croix, art, bottes, tout cela tourbillonne au même niveau et pourvu que ça le pousse, c’est l’important. Admirable époque (curieux symbolisme !), comme dirait le père Michelet, que celle où l’on décore les photographes et où l’on exile les poètes (vois-tu la quantité de bons tableaux qu’il faudrait avoir faits avant d’arriver à cette croix d’officier ?). De tous les gens de lettres décorés, il n’y a qu’un seul de commandeur, c’est Monsieur Scribe ! Quelle immense ironie que tout cela ! Et comme les honneurs foisonnent quand l’honneur manque !
Adieu ma pauvre chère vieille féroce,
Tout à toi,
Ton Gustave.

Je ne te renvoie pas la page que tu m’as envoyée avant-hier, le contenu s’en trouve dans les pages ci-incluses.
Voilà, je crois, tout et il me semble n’oublier rien. Tu vois que c’est bien peu de chose, pauvre chère Muse. Aussi je m’attends à avoir dimanche un manuscrit irréprochable. Quand je dis dimanche, j’ai tort. Tu devrais encore être une quinzaine ; ou plutôt, je me mettrais à rêver l’Acropole de suite et je ferais ces corrections tout à mon aise. C’est un travail si ennuyeux que de corriger ainsi tout en bloc !
Je t’engage à te dépêcher de commencer l’Acropole, pour avoir du temps à nous pour les corrections. Tu as l’habitude d’attendre toujours au dernier moment. Alors on se hâte, on s’essouffle, on ne fait rien de bien. Rappelle-toi le charivari où nous étions pour les corrections de ton volume. Il faut laisser cette manière de travailler aux journalistes. J’ai reçu, à propos de journaliste, une lettre de Du Camp, fort aimable. Houssaye est parti de la Revue. Du Camp, du reste, m’a l’air fort content. Si c’est de ses oeuvres, il n’est pas difficile. La Revue, dit-il, va bien. Dieu le sait ; mais j’ai peu envie de contribuer à cette gloire.
Lis aussi dans ce dernier numéro le conte de Champfleury. Je suis curieux d’avoir ton avis. As-tu lu la scène de l’écurie dans l’Âne d’or, et la prière à Isis ? Je te recommande, dans les États du Soleil, le combat de l’animal glaçon et le royaume des Arbres. Je trouve cela énorme de poésie.
Sais-tu ce que tu devrais faire, ma vieille ? C’est de prendre l’habitude religieuse, tous les jours, de lire un classique pendant au moins une bonne heure.
En fait de vers français, il n’y en a qu’un comme facture, c’est La Fontaine. Hugo vient après, tout plus grand poète qu’il est, et, comme prose, il faudrait pouvoir faire un mélange de Rabelais et de La Bruyère.
Ah ! si je t’avais connue dix ans plus tôt et que j’eusse eu, moi, dix ans de plus ! Mais marche, bon courage ! Tu es en bonne voie et il faut profiter du vent arrière, tant qu’il souffle dans la voile.
Adieu, chère coeur, il est bien tard.
Je t’embrasse tendrement.
À toi. Ton G.

 

***

 

 

À Ernest Chevalier.

Croisset, 17 janvier 1852.
Non, mon bon vieil Ernest, je ne t’ai pas oublié ! Ta vie ne m’est pas plus indifférente que la mienne ne te l’est et, quand ta lettre m’est arrivée, il y avait cinq ou six jours que je pensais très fortement à toi, sans autre motif, et que j’allais t’écrire. Nos deux volontés se sont croisées.
J’ai vu avec peine que tu en avais plein ton sac de cette chère existence, pauvre bougre ! L’affection que tu portes à ta femme n’est pour toi qu’une série de soucis. Je sais par moi-même ce que c’est que de voir souffrir ceux que l’on chérit. Il n’y a pas de pire misère parce qu’il n’y en a pas où l’on sente plus son impuissance. Tu me dis que tes cheveux blanchissent ; les miens s’en vont. Tu retrouveras ton ami à peu près chauve. La chaleur, le turban, l’âge, les soucis peuvent bien être la cause de cette sénilité précoce du plus bel ornement de ma tête. Je ne pourrai jamais dire à un François 1er quelconque :

Nous avons tous les deux au front une couronne.

Ah ! pauvre vieux et bon ami, où est le temps où chevelure, gaieté, espérances, tout cela flottait au vent ! La blague aussi est tombée. Quand je me rappelle le passé et ce vieux Garçon (que j’ai retrouvé à Rhodes, par parenthèse, dans la personne de Pruss, le consul), je suis jaloux de tant de choses dépensées tout d’un coup. J’en voudrais avoir quelque chose maintenant.
Me voilà revenu à Croisset, auprès de mon feu, et bûche moi-même. Je suis recourbé sur mon travail acharné. J’ai abandonné toute idée de tapage quelconque. Ce que j’en fais est pour moi, pour moi seul, comme on joue aux dominos afin que la vie ne vous soit pas trop à charge. Si je publie (ce dont je doute), ce sera uniquement par esprit de condescendance vis-à-vis de ceux qui me le conseillent, pour n’avoir pas l’air d’un orgueilleux, d’un ours entêté. Rien de plus monotone que ma vie ; elle s’écoule plus uniforme à l’oeil que la rivière qui passe sous mes fenêtres. La petite fille apporte un peu de gaieté dans la maison. Quant à ma mère, elle vieillit de corps et d’humeur. Un désoeuvrement triste l’envahit, avec les insomnies qui l’épuisent. Moi, je suis là entre eux deux. Le dimanche seulement Bouilhet vient ; je cause un peu et puis j’en ai pour huit jours.
En fait de nouvelles, j’ai été au mois d’octobre à l’Exposition de Londres, qui était une fort belle chose, quoique admirée de tout le monde. J’ai passé dernièrement six semaines à Paris et j’ai manqué d’être assommé plusieurs fois lors du coup d’État.
L’ami Bouilhet vient de débuter avec éclat dans la Revue de Paris par un conte romain (Melaenis) qui l’a posé de suite, parmi les artistes, au premier rang ou tout au moins immédiatement au second. Je n’en doutais du reste nullement. Quant au sieur Du Camp, sa Revue de Paris marche bien. Ils vont gagner de l’argent. Il n’y a que moi qui reste toujours avec une non-position et léger escholier comme à 18 ans. Je vois cependant tous mes camarades ou mariés, ou établis, ou sur le point de l’être. À propos, j’ai un mien ami qui veut me faire faire un mariage de deux cent mille livres de rentes avec une mulâtresse qui parle six langues, est née à La Havane et a une humeur charmante. Me vois-tu en train de confectionner un tas de moricauds ? Oïmé ! Je n’en ai guère envie, de la femme ni des enfants. Quant à l’argent, moins qu’autrefois. J’ai bien vieilli sous le rapport d’un tas de cupidités dont la satisfaction, jadis, me semblait indispensable. Et puis à force de se répéter que les raisins sont verts, ne finit-on pas par le croire ? Aussi je vais donc au jour le jour, travaillant pour travailler, sans plan de vie, sans projets (j’en ai trop fait, de projets), sans envie quelconque, si ce n’est de mieux écrire.
Quant à la question matérielle, mon voyage m’a écorniflé un peu. D’un autre côté, la fortune de ma mère ne s’améliore pas par le temps qui court. Enfin !
Et toi, donne-moi de tes nouvelles et surtout de celles de ta femme. Reprenons l’habitude de nous donner de temps à autre signe de vie. Si tu m’avais écrit cet été que tu étais aux Andelys, j’y aurais été certainement.
Adieu, mon bon vieux, reçois la plus cordiale embrassade de ton plus vieil ami.

 

***

 

 

À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Dimanche, 1 heure. [25 janvier 1852].
Je commençais, pauvre chère amie, à être inquiet de toi quand j’ai reçu ce matin ta bonne lettre. De jour en jour je remettais à t’écrire pour savoir de tes nouvelles et j’avais fixé ce jourd’hui comme le dernier pour en attendre. J’avais en tête que tu étais malade.
Épouse de Mahomet ! Je t’envoie Saint Antoine, un presse-papier et un petit flacon d’huile de santal ; il y en a les deux tiers de ma provision. Tu en verseras une demi- goutte sur n’importe quoi et tu verras ensuite quelle odeur. C’est le premier et le plus précieux parfum d’Orient. Comme je viens de t’arranger ce flacon, j’en ai un peu maintenant aux mains et cette senteur me rappelle les bazars du Caire et de Damas. Il me semble que je vais voir les chameaux s’agenouiller devant les boutiques ouvertes.
J’ai peur que le Saint Antoine ne se perde en route. Ce serait un jugement de la Providence définitif. écris-moi donc aussitôt que tu auras reçu cette boîte que je mettrai moi-même demain au chemin de fer.
Voilà deux dimanches que le pauvre Bouilhet me fait faux bond. Depuis le lendemain de mon arrivée ici je n’ai donc vu âme qui vive. La Seine coule à pleins bords ; le petit bout des branches des arbres est déjà rouge.
J’ai travaillé avec ardeur. Dans une quinzaine de jours je serai au milieu de ma première partie. Depuis qu’on fait du style, je crois que personne ne s’est donné autant de mal que moi. Chaque jour j’y vois plus clair ; mais la belle avance si la faculté imaginative ne va pas de pair avec la critique !
Hier au soir j’ai lu les 2 premiers volumes du Don Juan de Mallafitte. Hum ! Hum ! Il y a du reste de grands efforts et par ci par là une phrase. Mais que c’est peu corsé !
Oui, fais ta comédie pour le Gymnase tout de suite, si tu as suffisamment mûri le sujet. (Si les Français sont si difficiles qu’ils refusent ta pièce, ou traînent trop en longueur, pourquoi ne la donnerais-tu pas à l’Odéon ?) Tu devrais faire un drame féroce, en prose, quelque chose de fouetté et d’ardent. Il me semble que tu es capable de cela. Qui sait ? Tu n’auras qu’à tomber sur un bon sujet ; ça pourrait réussir et, partant, te donner de l’argent.
Je vais écrire à Henriette pour l’album et, si elle n’en a pas rien tiré et qu’elle ne voie pas en pouvoir tirer quelque chose, lui dire de me le renvoyer, car je ne peux lui dire de se faire débitante une à une d’autographes. Cela me semble délicat ; qu’en dis-tu ?
Au reste, ma pauvre vieille, si tu es gênée veux-tu que je t’envoie 500 francs. (C’eût été avec Du Camp ou Bouilhet, que ça n’eût pas fait de difficulté, n’est-ce pas ?) Je l’eusse déjà fait, si je n’avais craint de te blesser. Il y a des traditions, pour toutes ces choses-là, que le plus indépendant observe !
Si j’ai été toujours si discret sur ces matières, c’est que j’en devinais trop. C’est que je ne voulais pas gâter, en t’en parlant, le plaisir que tu avais à me voir. C’est surtout que je n’y pouvais rien. À ce propos je regrette bien des choses. Enfin ce qui est fait est fait. Voilà, je te le répète, ma vieille : j’ai une réserve de mille francs et t’en propose la moitié ! Tu aurais tort de refuser.
Ta pièce de vers, la Veille, m’a ému ; le mouvement est beau : ô fraîcheur du sang, etc... quel dommage que ce vers :

Si fortes qu’on dirait un lien antérieur

dépare la charmante idée qui suit.
Eh bien ! Moi aussi, pauvre coeur, je pense à toi. Je t’aime, pauvre Louise, toi qui m’aimes tant. J’ai toujours le son de ta voix dans l’oreille et, sur les lèvres, souvent, l’impression de ton col. Pardonne-moi le mal que je te fais. Je m’en fais bien plus à moi, va.
Ce qu’on t’a conté sur le séjour de Maxime à Étretat (lequel pays est dans la Seine-Inférieure et non en Bretagne, par parenthèse) est vrai en partie et faux en d’autres. J’ignorais que le bois Gonthier eût péri, ainsi que l’histoire contée par Alphonse Karr, et je te serais très obligé de me procurer ou de m’indiquer la chose exactement. Ce doit être dans les Guêpes. Max était à Étretat à l’automne de 1842, pendant que je rêvais Novembre sur la plage de Trouville. Il y avait, en effet, laissé des dettes, parce qu’on lui a donné immédiatement un conseil judiciaire qui lui a coupé l’herbe sous le pied. Son conseil judiciaire était son tuteur, lequel le volait. Mais il y a longtemps que tout a été payé à Étretat.
Je lis, le soir dans mon lit, les petites choses d’économie politique de Bastiat ; c’est très fort. Je fais, tous les jours, deux heures de grec et je commence à labourer mon Shakespeare assez droit. Dans deux ou trois mois je le lirai presque couramment. Quel homme ! Quel homme ! Les plus grands ne lui vont qu’au talon, à celui-là.
J’ai repensé au père d’Arpentigny. C’est une bonne balle. Son système est curieux et j’ai envie de le connaître à fond.
Aujourd’hui dimanche, tu vas avoir ta petite société. Je ne sais pourquoi j’ai idée que le jeune Simon est amoureux de ta seigneurie. Il doit aspirer à l’épaule, comme le nez du père Aubry à la tombe (pour, de là, s’élancer au paradis).
Je m’en vais écrire un mot à Maxime, dont je n’entends pas plus parler que s’il était mort. Je ne sais s’il est encore à Coutances ou de retour.
Adieu, chère femme ; toutes sortes de baisers.
À toi. G.

 

***

 

À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Nuit de samedi, 1er février 1852.
J’ai écrit une lettre à Henriette Collier où je l’engage à s’occuper vivement de l’Album et, si elle ne peut s’en défaire avantageusement, en totalité ou en partie, à me le renvoyer par la poste à Croisset. La lettre est partie.
Mauvaise semaine. Le travail n’a pas marché ; j’en étais arrivé à un point où je ne savais trop que dire. C’étaient toutes nuances et finesses où je n’y voyais goutte moi-même, et il est fort difficile de rendre clair par les mots ce qui est obscur encore dans votre pensée. J’ai esquissé, gâché, pataugé, tâtonné. Je m’y retrouverai peut-être maintenant. Oh ! Quelle polissonne de chose que le style ! Tu n’as point, je crois, l’idée du genre de ce bouquin. Autant je suis débraillé dans mes autres livres, autant dans celui-ci je tâche d’être boutonné et de suivre une ligne droite géométrique. Nul lyrisme, pas de réflexions, personnalité de l’auteur absente. Ce sera triste à lire ; il y aura des choses atroces de misères et de fétidité. Bouilhet, qui est venu dimanche dernier à 3 h comme je venais de t’écrire ma lettre, trouve que je suis dans le ton et espère que ce sera bon. Dieu l’entende ! Mais ça prend des proportions formidables comme temps. À coup sûr, je n’aurai point fini à l’entrée de l’hiver prochain. Je ne fais pas plus de cinq à six pages dans ma semaine.
Les vers de la Presse m’ont semblé meilleurs qu’à la première lecture, quoiqu’il y ait, dans cette pièce, un défaut capital : c’est le non-enchaînement de la première partie avec la seconde. L’Orient (1re), Hypathie (2e) étaient assez fertiles pour occasionner deux pièces séparées. On ne voit pas nettement comment la première amène la seconde. Quant à la dédicace, entre nous ton procédé est un peu leste vis-à-vis de Max. Puisque tu la lui avais dédiée manuscrite, c’est assez drôle de changer à l’impression.
Je n’ai aucune nouvelle de lui. La Prose Duchemin est une bonne idée, quoiqu’il y ait, çà et là, des choses qui sortent du ton. Pour l’histoire du jeune Maxime, il y a, je crois, malheureusement du vrai. Il est probable qu’il ignore cette publication. Du moins, il ne m’en a jamais parlé. Au reste il croyait, en effet, être beaucoup plus riche qu’il ne s’est trouvé l’être.
À propos d’argent, c’est comme tu voudras, chère femme. Ce que je t’ai proposé sera toujours à ta disposition. Tu peux te regarder comme l’ayant dans un tiroir à Croisset. Dès que tu m’avertiras je te l’enverrai.
Ce bon Saint Antoine t’intéresse donc ? Sais-tu que tu me gâtes avec tes éloges, pauvre chérie. C’est une oeuvre manquée. Tu parles de perles. Mais les perles ne font pas le collier ; c’est le fil. J’ai été moi-même dans Saint Antoine le saint Antoine et je l’ai oublié. C’est un personnage à faire (difficulté qui n’est pas mince). S’il y avait pour moi une façon quelconque de corriger ce livre, je serais bien content, car j’ai mis là beaucoup, beaucoup de temps et beaucoup d’amour. Mais ça n’a pas été assez mûri. De ce que j’avais beaucoup travaillé les éléments matériels du livre, la partie historique je veux dire, je me suis imaginé que le scénario était fait et je m’y suis mis. Tout dépend du plan. Saint Antoine en manque ; la déduction des idées sévèrement suivie n’a point son parallélisme dans l’enchaînement des faits. Avec beaucoup d’échafaudages dramatiques, le dramatique manque.
Tu me prédis de l’avenir. Oh ! combien de fois ne suis-je pas retombé par terre, les ongles saignants, les côtes rompues, la tête bourdonnante, après avoir voulu monter à pic sur cette muraille de marbre ! Comme j’ai déployé mes petites ailes ! Mais l’air passait à travers au lieu de me soutenir et, dégringolant alors, je me voyais dans les fanges du découragement. Une fantaisie indomptable me pousse à recommencer. J’irai jusqu’au bout, jusqu’à la dernière goutte de mon cerveau pressé. Qui sait ? Le hasard a des bonnes fortunes. Avec un sens droit du métier que l’on fait et une volonté persévérante, on arrive à l’estimable. Il me semble qu’il y a des choses que je sens seul et que d’autres n’ont pas dites et que je peux dire. Ce côté douloureux de l’homme moderne, que tu remarques, est le fruit de ma jeunesse. J’en ai passé une bonne avec ce pauvre Alfred. Nous vivions dans une serre idéale où la poésie nous chauffait l’embêtement de l’existence à 70 degrés Réaumur. C’était là un homme, celui-là ! Jamais je n’ai fait, à travers les espaces, de voyages pareils. Nous allions loin sans quitter le coin de notre feu. Nous montions haut quoique le plafond de ma chambre fût bas. Il y a des après-midi qui me sont restés dans la tête, des conversations de six heures consécutives, des promenades sur nos côtes et des ennuis à deux, des ennuis, des ennuis ! Tous souvenirs qui me semblent de couleur vermeille et flamber derrière moi comme des incendies.
Tu me dis que tu commences à comprendre ma vie. Il faudrait savoir ses origines. À quelque jour, je m’écrirai tout à mon aise. Mais dans ce temps-là je n’aurai plus la force nécessaire. Je n’ai par devers moi aucun autre horizon que celui qui m’entoure immédiatement. Je me considère comme ayant quarante ans, comme ayant cinquante ans, comme ayant soixante ans. Ma vie est un rouage monté qui tourne régulièrement. Ce que je fais aujourd’hui, je le ferai demain, je l’ai fait hier. J’ai été le même homme il y a dix ans. Il s’est trouvé que mon organisation est un système ; le tout sans parti pris de soi-même, par la pente des choses qui fait que l’ours blanc habite les glaces et que le chameau marche sur le sable. Je suis un homme-plume. Je sens par elle, à cause d’elle, par rapport à elle et beaucoup plus avec elle. Tu verras à partir de l’hiver prochain un changement apparent. Je passerai trois hivers à user quelques escarpins. Puis je rentrerai dans ma tanière où je crèverai obscur ou illustre, manuscrit ou imprimé. Il y a pourtant au fond quelque chose qui me tourmente, c’est la non-connaissance de ma mesure. Cet homme qui se dit si calme est plein de doutes sur lui-même. Il voudrait savoir jusqu’à quel cran il peut monter et la puissance exacte de ses muscles. Mais demander cela, c’est être bien ambitieux, car la connaissance précise de sa force n’est peut-être autre que le génie. Adieu, mille baisers depuis l’épaule jusqu’à l’oreille. Garde tous mes manuscrits. Je t’apporterai moi-même la Bretagne.
À toi.

 

***

 

 

À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
8 février. [1852]
Tu es donc, décidément, enthousiaste de Saint Antoine, toi. Enfin ! J’en aurai toujours eu un ! C’est quelque chose. Quoique je n’accepte pas tout ce que tu m’en dis, je pense que les amis n’ont pas voulu voir tout ce qu’il y avait là. Ç’à été légèrement jugé ; je ne dis pas injustement, mais légèrement. Quant à la correction que tu m’indiques, nous en causerons ; c’est énorme. Je rentre avec grand dégoût dans un cercle d’idées que j’ai abandonné, et c’est ce qu’il faut faire pour corriger dans le ton des autres parties circonvoisines.
J’aurai bien du mal à refaire mon Saint. Je devrai m’absorber bien longtemps pour pouvoir inventer quelque chose. Je ne dis point que je n’essayerai pas, mais ce ne sera pas de sitôt.
Je suis dans un tout autre monde maintenant, celui de l’observation attentive des détails les plus plats. J’ai le regard penché sur les mousses de moisissure de l’âme. Il y a loin de là aux flamboiements mythologiques et théologiques de Saint Antoine. Et, de même que le sujet est différent, j’écris dans un tout autre procédé. Je veux qu’il n’y ait pas dans mon livre un seul mouvement, ni une seule réflexion de l’auteur.
Je crois que ce sera moins élevé que Saint Antoine comme idées (chose dont je fais peu de cas), mais ce sera peut-être plus raide et plus rare, sans qu’il y paraisse. Du reste, ne causons plus de Saint Antoine. Ça me trouble, ça m’y fait resonger et perdre un temps inutile. Si la chose est bonne, tant mieux ; si mauvaise, tant pis. Dans le premier cas, qu’importe le moment de sa publication ? Dans le second, puisqu’elle doit périr, à quoi bon ?
J’ai un peu mieux travaillé cette semaine. J’irai à Paris d’ici à un mois ou cinq semaines, car je vois bien que ma première partie ne sera pas faite avant la fin d’avril. J’en ai bien encore pour une grande année, à 8 heures de travail par jour. Le reste du temps est employé à du grec et à l’anglais. Dans un mois je lirai Shakespeare tout couramment, ou à peu de chose près.
Je lis, le soir, du théâtre de Goethe. Quelle pièce que Goetz de Berlichingen !
À ce qu’il paraît qu’il y a dans les journaux les discours de Guizot et de Montalembert. Je n’en verrai rien ; c’est du temps perdu. Autant bâiller aux corneilles que de se nourrir de toutes les turpitudes quotidiennes qui sont la pâture des imbéciles. L’hygiène est pour beaucoup dans le talent, comme pour beaucoup dans la santé. La nourriture importe donc. Voilà encore une institution pourrie et bête que l’Académie Française ! Quels barbares nous faisons avec nos divisions, nos cartes, nos casiers, nos corporations, etc. ! J’ai la haine de toute limite et il me semble qu’une Académie est tout ce qu’il y a de plus antipathique au monde à la constitution même de l’Esprit qui n’a ni règle, ni loi, ni uniforme.
Quels vers que ceux de l’ami Antony Deschamps !
Oui, tu es pour moi un délassement, mais des meilleurs et des plus profonds. Un délassement du coeur, car ta pensée m’attendrit, et il se couche sur elle comme moi sur toi. Tu m’as beaucoup aimé, pauvre chère femme, et maintenant tu m’admires beaucoup et m’aimes toujours. Merci de tout cela. Tu m’as donné plus que je ne t’ai donné, car ce qu’il y a de plus haut dans l’âme, c’est l’enthousiasme qui en sort.
Adieu, chère et bonne Louise, merci de ton fragment de la Chine. Un bon baiser sous ton col.

 

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À Louise Colet.

[Croisset] Lundi soir [16 février 1852].
J’ai une occasion de faire revenir d’Angleterre tes autographes. Veux-tu que je dise qu’on me les rapporte ? Je crois que, là-bas, tu n’en tireras pas grand’chose, ou du moins il faudrait attendre peut-être bien longtemps. Réponds-moi donc là-dessus. Schiller et Goethe ont été traduits par Marmier dans le format Charpentier. Tu peux dire au capitaine d’Arpentigny que la famille Fouet est dans les honneurs et la fortune. Le papa est conseiller à la Cour d’appel, le fils substitut, et on vient d’épouser 60 000 francs de rentes, ou 30, mais enfin pas mal !
Sais-tu que le fin Sainte-Beuve engage Bouilhet à ne pas ramasser les bouts de cigares d’Alfred de Musset ! Dans un article où il louangeait un tas de médiocrités avec force citations, c’est à peine s’il l’a nommé, et sans en citer un vers. En revanche beaucoup de coups d’encensoir à l’illustre M. Housaye, à Mme De Girardin, etc. Ce qu’il en dit est habile au point de vue de la haine, parce qu’il passe dessus, comme sur quelque chose d’insignifiant. Je n’ai jamais eu grande sympathie pour ce lymphatique coco (Sainte-Beuve), mais cela me confirme dans mon préjugé. Il est pourtant d’ordinaire trop bienveillant pour que la chose vienne entièrement de lui. Il y a là-dessous quelque histoire, d’autant qu’il a été publié, il y a trois semaines environ, un article dans le Mémorial de Rouen, qui est de la même inspiration, c’est-à-dire louange de toute la Revue de Paris (sauf Maxime toutefois), à l’exclusion de Bouilhet, toujours écrasé par M. Houssaye qui se trouve dans les environs. Tu connais Sainte-Beuve, tu devrais bien nous savoir le fond de cette histoire-là. Je serais simplement curieux que tu causasses avec lui pendant quelque temps de Melaenis, comme si tu n’avais pas lu son article (il a paru dans le Constitutionnel lundi dernier).
Depuis que je suis parti de Paris, j’ai eu une fois cinq lignes de Du Camp, voilà tout. Il a écrit à Bouilhet qu’il était trop occupé pour écrire des lettres. Quand il voudra revenir à moi, il retrouvera sa place et je tuerai le veau gras, et je crois que ce jour-là elle lui semblera douce, car il s’achemine à de tristes mécomptes ; enfin !
J’ai un Ronsard complet, 2 vol. in-folio, que j’ai enfin fini par me procurer. Le dimanche nous en lisons à nous défoncer la poitrine. Les extraits des petites éditions courantes en donnent une idée comme toute espèce d’extraits et de traductions, c’est-à-dire que les plus belles choses en sont absentes. Tu ne t’imagines pas quel poète c’est que Ronsard. Quel poète ! quel poète ! quelles ailes ! C’est plus grand que Virgile et ça vaut du Goethe, au moins par moments, comme éclats lyriques. Ce matin, à 1 heure et demie, je lisais tout haut une pièce qui m’a fait presque mal nerveusement, tant elle me faisait plaisir. C’était comme si l’on m’eût chatouillé la plante des pieds. Nous sommes bons à voir, nous écumons et nous méprisons tout ce qui ne lit pas Ronsard sur la terre. Pauvre grand homme, si son ombre nous voit, doit-elle être contente ! Cette idée me fait regretter les Champs-Élysées des anciens. C’eût été bien doux d’aller causer avec ces bons vieux que l’on a tant aimés pendant que l’on vivait. Comme les anciens avaient arrangé l’existence d’une façon tolérable ! Donc nous avons encore pour deux ou trois mois de dimanches enthousiasmés. Cet horizon me fait grand bien et de loin jette un reflet ardent sur mon travail. J’ai assez bien travaillé cette semaine. J’irai à Paris cinq ou six jours dans trois semaines environ, lorsque je serai à un point d’arrêt. Adieu, je te baise les seins et la bouche.

 

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Lundi soir, minuit [1er mars.]
Dans huit jours je pense être près de toi. Si tu ne me vois pas chez toi lundi, une fois passé 9 heures, ce sera pour le lendemain mardi. Je resterai jusqu’à la fin de la semaine.
Si tu vois Pelletan, tu peux, de toi-même, lui parler de Melaenis et qu’il fasse un article comme il l’entende, favorable bien entendu. Ce serait ce qu’il y aurait de mieux, puisque c’est lui qui fait les comptes rendus de la presse. Mais je ne crois pas qu’il se charge de critiquer les vers.
Tâche de me savoir quelque chose quant à l’affaire Sainte-Beuve. Il a paru aujourd’hui dans la Revue de Paris des vers de Bouilhet ; procure-toi ce numéro.
Je suis en train de raboter quelques pages de mon roman pour m’arrêter à un point. Mais ça n’en finit pas. Cette première partie, que j’avais estimée devoir être finie à la fin de janvier, me mènera jusqu’à la fin de mai. Je vais si lentement ! Quelques lignes par jour, et encore !
Voilà que je recommence comme du temps de Saint Antoine ; je ne peux plus dormir. Je n’en éprouve aucune fatigue. Une fois que mon horloge est remontée, elle va longtemps ; mais il ne faut pas qu’on l’arrête. Et pour la remonter, c’est avec des cabestans et des machines. Je ne lis rien, sauf un peu de Bossuet, le soir, dans mon lit ; j’ai quitté momentanément tout pour arriver en temps. Je voulais être libre à l’époque que j’avais dite.
Adieu donc, pauvre cher coeur, à bientôt ; je t’embrasserai effectivement et comme je t’aime, à bras serrés. À toi.

 

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À Louise Colet.

[Croisset] Mercredi, 1 heure de nuit [3 mars 1852.]
Laisse donc là toutes tes corrections. La chose est risquée : qu’elle le soit ! Merci, merci, pauvre chère femme, de tout ce que tu m’envoies de tendre. Je suis content de moi, de te voir heureuse à mon endroit ; comme je t’embrasserai la semaine prochaine !
Je viens de relire pour mon roman plusieurs livres d’enfant. Je suis à moitié fou, ce soir, de tout ce qui a passé aujourd’hui devant mes yeux, depuis de vieux keepsakes jusqu’à des récits de naufrages et de flibustiers. J’ai retrouvé des vieilles gravures que j’avais coloriées à sept et huit ans et que je n’avais pas revues depuis. Il y a des rochers peints en bleu et des arbres en vert. J’ai reéprouvé devant quelques-unes (un hiverbanage (sic) dans les glaces entre autres) des terreurs que j’avais eues étant petit. Je voudrais je ne sais quoi pour me distraire ; j’ai presque peur de me coucher. Il y a une histoire de matelots hollandais dans la mer glaciale, avec des ours qui les assaillent dans leur cabane (cette image m’empêchait de dormir autrefois), et des pirates chinois qui pillent un temple à idoles d’or. Mes voyages, mes souvenirs d’enfant, tout se colore l’un de l’autre, se met bout à bout, danse avec de prodigieux flamboiements et monte en spirale.
J’ai lu aujourd’hui deux volumes de Bouilly : pauvre humanité ! Que de bêtises lui sont passées par la cervelle depuis qu’elle existe !
Voilà deux jours que je tâche d’entrer dans des rêves de jeunes filles et que je navigue pour cela dans les océans laiteux de la littérature à castels, troubadours à toques de velours à plumes blanches. Fais-moi penser à te parler de cela. Tu peux me donner là-dessus des détails précis qui me manquent. Adieu, à bientôt donc. Si lundi à 10 heures je ne suis pas chez toi, ce sera pour mardi. Mille baisers.

 

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À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Nuit de samedi, 1 heure [20-21 mars 1852.]
J’ai été d’abord deux jours sans rien faire, fort ennuyé, fort désoeuvré, très endormi. Puis j’ai remonté mon horloge à tour de bras, et ma vie maintenant a repris le tic tac de son balancier. J’ai rempoigné cet éternel grec, dont je viendrai à bout dans quelques mois, car je me le suis juré, et mon roman qui sera fini Dieu sait quand ! Il n’y a rien d’effrayant et de consolant à la fois comme une oeuvre longue devant soi. On a tant de blocs à remuer et de si bonnes heures à passer ! Pour le moment je suis dans les rêves de jeune fille jusqu’au cou. Je suis presque fâché que tu m’aies conseillé de lire les mémoires de Mme Lafarge, car je vais probablement suivre ton avis et j’ai peur d’être entraîné plus loin que je ne veux. Toute la valeur de mon livre, s’il en a une, sera d’avoir su marcher droit sur un cheveu, suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vulgaire (que je veux fondre dans une analyse narrative). Quand je pense à ce que cela peut être, j’en ai des éblouissements. Mais lorsque je songe ensuite que tant de beauté m’est confiée, à moi, j’ai des coliques d’épouvante, à fuir me cacher n’importe où. Je travaille comme un mulet depuis quinze longues années. J’ai vécu toute ma vie dans cet entêtement de maniaque, à l’exclusion de mes autres passions que j’enfermais dans des cages, et que j’allais voir quelquefois seulement pour me distraire. Oh ! Si je fais jamais une bonne oeuvre, je l’aurai bien gagné. Plût à Dieu que le mot impie de Buffon fût vrai ! Je serais sûr d’être un des premiers.
Il y a aujourd’hui 8 jours à cette heure, je m’en allais de chez toi, [...]. Comme le temps passe !
Oui, nous avons été heureux, pauvre chère femme, et je t’aime de toutes sortes de façons.
Tu as fait vis-à-vis de Bouilhet quelque chose qui m’a été au coeur. C’était bien bon (et bien habile !). Ç’aura été son premier succès, à ce pauvre Bouilhet. Il se rappellera cette petite soirée toute sa vie. Ma muse intérieure t’en bénit et envoie à ton âme son plus tendre baiser. Non, je ne t’oublierai pas, quoi qu’il advienne, et je reviendrai à ton affection à travers toutes les autres. Tu seras un carrefour, un point d’intersection de plusieurs entre-croisements (je tombe dans le Sainte-Beuve ; sautons). Et d’ailleurs, est-ce qu’on oublie quelque chose, est-ce que rien se passe, est-ce qu’on peut se détacher de quoi que ce soit ? Les natures les plus légères elles-mêmes, si elles pouvaient réfléchir un moment, seraient étonnées de tout ce qu’elles ont conservé de leur passé. Il y a des constructions souterraines à tout. Ce n’est qu’une question de surface et de profondeur. Sondez et vous trouverez. Pourquoi a-t-on cette manie de nier, de conspuer son passé, de rougir d’hier et de vouloir toujours que la religion nouvelle efface les anciennes ? Quant à moi, je jure, devant toi que j’aime, que j’aime encore tout ce que j’ai aimé, et que, quand j’en aimerais une autre, je t’aimerai toujours. Le coeur dans ses affections, comme l’humanité dans ses idées, s’étend sans cesse en cercles plus élargis. De même que je regardais, il y a quelques jours, mes petits livres d’enfant dont je me rappelais nettement toutes les images, quand je regarde mes années disparues, j’y retrouve tout. Je n’ai rien arraché, rien perdu. On m’a quitté, je n’ai rien délaissé. Successivement j’ai eu des amitiés vivaces qui se sont dénouées les unes après les autres. Ils ne se souviennent plus de moi ; je me souviens toujours. C’est la complexion de mon esprit, dont l’écorce est dure. J’ai les nerfs enthousiastes avec le coeur lent ; mais peu à peu la vibration descend et elle reste au fond.
Avant-hier au soir, on m’a remis un petit paquet enveloppé dans de la toile cirée et qui avait été adressé chez mon frère. C’était un carré de filet de coton pour servir de housse à un fauteuil. J’ai cru reconnaître l’écriture d’Henriette Collier sur l’adresse ; mais pas de lettre, pas d’avis, rien, et aucune nouvelle.
Il paraît donc que les femmes s’occupent de moi. Je vais devenir fat. Mme Didier elle-même trouve que j’ai l’air distingué. Est-ce que je serais digne par hasard de figurer dans les brillantes sociétés où va Du Camp ?
Caroline De Lichtfield est très pénible à lire. J’ai vu ce que c’était et m’arrête avant la fin du 1er volume.
J’ai lu la moitié de celui du sieur d’Arpentigny. C’est curieux et fort spirituel en certaines parties. Veux-tu que je t’écrire, pour nous amuser, une lettre officielle sur son bouquin, où je ferai des remarques ? J’ai envie de m’en faire un ami, de ce pauvre père d’Arpentigny. Je ne sais pourquoi, mais je crois qu’il se divertit intérieurement sur notre compte et qu’il m’envie ma place.
[...] À propos d’excitations, Bouilhet l’est tout à fait (excité) par Madame R.... demain je verrai le fameux sonnet. Nous causerons aussi de l’article et de tout ce qu’il y a à faire. N’oublie pas de nous écrire distinctement les noms des deux particuliers de la Presse à qui il faut envoyer des Melaenis.
Quant à la Bretagne, je ne serais pas fâché que Gautier la lût maintenant. Mais si tu es tout entière à ta comédie, restes-y ; c’est plus important. Pioche ferme. Si je t’avais seulement sous mes yeux pendant quatre mois de suite, bien libre de toute autre chose, tu verrais comme je te ferais travailler, et comme il faut peu de chose pour changer le médiocre en bon et le bon en excellent.
En tous cas n’envoie la Bretagne à Gautier (et non Gauthier) que quand tu l’auras lue, et avertis-moi. Je t’enverrai un petit mot à mettre dans le paquet.
Adieu, je vais me coucher ; à demain. Ô ! Dieu des songes, fais-moi rêver ma Dulcinée ! As-tu remarqué quelquefois le peu d’empire de la volonté sur les rêves, comme il est libre, l’esprit, dans le sommeil, et où il va ?

Dimanche.
J’ai écrit à Pradier pour le concours dès lundi dernier. Quant à Sénard, je le connais trop peu pour lui rien recommander. Je ne l’ai vu que deux fois et dans des visites payées, pour les affaires de mon beau-frère. Je connais ses gendres, mais les ricochets n’iraient pas jusque-là.
Je crois du reste qu’il connaît peu d’académiciens. Sa société était celle de l’archevêque de Paris et de Cavaignac, l’année dernière. Quant à Berryer, ils doivent être mal ensemble. Je voudrais bien que tu réussisses. J’y attache une idée superstitieuse, puisque j’y ai travaillé un peu moi-même. Fasse le ciel que je ne t’aie pas porté malheur !
Voici le résultat de notre délibération relativement à ton article. Ces messieurs de là-bas sont évidemment peu gracieux pour nous. Malgré les belles promesses d’articles, etc., rien ou presque rien n’a eu lieu. Gautier, qui en devait faire un dans la Presse, n’en a pas fait et n’en fera pas. Du Camp se doute qu’il se passe entre toi et Bouilhet quelque chose. Ton article, pour lui, viendrait évidemment de nous trois et quoique certainement il n’oserait ostensiblement s’en montrer piqué, il serait choqué que nous ayons fait cela sans lui. Gautier, de son côté, serait médiocrement réjoui de voir l’éloge de Melaenis imprimé à son insu dans son journal avec force citations, car il a dit que Girardin lui défendait de citer des vers. Il faut accepter les blagues telles qu’on vous les donne jusqu’au moment où l’on en a un nombre suffisant pour les ramasser en bloc et vous les rejeter à la figure. Max sera seul cet été à la Revue, sans influence artistique supérieure. Nous verrons ce qu’il fera alors et s’il est complètement perdu pour nous, ce que je pense à peu près. D’ici là, Bouilhet ne veut lui donner aucune prise à rien, qu’il ne puisse articuler aucun grief contre lui, même en dedans, qu’il se croie toujours le patron et le fil conducteur de cette électricité qu’il ne conduit pas du tout. Comprends-tu bien ce que nous voulons dire ? Bouilhet ne sait comment te remercier et s’excuser de refuser ton service. Je me suis chargé d’entortiller la chose de précautions oratoires. Quoique je n’aie pas été d’abord de son avis, je le crois en effet plus prudent et plus fort au fond. Ainsi, attendons jusqu’au bout. Quant à lui, je suis curieux du dénouement et je le présage pitoyable. Merci donc, pauvre chère amie. Nous t’envoyons un tas de baisers de reconnaissance et, me séparant de la dualité, je t’en envoie, tout seul, d’autres d’une autre nature.
À toi.

 

***

 

 

À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
     
[Croisset] Samedi soir, minuit et demi [27 mars 1852].
Tu aurais pu, chère Louise, te dispenser de te piquer pour ma malheureuse plaisanterie sur d’Arpentigny. Je n’étais pas convaincu qu’elle fût spirituelle, mais je ne me doutais guère qu’elle fût blessante et atroce surtout. Est-ce là ce qui avait rendu ta lettre si triste ?
Tu n’as guère le mot pour rire, si de semblables sottises t’importent. Moi je ris de tout, même de ce que j’aime le mieux. Il n’est pas de choses, faits, sentiments ou gens, sur lesquels je n’aie passé naïvement ma bouffonnerie, comme un rouleau de fer à lustrer les pièces d’étoffes. C’est une bonne méthode. On voit ensuite ce qui en reste. Il est trois fois enraciné dans vous le sentiment que vous y laissez, en plein vent, sans tuteur ni fil de fer, et débarrassé de toutes ces convenances si utiles pour faire tenir debout les pourritures. Est-ce que la parodie même siffle jamais ? Il est bon et il peut même être beau de rire de la vie, pourvu qu’on vive. Il faut se placer au-dessus de tout et placer son esprit au-dessus de soi-même, j’entends la liberté de l’idée, dont je déclare impie toute limite. Si cette longue glose pédantesque ne te satisfait pas, je te demande pardon de ma maladresse et t’embrasse sur tes deux yeux que j’ai peut-être fait pleurer. Pauvre coeur, pourquoi me troubles-tu une si bonne tête ? Et c’est pourtant ce voisin envahissant qui m’a reçu, qui me garde et qui m’admire.
N’importe, tu m’as dit, il y a aujourd’hui quinze jours, sur le Pont-Royal, en allant dîner, un mot qui m’a fait bien plaisir, à savoir que tu t’apercevais qu’il n’y avait rien de plus faible que de mettre en art ses sentiments personnels. Suis cet axiome pas à pas, ligne par ligne. Qu’il soit toujours inébranlable en ta conviction, en disséquant chaque fibre humaine et en cherchant chaque synonyme de mot, et tu verras ! Tu verras comme ton horizon s’agrandira, comme ton instrument ronflera et quelle sérénité t’emplira ! Refoulé à l’horizon, ton coeur t’éclairera du fond au lieu de t’éblouir sur le premier plan. Toi disséminée en tous, tes personnages vivront et au lieu d’une éternelle personnalité déclamatoire, qui ne peut même se constituer nettement, faute de détails précis qui lui manquent toujours à cause des travestissements qui la déguisent, on verra dans tes oeuvres des foules humaines.
Si tu savais combien de fois j’ai souffert de cela en toi, combien de fois j’ai été blessé de la poétisation de choses que j’aimais mieux à leur état simple ! Quand je t’ai vue pleurer à la lecture des lettres d’amour, faite par Mme R..., toutes mes pudeurs ont rougi. Nous valions mieux l’un et l’autre, et nous sommes là maigrement idéalisés. Qu’est-ce que ça intéressera ? à qui ressemble cet homme ? Pourquoi prendre l’éternelle figure insipide du poète qui, plus elle sera ressemblante au type, plus elle se rapprochera d’une abstraction, c’est-à-dire de quelque chose d’anti-artistique, d’anti-plastique, d’anti-humain, d’anti-poétique par conséquent, quelque talent de mots d’ailleurs que l’on y mette. Il y aurait un beau livre à faire sur la littérature probante ; du moment que vous prouvez, vous mentez. Dieu sait le commencement et la fin ; l’homme, le milieu. L’Art, comme Lui dans l’espace, doit reste suspendu dans l’infini, complet en lui-même, indépendant de son producteur. Et puis on se prépare par là, dans la vie et dans l’Art, de terribles mécomptes. Vouloir se chauffer les pieds au soleil, c’est vouloir tomber par terre. Respectons la lyre ; elle n’est pas faite pour un homme, mais pour l’homme.
Me voilà bien humanitaire ce soir, moi que tu accuses de tant de personnalité. Je veux dire que tu t’apercevras bientôt, si tu suis cette voie nouvelle, que tu as acquis tout à coup des siècles de maturité et que tu prendras en pitié l’usage de se chanter soi-même. Cela réussit une fois dans un cri, mais, quelque lyrisme qu’ait Byron par exemple, comme Shakespeare l’écrase à côté avec son impersonnalité surhumaine. Est-ce qu’on sait seulement s’il était triste ou gai ? L’artiste doit s’arranger de façon à faire croire à la postérité qu’il n’a pas vécu. Moins je m’en fais une idée et plus il me semble grand. Je ne peux rien me figurer sur la personne d’Homère, de Rabelais, et quand je pense à Michel-Ange, je vois, de dos seulement, un vieillard de stature colossale, sculptant la nuit aux flambeaux.
Tu as en toi deux facultés auxquelles il faut donner jeu, une raillerie aiguë, non, une manière déliée de voir, je veux dire, et une ardeur méridionale de passion vitale, quelque chose de tes épaules dans l’esprit. Tu t’es gâté le reste avec tes lectures et tes sentiments qui sont venus encombrer de leurs phrases incidentes cette bonne compagnie qui parlait clair. J’espère beaucoup de ton Institutrice, sans savoir pourquoi. C’est un pressentiment. Et quand tu l’auras faite, fais-en deux ou trois autres et, avant la demi-douzaine, tu auras attrapé le filon d’or.
Ce que je disais des sentiments qui ne passent pas, tu l’as pris pour une allusion au petit présent d’Henriette que j’avais reçu et cela t’a attristé ! J’ai deviné, avoue-le. Eh bien non, je n’ai pas été ému en le recevant et nullement ému même. C’est que je ne m’émeus pas facilement maintenant, et de moins en moins. Elle a tant sonné, ma sensibilité, que j’ai mis du mastic aux fêlures ; c’est ce qui fait qu’elle vibre moins clair.
Sitôt que tu sauras une solution définitive pour le prix, écris-moi.
J’ai fini ce soir de barbouiller la première idée de mes rêves de jeune fille. J’en ai pour quinze jours encore à naviguer sur ces lacs bleus, après quoi j’irai au bal et passerai ensuite un hiver pluvieux, que je clorai par une grossesse. Et le tiers de mon livre à peu près sera fait.
À propos de bal, j’ai fait une débauche mercredi dernier ; j’ai été à Rouen, au concert, entendre Allard le violoniste, et j’en ai vu là des balles ! C’était la haute société. Quelles têtes que celles de mes compatriotes ! J’ai retrouvé là des visages oubliés depuis douze ans et que je voyais quand j’allais au spectacle, en rhétorique. J’ai reconnu du monde que je n’ai pas salué, lequel a fait de même. C’était très fort de part et d’autre. Le plaisir d’entendre de fort belle musique très bien jouée a été compensé par la vue des gens qui le partageaient avec moi. Lis-tu la Bretagne ? Les deux premiers chapitres sont faibles.
Adieu, demain je clorai ma lettre quand Bouilhet sera venu. Mille baisers, chère épouse.
À toi.

Tu n’as pas besoin de m’envoyer les mémoires de Lafarge. Je les demanderai ici. Bouilhet t’a écrit hier et te ré-embrasse.
Encore adieu, mille caresses.

 

***

 

 

À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Dimanche, 2 heures.[1852]
Bouilhet est là qui pioche ton oeuvre, nous allons t’écrire nos remarques et corrections qui vont probablement nous occuper jusqu’à 6 heures.
Merci de ton offre d’article pour la Presse. Ce ne sera pas, probablement, de refus ; mais attends-moi pour en causer. Es-tu sûre d’ailleurs que l’article soit admis ? Je t’irai sans doute voir dans une quinzaine. J’ai encore 8 à 10 pages à faire et à en recaler quelques autres avant d’être arrivé à un temps d’arrêt ; après quoi je me donnerai cinq à six jours de vacances.
J’ai assez travaillé cette semaine. J’ai bon espoir, pour le moment du moins, quoiqu’il me prenne quelquefois des lassitudes où je suis anéanti. J’ai à peine la force de me tenir sur mon fauteuil dans ces moments-là. N’importe, je voudrais bien que mon roman fût fini et te le lire. Ce sera diamétralement l’antipode de Saint Antoine, mais je crois que le style en sera d’un art plus profond.
Je n’entends point parler de Du Camp. Au reste c’est un sujet qui m’afflige et te saurai gré de ne plus m’en ouvrir la bouche.
Pourquoi m’envoies-tu des autographes de d’Arpentigny ? Ils n’ont rien de curieux. Je cherche à savoir quel est le sens de ces présents.
[...] Ce bon Augier ! Il avait bien débuté, mais ce n’est pas en fréquentant les filles et en buvant des petits verres que l’on se développe l’intelligence. Et puis tous ces gars-là sont d’une telle paresse et d’une si crasse ignorance ! Ils ont si peu la foi ! Et si peu d’orgueil ! Ah ! Ah ! Les gens d’esprit, quels pauvres gens cela fait !
Adieu, chère Louise, à bientôt donc.
Je t’embrasse.

 

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À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
Samedi, 4 heures [3 avril 1852.]
Je ne sais si c’est le printemps, mais je suis prodigieusement de mauvaise humeur ; j’ai les nerfs agacés comme des fils de laiton. Je suis en rage sans savoir de quoi. C’est mon roman peut-être qui en est cause. Ça ne va pas, ça ne marche pas. Je suis plus lassé que si je roulais des montagnes. J’ai dans des moments envie de pleurer. Il faut une volonté surhumaine pour écrire, et je ne suis qu’un homme. Il me semble quelquefois que j’ai besoin de dormir pendant six mois de suite. Ah ! de quel oeil désespéré je les regarde, les sommets de ces montagnes où mon désir voudrait monter ! Sais-tu dans huit jours combien j’aurai fait de pages depuis mon retour de pays ? Vingt. Vingt pages en un mois et en travaillant chaque jour au moins sept heures ! Et la fin de tout cela ? Le résultat ? Des amertumes, des humiliations internes, rien pour se soutenir que la férocité d’une fantaisie indomptable. Mais je vieillis, et la vie est courte.
Ce que tu as remarqué dans la Bretagne est aussi ce que j’aime le mieux. Une des choses dont je fais le plus de cas, c’est mon résumé d’archéologie celtique et qui en est véritablement une exposition complète en même temps que la critique. La difficulté de ce livre consistait dans les transitions, et à faire un tout d’une foule de choses disparates. Il m’a donné beaucoup de mal. C’est la première chose que j’aie écrite péniblement (je ne sais où cette difficulté de trouver le mot s’arrêtera ; je ne suis pas un inspiré, tant s’en faut). Mais je suis complètement de ton avis quant aux plaisanteries, vulgarités, etc. Elles abondent ; le sujet y était pour beaucoup : songe ce que c’est que d’écrire un voyage où l’on a pris d’avance le parti de tout raconter. Que je t’embrasse à pleins bras, sur les deux joues, sur le coeur, pour quelque chose qui t’a échappé et qui m’a flatté profondément.
Tu ne trouves pas la Bretagne une chose assez hors ligne pour être montrée à Gautier et tu voudrais que la première impression qu’il eût de moi fût violente. Il vaut mieux s’abstenir. Tu me rappelles à l’orgueil. Merci !
J’ai bien fait la bégueule envers lui, ce bon Gautier. Voilà longtemps qu’il me demande que je lui montre quelque chose et que je lui promets toujours. C’est étonnant comme je suis pudique là-dessus. Ma répugnance à la publication n’est, au fond, que l’instinct que l’on a de cacher [...] vouloir plaire, c’est déroger. Du moment que l’on publie, on descend de son oeuvre. La pensée de rester toute ma vie complètement inconnu n’a rien qui m’attriste. Pourvu que mes manuscrits durent autant que moi, c’est tout ce que je veux. C’est dommage qu’il me faudrait un trop grand tombeau ; je les ferais enterrer avec moi comme un sauvage fait de son cheval.
Ce sont ces pauvres pages-là, en effet, qui m’ont aidé à traverser la longue plaine. Elles m’ont donné des soubresauts, des fatigues aux coudes et à la tête. Avec elles j’ai passé des orages, criant tout seul dans le vent et traversant, sans m’y mouiller seulement les pieds, des marécages où les piétons ordinaires restent embourbés jusqu’à la bouche.
J’ai parcouru rapidement le premier acte de l’Institutrice. J’y ai vu beaucoup de ça, dont tu abuses encore plus que moi. Je te la renverrai à la fin de la semaine avec des remarques. Le volume de d’Arpentigny sera dans le paquet.
C’est un homme héroïque, ce brave homme-là. À quelque jour sa femme de ménage le trouvera, un matin, glacé dans son lit et, la veille, il aura dîné en ville où il aura dit des galanteries, conté des histoires, été le plus aimable de la compagnie. Je suis sûr qu’il souffre quelquefois beaucoup. Comme les vieilles coquettes il crèvera dans son corset (je veux dire sa bonne tenue), plutôt que d’avouer qu’il lui faudrait retirer ses bottes et passer son bonnet de coton.
Ne t’inquiète pas de la page, elle fait partie d’un chapitre de Du Camp. Mets-la à part. Tâche de te procurer le dernier numéro de la Revue ; le chapitre de Max qui y est est, avec Tagabor, ce qu’il a mis là de plus écrit.
[...] J’ai lu 50 pages de Graziella et vais me mettre ce soir à ta pièce. C’est pour cela que je t’écris maintenant. Demain matin je clorai ma lettre en t’embrassant de nouveau.

Dimanche.
J’ai lu l’Institutrice. La première impression ne lui a point été favorable. C’est lâche de style, sauf quelques phrases qui n’en font que mieux ressortir le négligé du reste. C’est fait trop vite, je crois.
Au reste, je t’écrirai cette semaine plus au long tout ce que j’en pense, après l’avoir relue. Ne te décourage pas toutefois. Je le suis par moment plus que tu ne le seras jamais, qu’on ne peut l’être.
J’ai toujours trouvé tes vers très supérieurs à ta prose. Il n’y a rien d’étonnant à cela, t’étant plus exercée aux uns qu’à l’autre.
Adieu, pauvre chère femme bien-aimée. Je t’embrasse comme je t’aime, tendrement et chaudement.

 

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Jeudi. [1852]
Je ne t’ai point fait de remarques particulières sur le style de ta comédie que je trouve vulgaire. Je sais bien qu’il n’est point aisé de dire proprement les banalités de la vie, et les hystéries d’ennui que j’éprouve en ce moment n’ont pas d’autre cause. C’est même un grand effort que je fais que de t’écrire. Je suis brisé et anéanti de tête et de corps, comme après une grande orgie. Hier, j’ai passé cinq heures sur mon divan, dans une espèce de torpeur imbécile, sans avoir le coeur de faire un geste, ni l’esprit d’avoir une pensée. N’importe, continuons.
Je trouve donc que le style est généralement mou, lâche et composé de phrases toutes faites. C’est de la pâte qui n’a pas été assez battue. L’expression n’est point condensée, ce qui, au théâtre surtout, fait paraître l’idée lente, et cause de l’ennui. Et d’abord tout le 1er acte est une exposition. L’action se passe au second et dès la première scène du 3e on devine le dénouement. La dernière scène du 2e acte est pleine de mouvement. Si tout était comme ça, ce serait superbe. La première scène (monologue de la femme de chambre) est à tout le monde. Qui ne connaît ce plumeau, cette glace où elle se mire ?
La seconde, avec le garçon de restaurant, est assez drôle en elle-même. Mais que d’abus de ça ! Et la plaisanterie du chantage est d’un goût médiocre.
Quant aux deux personnages de Léonie et de Mathieu, je n’y comprends rien. Ils sont parfois très cyniques et d’autres fois très vertueux, sans que ce soit fondu. On se révolterait de ces moeurs-là qui sentent le Macaire (sauf l’exagération, laquelle sauve ce personnage) ; et puis, et puis, que de négligences ! Je t’assure, pauvre chère Louise, que cette lecture m’est pénible. Je peux ne rien entendre au théâtre ; mais quant au français en lui-même, il me semble que tu es là singulièrement sortie de tes habitudes littéraires.
Cette scène entre le frère et la soeur est démesurée de longueur. On ne s’intéresse ni à l’un ni à l’autre, avec leurs projets de duperie, leurs misères et les sentiments de fierté de Léonie, quoiqu’elle avoue jouer un rôle.
La scène 4 est également longue ; le dialogue, vers la fin, plus mouvementé. On est tout heureux de trouver quelque chose d’amusant.
Les scènes 6 et 7 me semblent atroces et j’y trouve à peu près tous les défauts réunis. Quant à l’acte 2e, qu’est-ce que c’est que cette femme qui reste pendant tout l’acte en scène, à faire la sourde et muette, trompant tout le monde, si ce n’est le spectateur qui est tenté de crier à l’acteur : "Elle vous trompe !". (Quel besoin y avait-il de ce personnage ? En quoi est-il nécessaire à l’action ? Et ce polisson d’acte a treize scènes !) Et puis comme on s’embêtera à leur conversation par écrit ! Il faut éviter d’écrire sur la scène, ça ennuie toujours à regarder. Cette bonne Madame de Lauris, à laquelle on rarrange ses oreillers, m’assomme et me révolte. Elle se joue indignement de ses enfants, dont la tendresse fera rire. Alors nous tombons dans la farce,
Scène 3. Quel interminable monologue ! Il faut faire des monologues quand on est à bout de ressources et comme exposition de passion (lorsqu’elle ne peut se montrer en fait). Mais ici c’est pour nous parler de ce que nous voyons, c’est-à-dire la vie intérieure de ce château. Inutile.
Quant à l’oiseau que l’on dessine, le perroquet empaillé que l’acteur serait obligé de tenir à la main, ferait pouffer de rire la salle et suffirait à lui seul pour faire tomber un chef-d’oeuvre. Comment se fait-il que tu n’aies pas vu cela ?
Dans la scène 5, l’explosion de Léonie dépasse les bornes. Bref, toute cette pièce me fait une impression de délicatesse froissée, pareille à celle que tu as ressentie si légitimement à la lecture de la bonne moitié de l’Éducation sentimentale.
J’arrête là mon analyse, car c’est, selon moi, une idée à reprendre complètement, ou à laisser.
Excuse-moi si je te choque en ce moment. Fais lire ton oeuvre à Madame R..., en qui tu as confiance, et tu verras, si elle est franche, que l’effet ne lui en sera point agréable.
Je te renvoie le volume du père d’Arpentigny. Comme il ne me l’a pas prêté, je ne peux lui écrire. Si j’étais en train, je t’écrirais une lettre pour lui montrer. Son volume m’a beaucoup intéressé. Il devrait en faire faire une édition avec des planches. Il a deux ou trois portraits frappés avec beaucoup d’esprit et un même, celui du parvenu faisant tout lui-même, est un morceau qui pourrait passer pour classique ; il y a là du talent de style.
J’ai lu Graziella. Le malheureux ! Quelle belle histoire il a gâtée là. Cet homme, on a beau dire, n’a pas l’instinct du style. Tel est du moins mon avis.
Adieu, je t’embrasse. Tâche d’être plus gaie que moi. Encore deux baisers sur tes bons et beaux yeux.
À toi.

 

***

 

 

À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
Croisset, jeudi, 4 heures du soir [15 avril 1852].
Je t’écris avec grand’peine, car j’ai depuis hier matin un rhumatisme dans l’épaule droite qui ne va qu’en empirant d’heure en heure. Ce sont les pluies de la Grèce, les neiges du Parnasse et toute l’eau qui m’a ruisselé sur le corps dans le sacré vallon qui se font ainsi souvenir d’elles. Je souffre raisonnablement et suis pas mal irrité.
Si Madame R... trouve bonne ta comédie, tant pis pour elle (Mme R...) ; ou elle manque de goût, ou elle te trompe par politesse, à moins que je ne sois aveugle complètement.
Moi, j’ai trouvé la chose ennuyeuse, démesurée, et surtout le personnage de la grand’mère des plus maladroits, toute considération littéraire mise à part.
Pendant deux hivers de suite, à Rouen, 1847 et 1848, tous les soirs, trois fois (sic) par semaine, nous faisions à nous deux Bouilhet des scénarios, travail qui assommait, mais que nous nous étions jurés d’accomplir. Nous avons ainsi une douzaine, et plus, de drames, comédies, opéras-comiques, etc. , écrits acte par acte, scène par scène, et quoique je ne me croie nullement propre au théâtre, il me semble que la charpente de ta pièce est malhabile. Cette grand’mère écoutant sans bouger est une ficelle trop cynique. Je crois être dans le vrai, ma pauvre chérie. Tant mieux si mes coups d’étrivières t’excitent ; tant pis (pour moi) s’ils sont donnés intempestivement. Le travail remarche un peu. Me voilà à la fin revenu du dérangement que m’a causé mon petit voyage à Paris. Ma vie est si plate qu’un grain de sable la trouble. Il faut que je sois dans une immobilité complète d’existence pour pouvoir écrire. Je pense mieux couché sur le dos et les yeux fermés. Le moindre bruit se répète en moi avec des échos prolongés qui sont longtemps avant de mourir. Et plus je vais, plus cette infirmité se développe. Quelque chose, de plus en plus, s’épaissit en moi, qui a peine à couler. Quand mon roman sera fini, dans un an, je t’apporterai mon manuscrit complet par curiosité. Tu verras par quelle mécanique compliquée j’arrive à faire une phrase.
L’histoire de Mme R... m’a réjoui profondément (l’infortuné n’en sait rien encore ; il est à Cany au sein de ses Lares. Voilà fort longtemps que je ne l’ai vu ; je le régalerai de la chose dimanche). Tu me dis que, si tu étais homme, tu serais indigné de voir une femme te préférer une médiocrité. Ô femme, ô femme poète ! Que tu sais peu le coeur des mâles ! On n’a pas dix-huit ans, que l’on a déjà éprouvé en cette matière tant de renfoncements que l’on y est devenu insensible. On traite les femmes comme nous traitons le public, avec beaucoup de déférence extérieure et un souverain mépris en dedans. L’amour humilié se fait orgueil libertin. Je crois que le succès auprès des femmes est généralement une marque de médiocrité, et c’est celui-là pourtant que nous envions tous et qui couronne les autres. Mais on n’en veut pas convenir, et comme on considère très au-dessous de soi les objets de leur préférence, on arrive à cette conviction qu’elles sont stupides, ce qui n’est pas. Nous jugeons à notre point de vue, elles au leur. La beauté n’est pas pour la femme ce qu’elle est pour l’homme. On ne s’entendra jamais là-dessus, ni sur l’esprit, ni sur le sentiment, etc.
Je me suis trouvé une fois avec plusieurs drôles (assez vieux) dans un lieu infâme. Tous certes étaient plus laids que moi, et celui à qui ces dames firent meilleure mine était franchement vilain (explique-moi ça, ô Aristote !). Et il n’est pas question ici de dons de l’âme, poésie de langage ou force d’idées, mais du corps, de ce qui est appréciable à l’oeil et au reniflement des sens. Interroge n’importe quel ex-bel homme et demande-lui si, couché quelquefois avec une femme, il en a jamais trouvé qui se soient extasiées sur les lignes de son bras ou les muscles de sa poitrine. Quel abîme que tout cela ! Et qu’importe le vase ? C’est l’ivresse qui est belle (il y a là-dessus un beau vers dans Melaenis). L’important, c’est de l’avoir.
Qu’elle s’amuse avec son beau Enault, cette pauvre petite mère R..., qu’elle jouisse, triple jouisse, et fasse monter au gars R... des cornes grandes comme des cèdres, tant mieux !
La contemplation de certains bonheurs dégoûte du bonheur : quel orgueil ! C’est quand on est jeune surtout que la vue des félicités vulgaires vous donne la nausée de la vie : on aime mieux crever de faim que de se gorger de pain noir. Il y a bien des vertus qui n’ont pas d’autre origine. J’ai vu dans ta lettre le père d’Arpentigny jetant sur ta couche un regard d’arpenteur géomètre, estimant à vue de nez combien elle contenait d’hectares de plaisir. M’étais-je trompé ? Eh ! eh ! Et le petit Simon que j’accusais, il y a quatre mois, d’aspirer au teton, comme le nez du père Aubry à la tombe ; m’étais-je trompé ? Quel grand moraliste je fais !
Quitte à renouveler tes inquiétudes, je t’annonce que je vais encore aller à Rouen ce soir, dîner chez mon frère. Depuis que ma mère a fait réparer son billard, ils sont d’une grande tendresse et viennent ici tous les dimanches, jusqu’à ce que quelque autre caprice les en écarte.
Et le prix ? Quand saurai-je la solution ?
Adieu, mon pauvre cher coeur.
D’où vient donc ta fièvre ? Est-ce que c’est régulier ! Prends du (sic) quinine.
Mille baisers sur tes yeux.

 

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À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Samedi soir [24 avril 1852.]
Ah ! Je suis bien content, ç’a été un bon réveil, chère Louise, et aujourd’hui que j’ai fini mon ouvrage et qu’il est bonne heure encore, je m’en vais, selon ton désir, bavarder avec toi le plus longtemps possible. Mais d’abord que je commence par t’embrasser fort et sur le coeur, en joie de ton prix, pauvre chérie. Comme je suis heureux qu’il te doit survenu un événement agréable ! La balle du Philosophe s’esquivant au moment où l’on va lire ton nom est d’un comique de haut goût.
Si je n’ai pas répondu plus tôt à ta lettre dolente et découragée, c’est que j’ai été dans un grand accès de travail. Avant-hier, je me suis couché à 5 heures du matin et hier à 3 heures. Depuis lundi dernier j’ai laissé de côté toute autre chose, et j’ai exclusivement toute la semaine pioché ma Bovary, ennuyé de ne pas avancer. Je suis maintenant arrivé à mon bal que je commence lundi. J’espère que ça ira mieux. J’ai fait, depuis que tu ne m’as vu, 25 pages net (25 pages en six semaines). Elles ont été dures à rouler. Je les lirai demain à Bouilhet. Quant à moi, je les ai tellement travaillées, recopiées, changées, maniées, que pour le moment je n’y vois que du feu. Je crois pourtant qu’elles se tiennent debout. Tu me parles de tes découragements : si tu pouvais voir les miens ! Je ne sais pas comment quelquefois les bras ne me tombent pas du corps, de fatigue, et comment ma tête ne s’en va pas en bouillie. Je mène une vie âpre, déserte de toute joie extérieure et où je n’ai rien pour me soutenir qu’une espèce de rage permanente, qui pleure quelquefois d’impuissance, mais qui est continuelle. J’aime mon travail d’un amour frénétique et perverti, comme un ascète le cilice qui lui gratte le ventre. Quelquefois, quand je me trouve vide, quand l’expression se refuse, quand, après avoir griffonné de longues pages, je découvre n’avoir pas fait une phrase, je tombe sur mon divan et j’y reste hébété dans un marais intérieur d’ennui.
Je me hais et je m’accuse de cette démence d’orgueil qui me fait haleter après la chimère. Un quart d’heure après, tout est changé ; le coeur me bat de joie. Mercredi dernier, j’ai été obligé de me lever pour aller chercher mon mouchoir de poche ; les larmes me coulaient sur la figure. Je m’étais attendri moi-même en écrivant, je jouissais délicieusement, et de l’émotion de mon idée, et de la phrase qui la rendait, et de la satisfaction de l’avoir trouvée. Du moins je crois qu’il y avait de tout cela dans cette émotion où les nerfs, après tout, avaient plus de place que le reste. Il y en a, dans cet ordre, de plus élevées ; ce sont celles où l’élément sensible n’est pour rien. Elles dépassent alors la vertu en beauté morale, tant elles sont indépendantes de toute personnalité, de toute relation humaine. J’ai entrevu quelquefois (dans mes grands jours de soleil), à la lueur d’un enthousiasme qui faisait frissonner ma peau du talon à la racine des cheveux, un état de l’âme ainsi supérieur à la vie, pour qui la gloire ne serait rien, et le bonheur même inutile. Si tout ce qui vous entoure, au lieu de former de sa nature une conjuration permanente pour vous asphyxier dans les bourbiers, vous entretenait au contraire dans un régime sain, qui sait alors s’il n’y aurait pas moyen de retrouver pour l’esthétique ce que le stoïcisme avait inventé pour la morale ? L’art grec n’était pas un art ; c’était la constitution radicale de tout un peuple, de toute une race, du pays même. Les montagnes y avaient des lignes tout autres et étaient de marbre pour les sculpteurs, etc.
Le temps est passé du Beau. L’humanité, quitte à y revenir, n’en a que faire pour le quart d’heure. Plus il ira, plus l’Art sera scientifique, de même que la science deviendra artistique. Tous deux se rejoindront au sommet après s’être séparés à la base. Aucune pensée humaine ne peut prévoir maintenant à quels éblouissants soleils psychiques écloreront les oeuvres de l’avenir. En attendant, nous sommes dans un corridor plein d’ombre ; nous tâtonnons dans les ténèbres. Nous manquons de levier ; la terre nous glisse sous les pieds ; le point d’appui nous fait défaut à tous, littérateurs et écrivailleurs que nous sommes. À quoi ça sert-il ? À quel besoin répond ce bavardage ? De la foule à nous, aucun lien. Tant pis pour la foule, tant pis pour nous surtout. Mais comme chaque chose a sa raison, et que la fantaisie d’un individu me paraît tout aussi légitime que l’appétit d’un million d’hommes, et qu’elle peut tenir autant de place dans le monde, il faut, abstraction faite des choses et indépendamment de l’humanité qui nous renie, vivre pour sa vocation, monter dans sa tour d’ivoire et là, comme une bayadère dans ses parfums, rester seuls dans nos rêves. J’ai parfois de grands ennuis, de grands vides, des doutes qui me ricanent à la figure au milieu de mes satisfactions les plus naïves. Eh bien ! Je n’échangerais tout cela pour rien, parce qu’il me semble, en ma conscience, que j’accomplis mon devoir, que j’obéis à une fatalité supérieure, que je fais le bien, que je suis dans le juste.
Causons un peu de Graziella. C’est un ouvrage médiocre, quoique la meilleure chose que Lamartine ait faite en prose. Il y a de jolis détails : le vieux pêcheur couché sur le dos avec les hirondelles qui rasent ses tempes, Graziella attachant son amulette au lit, travaillant au corail, deux ou trois belles comparaisons de la nature, telles qu’un éclair par intervalles qui ressemble à un clignement d’oeil : voilà à peu près tout. Et d’abord, pour parler clair, la baise-t-il ou ne la baise-t-il pas ? Ce ne sont pas des êtres humains, mais des mannequins. Que c’est beau, ces histoires d’amour où la chose principale est tellement entourée de mystère que l’on ne sait à quoi s’en tenir, l’union sexuelle étant reléguée systématiquement dans l’ombre comme boire, manger, pisser, etc.! Le parti pris m’agace. Voilà un gaillard qui vit continuellement avec une femme qui l’aime et qu’il aime, et jamais un désir ! Pas un nuage impur ne vient obscurcir ce lac bleuâtre ! Ô hypocrite ! S’il avait raconté l’histoire vraie, que c’eût été plus beau ! Mais la vérité demande des mâles plus velus que M. de Lamartine. Il est plus facile en effet de dessiner un ange qu’une femme : les ailes cachent la bosse. Autre chose : c’est dans un désespoir qu’il visite Pompéi, le Vésuve, etc., ce qui était une manière bien intelligente de s’instruire, par parenthèse. Et là, pas un mot d’émotion, tandis que nous avons passé au commencement par l’éloge de saint-Pierre de Rome, oeuvre glaciale et déclamatoire, mais qu’il faut admirer. C’est dans l’ordre ; c’est une idée reçue. Rien dans ce livre ne vous prend aux entrailles. Il y aurait eu moyen de faire pleurer avec Cecco, le cousin dédaigné. Mais non. Et à la fin aucun arrachement ; par exemple, l’exaltation intentionnelle de la simplicité (des classes pauvres, etc.) au détriment du brillant des classes aisées, l’ennui des grandes villes.
Mais c’est que Naples n’est pas ennuyeux du tout. Il y a de charmantes femelles, et pas cher. Le sieur de Lamartine tout le premier en profitait, et celles-là sont aussi poétiques dans la rue de Tolède que sur la Margellina. Mais non ; il faut faire du convenu, du faux. Il faut que les dames vous lisent. Ah mensonge ! Mensonge ! Que tu es bête !
Il y aurait eu moyen de faire un beau livre avec cette histoire, en nous montrant ce qui s’est sans doute passé : un jeune homme à Naples, par hasard, au milieu de ses autres distractions, couchant avec la fille d’un pêcheur et l’envoyant promener ensuite, laquelle ne meurt pas, mais se console, ce qui est plus ordinaire et plus amer. (La fin de Candide est ainsi pour moi la preuve criante d’un génie de premier ordre. La griffe du lion est marquée dans cette conclusion tranquille, bête comme la vie.) Cela eût exigé une indépendance de personnalité que Lamartine n’a pas, ce coup d’oeil médical de la vie, cette vue du Vrai, enfin, qui est le seul moyen d’arriver à de grands effets d’émotion. À propos d’émotion, un dernier mot : avant la pièce de vers finale, il a eu soin de nous dire qu’il l’a écrite tout d’une seule haleine et en pleurant. Quel joli procédé poétique ! Oui, je le répète, il y avait là de quoi faire un beau livre, pourtant.
Je suis bien de l’avis du Philosophe relativement aux vers de Gautier. Ils sont très faibles, et l’ignorance des gens de lettres est monstrueuse. Melaenis a paru une oeuvre érudite : il n’y a pas un bachelier qui ne devrait savoir tout cela ! Mais est-ce qu’on lit, est-ce qu’on a le temps ? Qu’est-ce que ça leur fait ? On patauge à tort et à travers. On est loué par ses amis, on perd la tête, on s’enfonce dans une obésité de l’esprit que l’on prend pour de la santé ! C’était pourtant un homme né, ce bon Gautier, et fait pour être un artiste exquis. Mais le journalisme, le courant commun, la misère (non, ne calomnions pas ce lait des forts), le putinage d’esprit plutôt, car c’est cela, l’ont abaissé souvent au niveau de ses confrères. Ah ! que je serais content si une plume grave comme celle du Philosophe, qui est un homme sévère (de style), leur donnait un jour une bonne fessée, à tous ces charmants messieurs !
Je reviens à Graziella. Il y a un paragraphe d’une grande page tout en infinitifs : "se lever matin, etc." L’homme qui adopte de pareilles tournures a l’oreille fausse ; ce n’est pas un écrivain. Jamais de ces vieilles phrases à muscles saillants, cambrés, et dont le talon sonne. J’en conçois pourtant un, moi, un style : un style qui serait beau, que quelqu’un fera à quelque jour, dans dix ans ou dans dix siècles, et qui serait rythmé comme le vers, précis comme le langage des sciences, et avec des ondulations, des ronflements de violoncelle, des aigrettes de feu ; un style qui vous entrerait dans l’idée comme un coup de stylet, et où votre pensée enfin voguerait sur des surfaces lisses, comme lorsqu’on file dans un canot avec bon vent arrière. La prose est née d’hier ; voilà ce qu’il faut se dire. Le vers est la forme par excellence des littératures anciennes. Toutes les combinaisons prosodiques ont été faites ; mais celles de la prose, tant s’en faut.
Les histoires de Mme R... me délectent et la figure du capitaine est splendide. Quel homme bien que ce capitaine ! Tu m’as envoyé un morceau de dialogue qui m’a fait un effet analogue à quelques-uns de Molière ; c’était carré et lyrique tout ensemble. Pauvre petite femme ! Quelle tristesse ensuite quand elle s’apercevra que son cher ami n’est qu’un sot ! Que j’aurais voulu assister à la visite dans la chambre et voir toutes les cérémonies réciproques ! Tu sens bien cela, toi ; tu devrais porter ton attention littéraire sur ce genre d’aspects humains. Tu as un côté de l’esprit fin, délié et perspicace, relativement au comique, que tu ne cultives pas assez, de même qu’un autre, sanguin, gueulard, passionné et débordant quelquefois, auquel il faut mettre un corset et qu’il faut durcir du dedans.
Tu me dis que je t’ai envoyé des réflexions curieuses sur les femmes, et qu’elles sont peu libres d’elles (les femmes). Cela est vrai ; on leur apprend tant à mentir, on leur conte tant de mensonges ! Personne ne se trouve jamais à même de leur dire la vérité, et quand on a le malheur d’être sincère, elles s’exaspèrent contre cette étrangeté ! Ce que je leur reproche surtout, c’est leur besoin de poétisation. Un homme aimera sa lingère et il saura qu’elle est bête, qu’il n’en jouira pas moins. Mais si une femme aime un goujat, c’est un génie méconnu, une âme d’élite, etc. , si bien que, par cette disposition naturelle à loucher, elles ne voient pas le vrai quand il se rencontre, ni la beauté là où elle se trouve. Cette infériorité (qui est, au point de vue de l’amour en soi, une supériorité) est la cause des déceptions dont elles se plaignent tant ! Demander des oranges aux pommiers leur est une maladie commune.
Maximes détachées : elles ne sont pas franches avec elles-mêmes ; elles ne s’avouent pas leurs sens ; elles prennent leur cul pour leur coeur et croient que la lune est faite pour éclairer leur boudoir.
Le cynisme, qui est l’ironie du vice, leur manque ; ou, quand elles l’ont, c’est une affectation.
La courtisane est un mythe. Jamais une femme n’a inventé une débauche.
Leur coeur est un piano où l’homme, artiste égoïste, se complaît à jouer des airs qui le font briller, et toutes les touches parlent. Vis-à-vis de l’amour en effet, la femme n’a pas d’arrière-boutique : elle ne garde rien à part pour elle comme nous autres qui, dans toutes nos générosités de sentiment, réservons néanmoins toujours in petto un petit magot pour notre usage exclusif.
Assez de réflexions morales. Causons de nous deux un peu. Et d’abord ta santé. Qu’est-ce que tu as donc ?
Plût à Dieu que le dire de Pradier sur ma calvitie fût vrai ! (ils repousseraient). Mais je crois qu’elle n’a pas cet avantage d’avoir eu une cause aussi gaillarde ; non que je veuille me faire passer pour un invaincu comme dirait Corneille. J’ai eu des lacs de Trasimène. Mais il n’y a que moi qui peux le dire, tant la République a été complètement rétablie. Depuis trois semaines surtout, mes pauvres cheveux tombent comme des convictions politiques. Je ne sais si l’eau Taburel les faisait tenir. Tu peux m’en envoyer encore deux bouteilles pour essayer.
Tu mettras dans le paquet la Bretagne, si tu veux ; ou garde-la, ça m’est égal.
Que je te dise des tendresses, me demandes-tu. Je ne t’en dis pas, mais j’en pense. Chaque fois que ta pensée me vient à l’esprit, elle est accompagnée de douceur.
Mes voyages à Paris, qui n’ont plus que toi pour attrait, sont dans ma vie comme des oasis où je vais boire et secouer sur tes genoux la poussière de mon travail. En ma pensée, ils chatoient dans le lointain, baignés d’une lumière joyeuse. Si je ne les renouvelle pas plus souvent, c’est par sagesse et parce qu’ils me dérangent trop. Mais prends patience ; tu m’auras plus tard plus longuement.
Dans un an ou 18 mois, je prendrai un logement à Paris. J’irai plus souvent et dans l’année y passerai plusieurs mois de suite. Quant à présent, j’irai quand ma première partie sera finie, je ne sais quand, pas avant un grand mois ; j’y passerai huit jours. Nous serons heureux, tu verras. Et puis, comment ne t’aimerais-je pas, pauvre chère femme ? Tu m’aimes tant, toi ! Ton amour est si bon, si aveugle ! Tu me dis des choses si flatteuses ! Et qui ne sont pas pour me flatter cependant. Si c’est la vérité qui parle en toi, si plus tard les autres reconnaissent ce que tu y trouves, je me souviendrai de tes prédictions avec orgueil. Si au contraire je reste dans l’ombre, et bien tu auras été un grand rayon dans ce cachot, un hymne dans cette solitude.
Loin de toi, je suis ta vie, va ; je la devine, je la vois et j’entends souvent, dans mon oreille, le bruit de tes pas sur ton parquet.
D’ici je regarde maintenant ta tête penchée sur ta petite table ronde où tu écris, et ta lampe qui brûle. Henriette te parle à travers la cloison. Je sens sous mes doigts ta peau si fine et ta taille abandonnée sur mon bras gauche.
Je n’ai pas eu beaucoup de voluptés dans ma vie (si j’en ai beaucoup souhaité). Tu m’en as donné quelques-unes. Et je n’ai pas eu non plus beaucoup d’amours (heureux surtout) et je sens pour toi quelque chose de plus calme, mais de tout aussi profond, de sorte que tu es la meilleure affection que j’aie eue. Elle se tient sur moi avec un grand balancier.
J’ai été bousculé de passions dans ma jeunesse. C’était comme une cour de messageries où l’on est embarrassé par les voitures et les portefaix : c’est pour cela que mon coeur en a gardé un air ahuri.
Je me sens vieux là-dessus. Ce que j’ai usé d’énergie dans ces tristesses ne peut être mesuré par personne. Je me demande souvent quel homme je serais si ma vie avait été extérieure au lieu d’être intérieure ; ce qu’il serait advenu si ce que j’ai voulu autrefois je l’eusse possédé... Il n’y a qu’en province et dans le milieu littéraire où je nageais que ces concentrations soient possibles. Les jeunes gens de Paris ignorent tout cela.
Ô dortoirs de mon collège, vous aviez des mélancolies plus vastes que celles que j’ai trouvées au désert !
Adieu, voilà minuit passé. Mille baisers. Hein quelle lettre ! En ai-je barbouillé de ce papier !
Je t’embrasse partout.
À toi. Ton G.

 

***

 

À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Dimanche. [2 mai.1852]
Je ne t’ai pas écrit cette semaine tant j’étais harassé. Depuis avant-hier ça va mieux un peu et hier au soir, jour habituel de ma correspondance, comme j’étais en train, j’ai continué jusqu’à 2 heures sans avoir le temps de te dire bonjour.
Je n’ai reçu aucun paquet de toi et n’ai, par conséquent, rien à te renvoyer avec deux Melaenis que Bouilhet t’adressera, les accompagnant de toutes sortes d’amitiés. Puisque tu dois lire ta comédie aux Français, je vais t’en dire pratiquement ce que j’en pense. Le Philosophe, sous un transparent clair, y est bafoué. Ne fût-ce que cette terminaison en in, tout le monde le reconnaîtra, et lui-même surtout s’y reconnaîtra et t’en gardera une rancune éternelle. Tu as tort pour Henriette, pour toi-même d’abord.
Quant à moi, ces messieurs de la Revue et autres, auxquels l’ami n’a pas manqué, ou ne manquera pas de dire la chose, feront des gorges chaudes sur mon compte. Le grand homme futur en aura (ce dont je me moque complètement) ; obscur et absent d’ailleurs, que m’importe ? Il n’y a que sur toi que quelque désagrément en pourra rejaillir. Atténue donc autant que possible toute ressemblance entre Dherbin et le Philosophe. Fais-en un légitimiste, tout ce que tu voudras, au lieu d’un doctrinaire, etc. Réfléchis là-dessus ; je crois le conseil important pour ta vie, pour l’avenir. Appelles-y ton attention. Ce que (on) m’a rapporté de Musset et de Sand m’a ému. Le capitaine se soutient toujours ; c’est une grande figure. Dans la lettre que je t’avais écrite en te renvoyant son volume, je t’y avais glissé deux phrases louangeuses un peu exagérées, pensant que tu pourrais les lui lire. À propos de lettres, j’en viens de voir une de Du Camp, qui est un chef-d’oeuvre de démence et de vanité. Si Lambert, qui le voit souvent, était un homme communicatif, il en pourrait dire de belles à Madame Didier. Comme le temps change les hommes ! Et qu’il faut peu de choses pour faire tourner les têtes à de certaines gens !
Les clous sont à la mode ; ma belle-soeur en est capitonnée et elle ne fait rien pour se les faire passer, exemple que je t’engage à suivre, au lieu de donner ton argent en pure perte au pharmacien et au médecin. Si tu avais été élevée comme moi dans les coulisses d’Esculape, tu serais convaincue de l’inutilité des remèdes dans les trois quarts et demi des maladies (et des choses de ce monde).
Il y avait dans les deux derniers numéros de la Revue deux articles curieux sur Edgar Poë. Les as-tu lus ?
Oui, je connais le Raphaël de Lamartine ; c’est le dernier mot de la stupidité prétentieuse.
J’ai passé une mauvaise semaine ; je me sens stérile, par moments, comme une vieille bûche. J’ai à faire une narration ; or le récit est une chose qui m’est très fastidieuse. Il faut que je mette mon héroïne dans un bal. Il y a si longtemps que je n’en ai vu un que ça me demande de grands efforts d’imagination. Et puis c’est si commun, c’est tellement dit partout ! Ce serait une merveille que d’éviter le vulgaire, et je veux l’éviter pourtant.
Adieu, ma pauvre chère amie, je suis bien heureux de ton succès. Je t’embrasse sur les yeux.
Mille baisers encore à toi.
Bouilhet est là, étalé sur mon divan.

 

***

 

 

À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
Croisset, samedi soir, minuit [8-9 mai 1852.]
Le sonnet sera excellent avec deux ou trois petites corrections.

     Quel odorant bien-être !
Son chant me berce et me pénètre, etc.

Du reste l’inspiration est bonne. J’ai reçu la boîte. Bouilhet a le drame. Merci de l’eau Taburel. Tu as dû recevoir des confitures et du sucre de pomme pour Henriette.
Je suis bien aise que tu sois de mon avis relativement aux corrections. Change les terminaisons en IN et AVE, crois-moi.
À propos de d’Herbin, ton mariage avec lui a été annoncé mercredi dernier dans le Nouvelliste, journal de Rouen. Sais-tu cela ?
Cette rectitude de coeur dont tu parles n’est que la même justesse d’esprit que je porte, je crois, dans les questions d’Art. Je n’adopte pas, quant à moi, toutes ces distinctions de coeur, d’esprit, de forme, de fond, d’âme ou de corps : tout est lié dans l’homme. Il fut un temps où tu me regardais comme un égoïste jaloux qui se plaisait dans la rumination perpétuelle de sa propre personnalité. C’est là ce que croient ceux qui voient la surface. Il en est de même de cet orgueil qui révolte tant les autres et que payent pourtant de si grandes misères. Personne plus que moi n’a, au contraire, aspiré les autres. J’ai été humer des fumiers inconnus, j’ai eu compassion de bien des choses où ne s’attendrissaient pas les gens sensibles. Si la Bovary vaut quelque chose, ce livre ne manquera pas de coeur. L’ironie pourtant me semble dominer la vie. D’où vient que, quand je pleurais, j’ai été souvent me regarder dans la glace pour me voir ? Cette disposition à planer sur soi-même est peut-être la source de toute vertu. Elle vous enlève à la personnalité, loin de vous y retenir. Le comique arrivé à l’extrême, le comique qui ne fait pas rire, le lyrisme dans la blague, est pour moi tout ce qui me fait le plus envie comme écrivain. Les deux éléments humains sont là. le Malade imaginaire descend plus loin dans les mondes intérieurs que tous les Agamemnons. Le "N’y aurait-il pas du danger à parler de toutes ces maladies ?" vaut le "Qu’il mourût !"
Mais que l’on fasse jamais comprendre cela aux pédants ! C’est une chose drôle, du reste, comme je sens bien le comique en tant qu’homme et comme ma plume s’y refuse ! J’y converge de plus en plus à mesure que je deviens moins gai, car c’est là la dernière des tristesses. J’ai des idées de théâtre depuis quelque temps et l’esquisse incertaine d’un grand roman métaphysique, fantastique et gueulard, qui m’est tombé dans la tête il y a une quinzaine de jours. Si je m’y mets dans cinq ou six ans, que se passera-t-il depuis cette minute où je t’écris jusqu’à celle où l’encre se séchera sur la dernière rature ? Du train dont je vais, je n’aurai fini la Bovary que dans un an. Peu m’importe six mois de plus ou de moins ! Mais la vie est courte. Ce qui m’écrase parfois, c’est quand je pense à tout ce que je voudrais faire avant de crever, qu’il y a déjà quinze ans que je travaille sans relâche d’une façon âpre et continue, et que je n’aurai jamais le temps de me donner à moi-même l’idée de ce que je voulais faire.
J’ai lu dernièrement tout l’Enfer de Dante (en français). Cela a de grandes allures, mais que c’est loin des poètes universels qui n’ont pas chanté, eux, leur haine de village, de caste ou de famille ! Pas de plan ! Que de répétitions ! Un souffle immense par moments ; mais Dante est, je crois, comme beaucoup de belles choses consacrées, Saint-Pierre de Rome entre autres, qui ne lui ressemble guère, par parenthèse. On n’ose pas dire que ça vous embête. Cette oeuvre a été faite pour un temps et non pour tous les temps ; elle en porte le cachet. Tant pis pour nous qui l’entendons moins ; tant pis pour elle qui ne se fait pas comprendre !
Je viens de lire quatre volumes des Mémoires d’outre-tombe. Cela dépasse sa réputation. Personne n’a été impartial pour Chateaubriand, tous les partis lui en ont voulu. Il y aurait une belle critique à faire sur ses oeuvres. Quel homme c’eût été, sans sa poétique ! Comme elle l’a rétréci ! Que de mensonges, de petitesses ! Dans Goethe il ne voit que Werther, qui n’est qu’une des mansardes de cet immense génie. Chateaubriand est comme Voltaire. Ils ont fait (artistiquement) tout ce qu’ils ont pu pour gâter les plus admirables facultés que le bon Dieu leur avait données. Sans Racine, Voltaire eût été un grand poète, et sans Fénelon, qu’eût fait l’homme qui a écrit Velléda et René ! Napoléon était comme eux : sans Louis XIV, sans ce fantôme de monarchie qui l’obsédait, nous n’aurions pas eu le galvanisme d’une société déjà cadavre. Ce qui fait les figures de l’antiquité si belles, c’est qu’elles étaient originales : tout est là, tirer de soi. Maintenant par combien d’étude il faut passer pour se dégager des livres, et qu’il en faut lire ! Il faut boire des océans et les repisser.
Puisque tu admires tant la belle périphrase du père de Pongerville, "le tapis qu’à grands frais Babylone a tissé," je pourrai t’apporter un acte d’une tragédie que nous avions commencée il y a cinq ans, Bouilhet et moi, sur La Découverte de la vaccine, où tout est de ce calibre, et mieux. J’avais à cette époque beaucoup étudié le théâtre de Voltaire que j’ai analysé, scène par scène, d’un bout à l’autre. Nous faisions des scénarios, nous lisions quelquefois, pour nous faire rire, des tragédies de Marmontel, et ç’a été une excellente étude. Il faut lire le mauvais et le sublime, pas de médiocre. Je t’assure que, comme style, les gens que je déteste le plus m’ont peut-être plus servi que les autres. Que dis-tu de ceci pour dire un bonnet grec :

  pour sa tête si chère
le commode ornement dont la Grèce est la mère,

et pour dire noblement qu’une femme gravée de la petite vérole ressemble à une écumoire :

D’une vierge par lui (le fléau), j’ai vu le doux visage,
Horrible désormais, nous présenter l’image
De ce meuble vulgaire, en mille endroits percé,
Dont se sert la matrone en son zèle empressé,
Lorsqu’aux bords onctueux de l’argile écumante
Frémit le suc des chairs en sa mousse bouillante.

Voilà de la poésie, ou je ne m’y connais pas, et dans les règles encore !
J’éprouve le besoin de faire encore deux citations.
Une demoiselle parle à sa confidente de ses chagrins d’amour :

Et d’un secours furtif aidant la volupté
Je goûte avec moi-même un bonheur emprunté.

La confidente répond qu’elle connaît cela et ajoute :

Et les hommes aussi
Par un moyen semblable apaisent leur souci.

La lettre de la mère Hugo est très gentille. Je te la renvoie. Elle m’a causé une impression très profonde, et à Bouilhet aussi. Nous connaissons ici un jeune homme qui nourrit pour elle un amour mystique depuis l’exposition de son portrait par L. Boulanger, il y a une douzaine d’années au moins. Se doute-t-elle peu de cela, cette femme qui vit à Paris, qu’il n’a jamais vue, qu’elle n’a jamais vu ? Chaque chose est un infini ; le plus petit caillou arrête la pensée tout comme l’idée de Dieu. Entre deux coeurs qui battent l’un sur l’autre, il y a des abîmes ; le néant est entre eux, toute la vie et le reste. L’âme a beau faire, elle ne brise pas sa solitude, elle marche avec lui. On se sent fourmi dans un désert et perdu, perdu. À propos de quoi donc tout cela ? Ah ! à propos du portrait de Madame Hugo. C’est bien drôle, n’est-ce pas ? J’ai été une fois chez elle, en 1845, en revenant de Besançon, où la marraine d’Hugo m’avait fait voir la chambre où il est né. Cette vieille dame m’avait chargé d’aller porter de ses nouvelles à la famille Hugo. Madame m’a reçu médiocrement. Le grand Hippolyte Lucas est arrivé, et je me suis retiré au bout de six minutes que j’étais assis.
Bouilhet va se mettre à son drame. Au mois d’octobre, il ira habiter Paris. Lui parti, je serai seul ; là commencera ma vieillesse. Tout ce que je connais de la capitale ne me donne pas envie d’y vivre. Paris m’ennuie ; on y bavarde trop pour moi. La tentative de séjour que j’y ferai, les quelques mois que j’y passerai pendant deux ou trois hivers m’en détourneront peut-être pour toujours. Je reviendrai dans mon trou et j’y mourrai, sans sortir, moi qui me serai tant promené en idée. Ah, je voudrais bien aller aux Indes et au Japon ! Quand la possibilité m’en viendra, je n’aurai peut-être ni argent ni santé. Physiquement d’ailleurs je me recoquille de plus en plus. La vue de ma bûche qui brûle me fait autant de plaisir qu’un paysage. J’ai toujours vécu sans distractions ; il m’en faudrait de grandes. Je suis né avec un tas de vices qui n’ont jamais mis le nez à la fenêtre. J’aime le vin ; je ne bois pas. Je suis joueur et je n’ai jamais touché une carte. La débauche me plaît et je vis comme un moine. Je suis mystique au fond et je ne crois à rien.
Mais je t’aime, mon pauvre coeur, et je t’embrasse... rarement ! Si je te voyais tous les jours, peut-être t’aimerais-je moins ; mais non, c’est pour longtemps encore. Tu vis dans l’arrière-boutique de mon coeur et tu sors le dimanche. Adieu, mille baisers sur ta poitrine.
À toi.

 

***

 

 

À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
Croisset, samedi à dimanche, 1 heure matin. [15-16 mai 1852.]
La nuit de dimanche me prend au milieu d’une page qui m’a tenu toute la journée et qui est loin d’être finie. Je la quitte pour t’écrire, et d’ailleurs elle me mènerait peut-être jusqu’à demain soir ; car comme je suis souvent plusieurs heures à chercher un mot et que j’en ai plusieurs à chercher, il se pourrait que tu passasses encore toute la semaine prochaine si j’attendais la fin. Voilà pourtant plusieurs jours que cela ne va pas trop mal, sauf aujourd’hui où j’ai éprouvé beaucoup d’embarras. Si tu savais ce que je retranche et quelle bouillie que mes manuscrits ! Voilà cent vingt pages de faites ; j’en ai bien écrit cinq cents au moins. Sais-tu à quoi j’ai passé tout mon après-midi avant-hier ? à regarder la campagne par des verres de couleur ; j’en avais besoin pour une page de ma Bovary qui, je crois, ne sera pas une des plus mauvaises.
Tu as bien envie de me voir, chère Louise, et moi aussi. J’éprouve le besoin de t’embrasser et de te tenir dans mes bras. J’espère, à la fin de la semaine prochaine à peu près, pouvoir te dire au juste quand nous nous verrons.
Je vais être dérangé cette semaine par l’arrivée de cousines (inconnues) et assez égrillardes, à ce qu’il paraît, du moins l’une d’elles. Ce sont des parentes de Champagne, dont le père est directeur de je ne sais quelles contributions à Dieppe. Ma mère a été les voir avant-hier et hier, jours où je suis resté seul avec l’institutrice. Mais sois sans crainte, ma vertu n’a pas failli et n’a pas même songé à faillir. À la fin de ce mois, ma nièce, la petite de mon frère, va faire sa première communion. Je suis convié à deux dîners et à un déjeuner. Je m’empiffrerai ; ça me distraira. Quand on ne se gorge pas dans ces solennités, qu’y faire ? Te voilà donc au courant de ma vie extérieure.
Quant à l’intérieure, rien de neuf. J’ai lu Rodogune et Théodore cette semaine. Quelle immonde chose que les commentaires de M. de Voltaire ! Est-ce bête ! Et c’était pourtant un homme d’esprit. Mais l’esprit sert à peu de chose dans les arts, à empêcher l’enthousiasme et nier le génie, voilà tout.
Quelle pauvre occupation que la critique, puisqu’un homme de cette trempe-là nous donne un pareil exemple ! Mais il est si doux de faire le pédagogue, de reprendre les autres, d’apprendre aux gens leur métier ! La manie du rabaissement, qui est la lèpre morale de notre époque, a singulièrement favorisé ce penchant dans la gent écrivante. La médiocrité s’assouvit à cette petite nourriture quotidienne qui, sous des apparences sérieuses, cache le vide. Il est bien plus facile de discuter que de comprendre, et de bavarder art, idée du beau, idéal, etc., que de faire le moindre sonnet ou la plus simple phrase. J’ai eu envie souvent de m’en mêler aussi et de faire d’un seul coup un livre sur tout cela. Ce sera pour ma vieillesse, quand mon encrier sera sec. Quel crâne ouvrage, et original, il y aurait à écrire sous ce titre : "De l’interprétation de l’antiquité" ! Ce serait l’oeuvre de toute une vie. Et puis à quoi bon ? De la musique ! De la musique plutôt ! Tournons au rythme, balançons-nous dans les périodes, descendons plus avant dans les caves du coeur.
Cette manie du rabaissement, dont je parle, est profondément française, pays de l’égalité et de l’antiliberté. Car on déteste la liberté dans notre chère patrie. L’idéal de l’État, selon les socialistes, n’est-il pas une espèce de vaste monstre, absorbant en lui toute action individuelle, toute personnalité, toute pensée, et qui dirigera tout, fera tout ? Une tyrannie sacerdotale est au fond de ces coeurs étroits : "Il faut tout régler, tout refaire, reconstituer sur d’autres bases", etc. Il n’est pas de sottises ni de vices qui ne trouve son compte à ces rêves. Je trouve que l’homme maintenant est plus fanatique que jamais, mais de lui. Il ne chante autre chose et, dans cette pensée qui saute par-delà les soleils, dévore l’espace et bêle après l’infini, comme dirait Montaigne, il ne trouve rien de plus grand que cette misère même de la vie dont elle tâche sans cesse de se dégager. Ainsi la France, depuis 1830, délire d’un réalisme idiot ; l’infaillibilité du suffrage universel est prête à devenir un dogme qui va succéder à celui de l’infaillibilité du pape. La force du bras, le droit du nombre, le respect de la foule a succédé à l’autorité du nom, au droit divin, à la suprématie de l’esprit. La conscience humaine ne protestait pas dans l’antiquité ; la Victoire était sainte, les dieux la donnaient, elle était juste ; l’homme esclave se méprisait lui-même autant que son maître. Au moyen âge, elle se résignait et subissait la malédiction d’Adam (à laquelle je crois au fond). Elle a joué la Passion pendant 15 siècles, Christ perpétuel qui, à chaque génération nouvelle, se recouchait sur sa croix. Mais voilà maintenant qu’épuisée de tant de fatigues elle paraît prête à s’endormir dans un hébétement sensuel, comme une putain sortant du bal masqué, qui sommeille à demi dans un fiacre, trouve les coussins doux tant elle est saoule, et se rassure en voyant dans la rue les gendarmes qui avec leurs sabres la protègent des gamins dont les huées l’insulteraient.
République ou Monarchie, nous ne sortirons pas de là de sitôt. C’est la résultante d’un long travail auquel tout le monde a pris part depuis De Maistre jusqu’au père Enfantin, et les républicains plus que les autres. Qu’est-ce donc que l’Égalité si ce n’est pas la négation de toute liberté, de toute supériorité et de la nature elle-même ? L’Égalité, c’est l’esclavage. Voilà pourquoi j’aime l’Art. C’est que là, au moins, tout est liberté dans ce monde des fictions. On y assouvit tout, on y fait tout, on est à la fois son roi et son peuple, actif et passif, victime et prêtre. Pas de limites ; l’humanité est pour vous un pantin à grelots que l’on fait sonner au bout de sa phrase comme un bateleur au bout de son pied (je me suis souvent, ainsi, bien vengé de l’existence ; je me suis repassé un tas de douceurs avec ma plume ; je me suis donné des femmes, de l’argent, des voyages), comme l’âme courbée se déploie dans cet azur qui ne s’arrête qu’aux frontières du Vrai. Où la Forme, en effet, manque, l’idée n’est plus. Chercher l’un, c’est chercher l’autre. Ils sont aussi inséparables que la substance l’est de la couleur et c’est pour cela que l’Art est la vérité même. Tout cela, délayé en vingt leçons au Collège de France, me ferait passer, près de beaucoup de petits jeunes gens, de messieurs forts et de femmes distinguées, pour grand homme pendant quinze jours.
Une chose qui prouve, selon moi, que l’Art est complètement oublié, c’est la quantité d’artistes qui pullulent. Plus il y a de chantres à une église, plus il est à présumer que les paroissiens ne sont pas dévots. Ce n’est pas de prier le bon Dieu que l’on s’inquiète, ou de cultiver son jardin, comme dit Candide, mais d’avoir de belles chasubles. Au lieu de traîner le public à sa remorque, on se traîne à la sienne. Il y a plus de bourgeoisme pur dans les gens de lettres que dans les épiciers. Que font-ils en effet, si ce n’est de s’efforcer, par toutes les combinaisons possibles, de flouer la pratique, et en se croyant honnêtes encore ! (c’est-à-dire artistes), ce qui est le comble du bourgeois. Pour lui plaire, à la pratique, Béranger a chanté ses amours faciles, Lamartine les migraines sentimentales de son épouse, et Hugo même, dans ses grandes pièces, a lâché à son adresse des tirades sur l’humanité, le progrès, la marche de l’idée, et autres balivernes auxquelles il ne croit guère. D’autres, restreignant leur ambition, comme Eugène Süe, ont écrit pour le Jockey Club des romans du grand monde, ou bien pour le faubourg Saint-Antoine des romans arsouille, comme les Mystères de Paris. Le jeune Dumas, pour le quart d’heure, va se concilier à perpétuité toute la loretanerie avec sa Dame aux Camélias. Je défie aucun dramaturge d’avoir l’audace de mettre en scène sur le boulevard un ouvrier voleur. Non : là il faut que l’ouvrier soit honnête homme, tandis que le monsieur est toujours un gredin, de même qu’aux Français la jeune fille est pure, car les mamans y conduisent leurs demoiselles. Je crois donc cet axiome vrai, à savoir, que l’on aime le mensonge, mensonge pendant la journée et songe pendant la nuit. Voilà l’homme. Excellente narration du vieux Villemain et description de la mère Hugo.
Bouilhet ne viendra pas à Paris (à ce que je pense) de si tôt. Les nouveaux règlements universitaires lui ont retiré du coup quinze cents francs.
Trois heures viennent de sonner. Le jour paraît, mon feu est éteint, j’ai froid et vais me coucher.
Combien de fois déjà dans ma vie n’ai-je pas vu le jour vert du matin paraître à mes carreaux ! Autrefois, à Rouen, dans ma petite chambre de l’Hôtel-Dieu, à travers un grand acacia ; à Paris, dans la rue de l’Est, sur le Luxembourg ; en voyage, dans les diligences ou sur les bateaux, etc.
Adieu, ma chère amie, ma chère maîtresse. À toi.

 

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Dimanche 3 heures [23 mai.]
La mauvaise nouvelle que tu m’as envoyée ce matin, pauvre chère amie, ne m’a surpris qu’à moitié. J’avais été hier, pendant toute la journée, dans un état de langueur étrange comme si j’eusse subi le contre-coup des angoisses que tu éprouvais en ce moment. Ne te désespère pas. Remonte-toi. Je sais que cela est plus facile à dire qu’à faire, mais on se sauve de tout par l’orgueil. Il faut de chaque malheur tirer une leçon et rebondir après les chutes.
Pour le drame que tu médites, rumine bien le plan et aie toujours en vue l’action, l’effet. Ils ont trouvé mauvais (pour leur usage) le changement de décoration au second acte. Tu te rappelles que je t’avais fait cette objection. Tout ce qui sort de la ligne commune effraie. "Sus à l’originalité !" C’est le cri de guerre intérieur de toutes les consciences. Garde ta pièce telle qu’elle est ; la changer serait la gâter. Si l’on ne protégeait pas les arts, au lieu du théâtre Français il y en aurait dix autres et où tu pourrais te faire jouer. Mais qu’y faire ? Rester dans sa tente et y rebattre sur l’enclume son épée.
Quand tu auras un succès, un jour ou l’autre, tu redonneras ta pièce. D’ici là, garde-la pour toi ; la publier serait la perdre pour l’avenir. Attendre est un grand mot et une grande chose. Je suis aussi découragé que toi pour le moment. Mon roman m’ennuie ; je suis stérile comme un caillou. Cette première partie qui devait être finie d’abord à la fin de février, puis en avril, puis en mai, ira jusqu’à la fin de juillet. À chaque pas je découvre dix obstacles. Le commencement de la deuxième partie m’inquiète beaucoup. Je me donne un mal de chien pour des misères ; les phrases les plus simples me torturent. Je ne veux pas aller à Paris (n’aie pas peur) avant d’être quitte de cette première partie. Mais comme je t’ai promis de te voir à la fin de ce mois et que, d’autre part, j’en ai bien besoin aussi, moi, voici ce que je te propose : un des jours de la fin de la semaine prochaine, vers le 3 ou le 4 juin, je t’écrirai pour te donner rendez-vous à Mantes, si tu veux, dans notre ancien hôtel, et nous y passerons 24 heures seuls, loin de tous. Une bonne journée à deux vaudra bien cinq ou six visites que je te ferai à Paris, chez toi et avec de l’entourage, et ne me coupera pas mon travail comme un arrêt d’une semaine, à un moment où j’ai besoin de ne pas perdre le fil de mes pensées. Dis-moi si ce plan te sourit.
Moi aussi je passerai plus tard par des journées comme tu en as eu une hier. Quand j’aurai fini ma Bovary et mon conte égyptien (dans deux ans), j’ai deux ou trois idées de théâtre que je mettrai à exécution, mais bien décidé d’avance à ne faire aucune concession, à n’être jamais joué ou sifflé.
Si j’arrive jamais à une position, comme on dit, ce sera à travers tout, et malgré toute considération de réussite. Je serai écrasé ou j’écraserai. Si j’ai en moi quelque valeur, ce parti pris (que je n’ai jamais pris mais qui est venu de lui-même) doit l’augmenter. Si je n’en ai aucune, c’est au moins quelque chose que cet entêtement. Mais j’éprouve, en revanche, de belles lassitudes, de fiers ennuis, et des saouleurs de moi, à me vomir moi-même si je pouvais.
Ça me fera bien de te voir, de m’appuyer la tête sur ton pauvre coeur plein de moi, de causer en regardant tes yeux.
Adieu, chère amour, à bientôt, un long baiser sur tes lèvres.
À toi.

 

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À Louise Colet.

[Croisset, 30 mai 1852.]
Il faut se méfier des meilleures affections, telle est la morale que je tire de ta lettre. Si le discours de Musset qui m’horripile t’a paru charmant et que tu trouves également charmant ce que j’ai pu faire ou ferai, qu’en conclure ?
Mais où se réfugier, mon Dieu ! Où trouver un homme ? Fierté de soi, conviction de son oeuvre, admiration du Beau, tout est donc perdu ? La fange universelle où l’on nage jusqu’à la bouche emplit donc toutes les poitrines ? à l’avenir, et je t’en supplie, ne me parle plus de ce que l’on fait dans le monde, ne m’envoie aucune nouvelle, dispense-moi de tout article, journal, etc. Je peux fort bien me passer de Paris et de tout ce qui s’y brasse. Ces choses me rendent malade ; elles me feraient devenir méchant et me renforcent d’autant dans un exclusivisme sombre qui me mènerait à une étroitesse catonienne. Que je me remercie de la bonne idée que j’ai eue de ne pas publier ! Je n’ai encore trempé dans rien ! Ma muse (quelque déhanchée qu’elle puisse être) ne s’est point encore prostituée, et j’ai bien envie de la laisser crever vierge, à voir toutes ces véroles qui courent le monde. Comme je ne suis pas de ceux qui peuvent se faire un public et que ce public n’est pas fait pour moi, je m’en passerai. "Si tu cherches à plaire, te voilà déchu", dit Épictète. Je ne déchoirai pas. Le sieur Musset me paraît avoir peu médité Épictète, et cependant ce n’est pas l’amour de la vertu qui manque dans son discours. Il nous apprend que M. Dupaty était honnête homme et que c’est bien beau d’être honnête homme. Là-dessus, satisfaction générale du public. (Voir Gabrielle, de M. Émile Augier.) L’éloge des qualités morales, agréablement entrelacé à celui des qualités intellectuelles et mises ensemble au même niveau, est une des plus belles bassesses de l’art oratoire. Comme chacun croit posséder les premières, du même coup on s’attribue les secondes ! J’ai eu un domestique qui avait l’habitude de prendre du tabac. Je lui ai souvent entendu dire lorsqu’il prisait (pour s’excuser de son habitude) : "Napoléon prisait". Et la tabatière en effet établissait certainement une certaine parenté entre eux deux, qui, sans abaisser le grand homme, relevait beaucoup le goujat dans sa propre estime.
Voyons un peu ce fameux discours. Le début est des plus mal écrits ; il y a une série de que de quoi faire vingt catogans. Je trouve ensuite du respect qui va l’empêcher de parler (Musset respectant le sieur Dupaty !), la mort prématurée de son père et une jérémiade anodine sur les révolutions, lesquelles "interrompent pour un moment les relations de société". Quel malheur ! Cela me rappelle un peu les filles entretenues, après 1848, qui étaient désolées : les gens comme il faut s’en allaient de Paris ; tout était perdu ! Il est vrai que, comme contrepoids, arrive l’éloge indirect de l’abolition de la torture ; la grande ombre de Calas passe, escortée d’un vers corsé :


Un beau trait nous honore encor plus qu’un beau livre.

Idée reçue et généralement admise, quoique l’un soit plus facile à faire que l’autre. J’ai pris bien des petits verres, dans ma jeunesse, avec le sieur Louis Fessard, mon maître de natation, lequel a sauvé quarante à quarante-six personnes d’une mort imminente et au péril de ses jours. Or, comme il n’y a pas quarante-six beaux livres dans le monde, depuis qu’on en fait, voilà un drôle qui, à lui tout seul, enfonce dans l’estime d’un poète tous les poètes. Continuons :
Éloge des écoliers reconnaissants envers leurs maîtres (flatterie indirecte aux professeurs ci-présents), et derechef épigramme sur la liberté : utile dulci ; c’est le genre.
Enfin une phrase, et fort belle : "Le murmure de l’Océan, qui troublait encore cette tête ardente, se confondit dans la musique et un coup d’archet l’emporta." Mais c’est l’Océan et la musique qui sont cause que la phrase est bonne. Quelque indifférent que soit le sujet en soi, il faut qu’il existe néanmoins. Or, lorsque de mauvaise foi on entonne l’éloge d’un homme médiocre, qu’attendre, sinon une médiocrité ? La forme sort du fond, comme la chaleur du feu.
Arrive le petit confiteor ; là le poète appelle ses oeuvres des fautes d’enfant, se blâme des torts qu’il n’a plus et traite l’école romantique de n’avoir pas le sens commun, quoiqu’il ne renie pas ses maîtres. Il y aurait eu ici de belles choses à dire sur la place d’Hugo, vide. Comme se priver de pareilles joies, comme se refuser à soi-même la volupté de scandaliser la compagnie ? Mais les convenances s’y opposaient ; cela aurait fait de la peine à ce bon Gouvernement et c’eût été de mauvais goût. Mais en revanche nous avons, immédiatement après, l’éloge inattendu de Casimir Delavigne, qui savait que l’estime vaut mieux que le bruit et qui, en conséquence, s’est toujours traîné à la remorque de l’opinion, faisant les Messéniennes après 1815, Le Paria dans le temps du libéralisme, Marino Faliero lors de la vogue de Byron, Les Enfants D’Édouard quand on raffolait du drame moyen âge. Delavigne était un médiocre monsieur, mais Normand rusé qui épiait le goût du jour et s’y conformait, conciliant tous les partis et n’en satisfaisant aucun, un bourgeois s’il en fut, un Louis-Philippe en littérature. Musset n’a pour lui que des douceurs.
Louer des vers où se trouve celui-ci :

En quittant Raphaël, je souris à l’Albane.

Et Anacréon à côté d’Homère ! L’Albane est le père du rococo en peinture. M. de Voltaire l’aimait beaucoup. Ferney est plein de ses copies. Musset, qui a tant injurié Voltaire dans Rolla, mais qui devait faire son éloge à l’Académie (car il était académicien), devait bien ce petit hommage à son peintre favori.
Suit l’éloge de l’opéra comique comme genre. Tout est du même tonneau ; sans cesse l’exaltation du gentil, du charmant. Musset a été bien funeste à sa génération en ce sens. Lui aussi, morbleu, a chanté la grisette ! Et d’une façon bien plus embêtante encore que Béranger, qui au moins est en cela dans sa veine propre. Cette manie de l’étriqué (comme idée et comme oeuvres) détourne des choses sérieuses, mais ça plaît ; il n’y a rien à dire, on donne là dedans pour le quart d’heure. Nous allons revenir à Florian avant deux ans. Houssaye alors fleurira, c’est un berger.
Maintenant, un peu d’outrages aux grandes choses et aux grands hommes. Le travail du poète : un noble exercice de l’esprit. vraiment ! et quoi qu’on en puisse dire encore ! Quelle audace ! Mais comme il y a des idées nobles et des idées apparemment qui ne le sont pas, des routes grandes et sévères et des routes petites et plaisantes (d’après la classification des genres bien entendu, 1° tragédies, 2° comédies, comédie sérieuse, comédie pour rire, etc.), il s’ensuit que Bossuet et Fénelon sont au-dessus de Molière (non académicien) ; Télémaque vaut mieux que le Malade Imaginaire ; pour les hommes graves, en effet, c’est une farce (tel est l’avis entre autres de M. Chéruel, professeur à l’École normale). N’importe, la petite route n’en est pas moins belle et à coup sûr elle doit être honorée (que de bonté !) quand elle est suivie par un honnête homme (toujours l’honnête homme) ; autrement, non !
Ensuite un peu de patriotisme, le drapeau de l’Empire, de beaux faits dans la garde nationale.
Ce vers cité comme bon :

Les doux tributs des champs sur son onde tranquille !

Et Tancrède qui est un type inimitable de poésie chevaleresque ! Enfin, pour la conclusion, le bon exemple des gens qui meurent saintement escortés des soeurs de charité, lesquelles nous avons déjà vues plus haut en compagnie de l’idée chrétienne glorifiée.
Il y en a pour tous les goûts, si ce n’est pour le mien.
Quant à la réponse de Nisard, elle dégrade encore plus le sieur de Musset. De Frank, de Rolla, de Bernerette, pas un mot. Et il était là, lui ! Il avalait tout cela, il écoutait cette théorie que l’amour de Boileau est une qualité sociale. Il s’entendait dire que ses vers n’étaient pas sur leurs pieds et que les mères de famille daignaient l’approuver, une fois les enfants retirés. Avaler toutes ces grossièretés en public avec un habit vert sur le dos, une épée au côté et un tricorne à la main, cela s’appelle être honoré. Et voilà pourtant le but de l’ambition des gens de lettres ! On attend ce jour-là pendant des années ; ensuite on est posé, consacré. Ah ! C’est que l’on vous voit, il y a des voitures sur la place, et il ne manque pas non plus de belles dames qui vous font des compliments après la cérémonie. Deux heures durant même, le public vous gratifie de cet empressement naïf qu’il témoigne tour à tour à Tom-Pouce, aux Osages, à la planète Le Verrier, aux ascensions de Poittevin, aux premiers convois du chemin de fer de Versailles (rive droite). Et puis on figure le lendemain dans tous les journaux, entre la politique et les annonces.
Certes, il est beau d’occuper de la place dans les âmes de la foule, mais on y est les trois quarts du temps en si piètre compagnie, qu’il y a de quoi dégoûter la délicatesse d’un homme bien né.
Avouons que si aucune belle chose n’est restée ignorée, il n’est pas de turpitude qui n’ait été applaudie, ni de sot qui n’ait passé pour grand homme, ni de grand homme qu’on n’ait comparé à un crétin. La postérité change d’avis quelquefois (mais la tache n’en reste pas moins au front de cette humanité qui a de si nobles instincts), et encore ! Est-ce que jamais la France reconnaîtra que Ronsard vaut bien Racine ! Il faut donc faire de l’art pour soi, pour soi seul, comme on joue du violon.
Musset restera par ces côtés qu’il renie. Il a eu de beaux jets, de beaux cris, voilà tout. Mais le parisien chez lui entrave le poète ; le dandysme y corrompt l’élégance ; ses genoux sont raides de ses sous-pieds. La force lui a manqué pour devenir un maître ; il n’a cru ni à lui (?) ni à son art, mais à ses passions. Il a célébré avec emphase le coeur, le sentiment, l’amour avec toutes sortes d’H, au rabaissement de beautés plus hautes : "le coeur seul est poète", etc. Ces sortes de choses flattent les dames, maximes commodes qui font que tant de gens se croient poètes sans avoir fait un vers. Cette glorification du médiocre m’indigne. C’est nier tout art, toute beauté ; c’est insulter l’aristocratie du bon Dieu.
L’Académie française subsistera encore longtemps, quoiqu’elle soit fort en arrière de tout le reste. Elle puise sa force dans la rage qu’ont les Français pour les distinctions. Chacun espère en être plus tard ; je m’excepte. Du jour où elle a donné le premier prix Montyon, elle a avoué par là que la vie littéraire s’était retirée d’elle. N’ayant donc plus rien à faire et sentant les choses de sa compétence lui échapper, elle s’est réfugiée dans la vertu, comme font les vieilles femmes dans la dévotion.
Puisque je suis en veine de mauvaise humeur (et franchement j’en ai le coeur gros), je l’épuise. "Les jours d’orgueil où l’on me recherche, où l’on me flatte", dis-tu. Allons donc ! Ce sont des jours de faiblesse, ceux-là, les jours dont il faut rougir. Tes jours d’orgueil, je vais te les dire. Les voici, tes jours d’orgueil ! Quand tu es chez toi, le soir, dans ta plus vieille robe, avec Henriette qui t’embête, la cheminée qui fume, gênée d’argent, etc. , et que tu vas te coucher le coeur gros et la tête fatiguée ; quand, marchant de long en large dans ta chambre, ou regardant le bois brûler, tu te dis que rien ne te soutient, que tu ne comptes sur personne, que tout te délaisse, et qu’alors, sous l’affaissement de la femme, la muse rebondissant, quelque chose cependant se met à chanter au fond de toi, quelque chose de joyeux et de funèbre, comme un chant de bataille, défi porté à la vie, espérance de sa force, flamboiement des oeuvres à venir. Si cela te vient, voilà tes jours d’orgueil ; ne me parle pas d’autres orgueils. Laisse-les aux faibles, au sieur Énault qui sera flatté d’entrer à la Revue de Paris, à Du Camp qui est enchanté d’être reçu chez Mme Delessert, à tous ceux enfin qui s’honorent assez peu pour que l’on puisse les honorer. Pour avoir du talent, il faut être convaincu qu’on en possède, et pour garder sa conscience pure, la mettre au-dessus de celles de tous les autres. Le moyen de vivre avec sérénité et au grand air, c’est de se fixer sur une pyramide quelconque, n’importe laquelle, pourvu qu’elle soit élevée et la base solide. Ah ! ce n’est pas toujours amusant et l’on est tout seul ; mais on se console en crachant d’en haut.
Encore un mot relativement à ma mère. Sans nul doute qu’elle ne t’ait reçue de son mieux, si vous vous fussiez rencontrées d’une façon ou d’une autre. Mais quant à en être flattée (ne prends pas ceci pour une brutalité gratuite), apprends qu’elle n’est flattée de rien, la bonne femme. Il est fort difficile de lui plaire ; elle a dans toute sa personne je ne sais quoi d’imperturbable, de glacial et de naïf qui vous démonte. Elle se passe de principes encore plus aisément que d’expansions. Toute en constitution vertueuse, elle déclare impudemment qu’elle ne sait pas ce que c’est que la vertu, et ne lui avoir jamais fait un sacrifice.
Elle me disait ce soir que je m’aigrissais. Je tourne peut-être en effet à la vieille fille. Tant pis ; la figure du Misanthrope est une des plus sottes que l’on puisse avoir. Oui, je deviens vieux, je ne suis pas du siècle, je me sens étranger au milieu de mes compatriotes tout autant qu’en Nubie, et je commence sérieusement à admirer le prince Président qui ravale sous la semelle de ses bottes cette noble France. J’irais même lui baiser le derrière, pour l’en remercier personnellement, s’il n’y avait une telle foule que la place est prise.
Dimanche soir.
Je serai jeudi prochain à Mantes à 5 h 15. Tu peux prendre le convoi de 3 h 25 et commander le dîner si tu as le temps. Je t’attends au débarcadère. Adieu, mille baisers.
À toi. G.

 

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À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Mercredi, minuit [9 juin 1852.]
Le même jour que j’ai appris la mort de Pradier (dimanche), j’en ai appris deux autres, celle d’un de mes camarades de collège (cousin de mon beau-frère), qui vient de crever à Alger où il se promenait, et celle d’une jeune femme, ancienne amie de ma soeur, qui dépérit d’une maladie de poitrine causée par des chagrins d’amour. La dernière fois que j’ai vu l’un, c’est il y a cinq à six mois, ici, à Croisset, sur la terrasse de mon jardin où il fumait avec moi. La dernière fois que j’ai vu la seconde, c’est il y a une douzaine d’années, à la campagne, dans le château de son tuteur ; nous montions une côte ensemble, dans un bois, elle avait très chaud et marchait avec peine.
Ce pauvre Pradier, je le regrette ! Aimable et charmante nature ! Qu’il lui a manqué peu de chose, à cet homme, pour être un grand homme tout à fait : un peu plus de sérieux dans l’esprit et moins de banalité dans le caractère. Il n’en restera pas moins comme le premier sculpteur de son temps. Nous étions à Rosny pendant qu’il se mourait ; il n’en est pas moins mort et nous n’en avons pas moins joui. Voilà l’éternelle, lamentable et sérieuse ironie de l’existence. C’est il y a six ans à cette époque, dans ce mois-ci, que nous nous sommes connus chez lui. Pauvre homme ! J’en suis resté ahuri toute la journée. Je pourrais déjà faire un volume nécrologique respectable de tous les morts que j’ai connus. Quand on est jeune, on associe la réalisation future de ses rêves aux existences qui vous entourent. À mesure que ces existences disparaissent, les rêves s’en vont. J’ai bien éprouvé cela pour ma soeur, pour cette femme charmante dont je ne parle jamais par une pudeur de coeur qui me clôt la bouche. Avec elle j’ai enterré beaucoup d’ambitions, presque tout désir mondain de gloire. Je l’avais élevée, c’était un esprit solide et fin qui me charmait ; elle s’est mariée à la vulgarité incarnée. Voilà les femmes.
La mort de Pradier me fait éprouver quelque chose d’égoïste assez honteux. Je suis fâché qu’il ne m’ait pas connu, moi qui l’admirais beaucoup. J’aurais voulu qu’un homme de sa trempe me distinguât de cette foule où je pataugeais autour de lui. Mais l’aurait[-il] pu d’ailleurs ? Il avait peu le sens critique, notre ami. Sur son art même, je n’ai pu jamais en rien tirer, ce qui le rend supérieur à mes yeux, car c’était un homme d’instinct.
Tu te les rappelleras nos 48 heures de Mantes, ma chère Louise. ça a été de bonnes heures. Je ne t’ai jamais tant aimée ! J’avais dans l’âme des océans de crème. Toute la soirée ton image m’a poursuivi comme une hallucination. Il n’y a que depuis hier au soir que je me suis remis à travailler. Jusque-là j’ai passé mon temps dans le désoeuvrement et la rumination des moments écoulés. J’ai besoin de me calmer.
Prends courage, un temps viendra où nous nous verrons plus souvent. Dans deux mois, quand ma première partie sera faite, j’irai passer quelques jours à Paris et au mois d’octobre nous retournerons à notre maison de campagne, voir jaunir les feuilles. Une fois mon roman fait, je prends un logement à Paris. Nous en ferons l’inauguration solennelle.
Adieu, je t’écrirai plus longuement la prochaine fois, à la fin de la semaine ou vers le commencement de l’autre.
Je t’embrasse, je te baise partout.
À toi, mon amour.

 

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927. [1852]
Dimanche. 11 heures du soir.
Nous nous occupons présentement de ta pièce de Pradier. Quand je dis nous, j’emploie un pluriel ambitieux, car Bouilhet, depuis une heure, s’essouffle à refaire une strophe à laquelle je renonce. Je te dirai au bas de ma lettre nos observations. Il y a de bonnes choses dans ta pièce. Avec peu de corrections, elle peut être excellente.
J’ai repris mon travail. J’espère qu’il va aller, mais franchement Bovary m’ennuie. Cela tient au sujet et aux retranchements perpétuels que je fais. Bon ou mauvais, ce livre aura été pour moi un tour de force prodigieux, tant le style, la composition, les personnages et l’effet sensible sont loin de ma manière naturelle. Dans Saint Antoine j’étais chez moi. Ici, je suis chez le voisin ; aussi je n’y trouve aucune commodité.
La lettre de l’Arménien m’a fait plaisir. Ce sont de rusés drôles que les Arméniens. Mets-toi en garde contre tout ce qui est oriental civilisé. Ces gens-là ont les vices des deux mondes. Avis. " Quand je retournerai en Orient... " dis-tu. Hélas la saison de ma migration est passée ; je suis cloué et pour longtemps ! J’aurais pourtant bien besoin d’eaux de Jouvence. Au fond je me sens las. Après les leçons de géographie que je donne à ma nièce, je reste quelquefois à regarder la carte avec des mélancolies sombres que je tais. Oh ! la vie est trop courte et trop longue.
C’est un homme charmant que ce capitaine. Il te fait mon éloge (discrètement, par savoir-vivre, devinant son auditeur) et il admire l’Âne d’or. Vivent mes compatriotes ! Mets-toi à ce bouquin et dévore-le. Je ne m’étonne point que le Philosophe se soit récrié. C’est du vin trop fort pour lui ; il l’épouvante. Moi, j’aime les choses qui me font peur. À propos de peur, j’ai frémi à l’histoire de ta chauve-souris. La superstition est le fond de la religion, la seule vraie, celle qui survit sous toutes les autres. Le dogme est une affaire d’invention humaine. Mais la superstition est un sentiment éternel de l’âme et dont on ne se débarrasse pas. Aujourd’hui, Rouen a été plein de processions, de reposoirs. Quelle bête chose que le peuple ! Jusqu’à présent on a respecté cette idée. Celles de royauté, d’autorité, de droit divin, de noblesse ont été bafouées ; le peuple seul restait debout. Il faut qu’il se traîne si bas dans l’ignominie et la bêtise qu’on le prenne en pitié à son tour et qu’il soit bien reconnu qu’il n’y a rien de sacré. Le siècle m’ennuie prodigieusement. De quelque côté que je me tourne, je n’y vois que misère. Des mots, des mots, et quels mots !
Ce que Gautier dit de Pradier dans le feuilleton que tu m’as envoyé est bien sec ; rien d’ému. Quel éreintement on aperçoit ! C’est qu’à force de jouer du violon sur son coeur, les cordes s’en détendent. Les gens de lettres sont des putains qui finissent par ne plus jouir. Ils traitent l’art comme celles-ci les hommes, lui sourient tant qu’ils peuvent, mais ne l’aiment plus, et tout s’avachit ensemble. âme et style, poitrine et coeur.
Je me suis gaudy des détails sur la mère R… J’aime toujours à connaître l’envers des choses. À la bonne heure ! Je l’estime et la balle du père R... cultivant ses roses est carrée. Le mari aux dehors non poétiques, ayant au fond des goûts plus propres que madame, j’aime ça ; et jugez ensuite sur l’étiquette ! Depuis qu’il sait qu’elle est légère, Bouilhet est très excité.
Nous avons été très tristes aujourd’hui. Pourquoi ? Je n’en ais rien. était-ce le ciel, le carillon des processions que nous entendions au loin, où l’éternel sujet : l’avenir ?
J’ai lu l’Homère de Lamartine. Pour du Lamartine, je l’aime assez. Mais je soutiendrai toujours que ce n’est pas là un écrivain et je t’en persuaderai en une demi-heure, quand tu voudras, preuves en main. Toute la partie narrative est la meilleure, mais qu’il y avait mieux à dire sur Homère ! Les premières pages de la Longueville du Philosophe sont bien entortillées ; il vise trop au XVIIe siècle et s’y embrouille souvent dans des tournures lourdes de que, de qui, etc. J’aime les phrases nettes et qui se tiennent droites, debout tout en courant, ce qui est presque une impossibilité. L’idéal de la prose est arrivé à un degré inouï de difficulté ; il faut se dégager de l’archaïsme, du mot commun, avoir les idées contemporaines dans leurs mauvais termes, et que ce soit clair comme du Voltaire, touffu comme du Montaigne, nerveux comme du La Bruyère et ruisselant de couleur, toujours.
Hier, j’ai été avec ma mère à la campagne voir le père et la mère de ce jeune homme mort à Alger (comme je te l’ai dit). C’est une maison entourée de grands arbres ; le vent soufflait dans les tilleuls, des chiens de chasse hurlaient. J’ai eu là un bon frisson dans le dos. Le père, pauvre bonhomme de près de 80 ans, m’a embrassé en pleurant, sanglotant, crachant, râlant. C’était un sale et lamentable spectacle. Je les connais de longue date ces aspects de deuil.
PRADIER. – Pourquoi ce cortège funèbre est un peu Delavigne de tournure, mais il faudrait tout changer ; garde-le.
Ce sont de blanches théories, etc. , très bon, très bon.

N’es-tu pas le fils de la Grèce
enchanteresse

atroce.
Variante :

N’es-tu pas le fils de la Grèce
Un des plus grands, un des plus beaux ?
Sous ton ciseau qui la caresse,
Chaque nymphe, chaque déesse
Sort radieuse des tombeaux.

La strophe qui suit a d’abord son premier vers mauvais : les blondes ombres est bien dur et puis qu’est-ce que les ombres d’Homère qui sont filles de Phidias et revivent vierges en palpitant sous ta paupière ? Elle est fort difficile à changer.
Voici donc deux variantes dont je ne suis guère fou, mais qui valent peut-être un peu mieux :

Lorsque la forme juvénile

(hum ! hum ! C’est juvénile)

S’élançait du bloc, dans tes bras,
Le marbre, à ton geste docile,
Croyait revoir le front tranquille
De Praxitèle ou Phidias.

ou mieux peut-être :

Quand la forme blanche et pudique
S’élançait du bloc, dans tes bras,
Le marbre ému, rêvant l’attique,
Croyait sentir l’étreinte antique
De Praxitèle ou Phidias.

Je supprimerais complètement la strophe :

Splendeur, beauté, etc.
Se condensaient...
mariaient
L’homme antique à l’homme nouveau

qui est d’explication et qui coupe le mouvement figuré. Elle arrête la marche et n’est pas bonne en soi.

Ô peuple immortel de statues, etc.

et la suivante, très bon ; garde-toi bien de changer :

Dianes effleurant les grèves

qui est le meilleur vers de toute la pièce.
Au lieu de venez glorifier sa mort, qui me semble fort plat : Venez pleurer ! Le maître est mort !
Ici, le mouvement me semble très fini et qu’il n’y a plus rien à dire. Je m’arrêterais là ; ou bien si tu veux faire une queue pour la Sapho, fais alors une seule strophe pour Sapho seule, mais rythmée.

... et toi, etc.
Symbole si triste et si beau
Poésie, amour, double flamme,
Marbre où la lyre se fait femme,
Viens et marche en tête, ô Sapho !

mauvais : qu’est-ce qu’un marbre où une lyre se fait femme ?

À celui, etc.
Souffle...

Tu as un souffle plus loin et là...

au fier créateur, au doux maître

bon

... l’être
l’immortalité.

II.
1re Excellente.
2e Les deux premiers vers charmants.

... empires tombés,

tu as, tout à la fin,

... la poudre des empires.
Ainsi que de fraîches Hébés

est bien mauvais ; une fraîche Hébé, archi-commun ; plus bas, d’ailleurs, frais paysage. Dans la fin de la strophe suivante il y a du vague : onde, quiétude, sérénité, cela patauge.

Puis ils diront ta mort si douce, si rapide

si douce et si rapide plus harmonieux.

Qu’elle a glacé...

très beau, et la fin est bonne aussi, si ce n’est peut-être

... riante apothéose, etc.

La dernière image charmante.
Sur ce, très humiliés de n’avoir pu en trois heures rien trouver de mieux, nous allons nous coucher.
Adieu, pauvre chère amie, je t’embrasse avec mille tendresses profondes.
À toi. Ton G.

 

***

 

 

À Louise Colet.

     [Croisset.] Samedi [12 juin 1852.]
Quoiqu’il soit une heure du matin et que j’aie écrit aujourd’hui pendant douze heures (sauf une pour mon dîner), il faut que je te dise combien je suis content de toi. C’est pour moi un bonheur que ta pièce, chère Louise, un bonheur pour moi, comme j’en ai eu un pour toi, lorsque tu as eu ton prix. Il ne manque à cette pièce que très peu de chose pour en faire tout bonnement un petit chef-d’oeuvre ; et il n’y a pas de petits chefs-d’oeuvre. Rythme, composition, nouveauté, tout y est ; c’est bien, c’est bien. Je suis curieux de voir demain l’avis du confrère.
Mais moi j’en suis enchanté. Cette lettre partira demain par une occasion ; elle t’arrivera le soir même. Qu’elle t’apporte donc un baiser d’ami, bien vigoureux et bien ému ! Dans la première strophe :

Leurs serres de fleurs de l’Asie
Avec toute leur poésie ! !...

tu la montres la poésie ; ton mot la gâte.
9e méandre, vulgaire et lâche, ne présente rien à l’oeil.
La nef, Lamartine, Tastu, Valmore, dames sensibles ; va avec le barde, le destrier, etc.
3e Morts radieux est-il le mot propre ?
4e Exquise d’un bout à l’autre, mais c’est le banc des orangeries qu’il faut lire et non les bancs des orangeries.
5e Un peu de confusion dans l’idée, mais d’excellents détails, des vers charmants :

Courent sur le marbre des frises.

6e Les gais conteurs et les poètes, trop de deux idées ; une seule. Comme... les plus beaux vers... des poètes.
7e À la lèvre monte l’Amour, un peu brusque ? ?
8e À la calme étendue, n’est pas raide.
9e Il est fâcheux que nous ayons déjà vu les reines.
Voici un vers :

Où les reines buvaient du lait,

dont je fais un cas énorme.
Il y a là plus de vraie poésie que dans toutes les tartines sur Dieu, l’âme, l’humanité, qui bourrent ce qu’on appelle les pièces de résistance. Ça ne saute pas à l’oeil comme une pensée à grand effet ; mais quelle vérité bien dite, et que c’est profond du sentiment de la chose ! Il faut ainsi que tout sorte du sujet, idées, comparaisons, métaphores, etc. C’est là la griffe du lion, sois-en sûre, et comme la signature de la nature elle-même dans les oeuvres. Un volume de pièces comme celle-là (une fois ces corrections faites, et qui du reste sont faciles) ne le céderait à quoi que ce fût ; voilà mon avis. Quel joli refrain, et d’un singulier balancement ! Il n’y a qu’aujourd’hui de toute la semaine que j’aie un peu bien travaillé. Un paragraphe qui me manquait depuis cinq jours m’est enfin, je crois, arrivé avec sa tournure. Quelle difficulté qu’une narration psychologique, pour ne pas toujours rabâcher les mêmes choses !
Du Camp m’a envoyé ses photographies. Je viens de lui écrire un mot pour le remercier. Si la Revue de Paris commence à décliner, voilà mes prédictions qui commencent à se vérifier. Il sera peut-être complètement coulé que je ne serai pas encore à flot. Lui qui devait me prendre à son bord, je lui tendrai peut-être la perche. Non, je ne regrette pas d’être resté si tard en arrière. Ma vie, du moins, n’a jamais bronché. Depuis le temps où j’écrivais en demandant à ma bonne les lettres qu’il fallait employer pour faire les mots des phrases que j’inventais, jusqu’à ce soir où l’encre sèche sur les ratures de mes pages, j’ai suivi une ligne droite, incessamment prolongée et tirée au cordeau à travers tout. J’ai toujours vu le but se reculer devant moi, d’années en années, de progrès en progrès. Que de fois je suis tombé à plat ventre au moment où il me semblait le toucher ! Je sens pourtant que je ne dois pas mourir sans avoir fait rugir quelque part un style comme je l’entends dans ma tête et qui pourra bien dominer la voix des perroquets et des cigales. Si jamais ce jour que tu attends, où l’approbation de la foule viendra derrière la tienne, arrive, les trois quarts et demi du plaisir que j’en aurai seront à cause de toi, pauvre chère femme, qui m’as tant aimé. Mon coeur n’est pas ingrat ; il n’oubliera jamais que ma première couronne, c’est toi qui l’as tressée et qui me l’as posée sur le front avec tes meilleurs baisers. Eh bien, il y a des choses plus voisines, que j’envie davantage que ce tapage que l’on partage avec tant de monde. Sait-on, quelque connu que l’on soit, sa juste valeur ? Les incertitudes de soi que l’on a dans l’obscurité, on les porte dans la célébrité. Que de gens, parmi les plus forts, en sont morts rongés, à commencer par Virgile qui voulait brûler son oeuvre ! Sais-tu ce que j’attends ? C’est le moment, l’heure, la minute où j’écrirai la dernière ligne de quelque longue oeuvre mienne, comme Bovary ou autres, et que, ramassant de suite toutes les feuilles, j’irai te les porter, te les lire de cette voix spéciale avec quoi je me berce, et que tu m’écouteras, que je te verrai t’attendrir, palpiter, ouvrir les yeux. Je tiendrai là ma jouissance de toutes les manières. Tu sais que je dois prendre au commencement de l’autre hiver un logement à Paris. Nous l’inaugurerons, si tu veux, par la lecture de Bovary. Ce sera une fête.
L’Arménien t’a fait de l’effet. Que serait-ce si tu avais vu des gens de La Mecque en costume, ou des jeunes gens grecs de la campagne ? Les Arméniens ne sont généralement pas beaux : ils ont un nez d’oiseau de proie et des dents bombées, race de gens d’affaires, drogmans, scribes et politiques de tout l’Orient. Je crois que celui-ci, en question, désire conquérir des femmes illustres. Il se doit cela en sa qualité d’homme civilisé. S’il te proposait quelque affaire d’argent, rappelle-toi l’avertissement. Je crois à la race plus qu’à l’éducation. On emporte, quoi qu’en ait dit Danton, la patrie à la semelle de ses talons et l’on porte au coeur, sans le savoir, la poussière de ses ancêtres morts. Quant à moi, je ferais là-dessus, personnellement, une démonstration par A + B. Il en est de même en littérature. Je retrouve toutes mes origines dans le livre que je savais par coeur avant de savoir lire, Don Quichotte, et il y a de plus, par dessus, l’écume agitée des mers normandes, la maladie anglaise, le brouillard puant. Adieu, mille et mille baisers ; je suis éreinté et vais me coucher. À toi.

 

***

 

 

À Maxime Du Camp.

Croisset, 1852 [26 juin.]
Mon cher ami,
Tu me parais avoir à mon endroit un tic ou vice rédhibitoire. Il ne m’embête pas, n’aie aucune crainte. Mon parti est pris là-dessus depuis longtemps.
Je te dirai seulement que tous ces mots : se dépêcher, c’est le moment, il est temps, place prise, se poser, hors la loi, sont pour moi un vocabulaire vide de sens. C’est comme si tu parlais à un algonquin. Comprends pas.
Arriver, à quoi ? à la position de MM. Murger, Feuillet, Monselet, etc. , Arsène Houssaye, Taxile Delord, Hippolyte Lucas et soixante-douze autres avec ? Merci.
Être connu n’est pas ma principale affaire, cela ne satisfait entièrement que les très médiocres vanités. D’ailleurs, sur ce chapitre même, sait-on jamais à quoi s’en tenir ? La célébrité la plus complète ne vous assouvit point et l’on meurt presque toujours dans l’incertitude de son propre nom, à moins d’être un sot. Donc l’illustration ne vous classe pas plus à vos yeux que l’obscurité.
Je vise à mieux, à me plaire. Le succès me paraît être un résultat et non pas le but. Or j’y marche, vers ce but, et depuis longtemps il me semble, sans broncher d’une semelle, ni m’arrêter au bord de la route pour faire la cour aux dames, ou dormir sur l’herbette. Fantôme pour fantôme, après tout, j’aime mieux celui qui a la stature plus haute.
Périssent les États-Unis plutôt qu’un principe ! Que je crève comme un chien, plutôt que de hâter d’une seconde ma phrase qui n’est pas mûre.
J’ai en tête une manière d’écrire et gentillesse de langage à quoi je veux atteindre. Quand je croirai avoir cueilli l’abricot, je ne refuse pas de le vendre, ni qu’on batte des mains s’il est bon. D’ici là, je ne veux pas flouer le public. Voilà tout.
Que si, dans ce temps-là, il n’est plus temps et que la soif en soit passée à tout le monde, tant pis. Je me souhaite, sois-en sûr, beaucoup plus de facilité, beaucoup moins de travail et plus de profits. Mais je n’y vois aucun remède.
Il se peut faire qu’il y ait des occasions propices en matière commerciale, des veines d’achat pour telle ou telle denrée, un goût passager des chalands qui fasse hausser le caoutchouc ou renchérir les indiennes. Que ceux qui souhaitent devenir fabricants de ces choses se dépêchent donc d’établir leurs usines, je le comprends. Mais si votre oeuvre d’art est bonne, si elle est vraie, elle aura son écho, sa place, dans six mois, six ans, ou après vous. Qu’importe !
C’est là qu’est le souffle de vie, me dis-tu, en parlant de Paris. Je trouve qu’il sent souvent l’odeur des dents gâtées, ton souffle de vie. Il s’exhale, pour moi, de ce Parnasse où tu me convies, plus de miasmes que de vertiges. Les lauriers qu’on s’y arrache sont un peu couverts de merde, convenons-en.
Et à ce propos, je suis fâché de voir un homme comme toi renchérir sur la marquise D’Escarbagnas, qui croyait que " hors Paris, il n’y avait pas de salut pour les honnêtes gens ". Ce jugement me paraît être lui-même provincial, c’est-à-dire borné. L’humanité est partout, mon cher monsieur, mais la blague plus à Paris qu’ailleurs, j’en conviens.
Certes, il y a une chose que l’on gagne à Paris, c’est le toupet ; mais l’on y perd un peu de sa crinière.
Celui qui, élevé à Paris, est devenu néanmoins un véritable homme fort, celui-là était né demi-dieu. Il a grandi les côtes serrées et avec des fardeaux sur la tête, tandis qu’au contraire il faut être dénué d’originalité native si la solitude, la concentration, un long travail ne vous créent à la fin quelque chose d’approchant.
Quant à déplorer si amèrement ma vie neutralisante, c’est reprocher à un cordonnier de faire des bottes, à un forgeron de battre son fer, à un artiste de vivre dans son atelier. Comme je travaille de 1 heure de l’après-midi à 1 heure de l’après-minuit tous les jours, sauf de 6 à 8 heures, je ne vois guère à quoi employer le temps qui me reste. Si j’habitais en réalité la province ou la campagne, me livrant à l’exercice du domino, ou à la culture des melons, j’en concevrais le reproche. Mais si je m’abrutis, c’est Lucien, Shakespeare et écrire un roman qui en sont cause.
Je t’ai dit que j’irais habiter Paris quand mon livre serait fait et que je le publierais si j’en étais content. Ma résolution n’a point changé. Voilà ce que je peux dire, mais rien de plus.
Et crois-moi, mon ami, laisse couler l’eau. Que les querelles littéraires renaissent ou ne renaissent pas, je m’en fous. Qu’Augier réussisse, je m’en contrefous, et que Vacquerie et Ponsard élargissent si bien leurs épaules qu’ils me prennent toute ma place, je m’en archifous et je n’irai pas les déranger pour qu’ils me la rendent,
Sur ce je t’embrasse.

 

***

 

 

À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
[Croisset Samedi soir [26 juin 1852.]
Je viens d’écrire trois lettres, une à Trouville, à un capitaine, pour avoir 60 litres de rhum anglais, une à Henriette Collier pour qu’elle te ou me renvoie ton album et une au sieur Du Camp. Il y a, je crois, revirement. À propos de l’Ulysse de Ponsard il m’a écrit de but en blanc et il recommence a déplorer amèrement, c’est le mot, que je ne sois pas à Paris où ma place était entre Ponsard et Vacquerie. Il n’y a qu’à Paris qu’on vit, etc. , etc. Je mène un vie neutralisante. Je lui ai répondu strictement et serré sur ce chapitre. Je crois qu’il n’y reviendra plus et qu’il ne montrera ma lettre à personne. Je m’y suis tenu dans le sujet, mais je l’emplis. Ma lettre a quatre pages ; en voici un paragraphe que je copie et qui te donnera une idée du ton : "C’est là qu’est le souffle de la vie, me dis-tu. Je trouve qu’il sent l’odeur des dents gâtées, ton souffle de vie. Il s’exhale pour moi, de ce Parnasse où tu m’invites, plus de miasmes à faire vomir que de vertiges. Les lauriers qu’on s’y arrache sont un peu couverts de merde, convenons-en.
Et à ce propos, je suis fâché de voir un homme d’esprit renchérir sur la marquise D’Escarbagnas, laquelle croyait que "hors Paris, il n’y avait point de salut pour les honnêtes gens". Ce jugement me paraît être lui-même provincial, c’est-à-dire borné. L’humanité est partout, mon cher monsieur, mais la blague plus à Paris qu’ailleurs, j’en conviens", etc.
Ton long récit de la visite de Musset m’a fait une étrange impression. En somme, c’est un malheureux garçon. On ne vit pas sans religion. ces gens-là n’en ont aucune, pas de boussole, pas de but. On flotte au jour le jour, tiraillé par toutes les passions et les vanités de la rue. Je trouve l’origine de cette décadence dans la manie commune qu’il avait de prendre le sentiment pour la poésie.

Le mélodrame est bon où Margot a pleuré.

ce qui est un très joli vers en soi, mais d’une poétique commode. "Il suffit de souffrir pour chanter ", etc. Voilà des axiomes de cette école ; cela vous mène à tout comme morale et à rien comme produit artistique. Musset aura été un charmant jeune homme et puis un vieillard ; mais rien de planté, de rassis, de carré, de serein dans son talent ni sa personne (comme existence j’entends). C’est que, hélas ! Le vice n’est pas plus fécondant que la vertu. Il ne faut être ni l’un ni l’autre, ni vicieux, ni vertueux, mais au-dessus de tout cela. Ce que j’ai trouvé de plus sot et que l’ivresse même n’excuse pas, c’est la fureur à propos de la croix. C’est de la stupidité lyrique en action, et puis c’est tellement voulu et si peu senti. Je crois bien qu’il a peu écouté Melaenis. Ne vois-tu donc pas qu’il a été jaloux de cet étranger (Bouilhet) que tu te mettais à lui vanter après l’avoir repoussé (lui, Musset) ? Il a saisi le premier prétexte pour rompre là les chiens.
Il eût été plus fort de ta part de souscrire à sa condition et puis, le soir de la lecture, de lui répondre par ses maximes "qu’il faut qu’une femme mente", et de lui dire "mon cher monsieur, allez à d’autres, je vous ai joué". S’il a envie de toi il lira ton poème ; mais c’est un pauvre homme pour taire l’aveu que les petits journaux l’empêchent de tenir sa parole. Sa lettre d’excuse achève tout, car il ne promet encore rien ; ce n’est pas franc. Ah mon Dieu ! mon Dieu ! quel monde !
Voilà plusieurs fois que je t’écris et que je ne pense pas à te parler de l’article de Melaenis. Si tu crois que Monsieur Nefzer fera l’article, ça vaudrait mieux. Tâche de le savoir. Si non, nous rarrangerons un peu le tien et le reverrons.
Je n’aime pas tes corrections aux Résidences royales (nous verrons cela plus tard), ni ton sonnet. Tu mériterais bien que je te tirasse (excusez le subjonctif) les oreilles pour ton réintroniser, expression de droit canonique que tu me fourres là ! Tu emploies quelquefois ainsi des mots qui me mettent en rage. Et puis le milieu du sonnet n’est pas plein. Il faut que tous les vers soient tendus dans un sonnet, et venant d’une seule haleine. La pièce de Bouilhet sur Pradier avait, dimanche dernier, 12 vers de faits. Il a dû supprimer le commencement qui était mauvais. Il m’apportera, j’espère, demain la chose finie.
Je suis harassé. J’ai depuis ce matin un pincement à l’occiput et la tête lourde comme si je portais dedans un quintal de plomb. Bovary m’assomme. J’ai écrit de toute ma semaine trois pages, et encore dont je ne suis pas enchanté. Ce qui est atroce de difficulté c’est l’enchaînement des idées et qu’elles dérivent bien naturellement les unes des autres.
Tu me parais, toi, dans une veine excellente ; mais médite davantage. Tu te fies trop à l’inspiration et vas trop vite. Ce qui fait, moi, que je suis si long, c’est que je ne peux penser le style que la plume à la main et je patauge dans un gâchis continuel que je déblaye à mesure qu’il s’augmente. Mais pour des vers c’est plus net, la forme est toute voulue. La bonne prose pourtant doit être aussi précise que le vers, et sonore comme lui.
Je lis dans ce moment une charmante et fort belle chose, à savoir Les États de la Lune, de Cyrano De Bergerac. C’est énorme de fantaisie et souvent de style.
Peux-tu me dire l’époque à peu près précise de la lecture de ton prix ? Je pense avoir fini ma première partie à la fin du mois prochain. Nous irons à Trouville 15 jours au mois d’août. Si mon voyage à Paris se trouvait entre ces deux époques, ça m’arrangerait.
Adieu, chère femme bien-aimée, je t’embrasse sur le coeur. À toi, à toi. Ton G.
Sais-tu que ton récit de la visite de Musset est crânement bien écrit, sans que tu t’en sois doutée peut-être ; ça empoigne.

 

***

 

 

À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Dimanche soir, minuit [27-28 juin 1852].
Voilà enfin la pièce sur Pradier. Si tu trouves le moyen de la faire paraître dans les Débats, la Presse, ou le Pays, jamais on ne se doutera que la publication vient de toi. Du Camp sera fort perplexe de savoir comment Bouilhet est arrivé à se faire imprimer dans un journal sans sa protection, et n’imaginera guère que [ce] soit l’auteur d’une pièce sur le même sujet. Ces façons sont peu dans les us de la gent de lettres, en effet.
Je suis encore sous l’impression de la visite de Musset et suis curieux de voir la fin de l’histoire. On n’est pas plus goujat qu’il ne l’a été ! C’est caduc et ignoble à la fois. Et voilà des gaillards qui ont des prétentions aux belles manières, à la gentilhommerie !
Je t’engage fort à ne plus lui faire aucune avance pour le rappel de sa promesse. Garde-toi le droit de le mépriser radicalement.
Au milieu de l’impression pénible que m’a donnée cette histoire, une consolation a surgi.
C’est l’idée qu’il ne sort rien de bon de cette vie stupide. Si en la menant il faisait de bonnes oeuvres ; si, préoccupé de tant de misères, il restait malgré cela grand comme poète, là serait pour nous l’embêtement objectif. Mais non, plus rien ! Son génie, comme le duc De Glocester, s’est noyé dans un tonneau et, vieille guenille maintenant, s’y effiloque de pourriture. L’alcool ne conserve pas les cerveaux comme il fait pour les foetus.
Je n’en persiste pas moins dans mon dire relativement à l’Âne d’or, malgré l’avis du Philosophe et celui de Musset. Tant pis pour ces messieurs s’ils ne le comprennent pas et tant mieux pour moi si je me trompe. Mais s’il y a une vérité artistique au monde, c’est que ce livre est un chef-d’oeuvre. Il me donne à moi des vertiges et des éblouissements. La nature pour elle-même, le paysage, le côté purement pittoresque des choses sont traités là à la moderne et avec un souffle antique et chrétien tout ensemble qui passe au milieu. Ça sent l’encens et l’urine, la bestialité s’y marie au mysticisme. Nous sommes bien loin encore de cela, nous autres, comme faisandage moral, ce qui me fait croire que la littérature française est encore jeune. Musset aime la gaudriole. Eh bien ! pas moi. Elle sent l’esprit (que je l’exècre en art !). Les chefs-d’oeuvre sont bêtes ; ils ont la mine tranquille comme les productions mêmes de la nature, comme les grands animaux et les montagnes. J’aime l’ordure, oui, et quand elle est lyrique, comme dans Rabelais qui n’est point du tout un homme à gaudriole. Mais la gaudriole est française. Pour plaire au goût français il faut cacher presque la poésie, comme on fait pour les pilules, dans une poudre incolore et la lui faire avaler sans qu’il s’en doute.
P.S. – Nous venons de relire la pièce ; nous en sommes saouls et n’en savons que penser. Juge-la toi-même et " fais-en ce que tu voudras" (Bouilhet) – "et tâche de la faire paraître" (moi).
Adieu, je t’embrasse tendrement. À toi.
Ton G.

 

***

 

À Maxime Du Camp.

[Croisset, début juillet 1852.]
MON CHER,
Je suis peiné de te voir si sensible. Loin d’avoir voulu rendre ma lettre blessante, j’avais tâché qu’elle fût tout le contraire. Je m’y étais, autant que je l’avais pu, renfermé dans les limites du sujet, comme on dit en rhétorique.
Mais pourquoi aussi recommences-tu ta rengaine et viens-tu toujours prêcher le régime à un homme qui a la prétention de se croire en bonne santé ? Je trouve ton affliction à mon endroit comique, voilà tout. Est-ce que je te blâme, moi, de vivre à Paris, et d’avoir publié, etc.? Lorsque tu voulais même, dans un temps, venir habiter une maison voisine de la mienne, à la campagne, ai-je applaudi à ce projet ? T’ai-je jamais conseillé de mener ma vie, et voulu mener ton ingénieuse à la lisière, lui disant : " Mon petit ami, il ne faut pas manger de cela, s’habiller de cette manière, venir ici, etc.? " À chacun donc ce qui lui convient. Toutes les plantes ne veulent pas la même culture. Et, d’ailleurs, toi à Paris, moi ici, nous aurons beau faire ; si nous n’avons pas l’étoile, si la vocation nous manque, rien ne viendra ; et si au contraire elle existe, à quoi bon se tourmenter du reste ?
Tout ce que tu pourras me dire, je me le suis dit, sois-en sûr, blâme ou louange, bien et mal. Tout ce que tu ajouteras là-dessus ne sera donc que la redite d’une foule de monologues que je sais par coeur.
Encore un mot cependant. Le renouvellement littéraire que tu annonces, je le nie, ne voyant jusqu’à présent ni un homme nouveau, ni un livre original, ni une idée qui ne soit usée (on se traîne au cul des maîtres comme par le passé). On rabâche des vieilleries humanitaires ou esthétiques. Je ne nie pas la bonne volonté, dans la jeunesse actuelle, de créer une école, mais je l’en défie. Heureux si je me trompe ; je profiterai de la découverte.
Quant à mon poste d’homme de lettres, je te le cède de grand coeur, et j’abandonne la guérite, emportant le fusil sous mon bras. Je dénie l’honneur d’un pareil titre et d’une pareille mission. Je suis tout bonnement un bourgeois qui vit retiré à la campagne, m’occupant de littérature, et sans rien demander aux autres : ni considération, ni honneur, ni estime même. Ils se passeront donc de mes lumières. Je leur demande en revanche qu’ils ne m’empoisonnent pas de leurs chandelles. C’est pourquoi je me tiens à l’écart.
Pour ce qui est de les aider, je ne refuserai jamais un service, quel qu’il soit. Je me jetterais à l’eau pour sauver un bon vers ou une bonne phrase, n’importe de qui. Mais je ne crois pas pour cela que l’humanité ait besoin de moi, pas plus que je n’ai besoin d’elle.
Modifie encore cette idée, à savoir que, si je suis seul, je ne me contente pas de moi-même. C’est quand je le serai, content de moi, que je sortirai de chez moi, où je ne suis pas gâté d’encouragements. Si tu pouvais voir au fond de ma cervelle, cette phrase, que tu as écrite, te semblerait une monstruosité.
Si ta conscience t’a ordonné de me donner ces conseils, tu as bien fait et je te remercie de l’intention. Mais je crois que tu l’étends aux autres, ta conscience, et que ce brave Louis ainsi que ce bon Théo, que tu associes à ton désir de me façonner une petite perruque pour cacher ma calvitie, se foutent complètement de ma pratique ou, du moins, n’y pensent guère. "La calvitie de ce pauvre Flaubert ", ils peuvent en être convaincus ; mais désolés, j’en doute. Tâche de faire comme eux, prends ton parti sur ma calvitie précoce, sur mon irrémédiable encroûtement. Il tient comme la teigne ; tes ongles se casseront dessus. Garde-les pour des besognes plus légères.
Nous ne suivons plus la même route, nous ne naviguons plus dans la même nacelle. Que Dieu nous conduise donc où chacun demande ! Moi, je ne cherche pas le port, mais la haute mer. Si j’y fais naufrage, je te dispense du deuil.
Je suis à toi.

 

***

 

 

À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Nuit de samedi, 1 heure du matin. [3-4 juillet 1852].
Tes dernières lettres sont bien tristes, pauvre chère Louise. Tu m’as l’air découragée ; ne baisse pas. Tu étais si bien il y a quelque temps ; j’aime à te savoir calme là-bas pendant que je suis ici. Il y a bien des moments où, si je pouvais m’envoler vers toi, pour aller embrasser ta belle et bonne figure quand je me l’imagine triste et rêvant seule sur mille misères de la vie, je le ferais, va, et je m’en reviendrais. Espère, espère, tout est là ; les voiles ne vont pas sans vent, les coeurs tombent quand le souffle leur manque. J’ai été bien affaissé toute cette semaine où j’ai fait à peu près une page. Comme j’ai envie que cette première partie soit achevée ! J’ai presque la conviction que c’est trop long et pourtant je n’y vois rien à retrancher, il y a tant de petites choses importantes à dire. Depuis hier au soir pourtant et surtout aujourd’hui, ça va mieux, le beau temps sans doute en est cause. Ce soleil m’a délecté et ce soir la lune. Je me sens, à l’heure qu’il est, frais et rajeuni.
Du Camp m’a répondu une lettre bonhomme et affligée. Je lui en ai renvoyé une autre du même tonneau (de vinaigre). Je crois qu’il sentira longtemps l’étourdissement d’un tel coup de poing et qu’il se le tiendra pour dit. Je suis très bon enfant jusqu’à un certain degré, jusqu’à une frontière (celle de ma liberté) qu’on ne passe pas. Or comme il a voulu empiéter sur mon territoire le plus personnel, je l’ai recalé dans son coin et à distance. Comme il me disait que l’on se devait aux autres, qu’il fallait s’aider, etc. , que j’avais une mission et autres phrases, après lui avoir exprimé net que je me foutais radicalement de tout et de tous, j’ajoutais : "Les autres se passeront donc de mes lumières. Je leur demande en revanche qu’ils ne m’empoisonnent pas de leurs chandelles" et de même encre pendant quatre pages. Je suis un Barbare, j’en ai l’apathie musculaire, les langueurs nerveuses, les yeux verts et la haute taille ; mais j’en ai aussi l’élan, l’entêtement, l’irascibilité. Normands, tous que nous sommes, nous avons quelque peu de cidre dans les veines ; c’est une boisson aigre et fermentée et qui quelquefois fait sauter la bonde.
Nous reverrons demain, nous deux Bouilhet, l’article de Melaenis, puisque tu penses que ça vaut mieux. Mais il faudrait qu’il fût signé de quelqu’un du journal ou, tout au moins, que l’on ne sût pas que ça vient de toi, pour dérouter et voir un peu les revirements. Je voudrais savoir aussi la pièce de Pradier parue. Quelle immense chose que les États du Soleil de Bergerac ! J’adore Babinet ; voilà un homme qui admire l’Âne d’or.
J’ai beaucoup songé à Musset. Eh bien le fonds de tout cela c’est la Pose ! Pour la Pose tout sert, soi, les autres, le soleil, les tombeaux, etc., on fait du sentiment sur tout, et les pauvres femmes les trois quarts du temps y sont prises. C’est pour donner une bonne idée de lui qu’il te disait : essayez, j’ai échigné des Italiennes (laquelle idée d’Italiennes s’associe à celle de volcan ; on voit toujours le Vésuve sous leur jupon. Erreur ! L’Italienne se rapproche de l’Orientale et est molle à la fesse, " Folle à la messe ", comme eût dit ce vieux Rabelais ; mais n’importe, c’est une idée reçue), tandis que le pauvre garçon ne peut seulement peut-être pas satisfaire sa blanchisseuse. C’est pour paraître un homme à passions ardentes qu’il disait : "Moi, je suis jaloux, je tuerais une femme, etc.". On ne tue pas les femmes, on a peur de la cour d’assises. Il n’a pas tué George Sand. C’est pour paraître un luron qu’il disait : "Hier j’ai failli assommer un journaliste". Oui, failli, car on l’a retenu. C’est peut-être l’autre qui l’eût assommé. C’est pour paraître un savant qu’il disait : "Je lis Homère comme Racine". Il n’y a pas, à Paris, vingt personnes qui en soient capables, et de ceux qui en font leur métier. Mais quand on s’adresse à des gens qui n’ont jamais étudié le susdit grec, on vous croit. Cela me rappelle ce bon Gautier me disant : "Moi, je sais le latin comme on le savait au moyen âge ", et le lendemain je trouve sur sa table une traduction de Spinosa. "Pourquoi ne le lisez-vous pas dans l’original ? – Ah ! c’est trop difficile." Comme on ment ! Comme on ment en ce bas monde ! Bref, les bras tendus aux arbres et les regrets dithyrambiques de sa jeunesse perdue me semblent partir du même sol. Elle sera émue, elle voudra (se dira-t-elle) me sauver, me relever, elle y mettra son orgueil. Les femmes à prétentions justes se laissent prendre à ces sophismes, et l’on blague, l’on blague les larmes aux yeux. Enfin, comme bouquet du feu d’artifice, éblouissement de la débauche, les démons de feu (pour dire les garces), etc., etc. Mais j’ai donné dans tout cela aussi moi ! à 18 ans ! J’ai cru également que l’alcool et le bordel inspiraient. J’ai quelquefois, comme ce grand homme, mangé en un seul coup beaucoup d’argent à des processions mythologiques, mais j’ai trouvé tout cela aussi bête que le reste et aussi vide. Il faut être un piètre homme pour s’y tenir ; on en est bien vite rebattu. Si je suis, sous le rapport vénérien, un homme si sage, c’est que j’ai passé de bonne heure par une débauche supérieure à mon âge et intentionnellement, afin de savoir. Il y a peu de femmes que, de tête au moins, je n’ai déshabillées jusqu’au talon. J’ai travaillé la chair en artiste et je la connais. Je me charge de faire des livres à en mettre en rut les plus froids. Quant à l’amour, ç’a été le grand sujet de réflexion de toute ma vie. Ce que je n’ai pas donné à l’art pur, au métier en soi, a été là ; et le coeur que j’étudiais, c’était le mien. Que de fois j’ai senti à mes meilleurs moments le froid du scalpel qui m’entrait dans la chair ! Bovary (dans une certaine mesure, dans la mesure bourgeoise, autant que je l’ai pu, afin que ce fût plus général et humain) sera sous ce rapport, la somme de ma science psychologique et n’aura une valeur originale que par ce côté. En aura-t-il ? Dieu le veuille !
Tu me racontes au moins quelque chose, toi, dans tes lettres. Mais que puis-je te dire, que t’entretenir des éternelles préoccupations de mon moi qui doivent finir par devenir fastidieuses ? Mais c’est que je ne sais que cela. Quand je t’ai dit que je travaille et que je t’aime, j’ai tout dit.
Adieu donc, chère Louise bien-aimée, je t’embrasse tendrement.
À toi, à toi. G.
La Rose Énault est quelque chose de gigantesque. Voilà du comique au moins !

 

***

 

 

À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Nuit de lundi à mardi, [2 heures 5-6 juillet 1852].
Je viens d’achever l’article sur Melaenis. Le tien, relu, ne m’a pas plu et celui que je viens de faire n’est guère meilleur. Si tu le trouves bon, tant pis pour toi. Bouilhet doit venir ce soir après ses leçons pour le voir. Nous le recalons encore et te l’enverrons.
Pour faire un article sur Melaenis, il m’eût fallu les coudées franches et pouvoir tout dire. À quelque jour je ferai pour moi ce travail. Il y aurait, à propos de ce poème, beaucoup à dire et du neuf, esthétiquement et archéologiquement parlant, mais aujourd’hui il s’agit tout bonnement d’en parler tant bien que mal et de faire passer un article favorable. Les turpitudes que j’ai mises à la fin n’ont point d’autre but.
Je rougis de tout point de cette ordure et moi qui te fais de si belles remarques sur ce que tu me montres, si je t’avais là, tu verrais un peu comme je déchiquetterais à belles dents le foutu style que je t’envoie. Peu importe. Je désire beaucoup que cet article paraisse et serais excessivement content si quelqu’un du journal voulait le signer. Je te recommande, bien entendu, l’anonyme le plus strict. Arrange-toi aussi de manière à ce que l’on ne se doute pas qu’il vient de toi. (Tu le feras recopier par la mère Hamelin.) Si aucun de ces messieurs ne veut le signer, mets un nom de hasard, mais vraisemblable. Si l’article semble trop long, tu supprimerais toute l’analyse et ferais un joint quelconque pour arriver jusqu’aux considérations, qu’il faut garder ; et alors on ferait une longue citation (la taverne). Mais je crois que l’analyse n’est pas ennuyeuse et que le peu de vers que j’ai cités, étant bien choisis, donnent une idée, approximative hélas, du poème.
Arrange-nous cette affaire, bonne Musette. Nous serions flattés de pouvoir montrer indirectement à la Revue de Paris qu’on peut se passer d’elle. Il y a dans le dernier numéro une petite grosse flatterie directe de Musset à l’adresse de Bouilhet et une indirecte à la mienne. Je n’ai pas reçu de réponse à ma seconde lettre. En recevrai-je ? J’en doute.

Mardi. [6 juillet].

J’ai relu tout seul, et à loisir, ta dernière longue lettre, le récit de la promenade au clair de lune. J’aimais mieux la première, de toute façon, et comme forme, et comme fond. N’est-ce pas qu’il s’est passé en toi quelque chose de trouble ? Tu as eu beau dédaigner cette bouffée, elle ne t’en a pas moins tourné le coeur pendant quelque temps. Tu me comprendrais mal si tu croyais, pauvre chère Louise, que je t’adresse quelque reproche. On peut être maître de ce que l’on fait, mais jamais de ce que l’on sent. Je trouve seulement que tu as eu tort d’aller te promener une seconde fois avec lui. Tu l’as fait naïvement, je veux bien ; mais, à sa place, je t’en garderais rancune. Il peut te prendre pour une coquette.
Il est dans les idées reçues qu’on ne va pas se promener avec un homme au clair de lune pour admirer la lune, et le sieur de Musset est diablement dans les idées reçues : sa vanité est de sang bourgeois. Je ne crois pas, comme toi, que ce qu’il a senti le plus soient les oeuvres d’art. Ce qu’il a senti le plus, ce sont ses propres passions. Musset est plus poète qu’artiste, et maintenant beaucoup plus homme que poète – et un pauvre homme.
Musset n’a jamais séparé la poésie des sensations qu’elle complète. La musique, selon lui, a été faite pour les sérénades, la peinture pour le portrait et la poésie pour les consolations du coeur. Quand on veut ainsi mettre le soleil dans sa culotte, on brûle sa culotte et on pisse sur le soleil. C’est ce qui lui est arrivé. Les nerfs, le magnétisme, voilà la poésie. Non, elle a une base plus sereine. S’il suffisait d’avoir les nerfs sensibles pour être poète, je vaudrais mieux que Shakespeare et qu’Homère, lequel je me figure avoir été un homme peu nerveux. Cette confusion est impie. J’en peux dire quelque chose, moi qui ai entendu, à travers des portes fermées, parler à voix basse des gens à trente pas de moi ; moi dont on voyait, à travers la peau du ventre, bondir tous les viscères et qui parfois ai senti, dans la période d’une seconde, un million de pensées, d’images, de combinaisons de toute sorte qui jetaient à la fois dans ma cervelle comme toutes les fusées allumées d’un feu d’artifice. Mais ce sont d’excellents sujets de conversation et qui émeuvent.
La poésie n’est point une débilité de l’esprit, et ces susceptibilités nerveuses en sont une. Cette faculté de sentir outre mesure est une faiblesse. Je m’explique.
Si j’avais eu le cerveau plus solide, je n’aurais point été malade de faire mon droit et de m’ennuyer. J’en aurais tiré parti, au lieu d’en tirer du mal. Le chagrin, au lieu de me rester sur le crâne, a coulé dans mes membres et les crispait en convulsions. C’était une déviation. Il se trouve souvent des enfants auxquels la musique fait mal ; ils ont de grandes dispositions, retiennent des airs à la première audition, s’exaltent en jouant du piano, le coeur leur bat, ils maigrissent, pâlissent, tombent malades, et leurs pauvres nerfs, comme ceux des chiens, se tordent de souffrance au son des notes. Ce ne sont point là les Mozarts de l’avenir. La vocation a été déplacée ; l’idée a passé dans la chair où elle reste stérile, et la chair périt ; il n’en résulte ni génie, ni santé.
Même chose dans l’art. La passion ne fait pas les vers, et plus vous serez personnel, plus vous serez faible. J’ai toujours péché par là, moi ; c’est que je me suis toujours mis dans tout ce que j’ai fait. À la place de saint Antoine, par exemple, c’est moi qui y suis ; la Tentation a été pour moi et non pour le lecteur. Moins on sent une chose, plus on est apte à l’exprimer comme elle est (comme elle est toujours en elle-même, dans sa généralité et dégagée de tous ses contingents éphémères). Mais il faut avoir la faculté de se la faire sentir. Cette faculté n’est autre que le génie : voir, avoir le modèle devant soi, qui pose.
C’est pourquoi je déteste la poésie parlée, la poésie en phrases. Pour les choses qui n’ont pas de mots, le regard suffit. Les exhalaisons d’âme, le lyrisme, les descriptions, je veux de tout cela en style. Ailleurs, c’est une prostitution de l’art et du sentiment même.
C’est cette pudeur-là qui m’a toujours empêché de faire la cour à une femme. En disant les phrases po-é-tiques qui me venaient alors aux lèvres, j’avais peur qu’elle ne se dise : "Quel charlatan !" et la crainte d’en être un effectivement m’arrêtait. Cela me fait songer à Mme Cloquet qui, pour me montrer comme elle aimait son mari et l’inquiétude qu’elle avait eue durant une maladie de cinq à six jours qu’il avait faite, relevait son bandeau pour que je visse deux ou trois cheveux blancs sur sa tempe et me disait : "J’ai passé trois nuits sans dormir, trois nuits à le garder." C’était en effet formidable de dévouement.
Sont de même farine tous ceux qui vous parlent de leurs amours envolés, de la tombe de leur mère, de leur père, de leurs souvenirs bénis, baisent des médailles, pleurent à la lune, délirent de tendresse en voyant des enfants, se pâment au théâtre, prennent un air pensif devant l’Océan. Farceurs ! farceurs ! et triples saltimbanques ! qui font le saut du tremplin sur leur propre coeur pour atteindre à quelque chose.
J’ai eu, aussi, moi, mon époque nerveuse, mon époque sentimentale, et j’en porte encore, comme un galérien, la marque au cou. Avec ma main brûlée j’ai le droit maintenant d’écrire des phrases sur la nature du feu. Tu m’as connu comme cette période venait de se clore, et arrivé à l’âge d’homme. Mais avant, autrefois, j’ai cru à la réalité de la poésie dans la vie, à la beauté plastique des passions, etc. J’avais une admiration égale pour tous les tapages ; j’en ai été assourdi et je les ai distingués.
J’aurais pu t’aimer d’une façon plus agréable pour toi, me prendre à ta surface et y rester. C’est longtemps [ce] que tu as voulu. Eh bien non, j’ai été au fond. Je n’ai pas admiré ce que tu montrais, ce que tout le monde pouvait voir, ce qui ébahissait le public. J’ai été au delà et j’y ai découvert des trésors. Un homme que tu aurais séduit et dominé ne savourerait pas, comme moi, ton coeur aimant jusqu’en ses plus petits angles. Ce que je sens pour toi n’est pas un fruit d’été, à peau lisse, qui tombe de la branche au moindre souffle et épate sur l’herbe son jus vermeil. Il tient au tronc, à l’écorce dure comme un coco, ou garnie de piquants comme les figues de Barbarie. Cela vous blesse les doigts, mais contient du lait. Quel beau temps, Louise, comme le soleil brille ! Tous mes volets sont fermés ; je t’écris dans l’ombre. Voilà deux ou trois bien belles nuits. Quels clairs de lune ! Je me sens en bon état physique et moral et j’espère que ma Bovary va reprendre un peu. La chaleur me fait l’effet d’eau-de-vie ; elle me sèche la fibre et m’excite.
J’attends Bouilhet. Un bon baiser, je fermerai ma lettre ce soir. À toi.
Ton G.
Je te renvoie aussi ton article, à cause des citations coupées.

Mardi soir.

Bouilhet est étonné de n’avoir reçu de toi ni lettre ni Pays. Qu’est-ce qu’il y a ?
Voilà l’article ; il ira comme ça. Tâche pourtant de le faire passer, ainsi que la pièce de Pradier, si elle ne l’est pas encore.

 

***

 

 

À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Nuit de mercredi. [7-8 juillet 1852.]
Non, je ne te ferai pas de reproches, quoique tu m’as fait bien souffrir ce matin, étrangement et d’une manière nouvelle. Quand j’en suis arrivé, dans ta lettre, au tutoiement, c’est comme si j’eusse reçu un soufflet sur la joue ; j’ai bondi. Oui j’ai eu cette faiblesse et ne pas l’avouer serait poser. Cet homme me paiera cette rougeur un jour ou l’autre, d’une façon telle quelle. Si je faisais des phrases dans son genre, je te dirais que j’éprouve le besoin de l’assommer. Mais il est certain que je le bâtonnerais avec délices, et qu’il me reste de tout cela un cor fort sensible. S’il me marche jamais sur le pied, je lui fourrerai ce pied dans le ventre, et quelque chose avec. Ah ! ma pauvre Louise, toi, toi, avoir été là ! Je t’ai vue un moment tuée sur le pavé, avec la roue te passant sur le ventre, un pied de cheval sur ta figure, dans le ruisseau, toi, toi, et par lui ! Oh comme je voudrais qu’il revienne et que tu me [le] foutes à la porte crânement devant trente personnes !
S’il te récrit, réponds-lui une lettre monumentale de cinq lignes. "Pourquoi je ne veux pas de vous ? Parce que vous me dégoûtez et que vous êtes un lâche." Il avait peut-être peur de se compromettre en venant voir si tu n’étais pas écrasée sous la roue.
Noble poète qui pense à amuser le prince-président en lui envoyant des facéties sur l’Académie (dont il est très fier d’être membre), et qui tremble encore, à l’heure qu’il est, que l’Académie n’en sache quelque chose ! Tu as manqué de tact dans toute cette affaire. Il y a du vent dans la tête des femmes comme dans le ventre d’une contrebasse ! Au lieu de t’élancer de la voiture, tu n’avais qu’à faire arrêter le cocher et de [sic] lui dire : "Faites-moi le plaisir de jeter dehors M. A de Musset qui m’insulte. "
Je m’arrête, je ne veux pas t’en écrire plus long. Il est très tard ; je n’ai rien fait aujourd’hui, sauf ce soir depuis 2 heures.
La pièce sur M. Waldor est fort belle, fort belle. Quant au reste, assez médiocre.
Merci pour l’article, et qu’on le signe surtout ! J’attends les vers avec impatience.
Adieu, je t’embrasse, je te serre, je te baise partout ; à toi, à toi, mon pauvre amour outragé.
Encore un long baiser.
Ton G.

 

***

 

 

À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Dimanche soir. [18 juillet 1852.]
Ce sera ce soir une lettre bien courte. Voilà plusieurs nuits que je passe à peu près complètement et j’ai besoin d’en faire une bonne. Je t’écrirai plus longuement un des jours de cette semaine. Hier il a fallu se lever avant six heures pour aller à 3 lieues d’ici, à la campagne, à l’enterrement de Fauvel, ce cousin de ma mère dont je t’ai parlé, qui est mort en Afrique. J’ai avalé deux messes, une à la cathédrale de Rouen d’abord, puis là-bas à Pissy. Ce matin, j’ai été à un comice agricole, dont j’en [sic] suis revenu mort de fatigue et d’ennui. J’avais besoin de voir une de ces ineptes cérémonies rustiques pour ma Bovary, dans la deuxième partie.
C’est pourtant là ce qu’on appelle le Progrès et où converge la société moderne. J’en suis physiquement malade. L’ennui qui m’arrive par les yeux me brise, nerveusement parlant, et puis le spectacle longtemps enduré de la foule me plonge toujours dans des vases de tristesse où j’étouffe !
Je ne suis pas sociable, définitivement. La vue de mes semblables m’alanguit. Cela est très exact et littéral.
Quelles bonnes journées j’ai passées jeudi et vendredi ! Jeudi soir, à deux heures du matin, je me suis couché si animé de mon travail qu’à trois heures je me suis relevé et j’ai travaillé jusqu’à midi. Le soir je me suis couché à une heure, et encore par raison. J’avais une rage de style au ventre à me faire aller ainsi le double de temps encore. Le vendredi matin, quand le jour a paru, j’ai été faire un tour de jardin. Il avait plu, les oiseaux commençaient à chanter et de grands nuages ardoise couraient dans le ciel. J’ai joui là de quelques instants de force et de sérénité immense dont on garde le souvenir et qui font passer par-dessus bien des misères. J’éprouve encore l’arrière goût de ces trente-six heures olympiennes et j’en suis resté gai, comme d’un bonheur.
Ma première partie est à peu près faite.
J’éprouve un grand sentiment de débarras.
Jamais je n’ai écrit quelque chose avec tant de soin que ces vingt dernières pages.
Au milieu de la semaine qui suivra la prochaine, c’est-à-dire vers le 4 ou le 5 août, de mardi ou de mercredi en quinze, je compte donc aller te voir. Je t’apporterai 500 francs ; ce sera avant l’époque de ton billet.
Musset s’est conduit en homme d’esprit. Retiens cela et rappelle-toi cette appréciation de sa conduite présente pour plus tard. Voilà tout ce que j’en peux dire.
Quant à moi, tu finis par me donner une figure ridicule d’anthropophage, que je renie. Mais mes sentiments là-dessus ne sont pas comme les tiens, si variables. Je n’ai vu que l’action et non la réaction. Tu m’excuseras donc si je garde mes premières impressions que rien, je crois, n’effacera.
Ce qui se formule en moi par image y reste. Or il m’en a causé une, à ton endroit, odieuse. Nous causerons de tout cela tranquillement, ensemble, dans seize à dix-huit jours, quand je t’embrasserai, ma bonne chère Louise.
J’ai bien ri de ton excitation à propos du Satyricon. Il faut que tu sois fort enflammable. Je te jure bien, quant à moi, que ce livre ne m’a jamais rien fait.
Il y a, du reste, peu de luxure, quoi que tu en dises. Le luxe y domine tellement la chair qu’on la voit peu.
Adieu, à bientôt une autre lettre. Écris-moi.
Je t’embrasse bien fort.
À toi. Ton G.

 

***

 

 

À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Jeudi 4 heures du soir.[1852]
Je suis en train de recopier, de corriger et raturer toute ma première partie de Bovary. Les yeux m’en piquent. Je voudrais d’un seul coup d’oeil lire ces cent cinquante-huit pages et les saisir avec tous leurs détails dans une seule pensée. Ce sera de dimanche en huit que je relirai tout à Bouilhet et le lendemain, ou le surlendemain, tu me verras. Quelle chienne de chose que la prose ! Ça n’est jamais fini ; il y a toujours à refaire. Je crois pourtant qu’on peut lui donner la consistance du vers. Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore. Voilà du moins mon ambition (il y a une chose dont je suis sûr, c’est que personne n’a jamais eu en tête un type de prose plus parfait que moi ; mais quant à l’exécution, que de faiblesses, que de faiblesses mon Dieu !). Il ne me paraît pas non plus impossible de donner à l’analyse psychologique la rapidité, la netteté, l’emportement d’une narration purement dramatique. Cela n’a jamais été tenté et serait beau. Y ai-je réussi un peu ? Je n’en sais rien. À l’heure qu’il est je n’ai aucune opinion nette sur mon travail.
Causons un peu de la pièce d’Hugo. Je n’aime pas les six premiers vers.

Aux anges de ta vie

pas d’ange ! pas d’ange ! Ce sont tous ces mots-là qui donnent des chloroses au style. Une femme vaut mieux qu’un ange, d’abord ; les ailes ne valent pas les omoplates et sont plus faciles à faire. La description du salon est bien troussée et il y a là deux excellents vers :

Mais l’ombre disputait...
La moitié du plafond...

Des fronts charmants, des têtes inspirées

répétition de la même idée ; lourd et surtout bien vague d’expression à côté du détail si précis bordures dorées. Piédestal, triomphal, rime commune ; va avec : guerriers, lauriers.

D’un culte saint et la tête penchée

encore une tête. C’est trop de têtes.

Comme une grecque eût fait de ses poètes dieux

atroce de tournure.

Une muse...
Attachait...

deux bons vers, si ce n’est conquis, qui est banal.

Tu passais radieux, ceint de la double gloire !!

deux idées ; une aurait suffi ; elles se nuisent. On voit à la fois des rayons et une ceinture. Que l’idée de radieux emplisse seule le vers ! C’est ceint qui est mauvais.
Les deux autres, qui finissent le mouvement, bons.

Héros triomphants

pas raide ; nous avons déjà triomphal plus loin. Toute la fin du couplet bien pâteuse. Mauvaises épithètes : courtisane étrange. Pourquoi étrange ? Pour rimer avec ange. Pourquoi ange ? Pour rimer avec étrange ; cheville double.
Le couplet qui suit me plaît assez et le commencement de l’autre, dont je ne comprends pas la fin parce que l’idée n’est pas nette ; et d’ailleurs encore du radieux.
Quoi qu’il en soit, il y a du bon dans cette pièce et j’en aime assez l’ensemble. C’est bien de toi dont on peut dire le mot de Boileau sur Corneille. Il a un bon génie qui lui souffle des vers et puis qui, tout à coup, l’abandonne et lui dit : " Tirez-vous-en comme vous pourrez. " À côté de choses excellentes tu en fourres avec le même aplomb de pitoyables.

Mais l’ombre disputait à la pâle clarté
La moitié du plafond rempli d’obscurité.

n’a pas l’air d’être fait par l’auteur de :

Les suaves désirs de la vierge au coeur d’ange
Et ceux de Marion la courtisane étrange.

Et ce qui m’étonne, c’est que souvent, en tes bons endroits, la difficulté y est vaincue triomphalement (comme ici par exemple) et que les mauvais pèchent au contraire par une inexpérience enfantine.
Médite donc plus avant d’écrire et attache-toi au mot. Tout le talent d’écrire ne consiste après tout que dans le choix des mots. C’est la précision qui fait la force. Il en est en style comme en musique : ce qu’il y a de plus beau et de plus rare c’est la pureté du son.
Bouilhet a reçu de Du Camp une lettre qui nous plonge dans une hilarité profonde. Il a découvert les vers au Pays et lui fait toute espèce d’offres de services. Il va en mettre dans le numéro d’août, lui en promet d’avance pour celui de novembre, etc. Voilà les hommes : plus on les néglige, plus ils vous recherchent. Quelle pitoyable chose que tout cela !
Je ne te parle jamais de mes embêtements de famille, mais je n’en manque pas non plus. Mon frère, ma belle-soeur, mon beau-frère [...], j’ai de tout cela plein le dos. Dieu ! Que je suis gorgé de mes semblables ! Si j’étais seul, l’ennui ne durerait pas un quart d’heure et j’aurais bien vite envoyé promener toutes ces mauvaises bêtes. Patience ! Je me promets un jour un grand soulagement de ce côté. Mon entourage (qui, Dieu merci, m’entoure peu) recevra un jour de ma seigneurie une ruade telle qu’il ne s’en relèvera plus. Quelle admirable invention du Diable que les rapports sociaux !
Je lis maintenant le soir, dans mon lit, l’histoire de Charles XII du sieur de Voltaire. C’est corsé ! Voilà de la narration au moins.
Enault poussant Bouilhet me paraît assez grotesque. Mais qu’est-ce qui n’est pas grotesque ? Voir les choses en farce est le seul moyen de ne pas les voir en noir. Rions pour ne pas pleurer.
Dans quinze jours, chère Louise, j’espère être à tes côtés (et sur tes côtes). J’en ai besoin. Cette fin de mon roman m’a un peu fatigué. Je m’en aperçois maintenant que le four commence à se refroidir.
Adieu, je profite d’une occasion pour Rouen pour faire partir ma lettre ce soir. écris-moi. Je t’embrasse tendrement comme je t’aime, ma vieille chérie.
À toi. Ton G.

 

***

 

 

À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Lundi soir, 1 heure de nuit [27 juillet 1852].
J’en aurais encore pour quinze grandes journées de travail à revoir toute ma première partie. J’y découvre de monstrueuses négligences. Mais je t’ai promis pour la semaine prochaine de venir ; je ne manquerai pas à ma promesse. Ce ne sera pas lundi, mais mercredi ; je resterai une huitaine. Nous devons aller à Trouville (où ma mère a besoin) vers le 15. Si je ne reviens pas exprès pour ton prix, chose que je ne puis te promettre, je viendrai te faire une petite visite dans les premiers jours de septembre, quand je ne serai pas encore bien en train et que le scénario de ma seconde partie sera bien retravaillé. Voilà sept à huit jours que je suis à ces corrections, j’en ai les nerfs fort agacés. Je me dépêche et il faudrait faire cela lentement. Découvrir à toutes les phrases des mots à changer, des consonances à enlever, etc. ! Est un travail aride, long et très humiliant au fond. C’est là que les bonnes petites mortifications intérieures vous arrivent. J’ai lu mes vingt dernières pages hier à Bouilhet qui en a été content ; pourtant, dimanche prochain je lui relis tout. Je ne t’apporterai rien ; avec toi j’ai de la coquetterie, et je ne te montrerai pas une ligne avant que je n’aie complètement fini, quelque envie que j’aie de faire le contraire. Mais c’est plus raisonnable ; tu n’en jugeras que mieux et n’en auras que plus de plaisir si c’est bon. Encore une longue année !
J’ai reçu l’eau Taburel, l’article et la poudre. Pourquoi la poudre ? Je me sers depuis des années d’odontine de Lepelletier, qui est une très bonne chose. Enfin je vais user de cette poudre en ton honneur.
Les vers du Pays sont parus. (Merci pour nous deux, ma pauvre chérie.) Un journal de Rouen les a reproduits le lendemain. Hier j’ai été voir à Rouen une ascension aérostatique de Poittevin ; c’est fort beau. J’ai été dans une vraie admiration. – De tes deux pièces de vers, il n’y a de vraiment bon que le milieu de la Place-Royale ; la fin est bien molle. Pourquoi donc ne donnes-tu pas plus cours à ton talent pittoresque ? Tu es plus pittoresque et dramatique que sentimentale, retiens cela ; ne crois pas que la plume ait les mêmes instincts que le coeur. Ce n’est pas dans le vers de sentiment que tu réussis, mais [dans] le vers violent ou imagé, comme toutes les natures méridionales. Va donc dans cette voie franchement ; il y a, dans cette pièce de la Place-Royale, de charmantes choses, comme rareté et compréhension plastique, et qui sont à toi, au moins qui sont neuves. Dans quatorze à seize mois, quand j’aurai un logement à Paris, je te rendrai la vie dure, va, et je te traiterai virilement comme tu le mérites.
Oui, c’est une étrange chose que la plume d’un côté et l’individu de l’autre. Y a-t-il quelqu’un qui aime mieux l’antiquité que moi, qui l’ait plus rêvée, et fait tout ce qu’il a pu pour la connaître ? Et je suis pourtant un des hommes (en mes livres) les moins antiques qu’il y ait. À me voir d’aspect, on croirait que je dois faire de l’épique, du drame, de la brutalité de faits, et je ne me plais au contraire que dans les sujets d’analyse, d’anatomie, si je peux dire. Au fond, je suis l’homme des brouillards, et c’est à force de patience et d’étude que je me suis débarrassé de toute la graisse blanchâtre qui noyait mes muscles. Les livres que j’ambitionne le plus de faire sont justement ceux pour lesquels j’ai le moins de moyens. Bovary, en ce sens, aura été un tour de force inouï et dont moi seul jamais aurai conscience : sujet, personnage, effet, etc. , tout est hors de moi. Cela devra me faire faire un grand pas par la suite. Je suis, en écrivant ce livre, comme un homme qui jouerait du piano avec des balles de plomb sur chaque phalange. Mais quand je saurai bien mon doigté, s’il me tombe sous la main un air de mon goût et que je puisse jouer les bras retroussés, ce sera peut-être bon. Je crois, du reste, qu’en cela je suis dans la ligne. Ce que vous faites n’est pas pour vous, mais pour les autres. L’Art n’a rien à démêler avec l’artiste. Tant pis s’il n’aime pas le rouge, le vert ou le jaune ; toutes les couleurs sont belles, il s’agit de les peindre. Lis-tu l’Âne d’or ? Tâche donc de l’avoir lu avant que je n’arrive, que nous en causions un peu. Je t’apporterai Cyrano. Voilà un fantaisiste, ce gaillard-là, et un vrai encore ! Ce qui n’est pas commun. J’ai lu le volume de Gautier : piteux ! Par-ci par-là une belle strophe, mais pas une pièce. C’est éreinté, recherché ; toutes les ficelles sont en jeu. On sent un cerveau qui a pris des cantharides. Érection de mauvaise nature, comme celle des gens qui ont les reins cassés. Ah ! Ils sont vieux tous ces grands hommes, ils sont vieux, ils bavachent sur leur linge. Ils ont fait tout ce qu’il faut pour cela, du reste.
Sois tranquille, le jeune homme aura son paquet, non pas par moi (ça pourrait être jugé partial), mais par Bouilhet qui s’en charge.
J’irai après-demain à Rouen pour toi et huit jours après nous nous verrons donc ! Comme je te serrerai dans mes bras avec plaisir, comme je t’embrasserai ! Adieu, chère Louise bien-aimée, mille baisers sur les yeux et sous le col.
Je te rapporterai tous tes livres et journaux. Je t’écrirai samedi ou dimanche pour te dire le jour précis de mon arrivée.

 

***

 

 

À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Dimanche soir, 11 heures [1er août 1852].
Après-demain, à cette heure-ci je serai avec toi. Attends-moi, mardi, vers 9 ou 10 heures.
J’ai retrouvé la pièce des Yeux et te l’apporte.
À toi, à bientôt.
Ton G.
Ce sont de bonnes lettres, cela, n’est-ce pas ? Quoiqu’elles ne soient pas longues. J’écrirai la prochaine avec moins de plaisir.
Mille baisers encore.

 

***

 

 

À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
9 heures du soir [4 août 1852].
Je tombe sur les bottes (expression que je t’expliquerai).
Dieu ! Que c’est mauvais, que c’est mauvais ! J’en suis gêné. Et les orgues de barbarie qui n’arrêtent pas !
J’y suis depuis 3 heures. Je sors pour aller dîner. Duplan vient à 10 heures.
Je travaillerai tard cette nuit.
Adieu, mille baisers. À demain, le plus tôt possible, mais je veux te porter tout achevé.

***

À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Mercredi, minuit. [1er septembre 1852.]
Chère et bonne Louise, j’ai été tantôt à Rouen (j’avais à y chercher un Casaubon à la Bibliothèque) et j’ai rencontré par hasard le jeune Bouilhet chez lequel je devais aller ensuite. Il m’a montré ta lettre. Permets-moi de te donner, ou plutôt de vous donner un conseil d’ami et, si tu as quelque confiance en mon flair, comme tu dis, suis-le ; je te demande ce service pour toi. Ne publie pas la pièce qu’il t’a adressée. Voici mes raisons : elle vous couvrirait de ridicule tous les deux. Les petits journaux qui n’ont rien à faire ne manqueraient pas de blaguer sur les regards de flamme, les bras blancs, le génie, etc... et la Reine ! surtout. Ne touchez pas à la reine deviendrait un proverbe. Cela te ferait du tort, sois-en sûre. S’ils étaient bons, ces vers, au moins ; mais c’est que la pièce est assez médiocre en elle-même (je la connaissais et ne t’en avais point parlé pour cela). Tu t’es d’ailleurs révoltée toi-même contre cette association du physique et du moral que je trouve ici outrée et même maladroite.
Qui ne vante nos vers qu’en vantant nos beaux yeux. On vous associerait dans un tas de charges. La pièce, étant la plus faible jusqu’à ce jour que Bouilhet ait faite, lui nuirait (songes-y un peu) et, quant à toi, à part la petite gloriole d’un instant de la voir imprimée, te ferait peut-être un mal plus sérieux. Il n’avait point réfléchi à tout cela et riait seulement de ta résolution. Nous sommes convenus qu’il t’en referait une plus sérieuse et plus publiable. Tu es une très belle femme mais meilleur poète encore, crois-moi. Je saurais où en aller trouver qui aient la taille plus mince, mais je n’en connais pas d’un esprit plus haut quand toutefois le... , que j’aime entre parenthèses, ne le fait pas décheoir. Tu vas te révolter, je le sais bien ; mais je te conjure de réfléchir et, plus, je te supplie de suivre mon avis.
Si tu avais toujours eu un homme aussi sage que moi pour [te] conseiller, bien des choses fâcheuses ne te seraient pas arrivées. Comme artiste et comme femme, je ne trouve pas cette publication digne.
Le public ne doit rien savoir de nous. Qu’il ne s’amuse pas de nos yeux, de nos cheveux, de nos amours. (Combien d’imbéciles accueilleront ces vers d’un gros rire !) C’est assez de notre coeur que nous lui délayons dans l’encre sans qu’il s’en doute. Les prostitutions personnelles en art me révoltent, et Apollon est juste : il rend presque toujours ce genre d’inspiration languissante ; c’est du commun. (Dans la pièce de Bouilhet il n’y a pas un trait neuf ; on y sent, en dessous, une patte habile ; voilà tout.)
Console-toi donc et attends une autre pièce où tu seras chantée mieux de toute façon et d’une manière plus durable. C’est une affaire convenue, n’est-ce pas ?
Si quelqu’un t’outrage là-dessus, comment répondre ? Il faut pour ces genres d’apothéoses une oeuvre hors ligne. Alors ça dure, fût-ce adressé à des crétins ou à des bossus. Sais-tu ce qui te manque le plus, à toi ? le discernement. On en acquiert en se mettant des éponges d’eau froide sur la tête, chère sauvage.
Tu fais et écris un peu tout ce qui te passe par la cervelle, sans t’inquiéter de la conclusion ; témoin la pièce des Fantômes.
C’était une belle idée et le début est magistral, mais tu l’as éreintée à plaisir. Pourquoi la femme spéciale, au lieu de la femme en général ? Il fallait, dans la première partie, montrer l’indifférence de l’homme et, dans la seconde, l’impression morne de la femme. Si ses fantômes sont plus nets, c’est qu’ils ont passé moins vite ; c’est qu’elle a aimé et que l’homme n’a fait que jouir. Chez l’un c’est froid, chez l’autre c’est triste. Il y a oubli chez l’un et rêve chez l’autre, étonnement et regret. C’est donc à refaire.
Voilà que tu deviens bonne. Ce qui t’est personnel est plus faible maintenant que ce qui est imaginé (tu as été moins large en parlant de la femme que de l’homme). J’aime ça, que l’on comprenne ce qui n’est pas nous ; le génie n’est pas autre chose, ma vieille : avoir la faculté de travailler d’après un modèle imaginaire qui pose devant nous. Quand on le voit bien, on le rend.
La forme est comme la sueur de la pensée ; quand elle s’agite en nous, elle transpire en poésie.
Je reviens aux Fantômes. Je garderais jusqu’au § III et je ferais un parallélisme plus serré. Il faut aussi que l’on sente plus nettement les deux voix qui parlent. En un mot ta pièce (telle qu’elle est) est au début large comme l’humanité et, à la fin, étroite comme l’entre-deux des cuisses.
Ne te laisse pas tant aller à ton lyrisme. Serre, serre, que chaque mot porte. La fin des Fantômes bavache et n’a plus de rapport avec le commencement. Il n’y a pas de raison avec un tel procédé pour t’arrêter ; il ne faut pas rêver, en vers, mais donner des coups de poings.
Je ne fais point de remarque marginale sur la seconde partie, parce que presque rien ne m’en plaît ; mais ce qui me plaît c’est ta bonne lettre de ce matin. Tu m’as dit un mot qui me va au coeur : "Je ferai quelque chose de beau, dussé-je en crever." Voilà un mot, au moins. Reste toujours ainsi et je t’aimerai de plus en plus, si c’est possible. C’est par là surtout que tu seras mon épouse légitime et fatale.
Bouilhet va s’occuper des journaux de Rouen. Ce sont des brutes, des ânes, etc... faire un article sérieux dans l’une de ces feuilles, c’est du temps complètement perdu de toute façon. Est-ce qu’on lit à Rouen ?
Je voulais faire de toi un portrait littéraire, si je l’avais pu toutefois, non pas à la Sainte-Beuve, mais comme je l’entends. Il m’aurait fallu pour cela te relire en entier ; ce serait pour moi un travail d’un bon mois. C’est comme pour Melaenis, j’y ferai un jour une préface. Quoi qu’il en soit, si tu me trouves dans un journal de Paris une grande colonne, je t’y dirai des douceurs sincères. Mais quant à Rouen, outre que la chose me répugne parce que c’est Rouen (comprends ça), cela ne te servirait à rien, ne te ferait pas vendre un volume, ni apprécier d’un être humain.
Comme l’histoire de Babinet m’a amusé ! Que je te remercie de me l’avoir envoyée ! [...]
À propos de Babinet il me vient des idées sur son compte. On ne prête pas (dans les idées du monde et il faut songer qu’il n’y a que nous qui ne les ayons pas, les idées du monde), d’ordinaire dis-je, on ne prête pas à une femme le Musée secret de Naples, c’est-à-dire un album lubrique, pour des prunes. Cela fait entre le prêteur et l’emprunteuse un compromis (pardon, je ne voulais pas faire de calembour, c’est un terme de droit). On a un petit secret qui vous lie, et concernant l’article, qui pis est. Donc ne t’étonne pas si Babinet, un de ces jours, fait quelque tentative. Tout l’Institut viendra s’agenouiller sur ton tapis, c’est écrit. C’est, du reste, une belle liaison d’idées qu’il a eue. Il cherchait l’Âne d’or. "Je ne le trouve pas, s’est-il dit ; voyons, qu’est-ce que je lui apporterais bien ? De l’antique et du sale, tout ensemble. Ah ! le Musée secret." Et il l’a mis dans sa poche.
Le Capitaine est un farceur. Un homme comme lui ne s’ébouriffe pas de deux ou trois mots grossiers que j’aurai pu dire. Il a voulu causer et voir ta mine.
La lettre de Madame Didier m’a assez amusé ! Ce fragment de pamphlet qu’elle cite a peut-être raison. Nous avons peut-être besoin des barbares. L’humanité, vieillard perpétuel, prend à ses agonies périodiques des infusions de sang.
Comme nous sommes bas ! Et quelle décrépitude universelle !
Les trois XXX dans ta lettre, au bout du nom de David, me donnent à penser. Est-ce qu’il ressemblerait au roi musicien de la Bible que j’ai toujours suspecté d’avoir pour Jonathan un amour illicite ? Est-ce cela que tu as voulu dire ? Un homme aussi sérieux, du reste, doit être calomnié. S’il est chaste, on le répute pédéraste ; c’est la règle. J’ai également eu dans un temps cette réputation. J’ai eu aussi celle d’impuissant. Et Dieu sait que je n’étais ni l’un ni l’autre.
Quelle est cette cantatrice admiratrice de mon frère ? Comme je m’amuse à causer avec toi ! Je laisse aller ma plume sans songer qu’il est tard. Cela me délasse de t’envoyer, au hasard, toutes mes pensées, à toi, ma meilleure pensée du coeur.
J’ai été bien triste les premiers jours de mon retour. Je suis en train maintenant ; je ne fais que commencer, mais enfin la roue tourne.
Tu parles des misères de la femme ; je suis dans ce milieu. Tu verras qu’il m’aura fallu descendre bas, dans le puits sentimental. Si mon livre est bon, il chatouillera doucement mainte plaie féminine ; plus d’une sourira en s’y reconnaissant.
J’aurai connu vos douleurs, pauvres âmes obscures, humides de mélancolie renfermée, comme vos arrière-cours de province, dont les murs ont de la mousse.
Mais c’est long... c’est long ! Mes bras fatigués retombent quelquefois. Quand me reposerai-je quelques mois seulement ? Quand nous goûterons-nous tous deux, à loisir et en liberté ? Voilà encore une longue année devant nous et l’hiver, toi avec les omnibus dans les rues boueuses, les nez rouges, les paletots et le vent sous les portes ; moi avec les arbres dépouillés, la Seine blanche et, six fois par jour, le bateau à vapeur qui passe.
Patience, travaillons. L’été se passera. Après l’été je serai presque à la fin, et ensuite j’irai piquer ma tente près de toi, dans un antre désert, mais où tu seras.
Tu m’as mis à la fin de tes Fantômes. J’en ai aussi, moi, en deçà de toi, et de plus nombreux ! Fantômes possédés, fantômes désirés surtout, ombres égales maintenant. J’ai eu des amours à tous crins, qui reniflaient dans mon coeur, comme des cavales dans les prés. J’en ai eu d’enroulés sur eux-mêmes, de glacés et de longs comme des serpents qui digèrent. J’ai eu plus de concupiscences que je n’ai de cheveux perdus. Eh bien, nous devenons vieux, ma belle ; soyons-nous notre dernier fantôme, notre dernier mensonge ; qu’il soit béni, puisqu’il est doux ! Qu’il dure longtemps, puisqu’il est fort.
Adieu, je t’embrasse toute entière.

 

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À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Samedi, 5 heures [4 septembre 1852].
Nous ne sommes pas, à ce qu’il paraît, dans une bonne passe matérielle. Il y a sympathie (sympathie veut dire qui souffre ensemble) ; sans vouloir comparer mes tracas aux tiens, j’en ai ma petite dose. Je suis si embêté de mon entourage que je n’en ai pas travaillé cet après-midi. C’est ma mère qui pleure, qui s’aigrit de tout, etc. ! (quelle belle invention que la famille !) Elle vient dans mon cabinet m’entretenir de ses chagrins domestiques. Je ne peux la mettre à la porte, mais j’en ai fort envie. Je me suis réservé dans la vie un très petit cercle, mais une fois qu’on entre dedans je deviens furieux, rouge.
J’avais ainsi tout supporté de Du Camp. Quand il a voulu l’envahir, j’ai allongé la griffe. Aujourd’hui elle prétend que ses domestiques l’insultent (ce qui n’est pas). Il faut que je raccommode tout, que je les engage à aller faire des excuses quand ils n’ont pas tort. J’en ai plein mon sac, par moments, de tout cela. Je vais être, en outre, dérangé (mais je m’arrangerai pour qu’on ne me dérange pas) par une cousine qui vient ici passer deux mois. Que ne peut-on vivre dans une tour d’ivoire ! Et dire que le fond de tout cela, c’est ce malheureux argent, ce bienheureux métal argent, maître du monde ! Si j’en avais un peu plus, je m’allégerais de bien des choses. Mais, d’année en année, mon boursicot diminue et l’avenir, sous ce rapport, n’est pas gai. J’aurai toujours de quoi vivre, mais pas comme je l’entends. Si mon brave homme de père avait placé autrement sa fortune, je pourrais être sinon riche, du moins dans l’aisance ; et quant à en changer la nature, ce serait peut-être une ruine nette. Quoi qu’il en soit, je n’avais aucun besoin des 200 francs que tu m’as envoyés. Les reveux-tu ? Ma première idée, ce matin, a été de te les renvoyer aussitôt ; mais avec toi, il faut mettre des gants. J’ai eu peur que tu ne prisses cela pour une réponse tacite à ta lettre de ce matin et que tu ne pensasses que j’ai cru y voir une espèce de petite sollicitation indirecte. Voilà pourquoi ! Mais ne te gêne donc pas et, sans vergogne, redemande-les-moi, s’ils peuvent te faire plaisir.
Je n’ai, moi, aucune dette et, par conséquent, besoin de rien maintenant. Quant aux 300 autres, tu me les rendras pour faire imprimer les affiches de Saint Antoine. C’est convenu.
Tu ne m’as pas répondu relativement à ton article. Envoie chez Bouilhet, si tu veux, le Musée secret ; il s’amusera avec. Il est du reste un peu calmé relativement à la mère Roger, et je crois qu’il va se mettre sérieusement à son drame. Son intention est toujours de quitter Rouen cet hiver. Il n’en peut plus de leçons (il devient rebours, et il y a de quoi) et ne veut plus en donner, mais comment vivra-t-il là-bas ? As-tu trouvé justes mes observations sur les Fantômes ?
Il y a dans la Revue de Paris, va de suite la lire à un cabinet de lecture, deux grandes pages de Jourdan et deux citations ; une des Tableaux vivants, une autre de L’orgueil. L’ensemble est élogieux, mais avec quelques conseils singulièrement pareils à ceux de ma dernière lettre. Aussi, quand j’ai lu le numéro en m’éveillant, le lendemain, cela m’a fait un drôle d’effet.
Du Camp n’a pas signé le numéro. Est-ce parce qu’on y faisait ton éloge ? Dans la Chronique, du ton le plus bas, le Philosophe est injurié, sans raison, à propos de rien. La suite du roman de Gozlan est ignoble. Quel triste recueil ! Quant à cette Chronique, que ces messieurs signent maintenant du nom anonyme de Cyrano (rien que cela de prétention !), c’est une infamie. Lorsqu’on parle aux gens d’une telle manière, il faut au moins porter sa carte de visite à son chapeau.
J’ai écrit deux fois en Angleterre pour ton album et n’ai pas eu de réponse, ce qui m’étonne excessivement. Je connais en ce moment un jeune homme à Londres qui doit, je crois, bientôt revenir. Veux-tu que je lui fasse écrire d’aller le prendre ?
Depuis que nous nous sommes quittés, j’ai fait huit pages de ma deuxième partie : la description topographique d’un village. Je vais maintenant entrer dans une longue scène d’auberge qui m’inquiète fort. Que je voudrais être dans cinq ou six mois d’ici ! Je serais quitte du pire, c’est-à-dire du plus vide, des places où il faut le plus frapper sur la pensée pour la faire rendre.
Ta lettre de ce matin aussi m’attriste. Pauvre chère femme, comme je t’aime ! Pourquoi t’es-tu blessée d’une phrase qui était au contraire l’expression du plus solide amour qu’un être humain puisse porter à un autre ? Ô femme ! femme, sois-le donc moins ! Ne le sois qu’au lit ! Est-ce que ton corps ne m’enflamme pas, quand j’y suis ? Ne m’as-tu pas vu te contempler, tout béant, et passer mes mains avec délices sur ta peau ? Ton image, en souvenir, m’agite ; et si je ne te rêve pas plus souvent, c’est qu’on ne rêve pas ce qu’on désire. Hume bien l’air des bois cette semaine, et regarde les feuilles pour elles-mêmes ; pour comprendre la nature, il faut être calme comme elle.
Ne nous lamentons sur rien ; se plaindre de tout ce qui nous afflige ou nous irrite, c’est se plaindre de la constitution même de l’existence. Nous sommes faits pour la peindre, nous autres, et rien de plus. Soyons religieux. Moi, tout ce qui m’arrive de fâcheux, en grand ou en petit, fait que je me resserre de plus en plus à mon éternel souci. Je m’y cramponne à deux mains et je ferme les deux yeux. À force d’appeler la Grâce, elle vient. Dieu a pitié des simples et le soleil brille toujours pour les coeurs vigoureux qui se placent au-dessus des montagnes.
Je tourne à une espèce de mysticisme esthétique (si les deux mots peuvent aller ensemble), et je voudrais qu’il fût plus fort. Quand aucun encouragement ne vous vient des autres, quand le monde extérieur vous dégoûte, vous alanguit, vous corrompt, vous abrutit, les gens honnêtes et délicats sont forcés de chercher en eux-mêmes quelque part un lieu plus propre pour y vivre. Si la société continue comme elle va, nous reverrons, je crois, des mystiques comme il y en a eu à toutes les époques sombres. Ne pouvant s’épancher, l’âme se concentrera. Le temps n’est pas loin où vont revenir les langueurs universelles, les croyances à la fin du monde, l’attente d’un messie. Mais, la base théologique manquant, où sera maintenant le point d’appui de cet enthousiasme qui s’ignore ? Les uns chercheront dans la chair, d’autres dans les vieilles religions, d’autres dans l’Art ; et l’humanité, comme la tribu juive dans le désert, va adorer toutes sortes d’idoles. Nous sommes, nous autres, venus un peu trop tôt ; dans vingt-cinq ans, le point d’intersection sera superbe aux mains d’un maître. Alors la prose (la prose surtout, forme plus jeune) pourra jouer une symphonie humanitaire formidable. Les livres comme le Satyricon et l’Âne d’or peuvent revenir, et ayant en débordements psychiques tout ce que ceux-là ont eu de débordements sensuels.
Voilà ce que tous les socialistes du monde n’ont pas voulu voir, avec leur éternelle prédication matérialiste. Ils ont nié la douleur, ils ont blasphémé les trois quarts de la poésie moderne, le sang du Christ qui se remue en nous. Rien ne l’extirpera, rien ne la tarira. Il ne s’agit pas de la dessécher, mais de lui faire des ruisseaux. Si le sentiment de l’insuffisance humaine, du néant de la vie venait à périr (ce qui serait la conséquence de leur hypothèse), nous serions plus bêtes que les oiseaux, qui au moins perchent sur les arbres. L’âme dort maintenant, ivre de paroles entendues ; mais elle aura un réveil frénétique où elle se livrera à des joies d’affranchi, car elle n’aura plus autour d’elle rien pour la gêner, ni gouvernement, ni religion, pas une formule quelconque. Les républicains de toute nuance me paraissent les pédagogues les plus sauvages du monde, eux qui rêvent des organisations, des législations, une société comme un couvent. Je crois, au contraire, que les règles de tout s’en vont, que les barrières se renversent, que la terre se nivelle. Cette grande confusion amènera peut-être la liberté. L’Art, qui devance toujours, a du moins suivi cette marche. Quelle est la poétique qui soit debout maintenant ? La plastique même devient de plus en plus presque impossible, avec nos langues circonscrites et précises et nos idées vagues, mêlées, insaisissables. Tout ce que nous pouvons faire, c’est donc, à force d’habileté, de serrer plus raide les cordes de la guitare tant de fois râclées et d’être surtout des virtuoses, puisque la naïveté à notre époque est une chimère. Avec cela le pittoresque s’en va presque du monde. La Poésie ne mourra pas cependant ; mais quelle sera celle des choses de l’avenir ? Je ne la vois guère. Qui sait ? La beauté deviendra peut-être un sentiment inutile à l’humanité et l’Art sera quelque chose qui tiendra le milieu entre l’algèbre et la musique.
Puisque je ne peux pas voir demain, j’aurais voulu voir hier. Que ne vivais-je au moins sous Louis XIV, avec une grande perruque, des bas bien tirés et la société de M. Descartes ! Que ne vivais-je du temps de Ronsard ! Que ne vivais-je du temps de Néron ! Comme j’aurais causé avec les rhéteurs grecs ! Comme j’aurais voyagé dans les grands chariots, sur les voies romaines, et couché le soir dans les hôtelleries, avec les prêtres de Cybèle vagabondant ! Que n’ai-je vécu surtout au temps de Périclès, pour souper avec Aspasie couronnée de violettes et chantant des vers entre des murs de marbre blanc ! Ah ! c’est fini tout cela, ce rêve-là ne reviendra plus. J’ai vécu partout par là, moi, sans doute, dans quelque existence antérieure. Je suis sûr d’avoir été, sous l’empire romain, directeur de quelque troupe de comédiens ambulants, un de ces drôles qui allaient en Sicile acheter des femmes pour en faire des comédiennes et qui étaient tout ensemble professeur, maquereau et artiste. Ce sont de belles balles, dans les comédies de Plaute, que ces gredins-là, et en les lisant il me revient comme des souvenirs. As-tu éprouvé cela quelquefois, le frisson historique ?
Adieu, je t’embrasse, tout à toi, partout.

 

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À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Lundi soir, minuit [13 septembre 1852].
J’ai été absent deux jours, vendredi et samedi, et je ne me suis guère amusé. Il a fallu à toute force aller aux Andelys voir un ancien camarade que je n’avais pas vu depuis plusieurs années et à qui, d’année en année, je promettais ma visite. J’ai été, étant très gamin, fort lié avec ce brave garçon qui est maintenant substitut, marié, élyséen, homme d’ordre, etc.! Ah mon Dieu ! Quels êtres que les bourgeois ! Mais quel bonheur ils ont, quelle sérénité ! Comme ils pensent peu à leur perfectionnement, comme ils sont peu tourmentés de tout ce qui nous tourmente !
Tu as tort de me reprocher de n’avoir pas plutôt employé mon temps à aller te voir. Je t’assure que ça m’eût fait un tout autre plaisir.
Comme tu m’écris, pauvre chère Louise, des lettres tristes depuis quelque temps ! Je ne suis pas de mon côté fort facétieux. L’intérieur et l’extérieur, tout va assez sombrement. La Bovary marche à pas de tortue ; j’en suis désespéré par moments. D’ici à une soixantaine de pages, c’est-à-dire pendant trois ou quatre mois, j’ai peur que ça ne continue ainsi. Quelle lourde machine à construire qu’un livre, et compliquée surtout ! Ce que j’écris présentement risque d’être du Paul de Kock si je n’y mets une forme profondément littéraire. Mais comment faire du dialogue trivial qui soit bien écrit ? Il le faut pourtant, il le faut. Puis, quand je vais être quitte de cette scène d’auberge, je vais tomber dans un amour platonique déjà ressassé par tout le monde et, si j’ôte de la trivialité, j’ôterai de l’ampleur. Dans un bouquin comme celui-là, une déviation d’une ligne peut complètement m’écarter du but, me le faire rater tout à fait. Au point où j’en suis, la phrase la plus simple a pour le reste une portée infinie. De là tout le temps que j’y mets, les réflexions, les dégoûts, la lenteur ! Je te tiens quitte des misères du foyer, de mon beau-frère, etc.
L’institutrice part demain pour Londres. Je lui ai donné une lettre pour miss Collier ; elle te rapportera ton album.
Ce matin j’ai donné à Bouilhet le billet de cette infortunée mère Roger. Je trouve cela franc d’intention. Elle veut, la malheureuse ! Comme les femmes se précipitent naïvement dans la gueule du loup ! Comme elles se compromettent à plaisir ! Elle viendra bientôt à Rouen et l’affaire se fera, tu verras cela. Une pitié me prend toujours au début de ces histoires, quand je les contemple. Le premier baiser ouvre la porte des larmes.
Quels sont ces récits ? C’est bien difficile en vers, une narration. Le drame est arrêté ? Tant mieux. J’ai connu un temps où tu en aurais fait déjà deux actes. Réfléchis, réfléchis avant d’écrire. Tout dépend de la conception. cet axiome du grand Goethe est le plus simple et le plus merveilleux résumé et précepte de toutes les oeuvres d’art possibles.
Il ne t’a pas manqué que la patience jusqu’à présent. Je ne crois pas que ce soit le génie, la patience ; mais c’en est le signe quelquefois et ça en tient lieu. Ce vieux croûton de Boileau vivra autant que qui que ce soit, parce qu’il a su faire ce qu’il a fait. Dégage-toi de plus en plus, en écrivant, de ce qui n’est pas de l’Art pur. Aie en vue le modèle, toujours, et rien autre chose. Tu en sais assez pour pouvoir aller loin ; c’est moi qui te le dis. Aie foi, aie foi. Je veux (et j’y arriverai) te voir t’enthousiasmer d’une coupe, d’une période, d’un rejet, de la forme en elle-même, enfin, abstraction faite du sujet, comme tu t’enthousiasmais autrefois pour le sentiment, pour le coeur, pour les passions. L’Art est une représentation, nous ne devons penser qu’à représenter. Il faut que l’esprit de l’artiste soit comme la mer, assez vaste pour qu’on n’en voie pas les bords, assez pur pour que les étoiles du ciel s’y mirent jusqu’au fond.
Il me semble qu’il y a dix ans que je ne t’ai vue. Je voudrais te presser sur moi dans mes défaillances. Mais après ? – non ! Non ! Les jours de fête, je le sais, ont de trop tristes lendemains. La mélancolie elle-même n’est qu’un souvenir qui s’ignore. Nous nous retrouverons dans un an, mûris et granitisés. Ne te plains pas de la solitude. Cette plainte est une flatterie envers le monde (si tu reconnais que tu as besoin de lui pour vivre, c’est te mettre au-dessous de lui)." Si tu cherches à plaire, dit Épictète, te voilà déchu." J’ajoute ici : s’il te faut les autres, c’est que tu leur ressembles. Qu’il n’en soit rien ! Quant à moi, la solitude ne me pèse que quand on m’y vient déranger ou quand mon travail baisse. Mais j’ai des ressorts cachés avec quoi je me remonte, et il y a ensuite hausse proportionnelle. J’ai laissé, avec ma jeunesse, les vraies souffrances ; elles ont descendu sur les nerfs, voilà tout. Adieu, chère bonne amie bien-aimée. Je t’embrasse longuement, tendrement, amplement.
Tu feras bien d’aller voir Jourdan. Il m’a eu l’air d’un brave homme. C’est une connaissance d’ailleurs à ne pas négliger.

 

***

 

 

À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Dimanche soir, 11 heures [19 septembre 1852].
Tu me permettras, chère Louise, de ne pas te faire de compliments sur ton flair psychologique. Tu crois tout ce que la mère Roger t’a débité, avec une bonne foi d’enfant. C’est une poseuse, cette petite femme. La demande qu’elle a faite d’écrire à Bouilhet équivaut, selon moi, au geste d’ouvrir les cuisses. S’en doute-t-elle ? Ici est le point difficile à éclaircir. Je ne crois ni à sa constitution dérangée par les excès du mari, ni aux nuits passées " avec son esprit et avec son coeur " et cela surtout ne m’a semblé ni vrai, ni senti ; elle aime autre chose.
La passion de tête pendant 10 ans pour Hugo me paraît également une blague cyclopéenne. Le grand homme l’a dû savoir et, dès lors, en profiter en sa qualité de paillard qu’il est, à moins que cette passion ne soit encore une pose. Remarque qu’elle ne fait jamais que des demi-confidences, qu’elle n’avoue rien relativement à Énault. Il y a au fond de tout cela bien de la misère ! Qu’elle mente sciemment, il se peut que non. On n’y voit pas toujours clair en soi et, surtout lorsqu’on parle, le mot surcharge la pensée, l’exagère, l’empêche même. Les femmes, d’ailleurs, sont si naïves, même dans leurs grimaces, on prend si bien son rôle au sérieux, on s’incorpore si naturellement au type que l’on s’est fait ! Mais il y a d’autre part une telle idée reçue qu’il faut être chaste, idéal, qu’on doit n’aimer que l’âme, que la chair est honteuse, que le coeur seul est de bon ton. Le coeur ! Le coeur ! Oh ! voilà un mot funeste ; et comme il vous mène loin !
L’envie de remonter chez toi, le jour du prix, la voiture qu’on attend sous la porte, à la pluie, etc., cela est vrai, par exemple, de même que l’embêtement du poids marital à porter. Mais elle ne dit pas que, sous lui, elle rêvait un autre homme et, au milieu de son dégoût, peut-être y trouvait du plaisir, à cause de cela. Prédiction : ils se baiseront [...], elle te soutiendra encore qu’il n’y a rien et qu’elle aime seulement notre ami de coeur ou de tête. Ce brave organe génital est le fond des tendresses humaines ; ce n’est pas la tendresse, mais c’en est le substratum comme diraient les philosophes. Jamais aucune femme n’a aimé un eunuque et si les mères chérissent les enfants plus que les pères, c’est qu’ils leur sont sortis du ventre, et le cordon ombilical de leur amour leur reste au coeur sans être coupé.
Oui, tout dépend de là, quelqu’humiliés que nous en soyons. Moi aussi je voudrais être un ange ; je suis ennuyé de mon corps, et de manger, et de dormir, et d’avoir des désirs. J’ai rêvé la vie des couvents, les ascétismes des brachmanes etc... c’est ce dégoût de la guenille qui a fait inventer les religions, les mondes idéaux de l’art. L’opium, le tabac, les liqueurs fortes flattent ce penchant d’oubli ; aussi je tiens de mon père une sorte de pitié religieuse pour les ivrognes. J’ai comme eux la ténacité du penchant et les désillusions au réveil.
Que ma Bovary m’embête ! Je commence à m’y débrouiller pourtant un peu. Je n’ai jamais de ma vie rien écrit de plus difficile que ce que je fais maintenant, du dialogue trivial ! Cette scène d’auberge va peut-être me demander trois mois, je n’en sais rien. J’en ai envie de pleurer par moments, tant je sens mon impuissance. Mais je crèverai plutôt dessus que de l’escamoter. J’ai à poser à la fois dans la même conversation cinq ou six personnages (qui parlent), plusieurs autres (dont on parle), le lieu où l’on est, tout le pays, en faisant des descriptions physiques de gens et d’objets, et à montrer au milieu de tout cela un monsieur et une dame qui commencent (par une sympathie de goûts) à s’éprendre un peu l’un de l’autre. Si j’avais de la place encore ! Mais il faut que tout cela soit rapide sans être sec, et développé sans être épaté, tout en me ménageant, pour la suite, d’autres détails qui là seraient plus frappants. Je m’en vais faire tout rapidement et procéder par grandes esquisses d’ensemble successives ; à force de revenir dessus, cela se serrera peut-être. La phrase en elle-même m’est fort pénible. Il me faut faire parler, en style écrit, des gens du dernier commun, et la politesse du langage enlève tant de pittoresque à l’expression !
Tu me parles encore, pauvre chère Louise, de gloire, d’avenir, d’acclamations. Ce vieux rêve ne me tient plus, parce qu’il m’a trop tenu. Je ne fais point ici de fausse modestie ; non, je ne crois à rien. Je doute de tout, et qu’importe ? Je suis bien résigné à travailler toute ma vie comme un nègre sans l’espoir d’une récompense quelconque. C’est un ulcère que je gratte, voilà tout. J’ai plus de livres en tête que je n’aurai le temps d’en écrire d’ici à ma mort, au train que je prends surtout. L’occupation ne me manquera pas (c’est l’important). Pourvu que la Providence me laisse toujours du feu et de l’huile ! Au siècle dernier, quelques gens de lettres, révoltés des exactions des comédiens à leur égard, voulurent y porter remède. On prêcha Piron d’attacher le grelot : "car enfin vous n’êtes pas riche, mon pauvre Piron", dit Voltaire." C’est possible, répondit-il, mais je m’en fous comme si je l’étais ". Belle parole et qu’il faut suivre en bien des choses de ce monde, quand on n’est pas décidé à se faire sauter la cervelle. Et puis l’hypothèse même du succès admise, quelle certitude en tire-t-on ? À moins d’être un crétin, on meurt toujours dans l’incertitude de sa propre valeur et de celle de ses oeuvres. Virgile même voulait en mourant qu’on brûlât l’Énéide. Il aurait peut-être bien fait pour sa gloire. Quand on se compare à ce qui vous entoure, on s’admire ; mais quand on lève les yeux plus haut, vers les maîtres, vers l’absolu, vers le rêve, comme on se méprise ! J’ai lu ces jours derniers une belle chose, à savoir la vie de Carême le cuisinier. Je ne sais par quelle transition d’idées j’en étais venu à songer à cet illustre inventeur de sauces et j’ai pris son nom dans la Biographie universelle. C’est magnifique comme existence d’artiste enthousiaste ; elle ferait envie à plus d’un poète. Voilà de ses phrases : comme on lui disait de ménager sa santé et de travailler moins, " le charbon nous tue, disait-il ; mais qu’importe ? Moins de jours et plus de gloire ". Et dans un de ses livres où il avoue qu’il était gourmand "... mais je sentais si bien ma vocation que je ne me suis pas arrêté à manger". Ce arrêté à manger est énorme dans un homme dont c’était l’art.
Quand tu reverras Nefftzer, ne lui parle plus de l’article. Nous donnerions au contraire beaucoup maintenant pour qu’il ne paraisse pas (et je crois que notre désir sera accompli). Il vaut bien mieux avoir par devers nous quelque chose à leur reprocher, à ces braves messieurs nos amis, et au besoin à leur jeter à la figure ; donc n’en dis plus mot.
Je crois que les journaux de Rouen vont parler de toi ; du moins il y a promesse. Mais quel compte faire sur de semblables mannequins !
La publication, les gens de lettres, Paris, tout cela me donne des nausées quand j’y pense. Il se pourrait bien que je ne fasse gémir jamais aucune presse. À quoi bon se donner tant de mal ? Et le but n’est pas là d’ailleurs. Quoi qu’il en soit, si je mets un jour les pieds dans cette fange, ce sera comme je faisais dans les rues du Caire pendant qu’il pleuvait, avec des bottes en cuir de Russie qui me monteront jusqu’au ventre.
C’est sur toi que ma pensée revient quand j’ai fait le cercle de mes songeries ; je m’étends dessus comme un voyageur fatigué sur l’herbe de la prairie qui borde sa route. Quand je m’éveille, je pense à toi et ton image, dans le jour, apparaît de temps à autre entre les phrases que je cherche. ô mon pauvre amour triste, reste-moi ! Je suis si vide ! Si j’ai beaucoup aimé, j’ai été peu aimé en revanche (quant aux femmes du moins) et tu es la seule qui me l’aies dit. Les autres, un moment, ont pu crier de volupté ou m’aimer en bonnes filles pendant un quart d’heure ou une nuit. Une nuit ! C’est bien long, je ne m’en rappelle guère. Eh bien, je déclare qu’elles ont eu tort ; je valais mieux que bien d’autres. Je leur en veux pour elles de n’en avoir pas profité ! Cet amour phraseur et emporté, la nacre de la joue, dont tu parles, et les bouillons de tendresse, comme eût dit Corneille, j’avais tout cela. Mais je serais devenu fou si quelqu’un eût ramassé ce pauvre trésor sans étiquette. C’est donc un bonheur : je serais maintenant stupide. Le soleil, le vent, la pluie en ont emporté quelque chose, beaucoup en est rentré sous terre, le reste t’appartient, va ; il est tout à toi, bien à toi.
Bouilhet t’enverra prochainement deux pièces pour être mises en musique (si cela se peut, ce dont il doute). Il est parti se coucher. Je te porterai demain moi-même cette lettre à la poste. Il faut que j’aille à Rouen pour un enterrement ; quelle corvée ! Ce n’est pas l’enterrement qui m’attriste, mais la vue de tous les bourgeois qui y seront. La contemplation de la plupart de mes semblables me devient de plus en plus odieuse, nerveusement parlant. Adieu, mille tendresses, mille caresses. Nous nous reverrons à Mantes comme tu le désires.
Je te baise partout.
À toi. Ton Gustave.

 

***

 

 

À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
Croisset, samedi soir [25 septembre 1852].
Ne me répète plus que tu me désires, ne me dis pas toutes ces choses qui me font de la peine. À quoi bon ? Puisqu’il faut que ce qui est soit, puisque je ne peux travailler autrement. Je suis un homme d’excès en tout. Ce qui serait raisonnable pour un autre m’est funeste. Crois-tu donc que je n’aie pas envie de toi aussi, que je ne m’ennuie pas souvent d’une séparation si longue ? Mais enfin je t’assure qu’un dérangement matériel de trois jours m’en fait perdre quinze, que j’ai toutes les peines du monde à me recueillir et que, si j’ai pris ce parti qui t’irrite, c’est en vertu d’une expérience infaillible et réitérée. Je ne suis en veine tous les jours que vers 11 h du soir, quand il y a déjà sept à huit heures que je travaille et, dans l’année, qu’après des enfilades de jours monotones, au bout d’un mois, six semaines que je suis collé à ma table.
Je commence à aller un peu. Cette semaine a été plus tolérable. J’entrevois au moins quelque chose dans ce que je fais. Bouilhet, dimanche dernier, m’a du reste donné d’excellents conseils après la lecture de mes esquisses ; mais quand est-ce que j’aurai fini ce livre ? Dieu le sait. D’ici là, je t’irai voir dans les intervalles, aux temps d’arrêt. Si je ne t’avais pas, je t’assure bien que je ne mettrais pas les pieds à Paris peut-être pas avant 18 mois. Lorsque j’y serai, tu verras comme ce que je dis est vrai, quant à ma manière de travailler, avec quelle lenteur ! Et quel mal !
La lettre de ton amoureux m’a fait bien rire d’abord, et en même temps bien pitié ! J’ai, du reste, reconnu là le langage de mon beau-frère. Ils en sont tous deux au même degré de folie. Je ne crois pas, comme toi, que ce qu’il dit sur ses propriétés soit un mensonge. On n’invente pas des phrases comme celles-là, à moins d’être Molière : "Je n’ai qu’une propriété, la plus poétique qu’on puisse voir, située dans la ville de Montélimar et dominant toute la plaine du Rhône ; pour l’agrément surtout je l’estime plus de cent mille francs." Ce pauvre Pipon, que nous avions oublié ! Avais-je tort de soutenir qu’il devait être un pitoyable mathématicien ?
Ce que j’ai lu du pamphlet ne m’a point enthousiasmé : de grosses injures et beaucoup de placages de style. Il n’a pas donné le temps à sa colère de se refroidir. On n’écrit pas avec son coeur, mais avec sa tête, encore une fois, et si bien doué que l’on soit, il faut toujours cette vieille concentration qui donne vigueur à la pensée et relief au mot. Qu’il y aurait eu bien mieux à dire ! Mais j’attends la totalité pour t’en parler plus longuement. Je trouve que tu es sévère pour Gautier. Ce n’est pas un homme né aussi poète que Musset, mais il en restera plus, parce que ce ne sont pas les poètes qui restent, mais les écrivains. Je ne connais rien de Musset qui soit d’un art si haut que le Saint-Christophe d’Ecija. Personne n’a fait de plus beaux fragments que Musset, mais rien que des fragments ; pas une oeuvre ! Son inspiration est toujours trop personnelle, elle sent le terroir, le Parisien, le gentilhomme ; il a à la fois le sous-pied tendu et la poitrine débraillée. Charmant poète, d’accord ; mais grand, non. Il n’y en a eu qu’un en ce siècle, c’est le père Hugo. Gautier a un monde poétique fort restreint, mais il l’exploite admirablement quand il s’en mêle. Lis le Trou du serpent, c’est cela qui est vrai et atrocement triste. Quant à son Don Juan, je ne trouve pas qu’il vienne de celui de Namouna, car chez lui il est tout extérieur (les bagues qui tombent des doigts amaigris, etc.), et chez Musset tout moral. Il me semble, en résumé, que Gautier a raclé des cordes plus neuves (moins byroniennes) et, quant au vers, il est plus consistant. Les fantaisies qui nous (et moi tout le premier) charment dans Namouna, cela est-il bon en soi ? Quand l’époque en sera passée, quelle valeur intrinsèque restera-t-il à toutes ces idées qui ont paru échevelées et flatté le goût du moment ? Pour être durable, je crois qu’il faut que la fantaisie soit monstrueuse comme dans Rabelais. Quand on ne fait pas le Parthénon, il faut accumuler des pyramides. Mais quel dommage que deux hommes pareils soient tombés où ils en sont ! Mais s’ils sont tombés, c’est qu’ils devaient tomber. Quand la voile se déchire, c’est qu’elle n’est pas de trame solide. Quelque admiration que j’aie pour eux deux (Musset m’a excessivement enthousiasmé autrefois, il flattait mes vices d’esprit : lyrisme, vagabondage, crânerie de l’idée et de la tournure), ce sont en somme deux hommes du second rang et qui ne font pas peur, à les prendre en entier. Ce qui distingue les grands génies, c’est la généralisation et la création. Ils résument en un type des personnalités éparses et apportent à la conscience du genre humain des personnages nouveaux. Est-ce qu’on ne croit pas à l’existence de Don Quichotte comme à celle de César ? Shakespeare est quelque chose de formidable sous ce rapport. Ce n’était pas un homme, mais un continent ; il y avait des grands hommes en lui, des foules entières, des paysages. Ils n’ont pas besoin de faire du style, ceux-là ; ils sont forts en dépit de toutes les fautes et à cause d’elles. Mais nous, les petits, nous ne valons que par l’exécution achevée. Hugo, en ce siècle, enfoncera tout le monde, quoiqu’il soit plein de mauvaises choses ; mais quel souffle ! quel souffle ! Je hasarde ici une proposition que je n’oserais dire nulle part : c’est que les très grands hommes écrivent souvent fort mal, et tant mieux pour eux. Ce n’est pas là qu’il faut chercher l’art de la forme, mais chez les seconds (Horace, La Bruyère). Il faut savoir les maîtres par coeur, les idolâtrer, tâcher de penser comme eux, et puis s’en séparer pour toujours. Comme instruction technique, on trouve plus de profit à tirer des génies savants et habiles. Adieu, j’ai été dérangé tout le temps de ma lettre ; elle ne doit pas avoir le sens commun.
Je t’embrasse de la plante des pieds au haut des cheveux.
À toi, ma bien aimée Louise ; mille baisers encore.

 

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À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Nuit de vendredi à samedi, 2 heures 
[1er-2 octobre 1852].
Je t’écris ce soir parce que, voulant t’envoyer dimanche mon avis sur ta pièce que j’attends avec impatience, cela ferait un retard qui te semblerait trop long, bonne chère Louise. J’avais oublié de te parler de Cuvillier-Fleury. Quel crétin ! Quelle école que celle des Cuvillier, Saint-Marc Girardin, Nisard, les prétendus gens de goût, les prétendus classiques, braves gens qui sont peu braves gens et étaient destinés par la nature à être des professeurs de sixième ! Voilà pourtant ce qui nous juge ! Quoi qu’il en soit, Cuvillier t’admire beaucoup ; cela perce et c’est un bon article, au sens profitable du mot. L’immoralité l’a choqué, ce monsieur ! Que dis-tu du reproche d’égoïsme à propos des Résidences royales ? Quand je te disais que ton titre était mauvais ! Avais-je tort ? Voilà deux articles favorables, celui de Jourdan et celui de Cuvillier, où l’on n’a trouvé guère à faire que des blagues sur ce malencontreux titre prétentieux. Retire de ces critiques le blâme à l’occasion du titre et il ne reste presque rien. C’était donner à mordre.
L’histoire de Gagne me touche beaucoup. Pauvre homme ! pauvre homme ! Quel enseignement que ces folies-là et quelle terrible chose ! J’ai appris ces jours-ci l’internement à Saint-Yon (maison de fous à Rouen) d’un jeune homme que j’ai connu au collège. Il y a un an, j’avais lu de lui un volume de vers stupides ; mais la préface m’avait remué comme bonne foi, enthousiasme et croyance. J’ai su qu’il vivait comme moi à la campagne, tout seul et piochant tant qu’il pouvait. Les bourgeois le méprisaient beaucoup. Il était (disait-il) en but à des calomnies, à des outrages ; il avait tout le martyre des génies méconnus ; il est devenu fou. Le voilà délirant, hurlant et avec des douches. Qui me dit que je ne suis pas sur le même chemin ? Où est la limite de l’inspiration à la folie, de la stupidité à l’extase ? Ne faut-il pas pour être artiste voir tout d’une façon différente à celle des autres hommes ? L’art n’est pas un jeu d’esprit ; c’est une atmosphère spéciale. Mais qui dit qu’à force de descendre toujours plus avant dans les gouffres pour respirer un air plus chaud, on ne finit [pas] par rencontrer des miasmes funèbres ? Ce serait un joli livre à faire que celui qui raconterait l’histoire d’un homme sain (il l’est peut-être, lui ?) enfermé comme fou et traité par des médecins imbéciles.
Je te déclare que la mère Roger m’excite beaucoup. Les polonais, sont immenses et l’haleine donc ! Et le mot de ta servante : "Cette dame-là fait la noce". Sacré nom de Dieu ! Tu m’accorderas que je l’avais un peu bien jugée en ne croyant pas inébranlablement à ses sentimentalités. Oh ! la Pohésie, quelle pente ! Quelle planche savonnée pour l’adultère ! N’importe, je me réjouis immensément d’avance du couple. Je me fais le tableau en imagination. Mais il l’effondrera, la malheureuse ! Car c’est un rude mâle et, comme disent les cuisinières, capable de donner bien de la satisfaction à une femme.
La phrase du pamphlet sur le muet du sérail est splendide. Voilà qui est précis, tourné, juste et neuf. Je ne sais si l’institutrice se chargera de la commission ; en tout cas je compte sur toi.
Babinet ne t’a pas apporté l’Âne d’or ? Lis-tu ce brave Bergerac ? J’ai relu avant-hier, dans mon lit, Faust. Quel démesuré chef-d’oeuvre ! C’est ça qui monte haut et qui est sombre ! Quel arrachement d’âme dans la scène des cloches ! Il a dû paraître aujourd’hui, dans la Revue de Paris, deux pièces de vers de Bouilhet.
T’ai-je dit que j’ai été, il y a quelques jours, à un enterrement (celui d’un oncle de ma belle-soeur) ? Je commence à être las du grotesque des funérailles, car c’est encore plus sot que ce n’est triste. J’ai revu là beaucoup de balles rouennaises oubliées. C’est fort ! J’étais à côté de deux beaux-frères du défunt qui s’entretenaient de la taille des arbres fruitiers. Comme c’était au cimetière où sont mon père et ma soeur, l’idée m’a pris d’aller voir leurs tombes. Cette vue m’a peu ému ; il n’y a là rien de ce que j’ai aimé, mais seulement les restes de deux cadavres que j’ai contemplés pendant quelques heures. Mais eux ils sont en moi, dans mon souvenir. La vue d’un vêtement qui leur a appartenu me fait plus d’effet que celle de leurs tombeaux. Idée reçue, l’idée de la tombe ! Il faut être triste là, c’est de règle. Une seule chose m’a ému, c’est de voir dans le petit enclos un tabouret de jardin (pareil à ceux qui sont ici) et que ma mère, sans doute, y a fait porter. C’est une communauté entre ce jardin-là et l’autre, une extension de sa vie sur cette mort et comme une continuité d’existence commune à travers les sépulcres. Les anciens se privaient de toutes ces saletés de charognes. La poussière humaine, mêlée d’aromates et d’encens, pouvait se tenir enfermée dans les doigts, ou, légère comme celle du grand chemin, s’envoler dans les rayons du soleil. Adieu, je vais me coucher, il en est temps. À toi, mille et mille baisers de ton G.

 

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À Louise Colet.

[Croisset] Nuit de jeudi, 1 heure [8 octobre 1852].
La lettre (incluse dans la tienne de ce matin) m’a fait un singulier effet. Malgré moi, tout cet après-midi, je ne pouvais m’empêcher de reporter mes yeux dessus et d’en considérer l’écriture. Je la connaissais pourtant, mais d’où vient qu’elle ne m’avait jamais causé cette impression ? C’est sans doute le sujet et la personne à qui elle était adressée qui en sont cause. Cela me touchait de plus près. Il a dû en effet être flatté et, quelque banales qu’il ait l’habitude de donner ses louanges, celles-ci doivent être sincères. As-tu remarqué comme cette lettre écrite au courant de la plume est bien taillée de style, comme c’est carré, coupé ? Je n’ai pu m’empêcher, dans mon contentement naïf, de la montrer à ma mère qui l’a aimée. Veux-tu que je te la renvoie ? Mais je crois, dans les circonstances actuelles, qu’il vaut mieux que je la garde. Mon vieux culte en a été rafraîchi. On aime à se voir bien traité par ceux qu’on admire. Comme ils seront oubliés, tous les grands hommes du jour, quand celui-là encore sera jeune et éclatant !
Madame Didier me paraît une femme d’un esprit borné, elle et les républicains ses amis ; braves petites gens qui nous ont versés dans la boue et qui se plaignent de la route, les voilà maintenant qui gueulent comme des bourgeois contre Proudhon, sans en comprendre un seul mot. Cette caste du National a toujours été aussi étroite que celle du faubourg Saint-Germain. Ce sont des secs en littérature ; en politique, ils se cramponnent aussi à un passé perdu. Je ne partage pas davantage son admiration pour le sieur Lamartine qu’elle compare à Tacite, le malheureux ! Lui Tacite ! J’ai lu justement ce portrait de Napoléon dont elle parle. Lamartine l’y accuse d’aimer la table, d’être gras, etc. Quand est-ce donc que l’on fera de l’histoire comme on doit faire du roman, sans amour ni haine d’aucun des personnages ? Quand est-ce qu’on écrira les faits au point de vue d’une blague supérieure, c’est-à-dire comme le bon Dieu les voit, d’en haut ?
C’est une femme curieuse du reste ; elle représente bien ce certain milieu du monde, stérile et convenable.
La dame de Saint-Maur me paraît dans une bonne passe ; elle lit aussi Tacite, elle. Quelle rage de sérieux ! Tu me dis qu’il t’est difficile de l’étudier. Comme le factice pourtant se constitue d’après les règles, qu’il se moule sur un type, il est plus simple que le naturel, lequel varie suivant les individualités. Je te déclare, quant à moi, que je ne crois pas un mot de toutes ses spiritualités. Sa fureur contre les mâles, pour le moment, vient de quelque morsure récente. Qu’elle soit dégoûtée du petit Énault, cela se peut ; mais c’est tout, au fond. Et à ce propos permets-moi de t’envoyer l’axiome suivant : les femmes se défient trop des hommes en général et pas assez en particulier (pénètre-toi de cette vérité). Elles nous jugent tous comme des monstres, mais au milieu des monstres il y a un ange (un coeur d’élite, etc.). Nous ne sommes ni monstres ni anges. Je voudrais voir un esprit aussi élevé que le tien, chère Louise, dégagé de ce préjugé que tu partages. Vous ne nous pardonnez jamais, vous autres, les filles, et toutes tant que vous êtes, depuis les prudes jusqu’aux coquettes, vous vous heurtez toujours à cet angle-là avec une obstination fougueuse. Vous ne comprenez rien à la Prostitution, à ses poésies amères, ni à l’immense oubli qui en résulte. Quand vous avez couché avec un homme, il vous reste quelque chose au coeur, mais à nous, rien. Cela passe, et un homme de quarante ans, pourri de vérole, peut arriver à sa maîtresse plus vierge qu’une jeune femme à son premier amant. N’as-tu pas remarqué les juvénilités sentimentales des vieillards ? Être jalouse des filles, c’est l’être d’un meuble. Tout se confond en effet dans un océan dont toutes les vagues sont pareilles. Mais vous, vous avez encore vos fleuves taris qui murmurent et dont les courants détournés s’entre-croisent dans l’ombre sous le branchage nouveau. Si tu voulais, je te ferais faire des progrès dans la connaissance de notre sexe, que je ne soutiens nullement, mais que j’explique ; il en est de cette question-là comme de celle de Paris et de la province. Quand on me dit du mal de l’un aux dépens de l’autre, j’abonde toujours dans le sens de celui qui parle et j’ajoute, en finissant, que je pense exactement la même chose de l’autre partie en litige.
Je lis les voyages du Président ; c’est splendide. Il faut (et il s’y prend bien) que l’on en arrive à n’avoir plus une idée, à ne plus respecter rien. Si toute moralité est inutile pour les sociétés de l’avenir qui, étant organisées comme des mécaniques, n’auront pas besoin d’âme, il prépare la voie (je parle sérieusement, je crois que c’est là sa mission). À mesure que l’humanité se perfectionne, l’homme se dégrade. Quand tout ne sera plus qu’une combinaison économique d’intérêts bien contrebalancés, à quoi servira la vertu ? Quand la nature sera tellement esclave qu’elle aura perdu ses formes originales, où sera la plastique ? etc. En attendant, nous allons passer dans un bon état opaque. Ce qui me divertit là dedans, ce sont les gens de lettres qui croyaient voir revenir Louis XIV, César, etc., à une époque où l’on s’occuperait d’art, c’est-à-dire de ces messieurs. L’intelligence allait fleurir dans un petit parterre anodin soigneusement ratissé par Monsieur le Préfet de police. Ah ! Dieu merci, ce qui en reste n’a pas la vie dure. Ces bons journaux, on va donc les supprimer. C’est dommage, ils étaient si indépendants et si libéraux, si désintéressés ! On s’est moqué du droit divin et on l’a abattu ; puis on a exalté le peuple, le suffrage universel, et enfin ç’a été l’ordre. Il faut qu’on ait la conviction que tout cela est aussi bête, usé, vide que le panache blanc d’Henri IV et le chêne de saint Louis. Mort aux mythes ! Quant à ce fameux mot : "Que ferez-vous ensuite ? Que mettrez-vous à la place ?", il me paraît inepte et immoral, tout ensemble. Inepte, car c’est croire que le soleil ne luira plus parce que les chandelles seront éteintes ; immoral, car c’est calmer l’injustice avec le cataplasme de la peur. Et dire que tout cela vient de la littérature pourtant ! Songer que la plus mauvaise partie de 93 vient du latin ! La rage du discours de rhétorique et la manie de reproduire des types antiques (mal compris) ont poussé des natures médiocres à des excès qui l’étaient peu. Maintenant nous allons retourner aux petits amusements des anciens jésuites, à l’acrostiche, aux poèmes sur le café ou le jeu d’échecs, aux choses ingénieuses, au suicide. Je connais un élève de l’École normale qui m’a dit que l’on avait puni un de ses camarades (qui doit sortir dans six mois professeur de rhétorique) comme coupable d’avoir lu la Nouvelle Héloïse, qui est un mauvais livre. Je suis fâché de ne pas savoir ce qui se passera dans deux cents ans, mais je ne voudrais pas naître maintenant et être élevé dans une si fétide époque.
Envoie-moi, si tu veux, de l’eau Taburel ; mais c’est de l’argent perdu. Le docteur Valerand, qui est chauve, est un homme d’une foi robuste et, de plus, un fier âne. Rien ne peut faire repousser les cheveux (pas plus qu’un bras amputé !).
Je travaille un peu mieux ; à la fin de ce mois j’espère avoir fait mon auberge. L’action se passe en trois heures. J’aurai été plus de deux mois. Quoi qu’il en soit, je commence à m’y reconnaître un peu ; mais je perds un temps incalculable, écrivant quelquefois des pages entières que je supprime ensuite complètement, sans pitié, comme nuisant au mouvement. Pour ce passage-là, en effet, il faut en composant que j’en embrasse du même coup d’oeil une quarantaine au moins. Une fois sorti de là et dans trois ou quatre mois environ, quand mon action sera bien nouée, ça ira. La troisième partie devra être enlevée et écrite d’un seul trait de plume. J’y pense souvent et c’est là, je crois, que sera tout l’effet du livre. Mais il faut tant se méfier des endroits qui semblent beaux d’avance ! Quand nous [nous] verrons, à Mantes, dans un petit mois, fais-moi penser à te parler de l’Acropole et comment je comprends le sujet.
Il y a dans le dernier numéro de la Revue de Paris une pièce de Bouilhet que tu ne connais pas, adressée à Rachel, putain (passez-moi le mot) de la connaissance du poète, et qui lui a beaucoup servi autrefois de toutes façons. La mère Roger avait-elle lu cette pièce ? Et sa misanthropie, peut-être, venait d’[être] renforcée par la lecture de la susdite pièce, qui sent son cru.
Adieu, chère Louise ; adieu, chère femme, je t’embrasse avec toutes sortes de baisers.
À toi, ton G.

 

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
9 octobre 1852, samedi, 1 heure du matin.
Je vais envoyer, demain dimanche, au chemin de fer, tes volumes que tu me demandes (il m’a été impossible de retrouver les Exilés ; dois-je les avoir ? Si je les retrouve tu les auras). Le paquet t’arrivera probablement avant ce petit mot, ou en même temps que lui. Je suis bien content, bonne chère Louise, que tu aies réussi dans une affaire pécuniaire, mais ton traité me paraît fait par un normand ; prends-y garde. Ainsi article 1... "tous les ouvrages de sa composition parus jusqu’à ce jour ainsi que ceux inédits qui pourraient paraître par la suite", qu’est-ce que veut dire ce par la suite ? C’est indéterminé, c’est fort vague. Ce palliatif de l’art. 3 "il est bien entendu que, pour les ouvrages inédits, M. B… ne pourra les faire imprimer dans son format qu’après le délai de deux années à partir de la mise en vente de la première publication". Dans son format ne veut pas dire qu’il n’ait pas le droit de le faire paraître dans un autre format que celui stipulé par l’article 1 de la première publication. Par qui ? Par un autre éditeur, ou par le même ? Tout cela me semble lâche et matière à procès, par la suite. J’ai peur qu’il ne se soit arrangé pour que tu sois liée à lui, pieds et poings liés, sans pouvoir disposer d’une ligne jusqu’à ce qu’il lui plaise.
Puisqu’on te réédite, change quelques-uns de tes titres, chère Louise. Tu n’as pas la main heureuse en fait de titres, regarde : Ce qu’il y a dans le coeur des femmes – Deux mois d’émotion – Deux femmes célèbres – Les coeurs brisés.
Ce sont des titres à la fois prétentieux et vagues et qui, quant à moi, me repousseraient d’un livre. Ils sentent la bas-bleu et tu n’en es pas une, Dieu merci.
Voilà deux ou trois jours que ça va bien. Je suis à faire une conversation d’un jeune homme et d’une jeune dame sur la littérature, la mer, les montagnes, la musique, tous les sujets poétiques enfin. On pourrait la prendre au sérieux et elle est d’une grande intention de grotesque. Ce sera, je crois, la première fois que l’on verra un livre qui se moque de sa jeune première et de son jeune premier. L’ironie n’enlève rien au pathétique ; elle l’outre au contraire.
Dans ma 3e partie, qui sera pleine de choses farces, je veux qu’on pleure.
Ta lettre d’H…, ton affaire de ce matin, tout cela m’a bien fait et rendu gai.
Je t’embrasse de mes meilleures tendresses.
Adieu, chère amie bien-aimée. À toi, mille baisers sur les lèvres. Ton G.

Dimanche matin.
Bouilhet n’a pas reçu " le petit mot pour le cher poète" annoncé par le billet de la Diva. Où est-il ? Tu as oublié de nous l’envoyer.

 

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À Louise Colet.

En partie inédite en 1927.
[Croisset] Mardi soir [26 octobre 1852].
Je m’attendais à avoir un mot de toi ce matin pour me dire que ta fièvre était passée. Comment vas-tu ? Sans prendre tout de suite, comme toi, des inquiétudes exagérées, je voudrais bien savoir si tu n’es pas malade.
Ce ne sera pas au commencement de la semaine prochaine que nous nous verrons, mais vers la fin ou le commencement de l’autre. Je suis si long à me remettre à la besogne, après chaque temps d’arrêt, que je veux m’être taillé un peu de besogne pour mon retour et ne pas perdre ensuite un temps considérable à rechercher les idées que j’ai maintenant. J’écris maintenant d’esquisse en esquisse ; c’est le moyen de ne pas perdre tout à fait le fil, dans une machine si compliquée sous son apparence simple. J’ai lu à Bouilhet, dimanche, les vingt-sept pages (à peu près finies) qui sont l’ouvrage de deux grands mois. Il n’en a point été mécontent et c’est beaucoup, car je craignais que ce ne fût exécrable. Je n’y comprenais presque plus rien moi-même, et puis la matière était tellement ingrate pour les effets de style ! C’est peut-être s’en être bien tiré que de l’avoir rendue passable. Je vais entrer maintenant dans des choses plus amusantes à faire. Il me faut encore quarante à cinquante pages avant d’être en plein adultère. Alors on s’en donnera, et elle s’en donnera, ma petite femme !
J’ai fait redemander mes notes sur la Grèce ainsi qu’un excellent itinéraire que j’avais prêtés à Chéruel (professeur à l’École normale). Je t’apporterai cela, ça pourra te servir pour l’Acropole. Il y a moyen, sur ce sujet, de faire de beaux vers.
Quel temps ! Quelle pluie ! Et quel vent ! Les feuilles jaunes passent sous mes fenêtres avec furie. Mais, chose étrange, toutes les nuits sont plus calmes. Entre moi et le paysage qui m’entoure, il y a concordance de tempérament. La sérénité, à tous deux, nous revient avec la nuit. Dès que le jour tombe, il me semble que je me réveille. Je suis loin d’être l’homme de la nature, qui se lève au soleil, s’endort comme les poules, boit l’eau des torrents, etc. Il me faut une vie factice et des milieux en tout extraordinaires. Ce n’est point un vice d’esprit, mais toute une constitution de l’homme. Reste à savoir, après tout, si ce que l’on appelle le factice n’est pas une autre nature. L’anormalité est aussi légitime que la règle.
Je viens de finir le Périclès de Shakespeare. C’est atrocement difficile et prodigieusement gaillard. Il y a des scènes de bordel où ces dames et ces messieurs parlent un langage peu académique ; c’est agréablement bourré de plaisanteries obscènes. Mais quel homme c’était ! Comme tous les autres poètes, et sans en excepter aucun, sont petits à côté et paraissent légers surtout. Lui, il avait les deux éléments, imagination et observation, et toujours large ! Toujours ! " Nés pour la médiocrité, nous sommes accablés par les esprits sublimes. " C’est bien là le cas de le dire. Il me semble que, si je voyais Shakespeare en personne, je crèverais de peur.
Je vais me mettre, quand je t’aurai vue, à Sophocle, que je veux savoir par coeur. La bibliothèque d’un écrivain doit se composer de cinq à six livres, sources qu’il faut relire tous les jours. Quant aux autres, il est bon de les connaître et puis c’est tout. Mais c’est qu’il y a tant de manières différentes de lire, et cela demande aussi tant d’esprit que de bien lire !
Ah ! enfin, dans quelques jours nous nous verrons donc ; il me semble que je t’embrasserai de bien bon coeur et que cela nous sera bon, pauvre chère Louise.
Si ce temps continue, nous ne pourrons guère sortir de notre chambre. Tant mieux, nous aurons différentes et nombreuses choses à y dire (et à y faire ?).
Adieu, mille baisers sur tes beaux yeux. À toi.

 

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Mardi, minuit, 2 novembre 1852.
Chère bien-aimée. J’espère que dans huit jours à cette heure-ci, je toucherai à la Reine malgré les vers de l’ami qui sont, d’hier, dans la Revue de Paris. Comment ça se fait-il ? Est-ce une galanterie indirecte du sieur Houssaye à ton endroit, ou tout bonnement pour emplir quelques lignes et ne sachant que dire ?
Je partirai mardi prochain à 1 h 30 et j’arriverai à Mantes à 3 h 43. Quant aux convois qui partent de Paris, il y en a un à midi et un autre à 4 h 25 (par celui-là tu n’arriverais qu’à 6 heures). Prends donc le premier, qui arrive à 1 h 50. Tu feras tout préparer, commanderas le dîner, etc.
Ce n’est point pour te contrarier que je ne viens que mardi au lieu de lundi, mais je vais finir ma semaine et j’emploierai lundi à te chercher quelques notes, bouquins et gravures pour ton Acropole. Cela me tourmente beaucoup. Je me suis mis dans la tête qu’il faut que tu aies le prix et il me semble que ce te sera aisé. Enfin nous en causerons à loisir d’ici à peu.
Quel bête de numéro que celui de la Revue ! pauvre ! pauvre ! Et canaille par-dessus le marché.
Je relis maintenant, le soir en mon lit (j’ai un peu quitté Plutarque), tout Molière. Quel style ! mais quel autre homme c’était que Shakespeare ! On a beau dire, il y a dans Molière du bourgeois. Il est toujours pour les majorités, tandis que le grand William n’est pour personne.
Mon travail va bien lentement ; j’éprouve quelquefois des tortures véritables pour écrire la phrase la plus simple.
Adieu, bonne Louise bien chérie, à bientôt. Réponds-moi si mes petits arrangements te vont. Mille baisers sur tes yeux.
À toi.

 

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Dimanche, minuit, 7 novembre 1852.
Rien de changé à nos dispositions, chère Louise ; après-demain mardi je prends le convoi de 1 h 30.
Bouilhet nous viendra voir jeudi. Tu peux te dispenser de lui apporter le drame de Pelhion, que nous avons lu il y a quelques mois, lorsqu’il venait d’être refusé aux Français.
N’emplis pas ta malle (par un surcroît inutile de toilettes) ; je te donnerai beaucoup de choses à rapporter. N’apporte que ta personne (et ta Paysanne).
Adieu, mille baisers. À bientôt les vrais. À toi, à toi.

 

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Mardi, minuit, 16 novembre 1852.
Ta pauvre force de la nature n’a pas été gaie hier. Il a fallu s’y remettre ! (à la besogne) et regarder la semaine dernière tomber dans l’abîme. Enfin !... J’ai fait vers le soir un effort de colère et je me suis retrouvé sur mes pieds. Mais la vie se passe ainsi à nouer et à dénouer des ficelles, en séparations, en adieux, en suffocations et en désirs. Oui, ç’a été bon, bien bon et bien doux. C’est l’âge qui fait cela ; en vieillissant on devient plus grave dans ses joies, ce qui les rend plus douces.
Quand je t’ai eu quittée, je suis entré dans ce cabaret près du chemin de fer et le cafetier m’a demandé poliment des nouvelles de "Madame ". En revenant je me suis trouvé avec un monsieur qui avait fait un voyage en Orient et un gamin de Rouen qui me connaissait de nom et de vue et qui m’a beaucoup parlé de ses véroles. Il y a des gens confiants. Le lendemain matin, en m’éveillant, j’ai trouvé dans l’Athenaeum un article sur ton volume, signé Julien Lemer. Voilà un gaillard qui a la patte fine ; mais, mon Dieu, qu’est-ce qui exterminera donc les critiques, pour qu’il n’en reste plus un !
1re colonne : Éloge de l’Académie française.
2e colonne : Éloge exagéré et inepte du poëme couronné, avec trois citations (bonnes du reste). C’est, selon ce monsieur, ce qu’il y a de meilleur dans le volume.
3e colonne : Déchaînement contre les Tableaux vivants ; on trouve cela anti-chrétien. Parallèle de L Collet avec Th Gautier : digression sur ce que c’est que l’art (2 colonnes). Énumération analytique et rapide des pièces ; il trouve le Deuil trop intime, etc.
Conclusion en somme peu louangeuse. Mais Énault ! Quel imbécile et pauvre garçon ! Il se croit spirituel avec ses petites malices, et savant peut-être, avec ses quatre citations, une en italien, deux en latin et une en allemand (celle-là est la plus facile). Si j’étais de toi, puisque c’est un ami, je le bourrerais un peu dru à sa première visite.
Je relis Rabelais avec acharnement et il me semble que c’est pour la première fois que je le lis. Voilà la grande fontaine des lettres françaises ; les plus forts y ont puisé à pleine tasse. Il faut en revenir à cette veine-là, aux robustes outrances. La littérature, comme la société, a besoin d’une étrille pour faire tomber les galles qui la dévorent. Au milieu de toutes les faiblesses de la morale et de l’esprit, puisque tous chancellent comme des gens épuisés, puisqu’il y a dans l’atmosphère des coeurs un brouillard épais empêchant de distinguer les lignes droites, aimons le vrai avec l’enthousiasme qu’on a pour le fantastique et, à mesure que les autres baisseront, nous monterons.
Il n’y a plus maintenant pour les purs que deux manières de vivre : ou s’entourer la tête de son manteau, comme Agamemnon devant le sacrifice de sa fille (procédé peu hardi en somme et plus spirituel que sublime) ; ou bien se hausser soi-même à un tel degré d’orgueil qu’aucune éclaboussure du dehors ne vous puisse atteindre.
Tu es maintenant sur une bonne voie ; que rien ne te dérange ! Il y a dans la vie un quart d’heure utile pour tout le reste et dont il faut profiter. Tu y es maintenant ; en déviant, qui sait s’il reviendrait ? Ta Paysanne sera une chose solide, chère amie, sois en sûre. Les bonnes oeuvres sont celles où il y a pâture pour tous. Ton conte est ainsi : il plaira aux artistes qui y verront le style et aux bourgeois qui y verront le sentiment.
Tu arriveras à la plénitude de ton talent en dépouillant ton sexe, qui doit te servir comme science et non comme expansion. Dans George Sand, on sent les fleurs blanches ; cela suinte, et l’idée coule entre les mots comme entre des cuisses sans muscles.
C’est avec la tête qu’on écrit. Si le coeur la chauffe, tant mieux ; mais il ne faut pas le dire. Ce doit être un four invisible et nous évitons, par là, d’amuser le public avec nous-mêmes, ce que je trouve hideux, ou trop naïf, et la personnalité d’écrivain qui rétrécit toujours une oeuvre.
Ah ! il y a huit jours à cette heure-ci ?... Que veux-tu que je dise ? J’y pense. Ce seront des bons souvenirs pour notre vieillesse.
Bouilhet et moi nous avons passé toute notre soirée de dimanche à nous faire des tableaux anticipés de notre décrépitude. Nous nous voyions vieux, misérables, à l’hospice des incurables, balayant les rues et, dans nos habits tachés, parlant du temps d’aujourd’hui et de notre promenade à la Roche-Guyon. Nous nous sommes d’abord fait rire, puis presque pleurer. Cela a duré quatre heures de suite. Il n’y a que des hommes aussi placidement funèbres que nous le sommes pour s’amuser à de telles horreurs.
Adieu, adieu, bonne, belle et chère Louise, je t’embrasse partout.

 

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À Louise Colet.

[Croisset] Lundi soir [22 novembre 1852].
De suite, pendant que j’y pense (car depuis trois jours j’ai peur de l’oublier), ma petite dissertation grammaticale à propos de saisir. Il y a deux verbes : saisir signifie prendre tout d’un coup, empoigner, et se saisir de veut dire s’emparer, se rendre maître. Dans l’exemple que tu me cites "le renard s’en saisit", ça veut dire le renard s’en empare, en fait son profit ; il y a donc avec le pronom, tout ensemble, idée d’accaparement et de vitesse (ainsi avec le pronom le verbe comporterait toujours une idée d’utilité ultérieure). Mais saisir s’emploie tout seul pour dire prendre. Exemple : "Saisissez-vous de cette anguille-là ; je ne peux la saisir, elle me glisse des mains." Je ne me rappelle point tes deux vers, chère muse ; mais il y a, il me semble, quelque chose comme cette tournure : se saisissait des brins de paille... ce qui est lent d’ailleurs et impropre, comme tu vois.
J’attends la Paysanne avec impatience, mais ne te presse point, prends tout ton temps. Ce sera bon. Tous les perruquiers sont d’accord à dire que plus les chevelures sont peignées, plus elles sont luisantes. Il en est de même du style, la correction fait son éclat. J’ai relu hier, à cause de toi, la Pente de la Rêverie. Eh bien, je ne suis pas de ton avis. ça a une grande allure, mais c’est mou, un peu, et peut-être le sujet même échappait-il aux vers ? Tout ne se peut pas dire ; l’Art est borné, si l’idée ne l’est pas. En fait de métaphysique surtout, la plume ne va pas loin, car la force plastique défaille toujours à rendre ce qui n’est pas très net dans l’esprit. Je vais lire l’Oncle Tom en anglais. J’ai, je l’avoue, un préjugé défavorable à son endroit. Le mérite littéraire seul ne donne pas de ces succès-là. On va loin comme réussite, lorsque à un certain talent de mise en scène et à la facilité de parler la langue de tout le monde on joint l’art de s’adresser aux passions du jour, aux questions du moment. Sais-tu ce qui se vend annuellement le plus ? Faublas et l’Amour conjugal, deux productions ineptes. Si Tacite revenait au monde, il ne se vendrait pas autant que M. Thiers. Le public respecte les bustes, mais les adore peu. On a pour eux une admiration de convention et puis c’est tout. Le bourgeois (c’est-à-dire l’humanité entière maintenant, y compris le peuple) se conduit envers les classiques comme envers la religion : il sait qu’ils sont, serait fâché qu’ils ne fussent pas, comprend qu’ils ont une certaine utilité très éloignée, mais il n’en use nullement et ça l’embête beaucoup, voilà.
J’ai fait prendre au cabinet de lecture la Chartreuse de Parme et je la lirai avec soin. Je connais Rouge et Noir, que je trouve mal écrit et incompréhensible, comme caractères et intentions. Je sais bien que les gens de goût ne sont pas de mon avis ; mais c’est encore une drôle de caste que celle des gens de goût : ils ont de petits saints à eux que personne ne connaît. C’est ce bon Sainte-Beuve qui a mis ça à la mode. On se pâme d’admiration devant des esprits de société, devant des talents qui ont pour toute recommandation d’être obscurs. Quant à Beyle, je n’ai rien compris à l’enthousiasme de Balzac pour un semblable écrivain, après avoir lu Rouge et Noir. En fait de lectures, je ne dé-lis pas Rabelais et Don Quichotte, le dimanche, avec Bouilhet. Quels écrasants livres ! Ils grandissent à mesure qu’on les contemple, comme les Pyramides, et on finit presque par avoir peur. Ce qu’il y a de prodigieux dans Don Quichotte, c’est l’absence d’art et cette perpétuelle fusion de l’illusion et de la réalité qui en fait un livre si comique et si poétique. Quels nains que tous les autres à côté ! Comme on se sent petit, mon Dieu ! comme on se sent petit !
Je ne travaille pas mal, c’est-à-dire avec assez de coeur ; mais c’est difficile d’exprimer bien ce qu’on n’a jamais senti : il faut de longues préparations et se creuser la cervelle diablement afin de ne pas dépasser la limite et de l’atteindre tout en même temps. L’enchaînement des sentiments me donne un mal de chien, et tout dépend de là dans ce roman ; car je maintiens qu’on peut tout aussi bien amuser avec des idées qu’avec des faits, mais il faut pour ça qu’elles découlent l’une de l’autre comme de cascade en cascade, et qu’elles entraînent ainsi le lecteur au milieu du frémissement des phrases et du bouillonnement des métaphores. Quand nous nous reverrons, j’aurai fait un grand pas, je serai en plein amour, en plein sujet, et le sort du bouquin sera décidé ; mais je crois que je passe maintenant un défilé dangereux. J’ai ainsi, parmi les haltes de mon travail, ta belle et bonne figure au bout, comme des temps de repos. Notre amour, par là, est une espèce de signet que je place d’avance entre les pages, et je rêve d’y être arrivé de toutes façons.
Pourquoi ai-je sur ce livre des inquiétudes comme je n’en ai jamais eu sur d’autres ? Est-ce parce qu’il n’est pas dans ma voie naturelle et pour moi, au contraire, tout en art, en ruses ? Ce m’aura toujours été une gymnastique furieuse et longue. Un jour, ensuite, que j’aurai un sujet à moi, un plan de mes entrailles, tu verras, tu verras ! J’ai fini aujourd’hui Perse ; je vais de suite le relire et prendre des notes. Tu dois être à l’Âne d’or, maintenant ; j’attends tes impressions.
Sais-tu (entre nous) que l’ami Bouilhet m’a l’air un peu troublé par la mère Roger ? Je crois qu’il tourne au tendre et que le drame s’en ressent. Les passions sont bonnes, mais pas trop n’en faut ; ça fait perdre bien du temps. Comment donc le sieur Houssaye (qui s’appelle de son nom Housset, mais je trouve l’Y sublime) est-il son ami ? Est-ce que ?... Oh !
Ne t’occupe de rien que de toi. Laissons l’Empire marcher, fermons notre porte, montons au plus haut de notre tour d’ivoire, sur la dernière marche, le plus près du ciel. Il y fait froid quelquefois, n’est-ce pas ? Mais qu’importe ! On voit les étoiles briller clair et l’on n’entend plus les dindons.
Adieu, voilà deux heures du matin. Comme je voudrais être dans un an d’ici !
Encore adieu, mille tendresses. Je fais tout à l’entour de ton col un collier de baisers.
À toi.

   ***

À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Dimanche soir, 5 décembre 1852.
Nous nous sommes occupés aujourd’hui de ta Paysanne. Tu recevras mardi une lettre de Bouilhet dans laquelle tu trouveras quelques indications pour la fin.
Demain je t’écrirai nos observations en marge et les corrections tiennes, que nous avons adoptées.
Rien de nouveau. Je lis l’Oncle Tom. [...] à bientôt donc une lettre plus longue, chère Louise. Je t’embrasse. À toi.

 

***

 

 

À Louise Colet.

[Croisset] Jeudi, 1 heure d’après-midi [9 décembre 1852].
Je vais envoyer au chemin de fer tout à l’heure (en même temps que cette lettre à la poste) un paquet contenant tes deux manuscrits de la Paysanne, le Richard III que je n’ai pas eu le temps de lire, et un volume de gravures antiques, afin de donner un peu de poids au paquet, et qui te sera peut-être utile. Sois sans crainte, le plan que Bouilhet t’a envoyé lundi avait été la veille arrêté par nous deux, de même que les corrections que tu trouveras en marge de ton manuscrit sont nos corrections. Quand je dis corrections, c’est plutôt observations, car nous n’avons rien corrigé ; mais enfin nous avons bien passé à ce travail trois bonnes heures dimanche soir et je n’ai rien omis d’important, j’en suis sûr. Quant à ce qui t’arrête pour la fin, pourquoi donc t’embarrasses-tu ? Tu n’as pas besoin de préciser l’époque. Peins vaguement la vie de Jean à l’armée et le temps qu’il y reste. L’idée des Invalides est mauvaise d’ailleurs. Si les pontons, à cause de la date, te gênent, tu peux le faire prisonnier en Sibérie et revenant à pied à travers l’Europe au bout de longues années (mais ne t’avise pas alors de me peindre son voyage, et surtout pas d’effet de neige ! cela gâterait ta comparaison des vaisseaux dans les mers de glace qui est plus haut). Ne te dépêche pas pour les corrections et attends que les bonnes te viennent.
J’ai lu le Livre posthume ; est-ce pitoyable, hein ? Je ne sais pas ce que tu en as dit à Bouilhet, mais il me semble que notre ami se coule. Il y a loin de là à Tagabor. On y sent un épuisement radical ; il joue de son reste et souffle sa dernière note. Ce qui m’a particulièrement fait rire, c’est que lui, qui me reproche tant de me mettre en scène dans tout ce que je fais, parle sans cesse de lui ; il se complaît jusqu’à son portrait physique. Ce livre est odieux de personnalité et de prétentions de toute nature. S’il me demande jamais ce que j’en pense, je te promets bien que je lui dirai ma façon de penser entière et qui ne sera pas douce. Comme il ne m’a pas épargné du tout les avis quand je ne le priais nullement de m’en donner, ce ne sera que rendu. Il y a dedans une petite phrase à mon intention et faite exprès pour moi : "La solitude qui porte à ses deux sinistres mamelles l’égoïsme et la vanité ". Je t’assure que ça m’a bien fait rire. Égoïsme, soit ; mais vanité, non. L’orgueil est une bête féroce qui vit dans les cavernes et dans les déserts. La vanité au contraire, comme un perroquet, saute de branche en branche et bavarde en pleine lumière. Je ne sais si je m’abuse (et ici ce serait de la vanité), mais il me semble que dans tout le Livre posthume il y a une vague réminiscence de Novembre et un brouillard de moi, qui pèse sur le tout ; ne serait-ce que le désir de Chine à la fin : "Dans un canot allongé, un canot de bois de cèdre dont les avirons minces ont l’air de plumes, sous une voile faite de bambous tressés, au bruit du tam-tam et des tambourins, j’irai dans le pays jaune que l’on appelle la Chine", etc. Du Camp ne sera pas le seul sur qui j’aurai laissé mon empreinte. Le tort qu’il a eu c’est de la recevoir. Je crois qu’il a agi très naturellement en tâchant de se dégager de moi. Il suit maintenant sa voie ; mais en littérature, il se souviendra de moi longtemps. J’ai été funeste aussi à ce malheureux Hamard. Je suis communiquant et débordant (je l’étais est plus vrai) et, quoique doué d’une grande faculté d’imitation, toutes les rides qui me viennent en grimaçant ne m’altèrent pas la figure. Bouilhet est le seul homme au monde qui nous ait rendu justice là-dessus, à Alfred [Le Poittevin] et à moi. Il a reconnu nos deux natures distinctes et vu l’abîme qui les séparait. S’il avait continué de vivre, il eût été s’agrandissant toujours, lui par sa netteté d’esprit et moi par mes extravagances. Il n’y avait [pas] de danger que nous [ne] nous réunissions de trop près. Quant à lui, Bouilhet, il faut que tous deux nous valions quelque chose, puisque, depuis sept ans que nous nous communiquons nos plans et nos phrases, nous avons gardé respectivement notre physionomie individuelle.
Voilà le sieur Augier employé à la police ! Quelle charmante place pour un poète et quelle noble et intelligente fonction que celle de lire les livres destinés au colportage ! Mais est-ce que ça a quelque chose dans le ventre, ces gaillards-là ! C’est plus bourgeois que les marchands de chandelle. Voilà donc toute la littérature qui passe sous le bon vouloir de ce monsieur ! Mais on a une place, de l’importance, on dîne chez le ministre, etc. Et puis il faut dire le vrai, il y a de par le monde une conjuration générale et permanente contre deux choses, à savoir, la poésie et la liberté ; les gens de goût se chargent d’exterminer l’une, comme les gens d’ordre de poursuivre l’autre. Rien ne plaît davantage à certains esprits français, raisonnables, peu ailés, esprits poitrinaires à gilet de flanelle, que cette régularité tout extérieure qui indigne si fort les gens d’imagination. Le bourgeois se rassure à la vue d’un gendarme et l’homme d’esprit se délecte à celle d’un critique ; les chevaux hongres sont applaudis par les mulets. Donc, de quelle puissance d’embêtement pour nous n’est-il pas armé, le double entraveur qui a, tout à la fois, dans ses attributions, le sabre du gendarme et les ciseaux du critique ! Augier, sans doute, croit faire quelque chose de très bien, acte de goût, rendre des services. La censure, quelle qu’elle soit, me paraît une monstruosité, une chose pire que l’homicide ; l’attentat contre la pensée est un crime de lèse-âme. La mort de Socrate pèse encore sur la conscience du genre humain, et la malédiction des Juifs n’a peut-être pas d’autre signification : ils ont crucifié l’homme-parole, voulu tuer Dieu. Les républicains, là-dessus, m’ont toujours révolté. Pendant dix-huit ans, sous Louis-Philippe, de quelles déclamations vertueuses n’a-t-on pas [été] étourdi ! Qu’est-ce qui a jeté les plus lourds sarcasmes à toute l’école romantique, qui ne réclamait en définitive, comme on dirait maintenant, que le libre échange ! Ce qu’il y a de comique ensuite, ce sont les grands mots : " Mais que deviendrait la société ? " et les comparaisons : " laissez-vous jouer les enfants avec des armes à feu ? " Il semble à ces braves gens que la société tout entière tienne à deux ou trois chevilles pourries et que, si on les retire, tout va crouler. Ils la jugent (et cela d’après les vieilles idées) comme un produit factice de l’homme, comme une oeuvre exécutée d’après un plan. De là les récriminations, malédictions et précautions. La volonté individuelle de qui que ce soit n’a pas plus d’influence sur l’existence ou la destruction de la civilisation qu’elle n’en a sur la pousse des arbres ou la composition de l’atmosphère. Vous apporterez, ô grand homme, un peu de fumier ici, un peu de sang là. Mais la force humaine, une fois que vous serez passé, continuera de s’agiter sans vous. Elle roulera votre souvenir avec toutes ses autres feuilles mortes. Votre coin de culture disparaîtra sous l’herbe, votre peuple sous d’autres invasions, votre religion sous d’autres philosophies et toujours, toujours, hiver, printemps, été, automne, hiver, printemps, sans que les fleurs cessent de pousser et la sève de monter.
C’est pourquoi l’Oncle Tom me paraît un livre étroit. Il est fait à un point de vue moral et religieux ; il fallait le faire à un point de vue humain. Je n’ai pas besoin, pour m’attendrir sur un esclave que l’on torture, que cet esclave soit brave homme, bon père, bon époux et chante des hymnes et lise l’Évangile et pardonne à ses bourreaux, ce qui devient du sublime, de l’exception, et dès lors une chose spéciale, fausse. Les qualités de sentiment, et il y [en] a de grandes dans ce livre, eussent été mieux employées si le but eût été moins restreint. Quand il n’y aura plus d’esclaves en Amérique, ce roman ne sera pas plus vrai que toutes les anciennes histoires où l’on représentait invariablement les mahométans comme des monstres. Pas de haine ! pas de haine ! Et c’est là du reste ce qui fait le succès de ce livre, il est actuel. La vérité seule, l’éternel, le Beau pur ne passionne pas les masses à ce degré-là. Le parti pris de donner aux noirs le bon côté moral arrive à l’absurde, dans le personnage de Georges par exemple, lequel panse son meurtrier tandis qu’il devrait piétiner dessus, etc. , et qui rêve une civilisation nègre, un empire africain, etc. La mort de la jeune Saint-Claire est celle d’une sainte. Pourquoi cela ? Je pleurerais plus si c’était une enfant ordinaire. Le caractère de sa mère est forcé, malgré l’apparente demi-teinte que l’auteur y a mise. Au moment de la mort de sa fille, elle ne doit plus penser à ses migraines. Mais il fallait [faire] rire le parterre, comme dit Rousseau.
Il y a du reste de jolies choses dans ce livre : le caractère de Halley, la scène entre le sénateur et sa femme Mrs Ophélia, l’intérieur de la maison Legree, une tirade de Miss Cussy, tout cela est bien fait. Puisque Tom est un mystique, je lui aurais voulu plus de lyrisme (il eût été peut-être moins vrai comme nature). Les répétitions des mères avec leurs enfants sont archirépétées ; c’est comme le journal du sieur Saint-Claire qui revient à toute minute. Les réflexions de l’auteur m’ont irrité tout le temps. Est-ce qu’on a besoin de faire des réflexions sur l’esclavage ? Montrez-le, voilà tout. C’est là ce qui m’a toujours semblé fort dans le Dernier jour d’un condamné. Pas une réflexion sur la peine de mort (il est vrai que la préface échigne le livre, si le livre pouvait être échigné). Regarde dans le Marchand de Venise si l’on déclame contre l’usure. Mais la forme dramatique a cela de bon, elle annule l’auteur. Balzac n’a pas échappé à ce défaut, il est légitimiste, catholique, aristocrate.
L’auteur, dans son oeuvre, doit être comme Dieu dans l’univers, présent partout, et visible nulle part. L’Art étant une seconde nature, le créateur de cette nature-là doit agir par des procédés analogues. Que l’on sente dans tous les atomes, à tous les aspects, une impassibilité cachée et infinie. L’effet, pour le spectateur, doit être une espèce d’ébahissement. Comment tout cela s’est-il fait ? doit-on dire, et qu’on se sente écrasé sans savoir pourquoi. L’art grec était dans ce principe-là et, pour y arriver plus vite, il choisissait ses personnages dans des conditions sociales exceptionnelles, rois, dieux, demi-dieux. On [ne] vous intéressait pas avec vous-mêmes ; le divin était le but. Adieu, il est tard. C’est dommage, je suis bien en train de causer. Je t’embrasse mille et mille fois. [...]
À toi. Ton G.

 

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Samedi, 1 heure, 11 décembre 1852.
Je commence par te dévorer de baisers, dans la joie qui me transporte. Ta lettre de ce matin m’a enlevé de dessus le coeur un terrible poids. Il était temps. Hier, je n’ai pu travailler de toute la journée... À chaque mouvement que je faisais (ceci est textuel), la cervelle me sautait dans le crâne et j’ai été obligé de me coucher à 11 heures. J’avais la fièvre et un accablement général. Voici trois semaines que je souffrais horriblement d’appréhensions : je ne dépensais pas à toi d’une minute, mais d’une façon peu agréable. Oh oui, cette idée me torturait ; j’en ai eu des chandelles devant les yeux deux ou trois fois, jeudi entr’autres. Il faudrait tout un livre pour développer d’une manière compréhensible mon sentiment à cet égard. L’idée de donner le jour à quelqu’un me fait horreur. Je me maudirais si j’étais père. Un fils de moi ! Oh non, non, non ! Que toute ma chair périsse et que je ne transmette à personne l’embêtement et les ignominies de l’existence ! [...]
J’avais aussi une idée superstitieuse : c’est demain que j’ai 31 ans. Je viens donc de passer cette fatale année de la trentaine qui classe un homme. C’est l’âge où l’on se dessine pour l’avenir, où l’on se range ; on se marie, on prend un métier. À 30 ans il y a peu de gens qui ne deviennent bourgeois. Or, cette paternité me faisait rentrer dans les conditions ordinaires de la vie. Ma virginité, par rapport au monde, se trouvait anéantie et cela m’enfonçait dans le gouffre des misères communes. Eh bien, aujourd’hui, la sérénité déborde de moi. Je me sens calme et radieux. Voilà toute ma jeunesse passée sans une tache ni une faiblesse. Depuis mon enfance jusqu’à l’heure présente ce n’est qu’une grande ligne droite. Et comme je n’ai rien sacrifié aux passions, que je n’ai jamais dit : il faut que jeunesse se passe, jeunesse ne se passera pas. Je suis encore tout plein de fraîcheur, comme un printemps. J’ai, en moi, un grand fleuve qui coule, quelque chose qui bouillonne sans cesse et qui ne tarit point. Style et muscles, tout est souple encore et, si les cheveux me tombent du front, je crois que mes plumes n’ont encore rien perdu de leur crinière. Encore un an, ma pauvre chère Louise, ma bonne femme aimée, et nous passerons de longs jours ensemble.
Pourquoi désirais-tu ce lien ? Oh non, tu n’as [pas] besoin, pour plaire, de rentrer dans les conditions de la femme et je t’aime au contraire parce que tu es très peu une femme, que tu n’en as ni les hypocrisies mondaines, ni la faiblesse de l’esprit. Ne sens-tu pas qu’il y a entre nous deux une attache supérieure à celle de la chair et indépendante même de la tendresse amoureuse ? Ne me gâte rien à ce qui est. On est toujours puni de sortir de sa route. Restons donc dans notre sentier à part, à nous, pour nous. Moins les sentiments tournent au monde et moins ils ont quelque chose de sa fragilité ! Le temps ne fera rien sur mon amour parce que ce n’est pas un amour comme un amour doit être, et je vais même te dire un mot qui va te sembler étrange. Il ne me semble pas que tu sois ma maîtresse. Jamais cette appellation banale ne me vient dans la tête quand je pense à toi. Tu te trouves en moi à une place spéciale et qui n’a été occupée par personne. Toi absente, elle resterait vide, et pourtant ma chair aime la tienne et, quand je me regarde nu, il me semble même que chaque pore de ma peau bâille après la tienne, et avec quelles délices je t’embrasse !
Je ne suis pas en train de causer littérature ; je ne fais que me remettre de ma longue inquiétude et mon coeur se dilate. Je respire, il fait beau, le soleil brille sur la rivière, un brick passe maintenant toutes voiles déployées ; ma fenêtre est ouverte et mon feu brûle.
Adieu, je t’aime plus que jamais et je t’embrasse à t’étouffer, pour mon anniversaire.
Adieu, chère amour, mille tendresses. Encore à toi.

 

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À Louise Colet.

[Croisset] Nuit de jeudi, 1 heure [17 décembre 1852].
[...] Depuis samedi j’ai travaillé de grand coeur et d’une façon débordante, lyrique. C’est peut-être une atroce ratatouille. Tant pis, ça m’amuse pour le moment, dussé-je plus tard tout effacer, comme cela m’est arrivé maintes fois. Je suis en train d’écrire une visite à une nourrice. On va par un petit sentier et on revient par un autre. Je marche, comme tu le vois, sur les brisées du Livre posthume ; mais je crois que le parallèle ne m’écrasera pas. Cela sent un peu mieux la campagne, le fumier et les couchettes que la page de notre ami. Tous les Parisiens voient la nature d’une façon élégiaque et proprette, sans baugée de vaches et sans orties. Ils l’aiment, comme les prisonniers, d’un amour niais et enfantin. Cela se gagne tout jeune sous les arbres des Tuileries. Je me rappelle, à ce propos, une cousine de mon père qui, venant une fois (la seule que je l’aie vue) nous faire visite à Deville, humait, s’extasiait, admirait. "Oh ! mon cousin, me dit-elle, faites-moi donc le plaisir de me mettre un peu de fumier dans mon mouchoir de poche ; j’adore cette odeur-là." Mais nous que la campagne a toujours embêtés et qui l’avons toujours vue, comme nous en connaissons d’une façon plus rassise toutes les saveurs et toutes les mélancolies !
C’est bien bon, ce que tu me dis de l’histoire Roger de Beauvoir, l’écharpe passant de la voiture, etc. Oh ! les sujets, comme il y en a !
T’aperçois-tu que je deviens moraliste ! Est-ce un signe de vieillesse ? Mais je tourne certainement à la haute comédie. J’ai quelquefois des prurits atroces d’engueuler les humains et je le ferai à quelque jour, dans dix ans d’ici, dans quelque long roman à cadre large ; en attendant, une vieille idée m’est revenue, à savoir celle de mon Dictionnaire des idées reçues (sais-tu ce que c’est ?). La préface surtout m’excite fort, et de la manière dont je la conçois (ce serait tout un livre), aucune loi ne pourrait me mordre quoique j’y attaquerais tout. Ce serait la glorification historique de tout ce qu’on approuve. J’y démontrerais que les majorités ont toujours eu raison, les minorités toujours tort. J’immolerais les grands hommes à tous les imbéciles, les martyrs à tous les bourreaux, et cela dans un style poussé à outrance, à fusées. Ainsi, pour la littérature, j’établirais, ce qui serait facile, que le médiocre, étant à la portée de tous, est le seul légitime et qu’il faut donc honnir toute espèce d’originalité comme dangereuse, sotte, etc. Cette apologie de la canaillerie humaine sur toutes ses faces, ironique et hurlante d’un bout à l’autre, pleine de citations, de preuves (qui prouveraient le contraire) et de textes effrayants (ce serait facile), est dans le but, dirais-je, d’en finir une fois pour toutes avec les excentricités, quelles qu’elles soient. Je rentrerais par là dans l’idée démocratique moderne d’égalité, dans le mot de Fourier que les grands hommes deviendront inutiles ; et c’est dans ce but, dirais-je, que ce livre est fait. On y trouverait donc, par ordre alphabétique, sur tous les sujets possibles, tout ce qu’il faut dire en société pour être un homme convenable et aimable.
Ainsi on trouverait :
ARTISTES : sont tous désintéressés.
LANGOUSTE : femelle du homard.
FRANCE : veut un bras de fer pour être régie.
BOSSUET : est l’aigle de Meaux.
      FÉNELON : est le cygne de Cambrai.
NÉGRESSES : sont plus chaudes que les blanches.
ÉRECTION : ne se dit qu’en parlant des monuments, etc.
Je crois que l’ensemble serait formidable comme plomb. Il faudrait que, dans tout le cours du livre, il n’y eût pas un mot de mon cru, et qu’une fois qu’on l’aurait lu on n’osât plus parler, de peur de dire naturellement une des phrases qui s’y trouvent. Quelques articles, du reste, pourraient prêter à des développements splendides, comme ceux de HOMME, FEMME, AMI, POLITIQUE, MOEURS, MAGISTRAT. On pourrait d’ailleurs, en quelques lignes, faire des types et montrer non seulement ce qu’il faut dire, mais ce qu’il faut paraître.
J’ai lu ces jours-ci les contes de fées de Perrault ; c’est charmant, charmant. Que dis-tu de cette phrase : "La chambre était si petite que la queue de cette belle robe ne pouvait s’étendre". Est-ce énorme d’effet, hein ? Et celle-ci : "Il vint des rois de tous les pays ; les uns en chaises à porteurs, d’autres en cabriolets et les plus éloignés montés sur des éléphants, sur des tigres, sur des aigles". Et dire que, tant que les Français vivront, Boileau passera pour être un plus grand poète que cet homme-là. Il faut déguiser la poésie en France ; on la déteste et, de tous ses écrivains, il n’y a peut-être que Ronsard qui ait été tout simplement un poète, comme on l’était dans l’antiquité et comme on l’est dans les autres pays.
Peut-être les formes plastiques ont-elles été toutes décrites, redites ; c’était la part des premiers. Ce qui nous reste, c’est l’extérieur [sic] de l’homme, plus complexe, mais qui échappe bien davantage aux conditions de la forme. Aussi je crois que le roman ne fait que de naître, il attend son Homère. Quel homme eût été Balzac, s’il eût su écrire ! Mais il ne lui a manqué que cela. Un artiste, après tout, n’aurait pas tant fait, n’aurait pas eu cette ampleur.
Ah ! ce qui manque à la société moderne, ce n’est pas un Christ, ni un Washington, ni un Socrate, ni un Voltaire même ; c’est un Aristophane, mais il serait lapidé par le public ; et puis à quoi bon nous inquiéter de tout cela, toujours raisonner, bavarder ? Peignons, peignons, sans faire de théorie, sans nous inquiéter de la composition des couleurs, ni de la dimension de nos toiles, ni de la durée de nos oeuvres.
Il fait maintenant un épouvantable vent, les arbres et la rivière mugissent. J’étais en train, ce soir, d’écrire une scène d’été avec des moucherons, des herbes au soleil, etc. Plus je suis dans un milieu contraire et mieux je vois l’autre. Ce grand vent m’a charmé toute la soirée ; cela berce et étourdit tout ensemble. J’avais les nerfs si vibrants que ma mère, qui est entrée à dix heures dans mon cabinet pour me dire adieu, m’a fait pousser un cri de terreur épouvantable, qui l’a effrayée elle-même. Le coeur m’en a longtemps battu et il m’a fallu un quart d’heure à me remettre. Voilà de mes absorptions, quand je travaille. J’ai senti là, à cette surprise, comme la sensation aiguë d’un coup de poignard qui m’aurait traversé l’âme. Quelle pauvre machine que la nôtre ! Et tout cela parce que le petit bonhomme était à tourner une phrase ! Edma et Bouilhet s’écrivent toujours ; les lettres sont superbes de pose et de pôhësie. Lui, ça l’amuse comme tableau ; mais, au fond, il aurait fort envie de faire avec elle un tronçon de chère-lie, comme dit maître Rabelais. Là-dessus pas un mot ; nous croyons qu’elle se méfie de toi, quoiqu’elle n’ait rien articulé à cet égard. Leur première entrevue sera farce.
Pioche bien la Paysanne ; passes-y encore une semaine, ne te dépêche pas, revois tout, épluche-toi ; apprends à te critiquer toi-même, ma chère sauvage. Adieu, il est bien tard, mille baisers, porte-toi mieux. À toi cher amour.

 

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Mercredi, 1 heure. [22 décembre 1852].
Je vais aller à Rouen pour ton buvard et je le ferai porter, par le marchand, au chemin de fer. Ne donne pas la note ; ce serait une imprudence inutile, surtout après les avances de R... auxquelles tu n’es pas tenue de répondre d’une autre façon ; mais enfin, puisqu’on te laisse tranquille, ne leur donne aucune prise. Suis la maxime d’Épictète : "abstiens-toi" et "cache ta vie". Qu’il ne soit plus question de l’airain, soit. Mais c’est une faute énorme, non de langage, mais de sens poëtique. Sois sûre, du reste, que peu de gens la remarqueront.
Bouilhet m’a fait corriger dernièrement cette expression "et dans ce mélange de sentiments où il s’embarrassait" parce qu’on ne s’embarrasse pas dans un liquide. Il faut que les métaphores soient rigoureuses et justes d’un bout à l’autre. Enfin, arrange-toi comme tu l’entends.
Nous t’avons dit, et nous te le répétons, qu’on pouvait faire de la Paysanne une chose achevée, qu’il y avait là l’étoffe d’un chef-d’oeuvre. Sans doute, publiée telle qu’elle est (ou était), ce sera toujours très remarquable, par fragments surtout. Mais est-ce qu’il faut s’arrêter dans le mieux ? Et il me semble qu’il y a une moralité de l’esprit consistant à vouloir constamment la perfection. Il ne faut pas te dire : "voilà tout", parce que les faibles crient à l’orgueil. Mais quand on n’a pas la conviction qu’on peut atteindre au premier rang, on rate le second.
Allons, nom de Dieu, relève-toi donc, reprends-moi cette fin à pleins bras et renvoie-nous le tout complet.
Adieu, je t’embrasse, chère sauvage. À toi.

 

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À Louis Bouilhet.

[Croisset, 25 décembre 1852.]
Je ne sais si tes deux collaborateurs s’en sont doutés, ni si toi-même en as conscience, mais tu as fait sur Mademoiselle Chéron quatre vers sublimes, de génie ! J’en ai été ébloui. Ce billet n’a d’autre but que de t’en faire part. Ta pièce est d’une fantaisie transcendante. Cet amour dans une poitrine maigre, comme un oiseau dans une cage ! Superbe ! superbe !
Quant à tout le reste de ta bonne, longue et triste lettre, tu es un couillllon avec toutes sortes d’l mouillés. Mais j’espère, la semaine prochaine, replanter un bâton dans le corps de ton énergie, pour la faire se tenir belle et droite, comme une poupée de Nurenberg.
Sais-tu qu’on vient de découvrir à Madagascar un oiseau gigantesque qu’on appelle l’Épiornis ? Tu verras que ce sera le Dinorius et qu’il aura les ailes rouges.
Fais-moi le plaisir, aussitôt ton arrivée à Rouen, de me faire parvenir un mot qui me dise le jour où je te verrai positivement. Car, de mardi soir à vendredi, j’en serai tellement troublé et impatient que je n’en vivrai pas. Tu connais mes manies.
Je vais ce soir dîner chez Achille. Dîner de scheik ! champagne ! anniversaire de la naissance de la maîtresse de la maison ! Fête de famille ! Tableau.

 

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À Louis Bouilhet.

Cejourd’huy, 26 décembre 1852.
En recepvant, à ce matin, la tant vostre gente épistre, i’ay esté marry, vrayment ; car ès érèbes où pérégrine ma vie songeresse, ces jours dominicaux, par ma soif, sont comme oasis libyques où ie me rafraischys à vostre ombraige et en suis-ie demouré méchanique toute la vesprée, ie vous assure. Oyez pourtant. Par affinité d’esperits animaulx et secrète coniunction d’humeurs absconses, ie me suys treuvé estre ceste septmaine hallebrené de mesme fascherie, à la teste aussy, au dedans, voyre ; pour ce que toutes sortes grouillantes de papulles, acmyes, phurunques et carbons (allégories innombrables et métaphores incongrues, ie veux dire) tousiours poussoyent emmy mes phrases, contaminant par leur luxuriance intempestive, la nice contexture d’icelles ; ou mieux, comme il advint à Lucius Cornelius Sylla, dictateur romain, des poulx et vermine qui issoyent de son derme à si grand foyson que quant et quant qu’il en escharbouylloit, plus en venoyt, et estoyt proprement comme ung pourceau et verrat leperoseux, tousiours engendrant corruption de soy-même, et si en mourut finalement.
Ains vous, tant docte scripteur, qui d’un font caballin espanchez à goulot mirifique vos ondes susurantes, de ce souci ne vous poinctant, ceste tant robuste pucelle qui ha nom muse, comme bon compaignon et paillard lyrique que estes, tousiours la tabourinez avec engin roide, tousiours la hacquebutez, la gitonnez, la biscotez, la glossotez, par devant, par derrière, en tous accoutremens et langaiges, à la Francoyse, à la Sinnoyse, à la Latine, à l’Alexandrine, à la saphique, à l’Adonique, à la Dithyrambique, à la Persique, à l’Égyptiacque, en cornette, en camail, sur le coing d’ung tonneau, sur les fleurs d’ung pré, sur les coquilles du rivaige, en plain amphithéâtre ou en camère privée, brief en toutes postures et occasions.
Ie me suys bien délecté ce jourd’huy à vos distiques Catulliens. Ie vouldroys en faire tels, si pouvois, ie le dys. Comme Julius Caesar Scaliger (ung consommé ès lettres anctiques, cestuy-là) qui souloyt répéter par enthousiasme, luy plus aimer avoir faict l’ode melpomènéenne du bon Flaccus que estre roy d’Arragon (ce est une province de Hespaigne, delà les monts Pyrénéans, près Bagnères en Bigorre, où vérolés vont prendre bains pour eux guarryr ; allez, si en estes), i’ay donc curiosité véhémente de voir du tout finy votre carmen fossiléen qui estalera la pourtraicture des antiques périodes de la terre et chaos (y devoit estre un aage à rire, par la confusion qu’y estoit) et ie cuyde desia, par le loppin que i’en connoys, que sera viande de mardy-gras, régallade de monseigneur, et y fauldra estre moult riche en entendement poétique, pour en guster à lourdoys la souëve saveur, comme de Chalibon de Assyrie, de Johannisberg de Germanie, de Chiras ès mers Indiques, que magnats seuls hument quand ils veulent entregaudyr aux grandes festes et esbattements dépenciers.
Ains n’avez-vous paour, amy, que tousiours couché comme ung veau et roulant la vastitude de ces choses en la sphéréité de vostre entendement, elles ne cataglyptent une façon de microsme en votre personne et ne vous appréhendent vous-même ? Ce advient aux femmes engroissées, vous savez, qui appètent mangier un connil, ie suppose ; à leur fruict qu’elles font poussent des oreilles de connil sur l’estomach ; ou comme enfantelets qui cogitant, dans leur bers, eux pysser contre un mur, compyssent de vray leurs linceuls ; tant le cerveau ha force, ie vous dys, et met tous atosmes en branle ! Adonc, vos roignons deviendroyent rochiers et les poils du cul palmiers, et la semence demeurant stagnante ès vases spermatiques (comme laictages, l’été, dans les jarres d’argile) se tourneroit en crème, et bientôt en beurre, voyre bitume plustôt, ou lave volcanique dont on feroyt après des pumices, pour bellement polir les marbres des palais et sépulchres. Lors, mousse croystroit au fondement (lequel tousiours est eschauffé par vents tiédis comme ès régions équatoriales), fange serait ès dents, or en aureilles, nacres ès ongles, fucus sur la merde et uystres à l’escalle dans le gozier ; yeux aggrandis et tousiours stillants en place seroient comme des lunes mortes, et perpétuelle exhalaëson poëtique, comme l’on voit de l’Etna en Sicile, issoyroit de votre bouche ! Voyageurs lors viendroient par milliers specter ce poëte-nature, cet homme-monde et ce rapporteroit moult argent au portier. Je m’esgare, ie croys, et mon devis sent la phrénésie Delphique et transport hyperbolique. Si pourtant ne vay-ie tourner mon style, car vous sais-ie compaignon aymant aulcune phantaisie et phantastiquerie, et conchiez de dédain et contemnation (ès continents Apolloniques) ces tant coincts jardinets, à ifs taillés et gazons courts, où l’on n’a place pour ses coudes ne ombre pour sa teste. Ains dilectez contrairement les horrificques forêts caverneuses et spelunqueuses, avec grands chênes, larges courants d’aër embalsamés, fleurs coulourés, ombres flottantes, et tousiours, au loing, quelque hurlement mélancholique, en le dessous des feuilles, comme d’un loup affamé ; et déjà, delà, esbattements spittacéens sur les hautes branches, et singes à queue recourbe, claquant des badigoinces et montrant leur cul.
Or donc, puisque n’avons jà bronché (estant ferrés à glace, ie suppose) ni jà courbé nostre eschine sous le linteau d’aulcune boutique, ecclise, confrayrie, servition quelconque, guardons (ce est mon souhait de nouvel an pour tous deux) ceste sempiternelle superbe amour de Beaulté, et soyons, de par toute la bande des grands que ie invoque, ainsy tousiours labourant, tousiours barytonnant, tousiours rythmant, tousiours calophonisant et nous chéryssant.
À Dieu, mon bon, adieu mon peton, adieu mon couillon (gausche).
Gustavus Flaubertus,
bourgeoisophobus.

 

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À Louise Colet.

[Croisset] Lundi, 5 heures [27 décembre 1852].
Je suis, dans ce moment, comme tout épouvanté, et si je t’écris c’est peut-être pour ne pas rester seul avec moi, comme on allume sa lampe la nuit quand on a peur. Je ne sais si tu vas me comprendre, mais c’est bien drôle. As-tu lu un livre de Balzac qui s’appelle Louis Lambert ? Je viens de l’achever il y a cinq minutes ; il me foudroie. C’est l’histoire d’un homme qui devient fou à force de penser aux choses intangibles. Cela s’est cramponné à moi par mille hameçons. Ce Lambert, à peu de choses près, est mon pauvre Alfred. J’ai trouvé là de nos phrases (dans le temps) presque textuelles : les causeries des deux camarades au collège sont celles que nous avions, ou analogues. Il y a une histoire de manuscrit dérobé par les camarades et avec des réflexions du maître d’études qui m’est arrivée, etc., etc. Te rappelles-tu que je t’ai parlé d’un roman métaphysique (en plan), où un homme, à force de penser, arrive à avoir des hallucinations au bout desquelles le fantôme de son ami lui apparaît, pour tirer la conclusion (idéale, absolue) des prémisses (mondaines, tangibles) ? Eh bien, cette idée est là indiquée, et tout ce roman de Louis Lambert en est la préface. À la fin le héros veut se châtrer, par une espèce de manie mystique. J’ai eu, au milieu de mes ennuis de Paris, à dix-neuf ans, cette envie (je te montrerai dans la rue Vivienne une boutique devant laquelle je me suis arrêté un soir, pris par cette idée avec une intensité impérieuse), alors que je suis resté deux ans entiers sans voir de femme. (L’année dernière, lorsque je vous parlais de l’idée d’entrer dans un couvent, c’était mon vieux levain qui me remontait.) Il arrive un moment où l’on a besoin de se faire souffrir, de haïr sa chair, de lui jeter de la boue au visage, tant elle vous semble hideuse. Sans l’amour de la forme, j’eusse été peut-être un grand mystique. Ajoute à cela mes attaques de nerfs, lesquelles ne sont que des déclivités involontaires d’idées, d’images. L’élément psychique alors saute par-dessus moi, et la conscience disparaît avec le sentiment de la vie. Je suis sûr que je sais ce que c’est que mourir. J’ai souvent senti nettement mon âme qui m’échappait, comme on sent le sang qui coule par l’ouverture d’une saignée. Ce diable de livre m’a fait rêver Alfred toute la nuit. À neuf heures je me suis réveillé et rendormi. Alors j’ai rêvé le château de la Roche-Guyon ; il se trouvait situé derrière Croisset, et je m’étonnais de m’en apercevoir pour la première fois. On m’a réveillé en m’apportant ta lettre. Est-ce cette lettre, cheminant dans la boîte du facteur sur la route, qui m’envoyait de loin l’idée de la Roche-Guyon ? Tu venais à moi sur elle. Est-ce Louis Lambert qui a appelé Alfred cette nuit (il y a huit mois j’ai rêvé des lions et, au moment où je les rêvais, un bateau portant une ménagerie passait sous mes fenêtres). Oh ! comme on se sent près de la folie quelquefois, moi surtout ! Tu sais mon influence sur les fous et comme ils m’aiment ! Je t’assure que j’ai peur maintenant. Pourtant, en me mettant à ma table pour t’écrire, la vue du papier blanc m’a calmé. Depuis un mois, du reste, depuis le jour du débarquement, je suis dans un singulier état d’exaltation ou plutôt de vibration. À la moindre idée qui va me venir, j’éprouve quelque chose de cet effet singulier que l’on ressent aux ongles en passant auprès d’une harpe.
Quel sacré livre ! Il me fait mal ; comme je le sens !
Autre rapprochement : ma mère m’a montré (elle l’a découvert hier) dans le Médecin de campagne de Balzac, une même scène de ma Bovary : une visite chez une nourrice (je n’avais jamais lu ce livre, pas plus que Louis Lambert). Ce sont mêmes détails, mêmes effets, même intention, à croire que j’ai copié, si ma page n’était infiniment mieux écrite, sans me vanter. Si Du Camp savait tout cela, il dirait que je me compare à Balzac, comme à Goethe. Autrefois, j’étais ennuyé des gens qui trouvaient que je ressemblais à M. un tel, à M. un tel, etc.; maintenant c’est pis, c’est mon âme. Je la retrouve partout, tout me la renvoie. Pourquoi donc ?
Louis Lambert commence, comme Bovary, par une entrée au collège, et il y a une phrase qui est la même : c’est là que sont contés des ennuis de collège surpassant ceux du Livre posthume !
Bouilhet n’est pas venu hier. Il est resté couché avec un clou et m’a envoyé à ce sujet une pièce de vers latins charmante ; à quoi j’ai répondu par une lettre en langage du XVIe siècle, dont je suis assez content.
Il m’est égal que Hugo m’envoie tes lettres, si elles viennent de Londres ; mais de Jersey ce serait peut-être trop clair. Je te recommande encore une fois de ne pas envoyer de note écrite. Je garde ta lettre pour la montrer à Bouilhet dimanche, si tu le permets. Lis-tu enfin l’Âne d’or ? à la fin de cette semaine je t’écrirai en te donnant la réponse des variantes que tu me soumets pour la Paysanne. Bon courage, pauvre chère muse. Je crois que ma Bovary va aller ; mais je suis gêné par le sens métaphorique qui décidément me domine trop. Je suis dévoré de comparaisons, comme on l’est de poux, et je ne passe mon temps qu’à les écraser ; mes phrases en grouillent. Adieu, je t’embrasse bien tendrement. À toi, mille bons baisers.

 

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À Louise Colet.

Entièrement inédite en 1927.
Mercredi, 3 heures. [29 décembre 1852.]
Ah ! enfin ! Voilà ta Paysanne bonne ; sois-en sûre. J’avais bien raison d’être sévère, j’étais convaincu que tu y arriverais. C’est maintenant irréprochable de dessin et virilement mené. (Je me représente M. de Fontanes, et toi Chateaubriand lors de la confection du discours du père Aubry ; mais nous y arriverons aussi, chère Muse). Il ne me reste plus que quelques critiques de détail et, je t’en conjure, fais-les, ne laisse rien passer ; ce sera une oeuvre. Rappelle-toi toujours ce grand mot de Vauvenargues "la correction est le vernis des maîtres". Mais avant d’aller plus loin, que je t’embrasse bien fort. Je suis bien content.
Tout ce début est excellent ; les chiens au mistral, magnifique ; le fanal, les hommes, etc. , mais la confection de l’huile est trop longue, trop didactique. Quand nous allons venir aux petits détails, je te dirai où il faudrait l’arrêter.
L’invocation au moulin, charmante ; la description de Jean, bonne, mais gâtée par un tronçon de lyrisme intempestif et qui coupe l’action ou, plutôt, la narration. Quelques petites longueurs encore vers la fin de ce mouvement. L’épidémie et l’occasion de le faire fossoyeur, bonnes sauf quelques expressions. La fin, parfaite ou à peu de choses près. Venons maintenant à la critique de mots et je vais être, selon ma coutume, impitoyable. Cela me réussit trop bien pour que je change de système. Sais-tu que tu me donnes de l’orgueil, pauvre coeur aimé, en te voyant d’après mes conseils faire de belles choses. Voyons, travaillons et pas de tendresse. J’ai envoyé promener le grec pour être tout à toi cet après-midi.
1, 2Il faut choisir. C’est trop de deux sur. C’est peut-être le premier qui est à enlever ?
Sur la paroi du fond est, peut-être, un peu commun ? Vois ; en tout cas ces deux sur font un mauvais effet, rapprochés.
3Charmant, charmant.
4 – À la forte ; dans le vers précédent, au cylindre de pierre. Ces répétitions donnent toujours l’air mal écrit et c’est ici que commencent les longueurs. Cette description fort bien faite d’ailleurs, si ce n’est le dernier vers qui est dur et lourd. "Aux visiteurs, etc." est didactique en diable ; on voit que l’auteur a voulu nous apprendre comment on faisait [l’huile] d’olive. Il n’y a pas de raison pour que ça s’arrête. Pourtant comme il y a dedans d’excellents vers-images, tâche de les conserver (je vais les marquer par des lettres) en resserrant tout ; et n’aie souci, dans ce travail, de la vérité chronologique de la fabrication. Saute sur des détails, peu importe. Le lecteur ici ne te demande pas d’être exact. Les lacunes de faits lui sont indifférentes. C’est trop long, pour sûr. On ne sait où tu veux en venir et ton mouvement lyrique "ô moulin" est d’ailleurs une description en soi et c’est là ce qu’il a de bon.
5Flamme de tes grands feux de branches d’olivier ; des régimes qui se régissent, mauvais et lent. (Si tu savais en ce moment le mal que j’ai pour arranger cette phrase : la vignette d’un prospectus de parfumerie !)
6Trop de leurs ; choisis la place pour mettre des le ou des un.
7Bon vers ; mais il y a là une chute dont je ne me rends pas compte, et comme un trou où l’on tombe. Cela vient-il de la rime à épaulette (peu bonne d’ailleurs) qui est trop haut, ou de ce que la description s’arrête court sur un petit détail ? Mais il y a certainement là une défectuosité quelconque. C’est délicat, mais ça est.
8Il est si las qu’il tombe de faiblesse, banal. Du reste ce il entre les deux on est bien lent de coupe. De ces quatre vers n° 8, il faut tâcher de lier davantage les deux premiers.
9Jean n’avait pas péri dans Sarragosse ; c’est évident, puisque nous le voyons là (on n’y pense plus à Sarragosse, sois-en sûre), et ce vers fait presque rire par sa naïveté. Et puis qu’est-ce que c’est que ce commencement de mouvement lyrique qui n’aboutit à rien ? Dans le premier manuscrit au moins il avait une suite et ça se comprenait. Fais-en le sacrifice complet, crois-moi, et vois avec quelle ampleur ton récit reprendrait si tu arriverais [sic] de suite, beaucoup plus bas ainsi... "Qui reconnaît Jean ? il revenait du fond de la Russie" et, au lieu du mouvement lyrique "revoir, etc.", je parlerais de son voyage, couchant dans les granges, marchant, passant parmi des populations qu’il ne comprend pas. Quelque chose d’assez funèbre, cette marche sur les steppes neigeuses, avec le soleil de Provence dans le coeur. Une analyse donc et non pas un mouvement ; mais pas bien long et j’arriverais à (10) "il arriva".
11Le terme d’un voyage qui voit un vieillard, tournure trop pohêtique et recherchée.
12Bon ; mais prends garde, tu as plusieurs de ces comme, ainsi employés après un verbe.
13 – Plus un ami, plus un toit familier ; pas de toit familier ? Pour éviter la répétition de mots.
Celle d’idée et de coupe subsisterait ; ainsi c’est ne rien retirer.
14Il erre, détestable ; les quatre vers qui suivent, vulgaires d’expression. Un peu de bon tabac ; le vieux grognard conduire le bétail ; nous avons troupier plus haut, c’est bien assez. Il faut être délicat en tout.
15Bon.
16Tout ce hameau, tout le hameau.
17 – Morne, mauvais.
18Au lieu de suc, je mettrais :

     Le vin manquait aux grappes de la vigne ??

Ce serait peut-être outré de poésie, mais à coup sûr moins sec. Ne dit-on pas du reste : du vin en pilules ?
19Ceci rentre dans mon domaine et M. Homais, pharmacien à Yonville-l’abbaye, ne dirait pas mieux. Ce n’est pas la peine d’être poëte pour parler le langage d’un donneur de lavements.
20Pompeux, voltairien et qui ferait claquer d’applaudissements une salle de spectacle. C’est un vers de tragédie parmi de bons vers de poésie. Retranche-moi donc ce canton-là, où la vie n’est pas.
21 – Pauvre engeance, atroce.
22Quel dommage qu’on ne puisse mettre

L’avaient rompu à ce sombre métier

En tout cas il faut un plus-que-parfait. Le présent, qui revient là pour un vers, ralentit, puisque le commencement de la phrase est à l’imparfait. De même qu’il faut enlever Jean, mot dit plus haut, "Jean vint s’offrir". Ces répétitions du sujet par le même mot alanguissent le style.
23Ce comme là, dont je comprends l’intention, est lourd néanmoins. Si tu pouvais mettre quelque chose qui brille, exprimer un éclat quelconque en rapport avec luire. Tout ce qui suit est bon.
Ainsi, il n’y a donc d’important que l’exposition narrative du voyage de Jean, avec ce qu’il pensait pendant ce voyage, et tu arrives naturellement (passant du désir à la réalisation) à son arrivée.
Arrange-donc bien la mort de Jeanneton.
Refais toutes les corrections indiquées précédemment et celles-ci, et renvoie-nous un manuscrit bien lisible. Il est probable que nous y trouverons encore à redire, mais ce sera la dernière revision. Tu auras au moins une bonne chose, une oeuvre écrite et émouvante, durable et tienne. Ce conte est d’une originalité saisissante. Je le crois destiné à un succès populaire et artistique ; il a les deux côtés. Patience donc, patience et espoir ! Qu’importent nos ennuis, nos défaillances, la lenteur d’exécution et le dégoût de l’oeuvre ensuite, si nous sommes toujours en progrès ! Si nous montons, qu’importe le but ! Si nous galopons, qu’importe l’auberge ! Ce perpétuel malaise n’est-il pas une garantie de délicatesse, une preuve de foi ! Quand on a seulement exécuté la moitié de son idéal, on a fait du beau, pour les autres du moins, si ce n’est pour soi-même.
Nous ne nous verrons pas, ma pauvre chérie, avant la fin de janvier au plus tôt : ma Bovary va si lentement ! Je ne fais pas quatre pages dans la semaine et j’ai encore du chemin avant d’arriver au point que je me suis fixé, quoique j’anticipe toujours dessus. Ainsi j’en suis maintenant à l’endroit que je m’étais fixé au mois d’août pour notre première rencontre, qui a eu lieu au mois de novembre. Vois ! Et je veux pourtant avancer et ne pas encore y passer tout l’hiver prochain. Quelles pyramides à remuer, pour moi, qu’un livre de 500 pages !
Adieu, bon courage, je t’embrasse avec toutes mes tendresses.
Ton Gustave.

 

 

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