Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1853

(Édition Louis Conard)

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Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.

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À LOUISE COLET.

(Croisset) Samedi, 3 h (15 janvier 1853).

J'ai passé un commencement de semaine affreux, mais depuis jeudi je vais mieux. J'ai encore six à huit pages pour être arrivé à un point, après quoi je t'irai voir. Je pense que ce sera dans une quinzaine. Bouilhet, je crois, viendra avec moi. S'il ne t'écrit pas plus souvent, c'est qu'il n'a rien à te dire ou qu'il n'a pas le temps. Sais-tu, le pauvre diable, qu'il est occupé huit heures par jour à ses leçons ? (...).

J'ai été cinq jours à faire une page, la semaine dernière, et j'avais tout laissé pour cela, grec, anglais ; je ne faisais que cela. Ce qui me tourmente dans mon livre, c'est l'élément amusant, qui y est médiocre. Les faits manquent. Moi je soutiens que les idées sont des faits. Il est plus difficile d'intéresser avec, je le sais, mais alors c'est la faute du style. J'ai ainsi maintenant cinquante pages d'affilée où il n'y a pas un événement. C'est un tableau continu d'une vie bourgeoise et d'un amour inactif ; amour d'autant plus difficile à peindre qu'il est à la fois timide et profond, mais hélas ! sans échevellements internes, parce que mon monsieur est d'une nature tempérée. J'ai déjà eu dans la première partie quelque chose d'analogue : mon mari aime sa femme un peu de la même manière que mon amant. Ce sont deux médiocrités dans le même milieu et qu'il faut différencier pourtant. Si c'est réussi, ce sera, je crois, très fort, car c'est peindre couleur sur couleur et sans tons tranchés, ce qui est peu aisé. Mais j'ai peur que toutes ces subtilités ennuient et que le lecteur aime autant voir plus de mouvement. Enfin il faut faire comme on a conçu. Si je voulais mettre là dedans de l'action, j'agirais en vertu d'un système et gâterais tout. Il faut chanter dans sa voix ; or la mienne ne sera jamais dramatique ni attachante. Je suis convaincu d'ailleurs que tout est affaire de style, ou plutôt de tournure, d'aspect.

Nouvelle : le jeune du Camp est officier de la Légion d'honneur ! Comme ça doit lui faire plaisir ! Quand il se compare à moi et considère le chemin qu'il a fait depuis qu'il m'a quitté, il est certain qu'il doit me trouver bien loin de lui en arrière et qu'il a fait de la route (extérieure). Tu le verras à quelque jour attraper une place et laisser là cette bonne littérature. Tout se confond dans sa tête : femmes, croix, art, bottes, tout cela tourbillonne au même niveau et, pourvu que ça le pousse, c'est l'important. Admirable époque (curieux symbolismes, comme dirait le père Michelet) que celle où l'on décore les photographes et où l'on exile les poètes (vois-tu la quantité de bons tableaux qu'il faudrait avoir faits avant d'arriver à cette croix d'officier ?). De tous les gens de lettres décorés, il n'y (en) a qu'un seul de commandeur, c'est M. Scribe ! Quelle immense ironie que tout cela ! Et comme les honneurs foisonnent quand l'honneur manque ! Adieu, ma pauvre chère vieille féroce ! Tout à toi.

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À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.

Dimanche, 2 h (23 janvier 1853).

Pourquoi, chère Muse, m'as-tu de suite renvoyé la Paysanne sans y avoir fait les dernières corrections ? Je ne me plains pas de tout le temps que j'y ai passé, mais tu m'as fait te répéter plusieurs fois les mêmes choses, auxquelles il eût été plus simple de remédier dès l'abord.

Quoi qu'il en soit, ton oeuvre est bonne. Je l'ai lue à ma mère qui en a été tout attendrie. À l'avenir seulement ne choisis plus ce mètre. C'est peut-être un goût particulier, mais je le trouve peu musical, de soi-même. Tout ce que j'en pense de bien je te l'ai déjà dit et te le redirai. C'est parfaitement composé, simple et poétique à la fois, deux qualités presque contradictoires ; il y a là dedans un grand fond. Quantité de vers naïfs et une inspiration soutenue d'un bout à l'autre. Où est la force, c'est d'avoir tiré d'un sujet commun une histoire touchante et pas canaille. Seulement, pour l'amour de Dieu, ou plutôt pour l'amour de l'Art, fais encore attention et change moi quelqu'un de ces passages, les seuls auxquels je trouve à redire (voir mes avis précédents) :

Plombait, qui j'en suis sûr est mauvais ;

La douleur est d'airain ;

Les fers qui s'attachent à des ailes, au milieu des ruines de l'âme. Le passage peut du reste se passer de ces quatre vers et s'arrêter à Perdue en toi commence à se tarir ;

4° Enfin, et surtout le Christ qu'il faut retrancher. Cela donne un caractère couillon, néo-catholique, à ton oeuvre, et abîme tes parfums.

Pas de Christ, pas de religion, pas de patrie ; soyons humains. Et puis c'est peut-être le seul endroit de ton oeuvre qui choquera. Je sais bien qu'il y a âme du pauvre, mais le lecteur n'y verra pas moins que le Christ doit recueillir surtout les âmes des filles qui font des enfants. Le reste passera.

de tes grands feux de branches d'olivier. Quant à vouloir publier ce conte comme étant d'un homme, c'est impossible puisque, à deux places, parlant des femmes, tu dis nous. Passages très bons, très à leur place et auxquels il ne faut rien changer. Publie donc cela franchement et avec ton nom, puisque c'est de beaucoup ta meilleure oeuvre. Quant à la Revue des Deux-Mondes, à part l'avantage immédiat d'être lu, je n'en vois pas d'autre, n'ayant pas, en réserve, d'autres publications qui puissent suivre celle-là de suite. Au reste, peu importe ; publie-le séparément après qu'il sera paru dans un journal, et je serais fort étonné si ce conte n'avait un grand succès. On en fera des illustrations, ça deviendra populaire, tu verras. C'est bon, et ça restera. C'est pourquoi, je t'en supplie encore une fois, enlève les quelques taches qui subsistent afin qu'on n'ait rien à y reprendre.

À la fin de la semaine prochaine je serai avec toi. Ma prochaine lettre, chère amie, te dira le jour précis de mon arrivée. Bouilhet, je pense, viendra avec moi. Je ne l'ai pas vu aujourd'hui et je l'attends en ce moment. Je ne clorai ma lettre qu'après que nous aurons relu ensemble ton manuscrit et te dirai ses dernières observations, si elles sont différentes des miennes.

Au commencement, au lieu de pointaient, perçaient, et à squelette tu peux mettre saillit.

Machinal et machinalement, près l'un de l'autre.

Le vieux château baigné dans le soleil

Illuminant ses deux tours dans la mer

Voilà. Ma prochaine lettre sera plus longue.

Adieu, pauvre chère Muse aimée, je t'embrasse partout. À toi.

Ton G.

P. -S. Bouilhet est au contraire d'avis que tu dois faire tout ton possible pour rentrer à la Revue des Deux-Mondes. Quant à signer d'un nom d'homme, c'est impossible à cause du motif ci-dessus. Mais tu peux en trouver un de femme, ou hermaphrodite, ce qui vaudrait mieux. Nous allons (sic) chercher l'épigraphe et, comme Lawrence, nous n'avons trouvé aucune épigraphe. Bouilhet t'en cherchera et te l'enverra, s'il en trouve.

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À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.

Lundi, 1h de nuit (25 janvier 1853).

Bouilhet venait d'emporter ce matin ta Paysanne pour la mettre au chemin de fer, quand ton mot est venu. Il part tous les lundis à 9 h 1 sur 2 et la poste n'arrive jamais avant 10. Ainsi toutes les fois que tu veux me charger d'une commission pour le lundi, c'est le dimanche qu'il faut que je reçoive ta lettre.

Enfin ! tu t'es décidée pour tablier ! Ce qui me semble drôle, c'est que tu aies eu besoin de preuves. Je te défie de prononcer ce mot en deux syllabes. Sois sûre, pauvre chérie, que nos autres remarques sont aussi fondées et que tu reviendras tôt ou tard sur les deux ou trois contre lesquelles tu restes achoppée, «si l'on peut s'exprimer ainsi».

1. Bon.

2. J'efface «et lui comptant» et je rétablis comme précédemment, qui est infiniment mieux. Troussé n'est que le mot à peu près ; c'est étroussé le vrai. Mais la quantité de le qu'il y a dans ces trois vers est insoutenable :

le but riant c'était le gai château.

le cuisinier ;

En voilà déjà bien assez !

Tâche donc de mettre... bras nus sur ses hanches et tablier (troussé ?) sous son couteau, sans article autant que possible ; mais, tel que c'est, cela fait une quantité de petits sujets qui empiètent sur ton principal. Le tablier, les bras nus, le cuisinier, tout cela a autant de place l'un que l'autre.

Il y a aussi un vers bien dur :

On laisse à peine à la veuve un grabat,

que je voudrais voir changé.

Nous avons lu ensemble tout. Console-toi, c'est bon ; encore un dernier effort.

J'arriverai à la fin de la semaine prochaine, le samedi 5. Comme Bouilhet a des congés il en profitera. Son intention est de passer dimanche, lundi et mardi gras à Paris. Il faut qu'il soit de retour le mercredi des Cendres. Ainsi, pauvre amie, dans 12 jours.

Travaille bien ton Acropole. Connaissant tes allures, je ne serais pas surpris quand il y en aurait beaucoup de fait ; mais ne te dépêche pas. Tu vas toujours trop vite et puis, quel besoin de re-travailler maintenant à ta comédie, quand les dernières corrections de la Paysanne ne sont pas finies et quand il ne faut pas perdre une minute à cause du prix ! C'est comme Bouilhet qui, au lieu de faire son drame, fait tout autre chose ! Oh les poètes !

Adieu, bonne chère muse, je t'embrasse bien fort, à bientôt.

Ton G.

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À LOUISE COLET.

 (Croisset) Samedi, minuit (29-30 janvier 1853).

Oui, chère Muse, je devais t'écrire une longue lettre, mais j'ai été si triste et embêté que je n'en ai pas eu le coeur. Est-ce l'air ambiant qui me pénètre ? mais de plus en plus je me sens funèbre. Mon sacré nom de Dieu de roman me donne des sueurs froides. En cinq mois, depuis la fin d'août, sais-tu combien j'en ai écrit ? Soixante-cinq pages ! dont trente-six depuis Mantes ! J'ai relu tout cela avant-hier, et j'ai été effrayé du peu que ça est et du temps que ça m'a coûté (je ne compte pas le mal). Chaque paragraphe est bon en soi, et il y a des pages, j'en suis sûr, parfaites. Mais précisément à cause de cela, ça ne marche pas. C'est une série de paragraphes tournés, arrêtés, et qui ne dévalent pas les uns sur les autres. Il va falloir les dévisser, lâcher les joints, comme on fait aux mâts de navire quand on veut que les voiles prennent plus de vent. Je m'épuise à réaliser un idéal peut-être absurde en soi. Mon sujet peut-être ne comporte pas ce style. Oh ! heureux temps de Saint-Antoine, où êtes-vous ? J'écrivais là avec mon moi tout entier ! C'est sans doute la faute de la place ; le fond était si ténu ! Et puis, le milieu des oeuvres longues est toujours atroce (mon bouquin aura environ 450 à 480 pages ; j'en suis maintenant à la page 204). Quand je serai revenu de Paris, je m'en vais ne pas écrire pendant quinze jours et faire le plan de toute cette fin jusqu'à la baisade, qui sera le terme de la première partie de la deuxième. Je n'en suis pas encore au point où je croyais arriver pour l'époque de notre entrevue à Mantes. Vois quel amusement ! Enfin, à la grâce de Dieu ! Dans huit jours nous serons ensemble ; cette idée me dilate la poitrine.

Je ne t'engage pas à inviter Villemain et, avec ma vieille psychologie de romancier, voici mes motifs : 1° tu as besoin de lui pour ton prix ; 2° nous sommes jeunes ; 3° il est vieux. Qui te dit qu'il ne sera pas embêté du petit prônage de Bouilhet ? Ces gens sur le déclin sont jaloux ; ici pas d'objection, c'est une règle. De plus, comme il te fait la cour et que c'est un homme fin, il s'apercevra (ou on lui dira, ou il le supposera, ou il finira par le savoir) que la place désirée est prise, et par moi, second motif pour l'indisposer. Garde toutes ses bonnes volontés et, sans faire la coquette, laisse toujours du vague. Il ne faut pas s'endormir sur le fricot, comme eût dit ce bon Pradier. Je crois donc que ce serait maladroit que de l'inviter à ta soirée. Tu penses bien que, pour moi personnellement, sa connaissance me serait plutôt agréable. Mais comme, en cette circonstance, elle n'est utile à aucun de nous trois, et qu'il pourrait au contraire sortir de là avec un peu de mauvais vouloir à ton endroit, il vaut mieux s'abstenir.

C'est comme pour Jourdan : nous n'avons besoin d'aucune relation (indirecte) avec Du Camp. Il irait clabauder chez lui ce qui s'est fait et dit chez toi. Je peux l'y revoir le lendemain ; ce seraient des questions. Non, non. Enfin, mon troisième refus est relatif à Béranger. Bouilhet ne demande pas mieux que d'y aller avec toi ; mais moi, qui n'ai aucun titre, je ne puis vous accompagner. Quant à tout le reste, j'adhère à tes plans. Pour en finir des affaires du monde, mon dernier avis relativement à Bouilhet : ne fais pas lire de ses vers devant un public nombreux. Il t'en supplie et moi aussi. Tu comprends que ce garçon finirait par avoir l'air de sortir de dessous ton cotillon. Dans le commencement c'était bon ; mais maintenant qu'il a déjà publié plusieurs fois, ça le restreint. Quand les intimes resteront, à la bonne heure !

Quel imbécile que ce Buloz ! Quelle brute ! quelle brute ! Tout cela vous donne des envies de crever. Je comprends depuis un an cette vieille croyance en la fin du monde que l'on avait au moyen âge, lors des époques sombres. Où se tourner pour trouver quelque chose de propre ? De quelque côté qu'on pose les pieds on marche sur la merde. Nous allons encore descendre longtemps dans cette latrine. On deviendra si bête d'ici à quelques années que, dans vingt ans, je suppose, les bourgeois du temps de Louis-Philippe sembleront élégants et talons rouges. On vantera la liberté, l'art et les manières de cette époque, car ils réhabiliteront l'immonde à force de le dépasser. Quand on est harassé de soucis, quand on se sent dans la tête la vieillesse de toutes les formes connues, quand enfin on se pèse à soi-même, si de mettre la tête à la fenêtre au moins vous rafraîchissait ! Mais non, rien du dehors ne vous rassérène. Au contraire, au contraire !

Mes lectures de Rabelais se mêlent à ma bile sociale, et il s'en forme un besoin de flux auquel je ne donne aucun cours et qui me gêne même, puisque ma Bovary est tirée au cordeau, lacée, corsée et ficelée à étrangler. Les poètes sont heureux ; on se soulage dans un sonnet ! Mais les malheureux prosateurs, comme moi, sont obligés de tout rentrer. Pour dire quelque chose d'eux-mêmes, il leur faut des volumes et le cadre, l'occasion. S'ils ont du goût, ils s'en abstiennent même, car c'est là ce qu'il y a de moins fort au monde, parler de soi.

Pourtant j'ai peur qu'à force d'avoir de ce fameux goût, je n'en arrive à ne plus pouvoir écrire. Tous les mots maintenant me semblent à côté de la pensée, et toutes les phrases dissonantes. Je ne suis pas plus indulgent pour les autres. J'ai relu, il y a quelques jours, l'entrée d'Eudore à Rome (des Martyrs), qui passe pour un des morceaux de la littérature française et qui en est un. Eh bien, c'est fort pédant à dire, mais j'ai trouvé là cinq ou six libertés que je ne me permettrais pas. Où est donc le style ? En quoi consiste-t-il ? Je ne sais plus du tout ce que ça veut dire. Mais si, mais si pourtant ! Je me le sens dans le ventre.

Nous allons encore bien causer dans huit jours, bien nous embrasser, bien nous chérir. L'idée de ton contentement, si mon oeuvre est réussie plus tard, n'est pas un de mes moindres soutiens, bonne Muse. Je rêve ton admiration comme une volupté. Cette pensée est mon petit bagage de route, et je la passe sur mon cerveau en sueur comme une chemise blanche. Toi, tu as fait une bonne chose ; ta Paysanne va réussir si le Pays en veut (mais ces messieurs aussi doivent être pudiques). Tu vas avoir de suite plus de lecteurs que tu n'en aurais eu à la Revue.

Bouilhet a un clou au cou. Il est en dispositions énergiques pour Edma et se fait des résolutions. Moi, je crois qu'il va m'en venir au nez. Enfin, nous t'arriverons toujours samedi vers six ou sept heures du soir. La Seine est débordée. Je ne sais comment j'irai à Rouen. Il me faudra prendre le bateau, et les heures ne coïncideront peut-être pas avec le chemin de fer. En tout cas nous irons dîner avec toi, et si d'ici à samedi tu ne recevais aucune lettre, c'est qu'il n'y aurait rien de changé dans nos plans. Peut-être mercredi ou jeudi t'enverrai-je un simple mot pour te dire : j'arrive. Adieu donc, à bientôt, dans huit jours à cette heure-ci. À toi, à toi.

Ton GUSTAVE.

Tiens-tu absolument à mes Notes de voyage ? Moi je crois que maintenant il faudrait (sic) mieux que tu ne les lises pas. Tout ce qui est étranger au travail en distrait.

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À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927. Jeudi, minuit (17 février 1853).

Je n'ai rien fait depuis que je t'ai quittée, chère et bonne muse, si ce n'est penser à toi et m'ennuyer. Mon rhume continue. Je me chauffe à outrance et je regarde la neige tomber, mon feu brûler. Aujourd'hui pourtant je me suis remis à la Bovary ; je rêvasse à l'esquisse, j'arrange l'ordre, car tout dépend (de) là : la méthode. Mais ça vient bien lentement, ou plutôt ça ne vient pas. Il faut que je fasse immédiatement quelque chose de fort difficile en soi : à savoir cette haine qui vous prend tout à coup à regarder certaines gens que l'on ne déteste pas encore. Pour écrire passablement ces choses-là, il faut surtout les sentir et j'ai du mal à me faire sentir. Les érections de la pensée sont comme celles du corps ; elles ne viennent pas à volonté ! Et puis je suis une si lourde machine à remuer ! Il me faut tant de préparations et de temps pour me remettre en train !

Comme nous avons été heureux à ce voyage ! Comme nous nous sommes aimés ! Mais la prochaine entrevue sera meilleure encore. Ce sera à Mantes, au printemps. Là, nous sommes plus à nous, et rien qu'à nous. J'aurai une bonne tartine encore de faite ; toi, ton Acropole terminée, le prix décidé ? espérons-le, le plan de ton drame écrit. Après cette fois-là, encore deux ou trois autres, et puis mon installation à Paris et l'inauguration de mon logement par cinq ou six bonnes séances passées à lire la Bovary. Allons, du courage, pauvre amie. Pioche l’Acropole, fais-nous de grands vers cornéliens, cela est dans ta corde. Tu as naturellement le vers tendu et pompeux (quand il n'est pas flasque, banal). Veille surtout à la correction, pour ces messieurs. Tu sais quels pédants, et ils ont raison de l'être. Si on leur ôtait cela, que leur resterait-il ?

J'ai envoyé ta lettre à Bouilhet et j'ai reçu de lui ce matin, par la poste, un mot où il me dit qu'il travaille ferme. Pas un mot de la Diva. Mais je crois qu'il en a reçu une lettre, car il me dit : «Je t'apporterai un morceau de prose que j'ai reçu.» Je serais étonné, au ton de son billet, si lui avait écrit. Nous viderons cette affaire-là définitivement dimanche.

Tantôt j'ai fait un peu de grec et de latin, mais pas raide. Je vais reprendre, pour mes lectures du soir, les Morales de Plutarque. C'est une mine d'érudition et de pensées intarissable. Comme l'on serait savant, si l'on connaissait bien seulement cinq à six livres !

J'avais depuis quelque temps, sur ma table de nuit, Gil Blas ; je le quitte. C'est léger en somme (comme psychologie et poésie, j'entends). Après Rabelais d'ailleurs, tout semble maigre. Et puis c'est un coin de la vérité, rien qu'un coin. Mais comme c'est fait ! N'importe, j'aime les viandes plus juteuses, les eaux plus profondes, les styles où l'on en a plein la bouche, les pensées où l'on s'égare.

Adieu, je n'ai rien à te dire ; je n'ai pas l'énergie de t'écrire. Avant de reprendre mon travail, j'éprouve toujours ainsi des hébétements de tristesse. Ton souvenir vient par dessus et m'achève. Je sais que cela passera, c'est ce qui me console. Il faut donner quelque peu à la faiblesse humaine et lâcher la bride à la mélancolie ; c'est le moyen qu'elle soit plus calme.

Adieu encore, mille baisers partout. Ma prochaine sera plus longue ; et toi, écris-moi de longues lettres.

À toi, à toi. Ton G.

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À LOUISE COLET.

 (Croisset) Mercredi, minuit (23 février 1853).

Enfin ! me revoilà à peu près dans mon assiette ! J'ai griffonné dix pages, d'où il en est résulté deux et demie. J'en ai préparé quelques autres. ça va aller, j'espère. Et toi, pauvre bonne Muse, où en es-tu ? Je te vois piochant ton Acropole avec rage et j'attends le premier jet d'ici à peu de jours. Soigne bien les vers : au point où tu en es maintenant tu ne dois pas te permettre un seul vers faible. Je ne sais ce qu'il en sera de ma Bovary, mais il me semble qu'il n'y aura pas une phrase molle. C'est déjà beaucoup. Le génie, c'est Dieu qui le donne ; mais le talent nous regarde. Avec un esprit droit, l'amour de la chose et une patience soutenue, on arrive à en avoir. La correction (je l'entends dans le plus haut sens du mot) fait à la pensée ce que l'eau de Styx faisait au corps d'Achille : elle la rend invulnérable et indestructible. Plus je pense à cette Acropole et plus il me semble qu'il y aurait à la fin une engueulade aux Barbares superbe. Cela rentrerait dans l'esprit de la pièce et m'en paraît même le complément. Je vais tâcher d'être clair. Après tes Panathénées, ton tableau de la Grèce, vivant, animé, et avoir bien marqué que cela n'existe plus, je dirais... «et puis les Barbares sont venus (pas de description de l'invasion, mais plutôt l'effet en résultant) ; ils ont cassé, profité, fait des meules de moulin avec les piédestaux de tes statues... ils ont chauffé leurs pieds nus à ton olivier qui brûlait, ô Minerve, et dans des langues barbares accusé tes dieux, ô Homère...» Il faudrait faire la confusion soutenue des deux espèces de Barbares, et cela très large, à la fois lyrique et satirique. ça ne sortirait pas du lieu même de l'Acropole. Les diverses ruines et constructions modernes te serviraient de comparaisons et de points de rappel. Et ce mouvement t'amènerait naturellement à ton trait final : nous cherchons maintenant parmi ces débris les vestiges du Beau.

Réfléchis à cela ; il me semble qu'il y a là beaucoup. Cette idée plairait au côté classique de l'Académie et pourrait d'ailleurs être en elle-même une fort belle chose.

La Sylphide, comme dit Babinet, a écrit deux lettres charmantes. Bouilhet a répondu quelques lignes à la dernière, pour lui dire qu'elle le laisse tranquille et qu'il ne veut plus entendre parler d'elle. Il m'a l'air très calme et décidé, mais un vieux psychologue comme moi pense que ce n'est pas là une fin. Ils se reverront d'une façon ou d'une autre et se baiseront, ou je serais fort étonné. Elle a dû être vexée de son dernier billet. Y répondra-t-elle ? Elle garderait le silence si elle avait un peu d'orgueil. Mais c'est une infâme coquette, et elle voudra l'astiquer encore. Alors, la correspondance se rengagerait sur un pied purement littéraire ? Mais la littérature mène loin, et les transitions vous font glisser, sans qu'on s'en doute, des hauteurs du ciel aux profondeurs du c... Problème ! Pensée ! comme dirait le grand Hugo.

Nous avons ici, depuis lundi, une vieille dame, amie de ma mère (femme d'un ancien consul en Orient), avec sa fille. Leur fils, qui est un de mes camarades de collège, est dans ce moment à Sainte-Pélagie pour un an (et de plus 500 francs d'amende) pour avoir distribué des exemplaires de Napoléon-le-Petit - avis - et personne n'en sait rien.

J'ai demain à déjeuner un jeune homme que Bouilhet m'a amené dimanche. Je l'avais connu enfant, lorsqu'il avait sept à dix ans. Son père, magistrat inepte, en faisait un perroquet et le poussait aux bonnes études. Mais malgré tous ses soins, il n'est point devenu crétin (ce qui désole le père) et il a pris en goût sérieux la littérature. Il est hugotique, rouge, etc. De là désolation de la famille, blâme de tous les concitoyens, mépris du bourgeois. Il désirait depuis longtemps faire ma connaissance. Je l'ai reçu carrément et dans tout le déshabillé franc de ma pensée. C'est ce qu'il faut faire aux gens qui viennent nous flairer par curiosité. S'ils sont choqués, ils ne reviennent plus ; et s'ils vous aiment, c'est qu'ils vous connaissent.

Quant à lui, il m'a paru être un assez intelligent garçon, mais sans âpreté, sans cette suite dans les idées qui seule mène à un but et fait faire les oeuvres. Il donne dans les théories, les symbolismes, Micheletteries, Quinetteries (j'y ai été aussi, je les connais), études comparées des langues, plans gigantesques et charabias un peu vides. Mais en somme on peut causer avec lui pendant quelques heures ; or la graine est rare de ceux-là. Il habite Paris, a une vingtaine de mille francs de rente et va s'en aller en Amérique et de là aux Indes, pour son plaisir. Il veut aussi écrire une histoire grecque, voir la Grèce. Voilà bien des volontés, qui marquent peut-être absence de volonté. Dans quelle époque de diffusion nous sommes ! L'esprit autrefois était un soleil solitaire ; tout autour de lui il y avait le ciel vide. Son disque maintenant, comme par un soir d'hiver, semble avoir pâli et il illumine toute la brume humaine de sa clarté confuse.

Je m'en vais relire Montaigne en entier. C'est une bonne causerie, le soir avant de s'endormir. Comment vas-tu ? Il me semble qu'il y a six mois que je t'ai quittée. Comme nous serons à nous à Mantes ! Mais ne pensons pas à cela. Travaillons. Moi je ne veux plus regarder en avant. La longueur de ma Bovary m'épouvante à me décourager. «Qu'est-ce que ton devoir ? dit Goethe ; l'exigence de chaque jour». Ne sortons pas de là.

Adieu, mille baisers sur tes lèvres de muse.

À toi, ton G F.

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À LOUISE COLET.

 (Croisset) Nuit de dimanche, 1 heure et demie.

(27-28 février 1853)

Il est bien tard, et je devrais me coucher. Mais c'est demain dimanche, je me reposerai. Je veux te dire tout de suite, chère Muse, combien je t'aime, d'abord, et comme tes deux dernières courtes lettres m'ont fait plaisir. Elles ont un souffle qui m'a gonflé, je crois, car je suis dans le même état lyrique que toi. J'y ai vu que tu étais emportée dans l'art et que tu roulais dans la houle intellectuelle, ballottée à tous les grands vents apolloniques. C'est bien, c'est bien, c'est bon. Nous ne valons quelque chose que parce que Dieu souffle en nous. C'est là ce qui fait même les médiocres forts, ce qui rend les peuples si beaux aux jours de fièvre, ce qui embellit les laids, ce qui purifie les infâmes : la foi, l'amour. «Si vous aviez la foi vous remueriez les montagnes.» Celui qui a dit cela a changé le monde, parce qu'il n'a pas douté.

Garde-moi toujours cette rage-là. Tout cède et tout pète à la fin, devant les obstinations suivies. J'en reviens toujours à mon vieil exemple de Boileau : ce gredin-là vivra autant que Molière, autant que la langue française, et c'était pourtant un des moins poètes des poètes. Qu'a-t-il fait ? Il a suivi sa ligne jusqu'au bout et donné à son sentiment si restreint du Beau toute la perfection plastique qu'il comportait.

Ta Paysanne a du mal à paraître. C'est justice. Voilà une preuve que c'est beau. Pour les oeuvres et pour les hommes médiocres, le hasard est bon enfant. Mais ce qui a de la valeur est comme le porc-épic, on s'en écarte. Une des preuves qui m'auraient convaincu de la vocation de Bouilhet, si j'en eusse douté, c'est qu'à Rouen, dans son pays et où il est connu, pas un journaliste n'a même cité son nom. On objectera qu'ils ne peuvent le comprendre, et j'accepte l'objection qui me donne raison. Ou bien c'est qu'ils l'envient, et qu'ils font bien alors ! De même l'ami Gautier fait des réclames pour E Delessert, qu'il connaît à peine, et ne souffle mot de l'ami Bouilhet. Est-ce clair ? Envoie demain, à n'importe quel journal, ta Paysanne éreintée, fais-y une fin sentimentale, une nature factice, des paysans vertueux, quelques lieux communs sur la moralité, avec un peu de clair de lune parmi les ruines, à l'usage des âmes sensibles, le tout entremêlé d'expressions banales, de comparaisons usées, d'idées bêtes, et que je sois pendu si on ne l'accepte. Mais patience, la vérité a son tour ; elle possède en soi-même une force divine et, quoiqu'on l'exècre, on la proclame. On a de tout temps crié contre l'originalité ; elle finit pourtant par entrer dans le domaine commun et, bien que l'on déclame contre les supériorités, contre les aristocrates, contre les riches, on vit néanmoins de leurs pensées, de leur pain. Le génie, comme un fort cheval, traîne à son cul l'humanité sur les routes de l'idée. Elle a beau tirer les rênes et, par sa bêtise, lui faire saigner les dents, en hocquesonnant tant qu'elle peut le mors dans sa bouche. L'autre, qui a les jarrets robustes, continue toujours au grand galop, par les précipices et les vertiges.

J'attends lundi matin l’Acropole et, comme il faut se dépêcher, je la lirai, je la porterai de suite à Rouen à Bouilhet. Nous la lirons et, chez lui, je t'écrirai en te renvoyant le tout.

Pour un autre travail, ce procédé de composition ne serait pas bon. Il faut écrire plus froidement. Méfions-nous de cette espèce d'échauffement, qu'on appelle l'inspiration, et où il entre souvent plus d'émotion nerveuse que de force musculaire. Dans ce moment-ci, par exemple, je me sens fort en train, mon front brûle, les phrases m'arrivent, voilà deux heures que je voulais t'écrire et que de moment en moment le travail me reprend. Au lieu d'une idée, j'en ai six et, où il faudrait l'exposition la plus simple, il me surgit une comparaison. J'irais, je suis sûr, jusqu'à demain midi sans fatigue. Mais je connais ces bals masqués de l'imagination d'où l'on revient avec la mort au coeur, épuisé, n'ayant vu que du faux et débité des sottises. Tout doit se faire à froid, posément. Quand Louvel a voulu tuer le duc de Berry, il a pris une carafe d'orgeat et n'a pas manqué son coup. C'était une comparaison de ce pauvre Pradier et qui m'a toujours frappé. Elle est d'un haut enseignement pour qui sait la comprendre. Ayant du reste peu de temps à toi, il eût été impossible de faire autrement et ce n'est pas encore donné à tout le monde de posséder en soi-même une boîte à cantharides d'où l'on tire le moyen de se faire (...) à volonté.

J'ai revu, jeudi, mon jeune homme et qui m'a plus intéressé que la première fois. Il m'a conté beaucoup de choses de son coeur intéressantes. Il cherche (mais naïvement et sans pose ; conséquemment c'est respectable) un idéal, une femme à aimer toute sa vie, avec qui passer une existence intelligente, entourée d'enfants et dénuée de soucis, etc... J'ai été grand ! je me suis montré pontifical et olympien ! Je l'ai prêché avec une envergure chevelue. «Jeune homme, lui ai-je dit, etc.»

Ma préface du Dictionnaire des idées reçues me tourmente. J'en ai fait le plan par écrit. J'ai passé l'autre jour deux heures de suite à rêver (à propos de Juvénal que je lisais) un grand roman romain. Mon livre XVIIIe siècle m'est revenu hier. La Bovary marche son petit train et se dessine dans l'avenir. Il n'est pas jusqu'à ce malheureux grec qui ne me semble se débrouiller. Je crois que le ramollissement de cervelle diagnostiqué par Du Camp n'arrive pas encore. Ah ! ah ! mais je les casserais sur elle, tous ces petits braves compagnons-là, comme les commis voyageurs brisent sur leur front les assiettes d'auberge, par facétie.

Si je cherche un peu d'où vient mon bon état (présent), c'est peut-être à deux causes : 1° d'avoir vu l'autre jour ce brave garçon qui enfin parle notre langue ; on a plaisir à trouver des compatriotes dans la vie ; 2° à la société de Mme Vasse (tu sais, cette dame qui est ici). Elle a longtemps habité l'Orient. Nous en causons à table ; cela me ranime et me fait passer dans la tête de grands coups de vent qui m'emportent. Si fort que l'on ait l'orgueil de se croire, l'élément extérieur est bon quelquefois. Mais c'est si rare de trouver un lit pour ses fatigues ! Adieu, toi qui es l'édredon où mon coeur se pose et le pupitre commode où mon esprit s'entr'ouvre. Adieu encore, et mille toutes sortes de tendresses. À toi.

***

À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927. (Croisset) Nuit de samedi, 1 h (5-6 mars 1853).

Nous causerons demain de l’Acropole. Parlons donc ce soir de nous et des autres. Et d'abord, quitte pour toujours ce système de travail hâtif, qui use la santé et la pensée. On gâche ainsi toutes ses forces nerveuses et intellectuelles. Habitue-toi à t'y prendre d'avance, à travailler plus lentement. Quand je me suis trouvé avec toi, lorsque tu faisais des corrections, tu ne saurais croire, bonne Muse, combien souvent tu m'irritais nerveusement par ta précipitation à passer d'une idée à l'autre, à adopter un synonyme, à le rejeter, etc... Il faut se cramponner à une chose et y rester, jusqu'à ce qu'on l'ait décrochée complètement.

Tu admires la facture de Bouilhet : il a passé dernièrement dix jours pour changer deux vers. Il est vrai que c'est la plus belle méthode pour crever de faim et pour avoir envie, dans des moments, de se casser la gueule (si l'on peut s'exprimer ainsi), comme il m'est advenu hier, toute la soirée. Quelle désespérante chose qu'un long travail, quand on y met de la conscience ! J'ai fait, depuis que nous nous sommes quittés, 8 pages ; et quand je pense que j'en ai encore 250 ! que dans un an je n'aurai pas fini ! et puis les doutes sur l'ensemble qui vous empoignent au milieu de tout ça ! Quel foutu métier ! Quelle sacrée manie ! Bénissons-le pourtant ce cher tourment. Sans lui il faudrait mourir. La vie n'est tolérable qu'à la condition de n'y jamais être.

Tu donnes en plein dans les embûches de la Sylphide, ô muse naïve ! La lettre envoyée à Enault lui faisait entendre que la protection pouvait bien être demandée pour Bouilhet et sa réponse, à lui Enault, a été écrite pour être montrée (premier but atteint). La ficelle «vous voyez bien qu'elle n'est pas tendre» est donc une corde à puits. Le mot «les hommes sont bêtes et drôles» dit pour être rapporté ! (second but atteint). Puis un peu de poésie, les arbres, la neige et enfin ce bon Capitaine, qui arrive à la fin, à propos de rien du tout, mais pour pallier l'allusion et sucer la blessure après l'avoir faite. J'oubliais la blanche main (voir L'Hallali). Ah ! si j'avais affaire seulement pendant un mois à une créature semblable, je la ferais écumer de rage ! Comme c'est bête les finesses ! et que les malins sont faibles !

Je ne t'adresserai pas mon jeune homme (Crépet), d'abord parce qu'il est à Paris maintenant. Il viendra me dire adieu dans un mois, où il doit partir pour l'Angleterre et de là voyager pendant trois ou quatre ans. Tu l'as embelli (comme tu fais de toutes choses et de toutes gens). Il est de notre monde, mais pas de notre sang. Il rêve et n'écrit point. Les idées sociales le préoccupent ; il a fait sortir du bordel une fille qu'il voulait régénérer, etc... Cela creuse un abîme entre moi et lui. Un seul fait, comme un seul mot, vous ouvre des horizons. Mes enthousiasmes à moi ont une autre pente et toutes mes extravagances n'ont jamais été que des arabesques qui s'enlaçaient sur la ligne droite d'une seule idée. L’âpreté lui manque. Sa mère est morte de la poitrine et son frère aussi. C'est peut-être là la cause.

Physiquement, c'est un grand diable assez laid ; mais je le crois une nature fort tendre, féminine et, en somme, un pauvre coeur assez souffrant, un esprit sans direction, une vie sans but. En fait de nouvelles, Madame Vasse et sa fille sont parties aujourd'hui. En voilà encore deux qui ne bénissent pas la Providence ! (et elles ont raison).

Partout où l'on regarde, on ne voit que pleurs, malheurs, misère, ou bien bêtise, infâmie, lâchetés, canailleries et autres menus suffrages comme dirait Rabelais.

Et les vers de Poncy ! Qu'en dirons-nous ? Est-ce suffisamment lourd ? Quelle invention que celle des poètes ouvriers ! Et quels cocos sans muscles que tous ces bons garçons-là, avec leurs mains sales !

Quant au Livre posthume, la fin répond au commencement. J'ai admiré comme toi la Croix, Porcia, le couvre-pied, etc. Il a fourré là jusqu'à un rêve qu'il a fait en voyage et que je l'ai vu écrire ; il n'en a pas changé trois phrases. Pour lui, ce bon Maxime, je suis maintenant incapable à son endroit d'un sentiment quelconque. La partie de mon coeur où il était est tombée sous une gangrène lente, et il n'en reste plus rien. Bons ou mauvais procédés, louanges ou calomnies, tout m'est égal et il n'y a pas là dédain. Ce n'est point une affaire d'orgueil, mais j'éprouve une impossibilité radicale de sentir à cause de lui, pour lui, quoi que ce soit, amitié, haine, estime ou colère. Il est parti comme un mort et sans même me laisser un regret. Dieu l'a voulu ! Dieu soit béni ! La douceur que j'ai éprouvée dans cette affection (et que je me rappelle avec charme) atténue sans doute l'humiliation où je pourrais être de l'avoir eue. Une chose m'a fait sourire dans sa phrase de «la large épaule». Il aurait pu choisir une comparaison plus heureuse. C'est sur cette épaule pourtant qu'à la mort de sa grand'mère je l'ai porté, comme un enfant, lorsque, l'arrachant de son cadavre où il pleurait, criait, appelait les anges, parlant de là-haut, etc. , je l'ai pris d'un bras et l'ai enlevé tout d'un bond jusque sur sa terrasse. Je me rappelle aussi que je lui ai arrangé un duel, à cet homme si brave, etc. , etc. Ah ! les hommes d'action ! les actifs ! comme ils se fatiguent et nous fatiguent pour ne rien faire, et quelle bête de vanité que celle que l'on tire d'une turbulence stérile !

L'action m'a toujours dégoûté au suprême degré. Elle me semble appartenir au côté animal de l'existence (qui n'a senti la fatigue de son corps ! combien la chair lui pèse !). Mais quand il l'a fallu, ou quand il m'a plu, je l'ai menée, l'action, et raide, et vite et bien. Pour sa croix d'honneur, à Du Camp, j'ai fait en une matinée ce qu'à cinq ou six gens d'action qu'ils étaient là ils n'avaient pu accomplir en six semaines. Il en a été de même pour mon frère, quand je lui ai fait avoir sa place. De Paris où j'étais, j'ai enfoncé toute l'école de médecine de Rouen et fait écrire par le roi au préfet pour lui forcer la main. Les amis qui me considéraient étaient épouvantés de mon toupet et de mes ressources. Le père Degasc (ancien pair de France, ami de mon père) en était si ébahi qu'il voulait sérieusement me faire entrer dans la diplomatie, prétendant que j'avais de grandes dispositions pour l'intrigue. Ah ! quand on sait rouler une métaphore on peut bien peloter des imbéciles. L'incapacité des gens de pensée aux affaires n'est qu'un excès de capacité. Dans les grands vases, une goutte d'eau n'est rien et elle emplit les petites bouteilles.

Mais la durée est là qui nous console. Que reste-t-il de tous les actifs, Alexandre, Louis XIV, etc. , et Napoléon même, si voisin de nous ? La pensée est comme l'âme, éternelle, et l'action comme le corps, mortelle. J'étais en train de philosopher ce soir, mais je n'ai plus une seule feuille de papier à lettres et il est temps d'aller se coucher. Adieu donc, mille baisers sur tes beaux yeux.

Ton G.

***

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927. Rouen, jeudi (3 mars 1853).

Voici ce que nous venons de décider.

Bouilhet va, ce soir, demain et après-demain travailler à ton Acropole. Il me l'apportera dimanche, et lundi soir tu recevras le paquet.

Le défaut général est la longueur. De là résultent des répétitions d'idées. Il faut supprimer plusieurs vers et faire quelques-uns. Voilà ce que c'est que d'attendre toujours au dernier moment ! Enfin ton commencement te sera renvoyé superbe. Il y a fort peu de choses à y retoucher, ainsi que dans les Panathénées. Mais l'idée de Minerve est développée à satiété et avec des redites. C'est à toi de refaire toute cette partie, depuis

Dans le temple du Dieu qu'elle s'était choisi

jusqu'au mouvement :

 

Pour Minerve, ta mère, ainsi tu fis Athènes !

Mais enlève la longue comparaison de la mère, qui précède. C'est trop long ! trop long !

Ainsi tu n'as à t'occuper que de Minerve. Mets-moi les mêmes pensées, mais plus vives, en moins de vers et d'un tour moins monotone. Tel que ça est, c'est d'une lenteur fatigante. Songe qu'il y a près de 50 vers. Une vingtaine tout au plus suffiront.

Bouilhet va t'arranger le reste, te recoller les attaches, changer les vers faibles. Il aime beaucoup le commencement du n IV. Sois tranquille ; il y a du bon. Mais on voit seulement que les notes n'ont pas été assez digérées. Mais il me semble qu'il faut peu de chose pour que ta pièce marche. J'ai bon espoir.

Allons du courage, mille baisers.

À toi. Ton G.

4 h du soir.

Pour ta distraction, tu peux lire le dernier numéro de la Revue de Paris. Tu y verras, dans la fin du Livre Posthume, une phrase à mon adresse, verte, et des réengueulades de l'ami à Béranger, avec allusions à Cousin, Mérimée, Rémusat. Cela devient fort réjouissant.

***

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927. Mercredi, 11 h du matin (9 mars 1853).

Je ne prétends pas, chère Muse, vouloir défendre nos corrections quand même. Il doit y avoir dans le grand nombre bien des taches, mais l'esprit général en est bon. Corrige ces corrections quant aux répétitions, mais dans leur sens autant que possible, comme nous avons fait nous-mêmes relativement à tes vers. En fait de répétitions je me rappelle, en effet, à deux places voisines

On dirait qu'ils sont nus

et

On eût dit...

 

(à propos des vêtements) Nous n'avons pas omis de choses nécessaires.

Ne décris pas les Propylées. Songe donc qu'on en a déjà par-dessus les oreilles, de l'architecture. Personne ne te saura gré d'une fidélité aussi scrupuleuse. L'Art est avant l'Archéologie, et tu as déjà tant de colonnes ! etc. ! Passe, passe hardiment. Il faut à toute force que tes petits vers arrivent après ces deux magnifiques :

  ... pour tailler de sa main

Les blocs du Pentélique aussi durs que l'airain.

Arrête-toi là, au nom de Dieu ! Tu me dis : «ils ne restent indiqués que dans les ruines et on ne les voit pas debout, neuves et formant vestibule». Mais qu'est-ce que ça fait ! C'est déjà bien assez. Je suis de cela sûr.

Ton poème ne pèche pas par la sécheresse, n'aie pas peur. C'est l'abondance au contraire qui peut causer de la fatigue. Tous ces détails «formant des ailes, servant de vestibule», etc. , sont fastidieux. C'est trop didactique et enfin, j'en reviens toujours là, il faut s'arrêter infailliblement aux vers cités que je trouve sublimes de raide et de net. Voilà une facture au moins !

Adopte donc nos coupures. Seulement si nous avons laissé des répétitions, corrige-les. Il y en avait dans le premier morceau (les hexamètres du commencement) que nous n'avons pas eu le temps de changer ; ainsi :

Diadème éthéré

et plus bas :

Corinthe couronnée

Sa tête illuminée.

C'est à peu près la même idée, mais n'importe. Causons maintenant des Barbares : c'est grave.

Pour faire complètement bien ce morceau, il eût fallu ne pas ménager deux classes de citoyens auxquels il nous est interdit de toucher : 1° les prêtres, 2° les académiciens eux-mêmes. Ce sont ces deux genres d'animaux féroces qui, quant à l'idée du Beau (l'idée antique), ont fait plus de mal que les Attila et les Alaric. Nous ne pouvons donc rendre notre pensée qu'avec des adoucissements sans nombre et une atténuation originelle qui l'affaiblit de soi-même ; et il faut aller auprès du but et non au but.

Ton morceau n'était pas bon. Il était même mal écrit, mou, trop long d'ailleurs et ne disait rien des autres Barbares (ou trop peu). Celui de Bouilhet, et dont toute la seconde partie a été faite par nous deux, me semble plus approchant. Si tu crois que l'on y verra une main différente et que cela pourra compromettre le succès, je ne dis plus rien. Mais tu n'y as pas compris des choses pourtant fort compréhensibles. Ainsi :

Opposiez des seins nus aux boucliers d'airain

C'est vous qui opposiez des seins nus, vos seins nus aux boucliers d'airain (des Grecs). Les barbares, en effet, étaient sans armes défensives. Tu me dis «que ça laisse à peine deviner les viols des Grecques». Mais à quoi bon parler du viol des Grecques ? Ce n'est pas là ce qu'on a voulu dire ; c'est seulement un détail pittoresque pour peindre les Barbares.

L'observation sur les répétitions de flancs nus est plus fondée ; tâche d'y obvier.

 

Fleuve où le grand Homère emplit son urne d'or

Il y a en effet déjà l'Ilissus et bien des flots.

La première version était :

 

Ils ont dit : que la source était empoisonnée

D'où jaillit l'Iliade ainsi qu'un flot sacré.

 

mais les deux premiers de la stance n'ont pu être trouvés. Vois... cherche.

Si tu as peur que l'on croie que ce fleuve est l’Ilissus, change plus haut (je cite de mémoire) :

Des sommets de l'Hymette aux bords de l'Ilissus.

 

Mais le dernier de cette stance-là est bon, bon :

Ont écrasé la gloire en passant par-dessus.

Ce morceau des Barbares me paraît d'ensemble très pompeux, lyrique et gueulard. C'est pour cela qu'il me plaît.

Des pôles du Nord, du fond de l'Asie

est lourd comme tout et commun de forme ; fais donc plus d'attention à la pâte générale du style. Si nos Barbares ne te vont pas (moi je tâcherais seulement d'en enlever les taches (répétitions) dont nous convenons ensemble), refais-les dans ce mouvement et dans ce rythme (par stances de 4) qui est très ferme, et en suivant le plan (puisque nous y avons les entournures gênées). Eh bien ! tu n'y as pas relevé ce qui est incontestablement le plus mauvais et même la seule vraie faute, à savoir : le passé glorieux.

Tu ne me dis pas si tu approuves l'allusion finale. Sois sûre que toutes nos corrections ont été mûrement délibérées. Nous y avions d'abord passé tout l'après-midi du jeudi. Bouilhet y a travaillé vendredi et samedi et dimanche. Nous avons encore revu le tout et nous sommes mis au travail le soir. Pour moi, il me semble que j'y vois clair. Si nous avions pu de suite avoir le poème recopié, je te jure bien qu'on te l'aurait renvoyé propre tout à fait.

Pour notre plaisir personnel, aie l'obligeance, dans la copie que je recevrai vendredi, de me mettre en marge nos corrections parmi celles que tu n'adoptes pas, afin que nous voyions clairement lequel est (sic) à raison. Tu comprends ?

Vandales et Germains ; tâche de trouver quelque chose de synthétique, si tu veux.

J'attends donc, vendredi, une copie comme je te l'indique. Nous te la renverrons immédiatement. J'irai à Rouen exprès et nous y passerons ensemble tout l'après-midi.

Adieu, bonne chance, mille caresses.

À toi. Ton G.

Pour te désagacer, sache que la Sylphide et Bouilhet ne s'écrivent plus. Tout me semble tombé à l'eau. Il l'a décidément envoyée faire (...) par d'autres.

Je ne vois pas pourquoi il faut qu'Athènes soit nommée avant d'en venir au mouvement de Vénus. Tu as peut-être raison ; je n'en sais rien. Mais «ce n'était pas Vénus» suit parfaitement comme nous l'avions fait. Voilà ce dont je me rappelle. On sait bien que c'est d'Athènes que tu parles et tout à l'heure tu as :

... oui, Athènes, Minerve fut ta mère...

***

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927. (11 mars 1853.)

Mon premier mouvement a été de te renvoyer ton manuscrit sans t'en dire un mot, puisque nos observations ne te servent à rien et que tu ne veux (ou ne peux) y voir clair. À quoi bon nous demander notre avis, et nous échigner le tempérament, si tout cela ne doit aboutir qu'à du temps perdu et des récriminations de part et d'autre ?

Je t'avoue que, si je ne me retenais, je t'en dirais bien plus et qu'il me vient à ce propos une tristesse grande. Quel cas dois-je faire de ta critique louangeuse à mon endroit, quand je considère que dans tes propres oeuvres tu te méprends si étrangement ? Et si c'était encore pour soutenir des excentricités ! des traits originaux ! Passe encore. Mais non ! ce sont toujours des banalités que tu défends, des niaiseries qui noient ta pensée, de mauvaises assonances, des tournures banales. Tu t'acharnes à des misères. Quand je te dis que sardoine est le mot français de sardonix, qui est latin, tu me réponds que ça ressemble à sardine ! et pour cela tu fais deux vers durs :

Un Sardonix...

Un autre...

ornés d'un mot pédantesque. Ah ! si tu avais fait Melaenis nous aurions eu de la science ! Dans ta rage de corriger nos corrections, tu ajoutes des fautes. Le soyeux parasol. Les Grecs ne connaissaient pas la soie ; ou elle était tellement rare que c'était tout comme. Enfin n'est-ce pas un parti pris, lorsqu'on t'avertit de vers désagréables comme :

Il semble qu'il ondule en sa marche légère

Ainsi que sur la mer il glisse sur la terre

de remettre mer au lieu de flots etc. , etc.

Que veux-tu que je te dise ? Il me semble que tu le mets complètement dans la blouse ? Où nous avions lié les phrases, tu les dénoues ! Garde donc tes à droite, tes à gauche, tes puis viennent à satiété, etc.

Tes objections techniques n'ont aucun sens. Je crois que ton idéal, en faisant l’Acropole, était de faire une description d'architecte. Cela me paraît t'avoir étrangement préoccupée.

Je devrais m'arrêter là. Une seule considération me fait continuer. Je sais combien, lorsqu'on sort d'une oeuvre, on en est plein. Je te conseille donc de tâcher de revoir à froid ce que nous te disons.

Cette re-lecture du manuscrit me donne mal aux nerfs. Quel entêtement à garder des monstruosités !

Devant le Parthénon aboutissant enfin

Mais ton mouvement n'a plus de sens, après ta tournure de l'imparfait. Des colonnes ne ressemblent pas à des cols de cygne ! D'ailleurs, enfin, sois sûre que c'est la dernière fois que je m'en mêle. Ceci est trop fort ! Il fallait s'arrêter après la construction du Parthénon et le mouvement arrivait tout naturellement :

Le voilà ce temple sans tache

Nous avions là fondu deux strophes, mais toi tu aimes à redire les mêmes idées et en quels vers !

Qui seul devine la beauté

Des dieux dont la voix de son frère

Rend seule l'immortalité !

Une voix qui rend l'immortalité des dieux dont un autre devine la Beauté ! Et Phidias (jumeau d'Homère, charmante expression !) répété deux fois.

 

L'aperçoivent dressant

mais non ! Aperçoivent son aigrette dressée. Ça a l'air qu'elle dresse en ce seul moment où ils l'aperçoivent.

IV. Même objection que pour la construction du Parthénon. Après avoir dit : on y va (aux Panathénées), montre-moi de suite les Panathénées comme après avoir dit on construit cela, tu me montres cela construit. Ce paragraphe intermédiaire ralentit le mouvement et ôte du lyrisme à ce qui suit ; et d'ailleurs fête aux divins ébats, ce que nous avions mis le valait, conviens-en.

     Des têtes et des corps qui se groupent !

Couvrent leurs chastes corps de chastes draperies.

C'est du Delille ! et du pire.

Figurant des Titans... ,

mais non ; figurent, qui finit bien mieux ta phrase et veut exactement dire la même chose.

La strophe «théâtre de Bacchus» est, à cause des 2e et 3e vers, d'une lenteur et d'un mal écrit désespérant, outre qu'elle était fort inutile, puisque nous commencions :

Dans les théâtres pleins...

Mais non ! Tu tiens à ton théâtre de Bacchus ! et puis pourquoi l'imparfait, puisque c'est la même action qui se continue, le même tableau ? Achève-le donc ! Peut-on rien devoir (sic) de plus sec et de plus plat que la strophe :

Sous chaque forme l'art était une prière

……………………………………….

 Dieu, suprême beauté !

V. Quant aux Barbares, à propos de quoi viennent-ils maintenant ? Il fallait surtout des Barbares intellectuels ! et d'armes bizarres !

Sur les trépieds d'or servant aux offrandes

Ils ont fait griller de sanglantes viandes.

Eh bien ? et les Grecs aussi faisaient rôtir de sanglantes viandes sur les trépieds d'or !

     Qui, folles d'horreur, mouraient dans leurs bras

Mais on ne dit pas ça ! C'est inconvenant et indécent, mouraient ! D'ailleurs, où est la femme violée qui en soit morte ?

Qu'est-ce que vient faire là la Judée ! à quoi bon ? Quel fouillis !

Je trouve tout ce morceau des Barbares détestable.

Je vais aller à Rouen porter à Bouilhet ton manuscrit.

Je ne sais ni ce qu'il dira, ni ce qu'il fera. Quant à moi, mon dernier avis se résume en ceci (si tu ne veux pas suivre les autres) : garde les coupures que nous avons faites. Je ne te donne pas quinze jours pour être convaincue que nous avons en cela raison. Mais il sera, en cela, trop tard.

Adieu, indomptable sauvage. À toi, ton G.

P-S. 2 h de l'après-midi.

Bouilhet est complètement de mon avis quant aux Barbares. Retranche-les, si tu ne prends pas les nôtres, et fais une strophe pour dire : les Barbares sont venus.

Bouilhet n'a pas encore reçu ta lettre.

4 h - dernière imprécation.

Par tous les Dieux ! écoute-nous donc pour tous les vers corrigés et les coupures !

***

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.

Lundi matin, 4 h et demie (15 mars 1853).

Enfin voilà l'ouvrage fini. Nous y sommes depuis 2 h de l'après-midi, sans désemparer, sauf une heure pour dîner. J'ai bon espoir, ça ira.

Nous t'avons singulièrement simplifié la besogne, car je crois qu'elle est complètement terminée. Bouilhet cherche en ce moment le dernier vers. Il a été sublime.

Tout le morceau a été refait en entier par lui et il a eu une idée que j'ose qualifier de dantesque et obéliscale ; c'est, à propos des Barbares, de parler délicatement de l'abbé Gaume.

Le ver rongeur trouve là un asticot qui lui mord la queue. Bouilhet pense que ce sujet de l’Acropole pourrait bien avoir été donné en haine des attaques aux idées classiques, aux études antiques. Ces messieurs alors seront chatouillés à leur endroit sensible.

Admire le dernier vers, qui est d'un Casimir Delavigne achevé :

Et Midas aujourd'hui juge encore Apollon.

(Midas eut des oreilles d'âne pour avoir préféré Pan à Apollon.)

Maintenant, pour nous récompenser de notre pioche, qui n'a (pas) été médiocre, fais de suite (pour toi et pour nous) recopier le tout, comme nous l'avons corrigé ou refait, et envoie-le-moi de suite. Je le porterai à Bouilhet et nous verrons s'il reste encore quelque chose à redire. L'ensemble nous apparaîtra plus clairement ; mais je serais bien étonné si ce poème, maintenant, n'avait toutes les chances. Les vers excellents y abondaient, nous les avons fait saillir. Ceux qui avaient la figure sale ont été débarbouillés et la tourbe des médiocres expulsée sans pitié.

À toi, mille baisers et bon espoir.

Ton G.

NOTA.

Vandales et Germains. - Nous ne sommes pas sûrs si les Vandales et les Germains ont réellement été à Athènes. Informe-t'en. En tout cas il nous y faut, à cause des femmes blondes, des barbares du Nord, tels que Huns (bien dur), Scythes, Goths, etc.

Vandale, au reste, ne serait peut-être pas relevé (dans l'hypothèse même d'une inexactitude historique), à cause de son double sens. Au reste il faut s'en assurer.

Au vers

Et la France a compris cette grande parole

mets en note : «école d'Athènes».

 

À la fin de cette lettre Bouilhet a écrit les lignes suivantes :

Chère Muse, vous avez bien raison, nous formons à nous trois un faisceau que nul ne brisera ; je suis en retard avec vous, de deux lettres, mais je viens de vous faire plus de quarante mauvais vers ; nous sommes presque quittes.

Adieu, je tombe de sommeil, et vous embrasse du fond du coeur.

L BOUILHET.

P-S. L'amour ne me martyrise pas trop, et je suis bien plus inquiet de mes Fossiles. Je ne peux m'empêcher de constater avec quelle intensité complaisante vous parlez des éphèbes. ça n'est pas rassurant pour nous autres, qui commençons à perdre notre duvet.

Adieu, adieu.

***

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927. Dimanche soir (20 mars 1853).

Deux mots seulement ce soir, chère Muse. Bouilhet a reçu ta lettre relative à l’Acropole. Voici les résultats :

1° Il écrira demain à Azvedo.

2° Quant au préfet, je m'en charge. Bouilhet n'a aucune accointance avec lui, ni directe ni indirecte. Moi non plus ; mais j'ai songé à un mien ami dont le cousin est le médecin du préfet. Je le crois bien avec ce cousin. Demain nous commencerons à tâter la chose et j'ai bon espoir de ce côté. Ainsi de deux.

3° Quant à écrire à du Camp, Bouilhet y était tout disposé ; mais, à moins que tu n'y tiennes absolument (et ce serait, je crois, une gaucherie), il n'en fera rien. Voici mes raisons. La première de toutes est qu'il se douterait que c'est toi. Cela est sûr et la conclusion n'a pas besoin d'être exprimée. Il sait fort bien que Bouilhet ne connaît personne autre que toi en disposition de concourir à l'Académie et qu'eût-il une de ses connaissances qui en fût capable, il ne se donnerait pas la peine de lui écrire pour cela, ne lui écrivant pas depuis fort longtemps.

Ce serait d'ailleurs (car tôt ou tard la vérité serait sue) renouveler un tas de cancans inextricable.

Pourquoi n'aurait-ce pas été moi qui aurais écrit ? La mère Delessert se retrouverait mêlée là dedans, avec tous les embrouillements de maîtresse, amis et nos trois personnalités, toujours confondues. Du Camp, furieux d'avoir été joué, recommencerait cette série de rapports, comme disent les cuisinières, de blagues et contre-blagues dont je suis fort las. Pour Dieu, laissons-le tranquille afin qu'il nous rende la pareille.

Fais-toi (toujours sous l'anonyme) recommander au Philosophe par Béranger. Il doit être assez honnête homme pour te garder le secret. Est-ce que ce bon Babinet ne peut pas te servir ? J'oubliais, pour Saulcy, que Du Camp, au fond, ainsi que Mérimée, est son ennemi intime. Non, je t'assure que c'est une mauvaise idée et, comme on dit, un pas de clerc.

Si Du Camp revient chez toi, et il y reviendra, tâche de t'arranger pour qu'il y reste peu et qu'il n'y revienne que fort rarement. Avec des connaissances renouées, tôt ou tard on en arrive aux récriminations et alors !...

Tu devrais, par le père Chéron, te faire recommander à d'Arpentigny pour Musset ? Qu'en dis-tu ?

J'avais oublié de te rendre réponse pour les deux vers de la tour vénitienne. Laisse le manuscrit tel qu'il a été envoyé. Ta 2e correction est moins heureuse.

Adieu, chère et bonne Muse, mille baisers et tendresses. À toi. Ton G.

Bouilhet te remercie bien pour Jacottet. Ce n'est peut-être pas de refus, mais il faut savoir avant où en est Azvedo de ses démarches, ce qui va faire naturellement le prétexte de la lettre qu'il lui écrira demain.

***

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927. Nuit de lundi (22 mars 1853).

Il est 2 h du matin, je croyais qu'il était minuit. Je suis exténué d'avoir gueulé toute la soirée en écrivant. C'est une page qui sera bonne, mais qui ne l'est pas.

Voici la lettre de Madame... que je t'envoie.

Un mot de réponse pour me dire si tu l'as reçue. J'aurai, je pense, après-demain, la réponse pour l’Acropole.

Adieu, mille tendresses.

À toi, ton G.

***

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.

Jeudi matin, midi (24 mars 1853).

Je vais aller à Rouen pour avoir la réponse de ton Acropole. Je t'écrirai dimanche une longue lettre. Ce sera le jour de Pâques. Je passerai à cela l'après-midi ; ce sera ma fête.

Ce n'était pas par délicatesse que je t'ai envoyé cachetée la lettre mais il me semble qu'elle a dû te faire plus de plaisir ainsi. Il y a dans l'action matérielle de décacheter une lettre un certain charme, un plaisir des nerfs que je n'ai pas voulu t'enlever. Si j'avais à te transmettre un fruit, ce ne serait pas par délicatesse que je tâcherais de n'en pas enlever la fleur, mais pour qu'il restât plus propre. Comprends-tu ? Quelle drôle de chose que les femmes ! Toujours l'esprit tendu vers l'article ! «Puisque tu savais bien, me dis-tu, qu'il ne m'a jamais fait la cour.» Je t'assure que je n'avais nullement pensé à cette question. Quelles sont donc ces deux ou trois choses du genre de celles-là et que tu veux me dire en riant et en m'embrassant ? Je me perds en conjectures et rêve dans le vide.

J'ai bien compris ton sentiment relativement à mes notes de voyage. Je te répondrai sur tout cela, mais c'est toi qui as voulu cette lecture. Je m'y étais longtemps refusé, souviens-t'en ; mais tu es bien enfant.

Je ne te renverrai pas la lettre. Je crois plus sage de la garder. Elle était accompagnée d'un petit mot à ton adresse, fort poli. Tu peux, en lui répondant, lui exprimer que je suis tout à son service et trop heureux de lui être agréable. Il a vraiment une belle figure là-bas, dans son île. Si je le pouvais, j'irais le voir. J'en éprouve le besoin ; mais la Bovary qui me tient et l'argent que je ne tiens pas m'en empêchent.

Quand tu feras le plan de ton drame, détaille le plus possible et scène par scène, avec tous les mouvements ; c'est le seul moyen d'y voir clair.

Voilà quatre jours que je suis à une page ! Et peut-être faudra-t-il la déchirer. Quelle scie !

Adieu, tout à toi, à dimanche, je t'embrasse.

Ton G.

Ne lui écris pas pour Villemain, tu as raison.

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À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.

(Croisset) Nuit de vendredi, 1 heure (25-26 mars 1853).

Pourquoi, chère bonne Muse, ai-je une sorte de pressentiment que tu es malade ? (...) L’Acropole doit t'avoir bien fatiguée. ça ne vaut rien, ni pour l'oeuvre ni pour l'auteur, de composer ainsi. Si, après nos corrections, nous eussions eu encore trois semaines devant nous, et que tu nous eusses renvoyé le manuscrit recopié comme nous l'avions refait, et avec tes observations à toi, nous te l'aurions renvoyé ; tu l'aurais retravaillé et, après une seconde revision de notre part, je t'assure que c'eût été une crâne chose. L'étoffe y était, mais nous n'avons pas eu seulement le temps de nous entendre. Ainsi, quand je te disais que le Parthénon est couleur bitume et terre de Sienne, c'est vrai ; mais les Propylées, je ne sais pourquoi, sont fort blanches. Ainsi l'on pouvait dire :

L'éternelle blancheur des longues Propylées,

Etc. , etc.

Tu as oublié de parler de Pandrose ; mais sois sûre que l'Académie, toute pédante qu'elle soit, tient plus aux vers en eux-mêmes qu'à une description technique. Le sujet l'Acropole était d'ailleurs tellement vague que chacun peut le traiter à sa fantaisie. Si tu as fait, comme tu me le dis, les coupures et nos corrections les plus importantes, j'ai bon espoir. Mais agis comme l'an passé, ne néglige pas tes petites recommandations indirectes. Après la peau du lion, un lopin de celle du renard : soyons prudents.

D'ici à quelques jours, je vais avoir dans ma maison des tableaux à la Greuze (scènes d'intérieur). Ma mère a depuis 25 ans une femme de chambre qu'elle croyait lui être fort dévouée, etc... Or elle s'est aperçue qu'elle abusait, comme on dit, et entre autres qu'elle nourrissait à peu près complètement un sien frère (drôle fort peu drôle et des plus bêtes et des plus canailles), à nos dépens. Elle va la renvoyer ; l'autre ne va pas vouloir. Tout cela est assommant. Quelle basse crapule aussi que tous ces paysans ! Oh ! la race, comme j'y crois ! Mais il n'y a plus de race ! Le sang aristocratique est épuisé ; ses derniers globules, sans doute, se sont coagulés dans quelques âmes. Si rien ne change (et c'est possible), avant un demi-siècle peut-être l'Europe languira dans de grandes ténèbres et ces sombres époques de l'histoire, où rien ne luit, reviendront. Alors quelques-uns, les purs, ceux-là, garderont entre eux, à l'abri du vent, et cachée, l'impérissable petite chandelle, le feu sacré, où toutes les illuminations et explosions viennent prendre flamme.

Ta jeune Anglaise, sans que je la connaisse, me cause une grande pitié, à cause de toutes les déceptions qui doivent l'attendre. Si elle n'est pas stupide, elle finira par s'énamourer de quelque intrigant, porteur d'une figure pâle et adressant des vers aux étoiles comparées aux femmes, lequel lui mangera son argent, et la laissera ensuite avec ses beaux yeux pour pleurer, et son coeur pour souffrir. Ah ! comme on perd de trésors dans sa jeunesse ! Et dire que le vent seul ramasse et emporte les plus beaux soupirs des âmes ! Mais y a-t-il quelque chose de meilleur que le vent et de plus doux ? Moi aussi, j'ai été d'une architecture pareille. J'étais comme les cathédrales du XVe siècle, lancéolé, fulgurant. Je buvais du cidre dans une coupe de vermeil. J'avais une tête de mort dans ma chambre, sur laquelle j'avais écrit : «Pauvre crâne vide, que veux-tu me dire avec ta grimace ?» Entre le monde et moi existait je ne sais quel vitrail, peint en jaune, avec des raies de feu et des arabesques d'or, si bien que tout se réfléchissait sur mon âme comme sur les dalles d'un sanctuaire, embelli, transfiguré et mélancolique cependant, et rien que de beau n'y marchait. C'étaient des rêves plus majestueux et plus vêtus que des cardinaux à manteaux de pourpre. Ah ! quels frémissements d'orgue ! quels hymnes ! et quelle douce odeur d'encens qui s'exhalait de mille cassolettes toujours ouvertes ! Quand je serai vieux, écrire tout cela me réchauffera. Je ferai comme ceux qui, avant de partir pour un long voyage, vont dire adieu à des tombeaux chers. Moi, avant de mourir, je revisiterai mes rêves.

Eh bien, c'est fort heureux d'avoir une jeunesse pareille et que personne ne vous en sache gré. Ah ! à dix-sept ans si j'avais été aimé, quel crétin je ferais maintenant ! Le bonheur est comme la vérole : pris trop tôt, il peut gâter complètement la constitution.

La Bovary traînotte toujours, mais enfin avance. J'espère d'ici à quinze jours avoir fait un grand pas. J'en ai beaucoup relu. Le style est inégal et trop méthodique. On aperçoit trop les écrous qui serrent les planches de la carène. Il faudra donner du jeu. Mais comment ? Quel chien de métier ! Belle balle que celle de P Chasles. Mais pourquoi «vieux ennemis» ?

Adieu ! mille tendresses, bonne Muse.

À toi, ton G.

***

À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.

(Croisset) Dimanche, 4 heures (27 mars 1853).

Jour de Pâques.

Pas de nouvelle de l’Acropole ! et je devais en recevoir ce matin ! Voici, au reste, l'état des choses tel que je le connais. Jeudi dernier j'ai été à Rouen relancer à la douane, où il est employé, le jeune Baudry (frère d'un de mes camarades qui habite Versailles). Il avait vu Pylore son cousin, médecin du préfet ; et lui avait fait la commission. Le susdit docteur n'avait pas mieux demandé que de s'en charger, mais avait répondu qu'il croyait que le préfet ne ferait rien parce que c'était son habitude. Il ne recommande jamais personne afin qu'on ne lui rende pas la pareille. était-ce une défaite, ou est-ce la vérité ? J'ai réchauffé le zèle de mon jeune homme qui m'avait promis que Pylore, nonobstant, irait exprès chez le préfet et lui demanderait cette recommandation. Je devais avoir la réponse telle quelle ce matin. Peut-être sera-ce pour demain ? Si j'en ai une, je rouvrirai ma lettre, pour t'en faire part. Tu recevras dans la prochaine celle du grand homme (qui est vraiment charmante), puisque tu y tiens. Mais ces voyages de papiers semblables sont bien inutiles et de telles choses ne devraient pas rester longtemps dans tes mains. Songes-y donc un peu. Je crois aussi qu'il serait plus prudent que je reçusse ses lettres de Londres directement. Encore cinq ou six envois et le timbre seul mettra sur la piste ; on les ouvrira ; elles seront gobées. De Londres, au contraire, c'est trop vague, heureusement. Il faudrait donc, je crois, qu'il les y envoyât. Comme tu peux les y envoyer, il y aurait une double enveloppe. La lettre même, partant de lui, serait à mon adresse et enveloppée dans une autre à la désignation de Mme Farmer, laquelle l'ouvrirait et remettrait une seconde enveloppe à moi adressée ; de même que pour toi, tu m'enverrais tes lettres, je les enfermerais à l'adresse de Mme Farmer qui, à Londres l’ouvrirait et la jetterait à la poste. Il me semble que, de cette façon, vous ne devez avoir rien à craindre. Tu comprends que pour moi ça m'est parfaitement égal. Mais, pour toi, cela peut être important. J'aime mieux avoir recours à Mme Farmer qu'à tout autre. Qui sait si les connaissances de l'institutrice ne peuvent pas bavarder ? J'avais pensé aussi aux Miss Collier, mais elles sont de la connaissance de Nieukerke. Dans la conversation un mot peut échapper. Ces braves gens, au contraire, ne voient personne et sont complètement confinés dans leur commerce. Autant qu'on peut être sûr d'autrui, je le suis d'eux. Quant à la transmission de volumes, ça me paraît plus difficile. Tout paquet envoyé par la poste est décacheté à la douane. Il faut donc attendre une occasion, une personne sûre, pour le passer en fraude. L'envoyer ainsi, franchement, par la voie ordinaire et avec l'adresse dessus c'est se désigner naïvement à la surveillance de la police. Voilà, chère sauvage, mes réflexions politiques. Explique-lui bien la marche à suivre pour les lettres ; il n'y a rien de plus simple. Quand est-ce que l'on saura la décision de l’Acropole ? Tu me parais du reste être en bon train pour les recommandations par M. Béchard, etc. Je suis bien impatient du résultat.

L'impression que te font mes Notes de voyage m'a fait faire d'étranges réflexions, chère Muse, sur le coeur des hommes et sur celui des femmes. Décidément ce n'est pas le même, on a beau dire.

De notre côté est la franchise, sinon la délicatesse ; et nous avons tort pourtant, car cette franchise est une dureté. Si j'avais omis d'écrire mes impressions féminines, rien ne t'eût blessée ! Les femmes gardent tout dans leur sac, elles. On n'en tire jamais une confidence entière. Le plus qu'elles font, c'est de laisser deviner et, quand elles vous racontent les choses, c'est avec une telle sauce que la viande en disparaît. Mais nous, pour deux ou trois méchants (...) et où le coeur même n'était pas, voilà le leur qui gémit ! étrange ! étrange ! Moi je me casse la tête à comprendre tout cela ; et j'y ai pourtant bien réfléchi dans ma vie. Enfin (je parle ici à ton cerveau, chère et bonne femme), pourquoi ce petit monopole du sentiment ? Tu es jalouse du sable où j'ai posé mes pieds, sans qu'il m'en soit entré un grain dans la peau, tandis que je porte au coeur une large entaille que tu y as faite ? Tu aurais voulu que ton nom revînt plus souvent sous ma plume. Mais remarque que je n'ai pas écrit une seule réflexion. Je formulais seulement de la façon la plus courte l'indispensable, c'est-à-dire la sensation, et non le rêve, ni la pensée. Eh bien, rassure-toi, j'ai pensé souvent à toi, souvent, très souvent. Si, avant de partir, je n'ai pas été te dire adieu, c'est que j'avais déjà du sentiment par-dessus les oreilles ! Il m'était resté de toi une grande aigreur ; tu m'avais longuement irrité, j'aimais mieux ne pas te revoir, quoique j'en eusse eu maintes fois envie. La chair m'appelait, mais les nerfs me retenaient. Et il sortait de tout cela une tendresse qui, s'alimentant par le souvenir, n'avait pas besoin d'épanchement. Je m'étais promis de m'abstenir de toi, tant j'avais éprouvé à ton endroit de sentiments violents et incompatibles entre eux. La bataille était trop bruyante. J'avais déserté la place, c'est-à-dire j'avais enfermé sous clef tout cela, pour ne plus en entendre parler, et je regardais seulement de temps à autre ta chère image, ta belle et bonne figure, par une lucarne de mon coeur restée ouverte. Et puis, j'ai toujours détesté les choses solennelles. Nos adieux l'eussent été. Je suis superstitieux là-dessus. Jamais avant d'aller en duel, si j'y vais, je ne ferai mon testament ; tous ces actes sérieux portent malheur. Ils sentent d'ailleurs la draperie. J'en ai eu à la fois peur et ennui. Donc, quand j'ai eu quitté ma mère, j'ai pris de suite mon rôle de voyageur. Tout était quitté, j'étais parti. Alors, pendant quatre à cinq jours à Paris, je me suis foutu une bosse comme un matelot. Et quand la France a disparu à mes yeux, derrière les îles d'Hyères, j'étais moins ému et moins pensant que les planches du bateau qui me portait. Voilà la psychologie de mon départ. Je ne l'excuse pas, je l'explique.

Pour Ruchiouk-Hânem, ah ! rassure-toi et rectifie en même temps tes idées orientales. Sois convaincue qu'elle n'a rien éprouvé du tout ; au moral, j'en réponds, et au physique même, j'en doute fort. Elle nous a trouvés de fort bons cawadja (seigneurs) parce que nous avons laissé là pas mal de piastres, voilà tout. La pièce de Bouilhet est fort belle, mais c'est de la poésie et pas autre chose. La femme orientale est une machine, et rien de plus ; elle ne fait aucune différence entre un homme et un autre homme. Fumer, aller au bain, se peindre les paupières et boire du café, tel est le cercle d'occupations où tourne son existence. Quant à la jouissance physique, elle-même doit être fort légère puisqu'on leur coupe de bonne heure ce fameux bouton, siège d'icelle. Et c'est là ce qui la rend, cette femme, si poétique à un certain point de vue, c'est qu'elle rentre absolument dans la nature.

J'ai vu des danseuses dont le corps se balançait avec la régularité ou la furie insensible d'un palmier. Cet oeil si plein de profondeurs, et où il y a des épaisseurs de teintes comme à la mer, n'exprime rien que le calme, le calme et le vide, comme le désert. Les hommes sont de même. Que d'admirables têtes ! et qui semblent rouler, en dedans, les plus grandes pensées du monde ! Mais frappez dessus et il n'en sortira pas plus que d'un cruchon sans bière ou d'un sépulcre vide.

À quoi tient donc la majesté de leurs formes, d'où résulte-t-elle ? De l'absence peut-être de toute passion. Ils ont cette beauté des taureaux qui ruminent, des lévriers qui courent, des aigles qui planent. Le sentiment de la fatalité qui les remplit, la conviction du néant de l'homme donne ainsi à leurs actions, à leurs poses, à leurs regards, un caractère grandiose et résigné. Les vêtements lâches et se prêtant à tous les gestes sont toujours en rapport avec les fonctions de l'individu par la ligne, avec le ciel par la couleur, etc. , et puis le soleil ! le soleil ! Et un immense ennui qui dévore tout ! Quand je ferai de la poésie orientale (car moi aussi j'en ferai, puisque c'est de mode et que tout le monde en fait), c'est là ce que je tâcherai de mettre en relief. On a compris jusqu'à présent l'Orient comme quelque chose de miroitant, de hurlant, de passionné, de heurté. On n'y a vu que des bayadères et des sabres recourbés, le fanatisme, la volupté, etc. En un mot, on en reste encore à Byron. Moi je l'ai senti différemment. Ce que j'aime au contraire dans l'Orient, c'est cette grandeur qui s'ignore, et cette harmonie de choses disparates. Je me rappelle un baigneur qui avait au bras gauche un bracelet d'argent, et à l'autre un vésicatoire. Voilà l'Orient vrai et, partant, poétique : des gredins en haillons galonnés et tout couverts de vermine. Laissez donc la vermine, elle fait au soleil des arabesques d'or. Tu me dis que les punaises de Ruchiouk-Hânem te la dégradent ; c'est là, moi, ce qui m'enchantait. Leur odeur nauséabonde se mêlait au parfum de sa peau ruisselante de santal. Je veux qu'il y ait une amertume à tout, un éternel coup de sifflet au milieu de nos triomphes, et que la désolation même soit dans l'enthousiasme. Cela me rappelle Jaffa où, en entrant, je humais à la fois l'odeur des citronniers et celle des cadavres ; le cimetière défoncé laissait voir les squelettes à demi pourris, tandis que les arbustes verts balançaient au-dessus de nos têtes leurs fruits dorés. Ne sens-tu pas combien cette poésie est complète, et que c'est la grande synthèse ? Tous les appétits de l'imagination et de la pensée y sont assouvis à la fois ; elle ne laisse rien derrière elle. Mais les gens de goût, les gens à enjolivements, à purifications, à illusions, ceux qui font des manuels d'anatomie pour les dames, de la science à la portée de tous, du sentiment coquet et de l'art aimable, changent, grattent, enlèvent, et ils se prétendent classiques, les malheureux ! Ah ! que je voudrais être savant ! et que je ferais un beau livre sous ce titre : De l'interprétation de l'antiquité ! Car je suis sûr d'être dans la tradition ; ce que j'y mets de plus, c'est le sentiment moderne. Mais encore une fois, les anciens ne connaissaient pas ce prétendu genre noble ; il n'y avait pas pour eux de chose que l'on ne puisse dire. Dans Aristophane, on chie sur la scène. Dans l’Ajax de Sophocle, le sang des animaux égorgés ruisselle autour d'Ajax qui pleure. Et quand je songe qu'on a regardé Racine comme hardi pour avoir mis des chiens ! Il est vrai qu'il les avait relevés par dévorants !... Donc cherchons à voir les choses comme elles sont et ne voulons pas avoir plus d'esprit que le bon Dieu. Autrefois on croyait que la canne à sucre seule donnait le sucre. On en tire à peu près de tout maintenant ; il en est de même de la poésie. Extrayons-la de n'importe quoi, car elle gît en tout et partout : pas un atome de matière qui ne contienne la pensée ; et habituons-nous à considérer le monde comme une oeuvre d'art dont il faut reproduire les procédés dans nos oeuvres.

J'en reviens à Ruchiouk. C'est nous qui pensons à elle, mais elle ne pense guère à nous. Nous faisons de l'esthétique sur son compte, tandis que ce fameux voyageur si intéressant, qui a eu les honneurs de sa couche, est complètement parti de son souvenir, comme bien d'autres. Ah ! cela rend modeste de voyager ; on voit quelle petite place on occupe dans le monde.

Encore une légère considération sur les femmes, avant de causer d'autre chose (à propos des femmes orientales). La femme est un produit de l'homme. Dieu a créé la femelle, et l'homme a fait la femme ; elle est le résultat de la civilisation, une oeuvre factice. Dans les pays où toute culture intellectuelle est nulle, elle n'existe pas (car c'est une oeuvre d'art, au sens humanitaire ; est-ce pour cela que toutes les grandes idées générales se sont symbolisées au féminin ?) Quelles femmes c'étaient que les courtisanes grecques ! Mais quel art c'était que l'art grec ! Que devait être une créature élevée pour contribuer aux plaisirs complets d'un Platon ou d'un Phidias ?

Toi, tu n'es pas une femme, et si je t'ai plus et surtout plus profondément aimée (tâche de comprendre ce mot profondément) que toute autre, c'est qu'il m'a semblé que tu étais moins femme qu'une autre. Toutes nos dissidences ne sont jamais venues que de ce côté féminin. Rêve là-dessus, tu verras si je me trompe. Je voudrais que nous gardassions nos deux corps et n'être qu'un même esprit. Je ne veux de toi, comme femme, que la chair. Que tout le reste donc soit à moi, ou mieux soit moi, de même pâte et la même pâte. Comprends-tu que ceci n'est pas de l'amour, mais quelque chose de plus haut, il me semble, puisque ce désir de l'âme est pour elle presque un besoin même de vivre, de se dilater, d'être plus grande. Tout sentiment est une extension. C'est pour cela que la liberté est la plus noble des passions.

Nous relisons du Ronsard et nous nous enthousiasmons de plus belle. À quelque jour nous en ferons une édition ; cette idée, qui est de Bouilhet, me sourit fort. Il y a cent belles choses, mille, cent mille, dans les poésies complètes de Ronsard, qu'il faut faire connaître, et puis j'éprouve le besoin de le lire et relire dans une édition commode. J'y ferais une préface. Avec celle que j'écrirai pour la Melaenis et le conte chinois, réunis en un volume, et de plus celle de mon Dictionnaire des idées reçues, je pourrai à peu près dégoiser là ce que j'ai sur la conscience d'idées critiques. Cela me fera du bien, et m'empêchera vis-à-vis de moi-même de jamais saisir aucun prétexte pour faire de la polémique. Dans la préface du Ronsard je dirai l'histoire du sentiment poétique en France, avec l'exposé de ce que l'on entend par là dans notre pays, la mesure qu'il lui en faut, la petite monnaie dont il a besoin. On n'a nulle imagination en France. Si l'on veut faire passer la poésie, il faut être assez habile pour la déguiser. Puis dans la préface du livre de Bouilhet je reprendrais cette idée, ou plutôt je la continuerais et je montrerais comment un poème épique est encore possible, si l'on veut se débarrasser de toute intention d'en faire un. Le tout terminé par quelques considérations sur ce que peut être la littérature de l'avenir.

La Bovary ne va pas raide : en une semaine deux pages ! ! ! Il y a de quoi, quelquefois, se casser la gueule de découragement ! si l'on peut s'exprimer ainsi. Ah ! j'y arriverai, j'y arriverai, mais ce sera dur. Ce que sera le livre, je n'en sais rien ; mais je réponds qu'il sera écrit, à moins que je ne sois complètement dans l'erreur, ce qui se peut.

Ma torture à écrire certaines parties vient du fond (comme toujours). C'est quelquefois si subtil que j'ai du mal moi-même à me comprendre. Mais ce sont ces idées-là qu'il faut rendre, à cause de cela même, plus nettes. Et puis, dire à la fois proprement et simplement des choses vulgaires ! c'est atroce.

Médite bien le plan de ton drame ; tout est là, dans la conception. Si le plan est bon, je te réponds du reste, car pour les vers, je te rendrai l'existence tellement insupportable qu'ils seront bons, ou finiront par l'être, et tous encore.

J'ai lu ce matin quelques fragments de la comédie d'Augier. Quel anti-poète que ce garçon-là ! à quoi bon employer les vers pour des idées semblables ? Quel art factice ! et quelle absence de véritable forme que cette prétendue forme extérieure ! Ah ! c'est que ces gaillards-là s'en tiennent à la vieille comparaison : la forme est un manteau. Mais non ! La forme est la chair même de la pensée, comme la pensée en est l'âme, la vie. Plus les muscles de votre poitrine seront larges, plus vous respirerez à l'aise.

Tu serais bien aimable de nous envoyer pour samedi prochain le volume de Lecomte, nous le lirions dimanche prochain. J'ai de la sympathie pour ce garçon. Il y a donc encore des honnêtes gens ! des coeurs convaincus ! Et tout part de là, la conviction. Si la littérature moderne était seulement morale, elle deviendrait forte. Avec de la moralité disparaîtraient le plagiat, le pastiche, l'ignorance, les prétentions exorbitantes. La critique serait utile et l'art naïf, puisque ce serait alors un besoin et non une spéculation.

Tu me parais, pauvre chère âme, triste, lasse, découragée. Oh ! la vie pèse lourd sur ceux qui ont des ailes ; plus les ailes sont grandes, plus l'envergure est douloureuse. Les serins en cage sautillent, sont joyeux ; mais les aigles ont l'air sombre, parce qu'ils brisent leurs plumes contre les barreaux. Or nous sommes tous plus ou moins aigles ou serins, perroquets ou vautours. La dimension d'une âme peut se mesurer à sa souffrance, comme on calcule la profondeur des fleuves à leur courant.

Ce sont des mots tout cela ; comparaison n'est pas raison, je le sais. Mais avec quoi donc se consolerait-on si ce n'est avec des mots ? Non, raffermis-toi, songe aux étonnants progrès que tu fais, aux transformations de ton vers qui devient si souvent plein et grand. Tu as écrit cette année une fort belle chose complète, la Paysanne, et une autre pleine de beautés, l'Acropole. Médite ton drame. J'ai un pressentiment que tu le réussiras. Il sera joué et applaudi, tu verras. Marche, va, ne regarde ni en arrière ni en avant, casse du caillou, comme un ouvrier, la tête baissée, le coeur battant, et toujours, toujours ! Si l'on s'arrête, d'incroyables fatigues et les vertiges et les découragements vous feraient mourir. L'année prochaine nous aurons de bons loisirs ensemble, de bonnes causeries mêlées de toutes caresses.

Moi, plus je sens de difficultés à écrire et plus mon audace grandit (c'est là ce qui me préserve du pédantisme, où je tomberais sans doute). J'ai des plans d'oeuvres pour jusqu'au bout de ma vie, et s'il m'arrive quelquefois des moments âcres qui me font presque crier de rage, tant je sens mon impuissance et ma faiblesse, il y en a d'autres aussi où j'ai peine à me contenir de joie. Quelque chose de profond et d'extra-voluptueux déborde de moi à jets précipités, comme une éjaculation de l'âme. Je me sens transporté et tout enivré de ma propre pensée, comme s'il m'arrivait, par un soupirail intérieur, une bouffée de parfums chauds. Je n'irai jamais bien loin, je sais tout ce qui (me) manque. Mais la tâche que j'entreprends sera exécutée par un autre. J'aurai mis sur la voie quelqu'un de mieux doué et de plus né. Vouloir donner à la prose le rythme du vers (en la laissant prose et très prose) et écrire la vie ordinaire comme on écrit l'histoire ou l'épopée (sans dénaturer le sujet) est peut-être une absurdité. Voilà ce que je me demande parfois. Mais c'est peut-être aussi une grande tentative et très originale ! Je sens bien en quoi je faille. (Ah ! si j'avais quinze ans !) N'importe, j'aurai toujours valu quelque chose par mon entêtement. Et puis, qui sait ? peut-être trouverai-je un jour un bon motif, un air complètement dans ma voix, ni au-dessus ni au-dessous. Enfin, j'aurai toujours passé ma vie d'une noble manière et souvent délicieuse.

Il y a un mot de La Bruyère auquel je me tiens : «Un bon auteur croit écrire raisonnablement». C'est là ce que je demande, écrire raisonnablement et c'est déjà bien de l'ambition. Néanmoins il y a une chose triste, c'est de voir combien les grands hommes arrivent aisément à l'effet en dehors de l'Art même. Quoi de plus mal bâti que bien des choses de Rabelais, Cervantès, Molière et d'Hugo ? Mais quels coups de poing subits ! Quelle puissance dans un seul mot ! Nous, il faut entasser l'un sur l'autre un tas de petits cailloux pour faire nos pyramides qui ne vont pas à la centième partie des leurs, lesquelles sont d'un seul bloc. Mais vouloir imiter les procédés de ces génies-là, ce serait se perdre. Ils sont grands, au contraire, parce qu'ils n'ont pas de procédés. Hugo en a beaucoup, c'est là ce qui le diminue. Il n'est pas varié, il est constitué plus en hauteur qu'en étendue.

Comme je bavarde ce soir ! Il faut que je m'arrête pourtant, et puis j'ai peur de t'assommer, car il me semble que je répète toujours les mêmes choses (moi aussi je ne suis pas varié). Mais de quoi causer, si ce n'est de notre cher souci ?

Tu me parles des chauves-souris d'Égypte, qui, à travers leurs ailes grises, laissent voir l'azur du ciel. Faisons donc comme je faisais ; à travers les hideurs de l'existence, contemplons toujours le grand bleu de la poésie, qui est au-dessus et qui reste en place, tandis que tout change et tout passe.

Tu commences à trouver un peu vide l'Anglaise. Oui, il y a, je crois, plus de vanité mondaine qu'autre chose là dedans. Je n'aime pas les gens poétiques d'ailleurs, mais les gens poètes. Et puis cet hébreu, ce grec, ces vers en deux langues, c'est beaucoup tout cela. Voilà le défaut général du siècle : la diffusion. Les petits ruisseaux débordés prennent des airs d'océan. Il ne leur manque qu'une chose pour l'être : la dimension. Restons donc rivière et faisons tourner le moulin. Non, ce Villemain d'Égypte n'est pas celui dont tu parles. Le mien est de Strasbourg et fort pâle et maigre. Codrika est consul à Manille. Qu'en disait-on dans la Presse ? C'est un garçon qui m'a laissé un souvenir assez profond par sa nervosité. Je crois chez lui l'élément passionnel excessif. Moi qui l'ai peu (malgré mon occiput énorme), cela m'impressionne toujours. Mais qui sait ? Je ne l'ai pas peut-être. J'ai donné tant de coups de talon de botte à mes passions, jadis, qu'elles ont pris l'habitude de rester l'échine courbée. J'en ai eu peur. C'est pour cela que j'ai été dur à leur endroit. Il me semble que j'avais encore cent mille choses à te dire ; je cherche et ne trouve plus rien. Ah ! tes Fantômes que tu me redemandes ; ils sont probablement sur ma table ou dans le tiroir à côté où je mets tes lettres, mais ça me demanderait pas mal de temps à chercher. Si tu ne les as pas, je suis pourtant sûr de les retrouver, ne brûlant jamais rien.

Adieu, mille bons baisers.

À toi, et encore à toi : Ton G.

***

À LOUISE COLET.

 (Croisset, jeudi 4 heures et demie, 31 mars 1853.)

J'arrive de Rouen où j'avais été pour me faire arracher une dent (qui n'est pas arrachée). Mon dentiste m'a engagé à attendre. Je crois néanmoins que d'ici à peu de jours il faudra me dés-orner d'un de mes dominos. Je vieillis, voilà les dents qui s'en vont, et les cheveux qui bientôt seront en allés. Enfin ! pourvu que la cervelle reste, c'est le principal. Comme le néant nous envahit ! à peine nés, la pourriture commence sur vous, de sorte que toute la vie n'est qu'un long combat qu'elle nous livre, et toujours de plus en plus triomphant de sa part jusqu'à la conclusion, la mort. Là, elle règne exclusive. Je n'ai eu que deux ou trois années où j'ai été entier (de dix-sept à dix-neuf ans environ). J'étais splendide, je peux le dire maintenant, et assez pour attirer les yeux d'une salle de spectacle entière, comme cela m'est arrivé à Rouen, à la première représentation de Ruy Blas. Mais depuis, je me suis furieusement détérioré. Il y a des matins où je me fais peur à moi-même, tant j'ai de rides et l'air usé. Ah ! c'est dans ce temps-là, pauvre Muse, qu'il fallait venir. Mais un tel amour m'eût rendu fou, plus même, imbécile d'orgueil. Si même je garde en moi un foyer chaud, c'est que j'ai tenu longtemps mes bouches de chaleur fermées. Tout ce que je n'ai pas employé peut servir. Il me reste assez de coeur pour alimenter toutes mes oeuvres. Non, je ne regrette rien de ma jeunesse. Je m'ennuyais atrocement ! Je rêvais le suicide ! Je me dévorais de toutes espèces de mélancolies possibles. Ma maladie de nerfs m'a bien fait ; elle a reporté tout cela sur l'élément physique et m'a laissé la tête plus froide, et puis elle m'a fait connaître de curieux phénomènes psychologiques, dont personne n'a l'idée, ou plutôt que personne n'a sentis. Je m'en vengerai à quelque jour, en l'utilisant dans un livre (ce roman métaphysique et à apparitions, dont je t'ai parlé). Mais comme c'est un sujet qui me fait peur, sanitairement parlant, il faut attendre, et que je sois loin de ces impressions-là pour pouvoir me les donner facticement, idéalement, et dès lors sans danger pour moi ni pour l'oeuvre !

Voici mon opinion sur ton idée de Revue : toutes les Revues du monde ont eu l'intention d'être vertueuses ; aucune ne l'a été. La Revue de Paris elle-même (en projet) avait les idées que tu émets et était très décidée à les suivre. On se jure d'être chaste, on l'est un jour, deux jours, et puis... et puis... la nature ! les considérations secondaires ! les amis ! les ennemis ! Ne faut-il pas faire mousser les uns, échigner les autres ? J'admets même que pendant quelque temps l'on reste dans le programme ; alors le public s'embête, l'abonnement n'arrive pas. Puis on vous donne des conseils en dehors de votre voie ; on les suit par essai et l'on continue par habitude. Enfin, il n'y a rien de pernicieux comme de pouvoir tout dire et d'avoir un déversoir commode. On devient fort indulgent pour soi-même, et les amis, afin que vous le soyez pour eux, le sont pour vous. Et voilà comme on s'enfonce dans le trou, avec la plus grande naïveté du monde. Une Revue modèle serait une belle oeuvre et qui ne demanderait pas moins que tout le temps d'un homme de génie. Directeur d'une revue devrait être la place d'un patriarche ; il faudrait qu'il y fût dictateur, avec une grande autorité morale, acquise par des oeuvres. Mais la communauté n'est pas possible, parce qu'on tombe de suite dans le gâchis. On bavarde beaucoup, on dépense tout son talent à faire des ricochets sur la rivière avec de la menue monnaie, tandis qu'avec plus d'économie on aurait pu par la suite acheter de belles fermes et de bons châteaux.

Ce que tu me dis, Du Camp le disait ; vois ce qu'ils ont fait. Ne nous croyons pas plus forts qu'eux, car ils ont failli, comme nous faillirions, par l’entraînement et en vertu de la pente même de la chose. Un journal enfin est une boutique. Du moment que c'est une boutique, le livre l'emporte sur les livres, et la question d'achalandage finit tôt ou tard par dominer toutes les autres. Je sais bien qu'on ne peut publier nulle part, à l'heure qu'il est, et que toutes les revues existantes sont d'infâmes putains, qui font les coquettes. Pleines de véroles jusqu'à la moëlle des os, elles rechignent à ouvrir leurs cuisses devant les saines créations que le besoin y presse. Eh bien ! il faut faire comme tu fais, publier en volume, c'est plus crâne, et être seul. Qu'est-ce qu'on a besoin de s'atteler au même timon que les autres et d'entrer dans une compagnie d'omnibus, quand on peut rester cheval de tilbury ? Quant à moi, je serais fort content si cette idée se réalise. Mais quant à faire partie effectivement de quoi que ce soit en ce bas monde, non ! non ! et mille fois non ! Je ne veux pas plus être membre d'une revue, d'une société, d'un cercle ou d'une académie, que je ne veux être conseiller municipal ou officier de la garde nationale. Et puis il faudrait juger, être critique ; or je trouve cela ignoble en soi et une besogne qu'il faut laisser faire à ceux qui n'en ont pas d'autre. Du reste, vois. Ce serait une bonne affaire et je souhaite qu'elle réussisse. Tu penses bien que j'y pourrais trouver mon profit, et que ce n'est donc pas le côté personnel qui me fait parler, mais plutôt le côté esthétique et instinctif, moral.

Le sieur Delisle me plaît, d'après ce que tu m'en dis. J'aime les gens tranchants et énergumènes. On ne fait rien de grand sans le fanatisme. Le fanatisme est la religion ; et les philosophes du XVIIIe siècle, en criant après l'un, renversaient l'autre. Le fanatisme est la foi, la foi même, la foi ardente, celle qui fait des oeuvres et agit. La religion est une conception variable, une affaire d'invention humaine, une idée enfin ; l'autre un sentiment. Ce qui a changé sur la terre, ce sont les dogmes, les histoires des Vischnou, Ormuzd, Jupiter, Jésus-Christ. Mais ce qui n'a pas changé, ce sont les amulettes, les fontaines sacrées, les ex-voto, etc. , les brahmanes, les santons, les ermites, la croyance enfin à quelque chose de supérieur à la vie et le besoin de se mettre sous la protection de cette force. Dans l'Art aussi, c'est le fanatisme de l'Art qui est le sentiment artistique. La poésie n'est qu'une manière de percevoir les objets extérieurs, un organe spécial qui tamise la matière et qui, sans la changer, la transfigure. Eh bien, si vous voyez exclusivement le monde avec cette lunette-là, le monde sera teint de sa teinte et les mots pour exprimer votre sentiment se trouveront donc dans un rapport fatal avec les faits qui l'auront causé. Il faut, pour bien faire une chose, que cette chose-là rentre dans votre constitution. Un botaniste ne doit avoir ni les mains, ni les yeux, ni la tête faits comme un astronome, et ne voir les astres que par rapport aux herbes. De cette combinaison de l'innéité et de l'éducation résulte le tact, le trait, le goût, le jet, enfin l'illumination. Que de fois ai-je entendu dire à mon père qu'il devinait des maladies sans savoir à quoi ni en vertu de quelles raisons ! Ainsi le même sentiment qui lui faisait d'instinct conclure le remède, doit nous faire tomber sur le mot. On n'arrive à ce degré-là que quand on est né pour le métier d'abord, et ensuite qu'on l'a exercé avec acharnement pendant longtemps.

Nous nous étonnons des bonshommes du siècle de Louis XIV, mais ils n'étaient pas des hommes d'énorme génie. On n'a aucun de ces ébahissements, en les lisant, qui vous fassent croire en eux à une nature plus qu'humaine, comme à la lecture d'Homère, de Rabelais, de Shakespeare surtout ; non ! Mais quelle conscience ! Comme ils se sont efforcés de trouver pour leurs pensées les expressions justes ! Quel travail ! quelles ratures ! Comme ils se consultaient les uns les autres. Comme ils savaient le latin ! Comme ils lisaient lentement ! Aussi toute leur idée y est, la forme est pleine, bourrée et garnie de choses jusqu'à la faire craquer. Or il n'y a pas de degrés : ce qui est bon vaut ce qui est bon. La Fontaine vivra tout autant que Le Dante, et Boileau que Bossuet ou même qu'Hugo. Sais-tu que tu finis par m'exciter avec ton Anglaise ? Mais c'est une charmante fille ! Ces déclamations dramatiques furibondes me plaisent fort. Tu me dis qu'elle est aristocrate. Tant mieux, cela n'est pas donné à tout le monde. Est-ce que nous ne sommes pas aussi des aristocrates, nous autres, et de la pire ou de la meilleure espèce ? La seule sottise c'est de vouloir l'être. Moi, j'ai la haine de la foule, du troupeau. Il me semble toujours ou stupide ou infâme d'atrocité. C'est pour cela que les générosités collectives, les charités philanthropiques, souscriptions, etc... me sont antipathiques. Elles dénaturent l'aumône, c'est-à-dire l'attendrissement d'homme à homme, la communion spontanée qui s'établit entre le suppliant et vous. La foule ne m'a jamais plu que les jours d'émeute, et encore ! Si l'on voyait le fond des choses ! Il y a bien des meneurs là dedans, des chauffeurs. C'est peut-être plus factice que l'on ne pense. N'importe, en ces jours-là il y a un grand souffle dans l'air. On se sent enivré par une poésie humaine, aussi large que celle de la nature, et plus ardente.

Ce pauvre père Babinet, avec sa panne, m'attendrit !

Il faut renoncer à Pylore ; l'affaire a complètement manqué. La mère Roger sera-t-elle plus heureuse ?

Elle est bien médiocre cette bonne Madame Didier. Cela suinte, comme la sueur le fait aux pores de la peau, de toutes les syllabes de son style.

Je te renverrai dans la prochaine la lettre du grand homme. Je la garde pour la montrer dimanche à Bouilhet, que je n'ai pas vu depuis longtemps. Je lui parlerai de ton projet de Revue et te dirai ce que nous en aurons dit.

J'ai appris que mon ami J. Cloquet était décidément cocu, très fort. Cela me fait beaucoup rire et ne m'étonne guère. Sa petite moitié a l'oeil double. Pourquoi donc ce mauvais sentiment qui nous porte toujours à nous réjouir des infortunes conjugales d'autrui ? Y a-t-il là une jalousie déguisée ? Je crois, en effet, que chaque homme voudrait avoir à lui toutes les femmes, même celles qu'il ne désire pas.

Autre fait. Nous avons eu jadis un pauvre diable pour domestique, lequel est maintenant cocher de fiacre (il avait épousé la fille de ce portier dont je t'ai parlé, qui a eu le prix Monthyon, tandis que sa femme avait été condamnée aux galères pour vol, et c'était lui qui était le voleur, etc.) ; bref ce malheureux Louis a ou croit avoir le ver solitaire. Il en parle comme d'une personne animée qui lui communique et lui exprime sa volonté et, dans sa bouche, il désigne toujours cet être intérieur. Quelquefois des lubies le prennent tout à coup et il les attribue au ver solitaire : «Il veut cela» et de suite Louis obéit. Dernièrement il a voulu manger pour trente sols de brioche ; une autre fois il lui faut du vin blanc, et le lendemain il se révolterait si on lui donnait du vin rouge (textuel). Ce pauvre homme a fini par s'abaisser, dans sa propre opinion, au rang même du ver solitaire ; ils sont égaux et se livrent un combat acharné. «Madame (disait-il à ma belle-soeur dernièrement), ce gredin-là m'en veut ; c'est un duel, voyez-vous, il me fait marcher ; mais je me vengerai. Il faudra qu'un de nous deux reste sur la place.» Eh bien c'est lui, l'homme, qui restera sur la place ou plutôt qui la cédera au ver, car, pour le tuer et en finir avec lui, il a dernièrement avalé une bouteille de vitriol, et en ce moment se crève par conséquent. Je ne sais pas si tu sens tout ce qu'il y a de profond dans cette histoire. Vois-tu cet homme finissant par croire à l'existence presque humaine, consciencieuse, de ce qui n'est chez lui peut-être qu'une idée, et devenu l'esclave de son ver solitaire ? Moi je trouve cela vertigineux. Quelle drôle de chose que les cervelles humaines !

J'en reviens à la Revue. Si j'avais beaucoup de temps et d'argent à perdre, je ne demanderais pas mieux que de me mêler d'une Revue pendant quelque temps. Mais voici comme je comprendrais la chose : ce serait d'être surtout hardi et d'une indépendance outrée ; je voudrais n'avoir pas un ami, ni un service à rendre. Je répondrais par l'épée à toutes les attaques de ma plume ; mon journal serait une guillotine. Je voudrais épouvanter tous les gens de lettres par la vérité même. Mais à quoi bon ? Il vaut mieux reporter tout cela dans une oeuvre longue ; et puis, s'établir arbitre du beau et du laid me semble un rôle odieux. À quoi ça mène-t-il, si ce n'est à poser ?

Je lis en ce moment pour ma Bovary un livre qui a eu au commencement de ce siècle assez de réputation, «Des erreurs et des préjugés répandus dans la société», par Salgues. Ancien rédacteur du Mercure, ce Salgues avait été à Sens le proviseur du collège de mon père. Celui-ci l'aimait beaucoup et fréquentait à Paris son salon où l'on recevait les grands hommes et les grandes garces d'alors. Je lui avais toujours entendu vanter ce bouquin. Ayant besoin de quelques préjugés pour le quart d'heure, je me suis mis à le feuilleter. Mon Dieu, que c'est faible et léger ! léger surtout ! Nous sommes devenus très graves, nous autres, et comme ça nous semble bête, l'esprit ! ! ! Ce livre en est plein (d'esprit) ! Mais en des sujets semblables nous avons maintenant des instincts historiques qui ne s'accommodent pas des plaisanteries, et un fait curieux nous intéresse plus qu'un raisonnement ou une jovialité. Cela nous semble fort enfantin que de déclamer contre les sorciers ou la baguette divinatoire. L'absurde ne nous choque pas du tout ; nous voulons seulement qu'on l'expose, et quant à le combattre, pourquoi ne pas combattre son contraire, qui est aussi bête que lui ou tout autant ?

Il y a ainsi une foule de sujets qui m'embêtent également par n'importe quel bout on les prend. (C'est qu'il ne faut pas sans doute prendre une idée par un bout, mais par son milieu). Ainsi Voltaire, le magnétisme, Napoléon, la révolution, le catholicisme, etc. , qu'on en dise du bien ou du mal, j'en suis mêmement irrité. La conclusion, la plupart du temps, me semble acte de bêtise. C'est là ce qu'ont de beau les sciences naturelles : elles ne veulent rien prouver. Aussi quelle largeur de faits et quelle immensité pour la pensée ! Il faut traiter les hommes comme des mastodontes et des crocodiles. Est-ce qu'on s'emporte à propos de la corne des uns et de la mâchoire des autres ? Montrez-les, empaillez-les, bocalisez-les, voilà tout ; mais les apprécier, non. Et qui êtes-vous donc vous-mêmes, petits crapauds ?

Il me semble que je t'ai donné mes Notes d'Italie. Je ne tenais pas de journal. J'ai seulement pris des notes sur les musées et quelques monuments ; tu dois avoir tout. Tu dis que Du Camp me croyait mort ; d'autres l'auraient pu croire. J'ai des recoquillements si profonds que j'y disparais, et tout ce qui essaie de m'en faire sortir me fait souffrir. Cela me prend surtout devant la nature, et alors je ne pense à rien ; je suis pétrifié, muet et fort bête. En allant à la Roche-Guyon j'étais ainsi, et ta voix qui m'interpellait à chaque minute et surtout tes attouchements sur l'épaule pour solliciter mon attention me causaient une douleur réelle. Comme je me suis retenu pour ne pas t'envoyer promener de la façon la plus brutale ! J'ai souvent été dans cet état en voyage.

Adieu, bonne et chère amie. Je ne voulais t'écrire qu'un mot et je me suis laissé aller à une longue lettre. Dans la prochaine je te parlerai du logement, etc. Encore adieu ; mille baisers et tendresses.

Ton G.

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À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.   

(Croisset) Mercredi soir, minuit (6 avril 1853).

Voilà trois jours que je suis à me vautrer sur tous mes meubles et dans toutes les positions possibles pour trouver quoi dire ! Il y a de cruels moments où le fil casse, où la bobine semble dévidée. Ce soir pourtant, je commence à y voir clair. Mais que de temps perdu ! Comme je vais lentement ! Et qui est-ce qui s'apercevra jamais des profondes combinaisons que m'aura demandées un livre si simple ? Quelle mécanique que le naturel, et comme il faut de ruses pour être vrai ! Sais-tu, chère Muse, depuis le jour de l'an combien j'ai fait de pages ? Trente-neuf. Et depuis que je t'ai quittée ? vingt-deux. Je voudrais bien avoir enfin terminé ce satané mouvement, auquel je suis depuis le mois de septembre, avant que de me déranger (ce sera la fin de la première partie de ma seconde). Il me reste pour cela une quinzaine de pages environ. Ah ! je te désire bien, va, et il me tarde d'être à la conclusion de ce livre, qui pourrait bien à la longue amener la mienne. J'ai envie de te voir souvent, d'être avec toi. Je perds souvent du temps à rêver mon logement de Paris, et la lecture que je t'y ferai de la Bovary, et les soirées que nous passerons. Mais c'est une raison pour continuer, comme je fais, à ne perdre pas une minute et à me hâter avec une ardeur patiente. Ce qui fait que je vais si lentement, c'est que rien dans ce livre n'est tiré de moi ; jamais ma personnalité ne m'aura été plus inutile. Je pourrai peut-être par la suite faire des choses plus fortes (et je l'espère bien), mais il me paraît difficile que j'en compose de plus habiles. Tout est de tête. Si c'est raté, ça m'aura toujours été un bon exercice. Ce qui m'est naturel à moi, c'est le non-naturel pour les autres, l'extraordinaire, le fantastique, la hurlade métaphysique, mythologique. Saint Antoine ne m'a pas demandé le quart de la tension d'esprit que la Bovary me cause. C'était un déversoir ; je n'ai eu que plaisir à écrire, et les dix-huit mois que j'ai passés à en écrire les 500 pages ont été les plus profondément voluptueux de toute ma vie. Juge donc, il faut que j'entre à toute minute dans des peaux qui me sont antipathiques. Voilà six mois que je fais de l'amour platonique, et en ce moment je m'exalte catholiquement au son des cloches, et j'ai envie d'aller en confesse !

Tu me demandes où je logerai. Je n'en sais rien. Je suis là-dessus fort difficile. Cela dépendra tout à fait de l'occasion, de l'appartement. Mais je ne logerai pas plus bas que la rue de Rivoli, ni plus haut que le boulevard. Je tiens à du soleil, à une belle rue et à un escalier large. Je tâcherai de n'être pas loin de toi ni de Bouilhet, qui part définitivement au mois de septembre. Il fera son drame à Paris ; je ne peux donc à ce sujet te donner aucune réponse nette. Je sais très bien les rues et quartiers dont je ne veux pas, voilà tout. Hier j'ai reçu le Livre Posthume avec cette inscription «Souvenir d'amitié». Je lui ai de suite répondu un mot pour le remercier en lui disant que, quant à porter un jugement dessus, je m'en abstenais parce que j'avais peur qu'il ne se méprît sur ma pensée, ne pouvant en quelques lignes lui faire comprendre nettement mon opinion et que le dialogue serait plus commode pour cela. Donc, je lui ai ainsi rendu sa politesse sans me compromettre, ni mentir. S'il veut mon avis, et qu'il me le demande, je le lui donnerai net et sincèrement, je t'en jure bien ma parole ; mais il se gardera de l'aventure.

As-tu le dernier numéro de la Revue ? Il y a une note de lui qui vaut cinquante francs, comme dirait Rabelais. La Revue de Paris est comparée au soleil. C'est de la démence ! Et au bas du Livre Posthume, sur la page du titre même : «l'auteur se réserve le droit de traduire cet ouvrage en toutes les langues.» Il y a un article d'Hippolyte Castille sur Guizot, ignoble. Ne sachant comment l'éreinter, il lui reproche d'aller à pied dans les rues de Londres. Il l'appelle marcassin. C'est aussi bête que canaille. Quel joli métier ! Et des vers de Monsieur Nadaud ! Ah ! quelle fange intellectuelle et morale !

J'ai lu Leconte. Eh bien, j'aime beaucoup ce gars-là : il a un grand souffle, c'est un pur. Sa préface aurait demandé cent pages de développement, et je la crois fausse d'intention. Il ne faut pas revenir à l'antiquité, mais prendre ses procédés. Que nous soyons tous des sauvages tatoués depuis Sophocle, cela se peut. Mais il y a autre chose dans l'Art que la rectitude des lignes et le poli des surfaces. La plastique du style n'est pas si large que l'idée entière, je le sais bien. Mais à qui la faute ? À la langue. Nous avons trop de choses et pas assez de formes. De là vient la torture des consciencieux. Il faut pourtant tout accepter et tout imprimer, et prendre surtout son point d'appui dans le présent. C'est pour cela que je crois les Fossiles de Bouilhet une chose très forte. Il marche dans les voies de la poésie de l'avenir. La littérature prendra de plus en plus les allures de la science ; elle sera surtout exposante, ce qui ne veut pas dire didactique. Il faut faire des tableaux, montrer la nature telle qu'elle est, mais des tableaux complets, peindre le dessous et le dessus.

Il y a une belle engueulade aux artistes modernes, dans cette préface et, dans le volume, deux magnifiques pièces (à part des taches) : Dies irae et Midi. Il sait ce que c'est qu'un bon vers ; mais le bon vers est disséminé, le tissu généralement lâche, la composition des pièces peu serrée. Il y a plus d'élévation dans l'esprit que de suite et de profondeur. Il est plus idéaliste que philosophe, plus poète qu'artiste. Mais c'est un vrai poète et de noble race. Ce qui lui manque, c'est d'avoir bien étudié le français, j'entends de connaître à fond les dimensions de son outil et toutes ses ressources. Il n'a pas assez lu de classiques en sa langue. Pas de rapidité ni de netteté, et il lui manque la faculté de faire voir ; le relief est absent, la couleur même a une sorte de teinte grise. Mais de la grandeur ! de la grandeur ! et ce qui vaut mieux que tout, de l'aspiration ! Son hymne védique à Sourya est bien belle. Quel âge a-t-il ?

Lamartine se crève, dit-on. Je ne le pleure pas (je ne connais rien chez lui qui vaille le Midi de Leconte). Non je n'ai aucune sympathie pour cet écrivain sans rythme, pour cet homme d'état sans initiative. C'est à lui que nous devons tous les embêtements bleuâtres du lyrisme poitrinaire, et lui que nous devons remercier de l'Empire : homme qui va aux médiocres et qui les aime. Bouilhet lui avait envoyé Melaenis à peu près en même temps qu'un de ses élèves, à lui Bouilhet, lui avait adressé une pièce de vers détestable, stupide (pleine de fautes de prosodie), mais à la louange du susdit grand homme, lequel a répondu au moutard une lettre splendide, tandis qu'à Bouilhet pas un mot. Tu vois pour ton numéro ce qu'il a fait ! Et puis, un homme qui compare Fénelon à Homère, qui n'aime pas les vers de La Fontaine, est jugé comme littérateur. Il ne restera pas de Lamartine de quoi faire un demi-volume de pièces détachées. C'est un esprit eunuque, la couille lui manque, il n'a jamais pissé que de l'eau claire.

Dans mon contentement du volume de Leconte, j'ai hésité à lui écrire. Cela fait tant de bien de trouver quelqu'un qui aime l'art et pour l'art ! Mais je me suis dit : à quoi bon ? On est toujours dupe de tous ces bons mouvements-là. Et puis je ne partage pas entièrement ses idées théoriques, bien que ce soient les miennes, mais exagérées. C'est comme pour le père Hugo, j'ai hésité à lui écrire, à propos de rien, par besoin. Il me semble très beau là-bas. Il m'avait mis son adresse au bout de son petit mot. était-ce une manière de dire : «écrivez-moi, ça me flattera» ? Mais cela m'attirerait tant de style pompeux en remerciement que tu me feras seulement le plaisir dans ta lettre de lui dire que je suis tout à son service, etc. , qu'il envoie ses lettres à Londres. Je ne suis pas sûr si elle venait de D. J'ai perdu l'enveloppe, mais je le crois.

Adieu, bonne, chère, tendre et bien-aimée Muse. Mille tendresses, caresses et amour. Je te baise tout le long du corps, bonne nuit.

Ton G.

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À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.

Dimanche, 6 heures du soir (10 avril 1853).

Comme tu m'as l'air triste ! pauvre chère Muse. Ta lettre m'a navré. Je t'ai suivie dans toutes tes courses et la boue de Paris qui t'a trempé les pieds m'a fait froid au coeur. Quelle amère et grotesque chose que le monde ! Il y a quelques années, quand tu faisais des choses lâchées, molles, tu ne manquais pas d'éditeurs. Et maintenant que tu viens de faire une OEuvre, car la Paysanne en est une, tu ne peux trouver avec, ni argent, ni publication même. Si je doutais de sa valeur, tous ces déboires-là me confirmeraient encore plus dans l'opinion que c'est bon, excellent. Tu as vu ce que Villemain en a dit : pas une femme n'en serait capable. ça a, en effet, un grand caractère de virilité, de force. Sois tranquille, ça fera son trou.

On se moque de toi indignement ; la lettre de Jacottet est menteuse depuis la première ligne jusqu'à la dernière. Quoique je sois peu au fait de la librairie, il me paraît absurde que 700 et quelques vers coûtent à imprimer 400 francs, quand un in-8 n'en coûte guère que 7 à 8 tout au plus. C'est une défaite et, avant que tu ne m'aies exprimé l'opinion de Pagnerre là-dessus, j'avais pensé comme lui.

Bouilhet a beaucoup vanté la Paysanne à Maxime. Peut-être est-ce un tour pour que tu la leur donnes ? Mais cette supposition est bien cherchée. M. a-t-il une si grande influence sur J. ? Quels foutus drôles que tous ces gens-là ! Il paraît que les quais sont chargés de numéros de la Revue de Paris non coupés et que l'on vend au rabais.

Tu as raison ; ne donne rien dans cette boutique. Mais puisque tu es bien avec Jourdan et Pelletan, pourquoi ne prendraient-ils pas la Paysanne pour la mettre en feuilleton ? Au reste, à l'heure qu'il est, tu dois avoir conclu avec Perrotin.

Non, pauvre muse, nous n'avons rien pu du côté du préfet. La seule voie que nous ayons vue, nous l'avons tentée et le résultat tu le connais. Mon frère n'est nullement en relation avec lui. Il ne va pas même à ses soirées (où tout le monde va). Quant à connaître quelqu'un au Havre, j'ai beau me retourner. Néant. Figure-toi, du reste, que je connais bien peu de monde, ayant, depuis 15 ans, fait tout ce que j'ai pu pour laisser tomber dans l'eau toute espèce de relation avec mes compatriotes, et j'ai réussi. Beaucoup de Rouennais ignorent parfaitement mon existence. J'ai si bien suivi la maxime d'épictète «Cache ta vie» que c'est comme si j'étais enterré. La seule chance que j'aie de me faire reconnaître ce sera quand Bovary sera publiée ; et mes compatriotes rugiront, car la couleur normande du livre sera si vraie qu'elle les scandalisera.

J'attends le résultat du concours avec bien de l'impatience.

Bouilhet est dans mon cabinet. On cause à mes côtés ; je ne sais pas trop bien ce que je te dis, mais j'ai voulu t'embrasser de suite. Je vois de là ta pauvre et belle figure si dolente.

Dieu ! que ma Bovary m'embête ! J'en arrive à la conviction quelquefois qu'il est impossible d'écrire. J'ai à faire un dialogue de ma petite femme avec un curé, dialogue canaille et épais, et, parce que le fonds est commun, il faut que le langage soit d'autant plus propre. L'idée et les mots me manquent. Je n'ai que le sentiment. Bouilhet prétend pourtant que mon plan est bon, mais moi je me sens écrasé. Après chaque passage, j'espère que le reste ira plus vite et de nouveaux obstacles m'arrivent ! Enfin ça se finira un jour ou l'autre.

Va trouver Mignet. Qu'est-ce que tu risques ? Adieu, mille baisers, je t'écrirai au milieu de la semaine. Encore bien des caresses sur le coeur, sur le corps.

Ton G.

***

À LOUISE COLET.

 (Croisset) Mercredi, minuit et demi (13-14 avril 1853).

Comme je suis content que ta Paysanne paraisse enfin ! Tu verras, ce sera un succès. Je l'ai toujours dit, il en a tous les éléments : c'est une oeuvre. Marche donc et lève haut la tête, ô Muse ! Vois comme tu as bien fait d'en retrancher tout le lyrisme inutile. Ainsi la tartine déclamatoire contre la guerre :

 

Pour le soldat vous êtes l'air vital

aurait empêché Perrotin d'être ému ; elle eût contrarié sa fibre troupière, et il ne faut contrarier aucune fibre humaine, mais en faire naître s'il se peut. Ne blâmons rien, chantons tout, soyons exposants et non discutants. Quant au plombait que Villemain trouve original, moi je le trouve trop original, et si original que ce n'est pas français, quoi qu'il en dise. S'il eût été un bonhomme de couleur, au lieu d'être un critique, il n'aurait pas d'ailleurs trouvé que du soleil frappant sur du blanc faisait une couleur de plomb, c'est-à-dire quelque chose de plus terne que n'est le blanc lui-même sans le soleil. Cette couleur plombée peut s'appliquer, je suppose, à l'eau du Nil, à de l'eau d'un bleu épais, sombre, et dont une excessive lumière clarifie la teinte. Alors il peut y avoir en dessus comme un glacis de plomb, c'est vrai. Enfin plombait, là, est mauvais. Je l'ai dit et je le maintiens jusqu'à la guillotine.

Laisse donc ton vers comme il est ! «Tout cotillon, etc.» Qu'est-ce que cela fait que ça ressemble à du Béranger ? Il est dans la couleur du morceau où il se trouve, et tout est là : faire rentrer le détail dans l'ensemble. Ta correction «avait la tête en feu» est mauvaise, car ce n'était pas la tête qu'il avait en feu. Et d'ailleurs comme

Tout cotillon mettait Gros-Pierre en feu

est bien mieux rythmé, excellent, garde-le. C'est drôle comme ton discernement a des berlues quelquefois ! De même que :

Il eut la soif qu'on puise dans l'ivresse.

 

est très plat, quoique tu prétend

es que ça fasse une image. Comment ne t'aperçois-tu pas que c'est une phrase banale, toute faite : «la soif qu'on puise dans l'ivresse !» la soif qu'on puise, métaphore usée et qui n'en est pas une ! On va puisant la soif dans l'ivresse ? Non, non, mille fois non ! Sacrée Muse, va, que tu es drôle ! Garde donc ton vers tout simple, sans prétention et d'une grande âpreté lubrique cachée : «il souhaitait d'y revenir sans cesse». Je crois seulement que «il souhaitait y revenir sans cesse» serait plus élégant. Au reste, c'est bien peu important.

Non, tu ne me dois pas tous les remerciements que tu me fais. Si tu savais user de tes moyens, tu pourrais faire des choses merveilleuses. Tu es une nature vierge et tes arbres de haute futaie sont encombrés de broussailles. Dans cette Paysanne par exemple, il n'y a pas une intention qui soit de moi. Mais comment se fait-il que j'y aie développé beaucoup d'effets nouveaux ? C'est en enlevant tout ce qui empêchait qu'on ne les vît. Moi, je les y voyais ; ils y étaient. Ce qui fait la force d'une oeuvre, c'est la vesée, comme on dit vulgairement, c'est-à-dire une longue énergie qui court d'un bout à l'autre et ne faiblit pas.

C'est là ce qu'a voulu dire Villemain en trouvant que ce n'étaient pas des vers de femme. Ah ! fie-toi à moi, va, et je te jure bien qu'il n'y aura pas un hémistiche faible dans tout ton drame, et que nous pouvons, pour le style, les ébahir, tous ces mâles-là dont la culotte est si légère.

Comment, en supposant seulement que l'on soit né avec une vocation médiocre (et si l'on admet avec cela du jugement), ne pas penser que l'on doit arriver enfin, à force d'étude, de temps, de rage, de sacrifices de toute espèce, à faire bon ? Allons donc ! Ce serait trop bête ! La littérature (comme nous l'entendons) serait alors une occupation d'idiot. Autant caresser une bûche et couver des cailloux. Car lorsqu'on travaille dans nos idées, dans les miennes du moins, on n'a pour se soutenir rien, oui, rien, c'est-à-dire aucun espoir d'argent, aucun espoir de célébrité, ni même d'immortalité (quoiqu'il faille y croire pour y atteindre, je le sais). Mais ces lueurs-là vous rendent trop sombre ensuite, et je m'en abstiens. Non, ce qui me soutient, c'est la conviction que je suis dans le vrai, et si je suis dans le vrai, je suis dans le bien, j'accomplis un devoir, j'exécute la justice. Est-ce que j'ai choisi ? Est-ce que c'est ma faute ? Qui me pousse ? Est-ce que je n'ai pas été puni cruellement d'avoir lutté contre cet entraînement ? Il faut donc écrire comme on sent, être sûr qu'on sent bien, et se foutre de tout le reste sur la terre.

Va, Muse, espère, espère. Tu n'as pas fait ton oeuvre. Et sais-tu que je t'aime bien de ce nom de Muse où je confonds deux idées ? C'est comme dans la phrase d'Hugo (dans sa lettre) : «Le soleil me sourit et je souris au soleil.» La poésie me fait songer à toi, toi à la poésie. J'ai passé une bonne partie de la journée à rêver de toi et de ta Paysanne. La certitude d'avoir contribué à rendre très bon ce qui l'était à peu près m'a donné de la joie. J'ai pensé beaucoup à ce que tu ferais. écoute bien ceci et médite-le : tu as en toi deux cordes, un sentiment dramatique, non de coups de théâtre, mais d'effet, ce qui est supérieur, et une entente instinctive de la couleur, du relief (c'est ce qui ne se donne pas, cela). Ces deux qualités ont été entravées et le sont encore par deux défauts, dont on t'a donné l'un, et dont l'autre tient à ton sexe. Le premier, c'est le philosophisme, la maxime, la boutade politique, sociale, démocratique, etc. , toute cette bavure qui vient de Voltaire et dont le père Hugo lui-même n'est pas exempt. La seconde faiblesse, c'est le vague, la tendro-manie féminine. Il ne faut pas, quand on est arrivé à ton degré, que le linge sente le lait. Coupe donc moi la verrue montagnarde et rentre, resserre, comprime les seins de ton coeur, qu'on y voie des muscles et non une glande. Toutes tes oeuvres jusqu'à présent, à la manière de Mélusine (femme par en haut et serpent par en bas), n'étaient belles que jusqu'à certaine place, et puis le reste traînait en replis mous. Comme c'est bon, hein, pauvre Muse, de se dire ainsi tout ce qu'on pense ! Oui, comme c'est bon d'avoir toi, car tu es la seule femme à qui un homme puisse écrire de telles choses.

Enfin je commence à y voir un peu clair dans mon sacré dialogue de curé. Mais franchement, il y a des moments où j'en ai presque envie de vomir physiquement, tant le fond est bas. Je veux exprimer la situation suivante : ma petite femme, dans un accès de religion, va à l'église ; elle trouve à la porte le curé qui, dans un dialogue (sans sujet déterminé), se montre tellement bête, plat, inepte, crasseux, qu'elle s'en retourne dégoûtée et indévote. Et mon curé est très brave homme, excellent même, mais il ne songe qu'au physique (aux souffrances des pauvres, manque de pain ou de bois), et ne devine pas les défaillances morales, les vagues aspirations mystiques ; il est très chaste et pratique tous ses devoirs. Cela doit avoir six ou sept pages au plus et sans une réflexion ni une analyse (tout en dialogue direct). De plus, comme je trouve très canaille de faire du dialogue en remplaçant les «il dit, il répondit» par des barres, tu juges que les répétitions des mêmes tournures ne sont pas commodes à éviter. Te voilà initiée au supplice que je subis depuis quinze jours. À la fin de la semaine prochaine cependant, j'en serai complètement débarrassé, je l'espère. Il me restera ensuite une dizaine de pages (deux grands mouvements), et j'aurai fini le premier ensemble de ma seconde partie. L'adultère est mûr ; on va s'y livrer, et moi aussi, j'espère, alors. Pourquoi donc m'envoies-tu les billets de Madame Didier ? Ils n'ont rien de bien curieux ?

Cette Lagrange, actrice des Italiens, dont elle parle, est la petite-fille d'un bonhomme de Rouen, M. Bordier, dont mon père était le médecin. Il y a six ou sept ans ma mère l'a entendue chanter dans un salon à Rouen. Elle est ensuite venue jouer sur le théâtre, mais sans succès ; elle était d'ailleurs, à ce moment, dans un état intéressant. Quelle est donc cette dame de Rouen avec laquelle tu t'es trouvée chez les Chéron, il y a quelques semaines ?

Comme je suis impatient de savoir le résultat du concours ! J'imagine que les articles d'Hippolyte Castille sont payés par les intéressés. Il doit y avoir là-dessous quelque petit commerce canaille. Quelle charmante littérature !

Dans le dernier numéro de l’Athenoeum, il y avait un article de Dufaï contre émaux et Camées. Ces imbéciles-là finiraient presque par vous faire trouver bon ce qu'on trouve mauvais, tant ils blâment le mauvais sottement. Mais cet article doit être une réponse indirecte à la note de notre ami. Ah ! comme tout cela est intéressant, instructif et moral ! Quelle bête d'invention que l'imprimerie, au fond !

Adieu, chère Muse bien-aimée, à toi.

Avec mille baisers.

Ton G.

J'approuve l'idée de Pelletan de publier d'abord sans nom d'auteur. Mais ce titre de Poème de la femme est bien prétentieux pour une chose si franche du collier. ça sent l'école fouriériste, etc. Tâche donc de t'en priver, si ça se peut. J'ai ce portrait que tu dis.

***

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.

16 avril 1853, samedi, 1 heure.

C'est donc pour cela que j'ai été, hier, d'une tristesse funèbre, atroce, démesurée et dont j'étais stupéfait moi-même. Nous ressentons à distance nos contre-coups moraux. Avant-hier, dans la soirée, j'ai été pris d'une douleur aiguë à la tête, à en crier ; et je n'ai pu rien faire.

Je me suis couché à minuit. Je sentais le cervelet qui me battait dans le crâne, comme on se sent sauter le coeur quand on a des palpitations. Si le système de Gall est vrai et que le cervelet soit le siège des affections et des passions, quelle singulière concordance ! Voilà trois jours que j'en ai lâché le grec et le reste. Je ne m'occupe plus que de ma Bovary, désespéré que ça aille si mal.

Pauvre amie, comme ta lettre de ce matin est pleine de sanglots ! Voilà longtemps que tu me sembles dans un triste état, mais tu prends les choses trop ardemment. Eh bien ! quand tu échouerais au concours, tant pis ! Si c'est l'argent qui te gêne, demande-m'en. Quoique je n'en aie guère, le peu que je t'enverrai te fera toujours du bien. Pas de façons ! Qu'est-ce que ça fait ? Je n'en dînerai ni m'en chaufferai moins, et quant à l'Académie, je médite (en cas d'insuccès) une vengeance raide qui leur tapera sur les doigts et les fera lire, à l'avenir, les pièces à juger, avec plus d'attention. Mais je crois que Villemain va faire les cinq cents coups. C'est comme la bataille de Marengo. Tu la gagneras peut-être au moment où tu crois tout perdu. En tout cas, il sera inutile, lui, de l'envoyer promener. À quoi bon se faire un ennemi ! Il ne faut jamais obéir aux passions infructueuses. Tu t'es déjà attiré bien des chagrins par tes emportements, chère sauvage bien-aimée.

Croyez un vieux, gardez un peu de gentilshommes.

Si tu échoues, voici ce que je ferais à ta place (toutes les pièces refusées sont brûlées, n'est-ce pas, et il n'en reste rien ?). Je reprendrais mon Acropole (que tu m'apporterais à Mantes) ; nous reverrions tout, ne laissant rien passer comme à la Paysanne ; nous en ferions une chose parfaite, ce qui ne serait pas difficile. Le morceau des Barbares serait exécuté comme je l'ai conçu, c'est-à-dire on y taperait légèrement sur ceux qui échignent l'antique sous prétexte de le conserver. Badigeonneurs, faiseurs d’expurgata, professeurs, etc. , on pourrait faire, là-dessus, un mouvement crâne et où l'Académie ne serait pas ménagée, sans la nommer. Puis, le lendemain du prix je publierais mon Acropole avec une note : «Ce poème n'a pas eu le prix». L'insertion de ce poème se ferait dans un journal gouvernemental (puisque l'Académie est mal vue du gouvernement) et on y ajouterait un article où l'on se foutrait de l'Académie et de toi qui as eu la candeur de croire, etc.

Pourquoi Madame Colet concourt-elle ? Est-ce pour se faire juger ? On raillerait tes autres prix aux détriments de celui-là. L'Académie a fait son temps... c'est une chose jugée... puisqu'on parle d'économie pourquoi ne pas faire celle de supprimer ce corps caduc, etc. Qu'en penses-tu ? Ainsi, de toute façon, silence absolu. Mais j'ai encore bon espoir.

Je viens de relire deux fois la Paysanne. C'est superbe (sans exagération). ça marche comme un chemin de fer, et c'est plein de couleur. Quoique je la susse presque par coeur, j'ai été attendri encore. Si je ne te renvoie pas l'épreuve aujourd'hui, c'est que je veux la faire lire à Bouilhet demain. Tu l'auras lundi soir. J'y ferais des corrections si je connaissais les signes. Mais j'appellerai ton attention sur quelques fautes de ponctuation. Il n'y a guère que celles-là et puis quelques espaces à observer entre les mouvements. Mais c'est bien dommage de n'avoir pas fait un volume diamant, comme émaux et Camées. Ainsi, ça a l'air brochure. Il faut à toute force changer l'impression du titre. Tel que c'est, avec Poème de la femme plus gros, on croit qu'on va lire : le poème de la femme (et d'abord l'oeuvre semble avoir des dimensions bien petites pour un titre si lourd), tandis que c'est la Paysanne, faisant partie du poème de la femme. La Paysanne doit donc être en plus gros caractères et attirer toute l'attention. Sois sûre que ce titre de «Poème de la femme» écarte les gens de goût (moi, par exemple) et bien des bourgeois. Il faut mettre :

LE POÈME DE LA FEMME.

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Premier Récit.

LA PAYSANNE.

en très gros caractères, car, encore une fois, c'est La Paysanne et, de la manière dont je dis, il y a moins de charlatanisme. Je crois cela très important. Supprime aussi, aux annonces des autres récits, la femme intelligente, qui a l'air de faire une classe à part. La femme intelligente n'est pas un rang dans la société. Mets : la bonne, la bas-bleu, n'importe quoi, mais pas d'épithète qualificative. La femme intelligente, ainsi annoncée après la princesse, la servante, est d'un effet godiche, ou tout au moins naïf.

Je suis brisé de fatigues et de fatigue et d'ennui. Ce livre me tue ; je n'en ferai plus de pareils. Les difficultés d'exécution sont telles que j'en perds la tête dans des moments. On ne m'y reprendra plus, à écrire des choses bourgeoises. La fétidité du fonds me fait mal au coeur. Les choses les plus vulgaires sont, par cela même, atroces à dire et, quand je considère toutes les pages blanches qui me restent encore à écrire, j'en demeure épouvanté. À la fin de la semaine prochaine j'espère te dire pourtant quand est-ce qu'enfin nous nous verrons. Tu n'en as pas plus envie que moi. Ce sera dans trois semaines, je pense. Si un bon vent me soufflait, je n'en aurais pas pour longtemps.

Que c'est bête de se donner tout ce mal-là et que personne n'appréciera jamais ! Mais je me plains, quand c'est toi qu'il faut plaindre. Peut-être m'envoies-tu ta tristesse. Eh bien, prends donc toute ma force et mes baisers les plus tendres. Je mets ma bouche sur tes lèvres, mon coeur sur ton coeur.

Adieu, pauvre bonne muse, adieu, adieu.

Ton G.

***

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.

Nuit de mercredi, 2 heures (20 avril 1853).

Puisqu'il te faut une réponse immédiate, chère Muse, j'enverrai demain, à 6 heures, mon domestique à cheval porter à Rouen ce petit mot. Autrement, il ne m'est jamais possible de te répondre poste par poste. Tu dois avoir ceci demain, vers 5 heures. Voilà mon opinion sur les corrections proposées par le gars Pelletan : merde !

Quand on s'est échigné à faire son oeuvre, en conscience, qu'on s'est donné bénévolement d'atroces ennuis à la corriger, se corriger, peser et critiquer et refondre et rechanger, etc. , s'il fallait obéir ensuite à tous les imbéciles qui vous disent : recommencez, autant vaudrait se jeter la tête la première par-dessus le Pont Neuf.

Garde

Trottant comme hanneton

S'il faut changer à toute force par condescendance, mets :

Trottant sous son petit jupon

qui ne le vaut pas.

Oh ! les gens de goût qui n'ont pas remarqué les deux seules métaphores inexactes du poème : «La douleur d'airain qui marche» et «les ailes qui ont des ruines» ! et qui s'attachent à celles-ci.

Quant à :

Avec délice il faisait un enfant,

je me révolte. Ce vers-là est tout bonnement de la famille de Molière :

Si les enfants qu'on fait se faisaient par l'oreille

Il n'offre pas une image libertine, il n'a aucune expression basse ou obscène, il est franc et dit la chose simplement, carrément, sans malice. Il fait rire ? Eh bien après ? Il faut mieux faire rire que faire pitié, effet que la critique du critique Pelletan me procure.

Ah ! voilà bien mes couillons de l'école de Lamartine ! Tas de canailles sans vergogne ni entrailles. Leur poésie est une bavachure d'eau sucrée. Sacré nom de Dieu ! j'écume ! Je les crois bien ! quand ils me disent qu'ils n'aiment pas l'antique ni les anciens. Mais ceux qui ont sucé le lait de la louve (j'entends le suc des vieux) ont un autre sang dans la veine et ils considèrent comme des fleurs blanches de l'esprit toutes ces mièvreries pudibondes où toute naïveté doit périr.

«Puisque vous écrivez le poème de la femme», toujours des grands mots ! toujours la prétention, toujours la grosse caisse mise sur l'estomac ! et sur laquelle il faut taper à tour de bras en disant : «ceci, ô mes frères, est mon coeur». Mais non, tu as écrit l'histoire de Jean et de Jeanneton, tout bonnement, et il s'est trouvé qu'en écrivant l'histoire de Jean et de Jeanneton tu as écrit l'histoire de la Paysanne, parce que toute individualité idéale, fortement rendue, résume. Mais il ne faut pas vouloir résumer. Et puis, je commence à m'indigner de tes titres : Poème de la femme ; Ce qui est dans le coeur des femmes ; Deux femmes célèbres ; Deux mois d'émotion. Mais saprelotte, tu vaux mieux que ça ! Tu te dégrades par l'enseigne.

Dans quelle fange morale ! dans quel abîme de bêtise l'époque patauge ! Il me semble que l'idiotisme de l'humanité arrive à son paroxysme. Le genre humain, comme un tériaki, saoul d'opium, hoche la tête en ricanant et se frappe le ventre, les yeux fixés par terre. Ah ! je hurlerai à quelque jour une vérité si vieille qu'elle scandalisera comme une monstruosité. Il y a des jours où la main me démange d'écrire cette préface des Idées reçues et mon Essai sur le génie poétique français.

Enfin, Pelletan ne fait pas de la correction de ce vers une condition sine qua non de ses articles. Dis-lui donc que tu as essayé de refaire ce vers, que c'est impossible, qu'on t'a rassurée, etc. (le malheureux, s'il avait vu tout ce qui n'est plus !).

Ah ! charmant mérite de Monsieur de Lamartine : «avoir purifié les moeurs des femmes !». D'abord je nie, et ensuite je m'en fouts. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il n'a pas purifié le langage françoys. Est-il peu shakespearien, rabelaisien, dantesque et fulgurant, ce bon barde-là ! Et je le déclare même sale, quand il veut faire de l'amour éthéré. Les déguisements virils de Laurence dans la grotte (dans Jocelyn), les filets avec quoi on se garrotte dans Raphaël, cette chasteté par ordre du médecin ! tout cela me dégoûte par tous mes instincts.

Monsieur de Lisle est bien bon enfant de s'assombrir des éloges décernés à Lamartine. ça prouve son ingénuité ! Il restera de Lamartine encore moins que de Béranger, car Béranger écrit mieux dans sa mesure. Au reste, je les livre tous les deux aux libéraux et aux femmes sensibles.

Quant à moi, je finis par être aussi embêté de moi-même que d'autrui. Voilà trois semaines que je suis à écrire dix pages ! Je passe des journées entières à changer des répétitions de mots, à éviter des assonances ! Et quand j'ai bien travaillé, je suis moins avancé à la fin de la journée qu'au commencement.

Enfin, Allah est miséricordieux et le temps est un grand maigre (sic).

Adieu, je voudrais bien un de ces jours être un peu mieux disposé pour t'écrire une longue lettre ; mais franchement, je suis bas.

Encore mille bons baisers, chère amie. À toi.

Ton G.

***

À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.

(Croisset,) Vendredi, 1 heure (22 avril 1853).

Je t'écris à la hâte ; ma lettre partira par une occasion que j'ai pour Rouen et tu la recevras demain à ton réveil. C'est étrange ! mais hier au soir j'avais bon espoir, j'étais dans un bon état. Nos communications d'effluves ont été en défaut. Ou bien étais-tu peut-être très calme (car ta lettre de ce matin est stoïque, chère sauvage) et m'envoyais-tu ta sérénité ? ou est-ce moi qui t'ai envoyé la mienne ? Villemain a fait là dedans une bonne figure ! Allons, en voilà encore un que j'avais toujours bien jugé. Quand il reviendra, et je le souhaite, tu n'as qu'une chose à faire, c'est de le remercier avec effusion de ce qu'il a fait pour toi. Il n'y a pas de pire vengeance que ces politesses-là. Elles sont hautes comme orgueil et fortes comme esprit. S'il veut faire des excuses, donner des explications, c'est de l'arrêter court, du premier mot, avant de l'entendre, et de lui dire : «Causons d'autre chose». Voilà tout. Et ce Musset aussi, qui ne dit rien ! Tous ! tous ! Enfin, mes vieilles haines sont donc justes. Mais j'aurais voulu que le ciel, cette fois, ne me donnât pas si bien raison. Tu vois que je n'avais pas mal deviné quand je te disais qu'on ne te tiendrait pas compte de tant de détails archéologiques et qu'il y en avait trop (à leur goût). Pas un des académiciens (si ce n'est peut-être Mérimée) n'en savait autant que ton Acropole en dit, et on garde toujours une petite rancune à qui nous instruit, rappelle-toi cela, surtout quand on a la prétention d'instruire les autres. Moi, à ta place, je lèverais le masque (le jour de la distribution des prix) et je publierais mon Acropole retouchée, puisqu'on n'en a lu que des fragments ; ce serait une bonne farce. Mais par exemple je ne laisserais pas un vers qui ne fût bon, et l'année prochaine, au mois de janvier, je renverrais une autre Acropole (il y a manière de refaire le sujet tout à l'inverse et sans que rien y ressemble). Cette fois-ci je m'arrangerais pour avoir le prix en m'y prenant (politiquement) mieux, et qui est-ce qui aurait un pied de nez ? Ce serait assez coquet de souffleter deux fois ces messieurs avec la même idée, une fois devant le public et par le public, et la seconde par eux-mêmes. Tu verrais quelle politesse on aurait pour toi après, et les amabilités, les traits d'esprit de M. le rapporteur ! Si tu t'en rapportes à moi complètement, je crois que nous y pouvons arriver.

Qu'est-ce que ça fout, tout cela ? Il n'y a de défaites que celles que l'on a tout seul devant sa glace, dans sa conscience. J'aurais eu mardi et mercredi cent mille sifflets aux oreilles que je n'aurais pas été plus abattu. Il ne faut penser qu'aux triomphes que l'on se décerne, être soi-même son public, son critique, sa propre récompense.

Le seul moyen de vivre en paix, c'est de se placer tout d'un bond au-dessus de l'humanité entière et de n'avoir avec elle rien de commun, qu'un rapport d'oeil. Cela scandaliserait les Pelletan, les Lamartine et toute la race stérile et sèche (inactive dans le bien comme dans l'idéal) des humanitaires, républicains, etc. Tant pis ! Qu'ils commencent par payer leurs dettes avant de prêcher la charité, par être seulement honnêtes avant de vouloir être vertueux. La fraternité est une des plus belles inventions de l'hypocrisie sociale. On crie contre les jésuites. ô candeur ! nous en sommes tous !

Enfin, si cette défaite du concours te gêne comme argent, tu sais que j'ai encore un petit magot de 500 francs. Ils sont à ta disposition comme si tu les tenais dans la main, et j'espère que tu m'estimes assez (je ne dis pas : aimes) pour agir sans cérémonie.

Il a donc fallu en passer par la correction de l’enfant. Certainement ton vers nouveau n'est pas mauvais ; mais l'autre était bon ! Que penses-tu si, au lieu de :

Et chaque année il avait un enfant

tu mettais :

Et chaque année lui donnait un enfant.

ça me semble moins plat et ça relève mieux «il en fit tant», qui suit. Mais de quoi que l'on s'arrange, on ne remplacera pas la première version. Ils étaient si carrés, ces deux vers ! à ta place je les laisserais en blanc, je mettrais des points seulement. ça aurait l'air d'avoir été supprimé par ordre. Supprimez le bon, d'accord ; mais ne le corrigez pas. Dans la suppression complète vous obéissez à la force matérielle, mais en corrigeant vous êtes complice. Les iconoclastes sont pires que les barbares.

«Sous son petit jupon» peut aller à cause des deux ainsi. Non ! il avait vaut mieux. Ah ! mon Dieu, tu ne t'imagines pas la haine, le mal aux nerfs, que ça me fait de voir des bêtises semblables ! Envoie-le faire foutre ! Puisqu'ils avaient trouvé bon tout d'abord le poème, qu'est-ce que ça signifie, ces revirements-là ? Eh bien, qu'ils en fassent, eux, de la poésie ! Encore une fois, s'il faut leur obéir, je laisserais deux vers en blanc. En tout cas, à une deuxième édition, refourre-moi-les.

Le commencement de la semaine a été mauvais, mais maintenant ça reva, pour retomber bientôt sans doute. J'ai toujours ainsi des hauts et des bas. La fétidité du fond, jointe aux difficultés de la forme, m'accable quelquefois. Mais ce livre, quelque mauvais qu'il puisse être, sera toujours une oeuvre d'une rude volonté et, une fois fini, corrigé, achevé d'un bout à l'autre, je crois qu'il aura une mine hautaine et classique. Ce sont de ces oeuvres dont parle Perse, qui veulent que l'on se morde les ongles jusqu'au sang. À défaut d'autre mérite, c'en est un que la patience. Le mot de Buffon est impie ; mais quand le génie manque, la volonté, dans une certaine limite, le remplace. Napoléon III n'en est pas moins empereur tout comme son oncle. Après ce trait de modestie (de ma part), je te dis adieu, bon courage, à bientôt. Le soleil ne meurt jamais ! l'art est immortel comme lui ! et il y a des mondes lumineux où les âmes des poètes vont habiter après la mort ; elles roulent avec les astres dans l'infini sans mesure.

Un long baiser sur tes lèvres. À toi, à toi.

Ton G.

***

À LOUISE COLET.

 (Croisset) Mardi soir, 1 heure après minuit (26-27 avril 1853).

Il est bien tard, je suis très las. J'ai la gorge éraillée d'avoir crié tout ce soir en écrivant, selon ma coutume exagérée. Qu'on ne dise pas que je ne fais point d'exercice. Je me démène tellement dans certains moments que ça me vaut bien, quand je me couche, deux ou trois lieues faites à pied. Quelle singulière mécanique que l'homme ! Quoique je n'aie rien à te dire, je voudrais bien pourtant t'emplir ces quatre pages, pauvre Muse, bonne et belle amie. Ah ! si ! J'ai quelque chose à te dire, c'est que ma Bovary n'avançant qu'à pas de tortue, je renonce à remettre à la fin du mouvement qui m'occupe notre entrevue à Mantes. Nous nous verrons dans quinze jours au plus tard. Je veux seulement écrire encore trois pages au plus, en finir cinq que j'écris depuis l'autre semaine, et trouver quatre ou cinq phrases que je cherche depuis bientôt un mois. Mais quant à attendre que j'en sois à la fin de cette première partie de la deuxième, j'en aurais, en travaillant bien, pour jusqu'à la fin du mois de mai. C'est trop long ! Ainsi la lettre que je t'écrirai à la fin de la semaine prochaine te dira positivement le jour de notre rendez-vous. Tâche de te bien porter et de m'apporter ce que tu as fais du plan de ton drame, ainsi que le poème de l’Acropole tel qu'il a été envoyé à l'Académie. J'ai passé tantôt presque une heure à fouiller partout pour retrouver la lettre du Gagne : (peine perdue). Mais j'ai retrouvé les Fantômes. Je suis sûr de l'avoir (la lettre de Gagne), mais j'ai un tel encombrement de lettres dans mes tiroirs et de paperasses dans mes cartons, que c'est le diable quand il faut chercher quelque chose que je n'ai point classé. Si tu veux, je recommencerai et je suis sûr que je la retrouverai. Jamais je ne jette aucun papier ; c'est de ma part une manie. L'année prochaine, quand Bouilhet ne sera pas là, je consacrerai mes dimanches à ce grand rangement qui sera à la fois très triste et très amusant, très pénible et assez sot. À propos de lettre, j'en ai reçu une de Du Camp (à l'occasion d'une chose égarée de voyage, que je lui demandais) des plus aimables, cordiale, dans le ton de l'amitié. Il m'annonce que les vers de Bouilhet doivent paraître dans le prochain numéro, seuls pour les mieux faire valoir, etc. (?). Comme je ne tiens aucun compte de ses sentiments favorables ou malveillants, je ne me creuserai pas la tête à chercher d'où vient ce revirement momentané.

Et toi, es-tu remise ? Comment vas-tu ? Je m'attends demain ou après-demain à avoir la Paysanne. Combien ton avoué demande-t-il de dommages-intérêts dans l'affaire Barba ? Es-tu sûre de gagner et que ce ne soit des frais perdus ?

Ce bon père Béranger ! Je crois que la Paysanne le syncopera un peu. Voilà de la poésie peuple comme ce bourgeois n'en a guère fait. Il a les pattes sales, Béranger ! Et c'est un grand mérite en littérature que d'avoir les mains propres. Il y a des gens (comme Musset par exemple) dont ç'a été presque le seul mérite, ou la moitié de leur mérite pour le moins. Les poètes sont d'ailleurs jugés par leurs admirateurs, et tout ce qu'il y a de plus bas en France, comme instinct poétique, depuis trente ans s'est pâmé à Béranger. Lui et Lamartine m'ont causé bien des colères par tous leurs admirateurs. Je me souviens qu'il y a longtemps, en 1840, à Ajaccio, j'osai soutenir seul, devant une quinzaine de personnes, c'était (chez) le préfet, que Béranger était un poète commun et de troisième ordre. J'ai paru à toute la société, j'en suis sûr, un petit collégien fort mal élevé. Ah ! Les gueux ! les gueux ! Quel horizon !... Cela donnait le cauchemar à mon pauvre Alfred. La postérité, du reste, ne tarde pas à cruellement délaisser ces gens-là qui ont voulu être utiles et qui ont chanté pour une cause. Elle n'a souci déjà, ni de Chateaubriand avec son Christianisme renouvelé, ni de Béranger avec son philosophisme libertin, ni même bientôt de Lamartine avec son humanitarisme religieux. Le Vrai n'est jamais dans le présent. Si l'on s'y attache, on y périt.

À l'heure qu'il est, je crois même qu'un penseur (et qu'est-ce que l'artiste si ce n'est un triple penseur ?) ne doit avoir ni religion, ni patrie, ni même aucune conviction sociale. Le doute absolu maintenant me paraît être si nettement démontré que vouloir le formuler serait presque une niaiserie. Bouilhet me disait, l'autre jour, qu'il éprouvait le besoin de faire l'apostasie publique, écrite, motivée, de ses deux qualités de chrétien et de Français, et de foutre, après, son camp de l'Europe pour ne plus jamais en entendre parler, si c'était possible. Oui, cela soulagerait de dégueuler tout l'immense mépris qui vous emplit le coeur jusqu'à la gorge. Quelle est la cause honnête, je ne dis pas à vous enthousiasmer, mais même à vous intéresser, par le temps qui court ? Comme tu as, toi, dépensé du temps, de l'énergie dans toutes ces bêtises-là ! Que d'amour inutile ! Je t'ai connue démocrate pure, admiratrice de G Sand et Lamartine. Tu ne faisais pas la Paysanne dans ce temps-là ! Soyons nous, et rien que nous. «Qu'est-ce que ton devoir ? L'exigence de chaque jour». Cette pensée est de Goethe. Faisons notre devoir, qui est de tâcher d'écrire bien. Et quelle société de saints serait celle où seulement chacun ferait son devoir !

Je lis du Montaigne maintenant dans mon lit. Je ne connais pas de livre plus calme et qui vous dispose à plus de sérénité. Comme cela est sain et piété ! Si tu en as un chez toi, lis de suite le chapitre de Démocrite et Héraclite et médite le dernier paragraphe. Il faut devenir stoïque quand on vit dans les tristes époques où nous sommes.

Pourquoi, l'autre nuit, celle d'hier, ai-je rêvé que j'étais à Thèbes, en Égypte, avec Babinet, et que nous galopions tous les deux comme deux lapins pour fuir trois énormes lions que Babinet élevait par curiosité ? Au moment où il me disait : «Il n'y a que moi à Paris pour avoir de ces idées-là», les trois grosses bêtes se sont mises à nous poursuivre. Je vois encore les basques de l'habit du père Babinet volant au vent dans notre fuite, et la couleur du sable où nous filions comme sur des patins.

J'ai une tirade de Homais sur l'éducation des enfants (que j'écris maintenant) et qui, je crois, pourra faire rire. Mais moi qui la trouve très grotesque, je serai sans doute fort attrapé, car pour le bourgeois c'est profondément raisonnable.

Adieu, bonne Muse, à bientôt. Nous aurons là deux ou trois bons jours ; j'en ai besoin. Je ne sais combien de millions il faudrait me donner pour recommencer ce sacré roman ! C'est trop long pour un homme que cinq cents pages à écrire comme ça ; et quand on en est à la 240e et que l'action commence à peine ! Encore adieu, mille baisers sur toutes les lèvres.

À toi. Ton G.

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À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.

(Croisset) Nuit de samedi, 1 heure (30 avril-1er mai 1853).

Tu me reverras avec une dent de moins, chère amie. Il a fallu hier en passer par là. Je m'étais réveillé avec des douleurs atroces à 4 heures. Ma molaire qui n'était pas «d'une entière blancheur», comme dit Bilboquet, était sautée ; mais la pareille, de l'autre côté, m'a fait encore plus souffrir après et il s'est déclaré un abcès qui m'a donné, toute cette nuit, une fièvre atroce. J'en ai encore les genoux en bouillie. À 9 heures du matin je suis donc retourné à Rouen pour me faire ouvrir cet abcès. Tout cet après-midi j'ai dormi sur mon divan. Ce soir je vais mieux, mais j'ai grand'peine à manger. Le pis de tout cela, c'est que voilà deux jours d'entièrement perdus pour le travail, car, hier au soir, je n'ai pu guère travailler (quoique j'aie fait une phrase sur les étoiles) et, ce soir, j'ai eu la surprise de la visite de Bouilhet qui avait appris mes douleurs et est venu me voir un jour plus tôt. Il m'a apporté la Paysanne. Cette publication est plus jolie extérieurement que je ne m'y attendais ; elle a une bonne figure. Tu verras, ça réussira.

Bouilhet m'a aussi apporté les vers de l'Anglaise, un autre volume du sieur Baillet, et les autographes que tu lui as envoyés. Tout cela est monstrueusement pitoyable. C'est plus que médiocre, ta jeune Anglaise ! Quel vide ! et quelle pose ! ces épigraphes en hébreu ! en grec ! et quels vers plats et avec de faux chics de Casimir Delavigne ! Vois comme tout ce qu'il y a de médiocre en littérature par les deux bouts, soit le canaille ou bien le vide, se tourne invariablement vers Béranger ou Lamartine. Dieu ! comme je suis dégoûté des poètes ouvriers ! et des ouvriers ! Dans la lettre de ce bon Baillet, il s'emporte justement contre la seule chose qui rachète l'ouvrier et le colore, le cynisme, et il est malgré cela content d'être ouvrier ! Quel amour de la crasse pour la crasse !

Reçois mes compliments pour la manière dont tu as reçu le sieur Villemain. Tu t'es bien conduite. Il n'y avait que cela à dire. Et sois sûre que tu l'as humilié de toutes façons. C'est ce qu'il fallait faire. Il y a une chose qui m'a semblé très farce dans tout ce qu'il t'a dit, à savoir, l'aveu qu'il travaillait pour la postérité (il est temps qu'il s'y prenne). Ah ! la postérité n'est pas faite pour ceux qui ont été ministres, grands maîtres de l'Université, pairs de France, députés, professeurs, etc. , etc. La postérité ! Ce pauvre vieux ! Est-ce son Cours de littérature ? son Lascaris ? ses Portraits ? ses Discours ? Mais lis-en donc, du Villemain. Ses plus belles pages (!) ne dépassent pas la portée d'un article de journal, et à part une certaine correction grammaticale (et qui n'a rien à démêler avec la vraie correction esthétique), la forme est complètement nulle, oui, nulle. Quant à de l'érudition, aucune. Mais d’ingénieux aperçus en masse, comme ceux-ci à propos de l'accusation de fratricide portée contre M-J Chénier : «Non, c'est une calomnie, j'en jure par le coeur de leur mère» ; ou bien en parlant de la Pucelle : «Le poème qu'il ne faut pas nommer» ; ou encore de Gibbon : «Et il resta muet et ministériel.» Toutes ces belles phrases sont accompagnées, dans les volumes où on les trouve, d'autres phrases imprimées en italiques et ainsi conçues : «Longs applaudissements de l'auditoire, vive émotion», etc. J'ai passé ma jeunesse à lire tous ces drôles, je les connais ; j'ai frappé depuis longtemps sur les poitrines en tôle de tous ces bustes, et je sais à la place du coeur le vide qu'il y a. Tout ce que j'apprends de leurs actions me paraît donc le corollaire de leurs oeuvres. À la fin de ma troisième, à quinze ans, j'ai lu son Cours de littérature du moyen âge. J'étais à cet âge en état de l'écrire moi-même, ayant lu les ouvrages de Sismondi et de Fauriel sur les littératures du midi de l'Europe, qui sont les deux sources uniques où ce bon Villemain ait puisé ; les extraits cités dans ces livres sont les mêmes extraits cités dans le sien, etc. ! Et voilà les crétins qu'on nous pose toujours devant les yeux comme des gens forts ! Mais forts en quoi ? Il n'y a du reste que dans notre siècle où l'on soit arrivé ainsi à se faire des réputations avec des oeuvres nulles ou absentes. Le chef de tous ces grands hommes-là était le père Royer-Collard, qui n'avait jamais écrit que quatre-vingts pages en toute sa vie, la préface des oeuvres de Reid. Je crois que Villemain sait bien le latin, si tant est qu'on puisse comprendre toute la portée d'un mot quand on n'a pas le sens poétique, et qu'il sait faire des vers latins, du grec médiocrement, un tout petit peu d'histoire, beaucoup d'anecdotes, avec cela de l'esprit de société et la réputation d'habile homme : voilà son bagage. Quant à être, je ne dis pas des écrivains, mais même des littérateurs, non, non ! Il leur manque la première condition, le goût ou l'amour, ce qui est tout un.

Tu me dis : «Nous finirons pas valoir mieux qu'eux comme talent.» Ah ! ceci m'ébouriffe, car je crois que c'est déjà fait, et je pense que Villemain peut s'atteler le reste de ses jours avant d'écrire une seule page de la Bovary, une seule strophe de Melaenis, un seul paragraphe de la Paysanne. «Que je sois jamais de l'Académie (comme dit Marcillac, l'artiste romantique de Gerfault), si j'arrive au diapason de pareils ânes !» C'est bien beau, l'idée qui a frappé l'Académie dans le numéro 26 : «Le poète sur les ruines d'Athènes et évoquant le passé, le faisant revivre !» Est-ce Volney ! et rococo ! Comment un homme peut-il rapporter de semblables bêtises sans en rire le premier ? Comment ne pas sentir que c'était là la manière la plus vulgaire, la plus usée (et la moins vraie) de prendre le sujet ? Si mon pharmacien avait concouru pour l’Acropole, il est certain que c'eût été là son plan.

Et l'aplomb de ces messieurs-là ! Sont-ils piètres, contents d'eux, sûrs de leur jugement ! Ce pauvre Delisle qui va leur présenter son livre ! Non, tout cela m'indigne trop. Je suis gorgé de l'humanité en général et des gens de lettres en particulier, comme si j'avais avalé cent livres de suif.

J'aurais bien voulu être là quand le Philosophe a dit : «Les Ronsards qui vous conseillent», pour voir son ton. À qui ça s'adressait-il ? à propos de quoi ? Comment ? Il a dit cela sans doute comme une injure, ce bon Cousin ! Les Ronsards qui vous conseillent ! les Homères de vos amis ! Charmant ! charmant ! Et en voilà un aussi qui passe pour un homme de goût, un classique.

J'ai eu aujourd'hui un grand enseignement donné par ma cuisinière. Cette fille, qui a vingt-cinq ans et est Française, ne savait pas que Louis-Philippe n'était plus roi de France, qu'il y avait eu une république, etc. Tout cela ne l'intéresse pas (textuel). Et je me regarde comme un homme intelligent ! Mais je ne suis qu'un triple imbécile. C'est comme cette femme qu'il faut être.

Hier, en allant me faire arracher ma dent, j'ai passé sur la place du Vieux-marché, où l'on exécutait autrefois, et en analysant l'émotion caponne que j'avais au fond de moi, je me disais que d'autres à la même place en avaient eu de pires, et de même nature pourtant ! L'attente d'un événement qui vous fait peur ! Cela m'a rappelé que, tout enfant, à six ou sept ans, en revenant de l'école, j'avais vu là une fois la guillotine qui venait de servir. Il y avait du sang frais sur les pavés et on défaisait le panier. J'ai rêvé cette nuit la guillotine ; chose étrange, ma petite nièce a rêvé aussi la guillotine cette nuit. La pensée est donc un fluide, et qui découle des pentes plus hautes sur les plus basses ?... Qui est-ce qui a jamais étudié tout cela scientifiquement, posément ? Il faudrait un grand poète, ayant à son service une grande science, et tout cela en la possession d'un très honnête homme.

Ma prochaine te dira le jour certain de notre entrevue. Ce sera probablement de mardi prochain en huit jours ; mais s'il me survient de la fluxion ou quelque reprise de mal de dent, ce à quoi je m'attends, notre voyage se trouverait peut-être retardé deux ou trois jours. Quoi qu'il en soit, je serais bien étonné si l'autre semaine se passait sans que nous ne nous vissions. Adieu, bonne chère Muse, merci de ta dédicace ; elle n'est pas vraie pourtant. Adieu, mille baisers, à toi.

Ton G.

Bouilhet m'a chargé de te dire avant de s'aller coucher qu'il avait été pressé par le temps et n'avait pu t'écrire plus longuement.

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À LOUISE COLET.

 (Croisset) Nuit de mardi, 1 heure (3-4 mai 1853).

Oui, chère Muse, nous nous verrons lundi prochain comme tu le désires, et nous resterons ensemble jusqu'à samedi (ma prochaine t'indiquera les heures de départ). C'est du moins mon intention et mon espoir, à moins que je ne sois malade d'ici là, ou que mes dents ne me reprennent trop fort. Dans l'état présent, ma bouche n'est pas présentable. Il m'a poussé des glandes sous le cou et un peu de fluxion. Je ne peux manger que de la mie de pain, et encore me fait-elle mal. J'ai eu depuis quatre jours une fièvre continue et hier violente. Voilà plusieurs semaines qu'il me prend de temps à autre au cervelet (siège des passions, selon Gall) des douleurs à crier, qui m'ont repris dimanche. Mais aussi quel dimanche et quelle société j'ai eus ! Je ne te parle jamais de mes ennuis domestiques, mais j'en suis comblé parfois : mon frère ! ma belle-soeur ! mon beau-frère ! Ah ! ah ! ah ! La santé de ma mère commence aussi à m'inquiéter profondément et plus que je ne le dis. Tout ce qu'il lui faudrait d'effectif est impraticable. Enfin, je viens d'être assez secoué, et il me résulte de tout cela une torpeur invincible. Hier et aujourd'hui j'ai passé tout l'après-midi à dormir comme un homme ivre. J'avais (nerveusement parlant) la sensation interne d'un homme qui aurait bu six bouteilles d'eau-de-vie. J'étais brûlé et étourdi. Mais ce soir (j'ai fait diète toute la journée) la revigueur m'est revenue, et j'ai écrit presque d'une seule haleine toute une page, et de psychologie fort serrée, où il y aura, je crois, peu à reprendre. N'importe, je voudrais bien que ces défaillances et ces enthousiasmes me quittassent un peu, et demeurer dans un milieu plus olympien, le seul bon pour faire du beau.

L'échec de Melaenis chez Charpentier a assez embêté Bouilhet. Il n'était pas non plus gai dimanche. Entre lui et Edma, il ne se passe rien ; ils s'écrivent toutes les six semaines un billet de six lignes. Tu feras bien de pas lui en parler quand tu le verras ; c'est un sujet qui l'embête. Rappelle-toi l'avertissement ou laisse-le venir.

Pour te dire mon avis sur la lettre de Béranger, il faudrait que je connusse le bonhomme, mais il a été remué seulement d'une façon qu'il n'approuve pas. Ce qui étonne dans ce conte, c'est la couleur unie à l'émotion. Il t'a du reste donné un bon avis en te disant de prendre garde que les autres récits ne ressemblent à celui-là. Garde-toi aussi de ce mètre de cinq pieds, qui est le plus laid de tous. Nous causerons de tout cela en détail la semaine prochaine, je l'espère. Réponds-moi poste par poste si tu veux que je t'apporte les 500 francs, afin que j'aie la lettre samedi au plus tard. Tu en auras une de moi dimanche.

Comme c'est faible, outre que c'est fort canaille, les articles de Castille ! Ne trouver rien de pis à dire sur Thiers que de l'appeler nain parvenu ! etc. , et dans la rage de tout dénigrer, attaquer jusqu'à Danton parce que Thiers l'a justifié ! Quelle enfilade de turpitudes morales et intellectuelles ! Mais tout cela est payé, ou implore de l'être.

Le scrupule du Philosophe sur l'épigraphe de Goethe dévoile l'homme. Voilà bien mes hypocrites. Ah !

comme il y en a qui voilent le sein de Dorine, et qui veulent cocufier Orgon !

Adieu. As-tu remarqué le nouveau prospectus de la Revue, «la phalange décidée à vaincre» ?

Non, sacré nom de Dieu ! non ! je n'essaierai jamais de publier dans aucune revue. Il me semble que, par le temps qui court, faire partie de n'importe quoi, entrer dans un corps quelconque, dans n'importe quelle confrérie ou boutique, et même prendre un titre quel qu'il soit, c'est se déshonorer, c'est s'avilir, tant tout est bas.

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À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927. Samedi, 1 heure (7 mai 1853).

Chère amie, il y a, partant de Paris, des trains qui partent à 11 heures, midi et 4 h 25 du soir et qui arrivent à 1 heure, 1 h 50 et 6 h 15, et ceux partant de Rouen sont à 10 h 35, 1 h 25 et 4 h 15. Celui qui me conviendrait le plus serait celui de 1 h 25 (express). Mais, comme il arrive à 3 h 39 à Mantes, cela te ferait attendre deux heures (en prenant, toi, celui qui part à midi). Il vaut mieux que je parte à 10 heures et demie et toi à 11 heures précises. Tu seras arrivée à 1 heure juste et moi à 1 h 15. Ainsi c'est convenu, prends le train de 11 heures. Tu auras seulement un quart d'heure à m'attendre.

Mes dents vont mieux ; j'ai plusieurs choses à t'apporter. Dans 48 heures nous serons ensemble. Mille bons baisers en attendant les vrais. À toi, à toi.

Ton G.

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À LOUISE COLET.

Entièrement inédite en 1927.

Dimanche, 5 h du soir (15 mai 1853).

En arrivant ici, hier au soir, bonne et chère amie, j'ai trouvé cette lettre du père Hugo (encore le crocodile !), escortée d'un rediscours. Qu'en dois-je faire ? T'est-il destiné ? Je vais définitivement lui répondre et dans le sens que j'ai arrêté en dernier lieu.

Bouilhet a une nouvelle prouesse de Du Camp à te raconter, et qui est splendide. Le temps aujourd'hui est lourd, il commence à pleuvoir, j'étouffe un peu. Je suis fatigué et je pense à toi. Voilà bientôt déjà 24 heures que nous sommes séparés ! Je t'écrirai demain ou après-demain, quand je serai remis.

À toi, cher Amour, à toi de toutes mes profondeurs.

Ton G.

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À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.

Croisset, mardi 11 heures (17 mai 1853).

J'ai reçu ce matin ta bonne lettre, triste et douce, pauvre chère amie. Je vais faire comme tu as fait, te raconter tout mon départ. Quand j'ai vu ton dos disparaître, j'ai été me mettre sur le pont afin de revoir le train passer. Je n'ai vu que cela. Tu étais là dedans ; j'ai suivi de l'oeil le convoi tant que j'ai pu et j'ai tendu l'oreille. Du côté de Rouen, le ciel était rouge avec de grandes barres pourpres inégales. J'ai allumé un autre cigare, je me suis promené de long en large. Par bêtise et ennui, j'ai été boire un verre de kirsch dans un cabaret, et puis le train de Paris est arrivé. J'ai rencontré là, allant à Elbeuf, un ancien camarade à moi, clerc de notaire, grand séide de Du Camp (c'est son groom, etc.), avec qui j'ai eu une longue conversation. Je te la rapporterai plus tard. À Rouen j'ai trouvé Bouilhet ; mais ma voiture, par un malentendu, n'y était pas. Nous l'avons attendue, puis, au clair de lune, nous avons traversé à pied le pont et le port, été chez deux loueurs de voitures afin d'avoir un fiacre. Au second (dont le logis est dans une ancienne église) la femme s'est réveillée en bonnet de coton (intérieur de nuit, mâchoires qui bâillent, chandelle qui brûle, bretelles tombant sur les hanches, etc.). Là il a fallu atteler la voiture. Enfin nous sommes arrivés à Croisset à 1 heure du matin et nous nous sommes couchés à 2, après que j'ai eu rangé ma table. Le dimanche a été triste. Les Achille ne sont pas venus, Dieu merci ! L'après-midi nous avons été voir un embarcadère en bois, que l'on fait à quelque distance d'ici pour les bateaux à vapeur. Le soir nous avons lu du Jocelyn et la Courtisane amoureuse de La Fontaine. Hier matin Bouilhet est parti à une heure. J'ai dormi une bonne partie de l'après-midi et, le soir, je me suis remis à mon travail avec grand ennui. J'ai recommencé aujourd'hui mon train ordinaire, leçon à ma nièce, Sophocle, Juvénal et la Bovary, dont je suis arrivé, je crois, à terminer trois pages qui étaient sur le chantier dès huit jours avant mon absence. J'ai assez bien travaillé ce soir, ou du moins avec du plaisir. Voilà, et les mêmes jours vont suivre.

Comme ils ont été bons, pauvre Muse, ceux que nous avons passés ensemble ! Je n'ai plus bien nettement dans la tête ce que j'entendais jadis par rêves d'amour ; mais ce que je sais, c'est que je ne souhaite maintenant rien au delà de ce que tu me donnes et qu'il me paraît impossible de mieux aimer que nous nous aimons. Ah ! comme nous nous fondions bien ! Comme je te regardais ! comme je te vois encore ! Quelle étreintes des bras et quelle pénétration mutuelle de toute la pensée ! Ta bonne et belle figure est encore là, devant moi ; j'ai encore sous mes yeux tes yeux et l'impression de ta bouche sur mes lèvres. Ce sera plus tard, pour nos vieillesses, un souvenir réchauffant que cette promenade de Vétheuil à la Roche, avec ce bon Soleil qu'il y avait, ces gens qui fouissaient au pied des vignes, le grand air, le mouvement, nos paroles échangées, etc... Pauvre Mantes ! comme je l'aime. Il faudra y revenir pas trop tard et avant que les feuilles ne soient tombées. Bouilhet m'a beaucoup reparlé de la Paysanne. Trois de ses élèves vont l'acheter. Qu'on en parle ou non, je te dis que ça percera, tu verras.

Anecdote : tu sais, ou ne sais pas, que Reyer (musicien) avait écrit à Bouilhet, pour lui demander la permission de mettre en musique sa pièce à Rachel : «Je ne suis pas le Christ», permission qui fut accordée. Samedi, Bouilhet a reçu cela, qui a pour titre Rédemption (invention nouvelle de l'éditeur ou du compositeur, lesquels du reste ont écrit tous les deux une lettre fort polie à Bouilhet). Mais devine son ébahissement en voyant au plus haut de la feuille, au-dessus de la vignette, au-dessous du titre, cette dédicace : «à M. Maxime Du Camp». Est-ce fort ? C'est si fort que ça n'a pas même aucun sens, puisque la pièce, d'un bout à l'autre, est adressée à quelqu'un et qu'elle portait, originairement, une dédicace qui en était tout le titre (celui de Rédemption la dénature même). Moi, cela me semble démesuré (même en mettant à part le sans-gêne du procédé). Cet homme qui, pour se pousser par tous les moyens possibles, pour se voir étaler à une vitre de marchand, va se fourrer, de lui-même, entre des notes et des vers auxquels il n'a en rien contribué, s'intercaler ainsi dans l'oeuvre d'un autre et mettre son nom à la place d'une lettre, laquelle lettre représentait un souvenir, un cri de l'âme ! accaparer une chose si personnelle et si intime ! pour se faire mousser ! Cela m'a d'abord fait beaucoup rire. Après quoi, j'ai compris l'odieux de la chose.

Cet ami dont je te parlais, que j'ai rencontré en chemin de fer, m'a dit que les articles de Castille faisaient le plus mauvais effet. Quant à celui de l’Athenoeum, j'ai compris que le père Vivien de Saint-Martin avait eu le dessus, car il a répondu aux témoins de Du Camp que c'était une discussion littéraire et qu'il ne donnerait aucune excuse. Du Camp a écrit qu'il le méprisait, à quoi l'autre a répondu qu'il l'engageait «à modérer ses expressions et à ne pas entrer sur le terrain de la calomnie», ou qu'il aurait recours aux tribunaux. - Et tout cela est rapporté par un dévoué ! Grand mépris de Foüard pour Turgan et Cormenin. La bande se détraque, à ce qu'il paraît. Cormenin, au Moniteur, travaille sous «un conseil de rédaction» dont font partie Sainte-Beuve, Rolle, etc. «C'est une place de commis que celle du rédacteur, et une place de commissionnaire que celle du directeur.» Voilà comme on est arrangé par les amis. À tout cela je ne répondais mot. Maxime a loué une maison de campagne à Chaville, près Versailles, pour y passer l'été. Il va écrire le Nil. Encore des voyages ! Quel triste genre ! Il n'a pas écrit une ligne de Reiz Aldallah ni du Coeur saignant, annoncés depuis plusieurs mois.

Autre aspect humain : ce Foüard allant à Elbeuf pour demander à son père la permission de changer de nom. Ce nom de Foüard (foire) l'empêche de se marier et il a besoin d'un riche mariage pour payer sa future étude. Mais je vois que le bourgeois, qui a fait sa fortune lui-même, va être indigné et refusera son consentement. Qu'est-ce qui est le plus fort, du fils ou du père ?

As-tu le troisième volume de l’Archéologie de Muller ? Il m'est impossible de le retrouver. J'ai oublié de te remettre (je l'avais dans mon carton) les Fantômes. Les veux-tu ? Mais j'aimerais mieux te les redonner en te faisant de vive voix des observations.

Comme c'est mauvais, Jocelyn ! Relis-en. La quantité d'hémistiches tout faits, de vers à périphrases vides, est incroyable. Quand il a à peindre les choses vulgaires de la vie, il est au-dessous du commun. C'est une détestable poésie, inane, sans souffle intérieur. Ces phrases-là n'ont ni muscles ni sang. Et quel singulier aperçu de l'existence humaine ! Quelles lunettes embrouillées ! Mais comme nous nous sommes délectés ensuite dans La Fontaine ! C'est à apprendre par coeur d'un bout à l'autre. La Courtisane amoureuse, quels vers ! quels vers ! que de tournure et de style ! Il n'y a pas dans tout Lamartine un seul trait humain, sensible, au sens ordinaire du mot, comme celui de Constance baisant les pieds de son amant. Voilà du coeur au moins ! et de la poésie ! car toutes ces distinctions, après tout, ne sont que des subtilités à l'usage de ceux qui n'ont ni de l'un ni de l'autre. Relis ce conte et appesantis-toi sur chaque mot, sur chaque phrase. Quelle admirable narration et quel enchaînement ! ! ! Songer pourtant que les contes de La Fontaine passent encore pour un mauvais livre ! un livre cochon ! Ah ! les tyrannies ont cela de bon qu'elles réalisent au moins bien des vengeances impuissantes. Je suis si harassé par la bêtise de la multitude que je trouve justes tous les coups qui tombent sur elle.

L'oeuvre de la critique moderne est de remettre l'Art sur son piédestal. On ne vulgarise pas le Beau ; on le dégrade, voilà tout. Qu'a-t-on fait de l'antiquité en voulant la rendre accessible aux enfants ? Quelque chose de profondément stupide ! Mais il est si commode pour tous de se servir d’expurgata, de résumés, de traductions, d'atténuations ! Il est si doux pour les nains de contempler les géants raccourcis ! Ce qu'il y a de meilleur dans l'Art échappera toujours aux natures médiocres, c'est-à-dire aux trois quarts et demi du genre humain. Pourquoi dès lors dénaturer la vérité au profit de la bassesse ? Adieu, toi qui tressailles aux belles choses et que j'aime tant pour les enthousiasmes que tu as, et pour tout le reste aussi.

Mille baisers partout. À toi, à toi.

Ton G.

***

À LOUISE COLET.

En partie inédite en 1927.

(Croisset) Nuit de samedi, 1 heure (21-22 mai 1853).

Sais-tu que tu m'as écrit deux lettres charmantes, superbes et avec qui j'ai eu (comme le père Babinet avec sa femme délicieuse) «le plus grand plaisir» ? ? ? Je vais les reprendre et t'en parler (c'est une habitude que nous devrions avoir plus souvent). J'aime bien ta mine chez Mme Didier, défendant la bonne cause contre les Lamartiniens, et toute la manière dont tu me parles de cette grande source de fleurs blanches. Le portrait du sénateur Beauvau, ton chic raide chez le chevreau : tout cela est crânement troussé.

Quel immense mot que celui d'Houssaye : «Auriez-vous le style de M. de Lamartine !» Ah ! oui, ce sont de pauvres gens, un pauvre monde, et petit, et faible. Leur réputation ne dure même pas tout le temps qu'ils vivent. Ce sont des célébrités qui ne dépassent point la longueur d'un loyer ; elles sont à terme. On est reconnu grand homme pendant cinq ans, dix ans, quinze ans (c'est déjà beaucoup) ; puis tout sombre, homme et livres, avec le souvenir même de tant de tapage inutile. Mais ce qu'il y a de dur, c'est l'aplomb de ces braves gens-là, leur sécurité dans la bêtise ! Ils sont bruissants à la manière des grosses caisses dont ils se servent ; leur sonorité vient de leur viduité. La surface est une peau d'âne et le fond, néant ! Tout cela tendu par beaucoup de ficelles. Voilà un calembour !

Tu me parles des tristesses de ce bon Delisle qui n'a personne autour de lui ! Moi, j'ai été en cela protégé du ciel, j'ai toujours eu de bonnes oreilles pour m'entendre et même d'excellentes bouches pour me conseiller. Comment ferai-je l'hiver prochain, quand mon Bouilhet ne sera plus là ? Je crois du reste qu'il sera comme moi, un peu désarçonné un moment. Nous nous sommes (fait) l'un à l'autre, en nos travaux respectifs, une espèce d'indicateur de chemin de fer, qui, le bras étendu, avertit que la route est bonne et qu'on peut suivre.

J'aime beaucoup Delisle pour son volume, pour son talent et aussi pour sa préface, pour ses aspirations. Car c'est par là que nous valons quelque chose, l’aspiration. Une âme se mesure à la dimension de son désir, comme l'on juge d'avance des cathédrales à la hauteur de leurs clochers. Et c'est pour cela que je hais la poésie bourgeoise, l'art domestique, quoique j'en fasse. Mais c'est bien la dernière fois ; au fond cela me dégoûte. Ce livre, tout en calcul et en ruses de style, n'est pas de mon sang, je ne le porte point en mes entrailles, je sens que c'est de ma part une chose voulue, factice. Ce sera peut-être un tour de force qu'admireront certaines gens (et encore en petit nombre) ; d'autres y trouveront quelque vérité de détail et d'observation. Mais de l'air ! de l'air ! Les grandes tournures, les larges et pleines périodes se déroulant comme des fleuves, la multiplicité des métaphores, les grands éclats du style, tout ce que j'aime enfin, n'y sera pas. Seulement, j'en sortirai peut-être préparé à écrire ensuite quelque bonne chose. Je suis bien désireux d'être dans une quinzaine de jours, afin de lire à Bouilhet tout ce commencement de ma deuxième partie (ce qui fera 120 pages, l'oeuvre de dix mois). J'ai peur qu'il n'y ait pas grande proportion, car pour le corps même du roman, pour l'action, pour la passion agissante, il ne me restera guère que 120 à 140 pages, tandis que les préliminaires en auront plus du double. J'ai suivi, j'en suis sûr, l'ordre vrai, l'ordre naturel. On porte vingt ans une passion sommeillante qui n'agit qu'un seul jour et meurt. Mais la proportion esthétique n'est pas la physiologique. Mouler la vie, est-ce l'idéaliser ? Tant pis, si le moule est de bronze ! C'est déjà quelque chose ; tâchons qu'il soit de bronze.

Je me suis gaudy profondément aux récits de Mme Biard ; je la connais cette petite femme. J'ai joué avec elle à l'oie, chez Pradier, dans le temps des galanteries du grand homme. Elle me paraissait un peu grisette. Ce ne doit pas être un mets de haute cuisine ; elle m'a été peu sympathique. Voilà tout ce que je m'en rappelle.

Mais sais-tu qu'il se dessine comme un très bon homme, le père Hugo ? Cette longue tendresse pour sa vieille Juliette m'attendrit. J'aime les passions longues et qui traversent patiemment et en droite ligne tous les courants de la vie, comme de bons nageurs, sans dévier. Il n'y a pas de meilleur père de famille, puisqu'il écrit à la maîtresse de son fils de venir habiter avec eux ! C'est bien humain cela ! et peu posé. (J'aurais eu un fils, que j'aurais pris grand plaisir à lui procurer des femmes et celles qu'il eût aimées surtout.) Pourquoi a-t-il affiché parfois une morale si bête et qui l'a tant rétréci ? Pourquoi la politique ? Pourquoi l'Académie ? Les idées reçues ! l'imitation !

Les réflexions que tu m'envoies sur tout cela sont justes et j'en tire la conclusion que ce grand homme doit être très seul dans sa famille. Tout se groupe toujours autour de l'officiel ; les faibles vont au convenable, ils se sentent appuyés vaguement par une majorité innombrable. Il doit avoir de bonnes tristesses là-bas, avec sa femme qui l'embête, Vacquerie qui l'admire (comme M. Wagner de Faust) et ses fils, petits lionçonneaux qui regrettent le boulevard. Ah ! pourquoi se marier ? pourquoi accepter la vie quand on est créé par Dieu pour la juger, c'est-à-dire pour la peindre ?

Oui, c'est bien étrange, ces deux coïncidences, notre double lecture de Lamartine, et moi lisant la Courtisane amoureuse tandis que Mme Biard te contait les baisements de pieds de Juliette.

Tu me dis des choses bien tendres, chère Muse. Eh bien, reçois en échange toutes celles, plus tendres encore, que tu pourras imaginer. Ton amour, à la fin, me pénètre comme une pluie tiède, et je m'en sens imbibé jusqu'au fond de tout mon coeur. N'as-tu pas tout ce qu'il faut pour que je t'aime, corps, esprit, tendresse ? Tu es simple d'âme et forte de tête, très peu «pohétique» et extrêmement poète. Il n'y a rien en toi que de bon, et tu es tout entière comme ta poitrine, blanche et douce au toucher. Celles que j'ai eues, va, ne te valaient pas, et je doute que celles que j'ai désirées te valussent. Je tâche quelquefois de m'imaginer ton visage quand tu seras vieille, et il me semble que je t'aimerai encore tout autant, plus peut-être. Je suis, dans mes actions du corps et de l'esprit, comme les dromadaires que l'on a grand mal également à faire marcher et s'arrêter : la continuité du repos et du mouvement est ce qui me va. Au fond, rien de moins diapré que ma personne et tu seras toujours la seule maîtresse de ton amant. Sais-tu seulement que j'ai peur de devenir bête ! Tu m'estimes tellement que tu dois te tromper et finir par m'éblouir. Il y a peu de gens qui aient été chantés comme moi. Ah ! Muse, si je t'avouais toutes mes faiblesses, si je te disais tout le temps que je perds à rêver mon petit appartement de l'année prochaine ! Comme je nous y vois ! Mais il ne faut jamais penser au bonheur ; cela attire le diable, car c'est lui qui a inventé cette idée-là pour faire enrager le genre humain. La conception du paradis est au fond plus infernale que celle de l'enfer. L'hypothèse d'une félicité parfaite est plus désespérante que celle d'un tourment sans relâche, puisque nous sommes destinés à n'y jamais atteindre. Heureusement qu'on ne peut guère se l'imaginer ; c'est là ce qui console. L'impossibilité où l'on est de goûter au nectar fait trouver bon le chambertin. Adieu ! Quel dommage qu'il soit si tard ! Je n'ai guère envie de dormir, et j'avais encore bien des choses à te dire, à te parler de ton drame, etc. Mardi, ne parle pas de Du Camp à Gautier ; laisse-le venir, si tu veux t'en faire un ami. Je crois que le Bouilhet est un sujet qui l'amuse peu. Est-ce se reconnaître médiocre que d'envier quelqu'un ! Mille baisers et tendresses.

J'embrasse tes lèvres.

Ton G.

***

À LOUISE COLET.

 (Croisset) Nuit de jeudi, 1 heure (26-27 mai 1853).

Je ferais mieux de continuer à travailler et de t'écrire demain, car je suis ce soir fort animé et dans un grand rut littéraire. Mais comme demain il peut revenir, cela me remettrait trop loin (au plaisir que me font tes lettres, je pense que tu dois bien fort aimer les miennes). Et puis il faut se méfier de ces grands échauffements. Si l'on a alors la vue longue, on l'a souvent trouble. Le bon de ces états-là, c'est qu'ils retrempent et vous infusent dans la plume un sang plus jeune. On a dans la tête toutes sortes de floraisons printanières qui ne durent pas plus que les lilas, qu'une nuit flétrit, mais qui sentent si bon ! As-tu senti quelquefois comme un grand soleil qui venait du fond de toi-même et t'éblouissait ?

Oui, cela a bien marché aujourd'hui. Je me suis à peu près débarrassé d'un dialogue archi-coupé, fort difficile. J'ai écrit aux deux tiers une phrase «pohétique» et esquissé trois mouvements de mon pharmacien qui me faisaient à la fois beaucoup rire et grand dégoût, tant ce sera fétide d'idée et de tournure. J'en ai pour jusqu'à la fin du mois de juin, de cette première partie. J'ai relu presque tout. Le commencement sera à récrire, ou du moins à corriger fortement. C'est lâche et plein de répétitions. Je cherchais la manière qui, plus loin, est trouvée. ça ne m'a pas semblé long et il y a de bonnes choses, mais par-ci par-là certains chics pittoresques inutiles, manie de peindre quand même, qui coupe le mouvement et quelquefois la description elle-même et qui donne ainsi, parfois, un caractère étroit à la phrase. Il ne faut pas être gentil. Il me semble du reste que les parties les plus nouvellement faites sont les meilleures. C'est peut-être une illusion, mais ça n'en est peut-être pas une, puisque, à mesure que j'avance, j'ai plus de mal. Si j'ai plus de mal, c'est que j'y vois plus loin. On peut juger du poids d'un fardeau aux gouttes de sueur qu'il vous cause.

Et ton drame ? Resserre bien ton plan, que chaque scène avance, pas de traits inutiles, mets de la poésie dans l’action, motive bien chaque entrée et chaque sortie, et que les vers soient roides. Pourquoi ai-je bonne opinion de ce drame ? Pourquoi ai-je le pressentiment qu'il sera reçu, applaudi, que ce sera un succès ? Envoie-moi un plan bien détaillé ; je suis curieux de le voir. Mais comme nous nous disputerons probablement !

Je crois le conseil du grand homme bon. Deux mille francs, après tout, sont à considérer et, en s'y prenant bien, il y a moyen de les avoir l'année prochaine. La vengeance les vaut-elle ? Note que tu ne peux publier l’Acropole (que) tout à fait bien corrigée. Ce serait différent du poème envoyé, et ils pourraient réclamer. D'ailleurs pour que la farce leur fût amère (et je persiste là dedans), il faudrait, l'année prochaine, gagner le prix avec une autre Acropole. Mais je comprends parfaitement que ça t'ennuie. Suis donc ta première idée ; finis tes corrections puisque tu y es, puis laisse tout ça de côté pour l'en tirer cet hiver, quand il sera temps. On intéressera le Philosophe, etc. !

Quelles charmantes manières que celles de l'ami Gautier ! Quel savoir-vivre ! Je doute fort que les deux premières représentations de mardi fussent vraies. Informe-t'en donc. N'y a-t-il pas là-dessous quelques blagues ? On ne se soucie peut-être pas beaucoup du rapprochement. J'ai reçu aujourd'hui du jeune homme une plaisanterie (l'annonce, dans le journal, de la mort d'un brave homme inconnu sur lequel nous avons fait des charges en voyage, un entrefilet qu'il m'envoie dans une enveloppe de deuil et avec cachet noir). Voilà déjà deux ou trois amabilités en peu de temps. Qu'est-ce que tout cela veut dire ? Rien du tout, légèreté, vanité, inconsistance d'idées, d'amour ou de haine et, en quoi que ce soit, impuissance à suivre la ligne droite. À propos de l'ami Théo, il me revient en tête cette phrase de Candide (c'est Martin qui parle, et de Paris) : «Je connus la canaille écrivante, la canaille cabalante et la canaille convulsionnaire. On dit qu'il y a des gens fort polis dans cette ville-là. Je le veux croire.» Cela me fait songer aux tables tournantes (les convulsionnaires). Est-elle bête cette Edma ! Avoue que c'est fort, les tables tournantes. ô lumière ! ô progrès ! ô humanité ! Et on se moque du moyen âge, de l'antiquité, du vicaire Paris, de Marie Alacoque et de la Pythonisse ! Quelle éternelle horloge de bêtises que le cours des âges ! Les sauvages qui croient dissiper les éclipses de soleil en tapant sur des chaudrons valent bien les Parisiens qui pensent faire tourner des tables en appuyant leur petit doigt sur le petit doigt de leur voisin. C'est une chose curieuse comme l'humanité, à mesure qu'elle se fait autolâtre, devient stupide. Les inepties qui excitent maintenant son enthousiasme compensent par leur quantité le peu d'inepties, mais plus sérieuses, devant lesquelles elle se prosternait jadis. ô socialistes ! C'est là votre ulcère : l'idéal vous manque et cette matière même, que vous poursuivez, vous échappe des mains comme une onde. L'adoration de l'humanité pour elle-même et par elle-même (ce qui conduit à la doctrine de l'utile dans l'Art, aux théories de salut public et de raison d'état, à toutes les injustices et à tous les rétrécissements, à l'immolation du droit, au nivellement du beau), ce culte du ventre, dis-je, engendre du vent (passez-moi le calembour), et il n'y a sorte de sottises que ne fasse et qui ne charme cette époque si sage. «Ah ! moi, je ne donne pas dans le creux, dit-elle. Pauvres gens que ceux qui ont cru à l'apothéose ou au paradis ! On est plus positif maintenant, on, etc...». Et quelle longueur de carotte pourtant avale ce bon bourgeois du siècle ! Quel nigaud ! Quel jobard ! Car la canaillerie n'empêche pas le crétinisme. J'ai déjà assisté, pour ma part, au choléra qui dévorait les gigots que l'on envoyait dans les nuages sur des cerfs-volants, au serpent de mer, à Gaspar Hauser, au chou colossal, orgueil de la Chine, aux escargots sympathiques, à la sublime devise «liberté, égalité, fraternité», inscrite au fronton des hôpitaux, des prisons et des mairies, à la peur des Rouges, au grand parti de l'ordre ! Maintenant nous avons «le principe d'autorité qu'il faut rétablir». J'oubliais les «travailleurs», le savon Ponce, les rasoirs Foubert, la girafe, etc. Mettons dans le même sac tous les littérateurs qui n'ont rien écrit (et qui ont des réputations solides, sérieuses) et que le public admire d'autant plus, c'est-à-dire la moitié au moins de l'école doctrinaire, à savoir les hommes qui ont réellement gouverné la France pendant vingt ans.

Si l'on veut prendre la mesure de ce que vaut l'estime publique et quelle belle chose c'est que d’»être montré au doigt», comme dit le poète latin, il faut sortir à Paris, dans les rues, le jour du Mardi-Gras. Shakespeare, Goethe, Michel-Ange n'ont jamais eu quatre cent mille spectateurs à la fois comme ce boeuf. Ce qui le rapproche, du reste, du génie, c'est qu'on le met ensuite en morceaux.

Eh bien, oui, je deviens aristocrate, aristocrate enragé ! Sans que j'aie, Dieu merci, jamais souffert des hommes et (bien) que la vie, pour moi, n'ait pas manqué de coussins où je me calais dans des coins, en oubliant les autres, je déteste fort mes semblables et ne me sens pas leur semblable. C'est peut-être un monstrueux orgueil, mais le diable m'emporte si je ne me sens pas aussi sympathique pour les poux qui rongent un gueux que pour le gueux. Je suis sûr d'ailleurs que les hommes ne sont pas plus frères les uns aux autres que les feuilles des bois ne sont pareilles : elles se tourmentent ensemble, voilà tout. Ne sommes-nous pas faits avec les émanations de l'Univers ? La lumière qui brille dans mon oeil a peut-être été prise au foyer de quelque planète encore inconnue, distante d'un milliard de lieues du ventre où le foetus de mon père s'est formé. Et si les atomes sont infinis et qu'ils passent ainsi dans les Formes comme un fleuve perpétuel roulant entre ses rives, les Pensées, qui donc les retient, qui les lie ? à force quelquefois de regarder un caillou, un animal, un tableau, je me suis senti y entrer. Les communications entr'humaines sic ne sont pas plus intenses.

D'où viennent les mélancolies historiques, les sympathies à travers siècle, etc. ? Accrochement de molécules qui tournent, diraient les épicuriens. Oui, mais les molécules de mon corps vivant ne tournent guère, et enfin ce n'est pas parce qu'un imbécile a deux pieds comme moi, au lieu d'en avoir quatre comme un âne, que je me crois obligé de l'aimer ou, tout au moins, de dire que je l'aime et qu'il m'intéresse.

Il fut un temps où le patriotisme s'étendait à la cité. Puis le sentiment, peu à peu, s'est élargi avec le territoire (à l'inverse des culottes : c'est d'abord le ventre qui grossit). Maintenant l'idée de patrie est, Dieu merci, à peu près morte et on en est au socialisme, à l'humanitarisme (si l'on peut s'exprimer ainsi). Je crois que plus tard on reconnaîtra que l'amour de l'humanité est quelque chose d'aussi piètre que l'amour de Dieu. On aimera le Juste en soi, pour soi, le Beau pour le beau. Le comble de la civilisation sera de n'avoir besoin d'aucun bon sentiment, ce qui s'appelle. Les sacrifices seront inutiles ; mais il faudra pourtant toujours un peu de gendarmes ! Je dis là de grandes bêtises, mais pourtant le seul enseignement à tirer du régime actuel (basé sur le joli mot vox populi, vox Dei) est que l'idée du peuple est aussi usée que celle du roi. Que l'on mette donc ensemble la blouse du travailleur avec la pourpre du monarque, et qu'on me les jette de compagnie toutes deux aux latrines pour y cacher conjointement leurs taches de sang et de boue ; elles en sont raides.

Adieu, comme il est tard ! Je t'embrasse partout, du coeur et du corps, toi avec qui je me fonds et confonds. Aussi je signe toujours de ce seul mot

Ton G.

À LOUISE COLET.

En partie inédite. (Croisset) Mercredi, minuit (1er juin 1853).

Je viens d'écrire au grand homme (la lettre partira après-demain au plus tard), ce qui n'était pas aisé à cause de la mesure que je voulais tenir. Il a fait trop de canailleries pour que je puisse lui exprimer une admiration sans réserve (ses encouragements à des médiocrités, l'Académie, son ambition politique, etc.). Et d'autre part il m'a causé tant de bonnes heures d'enthousiasme, il (...) qu'il m'était fort difficile de me tenir juste entre la raideur et d'adulation. Je crois cependant avoir été à la fois poli et sincère (chose rare).

J'ai relu, et attentivement, tout l’Acropole trois fois. À part beaucoup de lumières, de lumineux, de rayons, d'auréoles qu'il y a dans le commencement, et le morceau des Barbares que je persiste à trouver mauvais et même inutile, c'est une forte chose, dont il n'y a pas six vers faibles. Les Panathénées m'ont ébloui ; c'est abondant et précis tout ensemble. Sois sûre que c'est bon, très bon, et qu'avec encore une semaine de travail tu fais de cela une chose achevée. Le vers est parfois superbe et il y a là un talent merveilleux à exprimer nettement, et en vers essentiellement poétiques, des idées historico-philosophiques. écoute bien ce qui suit.

Il faut prendre de suite, à ce propos, un parti et n'y plus revenir.

Veux-tu, oui ou non, reconcourir l'année prochaine ? Ta réponse : "Je verrai au mois de janvier» m'exaspère ; je t'en préviens. C'est maintenant qu'il faut se décider et prendre ses mesures d'avance, lentement et bien. Ainsi, première décision. Seconde : est-ce ce poème-là que tu veux redonner ? (L'idée du Philosophe, de redemander le manuscrit à Villemain, est excellente, et c'est ce qu'il faut faire, de quelque façon que tu te décides). Si tu veux exécuter ta vengeance (une fois le manuscrit de l'Académie détruit), il sera facile de faire l’Acropole irréprochable, je t'en réponds. Mais alors, dès que ton plan de drame sera fait, au mois de septembre je suppose, nous reverrons donc à bâtir un plan de 2e Acropole. Bouilhet, qui sera alors à Paris, t'aiderait à la confection. Réfléchis à tout cela et tâche de comprendre, chère Muse, qu'il faut toujours avoir du temps devant soi et faire de suite afin de pouvoir faire à l'aise. Ne m'objecte pas l'inspiration. Les gens comme nous, Dieu merci, doivent savoir s'en passer.

Oui, je crois au succès de ton drame. Mais, si tu le fais dans des idées heurtantes, non. Fais-le en vue du public éternel, sans allusion, sans époque, dans la plus grande généralité et il ne heurtera rien et sera plus large. Après une première réussite, tu pourras déployer tes ailes en liberté. Bouilhet est dans la même position. Les conditions de son drame le dégoûtent assez, à cause de toutes les privations qu'il faudra qu'il s'y impose. Mais il ne l'exécutera pas moins au point de vue théâtral, et pour réussir. La condition d'honnêteté, c'est le style. Voilà tout, et il faut réussir, bonne Muse, il le faut. C'est facile, ne fût-ce que pour s'imposer ensuite, impérieusement.

Le rire a empêché l'indignation ; la pitié a presque attendri ma colère.

Je regarde cet article de Villemain comme un hommage involontaire de la bêtise au génie. J'eusse douté de la Paysanne, que je suis maintenant convaincu de son excellence, car il n’a pu lui rien reprocher. Les vers qu'il cite comme mauvais sont des meilleurs, et le blâme d'immoralité, d'irréligion, couronne le tout ! C'est splendide. Ma mère a lu ces deux articles et en a été indignée ou plutôt scandalisée. Elle admire ce stoïcisme des poètes à se laisser déchirer et la force qu'il faut pour supporter tout cela. Du reste ces articles ne sont pas convaincus ; on y sent un parti pris, un dessous de cartes qui vous échappe. Plus une oeuvre est bonne, plus elle attire la critique. C'est comme les puces qui se précipitent sur le linge blanc.

Voilà trois jours que je passe à faire deux corrections qui ne veulent pas venir. Toute la journée de lundi et de mardi a été prise par la recherche de deux lignes ! Je relis du Montesquieu, je viens de repasser tout Candide ; rien ne m'effraie.

Pourquoi, à mesure qu'il me semble me rapprocher des maîtres, l'art d'écrire, en soi-même, me paraît-il plus impraticable et suis-je de plus en plus dégoûté de tout ce que je produis ? Oh ! le mot de Goethe : "J'eusse peut-être été un grand poète, si la langue ne se fût montrée indomptable !» Et c'était Goethe !

Bouilhet m'a lu tout ce que tu lui dis de Leconte ! Eh bien, cela m'a attristé. À part cette séparation au chemin de fer, que je sens et comprends, je n'admets pas le reste de l'histoire ni du bonhomme. Ces deux ans passés dans l'absorption complète d'un amour heureux me paraissent une chose médiocre. Les estomacs qui trouvent en la ratatouille humaine leur assouvissance ne sont pas larges. Si c'était le chagrin encore, bien ! Mais la joie ? Non ! non ! C'est long, deux ans passés sans le besoin de sortir d'ici, sans faire une phrase, sans se tourner vers la Muse. À quoi donc employer ses heures, quand les lèvres sont oisives ? à aimer ? à aimer ? Ces ivresses me surpassent et il y a là une capacité de bonheur et de paresse, quelque chose de satisfait qui me dégoûte. Ah ! poète, vous vous consolez dans la littérature. Les chastes soeurs viennent après madame et votre lyrisme n'est qu'un échauffement d'amour détourné. Mais il en est puni, ce brave garçon, la vie lui manque un peu dans ses vers, son coeur ne dépasse pas son gilet de flanelle et, restant tout entier dans sa poitrine, il n'échauffe point son style.

Et puis se plaindre, crier à la trahison, ne pas comprendre (et quand on est poète) cette suprême poésie du néant-vivant, de l'habit qui s'use, ou du sentiment qui fuit ! Tout cela est bien simple, pourtant. Je ne déclame pas contre ce bon Delisle, mais je dis qu'il me semble un peu ordinaire dans ses passions. Le vrai poète, pour moi, est un prêtre. Dès qu'il passe la soutane, il doit quitter sa famille.

Pour tenir la plume d'un bras vaillant, il faut faire comme les amazones, se brûler tout un côté du coeur.

Toi, tu es bien la meilleure femme du monde, et la plus candide nature. Ta proposition d'aller faire visite à cette dame n'avait pas le sens commun ; tu me permettras de te (le) dire. N'allais-tu pas plaider pour lui ? Et qu'aurais-tu répondu au premier mot, quand elle t'aurait répliqué : "De quoi vous mêlez-vous ?"

Il y a encore une chose qui m'a semblé légèrement bourgeoise dans ce même individu : "Je n'ai jamais pu voir une fille."

Eh bien, je déclare que j'ai souvent pu, moi ! Et en fait de dégoût, tous ces gens dégoûtés me dégoûtent fort. Est-ce qu'il croyait qu'il ne pataugeait pas en plein dans la prostitution, quand il allait essuyer de son corps les restes du mari ? La petite dame, sans doute, en avait un troisième et, dans les bras de chacun des trois, pensait à un quatrième. ô ironie des étreintes ! Mais n'importe ! comme elle n'avait pas de carte, ce bon Delisle pouvait la voir.

Je déclare que cette théorie-là me suffoque. Il y a de ces choses qui me font juger les hommes à première vue : 1° l'admiration de Béranger ; 2° la haine des parfums ; 3° l'amour des grosses étoffes ; 4° la barbe portée en collier ; 5° l'antipathie du bordel. Que j'en ai connu, de ces bons jeunes gens, nourrissant une sainte horreur des maisons publiques, et qui vous attrapaient, avec leurs soi-disant maîtresses, les plus belles (...) du monde ! Le quartier latin est plein de cette doctrine et de ces accidents. C'est peut-être un goût pervers, mais j'aime la prostitution et pour elle-même, indépendamment de ce qu'il y a en dessous. Je n'ai jamais pu voir passer aux feux du gaz une de ces femmes décolletées, sous la pluie, sans un battement de coeur, de même que les robes des moines avec leur cordelière à noeuds me chatouillent l'âme en je ne sais quels coins ascétiques et profonds. Il se trouve, en cette idée de la prostitution, un point d'intersection si complexe, luxure, amertume, néant des rapports humains, frénésie du muscle et sonnement d'or, qu'en y regardant au fond le vertige vient, et on apprend là tant de choses ! Et on est si triste ! Et on rêve si bien d'amour ! Ah ! faiseurs d'élégies, ce n'est pas sur des ruines qu'il faut aller appuyer votre coude, mais sur le sein de ces femmes gaies.

Oui, il manque quelque chose à celui qui ne s'est jamais réveillé dans un lit sans nom, qui n'a pas vu dormir sur son oreiller une tête qu'il ne reverra plus, et qui, sortant de là au soleil levant, n'a pas passé les ponts avec l'envie de se jeter à l'eau, tant la vie lui remontait en rots du fond du coeur à la tête. Et quand ce ne serait que le costume impudent, la tentation de la chimère, l'inconnu, le caractère maudit, la vieille poésie de la corruption et de la vénalité ! Dans les premières années que j'étais à Paris, l'été, par les grands soirs de chaleur, j'allais m'asseoir devant Tortoni et, en regardant se coucher le soleil, je regardais les filles passer. Je me dévorais, là, de poésie biblique. Je pensais à Isaïe, à la "fornication des hauts lieux" et je remontais la rue de La Harpe, en me répétant cette fin de verset : "Et son gosier est plus doux que de l'huile". Diable m'emporte si j'ai jamais été plus chaste ! Je ne fais qu'un reproche à la prostitution, c'est que c'est un mythe. La femme entretenue a envahi la débauche, comme le journaliste la poésie ; nous nous noyons dans les demi-teintes. La courtisane n'existe pas plus que le saint ; il y a des soupeuses et des lorettes, ce qui même est encore plus fétide que la grisette.

Il m'arrive dans mon intérieur une chose triste et qui me chagrine : le père Parain tombe en enfance et par moment déraisonne complètement. Ce brave homme, dont un entrain un peu fou et juvénile faisait tout le charme, est maintenant un vieillard. Son bon naturel perce ; il pleure en parlant de nous, de moi surtout et, dans ses rabâchages c'est notre fortune, mes succès futurs, le moyen de me faire ma part, et mon éloge qui reviennent sans cesse. Cela me navre. Il croit que je vais publier dans six semaines, et dix-huit volumes d'un seul coup ! etc.

Nous n'avons pas de chance ma mère et moi. La tête finit par tourner aux gens qui nous entourent. En voilà deux (Hamard et lui) qui en pètent néanmoins, que ce soit cela ou autre chose ; sans compter Du Camp, qui n'est pas revenu de son voyage avec moi très sain non plus. Qu'ai-je donc  Je sens bien en moi de grands tourbillons, mais je les comprime. Transpire-t-il quelque chose de tout ce qu'on ne dit pas ? Suis-je un peu fou moi-même ? Je le crois. Les affections nerveuses d'ailleurs sont contagieuses et il m'a peut-être fallu une constitution d'âme robuste, pour résister à la charge que mes nerfs battaient sur la peau d'âne de mon entendement.

Pour moi, j'ai un exutoire (comme on dit en médecine). Le papier est là, et je me soulage. Mais l'humidité de mes humeurs peut filtrer au dehors et, à la longue, faire mal. Il faut qu'il y ait quelque chose de vrai là dedans.

Pourquoi un phrénologue m'a-t-il dit que j'étais fait pour être un dompteur de bêtes féroces ? et un autre, que je devais magnétiser ? Pourquoi tous les fous et tous les crétins me suivent-ils sur les talons, comme des chiens (expérience que j'ai renouvelée plusieurs fois), etc... "Il ne vous arrivera rien de fâcheux", me dit Monsieur Jorche (drogman du consulat) à la première visite que je lui fis en arrivant à Alexandrie. – Pourquoi ? – Parce que vous avez l'oeil oriental. – Comment ? – Oui, le regard drôle, ils aiment ces figures-là".

Adieu, toi qui as le goût des fous, des crétins, des bêtes féroces et des Arabes, et qui m'aimes. Ce mot d'Arabes me fait penser au Trésor des Houris.

Je t'embrasse. Allons, ranime-toi. Tu m'as l'air bien sombre depuis quelque temps. établis carrément le plan de ton drame et envoie-le-moi. Mille baisers encore.

Edma, dimanche dernier, n'avait pas encore répondu à la lettre des tables tournantes dont tu as lu la copie. T'aperçois-tu qu'il y a un vent de folie générale ? L'idée du Philosophe à Charenton m'a bien fait rire.

Quelle jolie fin à l'éclectisme !

***

À VICTOR HUGO.

Entièrement inédite.

Croisset, 2 juin 1853.

Je crois, Monsieur, devoir vous avertir de ceci :

Votre envoi, à la date du 27 avril, m'est arrivé fort endommagé ; l'enveloppe avait été déchirée en plusieurs places, et quelques mots de votre écriture se trouvaient à découvert. La seconde enveloppe (à l'adresse de Mme C) avait été arrachée sur les bords, et l'on pouvait apercevoir de son contenu, à savoir deux autres lettres et une feuille d'impression.

Est-ce la douane qui a ouvert le paquet pour y surprendre quelque dentelle ? Mais cette hypothèse me paraissant un peu niaise, il faut donc reporter l'indiscrétion sur le compte des sauveurs de la société. Or, si vous avez, Monsieur, quelque chose d'important à me transmettre, le moyen suivant serait, je crois, le plus sûr : je connais à Londres une famille de bons marchands, auxquels vous pourriez, de Jersey même, adresser vos lettres. Ils décachetteraient cette première enveloppe (à leur nom), puis couvriraient la seconde (au mien) d'une autre qui porterait ainsi leur écriture anglaise et le timbre de Londres. Les envois de Mme C suivraient par mon intermédiaire le même chemin.

Le second paquet, du mois de mai (voie du Havre), m'est arrivé intact.

Cependant vous me permettez, Monsieur, de vous remercier pour tous vos remerciements et de n'en accepter aucun. L'homme qui, dans ma vie restreinte, a tenu la plus large place, et la meilleure, peut bien attendre de moi quelque service, puisque vous appelez cela des services !

La pudeur que l'on a à exposer soi-même toute passion vraie m'empêche, malgré l'exil, de vous dire ce qui m'attache à vous. C'est la reconnaissance de tout l'enthousiasme que vous m'avez causé. Mais je ne veux pas m'empêtrer dans des phrases qui en préciseraient mal l'étendue.

Personnellement, déjà, je vous ai vu ; nous nous sommes rencontrés quelquefois, vous m'ignorant, et moi vous considérant. C'était dans l'hiver de 1844, chez ce pauvre Pradier, de si gracieuse mémoire ! On était là cinq ou six, on buvait du thé, et l'on jouait au jeu de l'oie ; je me rappelle même votre grosse bague d'or, sur laquelle est gravé un lion rampant, et qui servait d'enjeu.

Vous avez depuis compromis d'autres enjeux, en des facéties plus terribles. Mais la patte du lion y était toujours. Il en porte au front la cicatrice, et les siècles le reconnaîtront à cette marque rouge, quand il défilera dans l'histoire.

Pour vous, du reste, qui sait ? Les faiseurs d'esthétique, dans l'avenir, remercieront peut-être la Providence de cette monstruosité, de cette consécration. Car ce qui complète la Vertu, n'est-ce pas le martyre ? Ce qui grandit encore la grandeur, n'est-ce pas l'outrage ? Et il ne vous aura rien manqué, ni du dedans, ni du dehors.

Recevez donc, Monsieur, avec l'hommage de toute mon admiration pour votre génie, l'assurance de tout mon dévouement pour votre personne.

Gust FLAUBERT.

(Mme Farmer, Upper Holloway Manor road, n 5.

LONDON.)

***

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite.

2 juin 1853. Jeudi soir, minuit.

Mille pardons, bonne Muse, j'ai oublié hier de te parler et de te remercier de ta pièce sur Vetheuil.

Quand je prends le papier avec toi, le premier mot entraîne l'autre et j'oublie souvent le plus important de ce que je voulais te dire.

Merci donc du cadeau ; il m'a fait bien plaisir. Je ne l'ai pas montré à Bouilhet dimanche. J'ai égoïstement gardé tout pour moi, et puis tu m'y dis de ces choses dont ma pudeur a à rougir.

Ce milieu, il faudra le changer pour rendre la pièce présentable aux autres. Les vers, du reste, y sont moins bons. Mais il faudrait bien peu de chose pour rendre le début superbe. J'aime beaucoup ces vers-là :

Les peupliers dans l'air, etc.

Une senteur d'encens tombait du mur glacé !

Fais-moi donc une pièce toute en vers de cette force-là !!! et tu pourras aller avec n'importe qui . Quelle drôle d'organisation tu as ! Tu parles "de force de la nature", mais ta force intellectuelle, à toi, opère par les mêmes procédés, et tu produis des navets et des oranges avec la même naïveté.

Quand tu voudras, lorsque nous nous reverrons, nous examinerons cette pièce, qui est d'un sentiment large et qu'on peut rendre belle.

Pour ton forçat, puisque tu n'y peux rien, il n'y a rien à répondre.

Quant au sieur Pascal Augé, auteur du type du jour, il m'a l'air bon. Je peux, ces vacances, si je vais à Trouville, prendre des informations sur lui, si ça t'amuse et si j'y pense.

La semaine a été mauvaise ; je suis d'un sombre funèbre, harassé, ennuyé. Ces corrections, que j'ai enfin faites, mais mal faites, m'embêtent. Il n'y a rien de pis pour moi que de corriger. J'écris si lentement que tout se tient et, quand je dérange un mot, il faut quelquefois détraquer plusieurs pages. Les répétitions sont un cauchemar et puis tout ce qui me reste encore à faire m'épouvante, quand je songe que j'en ai encore pour des mois ! Comme c'est long, c'est long ! Pour en être arrivé au point où je croyais être lors de notre dernière entrevue, il me faut encore un bon mois. Juge du reste !

Bouilhet va bien, lui. Ses Fossiles seront une grande chose. Il est en progrès évident. Jamais il n'a été si crâne de forme, ni si élevé d'idées. Mais moi je ne suis pas brillant. Ce sujet bourgeois m'abrutit. Je me sens de mon Homais. Ce sera un joli tour de force, je le sais, mais j'ai peur quelquefois de m'y casser les reins, ou, du moins, il me semble qu'ils faiblissent.

Ah ! quand donc pourrai-je écrire en toute liberté un sujet Pohétique ? Car le style à moi, qui m'est naturel, c'est le style dithyrambique et enflé.

Je suis un des gueulards au désert de la vie. Adieu, ma poète chérie. Mille bons baisers et courage.

À toi. Ton G.

***

À LOUISE COLET.

En partie inédite.

(Croisset) Nuit de lundi, minuit et demi.

(6-7 juin 1853).

Je porterai moi-même, demain matin, cette lettre à la poste. Il faut que j'aille à Rouen pour un enterrement, celui de Madame Pouchet, la femme d'un médecin, morte avant-hier dans la rue, où elle est tombée de cheval, près de son mari, frappée d'apoplexie. Quoique je ne sois guère sensible aux malheurs d'autrui, je le suis à celui-là. Ce Pouchet est un brave garçon, qui ne fait aucune clientèle et s'occupe exclusivement de zoologie où il est très savant. Sa femme, Anglaise fort jolie et d'excellentes façons, l'aidait beaucoup dans ses travaux. Elle dessinait pour lui, corrigeait ses épreuves, etc. Ils avaient fait des voyages ensemble, c'était un compagnon. Le pauvre homme est complètement sourd et peu gai naturellement. Il aimait beaucoup cette femme. L'abandon qu'il va avoir, comme le déchirement qu'il a eu, sera atroce. Bouilhet, qui demeure en face d'eux, a vu son cadavre ramené en fiacre et le fils qui descendait la mère,  un mouchoir sur la figure. Au même moment où elle entrait ainsi chez elle, les pieds devant, un commissionnaire apportait une botte de fleurs qu'elle avait commandée le matin. ô Shakespeare !

Il y a de l'égoïsme dans le fond de toutes nos commisérations et ce que je sens pour ce pauvre mari, brave homme du reste, et qui portait à mon père une vraie vénération de discipline sic , vient d'un retour que je fais sur moi. Je pense à ce que j'éprouverais si tu mourais, pauvre Muse, si je ne t'avais plus. Non, nous ne sommes pas bons ; mais cette faculté de s'assimiler à toutes les misères et de se supposer les ayant est peut-être la vraie charité humaine. Se faire ainsi le centre de l'humanité, tâcher enfin d'être son coeur général où toutes les veines éparses se réunissent, ... ce serait à la fois l'effort du plus grand homme et du meilleur homme ? Je n'en sais rien. Comme il faut du reste profiter de tout , je suis sûr que ce sera demain d'un dramatique très sombre et que ce pauvre savant sera lamentable. Je trouverai là peut-être des choses pour ma Bovary . Cette exploitation à laquelle je vais me livrer, et qui semblerait odieuse si on en faisait la confidence, qu'a-t-elle donc de mauvais ? J'espère faire couler des larmes aux autres avec ces larmes d'un seul, passer ensuite à la chimie du style. Mais les miennes seront d'un ordre de sentiment supérieur. Aucun intérêt ne les provoquera et il faut que mon bonhomme (c'est un médecin aussi) vous émeuve pour tous les veufs. Ces petites gentillesses-là, du reste, ne sont pas besogne neuve pour moi et j'ai de la méthode en ces études. Je me suis moi-même franchement disséqué au vif en des moments peu drôles. Je garde dans des tiroirs des fragments de style cachetés à triple cachet et qui contiennent de si atroces procès-verbaux que j'ai peur de les rouvrir, ce qui est fort sot du reste, car je les sais par coeur.

Mais parlons de nous. Donc encore un échec, pauvre amie ! Cela m'a assez vexé, mais moins que pour l’Acropole , je l'avoue, car j'avais moins d'espoir. La première lecture n'est pas si loin qu'ils ne s'en soient rappelés et, ayant refusé une première fois, ils se devaient (toujours en vertu du respect qu'on se doit à soi-même) de refuser une seconde fois. Patience, tu auras ton jour et, après ton drame, tu feras ce que tu voudras. Mais, encore une fois, fais ton drame jouable , et tu sais ce que j'entends par là. J'aurais bien voulu être à Paris, le soir de cet insuccès, pour t'embrasser tendrement et prendre dans mes mains ta belle et bonne tête dont je sais apprécier, moi, les lignes et les casiers.

Non ! ce qui m'embête le plus profondément, ce n'est pas de ne pas être applaudi, ni compris, mais de voir les imbéciles applaudis, exaltés. Il y a dans le numéro d'hier de l’Athenaeum , une pièce de vers de Dufaï à la louange de Jasmin et de Monsieur et Madame Ancelot ! Quels vers ! Ils rappellent tout à fait les vers-charge de Molière. Ce bon Dufaï ! qui fait des épîtres en l'honneur de Jasmin et faisait des satires contre Hugo ! à propos d'Hugo, la Revue de Paris se signale. L'article de Pichat sur lui est de fond honnête, quoiqu'il y eût mieux à dire ; mais enfin l'intention est bonne. Cet article est probablement pour racheter ceux de Castille (dans le prochain numéro le Philosophe y passera). Ces gaillards-là nagent en eau trouble. Pourquoi est-ce que je crois que dans cet article sur le Philosophe il y aura des petites allusions offensives à ton endroit ? ça m'étonnerait que ça n'y fût pas et, au fond, si ça ne va pas trop loin, j'en serai presque content. Ce sera ça de plus ! et un élargissement au fossé qui n'est pas prêt de se reboucher du reste. Je suis long à prendre des déterminations, à quitter des habitudes. Mais quand les pierres, à la fin, me tombent du coeur, elles restent pour toujours à mes pieds et aucune force humaine ensuite, aucun levier n'en peut plus remuer les ruines. Je suis comme le temple de Salomon, on ne peut plus me rebâtir.

Bouilhet avait recommandé à Du Camp la Paysanne et Delisle dans la même lettre, l'un et l'autre ensemble, "pour n'avoir pas l'air", comme on dit.

Vois-tu, si c'est moi qui suis chargé prochainement de transmettre à Pichat les remerciements du grand homme, ce sera étrange. Une chose m'a ennuyé, c'est que cet article lui dit (et plus longuement) ce que je lui dis moi-même. Voilà ce que c'est d'écrire n'importe quoi, quand on n'a pas les coudées franches . On est également faibles.

La politique a retenu Pichat, comme moi la peur d'être grossier ou adulateur. Quelles bien meilleures choses j'eusse dites dans un livre !

Tu me parles de lire je ne sais quel numéro de la Revue des Deux Mondes . "Je n'ai pas le temps de me tenir au courant" (phrase de mon brave professeur d'histoire Chéruel). Deux heures aux langues, huit au style, et le soir, dans mon lit, une heure encore à lire un classique quelconque. Je trouve que c'est raisonnable. Ah ! que je voudrais avoir le temps de lire ! Que je voudrais faire un peu d'histoire, que je dévore si bien, et un peu de philosophie, qui m'amuse tant ! Mais la lecture est un gouffre ; on n'en sort pas. Je deviens ignorant comme un pot. Qu'importe ! Il faut racler la guitare et c'est dur, c'est long.

C'est une chose, toi, dont il faut que tu prennes l'habitude, que de lire tous les jours (comme un bréviaire) quelque chose de bon. Cela s'infiltre à la longue. Moi je me suis bourré à outrance de La Bruyère, de Voltaire (les contes) et de Montaigne. Ce qui a amené Bouilhet à son vers de Melaenis , c'est le latin, sois-en sûre. Personne n'est original au sens strict du mot. Le talent, comme la vie, se transmet par infusion et il faut vivre dans un milieu noble, prendre l’esprit de société des maîtres. Il n'y a pas de mal à étudier à fond un génie complètement différent de celui qu'on a, parce qu'on ne peut le copier. La Bruyère, qui est très sec, a mieux valu pour moi que Bossuet dont les emportements m'allaient mieux. Tu as le vers souvent philosophique ou vide, coloré à outrance et un peu empêtré. Lis, relis, dissèque, creuse La Fontaine qui n'a aucune de ces qualités ni de ces défauts. Je n'ai pardieu pas peur que tu fasses des fables.

Oh ! comme il me tarde que nous ayons ensemble de bons loisirs ! Quelles lectures nous ferons ! Quelles bosses d'Art ? Ne me dis plus que je mets à notre séparation un entêtement sauvage, un parti pris acharné. Crois-tu que je m'amuserais à nous faire souffrir, si je n'en sentais pas le besoin, la nécessité ? Il faut que mon livre se fasse, et bien, ou que j'en crève. Après, je prendrai un genre de vie autre. Mais ce n'est pas au milieu d'une oeuvre si longue qu'on peut se déranger. Je n'écrirai jamais bien à Paris, je le sais. Mais j'y peux préparer mon travail, et c'est ce que je ferai les mois d'hiver que j'y passerai. Il me faut, pour écrire, l’impossibilité (même quand je le voudrais) d'être dérangé.

Cet Énault qui va en Orient ! C'est à dégoûter de l'Orient. Quand je pense qu'un pareil monsieur va pisser sur le sable du désert ! Et à coup sûr (lui aussi) publier un voyage d'Orient ! Eh bien, moi aussi, j'en ferai, de l'Orient (dans dix-huit mois), mais sans turban, pipes ni odalisques, de l'Orient antique. Et il faudra que celui de tous ces barbouilleurs-là soit comme une gravure à côté d'une peinture. Voilà en effet le conte égyptien qui me trotte dans la tête. J'ai peur seulement qu'une fois dans les notes je ne m'arrête plus et que la chose ne s'enfle. J'en aurais encore pour des années ! Eh bien, après, qu'est-ce que ça fait, si ça m'amuse et que ce soit bon plus tard ? Au fond, c'est fort bête de publier.

Bouilhet m'a apporté hier le volume de La Caussade. C'est une canaille (d'après sa préface), et je plains Leconte, – car je ne veux pas l'appeler Delisle, ce brave garçon-là ! – Une réflexion esthétique m'est surgie de ce volume : combien peu l'élément extérieur sert ! Ces vers-là ont été faits sous l'équateur et l'on n'y sent pas plus de chaleur ni de lumière que dans un brouillard d'écosse. C'est en Hollande seulement et à Venise, patrie des brumes, qu'il y a eu de grands coloristes ! Il faut que l'âme se replie.

Voilà ce qui fait de l'observation artistique une chose bien différente de l'observation scientifique : elle doit surtout être instinctive et procéder par l'imagination, d'abord. Vous concevez un sujet, une couleur, et vous l'affermissez ensuite par des secours étrangers. Le subjectif débute. Mais ce La Caussade est bête comme tout ; et ce qui n'est pas peu dire, car tout est bien bête.

La pièce de Leconte à Mme C est la redite, et moins bonne, de Dies irae . Ce que j'en aime, c'est le commencement et la fin. Le milieu est noyé. Ses plans généralement sont trop ensellés , comme on dirait en termes de maquignons ; l'échine de l'idée fléchit au milieu, ce qui fait que la tête porte au vent. Il donne aussi, je trouve, un peu trop dans l’idée forte , dans la grande pensée. Pour un homme qui aime les Grecs, je le trouve peu humain, au sens psychologique. Voilà pour le moral. Quant au plastique, pas assez de relief. Mais en somme je l'aime beaucoup ; ça m'a l'air d'une haute nature. Je ne pense pas du reste que nous (nous) liions beaucoup ensemble, j'entends Bouilhet et moi. Il nous trouvera trop canailles , c'est-à-dire pas assez en quête de l’idée , et nous lâchera là, comme mon jeune Crépet qui n'est pas revenu nous voir. Je l'avais du reste reçu franchement, d'une façon déboutonnée et entière, afin de ne pas le tromper.

Il y a une chose que j'aime beaucoup en M. Leconte, c'est son indifférence du succès. Cela est fort et prouve en sa faveur plus que bien des triomphes. Comme Mme Didier est médiocre ! Quel gâteau de Savoie que son style ! C'est lourd et prétentieux tout ensemble. Quelle petite cuisine ! Bonne histoire que celle des Anglaises avec Lamartine ! "Encore une illusion !", comme dirait iceluy barde.

Je viens de relire Grandeur et Décadence des Romains , de Montesquieu. Joli langage ! joli langage. Il y a par-ci par-là des phrases qui sont tendues comme des biceps d'athlète, et quelle profondeur de critique ! Mais je répète encore une fois que jusqu'à nous, jusqu'aux très modernes, on n'avait pas l'idée de l'harmonie soutenue du style. Les qui , les que enchevêtrés les uns dans les autres reviennent incessamment dans ces grands écrivains-là. Ils ne faisaient nulle attention aux assonances, leur style très souvent manque de mouvement, et ceux qui ont du mouvement (comme Voltaire) sont secs comme du bois. Voilà mon opinion. Plus je vais, moins je trouve les autres, et moi aussi, bons.

Adieu, il est deux heures passées ; il faut que je me lève à sept. Mille tendres baisers partout.

À Toi. Ton G.

***

À LOUISE COLET.

 (Croisset) Nuit de samedi, 1 heure (11-12 juin 1853).

Qu'arrive-t-il donc, bonne Muse ? Pas une seule lettre de toi, cette semaine ! Se sont-elles égarées ? Es-tu malade ? Je ne sais que penser. Ces douleurs au coeur, dont tu te plains de temps à autre, m'inquiètent. J'ai reçu ce matin un volume de la Revue Britannique et un numéro de journal, des affiches de Londres, avec l'adresse mise par toi. Je m'attendais à une lettre ; rien. Je serai bien dupe demain si la journée se passe ainsi, et il me tarde que la nuit soit passée et d'être à dix heures.

Nous avons jeudi dit adieu au père Parain. Son gendre est venu le chercher. Le jour du départ, il était plus mal que les autres et tout à fait perdu. La nuit, il s'était relevé à deux heures, avait ouvert les portes, s'était promené sur le quai, etc. Pauvre bonhomme ! c'est peut-être la dernière fois que je l'ai vu. Il m'aimait d'une façon canine et exclusive. Si j'ai jamais quelque succès, je le regretterai bien. Un article de journal l'aurait suffoqué et les applaudissements même d'un salon fait crever de joie.

La semaine a été assez funèbre : ce départ, l'enterrement de Mme Pouchet, et pas de lettre de toi. Malgré cela j'ai travaillé passablement. Je viens de sortir d'une comparaison soutenue qui a d'étendue près de deux pages. C'est un morceau, comme on dit, ou du moins je le crois. Mais peut-être est-ce trop pompeux pour la couleur générale du livre, et me faudra-t-il plus tard le retrancher. Mais, physiquement parlant, pour ma santé, j'avais besoin de me retremper dans de bonnes phrases poétiques. L'envie d'une forte nourriture se faisait sentir, après toutes ces finasseries de dialogues, style haché, etc., et autres malices françoises dont je ne fais pas, quant à moi, un très grand cas, qui me sont fort difficiles à écrire, et qui tiennent une grande place dans ce livre. Ma comparaison, du reste, est une ficelle, elle me sert de transition et par là rentre donc dans le plan.

J'ai reçu hier une lettre de Paris. Elle m'est adressée par un médecin français qui m'a reçu dans la haute Égypte, à Siout. Il vient à Paris passer sa thèse et me demande d'un ton très cérémonieux ma protection, c'est-à-dire des recommandations. Je crois que ce brave homme, qui nous a traités là-bas cordialement, a eu le nez cassé chez Maxime. Il se plaint à moi de n'avoir pas trouvé son adresse et m'écrit la bonne adresse. Voilà bien là le gentleman ! Force protestations, et à l'heure du service, serviteur. Je me rappellerai toujours qu'il avait promis de but en blanc à Joseph de lui acheter un fonds de gargote en Toscane.

Ces deux articles que tu m'envoies sont le commencement. Fais ton drame, n'aie pas peur, courage, tu verras.

Quant à moi il n'y a qu'une seule chose qui m'effraye, c'est ma lenteur. Je crèverai que je n'aurai pas balbutié la moitié de ma pensée.

Adieu, je t'embrasse, écris-moi donc, tout à toi, encore mille tendresses.

***

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite.

12 juin 1853, dimanche soir, 1 heure.

Deux mots seulement, quoiqu'il soit bien tard et que je sois bien fatigué. Je t'écrirai demain ou après-demain soir. J'ai dévoré ton énorme paquet de ce matin et, si je t'eusse eue là, je t'eusse aussi, toi-même, dévorée de caresses. Qui m'expliquera pourquoi cette lettre m'a causé au coeur une sorte de priapisme sentimental ?

L'exhibition de la plus luxueuse nudité ne procure pas à la chair plus d'attirement que le récit de tout cela n'en a fait à ma pensée.

J'ai senti ce matin que je t'aimais plus pour toutes ces misères. Quel dommage que je n'aie pas été à Paris ! Je te l'aurais mené ton monsieur Lacroix. Il faut que Delisle le bâtonne, et rien de plus. Toutes ces punaises-là doivent être écrasées du pied et non de la main. J'espère bien, à quelque jour, me donner ce plaisir, quand je les rencontrerai sur mon chemin.

Bouilhet a été presque malade, cet après-midi, de la tristesse, du découragement, du dégoût que ce récit lui a causé.

Comme Ferrat y est beau ! et le Capitaine toujours gentilhomme ! Mais vous êtes en bon chemin ; il faut avoir une rétractation franche, complète, explicite.

Par une singulière coïncidence, Bouilhet, cette semaine, a sous sa porte, à l'entrée de sa rue, foutu ce qui s'appelle une pile à un porteur d'eau. Tout le quartier était en rumeur.

P-S. – Le porteur d'eau avait même ses crochets.

Adieu, bonne chère Muse, tâche de te raffermir, imite ce bon Delisle qui m'a l'air d'un stoïque. Ce garçon-là me va tout à fait par ce que je sais de son caractère, de sa conduite, de ses intentions, de ses aspirations et de ses oeuvres.

Encore mille baisers. À toi, tout.

Ton G.

***

À LOUISE COLET.

 (Croisset) Nuit de mardi, 1 heure (14-15 juin 1853).

Me sentant ce matin en grande humeur de style, j'ai, après ma leçon de géographie à ma nièce, empoigné ma Bovary et j'ai esquissé trois pages dans mon après-midi, que je viens de récrire ce soir. Le mouvement en est furieux et plein. J'y découvrirai sans doute mille répétitions de mots qu'il faudra ôter. À l'heure qu'il est, j'en vois peu. Quel miracle ce serait pour moi d'écrire maintenant seulement deux pages dans une journée, moi qui en fais à peine trois par semaine ! Lors du Saint Antoine , c'est pourtant comme cela que j'allais ; mais je ne me contente plus de ce vin. Je le veux à la fois plus épais et plus coulant. N'importe, je crois que cette semaine m'avancera et que, dans quinze jours à peu près, je pourrai lire à Bouilhet tout ce commencement (cent vingt pages). S'il marche bien, ce sera un grand encouragement et j'aurai passé sinon le plus difficile, du moins le plus ennuyeux. Mais que de retards ! Je n'en suis pas encore au point où je croyais être pour notre dernière entrevue à Mantes.

Quels sots et violents tracas tu as eus cette semaine passée, pauvre chère amie ! Sur de pareilles merdes qui nous viennent se déposer à nos pieds, le mieux qu'il y a à faire, c'est de passer de suite l'éponge et de n'y plus songer. Mais si tu tiens le moins du monde à ce que le sieur Lacroix ou le grand Sainte-Beuve reçoivent quelque chose sur la figure ou autre part, tu n'as qu'à me le dire. C'est une commission dont je m'acquitterais avec empressement à mon prochain voyage à Paris, par manière de passe-temps, entre deux courses. Mais ne pouvais-tu, du premier mot, mettre ce Lacroix à la porte ? à quoi bon discuter, répliquer, se passionner ? Tout cela est bien facile à dire de sang-froid, n'est-ce pas ? C'est que c'est toujours ce maudit élément passionnel qui nous cause tous nos ennuis. Quel grand mot que celui de La Rochefoucauld : "L'honnête homme est celui qui ne s'étonne de rien". Oui, il faut se brider le coeur, le tenir en laisse comme un bouledogue enragé et ensuite le lâcher tout d'un bond dans le style, au moment opportun. Cours, mon vieux, cours, aboie fort et prends au ventre. Ce que ces drôles-là ont de supérieur sur nous, c'est la patience. Ainsi dans cette histoire, Lacroix, par sa ténacité de couardise, va lasser Delisle. Celui-ci finira par s'embêter de tout cela et quittera la partie, et "le Jeune irrité" (tout Sainte-Beuve est dans ce mot) n'aura eu en définitive ni épée dans la bedaine, ni coup de pied au cul, et il recommencera en sourdine ses machinations, comme dirait Homais.

Tu t'étonnes d'être en butte à tant de calomnies, d'attaques, d'indifférence, de mauvais vouloir. Plus tu feras bien, plus tu en auras. C'est là la récompense du bon et du beau. On peut calculer la valeur d'un homme d'après le nombre de ses ennemis et l'importance d'une oeuvre au mal qu'on en dit. Les critiques sont comme les puces, qui vont toujours sauter sur le linge blanc et adorent les dentelles. Ce blâme envoyé par Sainte-Beuve à la Paysanne me confirmerait plus dans l'excellence de la Paysanne que les éloges du grand Hugo. On donne des éloges à tout le monde, mais le blâme, non. Qu'est-ce qui a jamais fait la parodie du médiocre ?

À propos de Hugo, je ne crois pas qu'il soit temps de lui écrire. Tu as mis à lui répondre un mois. Notre paquet est parti il n'y a pas quinze jours. Il faut au moins encore attendre autant. Pourvu qu'on ne l'ait pas saisi ! Toutes les précautions ont été prises pourtant. Ma mère a écrit l'adresse elle-même.

Qu'est-ce que veut donc dire cette phrase dans ta lettre de ce matin, en parlant de Delisle : "Je crois que je m'étais trompée sur mon impression d'hier" ? Les mots des bourgeois de Chartres à Préault sont bons. T'ai-je dit celui d'un curé de Trouville, auprès de qui je dînais un jour ? Comme je refusais du champagne (j'avais déjà bu et mangé à tomber sous la table, mais mon curé entonnait toujours), alors il se tourna vers moi et, avec un oeil ! quel oeil ! un oeil où il y avait de l'envie, de l'admiration et du dédain tout ensemble, il me dit en levant les épaules : "Allons donc ! vous autres jeunes gens de Paris qui, dans vos soupers fins, sablez le champagne, quand vous venez ensuite en province, vous faites les petites bouches". Et comme il y avait de sous-entendus, entre le mot "soupers fins" et celui de "sablez" , ceux-ci :"avec des actrices" ! Quels horizons ! Et dire que je l'excitais, ce brave homme. Et, à ce propos, je vais me permettre une petite citation :

"Allons donc ! fit le pharmacien en levant les épaules, les parties fines chez le traiteur ! les bals masqués ! le champagne ! tout cela va rouler, je vous assure.

– Moi, je ne crois pas qu'il se dérange, objecta Bovary.

– Ni moi non plus, répliqua vivement M. Homais, quoiqu'il lui faudra pourtant suivre les autres, au risque de passer pour un jésuite. Et vous ne savez pas la vie que mènent ces farceurs-là, dans le quartier latin, avec des actrices ! Du reste, les étudiants sont fort bien vus à Paris. Pour peu qu'ils aient quelque talent d'agrément, on les reçoit dans les meilleures sociétés, et il y a même des dames du faubourg Saint-Germain qui en deviennent amoureuses, ce qui leur fournit, par la suite, les occasions quelquefois de faire de très beaux mariages.»

En deux pages j'ai réuni, je crois, toutes les bêtises que l'on dit en province sur Paris, la vie d'étudiant, les actrices, les filous qui vous abordent dans les jardins publics, et la cuisine de restaurant "toujours plus malsaine que la cuisine bourgeoise".

Cette raideur dont m'accuse Préault m'étonne. Il paraît du reste que, quand j'ai un habit noir, je ne suis plus le même. Il est certain que je porte alors un déguisement. La physionomie et les manières doivent s'en ressentir. L'extérieur fait tant sur l'intérieur ! C'est le casque qui moule la tête ; tous les troupiers ont en eux la raideur imbécile de l'alignement. Bouilhet prétend que j'ai, dans le monde, l'air d'un officier habillé en bourgeois. Foutu air ! Est-ce pour cela que l'illustre Turgan m'avait surnommé "le major" ? Il soutenait aussi que j'avais l'air militaire. On ne peut pas me faire de compliment qui me soit moins agréable. Si Préault me connaissait, probablement au contraire qu'il me trouverait trop débraillé, comme ce bon Capitaine. Mais que Ferrat a dû être beau, avec sa "bonne furie méridionale" ! Je le vois de là gasconnant ; c'est énorme ! Tu parles de grotesque ; j'en ai été accablé à l'enterrement de Mme Pouchet. Décidément le bon Dieu est romantique ; il mêle continuellement les deux genres. Pendant que je regardais ce pauvre Pouchet qui se tordait debout comme un roseau au vent, sais-tu ce que j'avais à côté de moi ? Un monsieur qui m'interrogeait sur mon voyage : "y a-t-il des musées en Égypte ? Quel est l'état des bibliothèques publiques ?" (textuel). Et comme je démolissais ses illusions , il était désolé. "Est-il possible ! Quel malheureux pays ! Comment la civilisation !» etc... L'enterrement étant protestant, le prêtre a parlé en français sur le bord du trou. Mon monsieur aimait mieux ça... "Et puis, le catholicisme est dénué de ces fleurs de rhétorique". Ô humains, ô mortels ! Et dire qu'on est toujours dupe, qu'on a beau se croire inventif, que la réalité vous écrase toujours. J'allais à cette cérémonie avec l'intention de m'y guinder l'esprit à faire des finesses, à tâcher de découvrir de petits graviers, et ce sont des blocs qui me sont tombés sur la tête ! Le grotesque m'assourdissait les oreilles et le pathétique se convulsionnait devant mes yeux. D'où je tire (ou retire plutôt) cette convulsion : Il ne faut jamais craindre d'être exagéré. Tous les très grands l'ont été, Michel-Ange, Rabelais, Shakespeare, Molière. Il s'agit de faire prendre un lavement à un homme (dans Pourceaugnac) ; on n'apporte pas une seringue ; non, on emplit le théâtre de seringues et d'apothicaires. Cela est tout bonnement le génie dans son vrai centre, qui est l'énorme. Mais pour que l'exagération ne paraisse pas, il faut qu'elle soit partout continue, proportionnée, harmonique à elle-même. Si vos bonshommes ont cent pieds, il faut que les montagnes en aient vingt mille. Et qu'est-ce donc que l'idéal, si ce n'est ce grossissement-là ?

Adieu, mille bons baisers, travaille bien ; vois seulement les amis, monte dans la tour d'ivoire et advienne que pourra.

Encore un baiser. À toi.

***

À LOUISE COLET.

(Croisset) Lundi, minuit (20 juin 1853).

Tu as donc encore eu des ennuis cette semaine, pauvre chère Muse, encore ! "Encore le Crocodile". Mais laisserons-nous donc toujours notre manteau se déchirer par les rats ! Les punaises s'insinuent à la longue dans les joints du coeur. Prends garde, il en retient le goût et les petites misères rapetissent. Laisse là les Enault et autres ! Qu'est-ce que ça te fait son salut, après tout ? Fouts-moi toutes ces canailles-là à la porte quand ils se présentent, très bien ! Mais ils ne méritent de toi pas même un battement de coeur de colère, car pas un seul brin de leur barbe ne vaut un seul de tes cheveux, sois-en sûre, et les contractions de leur vengeance, faisant saillie en petits articles, en petites calomnies, etc., n'auront jamais la consistance et la persistance de ta musculature poétique. La tour d'ivoire, la tour d'ivoire ! et le nez vers les étoiles ! Cela m'est bien facile à dire, n'est-ce pas ? Aussi, dans toutes ces questions-là, j'ose à peine parler. On peut me répondre : Ah ! vous, vous avez vos petits revenus, mon gros bonhomme, et n'avez besoin de personne. Je le sais, et j'admire ceux qui valent autant que moi et mieux que moi, et qui souffrent et sur qui on piétine. Il y a des jours où l'idée de tout ce mal qui s'attaque aux bons m'exaspère. La haine que je vois partout, portée à la poésie, à l'Art pur, cette négation complexe du Vrai me donne des envies de suicide. On voudrait crever, puisqu'on ne peut faire crever les autres, et tout suicide est peut-être un assassinat rentré. Cette histoire d'Enault, d'Edma et la misère de ce pauvre Leconte (surtout) nous ont beaucoup attristés hier. Pauvre et noble garçon ! Le succès, les compliments, la considération, l'argent, l'amour des femmes et l'admiration des hommes, tout ce que l'on souhaite enfin est, à des degrés différents, pour les médiocres (depuis Scribe jusqu'à Enault). Ce sont les Arsène Houssaye et les Du Camp qui trouvent le moyen de faire parler d'eux. Ce que j'admire, c'est que ceux-là même (Houssaye par exemple) sont, au point de vue de l'amusement, bassement embêtants. Les Symboles et Paradoxes sont aussi fastidieux pour un bourgeois que le serait Saint Antoine . Eh bien n'importe ! Ils ont tant crié, imprimé, réclamé, que le bourgeois les connaît et les achète. Pauvre Leconte ! C'est de toi l'idée qu'il viendrait à Rouen ? Qu'il ne fasse pas cela ! Il n'y resterait pas huit jours. Mieux vaut s'expatrier en Californie. Quand on est à Paris, il faut y rester, je crois, sous peine de n'y jamais revenir. En sortir est s'avouer vaincu.

Je crois que les souffrances de l'artiste moderne sont, à celles de l'artiste des autres temps, ce que l'industrie est à la mécanique manuelle. Elles se compliquent maintenant de vapeurs condensées, de fer, de rouages. Patience, quand le socialisme sera établi, on arrivera en ce genre au sublime. Dans le règne de l'égalité, et il approche, on écorchera vif tout ce qui ne sera pas couvert de verrues. Qu'est-ce que ça fout à la masse, l'Art, la poésie, le style ? Elle n'a pas besoin de tout ça. Faites-lui des vaudevilles, des traités sur le travail des prisons, sur les cités ouvrières et les intérêts matériels du moment , encore. Il y a conjuration permanente contre l'original, voilà ce qu'il faut se fourrer dans la cervelle. Plus vous aurez de couleur, de relief, plus vous heurterez. D'où vient le prodigieux succès des romans de Dumas ? C'est qu'il ne faut pour les lire aucune initiation, l'action en est amusante. On se distrait donc pendant qu'on les lit. Puis, le livre fermé, comme aucune impression ne vous reste et que tout cela a passé comme de l'eau claire, on retourne à ses affaires. Charmant ! La même critique est applicable à l'opéra-comique (genre françois) et à la peinture de genre, comme l'entend M. Biard, et aux délicieuses Revues de la Semaine de Môsieur Eugène Guinot. Voilà un gaillard qui a six mille francs d'appointements par an pour parler au bout de la semaine de tout ce qu'on a lu dans le courant de la semaine. De temps en temps, je m'en repasse la fantaisie. Je lui ai découvert ce matin, en parlant de la Suisse, des phrases textuelles, à peu de chose près, de mon monsieur et de ma dame parlant de la Suisse (dans Bovary). ô bêtise humaine, te connais-je donc ? Il y a en effet si longtemps que je te contemple ! Et note que ces mêmes gens qui disent "poésie des lacs", etc., détestent fort toute cette poésie, toute espèce de nature, toute espèce de lac, si ce n'est leur pot de chambre qu'ils prennent pour un océan. J'ai été assez dérangé ces jours-ci : mardi par la construction d'un mur, sur lequel il a fallu que je donne mon avis ; jeudi par du vin, qu'il a fallu que j'aille acheter ; vendredi par une visite que j'ai reçue et un dîner que j'ai pris, et aujourd'hui enfin par le re-vin qu'il a fallu classer. Bouilhet m'a accompagné jeudi dans ces courses vinicoles. J'ai été splendide et j'avais une bonne balle chez le marchand de vins, dans son comptoir, derrière les grilles, dégustant les crus dans la petite tasse d'argent, roulant mes joues et tournant les yeux. Vendredi j'ai dîné à Rouen chez Baudry avec le père Sénard, son beau-père. C'est ce Baudry qui a traduit un morceau indien dans le dernier numéro de la Revue de Paris . Il m'a dit que tous les articles y étaient payés à raison de 100 francs la feuille. Il y a de plus un prix supérieur pour les grands hommes. On a fait le calcul et donné à Baudry 40 francs. Rougissant de les empocher (ou d'empocher si peu), il a pris un abonnement, voilà. Mais comme Bouilhet est un ami, on ne le paie pas et Melaenis lui a coûté 250 francs. C'est juste, Melaenis est bon. Il faut toujours prendre, dans les choses de ce monde, la vérité et la morale à rebours. Tu verras que Énault et Du Camp vont finir par se lier . J'ai beaucoup ri, dans un temps, de la conjuration d’Holbachique , dont Jean-Jacques se plaint tant dans ses Confessions . Le tort qu'il avait, je crois, c'était de voir là un parti pris. Non, la multitude, ou le monde, n'a jamais de parti pris. ça agit comme un organisme, en vertu de lois naturelles. Et comme Rousseau devait bien heurter tout ce XVIIIe siècle de beaux messieurs, de beaux esprits, de belles dames et de belles manières ! Quel ours lâché en plein salon ! Chaque mouvement qu'il faisait lui faisait tomber un meuble sur la tête, il dérangeait. Or tout ce qui dérange est meurtri par les angles des choses qu'il déplace. Et je ne compte pas les coups de pied au cul donnés au pauvre ours, ni les chaînes, ni la bastonnade, et les sifflets, et le rire des enfants. "Ô ours, mes frères, j'ai compris votre douleur, etc..." Quel beau mouvement à continuer pendant dix pages !

Je lis maintenant les contes d'enfant de Mme d'Aulnoy, dans une vieille édition dont j'ai colorié les images à l'âge de six ou sept ans. Les dragons sont roses et les arbres bleus ; il y a une image où tout est peint en rouge, même la mer. ça m'amuse beaucoup, ces contes. Tu sais que c'est un de mes vieux rêves que d'écrire un roman de chevalerie. Je crois cela faisable, même après l'Arioste, en introduisant un élément de terreur et de poésie large qui lui manque. Mais qu'est-ce que je n'ai pas envie d'écrire ? Quelle est la luxure de plume qui ne m'excite ! Adieu, bon courage ; à la fin de juillet je t'irai voir ; encore six semaines ; d'ici là travaille bien, mille bons baisers partout, et surtout à l'âme.

***

À LOUIS BOUILHET.

(Croisset, 23 juin 1853.)

 MY DEAR,

Je me suis surembêté, ces jours-ci, d'une façon truculente. Il m'était impossible, tout l'après-midi, de secouer une torpeur de mastodonte qui m'accablait.

J'ai fait, ou à peu près, mon trio d'imbéciles... Il m'est impossible de l'écrire court. Il me ronge. N'oublie pas de m'apporter les renseignements suivants :

1° Si c'est... nous en donnerons de ferrugineux ; si au contraire nous avons affaire à... on pourrait en essayer d'oléagineux.

2° Comment appelle-t-on médicalement le cauchemar ? Il me faut un bon nom grec, à toute force.

3° Ma phrase de la chasse : car si la chasse, par malheur, eût été vive, il eût à cause de... perdu les deux pieds infailliblement.

Je viens de passer une heure à me chantonner les Fossiles (le Printemps et le Combat) . Tu peux te réjouir en sécurité, c'est bon ! Si tu savais, moi, dans quelles bassesses je suis.

No news from the Muse, comme dirait Don Dick.

J'ai lu avant-hier l’Oiseau bleu . Comme c'est joli ! Quel dommage qu'on ne puisse pas empoigner tout cela ! Ce serait plus amusant à écrire que des discours de pharmacien. Les fétidités bourgeoises où je patauge m'assombrissent. À force de peindre les chemineaux j'en deviens un moi-même.

J'âpre-difficultés de style, mauvais temps. Tout ça, ainsi que ce que nous avons dit l'autre jour, m'embête.

Adieu, cher vieux bon, à dimanche.

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À LOUISE COLET.

(Croisset) Nuit de samedi, 1 h (25-26 juin 1853).

Enfin, je viens de finir ma première partie (de la seconde). J'en suis au point que je m'étais fixé pour notre dernière entrevue à Mantes. Tu vois quels retards ! Je passerai la semaine encore à relire tout cela et à le recopier et, de demain en huit, je dégueulerai tout au sieur Bouilhet. Si ça marche, ce sera une grande inquiétude de moins et une bonne chose, j'en réponds, car le fonds était bien ténu . Mais je pense pourtant que ce livre aura un grand défaut, à savoir : le défaut de proportion matérielle . J'ai déjà deux cent soixante pages et qui ne contiennent que des préparations d'action, des expositions plus ou moins déguisées de caractère (il est vrai qu'elles sont graduées), de paysages, de lieux. Ma conclusion, qui sera le récit de la mort de ma petite femme, son enterrement et les tristesses du mari qui suivent, aura soixante pages au moins. Restent donc, pour le corps même de l'action, cent vingt à cent soixante pages tout au plus. N'est-ce pas une grande défectuosité ? Ce qui me rassure (médiocrement cependant), c'est que ce livre est une biographie plutôt qu'une péripétie développée. Le drame y a peu de part et, si cet élément dramatique est bien noyé dans le ton général du livre, peut-être ne s'apercevra-t-on pas de ce manque d'harmonie entre les différentes phases, quant à leur développement. Et puis il me semble que la vie en elle-même est un peu ça. Un coup dure une minute et a été souhaité pendant des mois ! Nos passions sont comme les volcans : elles grondent toujours, mais l'éruption n'est qu'intermittente.

Malheureusement l'esprit françois a une telle rage d'amusement ! il lui faut si bien des choses voyantes ! Il se plaît si peu à ce qui est pour moi la poésie même, à savoir l’exposition , soit qu'on la fasse pittoresquement par le tableau, ou moralement par l'analyse psychologique, qu'il se pourrait fort bien que je sois dans la blouse ou que j'aie l'air d'y être. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je souffre d'écrire en ce langage et d'y penser ! Au fond, je suis Allemand ! C'est à force d'étude que je me suis décrassé de toutes mes brumes septentrionales. Je voudrais faire des livres où il n'y eût qu'à écrire des phrases (si l'on peut dire cela), comme pour vivre il n'y a qu'à respirer de l'air. Ce qui m'embête, ce sont les malices de plan, les combinaisons d'effets, tous les calculs du dessous et qui sont de l'Art pourtant, car l'effet du style en dépend, et exclusivement. Et toi, bonne Muse, chère collègue en tout (collègue vient de colligere , lier ensemble), as-tu bien travaillé cette semaine ? Je suis curieux de voir ce second récit. Je n'ai qu'à te faire deux recommandations : 1° observe de suivre les métaphores, et 2° pas de détails en dehors du sujet, la ligne droite. Parbleu, nous ferons bien des arabesques quand nous voudrons, et mieux que personne. Il faut montrer aux classiques qu'on est plus classique qu'eux, et faire pâlir les romantiques de rage en dépassant leurs intentions. Je crois la chose faisable, car c'est tout un. Quand un vers est bon, il perd son école. Un bon vers de Boileau est un bon vers d'Hugo. La perfection a partout le même caractère, qui est la précision, la justesse.

Si le livre que j'écris avec tant de mal arrive à bien, j'aurai établi par le fait seul de son exécution ces deux vérités, qui sont pour moi des axiomes, à savoir : d'abord que la poésie est purement subjective, qu'il n'y a pas en littérature de beaux sujets d'art, et qu'Yvetot donc vaut Constantinople ; et qu'en conséquence l'on peut écrire n'importe quoi aussi bien que quoi que ce soit. L'artiste doit tout élever ; il est comme une pompe, il a en lui un grand tuyau qui descend aux entrailles des choses, dans les couches profondes. Il aspire et fait jaillir au soleil en gerbes géantes ce qui était plat sous terre et ce qu'on ne voyait pas.

Aurai-je une lettre de toi demain à mon réveil ? Ta correspondance n'a pas été nombreuse cette semaine, chère amie ? Mais je suppose que c'est le travail qui t'a retenue. Quelle admirable figure aura le père Babinet, membre du comité de lecture à l'Odéon ! Je vois de là son facies , comme dirait mon pharmacien, écoutant les pièces qu'on lit.

Mais il faut aussi que d'Arpentigny en soit. Serait-il aimable pour les petites actrices ! Il a deux bonnes choses, ce bon Capitaine, l'énormité de ses cravates blanches et le renflement interne de ses bottes.

Tu me demandes mon impression sur toutes les histoires d'Edma et d'Énault. Que veux-tu que je te dise ? Tout cela me paraît profondément ordinaire et bête. Mais la Société n'est-elle pas l'infini tissu de toutes ces petitesses, de ces finasseries, de ces hypocrisies, de ces misères ? L'humanité pullule ainsi sur le globe, comme une sale poignée de morpions sur une vaste motte. Jolie comparaison. Je la dédie à Messieurs de l'Académie française. À communiquer à Messieurs Guizot, Cousin, Montalembert, Villemain, Sainte-Beuve, etc.

À propos de gens respectés , officiels, comme tu dis, il se passe en ce moment, ici, une bonne charge. On juge aux assises un brave homme accusé d'avoir tué sa femme, de l'avoir ensuite cousue dans un sac et jetée à l'eau. Cette pauvre femme avait plusieurs amants, et l'on a découvert chez elle (c'était une ouvrière de bas étage) le portrait et des lettres d'un sieur Delaborde-Duthil, chevalier de la Légion d'honneur, légitimiste rallié, membre du conseil général, du conseil de fabrique, du conseil etc., de tous les conseils, bien vu dans les sacristies, membre de la société de Saint-Vincent de Paul, de la société de Saint-Régis, de la société des crèches, membre de toutes les blagues possibles, haut placé dans la considération de la belle société de l'endroit, une tête, un buste, un de ces gens qui honorent un pays et dont on dit : "Nous sommes heureux de posséder monsieur un tel". Et voilà tout à coup qu'on découvre que ce gaillard entretenait des relations (c'est le mot !) avec une gaillarde de la plus vile espèce, oui, madame ! Ah ! Mon Dieu ! Moi je me gaudys comme un gredin, quand je vois tous ces braves gens-là avoir des renfoncements. Les humiliations que reçoivent ces bons messieurs qui cherchent partout des honneurs (et quels honneurs !) me semblent être le juste châtiment de leur défaut d'orgueil. C'est s'avilir que de vouloir toujours ainsi briller ; c'est s'abaisser que de monter sur des bornes. Rentre dans la crotte, canaille ! Tu seras à ton niveau. Il n'y a pas, dans mon fait, d'envie démocratique. Cependant j'aime tout ce qui n'est pas le commun, et même l'ignoble, quand il est sincère. Mais ce qui ment, ce qui pose, ce qui est à la fois (la) condamnation de la Passion et la grimace de la Vertu me révolte par tous les bouts. Je me sens maintenant pour mes semblables une haine sereine, ou une pitié tellement inactive que c'est tout comme. J'ai fait, depuis deux ans, de grands progrès. L'état politique des choses a confirmé mes vieilles théories a priori sur le bipède sans plumes, que j'estime être tout ensemble un dinde et un vautour.

Adieu, chère colombe. Mille bécottements sur la bouche.

À toi. Ton G.

***

À LOUISE COLET.

 (Croisset) Mardi, 1 heure de nuit (28-29 juin 1853).

Je suis accablé, la cervelle me danse dans le crâne. Je viens, depuis hier dix heures du soir jusqu'à maintenant, de recopier soixante-dix-sept pages de suite qui n'en font plus que cinquante-trois. C'est abrutissant. J'ai mon rameau de vertèbres au cou, comme remarquerait M. Énault, brisé d'avoir eu la tête penchée longtemps. Que de répétitions de mots je viens de surprendre ! Que de tout , de mais , de car , de cependant ! Voilà ce que la prose a de diabolique, c'est qu'elle n'est jamais finie. J'ai pourtant de bonnes pages, et je crois que l'ensemble roule, mais je doute que je sois prêt pour dimanche à lire tout cela à Bouilhet. Ainsi, depuis la fin de février, j'ai écrit cinquante-trois pages ! Quel charmant métier ! Quelle crème fouettée à battre, qui vaut des marbres à rouler !

Je suis bien fatigué. J'ai pourtant bien des choses à te dire. J'ai écrit quatre lignes tout à l'heure à Du Camp : non pour toi, c'eût été une raison qu'il y mît plus de malveillance ; je connais l'homme. Voici pourquoi je lui ai écrit : j'ai reçu aujourd'hui la dernière livraison de ses photographies, dont jamais je ne lui avais parlé ; le billet que je lui envoie est pour le remercier. C'est tout, je ne lui dis pas plus. Si vendredi, dans l'article du Philosophe, il y a ton nom accompagné d'injures ou d'allusions, je ferai ce que tu voudras. Mais quant à moi, je me propose de rompre net et dans une belle lettre motivée. Je t'engage parfaitement à faire venir ton beau-frère, etc... Mais enfin, ne nous tourmentons pas, puisque la chose n'aura sans doute pas lieu. C'est l'avis de Bouilhet. Mon billet d'aujourd'hui est en prévision de l'hypothèse contraire, afin d'être en de bons termes quand la rupture viendrait et de pouvoir lui dire : voilà ce que tu me fais encore pour me désobliger ; bonsoir et (à) jamais au revoir. Comprends-tu ?

Quant à l'article Énault, il me semble, bonne Muse, que tu te l'es exagéré. C'est bête et folâtre, voilà tout. Les petites feminotteries comme "femme sensible", "plus jeune", etc., qui t'ont indignée, viennent de la Edma, laquelle est jalouse de toi sous tous les rapports ; de cela j'en parie ma tête. C'est notre opinion à tous deux, Bouilhet et moi. Cela sue dans ses petits billets mensuels, sans qu'il y ait jamais rien d'articulé. Bouilhet en est profondément dégoûté et se propose de ne pas même lui faire savoir quand est-ce qu'il sera à Paris. Et puis, qu'est-ce que ça nous fout, l'opinion du sieur Énault écrite ou dite ? C'est comme le mot de Du Camp à Ferrat. Veux-tu qu'au milieu du tourbillon où il vit, avec l'infatuation de sa personne, la croix d'officier, les réceptions chez M. de Persigny, etc., il puisse garder assez de netteté pour sentir une chose neuve, originale, nouvelle ? Et il y a d'ailleurs en cela calcul ; peut-être c'est un parti pris. Nous ne blanchirons jamais les nègres, nous n'empêcherons jamais les médiocres d'être médiocres. Je t'assure bien que lorsqu'il m'a dit "que j'avais une maladie de la moelle épinière, un ramollissement du cerveau", cela m'a fait beaucoup rire. Sais-tu ce que j'ai vu aujourd'hui dans ses photographies ? La seule qui ne soit pas publiée est une représentant notre hôtel au Caire, le jardin devant nos fenêtres et au milieu duquel j'étais en costume de Nubien ! C'est une petite malice de sa part. Il voudrait que je n'existasse pas, je lui pèse et toi aussi, tout le monde. L'ouvrage est dédié à Cormenin, avec une dédicace-épigraphe latine ; et le texte a une épigraphe tirée d'Homère : toujours du grec. "Encore le Crocodile !" Ce bon Maxime ne sait pas une déclinaison, n'importe. Il s'est fait traduire de l'allemand l'ouvrage de Lepsius, et il le pille impudemment (dans ce texte que j'ai parcouru) sans le citer une fois. J'ai su cela par FOüard que j'ai rencontré en chemin de fer, tu sais. Je dis il le pille, car il y a toutes sortes d'inscriptions qu'il n'a nullement prises, qui ne sont pas non plus dans les livres dont nous nous sommes servis en voyage, et qu'il rapporte comme ayant été prises par lui. Il en est de même de tout le reste, etc. Quant à la Paysanne , l'éloge que Bouilhet lui en a écrit (en même temps que pour Delisle, lettre qui n'a pas eu de réponse) est la cause, sois sûre, du mot à Ferrat. Au reste, tout cela est bien peu important. Nous en avons encore été dimanche fort bêtes tout l'après-midi. Ces histoires démoralisent un peu le sieur Bouilhet, en quoi je le trouve faible, et moi aussi qui en tiens. Mais franchement, ça devient stupide, que de permettre que des gaillards comme ça vous troublent. En fait d'injures, de sottises, de bêtises, etc., je trouve qu'il ne faut se fâcher que lorsqu'on vous les dit en face . Faites-moi des grimaces dans le dos tant que vous voudrez : mon cul vous contemple.

Je t'aime tant quand je te vois calme et que je te sais travaillant bien ! Je t'aime plus encore peut-être quand je te sais souffrante. Et puis, tu m'écris des lettres superbes de verve. Mais, pauvre chère âme, ménage-toi, tâche de modérer ta furie méridionale, comme tu dis en parlant de Ferrat.

Les conseils de Delisle relativement à l’Acropole sont bons. 1° Rends à Villemain le manuscrit comme tu l'as envoyé à Jersey (je n'en reçois pas de lettre, cela me semble drôle ; ma mère écrira un de ces jours à Mme Farmer, si je ne reçois rien). Tu peux même faire quelques corrections encore si tu en trouves ; mais moi il me semble que c'est bon, sauf les Barbares que je persiste à trouver la partie la plus faible, et de beaucoup. Puis 2° tâcher de faire paraître dans la Presse . 3° Nous trouverons un plan, sois-en sûre. Bouilhet sera là cet hiver, il t'aidera. Son dernier Fossile , troisième pièce, Le Printemps, est superbe. Il y a, à la fin, une baisade d'oiseaux près de nids gigantesques, qui est gigantesque elle-même. Mais il devient trop triste, mon pauvre Bouilhet. Sacré nom de Dieu ! il faut se raidir et emmerder l'humanité qui nous emmerde ! Oh ! je me vengerai ! je me vengerai ! Dans quinze ans d'ici, j'entreprendrai un grand roman moderne où j'en passerai en revue ! Je crois que Gil Blas peut être refait. Balzac a été plus loin, mais le défaut de style fera que son oeuvre restera plutôt curieuse que belle, et plutôt forte qu'éclatante. Ce sont de ces projets dont il ne faut pas parler, ceux-là. Tous mes livres ne sont que la préparation de deux, que je ferai si Dieu me prête vie : celui-là et le conte oriental.

Vois-tu le voyage qu'Énault publiera à son retour d'Italie ! C'est un polisson et un drôle que de faire un article aussi cavalier que celui-là sur quelqu'un chez qui l'on a dîné sans le lui avoir rendu. Quant à l'article, il est tout simplement bête. Celui qu'il avait fait sur Bouilhet n'était pas plus fort. Il souligne sein, guenille ! L'exclamation "huit enfants ! ô poésie !" peint l'école ; probablement qu'il y a un certain nombre d'enfants qui est convenable en littérature ? Non, si l'on s'arrête à tout cela, et je le dis sérieusement, il y a danger de devenir idiot.

Mon père répétait toujours qu'il n'aurait jamais voulu être médecin d'un hôpital de fous, parce que si l'on travaille sérieusement la folie, on finit parfaitement bien par la gagner. Il en est de même de tout cela. À force de nous inquiéter des imbéciles, il y a danger de le devenir soi-même. Mon Dieu, que j'ai mal à la tête ! Il faut que je me couche ! J'ai le pouce creusé par ma plume et le cou tordu.

Le père Parain va toujours de même. Il radote, à ce que nous écrit sa fille. Mais voilà une dizaine de jours que nous n'en avons eu de nouvelles.

Je trouve l'observation de Musset sur Hamlet celle d'un profond bourgeois, et voici en quoi. Il reproche cette inconséquence, Hamlet sceptique, lorsqu'il a vu par ses yeux l'âme de son père. Mais d'abord, ce n'est pas l'âme qu'il a vue. Il a vu un fantôme, une ombre, une chose, une chose matérielle vivante, et qui n'a aucun lien dans les idées populaires et poétiques, reportons-nous à l'époque, avec l'idée abstraite de l'âme. C'est nous, métaphysiciens et modernes, qui parlons ce langage. Et puis Hamlet ne doute pas du tout au sens philosophique ; il rêve . Je crois que cette observation de Musset n'est pas de lui, mais de Mallefille, dans la préface de son Don Juan . C'est superficiel, selon moi. Un paysan de nos jours peut encore parfaitement voir un fantôme et, revenu au grand jour, le lendemain, réfléchir à froid sur la vie et la mort, mais non sur la chair et l'âme. Hamlet ne réfléchit pas sur des subtilités d'école, mais sur des pensers humains. C'est au contraire ce perpétuel état de fluctuation d'Hamlet, ce vague où il se tient, ce manque de décision dans la volonté et de solution dans la pensée qui en fait tout le sublime. Mais les gens d'esprit veulent des caractères tout d'une pièce et conséquents (comme il y en a seulement dans les livres). Il n'y a pas au contraire un bout de l'âme humaine qui ne se retrouve dans cette conception. Ulysse est peut-être le plus fort type de toute la littérature ancienne, et Hamlet de toute la moderne.

Si je n'étais si las, je t'exprimerais ma pensée plus au long. C'est si facile de bavarder sur le Beau. Mais pour dire en style propre "fermez la porte" ou "il avait envie de dormir", il faut plus de génie que pour faire tous les cours de littérature du monde.

La critique est au dernier échelon de la littérature, comme forme presque toujours, et comme valeur morale , incontestablement. Elle passe après le bout rimé et l'acrostiche, lesquels demandent au moins un travail d'invention quelconque.

Allons adieu. Mille bons baisers. À toi, coeur sur coeur, Ton G.

***

À LOUISE COLET.

En partie inédite.

Croisset, samedi minuit (2 juillet 1853).

Enfin ! une lettre du Grand Crocodile ! Mais j'ai mille choses à te dire et je vais les énumérer de suite pour me les rappeler : 1° lui, le suprême alligator, qui est là-bas dans ses ondes amères ; puis la Revue de Paris où il n'y a rien, Dieu merci ; cet article de Castille, le jeune Maxime, Pelletan, ma Bovary , et enfin toi, chère amie, que je réserve pour la fin comme étant le meilleur sujet à s'étendre ; passe-moi le calembour.

Je commençais à être inquiet de cet envoi qui n'arrivait pas ; mais je l'ai reçu intact et avec le bon timbre. Y était inclus à mon adresse un billet charmant et point poseur, ce qui m'a étonné, avec son portrait vu de profil. Je crois que le fils a une rage de portraits et que c'est là un moyen de les placer. N'ayant pas de modèles, il fait son père à satiété (comme Edma va être heureuse !). N'importe, c'est bien gracieux pour moi et je le garde précieusement. Comme cela m'aurait rendu fou, jadis ! J'ai lu ta lettre ; je vois qu'il ne rêve qu'à ça . C'est un tort ; il devrait faire autre chose. Il va finir par s'ankyloser dans cette haine ! Les satires personnelles passent, comme les personnes. Pour durer, il faut s'attaquer au durable. Tu feras bien de m'envoyer la réponse de suite. J'ai une occasion prochaine et sûre avant la fin de la semaine.

J'ai ouvert ce matin, je l'avoue, la Revue de Paris d'abord et j'ai feuilleté avidement cet article de Castille. Ce qu'il dit du Philosophe est même modéré en comparaison de la manière dont il a traité les autres. Mais quel imbécile, quel médiocre et envieux coco ! Toujours les faibles préférés aux forts. À propos de Thiers, il lui reprochait d'aimer mieux Danton que Robespierre. À propos de Carrel, il grandit Girardin et reproche au premier d'avoir fait travailler les ouvriers du National à des heures indues. Aujourd'hui, c'est Chateaubriand insulté et Lamennais vanté. M. Auguste Comte (auteur de La philosophie positive , lequel est un ouvrage profondément farce, et qu'il faut même lire pour cela, l'introduction seulement, qui en est le résumé ; il y a, pour quelqu'un qui voudrait faire des charges au théâtre, dans le goût aristophanesque, sur les théories sociales, des californies de rire), pour Auguste Comte, dis-je, il est tout miel et tout sucre, tandis que le Philosophe est malmené. De son analyse de Locke pas un mot, ni de ses travaux sur la philosophie ancienne, rien, etc. Tout est du même tonneau. Un coup de patte en passant à Jouffroy, parce que Jouffroy est mal vu du Constitutionnel pour avoir été bien vu de Mignet, lequel l'est mal du gouvernement. C'est charmant, cette série de ricochets ! Et enfin, comme couronnement de l'oeuvre, Proudhon, un très grand écrivain et plus fort que Voltaire ! Oh ! que le père Babinet a raison de souhaiter la fin du monde ! Comme il est bien ce billet du bon père Babinet avec tout son débraillé, ses phrases rajoutées aux angles, ce gros mot triste suivi de trois points d'exclamation ! Ce petit bout d'écrit mal écrit, mais plein de fond et de caractère, m'a charmé. Les mignardises d'Edma et son beau langage ne m'impressionnent pas autant.

L'introduction aux photographies a 25 à 26 pages in-folio, dont il n'y en a pas trois de Du Camp. Tout est extrait de Champollion-Figeac (volume de l’Univers pittoresque) et de Lepsius, mais cité entre guillemets ; réparation. Cela sent un peu trop la commande, le livre bâclé. C'est Gide sans doute qui aura exigé un texte ; il lui en aura fourré un tel quel. Voilà comme ce malheureux garçon se respecte. En revanche, il craint de se compromettre en entrant dans un café à minuit. Tu sais l'anecdote qui m'est arrivée à ce sujet avec lui et Turgan, autre grand homme. N'importe, je suis content que ton nom et même aucune allusion n'aient paru. Ce dernier numéro est d'un faible complet. Il y a un poème du marquis du Belloy que je n'ai pu achever, et pourtant je suis un intrépide lecteur. Quand on a avalé du saint Augustin autant que moi, et analysé scène par scène tout le théâtre de Voltaire, et qu'on n'en est pas crevé, on a la constitution robuste à l'endroit des lectures embêtantes. Il signe marquis , ce monsieur ! Marquis, c'est possible ; mais ce sont des vers de perruquier !

Comme l'article de Pelletan est bête ! J'en ai été (ceci n'est pas une façon de parler) plus indigné que de celui d'Énault. Que nos ennemis disent du mal de nous, c'est leur métier ; mais que les amis en disent du bien sottement, c'est pis. Il avait à faire un article sur un poème et c'est de cela d'abord qu'il s'inquiète le moins. Il se prélasse à faire des phrases, prend toute la place pour lui, copie deux passages, bavache un éloge et signe. ô critiques ! éternelle médiocrité qui vit sur le génie pour le dénigrer ou pour l'exploiter ! Race de hannetons qui déchiquetez les belles feuilles de l'Art ! Si l'Empereur demain supprimait l'imprimerie, je ferais un voyage à Paris sur les genoux et j'irais lui baiser le cul en signe de reconnaissance, tant je suis las de la typographie et de l'abus qu'on en fait. échignez-vous donc à faire un paysage ; mettez "cette hirondelle qui vient battre de son vol le front de Jeanneton mourante, etc." Tout cela, traduit et vanté par un ami, s'appellera "la Parque implacable" ; la Parque pour dire la mort ! Et c'est un gaillard du progrès qui s'exprime ainsi, un citoyen qui dénigre l'antiquité ! Comme c'est peu senti, cet article ! Pas un mot de l’Art , de la forme en soi, des procédés d'effet. Quelle sacrée canaille ! J'écume ! Tous ces gens forts (voilà encore un mot : homme fort !), ces farceurs à idées donnent bien leur mesure lorsqu'ils se trouvent en face de quelque chose de sain, de robuste, de net, d'humain. Ils battent la campagne et ne trouvent rien à dire. Ah ! ce sont bien là les hommes de la poésie de Lamartine en littérature et du gouvernement provisoire en politique : phraseurs, poseurs, avaleurs de clair de lune, aussi incapables de saisir l'action par les cornes que le sentiment par la plastique. Ce ne sont ni des mathématiciens, ni des poètes, ni des observateurs, ni des faiseurs, ni même des exposeurs, des analysateurs. Leur activité cérébrale, sans but ni direction fixe, se porte, avec un égal tempérament, sur l'économie politique, les belles-lettres, l'agriculture, la loi sur les boissons, l'industrie linière, la philosophie, la Chine, l'Algérie, etc., et tout cela au même niveau d'intérêt. "C'est de l'art aussi", disent-ils, et tout est art. Mais à force de voir tant d'art, je demande où sont les Beaux-Arts ? Et voilà les gaillards qui nous jugent ! Ce n'est rien d'être sifflé, mais je trouve être applaudi plus amer.

Continue, bonne, chère et grande Muse, sans t'inquiéter des Énault ni des Pelletan. Si cet article fait du bien à la vente, tant mieux. Mais n'y a-t-il donc pas un coin sur la terre où l'on aime le Vrai pour le Vrai, le Beau pour le Beau, où l'enthousiasme s'accepte sans honte et pour le seul plaisir d'en jouir, comme d'une volupté où l'idée vous convie ?

Tu verras, si Jourdan tient sa promesse, que la rengaine de la femme s'y trouvera. C'est matière à Saint-Simonisme. D'abord j'en veux à Pelletan, pour ce titre si prétentieux. C'est passer à tes vers une robe de pédagogue. Cela sent l'école, la doctrine, le parti ; et ce qu'il y a précisément de fort dans la Paysanne , c'est que c'est l'histoire du "caporal et de sa payse", rappelle-toi cela. Je ne sais si j'aurais eu le toupet de mettre un pareil titre (plus ambitieux selon moi que l'autre), mais c'était le vrai. Tu as condensé et réalisé, sous une forme aristocratique , une histoire commune et dont le fond est à tout le monde. Et c'est là, pour moi, la vraie marque de la force en littérature. Le lieu commun n'est manié que par les imbéciles ou par les très grands. Les natures médiocres l'évitent ; elles recherchent l'ingénieux, l'accidenté. Sais-tu que si tes autres contes sont à la hauteur de celui-là, réunis en volume ça fera un bouquin ? Quel exemplaire doré sur tranche je me promets ! Il me tarde bien de voir ta Servante ! Tu me dis que tu dois aller à la Salpêtrière pour cela. Prends garde que cette visite n'influe trop . Ce n'est pas une bonne méthode que de voir ainsi tout de suite, pour écrire immédiatement après. On se préoccupe trop des détails, de la couleur, et pas assez de son esprit, car la couleur dans la nature a un esprit , une sorte de vapeur subtile qui se dégage d'elle, et c'est cela qui doit animer en dessous le style. Que de fois, préoccupé ainsi de ce que j'avais sous les yeux, ne me suis-je pas dépêché de l'intercaler de suite dans une oeuvre et de m'apercevoir enfin qu'il fallait l'ôter ! La couleur, comme les aliments, doit être digérée et mêlée au sang des pensées.

Demain je lis à Bouilhet 114 p de la Bovary , depuis 139 jusqu'à 151. Voilà ce que j'ai fait depuis le mois de septembre dernier, en 10 mois ! J'ai fini cet après-midi par laisser là les corrections, je n'y comprenais plus rien ; à force de s'appesantir sur un travail, il vous éblouit ; ce qui semble être une faute maintenant, cinq minutes après ne le semble plus ; c'est une série de corrections et de recorrections des corrections à n'en plus finir. On en arrive à battre la breloque et c'est là le moment où il est sain de s'arrêter. Toute la semaine a été assez ennuyeuse et, aujourd'hui, j'éprouve un grand soulagement en songeant que voilà quelque chose de fini, ou approchant ; mais j'ai eu bien du ciment à enlever, qui bavachait entre les pierres, et il a fallu retasser les pierres pour que les joints ne parussent pas. La prose doit se tenir droite d'un bout à l'autre, comme un mur portant son ornementation jusque dans ses fondements et que, dans la perspective, ça fasse une grande ligne unie. Oh ! si j'écrivais comme je sais qu'il faut écrire, que j'écrirais bien ! Il me semble pourtant que dans ces 114 pages il y en a beaucoup de raides et que l'ensemble, quoique non dramatique, a l'allure vive. J'ai aussi rêvassé à la suite. J'ai une baisade qui m'inquiète fort et qu'il ne faudra pas biaiser, quoique je veuille la faire chaste, c'est-à-dire littéraire, sans détails lestes, ni images licencieuses ; il faudra que le luxurieux soit dans l'émotion.

Je ne sais hier par quelle fantaisie, venant d'achever le Troïle et Cresside de Shakespeare, j'ai pris son article dans la Biographie universelle , quoique je susse parfaitement que je n'y trouverais rien de neuf, attente qui n'a pas été trompée. L'article est de Villemain. Il faut lire ça pour s'édifier sur la hauteur de vues littéraires du monsieur, quoiqu'il admire Shakespeare ; mais c'est là le déplorable, ces admirations-là ! Il lui préfère Sophocle et les consacrés . Sais-tu comment il parle de Ronsard ? "La diction grotesque de Ronsard" ; allez donc ! "Ô triste !", comme dit Babinet. "Triste ! excepté la belle poésie". Oui, mais pourquoi ces gaillards-là s'en mêlent-ils ? Que c'est beau, Troïle et Cresside !

Sais-tu que tu m'as écrit jeudi une lettre brûlante et qui m'a porté sur les sens ? ô cher volcan, que je t'aime et comme je pense à toi, va ! Si tu savais combien de fois je te regarde travaillant sur ta petite table, dans ton cabinet, et avec quelle impatience j'aspire à l'époque où nous serons réunis ! à cause de toi, Paris, comme à dix-huit ans, me semble un lieu enviable. Comme mon jeune homme de mon roman, "je me meuble dans ma tête mon appartement". Je n'y rêve pas, comme lui, une guitare accrochée au mur. Mais à sa manière, et d'une façon plus nette, j'y entrevois une figure souriante qui se penche sur mon épaule. Patience, pauvre chérie ! Ce n'est plus maintenant qu'une question de mois et non d'années. C'est encore un hiver à passer, deux ou trois rendez-vous à Mantes, quelques pages à écrire. Comme je vais être seul cette année, quand tu m'auras pris mon pauvre Bouilhet ! Tu peux penser comme j'aurai envie d'aller vous rejoindre !

Je ne t'entretiens jamais des affaires domestiques, mais c'est bien bête en effet. C'est bon du reste sous le rapport du grotesque. 1° Ma mère vient de découvrir que son jardinier la vole comme dans un bois. Nous seuls n'avons pas de légumes dans le village, parce que le village vit un peu à nos dépens. On vend les fleurs à Rouen, on en embarque des bouquets par le vapeur. Vois-tu la balle du jardinier "faisant son beurre" chez le bourgeois et le bourgeois pas content ? 2° L'institutrice était d'un caractère si rogue, fantasque et brutal, elle malmenait tellement l'enfant qu'on la remercie ; elle s'en va. 3° Nous avons découvert, par hasard, que mon frère, cet hiver, avait donné une soirée à des têtes sans nous en parler, pour ne pas nous inviter (ils viennent ici tous les dimanches). Est-ce bon, ça ? Tu peux juger par là de l'empressement qui nous entoure, ma mère et moi. Mais ces braves gens (peu braves gens), qui sont la banalité même, ne comprennent guère et n'aiment guère conséquemment les non-ordinaires. N'importe comment, jouis-je de peu de considération dans mon pays et dans ma famille ! ça rentre au reste dans toutes les biographies voulues, dans la règle. Adieu, mille tendresses et caresses. Baisers partout.

Ton G.

***

À LOUISE COLET.

 (Croisset, 7-8 juillet 1853) Nuit de jeudi, 1 heure.

Hier 6 et aujourd'hui 7 juillet 1853 seront célèbres comme embêtement dans les fastes de mon existence. Deux jours d'Azvédo ! Deux après-midi ! Deux dîners ! Quel crocodile ! ou plutôt quel lézard ! Et ce qu'il y a de bon, c'est que ce cher garçon m'adore. Il m'a embrassé ce soir en partant ! Hier à onze heures il arrive, et je l'ai fait partir à sept heures par le bateau. Ne sachant à quoi employer le temps, je lui ai proposé une promenade dans le bois. Il faisait un temps splendide, la vue de la forêt me calmait la sienne, et en somme je ne me suis pas trop ennuyé. Mais c'est quand on est en tête à tête et qu'on le regarde ! Aujourd'hui à 4 heures il est revenu avec Bouilhet qu'il ne quitte pas et qui en est malade . Quelle chose étrange ! Car au fond ce pauvre garçon n'est pas sot. Il a même quelquefois de l'esprit, à travers ses grosses blagues, et il possède une qualité fort rare, à savoir l'enthousiasme (qualité qui tient du reste plus au sang, à sa race espagnole, qu'à son esprit en soi-même). Mais il est si commun, si répulsif, nerveusement parlant, que, vous eût-il rendu tous les services du monde, on ne peut l'aimer. En quoi gît donc l'agrément ? Qu'est-ce que c'est que cette buée mauvaise et subtile qui s'exhale d'un individu et fait qu'il vous déplaît, alors même qu'il ne vous déplaît pas ? Quelle est la raison de ça ? Je me creuse à la chercher. Et puis quel costume ! Quels habits ! un noir râpé partout, des souliers-bottes, des bas gris, une chemise de couleur disparaissant sous les dessins compliqués, un collier de barbe ! Oh ! c'est fort, le collier ! Le collier est tout un monde ; rappelle-toi ce grand mot que je trouve à l'instant même ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! N'avons-nous pas assez de crasses morales sans les crasses physiques ? Comme ça fait aimer la beauté, ces êtres-là ! Ah ! oui, c'est beau une belle figure, une belle étoffe, un beau marbre ; c'est beau l'éclat de l'or et les moires du satin, un rameau vert qui se balance au vent, un gros boeuf ruminant dans l'herbe, un oiseau qui vole... Il n'y a que l'homme de laid. Comme tout cela est triste ! ça m'en tourne sur la cervelle. Et dire que, si j'étais aveugle, je l'aimerais peut-être beaucoup ! Je crois que ces répulsions sont des avertissements de la Providence. C'est un instinct conservateur qui nous avertit de se mettre en garde, et je me tue à chercher en quoi Azvédo pourra me nuire.

À propos de gens désagréables, pourquoi t'acharnes-tu, chère Muse, à me cadotter des billets de Mme Didier ? Je t'assure qu'ils ne me divertissent pas du tout. Je sais tout cela par coeur (quelle médiocre individue !). C'est comme les feuilletons de l'ami Théo ; est-ce plat !

Aujourd'hui il a fait une journée indienne, un temps lourd, et mon hôte ajoutait 25 degrés à l'atmosphère. Mais l'Art est une si bonne chose, cela vous remet si bien d'aplomb, le travail, que ce soir je suis tout rasséné sic , calmé, purgé. Je ne sais si Bouilhet t'a écrit. Il a dû te dire qu'il était content de ce que je lui avais lu ; et moi aussi, franchement. Comme difficulté vaincue, ça me paraît fort ; mais c'est tout. Le sujet par lui-même (jusqu'à présent du moins) exclut ces grands éclats de style qui me ravissent chez les autres, et auxquels je me crois propre. Le bon de la Bovary , c'est que ça aura été une rude gymnastique. J'aurai fait du réel écrit, ce qui est rare. Mais je prendrai ma revanche. Que je trouve un sujet dans ma voix , et j'irai loin. Qu'est-ce donc que les contes d'enfant dont tu parles ? Est-ce que tu vas écrire des contes de fées ? Voilà encore une de mes ambitions ! écrire un conte de fées.

Je suis fâché que la Salpêtrière ne soit pas plus raide en couleur. Les philanthropes échignent tout. Quelles canailles ! Les bagnes, les prisons et les hôpitaux, tout cela est bête maintenant comme un séminaire. La première fois que j'ai vu des fous, c'était ici, à l'hospice général, avec ce pauvre père Parain. Dans les cellules, assises et attachées par le milieu du corps, nues jusqu'à la ceinture et tout échevelées, une douzaine de femmes hurlaient et se déchiraient la figure avec leurs ongles. J'avais peut-être à cette époque six à sept ans. Ce sont de bonnes impressions à avoir jeune ; elles virilisent. Quels étranges souvenirs j'ai en ce genre ! L'amphithéâtre de l'Hôtel-Dieu donnait sur notre jardin. Que de fois, avec ma soeur, n'avons-nous pas grimpé au treillage et, suspendus entre la vigne, regardé curieusement les cadavres étalés ! Le soleil donnait dessus ; les mêmes mouches qui voltigeaient sur nous et sur les fleurs allaient s'abattre là, revenaient, bourdonnaient ! Comme j'ai pensé à tout cela, en la veillant pendant deux nuits, cette pauvre et chère belle fille ! Je vois encore mon père levant la tête de dessus sa dissection et nous disant de nous en aller. Autre cadavre aussi, lui.

Je n'approuve pas Delisle de n'avoir pas voulu entrer et ne m'en étonne (pas). L'homme qui n'a jamais été au bordel doit avoir peur de l'hôpital. Ce sont poésies de même ordre. L'élément romantique lui manque, à ce bon Delisle. Il doit goûter médiocrement Shakespeare. Il ne voit pas la densité morale qu'il y a dans certaines laideurs. Aussi la vie lui défaille et même, quoiqu'il ait de la couleur, le relief. Le relief vient d'une vue profonde, d'une pénétration, de l'objectif ; car il faut que la réalité extérieure entre en nous, à nous en faire presque crier, pour la bien reproduire. Quand on a son modèle net, devant les yeux, on écrit toujours bien, et où donc le vrai est-il plus clairement visible que dans ces belles expositions de la misère humaine ? Elles ont quelque chose de si cru que cela donne à l'esprit des appétits de cannibale. Il se précipite dessus pour les dévorer, se les assimiler. Avec quelles rêveries je suis resté souvent dans un lit de (...), regardant les éraillures de sa couche !

Comme j'ai bâti des drames féroces à la Morgue, où j'avais la rage d'aller autrefois, etc. ! Je crois du reste qu'à cet endroit j'ai une faculté de perception particulière ; en fait de malsain, je m'y connais. Tu sais quelle influence j'ai sur les fous et les singulières aventures qui me sont arrivées. Je serais curieux de voir si j'ai gardé ma puissance.

Ah ! tu ne deviendras pas folle ! Il avait raison ! Tu as la tête d'aplomb, toi, et je crois que lui, ce pauvre garçon, il a plus de dispositions que nous. La folie et la luxure sont deux choses que j'ai tellement sondées, où j'ai si bien navigué par ma volonté, que je ne serai jamais (je l'espère) ni un aliéné ni un de Sade. Mais il m'en a cuit, par exemple. Ma maladie de nerfs a été l'écume de ces petites facéties intellectuelles. Chaque attaque était comme une sorte d'hémorragie de l'innervation. C'était des pertes séminales de la faculté pittoresque du cerveau, cent mille images sautant à la fois, en feux d'artifices. Il y avait un arrachement de l'âme d'avec le corps, atroce (j'ai la conviction d'être mort plusieurs fois). Mais ce qui constitue la personnalité, l'être-raison, allait jusqu'au bout ; sans cela la souffrance eût été nulle, car j'aurais été purement passif et j'avais toujours conscience , même quand je ne pouvais plus parler. Alors l'âme était repliée tout entière sur elle-même, comme un hérisson qui se ferait mal avec ses propres pointes.

Personne n'a étudié tout cela et les médecins sont des imbéciles d'une espèce, comme les philosophes le sont d'une autre. Les matérialistes et les spiritualistes empêchent également de connaître la matière et l'esprit, parce qu'ils scindent l'un de l'autre. Les uns font de l'homme un ange et les autres un porc. Mais avant d'en arriver à ces sciences-là (qui seront des sciences), avant d'étudier bien l'homme, n'y a-t-il pas à étudier ses produits, à connaître les effets pour remonter à la cause ? Qui est-ce qui a, jusqu'à présent, fait de l'histoire en naturaliste ? a-t-on classé les instincts de l'humanité et vu comment, sous telle latitude, ils se sont développés et doivent se développer ? Qui est-ce qui a établi scientifiquement comment, pour tel besoin de l'esprit, telle forme doit apparaître, et suivi cette forme partout, dans les divers règnes humains ? Qui est-ce qui a généralisé les religions ? Geoffroy Saint-Hilaire a dit : le crâne est une vertèbre aplatie. Qui est-ce qui a prouvé, par exemple, que la religion est une philosophie devenue art, et que la cervelle qui bat dedans, à savoir la superstition, le sentiment religieux en soi, est de même matière partout, malgré ses différences extérieures, correspond aux mêmes besoins, répond aux mêmes fibres, meurt par les mêmes accidents, etc. ? Si bien qu'un Cuvier de la Pensée n'aurait qu'à retrouver plus tard un vers ou une paire de bottes pour reconstituer toute une société et que, les lois en étant données, on pourrait prédire à jour fixe, à heure fixe, comme on fait pour les planètes, le retour des mêmes apparitions. Et l'on dirait : nous aurons dans cent ans un Shakespeare, dans vingt-cinq ans telle architecture. Pourquoi les peuples qui n'ont pas de soleil ont-ils des littératures mal faites ? Pourquoi y a-t-il, et y a-t-il toujours eu, des harems en Orient, etc. ?

On a beaucoup battu la campagne sur tout cela, on a été plus ou moins ingénieux ; mais la base a toujours manqué. La première pierre est à trouver. La critique des oeuvres de la Pensée a toujours été faite à un point de vue étroit, rhéteur, et la critique de l'histoire faite à un point de vue politique, moral, religieux, tandis qu'il faudrait se placer au-dessus de tout cela, dès le premier pas. Mais on a eu des sympathies, des haines ; puis l'imagination s'en est mêlée, la phrase, l'amour des descriptions et enfin la rage de vouloir prouver, l'orgueil de vouloir mesurer l'infini et d'en donner une solution. Si les sciences morales avaient, comme les mathématiques, deux ou trois lois primordiales à leur disposition, elles pourraient marcher de l'avant. Mais elles tâtonnent dans les ténèbres, se heurtent à des contingents et veulent les ériger en principes. Ce mot, l'âme, a fait dire presque autant de bêtises qu'il y a d'âmes ! Quelle découverte ce serait par exemple qu'un axiome comme celui-ci : tel peuple étant donné, la vertu y est à la force comme trois est à quatre ; donc tant que vous en serez là vous n'irez pas là. Autre loi mathématique à découvrir : combien faut-il connaître d'imbéciles au monde pour vous donner envie de se casser la gueule ? etc.

Il est bien tard, je déraisonne passablement, le jour va bientôt paraître ; il est temps d'aller se coucher. L'institutrice part la semaine prochaine. J'attends un paquet. Si tu veux, nous vous verrons, je pense, de lundi prochain en quinze. Quels bons jours nous passerons, bonne chère Muse ! D'ici là, mille tendres baisers partout. À toi et tout à toi.

Ton G.

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À LOUISE COLET.

 (Croisset) Mardi, 1 heure (12 juillet 1853).

Toujours sauvage ! toujours féroce ! toujours indomptable et passionnée ! Quelle étrange Muse tu fais, et comme tu es injuste dans tes mouvements ! Je mets cela sur le compte du lyrisme. Mais je t'assure que ça a un côté bien étroit et même heurtant quelquefois, chère bonne Louise. Parce que cet imbécile d'Azvédo m'a embêté deux jours, tu m'envoies une espèce de diatribe vague contre lui, contre moi, contre tout. Mais je t'assure que je suis bien innocent de tout cela. Et d'abord je ne l'ai pas du tout invité. C'est lui, de son chef, qui est revenu le second jour. À moins de le prendre par les épaules, il n'était pas possible de le mettre à la porte. Il est revenu avec Bouilhet, et celui-ci n'a pas mieux demandé que de venir pour avoir un soulagement . Quant à lui, Bouilhet, après ce qu'Azvédo avait fait (ou disait avoir fait) pour la publication de Melaenis , il ne pouvait non plus l'envoyer promener brutalement. Enfin, le soir même j'exhale mon embêtement en dix lignes pour n'en plus parler, n'y plus penser ; puis je te parlais d'autre chose, d'un tas de choses meilleures et plus hautes (dont tu ne dis pas même un mot). Et toi, tu m'envoies pour réponse une espèce de fulmination en quatre pages, comme si j’adorais ce monsieur, que je le choyasse , etc., et t'abandonnasse pour lui ! Tu conviendras que c'est drôle, bonne Muse, et voilà deux fois que ça se renouvelle ! Que tu es enfant !

Je crois que ce que nous avons de mieux à faire, c'est de clore ce chapitre irrévocablement, et à l'avenir de n'en parler ni l'un ni l'autre ; je le souhaite du moins. Du reste, sois tranquille, je suis peu disposé à poursuivre cette connaissance ; je la laisserai tomber dans l'eau . Mais quant à faire des grossièretés gratuites à ce malheureux homme, uniquement parce qu'il est laid et qu'il manque de bonnes façons, non, ce serait d'une goujaterie imbécile. Seulement, on peut faire des retraites honorables, et c'est ce que je ferai. Cela dit, concluons la paix par un baiser, et songeons plutôt que dans quinze jours nous serons ensemble. J'attends demain matin une lettre de toi. J'ai hésité à remettre la mienne à demain soir pour y répondre, car, remarques-tu, chère Muse, que nous ne nous répondons guère ? Mais j'ai pensé qu'il y avait longtemps que je ne t'avais écrit, et que tu ne serais pas fâchée d'avoir la mienne un jour plus tôt. Je te juge d'après moi : cela me fait de bons réveils quand je reçois tes lettres.

Tu auras appris par les journaux, sans doute, la soignée grêle qui est tombée sur Rouen et alentours samedi dernier. Désastre général, récoltes manquées, tous les carreaux des bourgeois cassés ; il y en a ici pour une centaine de francs au moins, et les vitriers de Rouen ont de suite profité de l'occasion (on se les arrache, les vitriers) pour hausser leur marchandise de 30 p 100. ô humanité ! C'était très drôle comme ça tombait, et ce qu'il y a eu de lamentations et de gueulades était fort aussi. Ç'a été une symphonie de jérémiades, pendant deux jours, à rendre sec comme un caillou le coeur le plus sensible ! On a cru à Rouen à la fin du monde (textuel). Il y a eu des scènes d'un grotesque démesuré, et l'autorité mêlée là dedans ! M. le préfet, etc.

Je suis peu sensible à ces infortunes collectives. Personne ne plaint mes misères, que celles des autres s'arrangent ! Je rends à l'humanité ce qu'elle me donne, indifférence. Va te faire foutre, troupeau ; je ne suis pas de la bergerie ! Que chacun d'ailleurs se contente d'être honnête , j'entends de faire son devoir et de ne pas empiéter sur le prochain, et alors toutes les utopies vertueuses se trouveront vite dépassées. L'idéal d'une société serait celle en effet où tout individu fonctionnerait dans sa mesure. Or je fonctionne dans la mienne ; je suis quitte. Quant à toutes ces belles blagues de dévouement, sacrifice, abnégation , fraternité et autres, abstractions stériles et dont la généralité humaine ne peut tirer parti, je les laisse aux charlatans, aux phraseurs, aux farceurs, aux gens à idées comme le sieur Pelletan.

Ce n'est pas sans un certain plaisir que j'ai contemplé mes espaliers détruits, toutes mes fleurs hachées en morceaux, le potager sens dessus dessous. En contemplant tous ces petits arrangements factices de l'homme que cinq minutes de la nature ont suffi pour bousculer, j'admirais le vrai ordre se rétablissant dans le faux ordre. Ces choses tourmentées par nous, arbres taillés, fleurs qui poussent où elles ne veulent (pas), légumes d'autres pays, ont eu dans cette rebuffade atmosphérique une sorte de revanche. Il y a là un caractère de grande farce qui nous enfonce. Y a-t-il rien de plus bête que des cloches à melon ? Aussi ces pauvres cloches à melon en ont vu de belles ! Ah ! ah ! cette nature sur le dos de laquelle on monte et qu'on exploite si impitoyablement, qu'on enlaidit avec tant d'aplomb, que l'on méprise par de si beaux discours, à quelles fantaisies peu utilitaires elle s'abandonne quand la tentation lui en prend ! Cela est bon. On croit un peu trop généralement que le soleil n'a d'autre but ici-bas que de faire pousser les choux. Il faut replacer de temps à autres le bon Dieu sur son piédestal. Aussi se charge-t-il de nous le rappeler en nous envoyant par-ci par-là quelque peste, choléra, bouleversement inattendu et autres manifestations de la Règle, à savoir le Mal – contingent qui n'est peut-être pas le Bien – nécessaire, mais qui est l'être enfin : chose que les hommes voués au néant comprennent peu.

Toute ma semaine passée a été mauvaise (ça va mieux). Je me suis tordu dans un ennui et un dégoût de moi corsé ; cela m'arrive régulièrement quand j'ai fini quelque chose et qu'il faut continuer. La vulgarité de mon sujet me donne parfois des nausées, et la difficulté de bien écrire tant de choses si communes encore en perspective m'épouvante. Je suis maintenant achoppé à une scène des plus simples : une saignée et un évanouissement. Cela est fort difficile ; et ce qu'il y a de désolant, c'est de penser que, même réussi dans la perfection, cela ne peut être que passable et ne sera jamais beau, à cause du fond même. Je fais un ouvrage de clown ; mais qu'est-ce qu'un tour de force prouve, après tout ? N'importe : "Aide-toi, le ciel t'aidera". Pourtant la charrette quelquefois est bien lourde à désembourber.

Adieu, chère bonne Muse. Mille tendres baisers partout. À bientôt les vrais.

Ton G.

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À VICTOR HUGO.

Croisset, 15 juillet (1853).

Comment vous remercierai-je, Monsieur, de votre magnifique présent ? Et qu'ai-je à dire ? si ce n'est le mot de Talleyrand à Louis-Philippe qui venait le visiter dans son agonie : "C'est le plus grand honneur qu'ait reçu ma maison !" Mais ici se termine le parallèle, pour toutes sortes de raisons.

Donc, je ne vous cacherai pas, Monsieur, que vous avez fortement

    Chatouillé de mon coeur l'orgueilleuse faiblesse

comme eût écrit ce bon Racine ! Honnête poète ! et quelle quantité de monstres il trouverait maintenant à peindre , autres et pires cent fois que son dragon-taureau !

L'exil, du moins, vous en épargne la vue. Ah ! si vous saviez dans quelles immondices nous nous enfonçons ! Les infamies particulières découlent de la turpitude politique et l'on ne peut faire un pas sans marcher sur quelque chose de sale. L'atmosphère est lourde de vapeurs nauséabondes. De l'air ! de l'air ! Aussi j'ouvre la fenêtre et je me tourne vers vous. J'écoute passer les grands coups d'ailes de votre Muse et j'aspire, comme le parfum des bois, ce qui s'exhale des profondeurs de votre style.

Et d'ailleurs, Monsieur, vous avez été dans ma vie une obsession charmante, un long amour ; il ne faiblit pas. Je vous ai lu durant des veillées sinistres et, au bord de la mer, sur des plages douces, en plein soleil d'été. Je vous ai emporté en Palestine, et c'est vous encore qui me consoliez, il y a dix ans, quand je mourais d'ennui dans le Quartier Latin. Votre poésie est entrée dans ma constitution comme le lait de ma nourrice. Tel de vos vers reste à jamais dans mon souvenir, avec toute l'importance d'une aventure.

Je m'arrête. Si quelque chose est sincère pourtant, c'est cela. Désormais donc, je ne vous importunerai plus de ma personne et vous pourrez user du correspondant sans craindre la correspondance.

Cependant, puisque vous me tendez votre main par-dessus l'Océan, je la saisis et je la serre. Je la serre avec orgueil, cette main qui a écrit Notre-Dame et Napoléon le Petit , cette main qui a taillé des colosses et ciselé pour les traîtres des coupes amères, qui a cueilli dans les hauteurs intellectuelles les plus splendides délectations et qui, maintenant, comme celle de l'Hercule biblique, reste seule levée parmi les doubles ruines de l'Art et de la Liberté !

À vous donc, Monsieur, et avec mille remerciements encore une fois.

Ex imo.

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À LOUISE COLET.

Entièrement inédite.

Samedi, 11 heures du soir.

Qu'as-tu donc, pauvre chère Louise ? Bouilhet m'a montré une lettre de toi qui me navre. Que veux-tu dire avec mon silence ? C'est du tien, au contraire, que je me plains. écris-moi, écris-moi ! Es-tu triste ? Dis-moi de t'écrire tous les jours et quand je ne t'enverrais que les premières lignes venues, quand je n'y saurais que te dire, je t'y enverrai tant de baisers qu'elles te feront du bien, car je te juge comme moi : pourvu que je reçoive de ton écriture, je suis content. Allons, sèche tes larmes. Comment peux-tu croire que j'oublie ? D'où vient cette idée saugrenue que tu te fourres dans la cervelle ?

Je fais tout mon possible pour hâter mes maudits comices, afin de t'aller voir plus vite ; mais je suis désespéré, tout mon travail de cette semaine est à refaire. Nous venons, nous deux Bouilhet, d'avoir une discussion de trois heures à propos de cinq pages. J'ai fini par me rendre à ses raisons. Mais quelle galère ! J'en perds la tête, il y a de quoi se pendre.

Allons, adieu, mille bons baisers, j'attends demain matin une lettre de toi. Je t'écrirai dans les premiers jours de la semaine prochaine.

À toi, à toi. Ton G.

Tu verras Bouilhet jeudi à 1 heure.

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À LOUISE COLET.

 (Croisset) Vendredi soir, 1 heure (15 juillet 1853).

Tandis que je te reprochais ta lettre, bonne chère Muse, tu te la reprochais à toi-même. Tu ne saurais croire combien cela m'a attendri, non à cause du fait en lui-même (j'étais sûr que, considérant la chose à froid, tu ne tarderais pas à la regarder du même oeil que moi), mais à cause de la simultanéité d'impression. Nous pensons à l'unisson. Remarques-tu cela ? Si nos corps sont loin, nos âmes se touchent. La mienne est souvent avec la tienne, va. Il n'y a que dans les vieilles affections que cette pénétration arrive. On entre ainsi l'un dans l'autre, à force de se presser l'un contre l'autre. As-tu observé que le physique même s'en ressent ? Les vieux époux finissent par se ressembler. Tous les gens de la même profession n'ont-ils pas le même air ? On nous prend souvent, Bouilhet et moi, pour frères. Je suis sûr qu'il y a dix ans cela eût été impossible. L'esprit est comme une argile intérieure. Il repousse du dedans la forme et la façonne selon lui. Si tu t'es levée quelquefois pendant que tu écrivais, dans les bons moments de verve, quand l'idée t'emplissait, et que tu te sois alors regardée dans la glace, n'as-tu pas été tout à coup ébahie de ta beauté ? Il y avait comme une auréole autour de ta tête, et tes yeux agrandis lançaient des flammes. C'était l'âme qui sortait. L'électricité est ce qui se rapproche le plus de la pensée. Elle demeure comme elle, jusqu'à présent, une force assez fantastique. Ces étincelles qui se dégagent de la chevelure, lors des grands froids, dans la nuit, ont peut-être un rapport plus étroit que celui d'un pur symbole avec la vieille fable des nimbes, des auréoles, des transfigurations. Où en étais-je donc ? à l'influence d'une habitude intellectuelle. Rapportons cela au métier ! Quel artiste donc on serait si l'on n'avait jamais lu que du beau, vu que du beau, aimé que le beau ; si quelque ange gardien de la pureté de notre plume avait écarté de nous, dès l'abord, toutes les mauvaises connaissances, qu'on n'eût jamais fréquenté d'imbéciles ni lu de journaux ! Les Grecs avaient tout cela. Ils étaient, comme plastique , dans des conditions que rien ne redonnera. Mais vouloir se chausser de leurs bottes est démence. Ce ne sont pas des chlamydes qu'il faut au Nord, mais des pelisses de fourrures. La forme antique est insuffisante à nos besoins et notre voix n'est pas faite pour chanter ces airs simples. Soyons aussi artistes qu'eux, si nous le pouvons, mais autrement qu'eux. La conscience du genre humain s'est élargie depuis Homère. Le ventre de Sancho Pança fait craquer la ceinture de Vénus. Au lieu de nous acharner à reproduire de vieux chics, il faut s'évertuer à en inventer de nouveaux. Je crois que Delisle est peu dans ces idées. Il n'a pas l'instinct de la vie moderne, le coeur lui manque ; je ne veux pas dire par là la sensibilité individuelle ou même humanitaire, non, mais le coeur, au sens presque médical du mot. Son encre est pâle. C'est une muse qui n'a pas assez pris l'air. Les chevaux et les styles de race ont du sang plein les veines, et on le voit battre sous la peau et les mots, depuis l'oreille jusqu'aux sabots. La vie ! la vie ! (...) tout est là ! C'est pour cela que j'aime tant le lyrisme. Il me semble la forme la plus naturelle de la poésie. Elle est là toute nue et en liberté. Toute la force d'une oeuvre gît dans ce mystère, et c'est cette qualité primordiale, ce motus animi continuus (vibration, mouvement continuel de l'esprit, définition de l'éloquence par Cécéron) qui donne la concision, le relief, les tournures, les élans, le rythme, la diversité. Il ne faut pas grande malice pour faire de la critique ! On peut juger de la bonté d'un livre à la vigueur des coups de poing qu'il vous a donnés et à la longueur de temps qu'on est ensuite à en revenir. Aussi, comme les grands maîtres sont excessifs ! Ils vont jusqu'à la dernière limite de l'idée. Il s'agit, dans Pourceaugnac, de faire prendre un lavement à un homme. Ce n'est pas un lavement qu'on apporte, non ! mais toute la salle sera envahie de seringues ! Les bonshommes de Michel-Ange ont des câbles plutôt que des muscles. Dans les bacchanales de Rubens on pisse par terre. Voir tout Shakespeare, etc., etc., et le dernier des gens de la famille, ce vieux père Hugo. Quelle belle chose que Notre-Dame ! J'en ai relu dernièrement trois chapitres, le sac des Truands entre autres. C'est cela qui est fort ! Je crois que le plus grand caractère du génie est, avant tout, la force. Donc ce que je déteste le plus dans les arts, ce qui me crispe, c'est l’ingénieux , l'esprit. Quelle différence d'avec le mauvais goût qui, lui, est une bonne qualité dévoyée. Car pour avoir ce qui s'appelle du mauvais goût, il faut avoir de la poésie dans la cervelle. Mais l'esprit, au contraire, est incompatible avec la vraie poésie. Qui a eu plus d'esprit que Voltaire et qui a été moins poète ? Or, dans ce charmant pays de France, le public n'admet la poésie que déguisée. Si on la lui donne toute crue, il rechigne. Il faut donc le traiter comme les chevaux d'Abbas-Pacha auxquels, pour les rendre vigoureux, on sert des boulettes de viande enveloppées de farine. ça c'est de l'Art ! Savoir faire l'enveloppe ! N'ayez peur pourtant, offrez de cette farine-là aux lions, aux fortes gueules, ils sauteront dessus à vingt pas au loin, reconnaissant l'odeur.

Je lui ai écrit une lettre monumentale, au Grand Crocodile. Je ne cache pas qu'elle m'a donné du mal (mais je la crois montée, trop, peut-être), si bien que je la sais maintenant par coeur. Si je me la rappelle, je te la dirai. Le paquet part demain. J'ai été fort en train cette semaine. J'ai écrit huit pages qui, je crois, sont toutes à peu près faites. Ce soir, je viens d'esquisser toute ma grande scène des Comices agricoles. Elle sera énorme ; ça aura bien trente pages. Il faut que, dans le récit de cette fête rustico-municipale et parmi ses détails (où tous les personnages secondaires du livre paraissent, parlent et agissent), je poursuive, et au premier plan, le dialogue continu d'un monsieur chauffant une dame. J'ai de plus, au milieu, le discours solennel d'un conseiller de préfecture, et à la fin (tout terminé) un article de journal fait par mon pharmacien, qui rend compte de la fête en bon style philosophique, poétique et progressif. Tu vois que ce n'est pas une petite besogne. Je suis sûr de ma couleur et de bien des effets ; mais pour que tout cela ne soit pas trop long, c'est le diable ! Et cependant ce sont de ces choses qui doivent être abondantes et pleines. Une fois ce pas-là franchi, j'arriverai vite à ma baisade dans les bois par un temps d'automne (avec leurs chevaux à côté qui broutent les feuilles), et alors je crois que j'y verrai clair, et que j'aurai passé du moins Charybde, si Scylla me reste. Quand je serai revenu de Paris, j'irai à Trouville. Ma mère veut y aller et je la suis. Au fond je n'en suis pas fâché : voir un peu d'eau salée me fera (du) bien. Voilà deux ans que je n'ai pris l'air et vu la campagne (si ce n'est avec toi, lors de notre promenade à Vétheuil). Je m'étendrai avec plaisir sur le sable, comme jadis. Depuis sept ans je n'ai été dans ce pays. J'en ai des souvenirs profonds : quelles mélancolies et quelles rêveries, et quels verres de rhum ! Je n'emporterai pas la Bovary , mais j'y penserai ; je ruminerai ces deux longs passages, dont je te parle, sans écrire. Je ne perdrai pas mon temps. Je monterai à cheval sur la plage ; j'en ai si souvent envie ! J'ai comme cela un tas de petits goûts dont je me prive ; mais il faut se priver de tout quand on veut faire quelque chose. Ah ! quels vices j'aurais si je n'écrivais ! La pipe et la plume sont les deux sauvegardes de ma moralité, vertu qui se résout en fumée par les deux tubes. Allons, adieu, encore au milieu de la semaine prochaine une lettre, puis à la fin un petit billet, et ensuite !!!

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À LOUISE COLET.

Entièrement inédite.

22 juillet 1853, nuit de vendredi, 1 heure.

Oui, j'arriverai lundi prochain chez toi, vers 6 heures. Comme il faut que j'aille deux jours à Nogent, je préfère partir dès le lendemain mardi et revenir le mercredi soir. Je resterai avec toi jusqu'au mardi de l'autre semaine. Ma mère sera partie seule à Trouville ; je l'irai rejoindre.

Bouilhet ne viendra pas. Je l'ai vu hier ; il était un peu malade. Ses bacheliers à la fin de l'année l'occupent plus que jamais. Comme il a voulu se supprimer le tabac, il est dans une grande démoralisation et agacé nerveusement au suprême degré. Hier, il se purgeait et avait un oeil tout enflé. Toutes les fois qu'il lui a fallu se mettre en train à un fossile , il a été indisposé.

J'ai eu, aujourd'hui, un grand succès. Tu sais que nous avons eu hier le bonheur d'avoir Monsieur Saint-Arnaud. Eh bien j'ai trouvé ce matin, dans le Journal de Rouen , une phrase du maire lui faisant un discours, laquelle phrase j'avais, la veille, écrite textuellement dans la Bovary (dans un discours de préfet, à des Comices agricoles). Non seulement c'était la même idée, les mêmes mots, mais les mêmes assonnances de style. Je ne cache pas que ce sont de ces choses qui me font plaisir. Quand la littérature arrive à la précision de résultat d'une science exacte, c'est roide. Je t'apporterai, du reste, ce discours gouvernemental et tu verras si je m'entends à faire de l'administratif et du Crocodile.

J'ai mis de côté Delisle, les Fantômes , la pièce sur Vétheuil, etc.

Ne compte pas sur les photographies. La collection n'est pas complète. Il me manque encore sept ou huit livraisons qui ne sont pas parues (je m'étais trompé parce qu'ils publient sans suivre l'ordre des numéros). Lorsque j'aurai tout, je t'apporterai tout ; ça vaudra mieux.

Adieu donc, pauvre tendrement chérie. À bientôt, dans quelques heures ton t'embrassera.

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À LOUISE COLET.

Trouville, mardi soir, 9 heures (9 août 1853).

Je suis arrivé ici hier au soir à 7 heures et demie, très fatigué des diligences et carrioles qui m'y ont amené. Pour prendre le paquebot, il eût fallu partir de Rouen dans la nuit, à 3 heures.

Quel volume je pourrais écrire ce soir, si l'expression était aussi rapide que la pensée ! Depuis trente-six heures je navigue dans les plus vieux souvenirs de ma vie, et j'en éprouve une lassitude presque physique. Quand je suis arrivé hier, le soleil se couchait sur la mer, il était comme un grand disque de confiture de groseille. Voilà six ans qu'à la même époque de l'année j'y suis arrivé à 2 heures du matin, à pied, avec Maxime, sac au dos, en revenant de Bretagne. Que de choses depuis ! Mais l'entrée qui domine toutes les autres est celle que je fis en 1843. C'était à la fin de ma première année de droit. J'arrivais de Paris, seul. J'avais quitté la diligence à Pont-l'évêque, à trois lieues d'ici, et j'arrivais à pied, par un beau clair de lune, vers 3 heures du matin. Je me rappelle encore la veste de toile et le bâton blanc que je portais, et quelle dilatation j'ai eue en aspirant de loin l'odeur salée de la mer. Il n'y a que cela que je retrouve, l'odeur ; tout le reste est changé. Paris a envahi ce pauvre pays plein maintenant de chalets dans le goût de ceux d'Enghien. Tout est plein de culottes de peau, de livrées, de beaux messieurs, de belles dames. Cette plage, où je me promenais jadis sans caleçon, est maintenant décorée de sergents de ville ; il y a des lignes de démarcation pour les deux sexes.

    Nature au front serein, comme vous oubliez,

    Et comme vous brisez dans vos métamorphoses

    Les fils mystérieux où nos coeurs sont liés !

Il faut que la vie de l'homme soit bien longue, puisque les maisons, les pierres, la terre, tout cela a le temps de changer entre deux états de l'âme ! J'ai vu à notre ancienne maison, celle que nous avons habitée pendant quatre ans de suite, des rochers factices . Le rire m'a empêché les pleurs. C'est devenu la propriété d'un agent de change de Paris, et tout le monde s'accorde à trouver cela très beau.

Je crois que je deviens fort en philosophie, car ce spectacle m'eût navré il y a quelque temps. Peut-être est-ce parce que je ne me suis pas encore trouvé suffisamment seul, ou bien parce que ton impression est encore trop forte ? Je suis plein de toi. Mon linge sent ton odeur. Le souvenir de ta personne demi-nue, un flambeau à la main et m'embrassant dans le corridor, m'a poursuivi hier toute la journée à travers mes autres souvenirs, qui s'envolaient de tous les buissons de la route, au balancement de la diligence. Au chemin de fer j'ai trouvé Bouilhet. Nous avons déjeuné et dîné seuls à Croisset. Nous nous sommes couchés de bonne heure ; je tombais de sommeil. Nous nous sommes quittés hier à 11 heures du matin. Qu'as-tu fait toute la journée pendant que je regardais les blés qu'on sciait, et la poussière et les arbres verts ? Comment s'est passée la journée du dimanche ? Je voudrais t'écrire une bonne et longue lettre, mais j'ai fort envie de dormir, quoiqu'il ne soit pas 10 heures. J'ai apporté ici quelques livres que je lirai peu, mes scénarios de la Bovary auxquels je travaillerai médiocrement. Je vais manger, fumer, bâiller au soleil, dormir surtout. J'ai parfois de grands besoins de sommeil pendant plusieurs jours, et j'aime mieux une jachère complète qu'un demi-labour.

Adieu, pauvre chère Muse, je pense beaucoup à toi et je t'embrasse. Mille baisers et tendresses.

Ton G.

Un de ces jours j'espère être plus prolixe. Ci-joint 100 francs .

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À LOUISE COLET.

 (Trouville) Dimanche 14, 4 heures (14 août 1853).

La pluie tombe, les voiles des barques sous mes fenêtres sont noires, des paysannes en parapluie passent, des marins crient, je m'ennuie ! Il me semble qu'il y a dix ans que je t'ai quittée. Mon existence, comme un marais dormant, est si tranquille que le moindre événement y tombant y cause des cercles innombrables, et la surface ainsi que le fond est longtemps avant de reprendre sa sérénité ! Les souvenirs que je rencontre ici à chaque pas sont comme des cailloux qui déboulent, par une pente douce, vers un grand gouffre d'amertume que je porte en moi. La vase est remuée ; toutes sortes de mélancolies, comme des crapauds interrompus dans leur sommeil, passent la tête hors de l'eau et forment une étrange musique ; j'écoute. Ah ! Comme je suis vieux, comme je suis vieux, pauvre chère Louise !

Je retrouve ici les bonnes gens que j'ai connues il y a dix ans. Ils portent les mêmes habits, les mêmes mines ; les femmes seulement sont engraissées et les hommes un peu blanchis. Cela me stupéfiait, l'immobilité de tous ces êtres ! D'autre part, on a bâti des maisons, élargi le quai, fait des rues, etc. Je viens de rentrer par une pluie battante et un ciel gris, au son de la cloche qui sonnait les vêpres. Nous avions été à Deauville (une ferme de ma mère). Comme les paysans m'embêtent, et que je suis peu fait pour être propriétaire ! Au bout de trois minutes la société de ces sauvages m'assomme. Je sens un ennui idiot m'envahir comme une marée. La chape de plomb que le Dante promet aux hypocrites n'est rien en comparaison de la lourdeur qui me pèse alors sur le crâne. Mon frère, sa femme et sa fille sont venus passer le dimanche avec nous ! Ils ramassent maintenant des coquilles, entourés de caoutchoucs, et s'amusent beaucoup. Moi aussi je m'amuse beaucoup, à l'heure des repas, car je mange énormément de matelote. Je dors une douzaine d'heures assez régulièrement toutes les nuits et dans le jour je fume passablement. Le peu de travail que je fais est de préparer le programme du cours d'histoire que je commencerai à ma nièce, une fois rentré à Croisset. Quant à la Bovary , impossible même d'y songer. Il faut que je sois chez moi pour écrire. Ma liberté d'esprit tient à mille circonstances accessoires, fort misérables, mais fort importantes. Je suis bien content de te savoir en train pour la Servante . Qu'il me tarde de voir cela !

J'ai passé hier une grande heure à regarder se baigner les dames . Quel tableau ! Quel hideux tableau ! Jadis, on se baignait ici sans distinction de sexes. Mais maintenant il y a des séparations, des poteaux, des filets pour empêcher, un inspecteur en livrée (quelle atroce chose lugubre que le grotesque !). Donc hier, de la place où j'étais, debout, lorgnon sur le nez, et par un grand soleil, j'ai longuement considéré les baigneuses. Il faut que le genre humain soit devenu complètement imbécile pour perdre jusqu'à ce point toute notion d'élégance. Rien n'est plus pitoyable que ces sacs où les femmes se fourrent le corps, que ces serre-tête en toile cirée ! Quelles mines ! quelles démarches ! Et les pieds ! rouges, maigres, avec des oignons, des durillons, déformés par la bottine, longs comme des navettes ou larges comme des battoirs. Et au milieu de tout cela des moutards à humeurs froides, pleurant, criant. Plus loin, des grand'mamans tricotant et des môsieurs à lunettes d'or, lisant le journal et, de temps à autre, entre deux lignes, savourant l'immensité avec un air d'approbation. Cela m'a donné envie tout le soir de m'enfuir de l'Europe et d'aller vivre aux îles Sandwich ou dans les forêts du Brésil. Là, du moins, les plages ne sont pas souillées par des pieds si mal faits, par des individualités aussi fétides.

Avant-hier, dans la forêt de Touques, à un charmant endroit près d'une fontaine, j'ai trouvé des bouts de cigares éteints avec des bribes de pâtés. On avait été là en partie ! J'ai écrit cela dans Novembre il y a onze ans ! C'était alors purement imaginé, et l'autre jour ç'a été éprouvé. Tout ce qu'on invente est vrai, sois-en sûre. La poésie est une chose aussi précise que la géométrie. L'induction vaut la déduction, et puis, arrivé à un certain point, on ne se trompe plus quant à tout ce qui est de l'âme. Ma pauvre Bovary , sans doute, souffre et pleure dans vingt villages de France à la fois, à cette heure même.

J'ai vu une chose qui m'a ému, l'autre jour, et où je n'étais pour rien. Nous avions été à une lieue d'ici, aux ruines du château de Lassay (ce château a été bâti en six semaines pour Mme Dubarry qui avait eu l'idée de venir prendre des bains de mer dans ce pays). Il n'en reste plus qu'un escalier, un grand escalier Louis XV, quelques fenêtres sans vitres, un mur, et du vent, du vent ! C'est sur un plateau en vue de la mer. À côté est une masure de paysan. Nous y sommes entrés pour faire boire du lait à Liline qui avait soif. Le jardinet avait de belles passe-roses qui montaient jusqu'au toit, des haricots, un chaudron plein d'eau sale. Dans les environs un cochon grognait (comme dans ta Jeanneton) et plus loin, au delà de la clôture, des poulains en liberté broutaient et hennissaient avec leurs grandes crinières flottantes qui remuaient au vent de la mer. Sur les murs intérieurs de la chaumière, une image de l'Empereur et une autre de Badinguet ! J'allais sans doute faire quelque plaisanterie quand, dans un coin près de la cheminée, et à demi paralytique, se tenait assis un vieillard maigre, avec une barbe de quinze jours. Au-dessus de son fauteuil, accrochées au mur, il y avait deux épaulettes d'or ! Le pauvre vieux était si infirme qu'il avait du mal à prendre sa prise. Personne ne faisait attention à lui. Il était là ruminant, geignant, mangeant à même une jatte pleine de fèves. Le soleil donnait sur les cercles de fer qui entourent les seaux et lui faisait cligner des yeux. Le chat lapait du lait dans une terrine à terre. Et puis c'était tout. Au loin, le bruit vague de la mer. J'ai songé que, dans ce demi-sommeil perpétuel de la vieillesse (qui précède l'autre et qui est comme la transition de la vie au néant), le bonhomme sans doute revoyait les neiges de la Russie ou les sables de l'Égypte. Quelles visions flottaient devant ces yeux hébétés ? et quel habit ! quelle veste rapiécée et propre ! La femme qui nous servait (sa fille, je crois) était une commère de cinquante ans, court-vêtue, avec des mollets comme les balustres de la place Louis XV, et coiffée d'un bonnet de coton. Elle allait, venait, avec ses bas bleus et son gros jupon, et Badinguet, splendide au milieu de tout cela, cabré sur un cheval jaune, tricorne à la main, saluant une cohorte d'invalides dont toutes les jambes de bois étaient bien alignées. La dernière fois que j'étais venu au château de Lassay, c'était avec Alfred. Je me ressouvenais encore de la conversation que nous avions eue et des vers que nous disions, des projets que nous faisions...

Comme ça se fout de nous, la nature ! et quelle balle impassible ont les arbres, l'herbe, les flots ! La cloche du paquebot du Havre sonne avec tant d'acharnement que je m'interromps. Quel boucan l'industrie cause dans le monde ! Comme la machine est une chose tapageuse ! à propos de l'industrie, as-tu réfléchi quelquefois à la quantité de professions bêtes qu'elle engendre et à la masse de stupidité qui, à la longue, doit en provenir ? Ce serait une effrayante statistique à faire ! Qu'attendre d'une population comme celle de Manchester, qui passe sa vie à faire des épingles ? Et la confection d'une épingle exige cinq à six spécialités différentes ! Le travail se subdivisant, il se fait donc, à côté des machines, quantité d'hommes-machines. Quelle fonction que celle de placeur à un chemin de fer ! de metteur en bande dans une imprimerie ! etc., etc. Oui, l'humanité tourne au bête. Leconte a raison ; il nous a formulé cela d'une façon que je n'oublierai jamais. Les rêveurs du moyen âge étaient d'autres hommes que les actifs des temps modernes.

L'humanité nous hait, nous ne la servons pas et nous la haïssons, car elle nous blesse. Aimons-nous donc en l'art , comme les mystiques s'aiment en Dieu , et que tout pâlisse devant cet amour ! Que toutes les autres chandelles de la vie (qui toutes puent) disparaissent devant ce grand soleil ! Aux époques où tout lien commun est brisé, et où la Société n'est qu'un vaste banditisme (mot gouvernemental) plus ou moins bien organisé, quand les intérêts de la chair et de l'esprit, comme des loups, se retirent les uns des autres et hurlent à l'écart, il faut donc comme tout le monde se faire un égoïsme (plus beau seulement) et vivre dans sa tanière. Moi, de jour en jour, je sens s'opérer dans mon coeur un écartement de mes semblables qui va s'élargissant et j'en suis content, car ma faculté d'appréhension à l'endroit de ce qui m'est sympathique va grandissant, et à cause de cet écartement même. Je me suis rué sur ce bon Leconte avec soif. Au bout de trois paroles que je lui ai entendu dire, je l'aimais d'une affection toute fraternelle. Amants du beau, nous sommes tous des bannis. Et quelle joie quand on rencontre un compatriote sur cette terre d'exil ! Voilà une phrase qui sent un peu le Lamartine, chère Madame.Mais, vous savez, ce que je sens le mieux est ce que je dis le plus mal (que de que !). Dites-lui donc, à l'ami Leconte, que je l'aime beaucoup, que j'ai déjà pensé à lui mille fois. J'attends son grand poème celtique avec impatience. La sympathie d'hommes comme lui est bonne à se rappeler dans les jours de découragement. Si la mienne lui a causé le même bien-être, je suis content. Je lui écrirais volontiers, mais je n'ai rien du tout à lui dire. Une fois revenu à Croisset, je vais creuser la Bovary tête baissée. Donnez-lui donc de ma part la meilleure poignée de main possible.

Je n'ai pas encore écrit à Bouilhet depuis tantôt huit jours que je suis ici, et n'en ai pas reçu de nouvelles. J'ai peur, pauvre chère Louise, de te blesser (mais notre système est beau, de ne nous rien cacher), eh bien ! ne m'envoie pas ton portrait photographié. Je déteste les photographies à proportion que j'aime les originaux. Jamais je ne trouve cela vrai . C'est la photographie d'après ta gravure ? J'ai la gravure qui est dans ma chambre à coucher. C'est une chose bien faite, bien dessinée, bien gravée, et qui me suffit. Ce procédé mécanique , appliqué à toi surtout, m'irriterait plus qu'il ne me ferait plaisir. Comprends-tu ? Je porte cette délicatesse loin, car moi je ne consentirais jamais à ce que l'on fît mon portrait en photographie. Max l'avait fait, mais j'étais en costume nubien, en pied, et vu de très loin, dans un jardin.

Les lectures, que je fais le soir, des détails de moeurs sur les divers peuples de la terre (dans un des livres que j'ai achetés à Paris) m'occasionnent de singulières envies. J'ai envie de voir les Lapons, l'Inde, l'Australie. Ah c'est beau, la terre ! Et mourir sans en avoir vu la moitié ! sans avoir été traîné par des rennes, porté par des éléphants, balancé en palanquin ! Je remettrai tout dans mon Conte oriental. Là je placerai mes amours, comme, dans la préface du Dictionnaire , mes haines.

Sais-tu que je n'ai jamais fait un si long séjour à Paris et que jamais je ne m'y suis tant plu ? Il y a aujourd'hui quinze jours à cette heure, je revenais de Chaville et j'arrivais chez toi. Comme c'est loin déjà ! Il y a quelque chose derrière nous qui tire vers le lointain les objets disparus, avec la rapidité d'un torrent qui passe. La difficulté que j'ai à me recueillir maintenant vient sans doute de ces deux dérangements successifs. Le mouvement est arrêté. Loin de ma table, je suis stupide. L'encre est mon élément naturel. Beau liquide, du reste, que ce liquide sombre ! et dangereux ! Comme on s'y noie ! comme il attire !

Allons, adieu, chère bonne Muse, bon courage, travaille bien ! Tu me parais en dispositions crânes. Mille compliments à la servante , mille baisers à la maîtresse. À toi tout. Ton G.

***

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite.

16 août 1853, mardi, midi.

Je t'écrirai ce soir, bonne chère Muse, et verrai ta correction. N'ayant aucun dictionnaire sous la main, je ne sais à quelle époque est mort Giotto. J'essaierai de t'arranger cela ce soir.

Je n'ai pas reçu de paquet, comme il me semble que tu me l'annonces dans ta lettre de ce matin.

Voilà deux jours que je suis fort occupé et drôlement. Je n'ai pas dormi cette nuit. Je suis sur pied depuis 4 heures du matin. Je te conterai cela.

Adieu, mille baisers et tendresses.

À toi. Ton G.

***

À LOUISE COLET.

 (Trouville,) Mardi soir, 9 heures (16 août 1853).

Je t'assure que ta correction est fort difficile. Voilà une demi-heure que j'y rêve sans pouvoir trouver de solution immédiate. Ton récit, qui se passe en 1420, est une date précise . Ton Lippi est un personnage historique . Je ne sais ni l'époque de la mort et de la naissance du Giotto, ni l'année où le Triomphe de la mort d'Orcagna a été peint, ni aucune date de la vie d'Orcagna. Comment veux-tu que je t'arrange tout cela, seul, ici, sans un dictionnaire biographique même le plus élémentaire, ni aucun livre enfin qui puisse me mettre sur la voie ? Il fut un temps où je savais tout cela par coeur. Mais depuis dix ans que je n'ai fait d'histoire, comment veux-tu que je m'y prenne ? Il m'est donc impossible d'arranger cela de suite comme tu le désires, pauvre chère amie. Envoie-moi des notes précises. Les renseignements ne te manquent pas à Paris, Delisle peut t'en donner ou toi-même dans la Biographie universelle , ou dans Vasari, ce qui serait mieux, tu trouveras des renseignements suffisants. Envoie-les-moi et, poste par poste, c'est-à-dire en un jour, j'arrangerai la chose.

Je crois que Giotto vivait à la fin du XIVe siècle, que le Campo Santo Est à peu près du même temps, mais je ne sais ce que Giotto a fait au Campo Santo, que j'ai du reste mal vu, ni s'il y a même travaillé. J'y ai passé deux heures. Il faudrait deux semaines, et je n'ai considéré que la grande fresque d'Orcagna. Je ne veux pas corriger tes bévues par d'autres bévues plus considérables, et c'est ce que je ferais infailliblement, flottant dans l'incertitude où je suis.

D'autre part, l'admiration de ton brigand pour Michel-Ange était possible. Michel-Ange était, de son temps, reconnu pour un grand homme. Il frayait (avec) les puissants. Sa réputation avait pu parvenir jusqu'à Buonavita, et de là je comprends sa curiosité et son admiration ensuite pour l'homme qui avait eu le pouvoir de l'épouvanter. Mais en substituant à Michel-Ange Giotto ou Orcagna, tout change. Ici nous sommes au moyen âge. Les peintres étaient de purs ouvriers, sans popularité ni retentissement. L'artiste disparaissait dans l'Art. Du bruit pouvait se faire autour de l'oeuvre, mais autour du nom (et à ce point), je ne le crois pas.

Et puis, si je fais la description du Triomphe de la mort , ce sera une description artistique et fausse conséquemment dans la bouche de ton personnage. Si elle est naïve , si elle n'exprime que l'étonnement de la chose, je veux dire l'effet brutal produit par le dramatique du sujet, quel rapport cela aura-t-il à la vocation de peintre ? L'effet que cette fresque a dû produire sur un homme comme Buonavita et dans son temps, c'est de le faire aller à confesse ou entrer dans un couvent. En sortant de là, nous ne pouvons pas faire de cet homme un amant du pittoresque, ce serait sot.

Envoie-moi donc le nom et les dates d'un grand peintre contemporain de Lippi et l'indication de ses oeuvres, ou de son oeuvre la plus capitale, ce qui vaudrait mieux, et je tâcherai de te ravauder ce passage. Quant au Triomphe de la mort , je le crois une idée malencontreuse. Rien n'est moins esthétique en soi, et l'admiration pour l'artiste qui a fait cela ne doit venir qu'à un esprit dégagé de toute tradition religieuse et habitué à comparer des formes, abstraction faite du but où elles poussent ou veulent pousser. Et c'est parce que ces formes sont incorrectes qu'elles font tant d'effet. Elles poussent à l'épouvante de la mort et non à un sentiment d'admiration, ce que Michel-Ange procure à tout le monde à peu près ; ça c'est de l'Art pur.

Réfléchis à tout cela. Si tu trouves un autre joint, dis-le et renvoie les pages imprimées ci-incluses. Je suis bien fâché, chère Louise, de ne pouvoir te rendre de suite ce petit service, mais tu vois tous les empêchements. Rêves-y un peu, envoie-moi des notes, et je t'obéirai.

Voilà deux jours entiers passés avec mon frère et sa femme. Il a eu l'idée d'aller voir à une demi-lieue d'ici une fort belle habitation en vente. L'idée de l'acheter l'a pris, l'enthousiasme les a saisis, puis le désenthousiasme, puis le réenthousiasme, et les considérations, et les objections. De peur de se laisser gagner , il est parti ce matin en manquant le rendez-vous donné au vendeur. C'est moi qui y ai été à sa place. Je me suis couché à une heure et levé avant quatre. Que de verres de rhum j'ai bus depuis hier ! Et quelle étude que celle des bourgeois ! Ah ! voilà un fossile que je commence à bien connaître (le bourgeois) ! Quels demi-caractères ! Quelles demi-volontés ! Quelles demi-passions ! Comme tout est flottant, incertain, faible dans ces cervelles ! ô hommes pratiques, hommes d'action, hommes sensés, que je vous trouve malhabiles, endormis, bornés !

J'ai eu ce matin donc une conférence de près de quatre heures avec un môsieur , restant debout, contemplant les blés, parlant baux, engrais et amélioration possible des terres. Vois-tu ma tête ! Après quoi j'ai écrit à Achille, en quatre pages, un modèle de lettre d'affaire, une petit mot pour toi, et j'ai un peu dormi cet après-midi. Mais je suis encore fatigué à cause de l'ennui et du froid que j'ai eus. Je grelottais dans les guérets, et mon cigare tremblait au bout de mes dents. J'aurais bien voulu ce soir t'écrire cette correction, cela m'aurait remis ; mais je n'y vois que du feu en vérité.

***

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite.

Mercredi matin, 10 heures (17 août 1853).

On vient de me remettre : 1° ton paquet ; 2° ta lettre de lundi soir, et mardi, mon lit était jonché de toi (ç'a été un bon réveil) et je me lève pour t'envoyer ce petit mot.

Merci du portrait. Je ne sais ce que j'en ferai à Croisset ; mais, ici, il m'a fait plaisir. N'importe, la photographie est une vilaine chose !

Je vais corriger tes contes . Tu auras tout cela avant le 25. Comptes-y. J'ai lu celui d’Imprudence , dans lequel il y a de bien bons vers ! Que de talent perdu ! Quel dommage que de pareils vers soient là ! Celui de Cécile me semble impossible à retoucher tant il y a d'anges, de chérubins. L'idée des écheveaux d'or est bien jolie ; c'est cela surtout qu'il faut mettre en relief. M'autorises-tu à faire beaucoup de coupures si je le juge nécessaire ?

Je lisais les Souvenirs de Jeunesse quand on m'a apporté ta lettre. Elle me fut remise par les mains du pharmacien lui-même.

J'attends avec anxiété la suite de l'histoire Girardin-Concours. De n'importe quelle façon qu'elle tourne, c'est bon et il faudra faire savoir à Limayrac que tu es l'auteur. Courage ! Courage ! Sacré nom de Dieu ! l'avenir est aux forts, aux patients, aux purs. Dans quelque temps d'ici nous serons des géants, notre taille se rehaussera de tout l'abaissement des autres. Nous serons les seuls. Tout cède à la ligne droite, sois-en sûre, et nous la suivons. Mais il ne faut regarder ni en avant, ni en arrière. Restons le nez collé sur notre ouvrage. Si l’Acropole paraît dans la Presse , je crois que tu te dois, à toi-même , pour achever l'oeuvre, de refaire une Acropole , et qui ait le prix . Ce serait éclatant. Tu ferais suivre la publication de cette seconde Acropole d'un petit morceau de remerciement à l'Académie, dont je me charge, et qui enterrerait les concours de poésie définitivement. Je te reparlerai de cela plus longuement.

Renvoie de suite à Villemain le manuscrit, coûte que coûte. À côté d'une grande leçon virile, il ne faut pas de petite taquinerie féminine. Mais si Girardin publie, tu pourras recevoir le bossu convenablement, et te mettre à ton rang .

Pas de lettre de Bouilhet. Je le suppose à Dieppe ou à Fécamp.

Le temps est affreux ; il pleut à verse. Je vais rester toute la journée avec tes Contes ; ce sera m'occuper de toi, penser à toi.

Mille tendresses. Ton G qui t'embrasse.

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À LOUISE COLET.

Entièrement inédite.

Samedi, 10 heures du matin, 20 août 1853.

Il faut rendre de suite à Villemain le manuscrit corrigé , le primitif ne devant plus exister. Voilà trop longtemps même que tu le gardes. Villemain peut avoir quelques soupçons. Notre probité doit être comme la femme de César. Rends donc le manuscrit corrigé . Puis il faut que cet hiver, toi, Bouilhet et Delisle fassiez une Acropole . Celle-là, on s'arrangera pour avoir le prix. Si tu l'as, il faudra publier en brochure les deux Acropoles et avec une préface que je te ferai. Elle serait de remerciements envers l'Académie. Si non, tu publieras en brochure la première, le jour du prix. Dans ce cas-là, si un autre avait le prix, je parie ma tête d'avance que son poème ne vaudrait pas le tien et tu aurais donc encore le dessus en publiant, et la seconde serait regardée comme non avenue. Suis mon avis ; il est bon. En tout cas il faut rendre le manuscrit corrigé, afin que les vers bons restent à l'Académie et que tu puisses toujours, par la suite, t'en prévaloir. Comprends-tu ?

Tu m'écris à ce sujet de grandes vérités. N'importe, continuons tête baissée. Fais ce que dois, advienne que pourra ! Qu'il me tarde de lire la Servante ! Quand penses-tu que je l'aie ?

J'ai corrigé tous tes contes. Il n'y en a qu'un auquel je n'ai pas touché, et qui ne me semble pas retouchable, c'est Richesse oblige . Franchement, il est détestable de fond et de forme, et le pis c'est qu'il est très ennuyeux. Mille choses y blessent la délicatesse . Je crois que le meilleur avis est de l'enterrer.

Tu as publié dans Folles et Saintes deux choses très amusantes : 1° l'histoire de ton avocat Démosthène ; 2° la provinciale à Paris. Tâche d'en tirer parti, plutôt que de donner une oeuvre compromettante, et je juge cette nouvelle comme telle. Les autres, au moins, ne sont pas atroces d'intention. Mais cette vision angélique, amenant à des visites dans la rue Saint-Denis !...

Il y a, du reste, une supériorité inouïe des vers sur la prose. Garde le vers, polis-le, perfectionne-le. Bouilhet m'a envoyé le commencement de son Mastodonte . C'est bien beau.

Il est matin, je suis à peine éveillé, je dors encore. Je voulais t'écrire une bonne lettre d'encouragement, mais, franchement, les mots me manquent. Mon coeur seul a les yeux ouverts, le cerveau pas encore.

Je t'enverrai demain ou après-demain le paquet. Adieu, toutes sortes de tendresses, pauvre chère Muse. Ne vas-tu pas bientôt à la campagne avec Henriette ? Je t'embrasse ; encore à toi.

Ton G.

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À LOUISE COLET.

En partie inédite.

(Trouville) Dimanche, 11 heures (et lundi, 21 et 22 août 1853).

J'expédierai demain un petit paquet contenant tes contes, et deux écrans chinois que j'ai trouvés ici dans une boutique. Je souhaite qu'ils te fassent plaisir, bonne chère Muse. Quant aux Contes, je n'ai pas touché à "Richesse oblige", comme je te l'ai dit dans ma dernière lettre. Cette oeuvre me semble complètement à refaire, ou plutôt à laisser.

Tu t'es étrangement méprise sur ce que je disais relativement à Leconte. Pourquoi veux-tu que, dans toutes ces matières, je ne sois pas franc ? Je ne peux pourtant (et avec toi, surtout, au risque des déductions forcées et allusions lointaines que tu en tires) déguiser ma pensée. J'exprime en ces choses ce qui me semble, à moi, la Règle. Pourquoi veux-tu toujours t'y faire rentrer ? Quand je parle de femmes, tu te mets du nombre. Tu as tort ; cela me gêne. J'avais dit que Leconte me paraissait avoir besoin de l’élément gai dans sa vie. Je n'avais pas entendu qu'il lui fallait une grisette. Me prends-tu pour un partisan des amours légères, comme J-P de Béranger ? La chasteté absolue me semble, comme à toi, préférable (moralement) à la débauche. Mais la débauche pourtant (si elle n'était un mensonge) serait une chose belle et il est bon, sinon de la pratiquer, du moins de la rêver. Qu'on s'en lasse vite, d'accord ! Et les conditionnels que tu me poses à ce sujet ne peuvent même s'appliquer, car ces pauvres créatures, dont tu parles toujours avec un mépris un peu bourgeois, exhalent pour moi un tel parfum d'ennui que j'aurais beau me forcer maintenant : les sens s'y refusent. Mais tout le monde n'a pas passé par toi. (Ne t'inquiète pas de l'avenir, va ; tu resteras toujours la légitime.) Et je persiste à soutenir que si tu pouvais offrir à Leconte quelque chose de beau et de violent , charnellement parlant, cela lui ferait du bien. Il faudrait qu'un vent chaud dissipât les brumes de son coeur. Ne vois-tu pas que ce pauvre poète est fatigué de passions, de rêves, de misères. Il a eu un grand excès de coeur ; un petit amour lui ferait pitié ; les excessifs sont dangereux, un peu de farce ne nuirait pas. Je lui souhaite une maîtresse simple de coeur et bornée de tête, très bonne fille, très lascive, très belle, qui l'aime peu et qu'il aime peu. Il a besoin de prendre la vie par les moyens termes, afin que son idéal reste haut. Quand Goethe épousa sa servante, il venait de passer par Werther , et c'était un maître homme et qui raisonnait tout.

Oui, je soutiens (et ceci, pour moi, doit être un dogme pratique dans la vie d'artiste) qu'il faut faire dans son existence deux parts : vivre en bourgeois et penser en demi-dieu. Les satisfactions du corps et de la tête n'ont rien de commun. S'ils sic se rencontrent mêlés, prenez-les et gardez-les. Mais ne les cherchez pas réunis , car ce serait factice . Et cette idée de bonheur , du reste, est la cause presque exclusive de toutes les infortunes humaines. Réservons la moelle de notre coeur pour la doser en tartines, le jus intime des passions pour le mettre en bouteilles. Faisons de tout notre nous-même un résidu sublime pour nourrir les postérités ! Sait-on ce qui se perd chaque jour par les écoulements du sentiment ?

On s'étonne des mystiques, mais le secret est là. Leur amour, à la manière des torrents, n'avait qu'un seul lit, étroit, profond, en pente, et c'est pour cela qu'il emportait tout.

Si vous voulez à la fois chercher le Bonheur et le Beau, vous n'atteindrez ni à l'un ni à l'autre, car le second n'arrive que par le sacrifice. L'Art, comme le Dieu des juifs, se repaît d'holocaustes. Allons ! déchire-toi, flagelle-toi, roule-toi dans la cendre, avilis la matière, crache sur ton corps, arrache ton coeur ! Tu seras seul, tes pieds saigneront, un dégoût infernal accompagnera tout ton voyage, rien de ce qui fait la joie des autres ne causera la tienne, ce qui est piqûre pour eux sera déchirure pour toi, et tu rouleras, perdu dans l'ouragan, avec cette petite lueur à l'horizon. Mais elle grandira, elle grandira comme un soleil, les rayons d'or t'en couvriront la figure, ils passeront en toi, tu seras éclairée du dedans, tu te sentiras légère et tout esprit, et après chaque saignée la chair pèsera moins. Ne cherchons donc que la tranquillité ; ne demandons à la vie qu'un fauteuil et non des trônes, que de la satisfaction et non de l'ivresse. La Passion s'arrange mal de cette longue patience que demande le métier. L'Art est assez vaste pour occuper tout un homme. En distraire quelque chose est presque un crime, c'est un vol fait à l'idée, un manque au devoir. Mais on est faible, la chair est molle et le coeur, comme un rameau chargé de pluie, tremble aux secousses du sol. On a des besoins d'air comme un prisonnier, des défaillances infinies vous saisissent, on se sent mourir. La sagesse consiste à jeter par-dessus le bord la plus petite partie possible de la cargaison, pour que le vaisseau flotte à l'aise.

Toi, je t'aime comme je n'ai jamais aimé et comme je n'aimerai pas. Tu es et resteras seule , et sans comparaison avec nulle autre. C'est quelque chose de mélangé et de profond, quelque chose qui me tient par tous les bouts, qui flatte tous mes appétits et caresse toutes mes vanités. Ta réalité y disparaît presque. Pourquoi est-ce que, quand je pense à toi, je te vois souvent avec d'autres costumes que les tiens ? L'idée que tu es ma maîtresse me vient rarement ou, du moins, tu ne te formules pas devant moi par cela . Je contemple (comme si je la voyais) ta figure toute éclairée de joie quand je lis tes vers en t'admirant, alors qu'elle prend une expression radieuse d'idéal, d'orgueil et d'attendrissement. Si je pense à toi, au lit, c'est étendue, un bras replié, toute nue, une boucle plus haute que l'autre et regardant le plafond. Il me semble que tu peux vieillir, enlaidir même et que rien ne te changera. Il y a un pacte entre nous deux, et indépendant de nous. N'ai-je pas fait tout pour te quitter ? N'as-tu pas fait tout pour en aimer d'autres ? Nous sommes revenus l'un à l'autre parce que nous étions faits l'un pour l'autre. Je t'aime avec tout ce qui me reste de coeur, avec les lambeaux que j'en ai gardés. Je voudrais seulement t'aimer davantage afin de te rendre plus heureuse, puisque je te fais souffrir, moi qui voudrais te voir en l'accomplissement de tous tes désirs .

Tu as accusé ces jours-ci les fantômes de Trouville ; mais je t'ai beaucoup écrit depuis que je suis à Trouville, et le plus long retard dont j'ai été coupable a été de six jours (ordinairement je ne t'écris que toutes les semaines). Tu ne t'es donc pas aperçue qu'ici justement j'avais recours à toi, au milieu de la solitude intime qui m'environne ? Tous mes souvenirs de ma jeunesse crient sous mes pas, comme les coquilles de la plage. Chaque lame de la mer que je regarde tomber éveille en moi des retentissements lointains. J'entends gronder les jours passés et se presser comme des flots toute l'interminable série des passions disparues. Je me rappelle les spasmes que j'avais, des tristesses, des convoitises qui sifflaient par rafales, comme le vent dans les cordages, et de larges envies vagues tourbillonnant dans du noir, comme un troupeau de mouettes sauvages dans une nuée orageuse. Et sur qui veux-tu que je me repose si ce n'est sur toi ? Ma pensée, fatiguée de toute cette poussière, se couche ainsi sur ton souvenir, plus mollement que sur un banc de gazon. L'autre jour, en plein soleil et tout seul, j'ai fait six lieues à pied au bord de la mer. Cela m'a demandé tout l'après-midi. Je suis revenu ivre, tant j'avais humé d'odeurs et pris de grand air. J'ai arraché des varechs et ramassé des coquilles, et je me suis couché à plat dos sur le sable et sur l'herbe. J'ai croisé les mains sur mes yeux et j'ai regardé les nuages. Je me suis ennuyé, j'ai fumé, j'ai regardé les coquelicots, je me suis endormi cinq minutes sur la dune. Une petite pluie qui tombait m'a réveillé. Quelquefois j'entendais un chant d'oiseau coupant par intermittence le bruit de la mer. Quelquefois un ruisselet, filtrant à travers la falaise, mêlait son clapotement doux au grand battement des flots. Je suis rentré comme le soleil couchant dorait les vitres du village. Il était marée basse. Le marteau des charpentiers résonnait sur la carcasse des barques à sec. On sentait le goudron avec l'odeur des huîtres.

Observation de morale et d'esthétique. Un brave homme d'ici, qui a été maire pendant quarante ans , me disait que, pendant cet espace de temps, il n'avait vu que deux condamnations pour vol, sur la population qui est de plus de trois mille habitants. Cela me semble lumineux. Les matelots sont-ils d'une autre pâte que les ouvriers ? Quelle est la raison de cela ? Je crois qu'il faut l'attribuer au contact du grand . Un homme qui a toujours sous les yeux autant d'étendue que l'oeil humain en peut parcourir doit retirer de cette fréquentation une sérénité dédaigneuse (voir le gaspillage des marins de tout grade, insouci de la vie et de l'argent). Je crois que c'est dans ce sens-là qu'il faut chercher la moralité de l'Art . Comme la nature, il sera donc moralisant par son élévation virtuelle et utile par le sublime. La vue d'un champ de blé est quelque chose qui réjouit plus le philanthrope que celle de l'Océan, car il est convenu que l'Agriculture pousse aux bonnes moeurs. Mais quel piètre homme qu'un charretier près d'un matelot ! L'idéal est comme le Soleil ; il pompe à lui toutes les crasses de la Terre.

On n'est quelque chose qu'en vertu seulement de l'élément où l'on respire. Tu me sais gré des conseils que je t'ai donnés depuis deux ans, parce que tu as fait depuis deux ans de grands progrès. Mais mes conseils ne valent pas quatre sous. Tu as acquis seulement la Religion et, comme tu gravites là dedans, tu es montée. Je crois que si l'on regardait toujours les cieux, on finirait par avoir des ailes.

À propos d'ailes, que de dindons sont ici-bas ! dindons qui passent pour des aigles et qui font la roue comme des paons.

J'ai renoué connaissance (en le rencontrant sur le quai) avec M. Cordier, gentleman de ces contrées, ancien sous-préfet de Pont-l'évêque sous Louis-Philippe, ancien député réac, ex-membre de la parlotte d'Orsay, ex-auditeur au Conseil d'état, jeune homme tout à fait bien, docteur en droit, belle fortune (fils d'un ancien marchand de boeufs), fréquentant à Paris la haute société, ami de M. Guizot et jouant, dit-on, fort joliment du violon . Je l'avais connu autrefois ici, et à Paris chez Toirac (tu peux juger l'esprit).

Lundi.

Il s'est fait bâtir un chalet charmant et qui fait rumeur dans le pays. L'extérieur est vraiment d'un homme de goût ; mais c'est tellement cossu à l'intérieur que c'en est atroce. Il a imaginé de décorer son salon de marines peintes à fresque (des marines en vue de la mer !). Tout est peinturluré, doré, candélabré. C'est pompeux et mastoc. La grosse patte du bouvier fait craquer le gant blanc du monsieur bien . Il vit là, enrageant de n'être pas préfet, s'embêtant fort, prétendant qu'il s'amuse, et aspirant à l'héritière comme le nez du père Aubry à la tombe. Et des mots : "J'ai renoncé aux vanités, je méprise le monde, je ne m'occupe plus que d'art." S'occuper d'art, c'est avoir des vitraux de couleur dans son escalier, avec des meubles en chêne façon Louis XIII ! Dans sa chambre à coucher j'ai vu des volumes de Fourier : "Il est bon (disait-il) de lire tout. Il faut tout admettre, ne fût-ce que pour réfuter ces garçons-là ! Aussi vous avez pu voir à la Chambre comme je m'en acquittais !" à la chambre il s'est beaucoup occupé de la question de la viande et a fait même, à ses propres frais et en compagnie d'autres fortes têtes (ou fortes gueules), un voyage en Allemagne afin d'étudier le boeuf . Quand il a été habillé (il allait dîner en ville), nous sommes sortis ensemble. Comme je demandais du feu pour allumer un cigare, il m'a fait entrer dans la cuisine. "J'ai soif, va me chercher un verre de cidre", a-t-il commandé à une façon de petit vacher qui était là. L'enfant est monté dans la belle salle à manger et en a rapporté deux verres et une carafe de cristal : "Sacré nom de Dieu, foutu imbécile, je t'ai dit dans un verre de cuisine ." Il était exaspéré ! et me montrant lui-même les deux verres (qui valaient bien de trois à quatre francs pièce) : "Ce serait fâcheux de les casser ; voyez le filet ! J'ai commandé des verres artistiques . Je tiens à ce que tout, chez moi, ait un cachet particulier."

Il devait aller, après son dîner, faire des visites, danser au salon des Bains, jouer le whist chez Mme Pasquier, et pendant dix minutes il n'avait cessé de me parler de la solitude !

Voilà la race commune des gens qui sont à la tête de la société . Dans quel gâchis nous pataugeons ! Quel niveau ! Quelle anarchie ! La médiocrité se couvre d'intelligence. Il y a des recettes pour tout, des mobiliers voulus et qui disent : "Mon maître aime les arts. Ici on a l'âme sensible. Vous êtes chez un homme grave !" Et quels discours ! quel langage ! quel commun ! Où aller vivre, miséricorde ! Saint Polycarpe avait coutume de répéter, en se bouchant les oreilles et s'enfuyant du lieu où il était : "Dans quel siècle, mon Dieu ! m'avez-vous fait naître !" Je deviens comme saint Polycarpe.

La bêtise de tout ce qui m'entoure s'ajoute à la tristesse de ce que je rêve. Peu de gaieté en somme. J'ai besoin d'être rentré chez moi et de reprendre la Bovary furieusement. Je n'y peux songer ; tout travail ici m'est impossible.

Je relis beaucoup de Rabelais ; je fume considérablement. Quel homme que ce Rabelais ! Chaque jour on y découvre du neuf. Prends donc, toi, pauvre Muse, l'habitude de lire tous les jours un classique . Tu ne lis pas assez. Si je te prêche cela sans cesse, chère amie, c'est que je crois cette hygiène salutaire.

Je suis dans ce moment fort empêché par un rhumatisme dans le cou, que j'avais hier un peu, mais qui aujourd'hui, m'est revenu plus fort. Ce sont les pluies de la Grèce qui me remontent. J'en ai tant eu pendant trois semaines ! Je viens néanmoins de clouer ta petite boîte. Je l'expédierai demain et fermerai cette lettre en même temps. Je pense que tu recevras la boîte jeudi au plus tard ; n'est-ce pas le jour de ta fête ? Je n'en sais rien, n'ayant point de calendrier.

Nous nous en allons d'ici de mercredi prochain (après-demain) en huit. Nous irons un jour à Pont-l'évêque, un au Havre et nous serons rentrés à Croisset samedi, qui doit être le 3. Envoie-moi l'adresse exacte de ce bon Babinet, pour que je le cadotte de son caneton dès que je serai rentré. Comme il rehausse dans mon estime, depuis que je sais que son désordre vient de ses désordres ! C'est un tempérament herculéen ! une riche nature, un sage (sapiens, le sage, de sapere , goûter, le sage est l'homme qui goûte), et Babinet goûte ce qui est beau et bon.

Allons, adieu, pauvre chère Muse, pioche bien ta Servante . Mille tendres baisers sur les yeux, à toi tout.

Ton G.

***

À LOUISE COLET.

Entièrement inédite.

Mardi matin, 10 heures, 23 août 1853.

Ton étonnement relativement à Richesse oblige m'étonne tellement moi-même que j'en ai presque des remords. Me suis-je trompé ? Je déclouerais la boîte, si tout cela ne devait amener du retard dans mon envoi. Relis-le donc et, si tu crois que ça puisse aller, donne-le. Moi, ça m'a semblé ennuyeux ; mais ce n'est pas une raison. Ce qui m'a choqué, c'est le mélange de tant de surnaturel avec tant d'ordinaire.

Comme détail je n'ai rien remarqué de bon ni de mauvais. Ainsi tu peux livrer la chose telle qu'elle est. Il n'y a point de disparate, mais c'est le ton général que je n'aime pas, la pâte même du style.

La première page m'avait beaucoup plu : cette neige qui tombe et jusqu'à l'évanouissement de la jeune fille, qui parle d'ailleurs un étrange langage. Le cimetière d'Allemagne aussi avait du bon ; mais à partir de la vision, quel macaroni !

Tu as bien tort de causer littérature avec des gens qui ne parlent pas notre langue. Il faut avec ces poissons d'eau douce leur fermer l'océan, c'est-à-dire notre coeur, et rester avec eux dans les ruisseaux communs. Si, à l'avenir (ceci doit être un serment que tu te feras), l'occasion s'en présente, comme pour Béranger, par exemple, c'est d'exprimer son opinion de la manière la plus crâne . S'ils persistent, on fait une leçon de dix minutes, livre en main, et calme ; puis on n'y revient plus. Tu sais que je suis toujours à ton service pour une engueulade solennelle , et je te serai même très reconnaissant de m'en fournir le moyen. Jamais de la vie on ne leur a dit le quart des vérités qui m'étouffent.

Rends donc l’Acropole, sans rien dire , et puis nous verrons. "Vous verrez ! vous verrez !" comme dit Purgon.

Les bateaux pour le Havre partent de Rouen dans le mois d'octobre tous les jours impairs, 1er, 3, 5, 7, etc., jusqu'au 15. J'enverrai l'indication des heures à M. B lui-même, avec prière de m'avertir de son arrivée. Il me ferait le plus grand plaisir de descendre chez moi. Je l'ai déjà invité et je compte qu'il acceptera.

Allons, adieu chère Louise, chère Muse ; mille baisers pour ta fête et des meilleurs. À toi, sur tout ton toi et tout en toi.

Ton G.

Le mauvais vouloir contre Leconte à la Revue , superbe ! Quels misérables ! Oderunt poetas. Le mot d'Horace est toujours vrai. Bouilhet m'écrit que ses vers n'y sont pas. évidemment nos actions sont en baisse. Tant mieux ! La bienveillance de semblables canailles, n'est-ce pas un outrage ?

***

À ERNEST CHEVALIER.

Trouville, 23 août 1853.

Quelle sacrée pluie ! comme ça tombe ! Tout se fond en eau ! Je vois passer sous mes fenêtres des bonnets de coton abrités par des parapluies rouges. Les barques vont partir à la mer. J'entends les chaînes des ancres qu'on lève avec des imprécations générales à l'adresse du mauvais temps. S'il dure encore trois ou quatre jours, ce qui me paraît probable, nous plions bagages et revenons.

Admire encore ici une de ces politesses de la Providence et qui y feraient croire. Chez qui suis-je logé ? Chez un pharmacien ! Mais de qui est-il l'élève ? De Dupré ! Il fait, comme lui, beaucoup d'eau de Seltz. "Je suis le seul à Trouville qui fasse de l'eau de Seltz !" En effet, dès huit heures du matin, je suis souvent réveillé par le bruit des bouchons qui partent inopinément. Pif ! paf ! La cuisine est en même temps le laboratoire. Un alambic monstrueux y courbe parmi les casseroles

    L'effrayante longueur de son cuivre qui fume

et souvent on ne peut mettre le pot au feu à cause des préparations pharmaceutiques. Pour aller dans la cour, il faut passer par-dessus des paniers pleins de bouteilles. Là crache une pompe qui vous mouille les jambes. Les deux garçons rincent des bocaux. Un perroquet répète du matin au soir : "As-tu bien déjeuné, Jacko ?" Et enfin un môme de dix ans environ, le fils de la maison, l'espoir de la pharmacie, s'exerce à des tours de force en soulevant des poids avec ses dents.

Ce voyage de Trouville m'a fait repasser mon cours d'histoire intime. J'ai beaucoup rêvassé sur ce théâtre de mes passions. Je prends congé d'elles et pour toujours, je l'espère. Me voilà à moitié de la vie. Il est temps de dire adieu aux tristesses juvéniles. Je ne cache pas cependant qu'elles me sont, depuis trois semaines, revenues à flot. J'ai eu deux ou trois bons après-midi en plein soleil, tout seul sur le sable, et où je retrouvais tristement autre chose que des coquilles brisées. J'en ai fini avec tout cela, Dieu merci ! Cultivons notre jardin et ne levons plus la tête pour entendre crier les corneilles.

Comme il me tarde d'avoir fini la Bovary, Anubis et mes trois préfaces, pour entrer dans une période nouvelle, pour me livrer au "Beau pur" ! L'oisiveté où je vis depuis quelque temps me donne un désir cuisant de transformer par l'art tout ce qui est "de moi", tout ce que j'ai senti. Je n'éprouve nullement le besoin d'écrire mes mémoires. Ma personnalité même me répugne, et les objets immédiats me semblent hideux ou bêtes. Je me reporte sur l'idée. J'arrange les barques en tartanes. Je déshabille les matelots qui passent pour en faire des sauvages marchant tout nus sur des plages vermeilles. Je pense à l'Inde, à la Chine, à mon conte oriental (dont il me vient des fragments). J'éprouve le besoin d'épopées gigantesques.

Mais la vie est si courte ! Je n'écrirai jamais comme je veux, ni le quart de ce que je rêve. Toute cette force que l'on se sent et qui vous étouffe, il faudra mourir avec elle et sans l'avoir fait déborder !

J'ai revu hier, à deux heures d'ici, un village où j'avais été il y a onze ans avec ce bon Orlowski. Rien n'était changé aux maisons, ni à la falaise, ni aux barques. Les femmes au lavoir étaient agenouillées dans la même pose, en même nombre, et battaient leur linge sale dans la même eau bleue. Il pleuvait un peu, comme l'autre fois. Il semble, à certains moments, que l'univers s'est immobilisé, que tout est devenu statue et que nous seuls vivons. Et est-ce insolent la nature ! Quel polisson de visage impudent ! On se torture l'esprit à vouloir comprendre l'abîme qui nous sépare d'elle. Mais quelque chose de plus farce encore, c'est l'abîme qui nous sépare de nous-mêmes. Quand je songe qu'ici, à cette place, en regardant ce mur blanc à rechampi vert, j'avais des battements de coeur et qu'alors j'étais plein de "Pohésie", je m'ébahis, je m'y perds, j'en ai le vertige, comme si je découvrais tout à coup un mur à pic, de deux mille pieds, au-dessous de moi.

Ce petit travail que je fais, je vais le compléter cet hiver, quand tu ne seras plus là, pauvre vieux, le dimanche, en rangeant, brûlant, classant toutes mes paperasses. Avec la Bovary finie, c'est l'âge de raison qui commence. Et puis, à quoi bon s'encombrer de tant de souvenirs ? Le passé nous mange trop. Nous ne sommes jamais au présent, qui seul est important dans la vie. Comme je philosophise ! J'aurais bien besoin que tu fusses là ! Il me coûte d'écrire ; les mots me manquent. Je voudrais être étendu sur ma peau d'ours, près de toi, et devisant "mélancoliquement" ensemble.

Sais-tu que, dans le dernier numéro de la Revue, notre ami Leconte était assez mal traité ? Ce sont définitivement de plates canailles. "La phalange" est un chenil. Tous ces animaux-là sont encore beaucoup plus bêtes que féroces. Toi qui aimes le mot "piètre", c'est tout cela qui l'est !

Écris-moi une démesurée lettre, le plus tôt que tu pourras et embrasse-toi de ma part. Adieu.

***

À LOUISE COLET.

(Trouville) Vendredi soir, 11 heures (26 août 1853).

Ceci est probablement ma dernière lettre de Trouville. Nous serons dans huit jours au Havre et le samedi à Croisset. Au milieu de la semaine prochaine je t'enverrai un petit mot. Le samedi soir, à Croisset, si Bouilhet n'y est pas, je t'écrirai. Tâche que j'aie une lettre de toi en rentrant pour le samedi, ou le dimanche matin plutôt. Cela me fera un bon retour. Quelle bosse de travail je vais me donner une fois rentré ! Cette vacance ne m'aura pas été inutile ; elle m'a rafraîchi. Depuis deux ans je n'avais guère pris l'air ; j'en avais besoin. Et puis je me suis un peu retrempé dans la contemplation des flots, de l'herbe et du feuillage. écrivains que nous sommes et toujours courbés sur l'Art, nous n'avons guère avec la nature que des communications imaginatives. Il faut quelquefois regarder la lune ou le soleil en face. La sève des arbres vous entre au coeur par les longs regards stupides que l'on tient sur eux. Comme les moutons qui broutent du thym parmi les prés ont ensuite la chair plus savoureuse, quelque chose des saveurs de la nature doit pénétrer notre esprit s'il s'est bien roulé sur elle. Voilà seulement huit jours, tout au plus, que je commence à être tranquille et à savourer avec simplicité les spectacles que je vois. Au commencement j'étais ahuri ; puis j'ai été triste, je m'ennuyais. À peine si je m'y fais qu'il faut partir. Je marche beaucoup, je m'éreinte avec délices. Moi qui ne peux souffrir la pluie, j'ai été tantôt trempé jusqu'aux os, sans presque m'en apercevoir. Et quand je m'en irai d'ici, je serai chagrin. C'est toujours la même histoire ! Oui, je commence à être débarrassé de moi et de mes souvenirs. Les joncs qui, le soir, fouettent mes souliers en passant sur la dune, m'amusent plus que mes songeries (je suis aussi loin de la Bovary que si je n'en avais écrit de ma vie une ligne).

Je me suis ici beaucoup résumé et voilà la conclusion de ces quatre semaines fainéantes : adieu, c'est-à-dire adieu et pour toujours au personnel, à l'intime, au relatif. Le vieux projet que j'avais d'écrire plus tard mes mémoires m'a quitté. Rien de ce qui est de ma personne ne me tente. Les attachements de la jeunesse (si beaux que puisse les faire la perspective du souvenir, et entrevus même d'avance sous les feux de Bengale du style) ne me semblent plus beaux. Que tout cela soit mort et que rien n'en ressuscite ! à quoi bon ? Un homme n'est pas plus qu'une puce. Nos joies, comme nos douleurs, doivent s'absorber dans notre oeuvre. On ne reconnaît pas dans les nuages les gouttes d'eau de la rosée que le soleil y a fait monter ! évaporez-vous, pluie terrestre, larmes des jours anciens, et formez dans les cieux de gigantesques volutes, toutes pénétrées de soleil.

Je suis dévoré maintenant par un besoin de métamorphoses. Je voudrais écrire tout ce que je vois, non tel qu'il est, mais transfiguré. La narration exacte du fait réel le plus magnifique me serait impossible. Il me faudrait le broder encore.

Les choses que j'ai le mieux senties s'offrent à moi transposées dans d'autres pays et éprouvées par d'autres personnes. Je change ainsi les maisons, les costumes, le ciel, etc. Ah ! qu'il me tarde d'être débarrassé de la Bovary, d’Anubis et de mes trois préfaces (c'est-à-dire des trois seules fois, qui n'en feront qu'une, où j'écrirai de la critique) ! Que j'ai hâte donc d'avoir fini tout cela pour me lancer à corps perdu dans un sujet vaste et propre. J'ai des prurits d'épopée. Je voudrais de grandes histoires à pic, et peintes du haut en bas. Mon conte oriental me revient par bouffées ; j'en ai des odeurs vagues qui m'arrivent et qui me mettent l'âme en dilatation.

Ne rien écrire et rêver de belles oeuvres (comme je fais maintenant) est une charmante chose. Mais comme on paie cher plus tard ces voluptueuses ambitions-là ! Quels renfoncements ! Je devrais être sage (mais rien ne me corrigera). La Bovary, qui aura été pour moi un exercice excellent, me sera peut-être funeste ensuite comme réaction, car j'en aurai pris (ceci est faible et imbécile) un dégoût extrême des sujets à milieu commun. C'est pour cela que j'ai tant de mal à l'écrire, ce livre. Il me faut de grands efforts pour m'imaginer mes personnages et puis pour les faire parler, car ils me répugnent profondément. Mais quand j'écris quelque chose de mes entrailles, ça va vite. Cependant voilà le péril. Lorsqu'on écrit quelque chose de soi, la phrase peut être bonne par jets (et les esprits lyriques arrivent à l'effet facilement et en suivant leur pente naturelle), mais l’ensemble manque, les répétitions abondent, les redites, les lieux communs, les locutions banales. Quand on écrit au contraire une chose imaginée, comme tout doit alors découler de la conception et que la moindre virgule dépend du plan général, l'attention se bifurque. Il faut à la fois ne pas perdre l'horizon de vue et regarder à ses pieds. Le détail est atroce, surtout lorsqu'on aime le détail comme moi. Les perles composent le collier, mais c'est le fil qui fait le collier. Or, enfiler les perles sans en perdre une seule et toujours tenir son fil de l'autre main, voilà la malice. On s'extasie devant la correspondance de Voltaire. Mais il n'a jamais été capable que de cela, le grand homme ! c'est-à-dire d'exposer son opinion personnelle ; et tout chez lui a été cela. Aussi fut-il pitoyable au théâtre, dans la poésie pure. De roman il en a fait un, lequel est le résumé de toutes ses oeuvres, et le meilleur chapitre de Candide est la visite chez le seigneur Pococurante, où Voltaire exprime encore son opinion personnelle sur à peu près tout. Ces quatre pages sont une des merveilles de la prose. Elles étaient la condensation de soixante volumes écrits et d'un demi-siècle d'efforts. Mais j'aurais bien défié Voltaire de faire la description seulement d'un de ces tableaux de Raphaël dont il se moque. Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l'Art (et le plus difficile), ce n'est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d'agir à la façon de la nature, c'est-à-dire de faire rêver. Aussi les très belles oeuvres ont ce caractère. Elles sont sereines d'aspect et incompréhensibles. Quant au procédé, elles sont immobiles comme des falaises, houleuses comme l'Océan, pleines de frondaisons, de verdures et de murmures comme des bois, tristes comme le désert, bleues comme le ciel. Homère, Rabelais, Michel-Ange, Shakespeare, Goethe m'apparaissent impitoyables. Cela est sans fond, infini, multiple. Par de petites ouvertures on aperçoit des précipices ; il y a du noir en bas, du vertige. Et cependant quelque chose de singulièrement doux plane sur l'ensemble ! C'est l'éclat de la lumière, le sourire du soleil, et c'est calme ! c'est calme ! et c'est fort, ça a des fanons comme le boeuf de Leconte.

Quelle pauvre création, par exemple, que Figaro à côté de Sancho ! Comme on se le figure sur son âne, mangeant des oignons crus et talonnant le roussin, tout en causant avec son maître. Comme on voit ces routes d'Espagne, qui ne sont nulle part décrites. Mais Figaro où est-il ? à la Comédie-française. Littérature de société.

Or je crois qu'il faut détester celle-là. Moi je la hais, maintenant. J'aime les oeuvres qui sentent la sueur, celles où l'on voit les muscles à travers le linge et qui marchent pieds nus, ce qui est plus difficile que de porter des bottes, lesquelles bottes sont des moules à usage de podagre : on y cache ses ongles tors avec toutes sortes de difformités. Entre les pieds du Capitaine ou ceux de Villemain et les pieds des pêcheurs de Naples, il y a toute la différence des deux littératures. L'une n'a plus de sang dans les veines. Les oignons semblent y remplacer les os. Elle est le résultat de l'âge, de l'éreintement, de l'abâtardissement. Elle se cache sous une certaine forme cirée et convenue, rapiécée et prenant eau. Elle est, cette forme, pleine de ficelles et d'empois. C'est monotone, incommode, embêtant. On ne peut avec elle ni grimper sur les hauteurs, ni descendre dans les profondeurs, ni traverser les difficultés (ne la laisse-t-on pas en effet à l'entrée de la science, où il faut prendre des sabots ?). Elle est bonne seulement à marcher sur le trottoir, dans les chemins battus et sur le parquet des salons, où elle exécute de petits craquements fort coquets qui irritent les gens nerveux. Ils auront beau la vernir, les goutteux, ce ne sera jamais que de la peau de veau tannée. Mais l'autre ! l'autre, celle du bon Dieu, elle est bistrée d'eau de mer et elle a les ongles blancs comme l'ivoire. Elle est dure, à force de marcher sur les rochers. Elle est belle à force de marcher sur le sable. Par l'habitude en effet de s'y enfoncer mollement, le galbe du pied peu à peu s'est développé selon son type ; il a vécu selon sa forme, grandi dans son milieu le plus propice. Aussi, comme ça s'appuie sur la terre, comme ça écarte les doigts, comme ça court, comme c'est beau !

Quel dommage que je ne sois pas professeur au Collège de France ! J'y ferais tout un cours sur cette grande question des bottes comparées aux littératures. "Oui, la Botte est un monde ", dirais-je, etc. Quels jolis rapprochements ne pourrait-on pas faire sur le Cothurne, la Sandale ! etc...

Quel beau mot, que Sandale ! et comme il est impressionnant, n'est-ce pas ? Celles qui ont des bouts retroussés en pointe, comme des croissants de lune, et qui sont couvertes de paillettes étincelantes, tout écrasées d'ornements magnifiques, ressemblent à des poèmes indiens. Elles viennent du Gange. Avec elles on marche dans des pagodes, sur des planchers d'aloès noircis par la fumée des cassolettes, et, sentant le musc, elles traînent dans les harems sur des tapis à arabesques désordonnées. Cela fait penser à des hymnes sans fin, à des amours repus... La Marcoub du fellah, ronde comme un pied de chameau, jaune comme l'or, à grosses coutures et serrant les chevilles, chaussure de patriarche et de pâtre, la poussière lui va bien. Toute la Chine n'est-elle point dans un soulier de Chinoise garni de damas rose et portant des chats brodés sur son empeigne ?

Dans l'entrelacement des bandelettes aux pieds de l'Apollon du Belvédère, le génie plastique des Grecs a étalé toutes ses grâces. Quelles combinaisons de l'ornement et du nu ! Quelle harmonie du fond et de la forme ! Comme le pied est bien fait pour la chaussure ou la chaussure pour le pied !

N'y a-t-il pas un rapport évident entre les durs poèmes du moyen âge (monorimes souvent) et les souliers de fer, tout d'une pièce, que les gens d'armes portaient alors, éperons de six pouces de longueur à molettes formidables, périodes embarrassantes et hérissées.

Les souliers de Gargantua étaient faits avec "quatre cent six aulnes de velours bleu cramoysi, deschiquetez mignonnement par lignes parallèles jointes en cylindres uniformes". Je vois là l'architecture de la Renaissance. Les bottes Louis XIII, évasées et pleines de rubans et de pompons comme un pot rempli de fleurs, me rappellent l'hôtel de Rambouillet, Scudéry, Marini. Mais il y a tout à côté une longue rapière espagnole à poignée romaine : Corneille.

Du temps de Louis XIV, la littérature avait les bas bien tirés ! ils étaient de couleur brune. On voyait le mollet. Les souliers étaient carrés du bout (La Bruyère, Boileau), et il y avait aussi quelques fortes bottes à l'écuyère, robustes chaussures dont la coupe était grandiose (Bossuet, Molière). Puis on arrange en pointe le bout du pied, littérature de la Régence Gil Blas. On économise le cuir et la forme (encore un calembour !) est poussée à une telle exagération d’antinaturalisme qu'on en arrive presque à la Chine (sauf la fantaisie du moins). C'est mièvre, léger, contourné. Le talon est si haut que l'aplomb manque ; plus de base. Et d'autre part on rembourre le mollet, emplissage philosophique flasque (Raynal, Marmontel, etc.). L'académique chasse le poétique ; règne des boucles (pontificat de Monseigneur de La Harpe). Et maintenant nous sommes livrés à l'anarchie des gnaffs. Nous avons eu les jambarts, les mocassins et les souliers à la poulaine. J'entends dans les lourdes phrases de MM. Pitre-Chevalier et émile Souvestre, bretons, l'assommant bruit des galoches celtiques. Béranger a usé jusqu'au lacet la bottine de la grisette, et Eugène Sue montre outre mesure les ignobles bottes éculées du chourineur. L'un sent le graillon et l'autre l'égout. Il y a des taches de suif sur les phrases de l'un, des traînées de merde tout le long du style de l'autre. On a été chercher du neuf à l'étranger, mais ce neuf est vieux (nous travaillons en vieux). échec des rebottes à la Russe et des littératures laponnes, valaques, norvégiennes (Ampère, Marmier et autres curiosités de la Revue des Deux-Mondes). Sainte-Beuve ramasse les défroques les plus nulles, ravaude ces guenilles, dédaigne le connu et, ajoutant du fil et de la colle, continue son petit commerce (renaissance des talons rouges, genre Pompadour et Arsène Houssaye, etc.). Il faut donc jeter toutes ces ordures à l'eau, en revenir aux fortes bottes ou aux pieds nus, et surtout arrêter là ma digression de cordonnier. D'où diable vient-elle ? D'un horrifique verre de rhum que j'ai bu ce soir, sans doute. Bonsoir.

***

À LOUISE COLET.

En partie inédite.

(Trouville) Samedi soir, minuit (27 août 1853).

Il est difficile d'entasser plus de bêtises que je ne l'ai fait hier au soir. Enfin, puisque c'est écrit, que ça parte ! Tu verras au moins par là que je ne ménage avec toi ni le temps ni le papier. Il était près de 3 heures quand je me suis couché ce matin.

Rien de neuf. La mer a été très forte aujourd'hui, la marée de cette nuit sera dure encore. Comme c'est beau la mer !

L'histoire de ma lettre que le vent envole et porte sur la fenêtre du curé m'a beaucoup amusé. Cela est très drôle. Tiens-moi au courant de tes affaires, chère Louise. Crois-tu réussir à l'Odéon ? As-tu vendu tes autres contes ? Qu'as-tu décidé pour eux ? Crois-tu que Babinet vienne me voir si je le réinvite ? Tu peux lui dire qu'il sera le bien reçu.

Mon frère a tout à fait renoncé à l'acquisition de son château. Son beau-père n'a pas voulu lui prêter d'argent (car il n'était pas assez riche pour faire maintenant cette acquisition : 300 000 francs). Mais quinze jours à réfléchir là-dessus me semblent monstrueux. Tous ces gens d'action sont si peu habitués à penser que cela les dérange comme un événement. Quant à moi du reste, je n'aurai guère cet embarras. J'achèterai peu de propriétés !

J'ai été bien heureux que ma dernière lettre t'ait fait tant de plaisir ! Tu as enfin compris et approuvé même ce qui d'abord t'avait blessée. La nature, va, s'est trompée en faisant de toi une femme : tu es du côté des mâles. Il faut te souvenir de cela toujours, quand quelque chose te heurte, et voir en toi si l'élément féminin ne l'emporte pas. Poésie oblige. Elle oblige à nous regarder toujours comme sur un trône et à ne jamais songer que nous sommes de la foule et nous y trouvons compris. T'indignerais-tu si on te disait du mal des Français, des chrétiens, des provençaux ? Laisse donc là ton sexe comme ta patrie, ta religion et ta province. On doit être âme le plus possible, et c'est par ce détachement que l'immense sympathie des choses et des êtres nous arrivera plus abondante. La France a été constituée du jour que les provinces sont mortes, et le sentiment humanitaire commence à naître sur les ruines des patries. Il arrivera un temps où quelque chose de plus large et de plus haut le remplacera, et l'homme alors aimera le néant même, tant il s'en sentira participant.

    J'ai dit aux vers du tombeau : vous êtes mes frères, etc.

C'était beau, le bénissement des ânes et des vaches au moyen âge. Mais ce qui était humilité deviendra intelligence. La science, en cela, marche en avant. Pourquoi la poésie n'irait-elle pas plus vite encore ? Il faut la porter toujours au delà de nous-mêmes. Et quand je traite les femmes de haut, tu protestes en ton coeur contre cette insolence. Il te semble que c'est injuste. À coup sûr, si je t'y comptais ! Allons donc !

Adieu, bon courage ! travaille bien ! J'ai épuisé toute ma provision de papier à lettres. De Pont-l'évêque sans doute je t'écrirai un petit mot jeudi. Mille baisers sur le coeur. À toi.

Ton G.

D'ici à Mantes, je reverrai le plan de l’Acropole. Penses-y de ton côté. Nous l'arrêterons là.

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À LOUISE COLET.

En partie inédite.

(Croisset) Vendredi soir, 2 septembre, 9 heures.

Nous voilà revenus un jour plus tôt. Comme il n'y avait point de vapeur du Havre pour Rouen le 3, nous avons cette nuit couché à Honfleur. Dès 6 heures il a fallu se lever et à midi et demi nous étions rentrés.

Ce n'est pas sans un certain plaisir que je me retrouve à ma table, quoique j'aie été fort triste à Trouville, la veille de mon départ. Il me semblait (et à raison, je crois) que j'y avais été médiocre, que je n'avais pas assez reniflé, aspiré, regardé. La mer, ce jour-là, était plus belle encore, toute bleue, et le ciel aussi. Enfin !

J'ai rangé mes affaires avec cette activité de sauvage qui me distingue. Tout, pendant mon absence, avait été brossé, ciré, verni (jusqu'à mes pieds de momie que mon domestique a jugé convenable de badigeonner avec de la gomme). Et j'avoue que j'ai retrouvé mon tapis, mon grand fauteuil et mon divan avec charme. Ma lampe brûle, mes plumes sont là. Ainsi recommence une autre série de jours pareils aux autres jours. Ainsi vont recommencer les mêmes mélancolies et les mêmes enthousiasmes isolés.

Je me suis précipité sur les deux numéros de la Revue. Rien de Bouilhet dans aucun. Je crois que ses prévisions étaient justes et qu'il y a brouille, ou du moins grand refroidissement. Rien sur la Paysanne. J'en étais sûr. ç'aura dû être pour l'article de Jourdan comme ç'a été pour celui de Melaenis. Quant à ce qu'on dit de Leconte, c'est tellement insignifiant, en bien ou en mal, tellement banal et bête que je ne sais s'il y a mauvaise intention. Au reste, j'ai lu l'article fort légèrement. Je le reverrai. Ils ont fait, cependant, une bonne citation.

La vue d'un journal maintenant, et de celui-là entre autres, me cause presque un dégoût physique. Je m'y réabonne encore pour un an parce qu'ils ont augmenté leur prix et pour n'avoir pas l'air de... Mais je jure bien, par le Styx, que c'est la dernière fois.

La dernière fois que j'étais venu de Honfleur à Rouen par bateau, c'était en 47, en revenant de Bretagne avec Maxime. Nous avions couché aussi à Honfleur. Il faisait un temps pareil, pluie et froid. Sur le vapeur il y avait deux musiciennes qui chantaient du Loïsa Puget. Aujourd'hui un maigre guitariste miaulait une chanson où il y avait

    ... bâtard more

    ... rives du Bosphore.

Est-ce drôle ? Et en regardant défiler les coteaux, au son des cordes qui grinçaient, de la voix qui chevrotait et des roues battant l'eau, je remontais, dans ma pensée, tout ce qui a coulé, coulé.

Hier, nous sommes partis de Pont-l'évêque à 8 h et demie du soir, par un temps si noir qu'on ne voyait pas les oreilles du cheval. La dernière fois que j'étais passé par là, c'était avec mon frère, en janvier 44, quand je suis tombé, comme frappé d'apoplexie, au fond du cabriolet que je conduisais et qu'il m'a cru mort pendant 10 minutes. C'était une nuit à peu près pareille. J'ai reconnu la maison où il m'a saigné, les arbres en face (et, merveilleuse harmonie des choses et des idées) à ce moment-là même, un roulier a passé aussi à ma droite, comme lorsqu'il y a dix ans bientôt, à 9 heures du soir, je me suis senti emporté tout à coup dans un torrent de flammes...

Rien ne prouve mieux le caractère borné de notre vie humaine que le déplacement. Plus on la secoue, plus elle sonne creux. Puisque, après s'être remué, il faut se reposer ; puisque notre activité n'est qu'une répétition continuelle, quelque diversifiée qu'elle ait l'air, jamais nous ne sommes mieux convaincus de l'étroitesse de notre âme que lorsque notre corps se répand. On se dit : «Il y a dix ans j'étais là», et on est là, et on pense les mêmes choses, et tout l'intervalle est oublié. Puis il vous apparaît, cet intervalle, comme un immense précipice où le néant tournoie. Quelque chose d'indéfini vous sépare de votre propre personne et vous rive au non-être. Ce qui prouve peut-être que l'on vieillit, c'est que le temps, à mesure qu'il y en a derrière vous, vous semble moins long. Autrefois, un voyage de six heures en bateau à vapeur (en pyroscaphe, comme dirait le pharmacien) me paraissait démesuré ; j'y avais des ennuis abondants. Aujourd'hui, ça a passé en un clin d'oeil. J'ai des souvenirs de mélancolie et de soleil qui me brûlaient tout, accoudé sur ces bastingages de cuivre et regardant l'eau. Celui qui domine tous les autres est un voyage de Rouen aux Andelys avec Alfred (j'avais seize ans). Nous avions envie de crever, à la lettre. Alors, ne sachant que faire, et par ce besoin de sottises qui vous prend dans les états de démoralisation radicale, nous bûmes de l'eau-de-vie, du rhum, du kirsch et du potage (c'était un riz au gras). Il y avait sur ce bateau toutes sortes de beaux messieurs et de belles dames de Paris. Je vois encore un voile vert que le vent arracha d'un chapeau de paille et qui vint s'embarrasser dans mes jambes. Un monsieur en pantalon blanc le ramassa... Elle était à Trouville, la femme d'Alfred, avec son nouveau mari. Je ne l'ai pas vue.

Dès lundi je me livre à une Bovary furibonde.

Il faut que ça marche, et bien ! Ce sera ! Et toi, bonne chère Muse, où en est la Servante ? Tu as bien raison d'y être longtemps. Parle-moi de ta santé.

Tes vomissements t'ont-ils reprise ? Et permets-moi, à ce propos, un petit conseil que je te supplie de suivre. Je crois ton habitude, de ne boire que de l'eau, détestable. Mon frère m'a soutenu, il y a quelque temps, que dans notre pays c'était une cause souvent de cancers à l'estomac. Cela peut être exagéré. Mais tout ce que je sais, c'est que mon père, qui était un maître homme dans son métier, préconisait fort la purée septembrale, comme disait ce vieux Rabelais. Sois sûre que dans un climat où l'on absorbe tant d'humidité, s'en fourrer toujours dans l'estomac, sans rien qui la corrige, est une mauvaise chose. Essaie pendant un mois de boire de l'eau rougie ou, si tu trouves ce mélange trop mauvais, bois à la fin de tes repas un verre de vin pur.

J'ai lu avant-hier, dans mon lit, presque tout un volume de l’Histoire de la Restauration de Lamartine (la bataille de Waterloo). Quel homme médiocre que ce Lamartine ! Il n'a pas compris la beauté de Napoléon décadent, cette rage de géant contre les myrmidons qui l'écrasent. Rien d'ému, rien d'élevé, rien de pittoresque. Même Alexandre Dumas eût été sublime à côté. Chateaubriand, plus injuste, ou plutôt plus injurieux, est bien au-dessus. À ce propos, quel misérable langage !

Pourquoi cette phrase de Rabelais me trotte-t-elle dans la tête, c'est comme les Barmessides : «L'Afrique apporte toujours quelque chose de nouveau» ? Je la trouve pleine d'autruches, de girafes, d'hippopotames, de nègres et de poudre d'or.

Adieu, mille bonnes tendresses. Mille bons baisers. À toi, à toi.

Ton G.

Point de lettre du Crocodile ? La dernière fois, il a été cinq semaines à nous répondre. En voilà 6 ou 7 !

***

À LOUISE COLET.

En partie inédite.

(Croisset) Mercredi soir, minuit (7 septembre 1853).

J'attendais toujours une lettre de toi, cher amour, pour savoir où t'adresser celle-ci. Si je n'en ai pas demain, je te l'enverrai néanmoins rue de Sèvres. Comme je te plains de tes douleurs de dents et que j'admire ton courage de m'avoir écrit tranquillement chez Toirac, en attendant l'opération ! Du reste, puisque c'est une du fond, il n'y a que demi-mal.

Je trouve qu'en toutes ces décadences physiques les moindres sont les dissimulées. Aussi la perte de mes cheveux m'a-t-elle réellement embêté. Mon parti en est pris maintenant, Dieu merci, et je fais bien ! car d'ici à deux ans je ne sais s'il m'en restera de quoi même avoir un crâne. Mais parlons de choses plus graves, à savoir ton régime. Je t'assure que tu n'as pas raison. Les viandes substantielles ne remplacent pas le vin. Bois de la bière plutôt ; mais l'eau continuellement est une mauvaise chose. Les maux d'estomac que tu as quelquefois viennent de là.

Je suis très sceptique en médecine mais très croyant en hygiène. Or, ceci est une vérité : dans les climats où l'eau est bonne il n'y a que cela. Partout où pousse la vigne, le houblon ou la pomme, il faut s'en alimenter ; et ne me dis pas que tu ne peux te soigner, car cela, je t'assure, pauvre Louise, me semble un mot cruel. Moi qui voudrais te donner tout si j'avais quelque chose (quand je pense à tes besoins, cher amour, et que je me dis que je n'y peux rien, je rougis en secret comme si c'était de ma faute) ! Est-ce que tu ne peux t’infliger une dépense de 3 ou 4 francs par semaine pour ta santé ? Essaie pendant quelque temps, durant l'hiver, à l'époque de ces froids qui te navrent, et tu verras.

J'ai repris la Bovary. Voilà depuis lundi cinq pages d'à peu près faites ; à peu près est le mot, il faut s'y remettre. Comme c'est difficile ! J'ai bien peur que mes comices ne soient trop longs. C'est un dur endroit. J'y ai tous mes personnages de mon livre en action et en dialogue, les uns mêlés aux autres, et par là-dessus un grand paysage qui les enveloppe. Mais, si je réussis, ce sera bien symphonique.

Bouilhet a fini de ses Fossiles la partie descriptive. Son mastodonte ruminant au clair de lune, dans une prairie, est énorme de poésie. Ce sera peut-être de toutes ses pièces celle qui fera le plus d’effet à la généralité ! Il ne lui reste plus que la partie philosophique, la dernière. Au milieu du mois prochain, il ira à Paris se choisir un logement pour s'y installer au commencement de novembre. Que ne suis-je à sa place !

Décidément, l'article de Verdun (que je crois de Jourdan ; c'est une idée que j'ai) sur Leconte est plus bête qu'hostile. J'ai fort ri de la comparaison que l'on fait avec les beaux morceaux de la chute d'un ange. Quelle politesse d'ours ! Quant aux Poèmes Indiens et à la pièce de Dies irae, pas un mot. Il y a aussi une bonne naïveté : pourquoi appeler le Sperchius, Sperkhios ? Cela me semble une vraie janoterie. Que devient-il, ce bon Leconte ? Est-il avancé dans son poème celtique ? Voit-il une occasion quelconque de publier ses Runoïas ? J'ai une extrême envie de les relire. Et la Servante, quand la verra-t-on ?

Je relis maintenant du Boileau, ou plutôt tout Boileau, et avec moult coups de crayon aux marges. Cela me semble vraiment fort. On ne se lasse point de ce qui est bien écrit. Le style c'est la vie ! c'est le sang même de la pensée ! Boileau était une petite rivière, étroite, peu profonde, mais admirablement limpide et bien encaissée. C'est pourquoi cette onde ne se tarit pas. Rien ne se perd de ce qu'il veut dire. Mais que d'Art il a fallu pour faire cela, et avec si peu ! Je m'en vais ainsi, d'ici deux ou trois ans, relire attentivement tous les classiques français et les annoter, travail qui me servira pour mes Préfaces (mon ouvrage de critique littéraire, tu sais). J'y veux prouver l'insuffisance des écoles, quelles qu'elles soient, et bien déclarer que nous n'avons pas la prétention, nous autres, d'en faire une et qu'il n'en faut pas faire. Nous sommes au contraire dans la tradition. Cela me semble, à moi, strictement exact. Cela me rassure et m'encourage. Ce que j'admire dans Boileau, c'est ce que j'admire dans Hugo, et où l'un a été bon, l'autre est excellent. Il n'y a qu'un beau. C'est le même partout, mais il a des aspects différents ; il est plus ou moins coloré par les reflets qui dominent. Voltaire et Chateaubriand, par exemple, ont été médiocres par les mêmes causes, etc. Je tâcherai de faire voir pourquoi la critique esthétique est restée si en retard de la critique historique et scientifique : on n’avait point de base. La connaissance qui leur manque à tous, c'est l’anatomie du style, savoir comment une phrase se membre et par où elle s'attache. On étudie sur des mannequins, sur des traductions, d'après des professeurs, des imbéciles incapables de tenir l'instrument de la science qu'ils enseignent, une plume, je veux dire, et la vie manque ! l'amour ! l'amour, ce qui ne se donne pas, le secret du bon Dieu, l'âme, sans quoi rien ne se comprend.

Quand j'aurai fini cela - ce sera un travail d'une grande année, pas plus (mais au moins je me serai vengé littérairement, comme dans le Dictionnaire des Idées reçues je me vengerai moralement) - quand j'aurai fini cela (après la Bovary et l’Anubis toutefois), j'entrerai sans doute dans une phase nouvelle et il me tarde d'y être. Moi qui écris si lentement, je me ronge de plans. Je veux faire deux ou trois longs bouquins épiques, des romans dans un milieu grandiose où l'action soit forcément féconde et les détails riches d'eux-mêmes, luxueux et tragiques tout à la fois, des livres à grandes murailles et peintes du haut en bas.

Il y avait dans la Revue de Paris (fragment de Michelet sur Danton) un jugement sur Robespierre qui m'a plu. Il le signale comme étant, de sa personne, un gouvernement ; et c'est pour cela que tous les gouvernementomanes républicains l'ont aimé. La médiocrité chérit la Règle ; moi je la hais. Je me sens contre elle et contre toute restriction, corporation, caste, hiérarchie, niveau, troupeau, une exécration qui m'emplit l'âme, et c'est par ce côté-là peut-être que je comprends le martyre.

Adieu, belle ex-démocrate. Mille baisers. À toi.

Ton G.

Jeudi soir. Je n'ai pas envoyé ma lettre ce matin, ne sachant où tu étais. Demain je te l'envoie quand même. Merci du petit portrait.

***

À LOUISE COLET.

Lundi soir, minuit et demi (Croisset, 12 septembre 1853).

La tête me tourne d'embêtement, de découragement, de fatigue ! J'ai passé quatre heures sans pouvoir faire une phrase. Je n'ai pas aujourd'hui écrit une ligne, ou plutôt j'en ai bien griffonné cent ! Quel atroce travail ! Quel ennui ! oh ! l'Art ! l'Art ! Qu'est-ce donc que cette chimère enragée qui nous mord le coeur, et pourquoi ? Cela est fou de se donner tant de mal ! Ah ! la Bovary, il m'en souviendra ! J'éprouve maintenant comme si j'avais des lames de canif sous les ongles, et j'ai envie de grincer des dents. Est-ce bête ! Voilà donc où mène ce doux passe-temps de la littérature, cette crème fouettée. Ce à quoi je me heurte, c'est à des situations communes et un dialogue trivial. Bien écrire le médiocre et faire qu'il garde en même temps son aspect, sa coupe, ses mots même, cela est vraiment diabolique, et je vois se défiler maintenant devant moi de ces gentillesses en perspective pendant trente pages au moins. ça s'achète cher, le style ! Je recommence ce que j'ai fait l'autre semaine. Deux ou trois effets ont été jugés hier par Bouilhet ratés, et avec raison. Il faut que je redémolisse presque toutes mes phrases.

Tu n'as pas songé, bonne chère Muse, à la distance et au temps. Quant au voyage de Gisors, nous passerions notre journée en chemin de fer et en diligence. Il faut, quand on a quitté le chemin de fer de Gaillon aux Andelys, une heure, et certainement des Andelys à Gisors au moins deux, ce qui fait : trois, plus deux du chemin de fer, cinq. Autant pour revenir : dix. Et cela pour se voir deux heures. Non ! non ! Dans six semaines, à Mantes, nous serons seuls et plus longtemps (pour si peu d'ailleurs je n'aime point les amis) et ça ne vaut pas la peine de se voir pour n'avoir que la peine de se dire adieu.

Je sais ce que les dérangements me coûtent, mon impuissance maintenant me vient de Trouville. Quinze jours avant de m'absenter, ça me trouble. Il faut à toute force que je me réchauffe et que ça marche ! - ou que j'en crève. Je suis humilié, nom de Dieu, et humilié par devers moi de la rétivité de ma plume. Il faut la gouverner comme les mauvais chevaux qui refusent. On les serre de toute sa force, à les étouffer, et ils cèdent.

Nous avons reçu vendredi la nouvelle que le père Parain était mort. Ma mère devait partir pour Nogent, mais elle a été reprise un peu à la poitrine. Elle s'est mis des sangsues aujourd'hui. J'ai toujours un fonds d'inquiétude de ce côté. Cette mort, je m'y attendais. Elle me fera plus de peine plus tard, je me connais. Il faut que les choses s'incrustent en moi. Elle a seulement ajouté à la prodigieuse irritabilité que j'ai maintenant et que je ferais bien de calmer, du reste, car elle me déborde quelquefois. Mais (c'est) cette rosse de Bovary qui en est cause. Ce sujet bourgeois me dégoûte (...).

En voilà encore un de parti ! Ce pauvre père Parain, je le vois maintenant dans son suaire comme si j'avais le cercueil, où il pourrit, sur ma table, devant mes yeux. L'idée des asticots qui lui mangent les joues ne me quitte pas. Je lui avais fait du reste des adieux éternels, en le quittant la dernière fois. Quand je suis arrivé de Nogent chez toi, j'avais été seul tout le temps dans le wagon, par un beau soleil. Je revoyais en passant les villages que nous traversions autrefois en chaise de poste, aux vacances, tous en famille avec les autres, morts aussi. Les vignes étaient les mêmes et les maisons blanches, la longue route poudreuse, les ormes ébranchés sur le bord...

Cette promenade de Pontoise dont tu me parles, je la connais. Il me souvient d'y avoir vu la plus admirable petite fille du monde. Elle jouait avec sa bonne. Mon père l'a beaucoup examinée et a prédit qu'elle serait superbe. Qu'est-ce qu'elle est devenue ?... Comme tout cela est farce ! Bonne histoire, Madame la directrice de la poste t'appelant Loïsa. Il y manque un y, et un K au Colet ! Ainsi écrit, «Loysa Kolet», ça ne manquerait pas de galbe.

J'ai lu, avant-hier, tout un volume du père Michelet, le sixième de sa Révolution, qui vient de paraître. Il y a des jets exquis, de grands mots, des choses justes ; presque toutes sont neuves. Mais point de plan, point d'art. Ce n'est pas clair, c'est encore moins calme, et le calme est le caractère de la beauté, comme la sérénité l'est de l'innocence, de la vertu. Le repos est attitude de Dieu. Quelle curieuse époque ! Quelle curieuse époque ! Comme le grotesque y est fondu au terrible ! Je le répète, c'est là que le Shakespeare de l'avenir pourra puiser à seaux. Y a-t-il rien de plus énorme que celui du citoyen Roland ? Avant de se tuer il avait écrit ce billet que l'on trouva sur lui :

«Respectez le corps d'un homme vertueux !».

Adieu, il est tard. Je n'ai pas de feu, j'ai froid.

Je me presse contre toi pour me réchauffer. Mille baisers, à toi.

Ton G.

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À LOUISE COLET.

 (Croisset) Vendredi minuit (16 septembre 1853).

Il m'est impossible de retrouver la citation de Montaigne sur Pic de La Mirandole (ceci prouve que je ne connais pas assez mon Montaigne). Il me faudrait pour cela relire et non feuilleter (car je l'ai feuilleté) tout Montaigne.

Sapho s'est jetée à l'eau du haut du promontoire de Leucade, île de la mer égée, ou autrement dit Archipel. Leucade est une petite île entre celle de Lesbos et la terre d'Asie Mineure (au bord du golfe de Smyrne). Leucade se trouve maintenant dans un golfe qu'on appelle golfe d'Adramite (j'ignore le nom antique). Pour ce qui est de Sapho, il y en a deux, la poétesse et la courtisane. La première était de Mitylène en Lesbos, vivait dans le VIIe siècle avant Jésus-Christ, a poussé la tribadie à un grand degré de perfection, et fut exilée de Mitylène avec Alcée. La seconde, née dans la même île, mais à Eresos, paraît être celle qui aima Phaon. Cette opinion (moderne du reste, car ordinairement on confond les deux) s'appuie sur un passage de l'historien Nymphis : «Sapho d'Eresos aima passionnément Phaon.» On remarque aussi que Hérodote, qui a écrit tout au long l'histoire de Sapho de Mitylène, ne parle ni de cet amour, ni de ce suicide.

Enfin me revoilà en train ! ça marche ! la machine retourne ! Ne blâme pas mes roidissements, bonne chère Muse, j'ai l'expérience qu'ils servent. Rien ne s'obtient qu'avec effort ; tout a son sacrifice. La perle est une maladie de l'huître et le style, peut-être, l'écoulement d'une douleur plus profonde. N'en est-il pas de la vie d'artiste, ou plutôt d'une oeuvre d'art à accomplir, comme d'une grande montagne à escalader ? Dur voyage, et qui demande une volonté acharnée ! D'abord on aperçoit d'en bas une haute cime. Dans les cieux, elle est étincelante de pureté, elle est effrayante de hauteur, et elle vous sollicite cependant à cause de cela même. On part. Mais à chaque plateau de la route, le sommet grandit, l'horizon se recule, on va par les précipices, les vertiges et les découragements. Il fait froid et l'éternel ouragan des hautes régions vous enlève en passant jusqu'au dernier lambeau de votre vêtement. La terre est perdue pour toujours, et le but sans doute ne s'atteindra pas. C'est l'heure où l'on compte ses fatigues, où l'on regarde avec épouvante les gerçures de sa peau. L'on n'a rien qu'une indomptable envie de monter plus haut, d'en finir, de mourir. Quelquefois, pourtant, un coup des vents du ciel arrive et dévoile à votre éblouissement des perspectives innombrables, infinies, merveilleuses ! à vingt mille pieds sous soi on aperçoit les hommes, une brise olympienne emplit vos poumons géants, et l'on se considère comme un colosse ayant le monde entier pour piédestal. Puis, le brouillard retombe et l'on continue à tâtons, à tâtons, s'écorchant les ongles aux rochers et pleurant dans la solitude. N'importe ! Mourons dans la neige, périssons dans la blanche douleur de notre désir, au murmure des torrents de l'esprit, et la figure tournée vers le soleil !

J'ai travaillé ce soir avec émotion, mes bonnes sueurs sont revenues et j'ai regueulé, comme par le passé.

Oui, c'est beau Candide ! fort beau ! Quelle justesse ! Y a-t-il moyen d'être plus large, tout en restant aussi net ? Peut-être non. Le merveilleux effet de ce livre tient sans doute à la nature des idées qu'il exprime. C'est aussi bien cela (sic) que cela qu'il faut écrire, mais pas comme cela.

Pourquoi perds-tu ton temps à relire Graziella quand on a tant de choses à relire ? Voilà une distraction sans excuse, par exemple ! Il n'y a rien à prendre à de pareilles oeuvres. Il faut s'en tenir aux sources, or Lamartine est un robinet. Ce qu'il y a de fort dans Manon Lescaut, c'est le souffle sentimental, la naïveté de la passion qui rend les deux héros si vrais, si sympathiques, si honorables, quoiqu'ils soient des fripons. C'est un grand cri du coeur, ce livre ; la composition en est fort habile. Quel ton d'excellente compagnie ! Mais moi, j'aime mieux les choses plus épicées, plus en relief, et je vois que tous les livres de premier ordre le sont à outrance. Ils sont criants de vérité, archidéveloppés et plus abondants de détails intrinsèques au sujet. Manon Lescaut est peut-être le premier des livres secondaires. Je crois, contrairement à ton avis de ce matin, que l'on peut intéresser avec tous les sujets. Quant à faire du Beau avec eux, je le pense aussi, théoriquement du moins, mais j'en suis moins sûr. La mort de Virginie est fort belle, mais que d'autres morts aussi émouvantes (parce que celle de Virginie est exceptionnelle) ! Ce qu'il y a d’admirable, c'est sa lettre à Paul, écrite de Paris. Elle m'a toujours arraché le coeur quand je l'ai lue. Que l'on pleure moins à la mort de ma mère Bovary qu'à celle de Virginie, j'en suis sûr d'avance. Mais l'on pleurera plus sur le mari de l'une que sur l'amant de l'autre, et ce dont je ne doute pas, c'est du cadavre. Il faudra qu'il vous poursuive. La première qualité de l'Art et son but est l’illusion. L'émotion, laquelle s'obtient souvent par certains sacrifices de détails poétiques, est une tout autre chose et d'un ordre inférieur. J'ai pleuré à des mélodrames qui ne valaient pas quatre sous et Goethe ne m'a jamais mouillé l'oeil, si ce n'est d'admiration.

Tu me parais là-bas, à ta campagne, en bon train. Je ne comprends pas que tu puisses travailler aussi bien à Paris, car enfin tu as tout ton temps à toi. J'ai envoyé les canetons à Babinet et n'en ai point reçu de réponse. Dans le numéro d'aujourd'hui, les vers de Bouilhet y sont, et seuls ! Ces gars-là sont comme les ânes : ils baissent les oreilles quand on les étrille. Adieu, j'ai envie de dormir. Fasse Morphée que je te rêve ! Mille baisers partout.

À toi. Ton G.

***

À LOUISE COLET.

 (Croisset) Mercredi, 1 heure du matin (21-22 septembre 1853).

Non ! «tout mon bonheur n'est pas dans mon travail, et je plane peu sur les ailes de l'inspiration». Mon travail au contraire fait mon chagrin. La littérature est un vésicatoire qui me démange. Je me gratte par là jusqu'au sang. Cette volonté qui m'emplit n'empêche pas les découragements, ni les lassitudes. Ah ! tu crois que je vis en brahmane dans une absorption suprême, et humant, les yeux clos, le parfum de mes songes. Que ne le puis-je ! Plus que toi j'ai envie de sortir de là, de cette oeuvre, j'entends. Voilà deux ans que j'y suis ! C'est long, deux ans, toujours avec les mêmes personnages, et à patauger dans un milieu aussi fétide ! Ce qui m'assomme, ce n'est ni le mot, ni la composition, mais mon objectif ; je n'y ai rien qui soit excitant. Quand j'aborde une situation, elle me dégoûte d'avance par sa vulgarité ; je ne fais autre chose que de doser de la merde. À la fin de la semaine prochaine, j'espère être au milieu de mes comices. Ce sera ou ignoble, ou fort beau. L'envergure surtout me plaît, mais ce n'est point facile à décrocher. Voilà trois fois que Bouilhet me fait refaire un paragraphe (lequel n'est point encore venu). Il s'agit de décrire l'effet d'un homme qui allume des lampions. Il faut que ça fasse rire, et jusqu'à présent c'est très froid.

Tu vois, bonne chère Muse, que nous ne nous ménageons guère, et quand nous te traitons si durement pour les corrections, c'est que nous te traitons comme nous-mêmes.

Il a dû partir hier pour Cany, Bouilhet. Je ne sais si je le verrai dimanche. Dans une quinzaine, il part à Paris pour s'aller chercher un logement ; puis il reviendra pendant huit jours, et puis adieu. Cela m'attriste grandement. Voilà huit ans que j'ai l'habitude de l'avoir tous les dimanches. Ce commerce si intime va se trouver rompu. La seule oreille humaine à qui parler ne sera plus là. Encore quelque chose de parti, de jeté en arrière, de dévoré sans retour.

Quand donc ferai-je comme lui ? Quand me décrocherai-je de mon rocher ? Mais j'entends mes plumes qui me disent, comme les oiseaux voyageurs à René : «Homme, la saison de ta migration n'est point encore venue.»

Ah ! je pense à toi souvent, va, plus souvent que je ne le voudrais. Cela m'amollit, m'attriste, me retarde.

Puisque j'ai commencé ici et dans un système lent, il faut finir de même. Pour une installation à Paris et le temps que ça me demanderait avant d'y être habitué, il faudrait des mois, et en quatre ou cinq mois on fait de la besogne.

Tu m'as envoyé un bien bon aperçu de ton auberge, avec les rouliers courant après les filles dans les corridors : tu m'y parais être assez mal.

Quand retournes-tu rue de Sèvres ? Et les dents ? les maux de coeur ? Pauvre chère amie, qu'as-tu donc ? Tu me sembles bien sombre ; ah ! la vie n'est pas gaie, sacré nom de Dieu !

Delisle tient-il à ce que je fasse une insigne malhonnêteté à l’Athenoeum ? J'y suis tout disposé. Je peux leur écrire que je les supplie de ne plus m'envoyer leur journal. Qu'il tienne bon contre le gars Planche ! Il faut être Cannibale !

Dans le dernier numéro de la Revue, il y a un conte de Pichat qui m'a fait rire pour plus de cinquante francs, comme dit Rabelais. Lis-moi ça un peu ! Du reste ça sert beaucoup, le mauvais, quand il arrive à être de ce tonneau-là. La lecture de ce conte m'a fait enlever dans la Bovary une expression commune dont je n'avais pas eu conscience et que j'ai remarquée là.

Je ne suis pas sans inquiétude sur le grand Crocodile. Notre paquet a-t-il été perdu ? Il me semble qu'il était dans le caractère de l'homme de répondre de suite à ma lettre. Tu ferais bien de lui en écrire une (que j'enverrais seule) où tu lui dirais que tu ne sais que penser de ce retard. Qu'en dis-tu ?

Je viens de relire tout Boileau. En somme c'est raide. Ah ! quand je serai à Paris, près de toi, quels bons petits cours de littérature nous ferons !

Les affaires d'Orient m'inquiètent. Quelle belle charge, s'il y allait avoir la guerre et que tout l'Orient fanatisé se révoltât ! Qui sait ? Il ne faut qu'un homme comme Abd-el-Kader, lâché à point et qui amènerait à Constantinople tous les Bédouins d'Asie. Vois-tu les Russes bousculés, et cet empire crevant d'un coup de lance comme un ballon gonflé. Ô Europe ! quel émétique je te souhaite !

Je n'en peux plus de fatigue, adieu. Un de ces jours je me mettrai à t'écrire de meilleure heure et causerai plus longuement.

Mille baisers sur tes yeux si souvent pleins de larmes.

À toi. Ton G.

***

À LOUISE COLET.

(Croisset) Mercredi, minuit et demi.

Voici enfin un envoi du Grand Crocodile (je garde une lettre à Mme d'Aunet que je t'enverrai la première fois ; le paquet serait trop gros). Tu verras un discours dont j'ai le double et qui me paraît peu raide. J'ai peur que le grand homme ne finisse par s'abêtir là-bas, dans sa haine. L'attention qu'il a eue de t'envoyer ce journal de Jersey me semble très délicate. Dans sa lettre à moi, il me dit qu'il exige la correspondance, et il qualifie mes lettres des «plus spirituelles et des plus nobles du monde». J'ai envie maintenant de lui écrire tout ce que je pense. Le blesserai-je ? Mais je ne peux pourtant lui laisser croire que je suis républicain, que j'admire le peuple, etc... Il y a une mesure à prendre entre la grossièreté et la franchise, que je trouve difficile. Qu'en dis-tu ? Par un hasard singulier, on m'a apporté avant-hier un pamphlet en vers contre lui, stupide, calomniant, baveux. Il est d'un citoyen d'ici, ancien directeur de théâtre, drôle qui a épousé pour sa fortune une femme sortant des Madelonnettes et qui, veuf maintenant, se retrouve sur le pavé, ne sachant comment vivre. Cela est payé bien sûr, mais n'aura guère de succès, car c'est illisible.

Ce soubiranne a jadis calé en duel devant un de mes amis, le frère d'Ernest Delamarre (qui m'a donné cette petite statue dorée que tu as vue rue du Helder). Il lui a fait écrire sur le terrain des rétractations. Et ce gredin-là, dans son pamphlet, accuse Hugo de lâcheté, d'avoir poussé à l'assassinat, etc. Et il le menace de la vengeance ! Ah ! quelles canailleries s'étalent sur le monde ! Quand donc cela finira-t-il ? Quelque chose à tous, tant que nous sommes, nous pèse sur le coeur. Quand donc viendra l'ouragan pour nous soulager de ce fardeau ?

Ce bon Leconte rêve les Indes, aller là-bas et y mourir. Oui, c'est un beau rêve. Mais c'est un rêve ; car on est si pitoyablement organisé qu'on en voudrait revenir, on crèverait de langueur, on regretterait la patrie, la mine des maisons et les indifférents même. Il faut se renfermer et continuer tête baissée dans son oeuvre, comme une taupe. Si rien ne change, d'ici à quelques années, il se formera entre les intelligences libérales un compagnonnage plus étroit que celui de toutes les sociétés clandestines. À l'écart de la foule, un mysticisme nouveau grandira. Les hautes idées poussent à l'ombre et au bord des précipices, comme les sapins.

Mais une vérité me semble être sortie de tout cela ; c'est qu'on n'a nul besoin du vulgaire, de l'élément nombreux des majorités, de l'approbation, de la consécration. 89 a démoli la royauté et la noblesse, 48 la bourgeoisie et 51 le peuple. Il n'y a plus rien, qu'une tourbe canaille et imbécile. Nous sommes tous enfoncés au même niveau dans une médiocrité commune. L'égalité sociale a passé dans l'esprit. On fait des livres pour tout le monde, de l'art pour tout le monde, de la science pour tout le monde, comme on construit des chemins de fer et des chauffoirs publics. L'humanité a la rage de l'abaissement moral, et je lui en veux de ce que je fais partie d'elle.

J'ai bien travaillé aujourd'hui. Dans une huitaine, je serai au milieu de mes comices que je commence maintenant à comprendre. J'ai un fouillis de bêtes et de gens beuglant et bavardant, avec mes amoureux en dessus, qui sera bon, je crois. Et cette Servante, quand donc la caresse-t-on ?

Sais-tu que ce pauvre père Parain, en mourant, ne pensait qu'à moi, qu'à Bouilhet, qu'à la littérature enfin ? Il croyait qu'on lisait des vers de lui (Bouilhet). Comme je le regretterai, cet excellent coeur qui me chérissait si aveuglément, si jamais j'ai un succès ! Quel plaisir j'aurais eu à voir sa mine au drame de Bouilhet ou au tien ! Quel est le sens de tout cela, le but de tout ce grotesque et de tout cet horrible ?

Voilà l'hiver qui vient ; les feuilles jaunissent, beaucoup tombent déjà. J'ai du feu maintenant et je travaille à ma lampe, les rideaux fermés, comme en décembre. Pourquoi les premiers jours d'automne me plaisent-ils plus que les premiers du printemps ? Je n'en suis plus cependant aux poésies pâles de chutes de feuilles et de brumes sous la lune ! Mais cette couleur dorée m'enchante. Tout a je ne sais quel parfum triste qui enivre. Je pense à de grandes chasses féodales, à des vies de château. Sous de larges cheminées, on entend bramer les cerfs au bord des lacs, et les bois frémir.

Quand reviens-tu à Paris ? Adieu, bonne chère Louise, mille baisers. À toi.

Ton G.

Prends garde de perdre, ou d'égarer même, le discours. Où tu es, ça pourrait avoir des inconvénients. Faut-il t'envoyer la lettre à Mme d'Aunet ici, ou attendre que tu sois à Paris ?

***

À LOUISE COLET.

En partie inédite.

(Croisset) Lundi soir, minuit (26 septembre 1853).

Ci-inclus une lettre du Crocodile pour sa dulcinée.

Pourquoi donc n'as-tu pas été franche avec moi, bonne chère Louise ? C'est mal ! Si Babinet ou Leconte étaient en position de t'aider n'aurais-tu pas recours à eux ? Pourquoi cette exception à l'encontre d'un plus ami ? Je n'avais pas d'argent ; j'en eusse eu. Pour toi je vendrais jusqu'à ma chemise, tu le sais bien, ou plutôt, nous nous mettrions sous la même. En ces matières, du reste, j'ai toujours l'air d'un plat bourgeois et d'une canaille. Je suis tranquillement à me chauffer les pieds à un grand feu, dans une robe de soie, et en ce qu'on peut appeler (à la rigueur) un château, tandis que tant de braves gens qui me valent, et plus, sont à tirer le diable par la queue avec leurs pauvres mains d'anges ! J'ai enfin de quoi ne pas m'inquiéter de mon dîner, chose immense et que j'appréciais peu jadis, alors que plein de fantaisies luxueuses j'en voulais jouir dans la vie. Mais je leur ai à toutes donné congé. Je fuis ces idées-là comme malsaines. Elles sont au fond petites et partent du plus bas de l'imagination. Il faut se faire des harems dans la tête, des palais avec du style, et draper son âme dans la pourpre des grandes périodes. Ah ! si j'étais riche, quelles rentes je ferais à toi, à Bouilhet, à Leconte et à ce bon père Babinet ! Ce serait beau, une vie piétée et fort aérée, dans une grande demeure pleine de marbres et de tableaux, avec des paons sur des pelouses, des cygnes dans des bassins, une serre chaude et un suprême cuisinier, à cinq ou six, là, ou trois ou quatre même. Quelle bénédiction ! Elle est charmante, la lettre du père Babinet. J'en raffole, j'adore ce bonhomme. C'est fouillu, touffu, nourri. Il y a là plus de naïveté, d'esprit et de lecture que dans vingt journaux en dix ans. Et je ne parle pas du coeur qui y palpite à chaque ligne. Viendra-t-il me voir ? J'en suis anxieux ; j'aurai grand plaisir à le recevoir. Quant à Leconte, je n'ai rien à lui dire, si ce n'est que je l'aime beaucoup. Il le sait ; tout ce que je pourrais lui écrire, il le pense. Je partage son indignation contre ce misérable Planche. Je garde à ce drôle une vieille rancune qui date de 1837, à propos d'un article contre Hugo. Il y a des choses qui vous blessent si profondément aux plus purs endroits de l'âme que la cicatrice est éternelle, et il est certain que je verrais le gars Planche crever sous mes yeux avec une certaine satisfaction. Qu'il ne le ménage pas ! C'est un homme qui passera partout et qu'il faut faire passer partout. La générosité à l'encontre des gredins est presque une indélicatesse à l'encontre du bien. Dans le refus de son article à l’Athenoeum et dans la malveillance de la Revue à son endroit, il y a du Du Camp. Quant à Saulcy, le mot était peut-être donné depuis longtemps pour refuser net tout ce qui se présenterait là touchant Mme C, car ils doivent être maintenant mal ensemble (Saulcy ne fait point son éloge). Mais il faut ajouter encore deux autres éléments : 1° influence bigote, système de moralité impérialiste et amie de l'ordre ; 2° haine de la poésie.

Récapitulons pour voir comme les amis sont bien servis par les amis ;

1° Article de moi pour Bouilhet arrêté à la Presse ; 2° promesse de Jourdan vaine ; 3° refus à l’Athenoeum ; 4° refus des réclamations de Leconte, à la Revue de Paris, et ici contre une autre revue ! contre leur rival, contre leur ennemi ! Mais cela ne fait que quatre ! Attendons la douzaine.

Quelle bêtise pourtant ! Quels pauvres gens ! Quelle misère ! Comme si tout cela empêchait rien ! (Quand tu auras fini ton Poème de la Femme, tu verras si, réuni en volume, ça se vend.) Est-ce que les Poésies de Leconte, par exemple, n'ont pas été plus remarquées que le Livre Posthume, dont l'auteur pourtant avait à sa disposition une belle réclame ! Mais ces gamins-là n'entendent pas même la réclame. Ils ont la bonne volonté d'être des charlatans. Quant à la capacité, non ; car il faut des poumons pour crier sur la place publique pendant deux heures de suite et pour faire assembler le monde avec des blagues connues.

Les héros pervers de Balzac ont, je crois, tourné la tête à bien des gens. La grêle génération qui s'agite maintenant à Paris autour du pouvoir et de la renommée a puisé, dans ces lectures, l'admiration bête d'une certaine immoralité bourgeoise à quoi elle s'efforce d'atteindre. J'ai eu des confidences à ce sujet. Ce n'est plus Werther ou St-Preux que l'on veut être, mais Rastignac ou Lucien de Rubempré. D'ailleurs tous ces fameux gaillards pratiques, actifs, qui connaissent les hommes, admirent peu l'admiration, visent au solide, font du bruit, se démènent comme des galériens, etc. , tous ces malins, dis-je, me font pitié, et au point de vue même de leur malice, car je les vois sans cesse tendre la gueule après l'ombre et lâcher la viande. Ils s'enferrent dans leurs mensonges, ils se dupent eux-mêmes avec aplomb (c'est l'histoire de Badinguet se payant à lui-même des enthousiasmes). Quand j'en aurai vu un seul, un seul de ceux-là, avoir gagné par tous les moyens qu'ils emploient seulement un million, alors je mettrai chapeau bas. D'ici là qu'il me soit permis de les considérer comme des épiciers fourvoyés.

Le plus grand de la bande, n'était-ce pas Girardin ? Or le voilà maintenant avec la cinquantaine passée, une fortune des plus restreintes et une considération nulle. En fait d'habileté, je préfère donc les cotonniers de ma belle patrie.

J'en ai connu un ; ce n'était pas un cotonnier, mais un indigoteur. Voilà un homme, celui-là ! Il avait trouvé moyen, dans l'espace de vingt ans, d'acquérir deux cent mille livres de rentes en terre en mouillant ses indigos, lesquels il descendait dans sa cave, nuitamment, et lui-même ! Mais quelle canaille ! quelle modestie ! quel bon père de famille ! quelle mise de caissier ! La probité se hérissait jusque sur les poils de sa redingote. Il ne cherchait pas à briller, celui-là, à éblouir les sots, mais à les flouer, ce qui est bien plus magistral ! Oh Jésus, Jésus, redescends donc pour chasser les vendeurs du temple ! Et que les lanières dont tu les cingleras soient faites de boyaux de tigre ! Qu'on les ait trempées dans du vitriol, dans de l'arsenic ! Qu'elles les brûlent comme des fers rouges ! Qu'elles les hachent comme des sabres et qu'elles les écrasent comme ferait le poids de toutes tes cathédrales accumulées sur ces infâmes !

Enchanté du fiasco du citoyen Méry ! Encore un habile, celui-là, un malin, un homme d'esprit, un gaillard qui ne se fiche pas mal de ça ! Quand on fait de sa plume un alambic à ordures pour gagner de l'argent, et qu'on ne gagne pas même d'argent, on n'est en définitive qu'un idiot doublé d'un misérable.

Je ne pardonne point aux hommes d'action de ne pas réussir, puisque le succès est la seule mesure de leur mérite. Napoléon a été trompé à Waterloo : sophisme, mon vieux. Je ne suis pas du métier, je n'y connais goutte : il fallait vaincre. Or, j'admire le vainqueur, quel qu'il soit.

Le père Hugo avait perdu l'adresse de Londres, c'est pour cela qu'il a été longtemps à me répondre, dit-il. Sa lettre était impudemment de Jersey. Par bonheur il n'est arrivé aucun mal. Je suis curieux du volume. Mais comment l'aurai-je ? J'essayerai de lui répondre une bonne lettre ; tant pis si le fond le choque, la forme sera convenable. Je ne peux pas mentir pour lui être agréable et je ne lui cacherai pas que je me souhaite ses illusions, mais ne les partage point. Je dis illusions et non convictions. Non, s n de Dieu, non ! je ne peux admirer le peuple et j'ai pour lui, en masse, fort peu d'entrailles parce qu'il en est, lui, totalement dépourvu. Il y a un coeur dans l'humanité, mais il n'y en a point dans le peuple, car le peuple, comme la patrie, est une chose morte. Où bat-il donc maintenant, le coeur synthétique de toutes les forces nobles de l'être humain ? à Constantinople, dans la poitrine d'un derviche chevelu qui hurle contre les Moscoves. C'est là que s'est réfugiée à cette heure la seule protestation morale qui soit encore.

Pauvre flamme de la liberté et de l'enthousiasme ! Tu brûles là-bas entre des oeufs d'autruche et sous les coupoles de porcelaine, dans une lampe musulmane, au fond d'une mosquée. Ah ! ces bons Turcs, ces vieux Bakaloum, comme je les aime ! Quels souhaits je fais pour eux ! J'y pense sans cesse. Que ne puis-je reprendre mon tarbouch, (...) et courir par tout Stamboul en criant : «Allah ! Allah ! Emsik el baroud ! (au nom de Dieu ! au nom de Dieu ! prenez vos armes !)». Je sens à ces pensées comme une brise du désert qui m'arriverait sur la figure. S'il se soulevait, tout l'orient ! si les Bédouins du Hauran allaient venir ! et toute la Perse ! et l'Arabie, l'inconnue ! Il ne faut qu'un homme, non, un prophète, un homme-idée, Abd-el-Kader qu'on lâcherait ; mais il a fait son temps.

Il paraît que l'on redoute pour cet hiver une misère soignée. Est-ce possible ! Des gens si forts ! Après avoir tant soigné les intérêts matériels et après avoir tant donné d'ouvrage, tant fait travailler le peuple, il se trouve que le peuple n'a pas un sou ! Charmant ! As-tu vu dans la Presse la joie de Blanqui à propos de l'entrée de la viande étrangère ? Il était malade, mais il n'a pas pu retenir son émotion à cette nouvelle. Il s'est tellement senti déborder d'enthousiasme qu'il a pris la plume pour communiquer au public son bonheur, et au risque même de compromettre sa santé ! Sainte Thérèse n'était pas plus contente d'avoir vu le Christ dans sa chambre que ce gars-là n'est content de voir venir les boeufs d'Amérique en France ! Ô Aristophane et Molière, quels galopins vous fûtes !

C'est parce que je suis au bout de mon papier et qu'il est une heure et demie passée que je te quitte, car je suis fort en train de causer.

Adieu donc, toutes sortes de tendresses.

À toi. Ton G.

***

À LOUISE COLET.

 (Croisset) Vendredi minuit (30 septembre 1853).

As-tu encore ta dent ? Fais-toi donc enlever cela, tout de suite, malgré les avis de Toirac. C'est une manie moderne de ces drôles. Il y a dix ans même chose m'est arrivée. Je préparais mon deuxième examen (autre dent), quand je fus pris d'une rage telle que je montai dans un fiacre en recommandant au cocher de m'arrêter à la première enseigne venue. Puis, une fois ma dent arrachée, Toirac, à qui je contai la chose, m'approuva. Et depuis quinze jours il me lanternait ainsi et m'embêtait avec un tas de drogues ! Rien n'est pis au monde que la douleur physique, et c'est bien plus d'elle que de la mort, que je suis homme, comme dit Montaigne, «à me mettre sous la peau d'un veau pour l'éviter». Elle a cela de mauvais, la douleur, qu'elle nous fait trop sentir la vie. Elle nous donne à nous-même comme la preuve d'une malédiction qui pèse sur nous. Elle humilie, et cela est triste pour des gens qui ne se soutiennent que par l'orgueil.

Certaines natures ne souffrent pas, les gens sans nerfs. Heureux sont-ils ! Mais de combien de choses aussi ne sont-ils pas privés ! Chose étrange, à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres, la faculté nerveuse augmente, c'est-à-dire la faculté de souffrir. Souffrir et penser seraient-ils donc même chose ? Le génie, après tout, n'est peut-être qu'un raffinement de la douleur, c'est-à-dire une plus complète et intense pénétration de l'objectif à travers notre âme. La tristesse de Molière, sans doute, venait de toute la bêtise de l'Humanité qu'il sentait comprise en lui. Il souffrait des Diafoirus et des Tartufes qui lui entraient par les yeux dans la cervelle. Est-ce que l'âme d'un Véronèse, je suppose, ne s'imbibait pas de couleurs continuellement, comme un morceau d'étoffe sans cesse plongé dans la cuve bouillante d'un teinturier ? Tout lui apparaissait avec des grossissements de ton qui devaient lui tirer l'oeil hors de la tête. Michel-Ange disait que les marbres frémissaient à son approche. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il frémissait, lui, à l'approche des marbres. Les montagnes, pour cet homme, avaient donc une âme. Elles étaient de nature correspondante ; c'était comme la sympathie de deux éléments analogues. Mais cela devait établir, de l'une à l'autre, je ne sais où ni comment, des espèces de traînées volcaniques d'un ordre inconcevable, à faire péter la pauvre boutique humaine.

Me voilà à peu près au milieu de mes comices (j'ai fait quinze pages ce mois, mais non finies). Est-ce bon ou mauvais ? Je n'en sais rien. Quelle difficulté que le dialogue, quand on veut surtout que le dialogue ait du caractère ! Peindre par le dialogue et qu'il n'en soit pas moins vif, précis et toujours distingué en restant même banal, cela est monstrueux et je ne sache personne qui l'ait fait dans un livre. Il faut écrire les dialogues dans le style de la comédie et les narrations avec le style de l'épopée.

Ce soir, j'ai encore recommencé sur un nouveau plan ma maudite page des lampions que j'ai déjà écrite quatre fois. Il y a de quoi se casser la tête contre le mur ! Il s'agit (en une page) de peindre les gradations d'enthousiasme d'une multitude à propos d'un bonhomme qui, sur la façade d'une mairie, place successivement plusieurs lampions. Il faut qu'on voie la foule gueuler d'étonnement et de joie ; et cela sans charge ni réflexions de l'auteur. Tu t'étonnes quelquefois de mes lettres, me dis-tu. Tu trouves qu'elles sont bien écrites. Belle malice ! Là, j'écris ce que je pense. Mais penser pour d'autres comme ils eussent pensé, et les faire parler, quelle différence ! Dans ce moment-ci, par exemple, je viens de montrer, dans un dialogue qui roule sur la pluie et le beau temps, un particulier qui doit être à la fois bon enfant, commun, un peu canaille et prétentieux ! Et à travers tout cela, il faut qu'on voie qu'il pousse sa pointe. Au reste, toutes les difficultés que l'on éprouve en écrivant viennent du manque d'ordre. C'est une conviction que j'ai maintenant. Si vous vous acharnez à une tournure ou à une expression qui n'arrive pas, c'est que vous n'avez pas l'idée. L'image, ou le sentiment bien net dans la tête, amène le mot sur le papier. L'un coule de l'autre. «Ce que l'on conçoit bien, etc.» Je le relis maintenant, ce vieux père Boileau, ou plutôt je l'ai relu en entier (je suis à présent à ses oeuvres en prose). C'était un maître homme et un grand écrivain surtout, bien plus qu'un poète. Mais comme on l'a rendu bête ! Quels piètres explicateurs et prôneurs il a eus ! La race des professeurs de collège, pédants d'encre pâle, a vécu sur lui et l'a aminci, déchiqueté comme une horde de hannetons fait à un arbre. Il n'était déjà pas si touffu ! N'importe, il était solide de racine et bien piété, droit, campé.

La critique littéraire me semble une chose toute neuve à faire (et j'y converge, ce qui m'effraie). Ceux qui s'en sont mêlés jusqu'ici n'étaient pas du métier. Ils pouvaient peut-être connaître l'anatomie d'une phrase, mais certes ils n'entendaient goutte à la physiologie du style. Ah ! La littérature ! Quelle démangeaison permanente ! C'est comme un vésicatoire que j'ai au coeur. Il me fait mal sans cesse, et je me le gratte avec délices.

Et la Servante ? Pourquoi ai-je peur que ce ne soit trop long ? C'est une bêtise, cela tient sans doute à ce que le temps de la composition me trompe sur la dimension de l'oeuvre. Au reste, il vaut mieux être trop long que trop court. Mais le défaut général des poètes est la longueur, comme le défaut des prosateurs est le commun, ce qui fait que les premiers sont ennuyeux et les seconds dégoûtants : Lamartine, Eugène Sue. Combien de pièces dans le père Hugo sont trop longues de moitié ! Et déjà le vers, par lui-même, est si commode à déguiser l'absence d'idées ! Analyse une belle tirade de vers et une autre de prose, tu verras laquelle est la plus pleine. La prose, art plus immatériel (qui s'adresse moins aux sens, à qui tout manque de ce qui fait plaisir), a besoin d'être bourrée de choses et sans qu'on les aperçoive. Mais en vers les moindres paraissent. Ainsi la comparaison la plus inaperçue dans une phrase de prose peut fournir tout un sonnet. Il y a beaucoup de troisièmes et de quatrièmes plans en prose. Doit-il y en avoir en poésie ?

J'ai dans ce moment une forte rage de Juvénal. Quel style ! quel style ! Et quel langage que le latin ! Je commence aussi à entendre Sophocle un peu, ce qui me flatte. Quant à Juvénal, ça va assez rondement, sauf un contre-sens par-ci par-là et dont je m'aperçois vite. Je voudrais bien savoir, et avec moult détails, pourquoi Saulcy a refusé l'article de Leconte, quels sont les motifs qu'on lui a allégués ? Cela peut nous être curieux à connaître. Tâche d'avoir le fin mot de l'histoire.

Tâche de te mieux porter et de travailler à Paris comme tu travaillais à la campagne. Tu as pourtant tout ton temps à toi. Je plains bien ce pauvre Leconte de sa leçon. Pour avoir fait ce métier comme Bouilhet l'a fait pendant quatorze ans, à huit et dix heures par jour (et il avait, de plus que Leconte, les maîtres de pensions sur le dos), je crois qu'il fallait être né avec une constitution enragée de force, un tempérament cérébral titanique. Il aura bien mérité la gloire aussi, celui-là ! Mais on ne va au ciel que par le martyre. On y monte avec une couronne d'épines, le coeur percé, les mains en sang et la figure radieuse.

Adieu, mille baisers sur la tienne. À toi, ton vieux G.

***

À LOUISE COLET.

En partie inédite.

(Croisset) Vendredi minuit (7 octobre 1853).

Je ne t'en écrirai pas long, ce soir, bonne chère Louise, tant je suis mal à mon aise. J'ai plus besoin de me coucher que d'écrire encore. J'ai eu toute la soirée des maux d'estomac et de ventre à m'évanouir, si j'en étais capable. Je crois que c'est une indigestion. J'ai aussi fort mal à la tête, je suis brisé. Voilà trop de nuits que je me couche tard ! Depuis que nous sommes revenus de Trouville, je me suis rarement mis au lit avant 3 heures. C'est une bêtise, on s'épuise. Mais je voudrais tant avoir fini ce roman ! Ah ! quels découragements quelquefois, quel rocher de Sisyphe à rouler que le style, et la prose surtout ! ça n'est jamais fini. Cette semaine pourtant, et surtout ce soir (malgré mes douleurs physiques) j'ai fait un grand pas. J'ai arrêté le plan du milieu de mes comices (c'est du dialogue à deux, coupé par un discours, des mots de la foule et du paysage). Mais quand les aurai-je faits ? Comme cela m'ennuie ! Que je voudrais en être débarrassé pour t'aller voir ! J'en ai tant besoin ! et je te désire beaucoup.

Bouilhet, je pense, te verra la semaine prochaine. N'allez pas vous voir et me faire des traits, hé, dites donc ! Il était, dimanche dernier, dans l'intention de partir mardi prochain. Je ne pense pas qu'il ait changé d'avis. Au reste il a dû t'écrire.

Je ne t'avais pas dit ces vacances, chère Louise (cela n'aurait pas eu de sens), mais cet hiver, ma mère devant aller à Paris. Je te réitère la promesse de mon engagement : je ferai tout mon possible pour que vous vous voyiez, pour que vous vous connaissiez. Après cela, vous vous arrangerez comme vous l'entendrez. Je me casse la tête à comprendre l'importance que tu y mets, mais enfin c'est convenu ; n'en parlons plus.

Comme Leconte a eu raison de montrer les dents à Planche ! Ces canailles-là c'est toujours la même chose,

    Oignez vilain, il vous poindra :

    Poignez vilain, il vous oindra.

Avance-t-il dans son poème celtique, ce bon Leconte ?

Vous allez être là-bas, cet hiver, un trio superbe. Moi, ma solitude commence, et ma vie va se dessiner comme je la passerai peut-être pendant trente ou quarante ans encore. (J'aurai beau avoir un logement à Paris, je n'y resterai jamais que quelques mois de l'année, mon plus grand temps se passera ici !...) Enfin Dieu est grand !... Oui, je vieillis et cela me vieillit beaucoup, ce départ de Bouilhet, quoique je ne le retienne guère, quoique je le pousse à partir.

Comme mes cheveux tombent ! Un perruquier qui me les coupait lundi dernier en a été effrayé, comme le capitaine de la laideur de Villemain. Ce qui m'attriste, c'est que je deviens triste, et bêtement, d'une façon sombre et rentrée. Oh ! la Bovary, quelle meule usante c'est pour moi !

L'ami Max a commencé à publier son Voyage en Égypte. Le Nil pour faire pendant à Le Rhin ! C'est curieux de nullité. Je ne parle pas du style, qui est archiplat et cent fois pire encore que dans le Livre posthume. Mais comme fond, comme faits, il n'y a rien ! Les détails qu'il a le mieux vus et les plus caractéristiques dans la nature, il les oublie. Toi qui as lu mes notes, tu seras frappée de cela. Quelle dégringolade rapide ! Je te recommande surtout son passage des Pyramides où brille, par parenthèse, un éloge de M. de Persigny.

As-tu répondu au Crocodile ? Vas-tu lui répondre ? Faut-il que je lui écrive ?

Adieu, je fume une pipe et vais me coucher. Mille baisers sur le coeur. À toi.

***

À LOUISE COLET.

 (Croisset) Mercredi, minuit (12 octobre 1853).

J'ai la tête en feu, comme il me souvient de l'avoir eue après de longs jours passés à cheval. C'est que j'ai aujourd'hui rudement chevauché ma plume. J'écris depuis midi et demi sans désemparer (sauf de temps à autre pendant cinq minutes pour fumer une pipe, et une heure tantôt pour dîner). Mes comices m'embêtaient tellement que j'ai lâché là, pour jusqu'à ce qu'ils soient finis, grec et latin. Et je ne fais plus que ça à partir d'aujourd'hui. ça dure trop ! Il y a de quoi crever, et puis je veux t'aller voir.

Bouilhet prétend que ce sera la plus belle scène du livre. Ce dont je suis sûr, c'est qu'elle sera neuve et que l'intention en est bonne. Si jamais les effets d'une symphonie ont été reportés dans un livre, ce sera là. Il faut que ça hurle par l'ensemble, qu'on entende à la fois des beuglements de taureaux, des soupirs d'amour et des phrases d'administrateurs. Il y a du soleil sur tout cela, et des coups de vent qui font remuer les grands bonnets. Mais les passages les plus difficiles de Saint Antoine étaient jeux d'enfant en comparaison. J'arrive au dramatique rien que par l'entrelacement du dialogue et les oppositions de caractère. Je suis maintenant en plein. Avant huit jours, j'aurai passé le noeud d'où tout dépend. Ma cervelle me semble petite pour embrasser d'un seul coup d'oeil cette situation complexe. J'écris dix pages à la fois, sautant d'une phrase à l'autre. Il faut pourtant qu'un de ces jours j'écrive au Crocodile. Il a perdu l'adresse de Mme Farmer et ne pourrait nous adresser de lettres que de Jersey directement, ce qui est à éviter autant que possible.

Je suis presque sûr que Gautier ne t'a pas vue dans la rue lorsqu'il ne t'a pas saluée. Il est fort myope, comme moi, à qui pareilles choses sont coutumières. C'eût été une insolence gratuite, qui n'est pas du reste dans ses allures ; c'est un gros bonhomme fort pacifique et très putain. Quant à épouser les animosités de l'ami, j'en doute fort, à la manière dont il m'en a parlé le premier. La dédicace, malgré ton opinion, ne prouve rien du tout : pose et repose. Le pauvre garçon se raccroche à tout, accole son nom à tout. Quelle descente que ce Nil ! Si quelque chose pouvait me raffermir dans mes théories littéraires, ce serait bien lui. Plus le temps s'éloigne où Du Camp suivait mes avis et plus il dégringole, car il y a de Tagabor au Nil une décadence effrayante et, en passant par le Livre posthume qui est leur intermédiaire, le voilà maintenant au plus bas, et de la force du jeune Delessert ; ça ne vaut pas mieux. La proposition de Jacottet m'a étrangement révolté, et tu as eu bien raison. Toi, aller faire des politesses à un galopin pareil ! Ah ! non, non, ah ! non.

Quelle étrange créature tu fais, chère Louise, pour m'envoyer encore des diatribes, comme dirait mon pharmacien ! Tu me demandes une chose, je te dis oui, je te la repromets, et tu grondes encore ! Eh bien, puisque tu ne me caches rien (ce dont je t'approuve), moi je ne te cache pas que cette idée me paraît un tic chez toi. Tu veux établir entre des affections de nature différente une liaison dont je ne vois pas le sens, et encore moins l'utilité. Je ne comprends pas du tout comment les politesses que tu me fais à Paris engagent ma mère en rien. Ainsi j'ai été pendant trois ans chez Schlésinger où elle n'a jamais mis les pieds. De même que voilà huit ans que Bouilhet vient coucher, dîner et déjeuner tous les dimanches ici, sans que nous ayons eu une fois révélation de sa mère, qui vient à Rouen à peu près tous les mois. Et je t'assure bien que la mienne n'en est nullement choquée. Enfin, il sera fait selon ton désir. Je te promets, je te jure, que je lui exposerai tes raisons et que je la prierai de faire que vous vous voyiez. Quant au reste, avec la meilleure volonté du monde, je n'y peux rien. Peut-être vous conviendrez-vous beaucoup, peut-être vous déplairez-vous énormément. La bonne femme est peu liante et elle a cessé de voir non seulement toutes ses anciennes connaissances, mais ses amies même. Je ne lui en connais plus qu'une, et celle-là n'habite pas le pays.

Je viens de finir la Correspondance de Boileau. Il était moins étroit dans l'intimité qu'en Apollon. J'ai vu là bien des confidences qui corrigent ses jugements. Télémaque est assez durement jugé, etc. , et il avoue que Malherbe n'était pas né poète. N'as-tu pas remarqué combien ça a peu de volée, les correspondances des bonshommes de cette époque-là ? On était terre à terre, en somme. Le lyrisme, en France, est une faculté toute nouvelle. Je crois que l'éducation des jésuites a fait un mal inconcevable aux lettres. Ils ont enlevé de l'Art la nature. Depuis la fin du XVIe siècle jusqu'à Hugo, tous les livres, quelque beaux qu'ils soient, sentent la poussière du collège. Je m'en vais relire ainsi tout mon français et préparer de longue main mon Histoire du sentiment poétique en France. Il faut faire de la critique comme on fait de l'histoire naturelle, avec absence d'idée morale. Il ne s'agit pas de déclamer sur telle ou telle forme, mais bien d'exposer en quoi elle consiste, comment elle se rattache à une autre et par quoi elle vit (l'esthétique attend son Geoffroy Saint-Hilaire, ce grand homme qui a montré la légitimité des monstres). Quand on aura, pendant quelque temps, traité l'âme humaine avec l'impartialité que l'on met dans les sciences physiques à étudier la matière, on aura fait un pas immense. C'est le seul moyen à l'humanité de se mettre un peu au-dessus d'elle-même. Elle se considérera alors franchement, purement, dans le miroir de ses oeuvres. Elle sera comme Dieu, elle se jugera d'en haut. Eh bien, je crois cela faisable. C'est peut-être, comme pour les mathématiques, rien qu'une méthode à trouver. Elle sera applicable avant tout à l'art et à la Religion, ces deux grandes manifestations de l'idée. Que l'on commence ainsi je suppose : la première idée de Dieu étant donnée (la plus faible possible), le premier sentiment poétique naissant (le plus mince qu'il soit), trouver d'abord sa manifestation, et on la trouvera aisément chez l'enfant, le sauvage, etc. Voilà donc un premier point. Là, vous établissez déjà des rapports. Puis, que l'on continue, et en tenant compte de tous les contingents relatifs, climat, langue, etc. Donc, de degré en degré, on peut s'élever ainsi jusqu'à l'Art de l'avenir, et à l'hypothèse du Beau, à la conception claire de sa réalité, à ce type idéal enfin où tout notre effort doit tendre. Mais ce n'est pas moi qui me chargerai de la besogne, j'ai d'autres plumes à tailler.

Adieu. Je t'embrasse sur les yeux.

À toi. Ton G.

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À LOUISE COLET.

 (Croisset) 1 heure, nuit de lundi (17-18 octobre 1853).

J'ai fait ce matin mes adieux à Bouilhet. Le voilà parti pour moi. Il reviendra samedi ; je le reverrai peut-être encore deux autres fois. Mais c'est fini, les vieux dimanches sont rompus. Je vais être seul, maintenant, seul, seul. Je suis navré d'ennui et humilié d'impuissance. Le fond de mes comices est à refaire, c'est-à-dire tout mon dialogue d'amour dont je ne suis qu'à la moitié. Les idées me manquent. J'ai beau me creuser la tête, le coeur et les sens, il n'en jaillit rien. J'ai passé aujourd'hui toute la journée, et jusqu'à maintenant, à me vautrer à toutes les places de mon cabinet, sans pouvoir non seulement écrire une ligne, mais trouver une pensée, un mouvement ! Vide, vide complet.

Ce livre, au point où j'en suis, me torture tellement (et si je trouvais un mot plus fort, je l'emploierais) que j'en suis parfois malade physiquement. Voilà trois semaines que j'ai souvent des douleurs à défaillir. D'autres fois, ce sont des oppressions ou bien des envies de vomir à table. Tout me dégoûte. Je crois qu'aujourd'hui je me serais pendu avec délices, si l'orgueil ne m'en empêchait. Il est certain que je suis tenté parfois de foutre tout là, et la Bovary d'abord. Quelle sacrée maudite idée j'ai eue de prendre un sujet pareil ! Ah ! je les aurai connues, les affres de l'Art !

Je me donne encore quinze jours pour en finir. Au bout de ce temps-là, si rien de bon n'est venu, je lâche le roman indéfiniment et jusqu'à ce que je ressente le besoin d'écrire. Je t'irais bien voir tout de suite, mais je suis tellement irrité, irritant, maussade, que ce serait un triste cadeau à te faire que ma visite. Sacré nom de Dieu, comme je rage !

Je veux toujours écrire au Crocodile ; mais, franchement, je n'en ai toujours ni l'énergie, ni l'esprit.

Tu vas avoir un beau jeudi, toi. Je vous envie. Quelle bosse de Servante et de Fossiles !

J'ai grand'hâte que Bouilhet soit revenu, pour qu'il me parle de cette fameuse Servante. Un tel sujet en vers, quand j'y réfléchis, me paraît une grande chose comme difficulté vaincue. Je sais ce que c'est que de mettre en style des sujets communs. Cette scène que je recommence était froide comme glace. Je vais faire du Paul de Kock. On va toujours du guindé au canaille. Pour éviter le commun on tombe dans l'emphase et, d'autre part, la simplicité est si voisine de la platitude !

J'ai relu avant-hier soir Han d'Islande. C'est bien farce ! Mais il y a un grand souffle là dedans et c'est curieux comme esquisse (d'intention de Notre-Dame).

Adieu ; je ne sais que te dire, sinon que je t'embrasse. Tâche de m'envoyer de l'inspiration. C'est une denrée dont j'ai grand besoin pour le quart d'heure. Pensez à moi jeudi. Ma pensée sera avec vous toute la soirée. Quelle pluie !

    Le temps n'est pas plus pur que le fond de mon coeur.

Encore adieu ; mille baisers tendres ; à toi, à toi.

Ton G.

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À LOUISE COLET.

En partie inédite.

(Croisset) Dimanche, 5 heures (23 octobre 1853).

Bouilhet m'est revenu fort assombri. Il paraît que vous n'avez pas été gais là-bas. Ce qu'il m'a dit de toi me navre, pauvre chère Louise. Qu'as-tu donc ? Allons, sacré nom de Dieu, relève-toi. Tu as fait une fort belle chose, à ce qu'il paraît. De l'orgueil ! de l'orgueil ! et toujours ! Il n'y a que ça de bon. Tu me verras avec Bouilhet quand il va aller te rejoindre. Que ne puis-je y rester ! Mais je sens, je suis sûr que ce serait une insigne folie, et quand même cette conviction ne serait qu’une idée, comme on dit, ne suffit-il pas que j'aie cette idée pour qu'elle m'empêche et me trouble ? Si l'on pouvait se donner des fois (sic) et en vingt-quatre heures, au milieu d'une oeuvre, changer des habitudes de quinze ans, sans que cette oeuvre s'en ressente, tu me verrais, dès la fin de la semaine, installé à Paris quoi qu'il en coûte.

Bouilhet est pénétré de ta Servante. Il en trouve le plan très émouvant, la conduite bonne et le vers continuellement ferme. Il ne te reproche qu'une chose, c'est d'avoir fait une allusion trop claire à Musset. Sans me prononcer encore, je penche à être de son avis ; mais il faut voir. D'ici là je m'abstiens. Il m'a dit de très belles choses de cette oeuvre ! La représentation au spectacle, la servante servant les actrices ! etc. , il paraît que tout cela est raide et a une haute tournure. En somme, Bouilhet a une grande opinion de ta servante. Qu'il me tarde de la voir ! Le plaisir que cette nouvelle m'a causé est contrarié par l'idée que tu souffres. Qu'a donc ta santé depuis quelque temps ? Tu te ronges, tu t'agites. Ménage tes pauvres nerfs, soigne-toi mieux. Ce conseil bourgeois est plus facile à donner qu'à suivre. Une chose cependant doit nous faire l'accepter : remarque que plus tu as bridé en toi l'élément sensible, plus l'intellectuel a grandi. À mesure que la passion a tenu moins de place dans ta vie, l'Art s'est développé. Compare dans ton souvenir ce que tu faisais il y a quelques années, au milieu des orages, et ce que tu as écrit depuis deux ans, et tu remercieras peut-être le hasard de toutes ces larmes versées qui te paraissaient si stériles. Dans cinquante ou soixante pages j'aurai fait un pas, et l'époque de mon séjour à Paris se rapprochera. Un peu de patience, pauvre Muse, encore quelques mois. Croyez-vous donc qu'il ne m'en coûte rien et que je vais m'amuser tout seul ? Ovide chez les Scythes n'était pas plus abandonné que je vais l'être.

Comment se fait-il que j'aie fait de bonne besogne cette semaine ? Bouilhet a été très content de mes comices (je n'ai plus qu'un point qui m'embarrasse). Il trouve maintenant que c'est ardent, que ça marche franchement. Je me suis raidi et fouetté jusqu'au sang pour que mon héroïne soupire d'amour. J'ai presque pleuré de rage. Enfin, encore un défilé de passé ou à peu près !

Allons, à bientôt maintenant. Tâche d'avoir fini la Servante. Prends courage, et si la vie est mauvaise, si le soleil est pâle, est-ce que l'idéal n'est pas bon et l'Art resplendissant ? C'est là, c'est là qu'il faut aller, comme dit la Mignon de Goethe.

Mille baisers ; tout à toi.

Ton G.

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À LOUISE COLET.

 (Croisset) Mardi soir, minuit (25 octobre 1853).

Bouilhet ne m'a parlé que de toi toute la journée de dimanche, ou du moins presque toute la journée. Il n'était pas gai, ce pauvre garçon ! Eh bien, il oubliait ses chagrins pour ne penser qu'aux tiens. Dans quel diable d'état vous êtes-vous donc mis ? Voilà de jolies dispositions à vous voir souvent ! Ah ! aime-le ce pauvre Bouilhet, car il t'aime d'une façon touchante et qui m'a touché, navré ; ou plutôt c'est ce qu'il m'a dit de toi qui m'a navré. J'ai passé un dimanche rude, et hier aussi. Il faut même que je sois bien attaché à ce gredin-là, pour ne pas lui garder rancune (au fond du coeur) de tout ce qu'il m'a prêché. Cela m'a au contraire émerveillé. Il m'a ouvert en lui des horizons de sentiment qu'à coup sûr je ne lui connaissais pas et qu'il n'avait pas il y a un an. Est-ce lui qui change, ou moi ? Je crois que c'est lui. Son concubinage avec Léonie l'a attendrifié. Moi, je me suis recuit dans ma solitude. Ma mère prétend que je deviens sec, hargneux et malveillant. ça se peut ! Il me semble pourtant que j'ai encore du jus au coeur. L'analyse que je fais continuellement sur moi me rend peut-être injuste à mon égard.

Et puis, on ne pardonne pas assez à mes nerfs. Cela m'a ravagé la sensibilité pour le reste de mes jours. Elle s'émousse à tout bout de champ, s'use sur les moindres niaiseries et, pour ne pas crever, je la roule ainsi sur elle-même et me contracte en boule, comme le hérisson qui montre toutes ses pointes. Je te fais souffrir, pauvre chère Louise. Mais penses-tu que ce soit par parti pris, par plaisir, et que je ne souffre pas de savoir que je te fais souffrir ? Ce ne sont pas des larmes qui me viennent à cette idée, mais des cris de rage plutôt, de rage contre moi-même, contre mon travail, contre ma lenteur, contre la destinée qui veut que cela soit. Destinée, c'est un grand mot ; non, contre l'arrangement des choses. Et si je les dérange maintenant, je sens que tout croule. Si je savais que le chagrin te submergeât (et tu en as beaucoup depuis quelque temps, je le devine au ton contraint de tes lettres ; l'encre porte une odeur pour qui a du nez. Il y a tant de pensée entre une ligne et l'autre ! et ce que l'on sent le mieux reste flottant sur le blanc du papier), si j'apprenais enfin, ou que tu me disses que tu n'y tiens plus de tristesse, je quitterais tout et j'irais m'installer à Paris, comme si la Bovary était finie, et sans plus penser à la Bovary que si elle n'existait pas. Je la reprendrais plus tard. Car de déménager ma pensée avec ma personne, c'est une tâche au-dessus de mes forces. Comme elle n'est jamais avec moi-même et nullement à ma disposition, que je ne fais pas du tout ce que je veux, mais ce qu'elle veut, un pli de rideau mis de travers, une mouche qui vole, le bruit d'une charrette, bonsoir, la voilà partie ! J'ai peu la faculté de Napoléon Ier. Je ne travaillerais pas au bruit du canon. Celui de mon bois qui pète suffit à me donner quelquefois des soubresauts d'effroi. Je sais bien que tout cela est d'un enfant gâté et d'un piètre homme, en somme. Mais enfin, quand les poires sont gâtées on ne les rend pas vertes. Ô jeunesse ! jeunesse ! que je te regrette ! Mais t'ai-je jamais connue ? Je me suis élevé tout seul, un peu par la méthode Baucher, par le système de l'équitation à l'écurie et de la pile en place. Cela m'a peut-être cassé les reins de bonne heure. Ce n'est pas moi qui dis tout cela, ce sont les autres.

Vous êtes heureux, vous autres, les poètes, vous avez un déversoir dans vos vers. Quand quelque chose vous gêne, vous crachez un sonnet et cela soulage le coeur. Mais nous autres, pauvres diables de prosateurs, à qui toute personnalité est interdite (et à moi surtout), songe donc à toutes les amertumes qui nous retombent sur l'âme, à toutes les glaires morales qui nous prennent à la gorge !

Il y a quelque chose de faux dans ma personne et dans ma vocation. Je suis né lyrique, et je n'écris pas de vers. Je voudrais combler ceux que j'aime et je les fais pleurer. Voilà un homme, ce Bouilhet ! Quelle nature complète ! Si j'étais capable d'être jaloux de quelqu'un, je le serais de lui. Avec la vie abrutissante qu'il a menée et les bouillons qu'il a bus, je serais certainement un imbécile maintenant, ou bien au bagne, ou pendu par mes propres mains. Les souffrances du dehors l'ont rendu meilleur. Cela est le fait des bois de haute futaie : ils grandissent dans le vent et poussent à travers le silex et le granit, tandis que les espaliers, avec tout leur fumier et leurs paillassons, crèvent alignés sur un mur et en plein soleil. Enfin, aime-le bien, voilà tout ce que je peux t'en dire, et ne doute jamais de lui.

Sais-tu de quoi j'ai causé hier toute la soirée avec ma mère ? De toi. Je lui ai dit beaucoup de choses qu'elle ne savait pas, ou du moins qu'elle devinait à demi. Elle t'apprécie, et je suis sûr que cet hiver elle te verra avec plaisir. Cette question est donc vidée.

La Bovary remarche. Bouilhet a été content dimanche. Mais il était dans un tel état d'esprit, et si disposé au tendre (pas à mon endroit cependant) qu'il l'a peut-être jugée trop bien. J'attends une seconde lecture pour être convaincu que je suis dans le bon chemin. Je ne dois pas en être loin, cependant. Ces comices me demanderont bien encore six belles semaines (un bon mois après mon retour de Paris). Mais je n'ai plus guère que des difficultés d'exécution. Puis il faudra récrire le tout, car c'est un peu gâché comme style. Plusieurs passages auront besoin d'être reécrits, et d'autres désécrits. Ainsi, j'aurai été depuis le mois de juillet jusqu'à la fin de novembre à écrire une scène ! Et si elle m'amusait encore ! Mais ce livre, quelque bien réussi qu'il puisse être, ne me plaira jamais. Maintenant que je le comprends bien dans tout son ensemble, il me dégoûte. Tant pis, ç'aura été une bonne école. J'aurai appris à faire du dialogue et du portrait. J'en écrirai d'autres ! Le plaisir de la critique a bien aussi son charme et, si un défaut que l'on découvre dans son oeuvre vous fait concevoir une beauté supérieure, cette conception seule n'est-elle pas en soi-même une volupté, presque une promesse ?

Adieu, à bientôt. Mille baisers.

Ton G.

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À LOUISE COLET.

 (Croisset) Vendredi soir, minuit et demi, (28-29 octobre 1853).

J'ai passé une triste semaine, non pour le travail, mais par rapport à toi, à cause de toi, de ton idée. Je te dirai plus bas les réflexions personnelles qui en sont sorties. Tu crois que je ne t'aime pas, pauvre chère Louise, et tu te dis que tu es dans ma vie une affection secondaire. Je n'ai pourtant guère d'affection humaine au-dessus de celle-là, et quant à des affections de femme, je te jure bien que tu es la première, la seule, et j'affirme plus : je n'en ai pas eu de pareille, ni de si longue, et de si douce, ni de si profonde surtout. Quant à cette question de mon installation immédiate à Paris, il faut la remettre, ou plutôt la résoudre tout de suite. Cela m'est impossible maintenant (et je ne compte pas l'argent que je n'ai pas et qu'il faut avoir). Je me connais bien, ce serait un hiver de perdu et peut-être tout le livre. Bouilhet en parle à son aise, lui qui heureusement à l'habitude d'écrire partout, qui depuis douze ans travaille en étant continuellement dérangé. Mais moi, c'est toute une vie nouvelle à prendre. Je suis comme les jattes de lait : pour que la crème se forme, il faut les laisser immobiles. Cependant je te le répète : si tu veux que je vienne, maintenant, tout de suite, pendant un mois, deux mois, quatre mois, coûte que coûte, j'irai ; tant pis ! Sinon, voici mes plans et ce que j'ai fait. D'ici à la fin de la Bovary je t'irai voir plus souvent, huit jours tous les deux mois, sans manquer d'une semaine, sauf cette fois où tu ne me reverras qu'à la fin de janvier (...). Ainsi nous nous verrons ensuite au mois d'avril, de juin, de septembre, et dans un an je serai bien près de la fin. J'ai causé de tout cela avec ma mère. Ne l'accuse pas (même en ton coeur), car elle est plutôt de ton bord. J'ai pris avec elle mes arrangements d'argent et elle va faire cette année ses dispositions pour mes meubles, mon linge, etc. J'ai déjà avisé un domestique que j'emmènerai à Paris. Tu vois donc que c'est une résolution inébranlable et, à moins que je ne sois crevé d'ici à trois cents pages environ, tu me verras installé dans la capitale. Je ne déménagerai rien de mon cabinet parce que ce sera toujours là que j'écrirai le mieux, et qu'en définitive je passerai le plus de temps, à cause de ma mère qui se fait vieille. Mais rassure-toi, je serai piété là-bas et bien.

Sais-tu où m'a mené la mélancolie de tout cela et quelle envie elle m'a donnée ? Celle de foutre là à tout jamais la littérature, de ne plus rien faire du tout et d'aller vivre avec toi, en toi et de reposer ma tête entre tes seins au lieu de me la masturber sans cesse pour en faire éjaculer des phrases. Je me disais : l'Art vaut-il tant de tracas, d'ennui pour moi, de larmes pour elle ? à quoi bon tant de refoulements douloureux pour aboutir en définitive au médiocre ? Car je t'avouerai que je ne suis pas gai. J'ai de tristes doutes par moments, et sur l'homme et sur l'oeuvre, sur celle-ci comme sur les autres. J'ai relu Novembre, mercredi, par curiosité. J'étais bien le même particulier il y a onze ans qu'aujourd'hui (à peu de chose près du moins ; ainsi j'en excepte d'abord une grande admiration pour les putains, que je n'ai plus que théorique et qui jadis était pratique). Cela m'a paru tout nouveau, tant je l'avais oublié ; mais ce n'est pas bon, il y a des monstruosités de mauvais goût, et en somme l'ensemble n'est pas satisfaisant. Je ne vois aucun moyen de le récrire, il faudrait tout refaire. Par-ci, par-là une bonne phrase, une belle comparaison, mais pas de tissu de style. Conclusion : Novembre suivra le chemin de l’éducation sentimentale, et restera avec elle dans mon carton indéfiniment. Ah ! quel nez fin j'ai eu dans ma jeunesse de ne pas le publier ! Comme j'en rougirais maintenant !

Je suis en train d'écrire une lettre monumentale au Crocodile. Dépêche-toi de m'envoyer la tienne, car voilà plusieurs jours que ma mère a écrit la sienne à Mme Farmer et me persécute pour que je lui donne la mienne, afin de la faire partir.

Je relis du Montaigne. C'est singulier comme je suis plein de ce bonhomme-là ! Est-ce une coïncidence, ou bien est-ce parce que je m'en suis bourré toute une année à dix-huit ans, où je ne lisais que lui ? mais je suis ébahi souvent de trouver l'analyse très déliée de mes moindres sentiments ! Nous avons mêmes goûts, mêmes opinions, même manière de vivre, mêmes manies. Il y a des gens que j'admire plus que lui, mais il n'y en a pas que j'évoquerais plus volontiers et avec qui je causerais mieux.

L'amour de Mlle Chéron m'émeut médiocrement. Elle est trop laide, cette chère fille ! Quand on a un nez comme le sien, on ne devrait penser qu'à avoir des rhumes de cerveau et non des amants. Et puis cette mère qui l'engage à aimer me paraît stupide. C'est charmant cela, mais après ? Est-ce que Leconte peut l'épouser ? Et si enfin, excédé d'elle, il a la faiblesse de la baiser, crois-tu qu'il ne la plantera pas là, très parfaitement ? Quelle atroce existence il se préparerait le malheureux ! Mais je l'estime trop pour ne pas le préjuger insensible aux charmes de cette infortunée !

Quant au père Babinet (tu vois bien que c'est le premier besoin de l'humanité etc. , m'écris-tu) c'est tout bonnement de la paillardise, lui. Quand il dit : il me faut une femme, il entend une belle femme, et si un brave garçon voulait bien lui payer une partie chez les Puces ou chez la mère Guérin, cette âme en peine retirerait immédiatement sa culotte. Voilà. Ne confondons pas les genres. Les hommes de son âge et de son époque ne sont point délicats et, s'ils recherchent autre chose que les filles, c'est parce que les filles sont peu complaisantes pour les vieux. Mets-toi bien cela dans l'esprit. LEs sentimentalités des vieux (Villemain, etc.) n'ont d'autre cause que la mine rechignée de la putain, à leur aspect. Tu crois qu'ils cherchent l'amour ? Nenni ! Ils évitent seulement une humiliation et tâchent de faire fuir loin d'eux la preuve évidente de leur vieillesse ou de leur laideur. Leconte a donné à Bouilhet une idée qui me plaît (celle de publier toutes ses poésies en un seul volume). Cela m'agrée par sa franchise et sa crânerie. Il est grand, ce garçon-là (Leconte) et je le crois aussi incapable d'une bassesse que d'une banalité !

Adieu, mille tendres baisers. Dans cinq ou six jours je serai arrivé à mon point. J'attendrai ensuite Bouilhet pour partir. Je crois que c'est au milieu de l'autre semaine. Je couve un rhume, le nez me pique. Encore à toi.

Ton G.

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À LOUISE COLET.

Entièrement inédite.

Jeudi 3 novembre 1853, midi.

Quel galant que ce Crocodile ! Je commence à être inquiet. Heureusement que l'Océan nous sépare ! Badinguet me rassure. Comme son hymne est piètre ! La mienne a dû lui arriver aujourd'hui.

Tu as dû recevoir une lettre de Bouilhet t'annonçant notre arrivée pour dans huit jours. Jeudi prochain, à cette heure-ci, je me mettrai en marche pour aller vers toi. Avec quel plaisir je te reverrai, pauvre chère Louise !

Je refais et rabote mes comices, que je laisse à leur point. Depuis lundi je crois leur avoir donné beaucoup de mouvement et je ne suis peut-être pas loin de l'effet. Mais quelles tortures ce polisson de passage m'aura fait subir ! Je fais des sacrifices de détail qui me font pleurer, mais enfin il le faut ! Quand on aime trop le style, on risque à perdre de vue le but même de ce qu'on écrit ! Et puis les transitions, le suivi, quel empêtrement !

Tâche d'avoir ce que tu auras fait de la Servante recopié nettement afin que je puisse le lire. Bouilhet a eu du mal à suivre ta lecture, et c'est le lendemain, en chemin de fer, que tout lui est revenu. C'est classé.

À propos de copie, il me semble que tu en uses lestement avec Leconte. Je ne sais comment les choses se sont passées, mais je trouve cela cavalier envers un homme de pareille valeur.

Tu dis, chère Louise, que mes lettres sont pour toi une toile de Pénélope, je t'assure aussi que les tiennes à ce propos me causent parfois de grands étonnements. Je te vois un jour fort contente de moi ; puis, le lendemain, c'est autre chose. Mais il me semble que je suis toujours le même. Ces différences que tu trouves dans mes lettres ne viennent que des dispositions différentes dans lesquelles tu les lis. L'une te dilate le coeur, l'autre te l'assombrit, de sorte que souvent je suis tout surpris de ta joie ou de ta tristesse. Je ne varie pas cependant à ton endroit et mon affection pour toi est toujours à Fixe.

Je vais aujourd'hui à Rouen, dîner avec Bouilhet. Nous avions l'habitude de dîner ainsi tous les ans, à la foire Saint-Romain. Aujourd'hui c'est la dernière fois. Dîner d'adieu et de ressouvenir.

J'aurais bien voulu t'écrire plus longuement ces jours passés, mais je me hâte de donner une figure à mes comices avant le départ de Bouilhet, et j'ai tant à faire encore d'ici à huit jours ! Enfin, tout a une fin ! et nous nous verrons bientôt, Dieu merci. Ce sera une bouffée d'air et j'en ai besoin.

Adieu, mille tendres baisers.

À toi.

Ton G.

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À LOUISE COLET.

 (Croisset) Dimanche, 10 heures (6 novembre 1853).

Quelle gentille et bonne lettre j'ai reçue de toi, ce matin, pauvre chère Muse ! Quoique tu m'y dises de te répondre longuement, je ne le ferai pas, parce que Bouilhet est là. Je profite même de ce moment où il est à faire ses adieux à ma mère pour t'envoyer ce mot. C'est son dernier dimanche. J'ai le coeur tout gros de tristesse. Quelle pitoyable chose que nous ! Nous avons relu cet après-midi du Melaenis. Nous venons de parler de Du Camp, de Paris, de la politique, etc. Mille douceurs et mille amertumes me reviennent ensemble. Et là maintenant, seul face à face avec ta pensée, l'idée du chagrin continuel que je te cause se mêle à ces autres faiblesses. C'est comme si mon âme avait envie de vomir ses anciennes digestions. L'idée de tes mémoires, écrits plus tard dans une solitude à nous deux, m'a attendri. Moi aussi, j'ai eu souvent ce projet vague. Mais il faut réserver cela pour la vieillesse, quand l'imagination est tarie. Rappelons-nous toujours que l'impersonnalité est le signe de la force. Absorbons l'objectif et qu'il circule en nous, qu'il se reproduise au dehors sans qu'on puisse rien comprendre à cette chimie merveilleuse. Notre coeur ne doit être bon qu'à sentir celui des autres. Soyons des miroirs grossissants de la vérité externe.

Non, n'invite pas Delisle pour jeudi. Le vendredi si tu veux. Soyons seuls le premier jour. Quoique cela va encore t'indigner, je continuerai à descendre rue du Helder. Bouilhet a été assez mal à l’Hôtel du Bon La Fontaine. J'ai d'ailleurs assez vécu dans ce quartier ! Et puis, au lieu de m'épargner des courses, cela m'en causerait plus. J'expédierai, comme de coutume, les miennes le matin ; puis je viendrai chez toi pour tout le reste du jour (sauf un ou deux peut-être où je n'y dînerai pas). Je t'assure enfin que cela me dérangerait beaucoup de descendre si loin du centre (expression provinciale). Bouilhet a été content de mes comices, refaits, raccourcis et définitivement arrêtés. Moi, ça me paraît un peu sanglé, un peu trop cassé et rude. Je n'ai plus que cinq à sept pages pour que toute cette scène soit finie. Quand je t'ai quittée la dernière fois, je croyais être bien avancé à notre prochaine entrevue ! Quel décompte ! J'ai écrit seulement vingt pages en deux mois. Mais elles en représentent bien cent !

Je te promets bien qu'à l'avenir, c'est-à-dire cette année, je ne serai jamais si longtemps sans venir. Adieu, chère amie. Tu me dis que tu tressailles d'attente. Et moi !

Mille baisers. À jeudi. Ne nous fais pas dîner avant 7 heures. Je t'embrasse.

À toi. Ton G.

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À LOUISE COLET.

Entièrement inédite.

(Mardi soir, 10 heures, 22 novembre 1853.)

J'avais ici depuis deux jours un énorme paquet du Crocodile que j'ai décacheté et dont je ne t'envoie qu'une partie. L'autre consistait en un re-paquet (inclus dans le tien) à l'adresse de M. Bouilhet. Pour t'épargner la peine de le transmettre et un port de lettres excessif, je te l'envoie par la poste, directement. Est-ce bien ? N'y a-t-il pas indiscrétion ?

Quel mauvais adieu nous avons eu hier ! Pourquoi ? pourquoi ? Le retour sera meilleur ! Allons courage ! espoir ! J'embrasse tes beaux yeux que j'ai tant fait pleurer. À la fin de la semaine une longue lettre.

À toi. Ton G.

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À MAURICE SCHLÉSINGER.

(24 novembre 1853.)

Que vous êtes bon, mon cher Maurice, d'avoir pensé à moi ! Je ne vous oubliais pas de mon côté, croyez-le bien, et depuis ce soir où nous nous sommes séparés sous les arcades Rivoli, je n'ai pas été une seule fois à Paris sans entrer chez Brandus pour savoir de vos nouvelles. Votre exil volontaire est-il définitif ? Avez-vous quitté la France pour toujours ? Vous reverrai-je, et quand ? Dites-le-moi donc ! Ne venez-vous jamais à Paris ? Contez-moi votre vie et vos projets. Rien de ce qui vous touche ne m'est indifférent, vous le savez. Tout est ici pour le plus mal dans le plus exécrable des mondes possibles, et la décrépitude universelle, qui m'entoure de loin, m'atteint au coeur. Je deviens d'un sombre qui me fait peur et d'une tristesse qui m'attriste. On ne peut malheureusement s'abstraire de son époque. Or, je trouve la mienne stupide, canaille, etc. , et je m'enfonce chaque jour dans une ourserie qui prouve plus en faveur de ma moralité que de mon intelligence. L'année prochaine, je change de vie et je vais m'installer quatre mois à Paris pour y faire de la littérature militante. La nausée m'en vient déjà ! Tout cela est tombé si bas ! Il est temps néanmoins que je me décide : j'ai bientôt 32 ans et les cheveux me tombent.

J'ai été cet été à Trouville avec ma mère. J'y ai beaucoup pensé à vous en revoyant votre maison. Que n'y étiez-vous, pour nous promener ensemble à cheval au bord de la mer, comme autrefois, et pour fumer des cigares au clair de lune ! Vous rappelez-vous cette belle soirée sur la Touques, où Panofka nous jouait des variations sur la romance du Saule ? Il y a de cela dix-sept ans, environ ! Que devient Mlle Maria. Elle doit être grande maintenant. La mariez-vous ?

Quant à ma famille, à moi, rien de nouveau n'y est survenu. Je m'occupe beaucoup de l'éducation de ma petite nièce. Elle commence à parler assez couramment l'anglais et à lire quelques mots d'allemand. Je vous remercie bien de votre invitation. J'en profiterai peut-être à quelque jour. Où est le temps où je n'en refusais aucune, et qu'est devenu ce bon cabinet de la Gazette musicale, où l'on disait de si fortes choses entre quatre et six heures du soir ?

Quelle étrange chose que la vue des lieux ! Chaque fois que je passe par Vernon, je me penche à la portière machinalement pour vous voir sous le débarcadère ! J'ai déjà perdu tant d'affections, cher ami, je compte tant de morts, en terre et sur terre, que je tiens au peu qui me reste, et je me raccroche à mes souvenirs comme d'autres à leurs espérances.

Allons, adieu, songez à moi. écrivez-moi. Ma mère a été bien sensible à votre souvenir. Présentez à Mme Maurice toutes mes civilités affectueuses. Embrassez votre fils pour moi et donnez-vous une poignée de main de ma part.

Tout à vous.

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À LOUISE COLET.

En partie inédite.

(Croisset) Nuit de mardi (29 novembre 1853).

Sais-tu que tu m'éblouis par ta facilité ? En dix jours tu vas avoir écrit six contes. Je n'y comprends rien (bons ou mauvais, je les admire). Moi, je suis comme les vieux aqueducs : il y a tant de détritus aux bords de ma pensée qu'elle circule lentement et ne tombe que goutte à goutte du bout de ma plume. Quand tu vas être débarrassée de cette besogne, reprends vite ta Servante ! Soigne la fin. Il faut que la folie de Mariette soit hideuse. La hideur dans les sujets bourgeois doit remplacer le tragique qui leur est incompatible. Quant aux corrections, avant d'en faire une seule, remédite l'ensemble et tâche surtout d'améliorer, non par des coupures, mais par une création nouvelle. Toute correction doit être faite en ce sens. Il faut bien ruminer son objectif avant de songer à la forme, car elle n'arrive bonne que si l'illusion du sujet nous obsède. Serre tout ce qui est de Mariette et ne crains pas de développer (en action, bien entendu) tout ce qui est de la servante. Si ta généralité est puissante, elle emportera, ou du moins palliera beaucoup la particularité de l'anecdote. Pense le plus possible à toutes les servantes.

Et maintenant, causons de nous. Tu es triste, et moi aussi. Depuis mardi matin jusqu'à jeudi soir, c'était à en crever. J'ai senti (comme ce jour dans la baie de Naples où j'allais me noyer, et où ma peur, me faisant peur, cessa de suite) que mon sentiment me submergeait. J'avais une fureur sans cause. Mais j'ai lâché là-dessus des robinets d'eau glacée, et me revoilà debout. L'absence de Bouilhet m'est dure. Joins-y les idées que je me fais de ta solitude, de ton chagrin, le monologue que je me tiens au coin de mon feu et où je me dis : «Elle m'accuse, elle pleure !» ; et les phrases à faire, le mot qu'on cherche !... Quelle saleté que la vie ! Quel maigre potage couvert de cheveux !

Ne nous plaignons pas ; nous sommes des privilégiés ! Nous avons dans la cervelle des éclairages au gaz ! Et il y a tant de gens qui grelottent dans une mansarde sans chandelle ! Tu pleures quand tu es seule, pauvre amie ! Non, ne pleure pas, évoque la compagnie des oeuvres à faire ; appelle des figures éternelles. Au-dessus de la vie, au-dessus du bonheur, il y a quelque chose de bleu et d'incandescent, un grand ciel immuable et subtil dont les rayonnements qui nous arrivent suffisent à animer des mondes. La splendeur du génie n'est que le reflet pâle de ce Verbe caché. Mais si ces manifestations nous sont, à nous autres, impossibles, à cause de la faiblesse de nos natures, l'amour, l'amour, l'aspiration nous y envoie ; elle nous pousse vers lui, nous y confond, nous y mêle. On peut y vivre ; des peuples entiers n'en sont pas sortis, et il y a des siècles qui ont ainsi passé dans l'humanité comme des comètes dans l'espace, tout échevelés et sublimes. Tu te plains de ce que nous ne sommes pas dans les conditions ordinaires. Mais c'est là le mal, de vouloir s'étendre sur la vie, comme faisait élisée sur le cadavre du petit enfant. On a beau se ratatiner, on est trop grand, et la putréfaction ne palpite pas sous nous. L'immense désir ne soulève même pas la patte d'une mouche, et nos meilleures voluptés nous font pleurer comme nos pires deuils. Si j'étais cet égoïste dont on parle, je te tiendrais d'autres discours. Avec quel soin, au contraire, dans l'intérêt de ma vanité ou de mes plaisirs, ne déclamerais-je pas sur les doux trésors de ce bas monde ! Les hommes, en effet, veulent toujours se faire aimer, même quand ils n'aiment point, et moi, si j'ai souhaité quelquefois que tu m'aimasses moins, c'était dans les moments où je t'aimais le plus, quand je te voyais souffrir à cause de moi. Dans ces moments-là, j'aurais voulu être crevé. Tu n'as qu'à demander à Bouilhet si lundi soir, alors que tu me jugeais si irrité contre toi, demande-lui, dis-je, si ce n'était pas plutôt contre moi-même que toute cette irritation se tournait.

Comment se fait-il que depuis huit jours j'aie bien travaillé, quand il me semble que je ne pense pas du tout à mon travail ? J'ai écrit cinq pages. J'aurai définitivement fini les comices à la fin de la semaine prochaine. Si tout continuait à marcher comme cela, j'aurais fini cet été. Mais sans doute que je m'abuse. Pourtant, il me semble que c'est bon. Peut-être est-ce l'envie que j'ai d'avoir fini et de nous rejoindre enfin d'une manière plus continue, qui me chauffe en dessous sans que je m'en doute. À propos de chauffage, cette pauvre mère Roger est-elle définitivement (...) ?

Bouilhet s'oublie à Capoue ! et Mme Blanchecotte aussi ! Ah mon Dieu. As-tu réfléchi quelquefois à toute l'importance qu'a le (...) dans l'existence parisienne ? Quel commerce de billets, de rendez-vous, de fiacres stationnant au coin des rues, stores baissés ! Le (...) est la pierre d'aimant qui dirige toutes les navigations. Il y a de quoi devenir chaste par contraste. Je ne hais pas Vénus, mais quel abus ! J'aime dans ce monde-là deux choses : la chose d'abord, en elle-même, la chair ; puis la passion, violente, haute, rare, la grande corde pour les grands jours. C'est pourquoi le cynisme me plaît, tout comme l'ascétisme. Mais j'exècre la galanterie. On peut bien vivre sans cela, parbleu ! Cette perpétuelle confusion de la culotte et du coeur me fait vomir. Quand il se rencontre des affections complexes et qui s'entrelacent par tous les bouts de l'être, comme la nôtre, cela sort de l'amour et rentre dans une physiologie supérieure à laquelle, contre laquelle et pour laquelle rien ne fait. Elle est réglée comme le battement de votre sang et co-éternelle à vous comme votre conscience.

Enfin cette Edma me dégoûte, même de loin. Tu excuses Bouilhet et tu plains Léonie : le premier parce qu'il est loin de sa maîtresse et l'autre parce qu'elle est trompée (c'est le mot consacré). Quant à moi je l'excuse aussi parfaitement (et même je l'approuve, si ça l'amuse). Mais ma raison est toute contraire à la tienne. Quand on sort des bras de quelqu'un, on a un arrière-goût à l'âme qui empêche de goûter les saveurs nouvelles. Après ça, les contrastes ! C'est aussi une loi culinaire. Moi, je vis au bain-marie.

Adieu, je t'embrasse dans tout mon jus. Mille baisers. À toi.

Ton G.

Mon cousin et sa longue épouse sont arrivés ce soir. Ils débarquent de Paris. Ils sont «fatigués de la cuisine de restaurant». Ils ont été aux Français, à l'Opéra et à l'Opéra-Comique ! les trois théâtres voulus, les seuls théâtres bien. Ils ont vu à l'Opéra-Comique le Châlet : «c'est charmant, quoique ce soit ancien.»

Ô les bourgeois ! Je voudrais avec la peau du dernier des bourgeois, etc. ; voir Des Barreaux.

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À LOUISE COLET.

Entièrement inédite.

(Vendredi, 2 h de nuit, 9 décembre 1853.)

Sais-tu que tu finis par m'inquiéter avec tes maladies physiques ? Qu'est-ce que veulent dire ces vomissements-là ? Voilà plusieurs mois qu'ils te sont fréquents. Tu devrais consulter quelqu'un d'intelligent. Les ganaches qui te soignent, tels que les sieurs Vallerand et Appert, ne peuvent que te donner de mauvais conseils.

Je ne crois nullement à la médecine, mais à de certains médecins, à des innéités spéciales, de même que je ne crois pas aux poétiques mais aux poètes. Et il est si ennuyeux d'être malade ! Car il faut se soigner et c'est là qu'on sent le fardeau de l'existence vous peser sur les épaules. écris-moi donc de suite pour me dire comment tu vas.

Je suis très fatigué ce soir. (Voilà deux jours que je fais du plan, car enfin, Dieu merci, mes comices sont faits, ou du moins ils passeront pour tels jusqu'à nouvelle révision.) Aussi je ne t'écrirai que brièvement. Tu en auras plus long la première fois. J'attendais tes contes. Ne me les enverras-tu pas à recaler ?

Je n'ai lu de d'Aubigné que le baron de Foeneste ; il y a longtemps. Ce que j'en ai compris m'a plu ; mais c'est difficile à entendre, à cause du patois poitevin qui y est intercalé.

J'ai lu de plus une vie de D'Aubigné par lui-même, fort belle. Je dois même avoir des notes de cela au fond de quelque carton ; mais où ? Je suis encombré par tant de notes, de lettres et de papiers que je ne m'y reconnais plus. Aussi c'est après-demain, sans faute, que je me mets à remuer tout ce fumier de ma vie. Quelles ordures je vais retrouver ! (car je n'ai jusqu'à présent brûlé aucun papier). Ce sera une longue besogne ! Mais j'y apprendrai sans doute des choses dont je ne me doute plus.

Adieu, je t'embrasse. Porte-moi donc mieux. Mille baisers. À toi. Ton G.

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À LOUIS BOUILHET.

(Croisset, 10 décembre (?) 1853.)

Tu as dû dîner ce soir avec ma mère, et Caroline t'aura embrassé de ma part, pauvre cher vieux. Il me fait plaisir que ta première visite rouennaise ait été celle-là. Moi, me voilà donc resté seul ici comme un roquentin, comme un ours, comme un «meschant». Je fais un feu atroce et je n'entends que le murmure de la flamme avec les palpitations régulières de ma pendule. Le seul bruit humain que j'aie perçu depuis tantôt a été une gueulade d'hommes soûls qui ont passé tout à l'heure, en chantant. Il en va être ainsi pendant trois semaines. Je suis curieux de voir la mine que je vais faire. J'éprouverai si l'homme décidément est un animal sociable.

J'espère d'ici à ton arrivée avancer ferme la Bovary. Si ma scène d'amour n'est pas faite, elle le sera aux trois quarts. Sais-tu combien les comices (recopiés) tiennent de pages ? 23. Et j'y suis depuis le commencement de septembre. Quels piètres primesautiers nous faisons, avouons-le !

J'ai relu hier toute la première partie. Cela m'a paru maigre. Mais ça marche (?). Le pire de la chose est que les préparatifs psychologiques, pittoresques, grotesques, etc. qui précèdent, étant fort longs, exigent, je crois, un développement d'action qui soit en rapport avec eux. Il ne faut pas que le prologue emporte le récit (quelque déguisé et fondu que soit le récit), et j'aurai fort à faire pour établir une proportion à peu près égale entre les aventures et les pensées. En délayant tout le dramatique, je pense y arriver à peu près. Mais il aura donc 75 000 pages, ce bougre de roman-là ! Et quand finira-t-il ?

Je ne suis pas mécontent de mon article de Homais (indirect et avec citations). Il rehausse les comices et les fait paraître plus courts parce qu'il les résume.

Et toi, vieux, ton Homme avance-t-il ? Envoie-moi donc quelque chose. Je ne suis pas difficile sur la quantité, tu le sais.

Pourquoi crois-je que d'ici à peu nous aurons du sieur Théo des fossiles quelconques, comme nous avons eu du latin après Melaenis ? était-il bête, l'autre jour, ce brave garçon ! (Son acharnement sur «écarté», sa théorie qu'il ne faut pas être harmonieux, etc.). Allons, pas fort ! pas fort du tout ! Si tu savais comme je t'ai aimé frénétiquement quand, au coin de la rue, après l'avoir quitté, tu m'as dit : «Non... non... solide comme la colonne ! comme la colonne ! s... n... de D... !»

Oui, il ne faut pas nous démonter ! Ne prenons aucun souci de tout cela et causons un peu des gars Texier et Du Camp. C'était charmant ! très coquet ! Et l'excuse «il était si jeune» est un mot, un mot historique. C'est peut-être par là que Du Camp passera à la postérité. Comme basse bêtise, ineptie, maladresse et grossièreté, il est de la famille de «je crois que tu as un ramollissement au cerveau». Voilà de ces choses qu'il faut colporter et ne point se gêner de redire.

J'ai trouvé la Muse peu forte en cette circonstance. À ta place, dit-elle, elle eût fait explosion. Oh ! non ! non ! C'eût été une sottise, car tout homme médiocre considérant le blâme comme quelque chose de désagréable, il s'ensuit que l'on doit prendre pour baume toute la fange qu'on nous prodigue. Quand on descend dans la rue et que vient à souffler sur nous la poussière des passions et des bêtises humaines, il faut courber la tête, se rouler dans son manteau et passer droit. Puis, à la porte du sanctuaire, on rejette toute cette ordure avec un grand mouvement d'épaule.

Tu serais bien maladroit de leur donner les Fossiles pour rien. Dans ce cas-là, il vaudrait mieux les donner à n'importe quel journal, le Pays (?), la Presse (?), qui te les prendrait comme variétés. Mais pousse le père Babinet pour la Revue des deux-mondes.

Sais-tu que tes lettres sont bien courtes, mon pauvre vieux ! Je ne sais pas comment tu es installé, comment tu vis... De quelle façon arranges-tu tes heures ? Tu dois te trouver avoir beaucoup de temps. À toi. Que cogites-tu entre les vers ? Mes compliments à Pétrus Borel et apporte-le-moi quand tu viendras.

***

À LOUISE COLET.

(Croisset) Nuit de mercredi, 1 heure (14 décembre 1853).

Voilà sept jours que je vis d'une drôle de manière, et charmante. C'est d'une régularité si continue qu'il m'est impossible de m'en rien rappeler, si ce n'est l'impression. Je me couche fort tard et me lève de même. Le jour tombe de bonne heure, j'existe à la lueur des flambeaux ou plutôt de ma lampe. Je n'entends ni un pas ni une voix humaine, je ne sais ce que font les domestiques, ils me servent comme des ombres. Je dîne avec mon chien ; je fume beaucoup, me chauffe raide et travaille fort : c'est superbe ! Quoique ma mère ne me dérange guère d'habitude, je sens pourtant une différence et je peux, du matin au soir et sans qu'aucun incident, si léger qu'il soit, me dérange, suivre la même idée et retourner la même phrase. Pourquoi sens-je cet allégement dans la solitude ? Pourquoi étais-je si gai et si bien portant (physiquement) dès que j'entrais dans le désert ? Pourquoi tout enfant m'enfermais-je seul pendant des heures dans un appartement ? La civilisation n'a point usé chez moi la bosse du sauvage, et malgré le sang de mes ancêtres (que j'ignore complètement et qui sans doute étaient de fort honnêtes gens), je crois qu'il y a en moi du Tartare et du Scythe, du Bédouin, de la sic PEau-Rouge. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y a du moine. J'ai toujours beaucoup admiré ces bons gaillards qui vivaient solitairement, soit dans l'ivrognerie ou dans le mysticisme. Cela était un joli soufflet donné à la race humaine, à la vie sociale, à l'utile, au bien-être commun. Mais maintenant ! L'individualité est un crime. Le XVIIIe siècle a nié l’âme, et le travail du XIXe sera peut-être de tuer l’homme. Tant mieux de crever avant la fin ! car je crois qu'ils réussiront. Quand je pense que presque tous les gens de ma connaissance s'étonnent de la manière dont je vis, laquelle à moi me semble être la plus naturelle et la plus normale ! Cela me fait faire des réflexions tristes sur la corruption de mon espèce, car c'est une corruption que de ne pas se suffire à soi-même. L'âme doit être complète en soi. Il n'y a pas besoin de gravir les montagnes ou de descendre au fleuve pour chercher de l'eau. Dans un espace grand comme la main, enfoncez la sonde et frappez dessus, il jaillira des fontaines. Le puits artésien est un symbole et les Chinois, qui l'ont connu de tout temps, un grand peuple.

Si tu étais dans ces principes-là, chère Muse, tu pleurerais moins et tu ne serais pas maintenant à recorriger la Servante. Mais non, tu t'acharnes à la vie ; tu veux faire résonner ce sot tambour qui vous crève sous le poing à tout moment et dont la musique n'est belle qu'en sourdine, quand on lâche les cordes au lieu de les tendre. Tu aimes l'existence, toi ; tu es une païenne et une méridionale ; tu respectes les passions et tu aspires au bonheur. Ah ! cela était bon quand on portait la pourpre au dos, quand on vivait sous un ciel bleu et quand, dans une atmosphère sereine, les idées, jeunes écloses, chantaient sous des formes neuves, comme sous un feuillage d'avril des moineaux joyeux. Mais moi je la déteste, la vie. Je suis un catholique ; j'ai au coeur quelque chose du suintement vert des cathédrales normandes. Mes tendresses d'esprit sont pour les inactifs, pour les ascètes, pour les rêveurs. Je suis embêté de m'habiller, de me déshabiller, de manger, etc. Si je n'avais peur du hachisch, je m'en bourrerais au lieu de pain et, si j'ai encore trente ans à vivre, je les passerais ainsi, couché sur le dos, inerte et à l'état de bûche. J'avais cru que tu me tiendrais compagnie dans mon âme, et qu'il y aurait autour de nous deux un grand cercle qui nous séparerait des autres. Mais non. Il te faut, à toi, les choses normales et voulues. Je ne suis pas «comme un amant doit être». En effet, peu de gens me trouvent «comme un jeune homme doit être». Il te faut des preuves, des faits. Tu m'aimes énormément, beaucoup plus qu'on ne m'a jamais aimé et qu'on ne m'aimera. Mais tu m'aimes comme une autre m'aimerait, avec la même préoccupation des plans secondaires et les mêmes misères incessantes.

Tu t'irrites pour un logement, pour un départ, pour une connaissance que je vais voir. Et si tu crois que ça me fâche ? Non, non. Mais cela me chagrine et me désole pour toi. Comprends-le donc ! tu me fais l'effet d'un enfant qui prend toujours les couteaux de sa poupée pour se hacher les doigts et qui se plaint des couteaux. L'enfant a raison, car ses pauvres doigts saignent. Mais est-ce la faute des couteaux ? Ne faut-il plus qu'il y ait de fer au monde ? Il faut alors prendre des soldats de plomb. Cela est facile à tordre.

Ah ! Louise ! Louise ! chère et vieille amie, car voilà huit ans bientôt que nous nous connaissons, tu m'accuses ! Mais t'ai-je jamais menti ? Où sont les serments que j'ai violés, et les phrases que j'ai dites que je ne redise point ? Qu'y a-t-il de changé en moi, si ce n'est toi ? Ne sais-tu pas que je ne suis plus un adolescent et que je l'ai toujours regretté pour toi et pour moi ? Comment veux-tu qu'un homme abruti d'Art comme je le suis, continuellement affamé d'un idéal qu'il n'atteint jamais, dont la sensibilité est plus aiguisée qu'une lame de rasoir, et qui passe sa vie à battre le briquet dessus pour en faire jaillir des étincelles, etc. , etc. (exercice qui fait des brèches à ladite lame), comment veux-tu que celui-là aime avec un coeur de vingt ans et qu'il ait cette ingéniosité sic des passions qui en est la fleur ? Tu me parles de tes derniers beaux jours. Il y a longtemps que les miens sont partis, et je ne les regrette pas. Tout cela était fini à 18 ans. Mais des gens comme nous devraient prendre un autre langage pour parler d'eux-mêmes. Nous ne devons avoir ni beaux ni vilains jours. Héraclite s'est crevé les yeux pour mieux voir ce soleil dont je parle. Allons, adieu. écoute Bouilhet. C'est un maître homme et qui non seulement sait faire des vers, mais qui a du jugement, comme disent les bourgeois, chose qui manque généralement aux bourgeois et aussi aux poètes.

Adieu encore ; mille baisers au coeur ; à toi.

Ton G.

***

À LOUISE COLET.

En partie inédite.

(Croisset) Dimanche soir, 1 heure (18 décembre 1853).

J'ai mille excuses à te faire, pauvre chère Muse (commençons par nous embrasser). Quand je dis excuses, ce sont plutôt des explications.

Je ne méprise nullement la Servante. Qui t'a fourré ça dans la tête ? Au contraire ! au contraire ! Si j'avais jugé la chose mauvaise, je te l'eusse déclaré comme j'ai fait pour ta Princesse, pour ta comédie de l’Institutrice. Mais non ! Tu ne comprends jamais les demi-teintes. Je pense comme toi que tu n'as peut-être jamais écrit de plus beaux vers et en plus grande quantité dans la même oeuvre. Mais, et ici commencent les réticences, d'abord je ne te sais nul gré de faire de beaux vers : tu les ponds comme une poule les oeufs, sans en avoir conscience (c'est dans ta nature, c'est le bon Dieu qui t'a faite comme ça). Rappelle-toi encore une fois que les perles ne font pas le collier, c'est le fil, et c'est parce que j'avais admiré dans la Paysanne un fil transcendant, que j'ai été choqué ne plus l'apercevoir si net dans la Servante. Tu avais été, dans la Paysanne, shakespearienne, impersonnelle. Ici, tu t'es un peu ressentie de l'homme que tu voulais peindre. Le lyrisme, la fantaisie, l'individualité, le parti pris, les passions de l'auteur s'entortillent trop autour de ton sujet. Cela est plus jeune et, s'il y a une supériorité de forme incontestable, des morceaux superbes, l'ensemble ne vaudra jamais l'autre (?) parce que la Paysanne a été imaginée, que c'est un sujet de toi, et en imaginant on reproduit la généralité, tandis qu'en s'attachant à un fait vrai, il ne sort de votre oeuvre que quelque chose de contingent, de relatif, de restreint. Tu m'objectes n'avoir pas voulu faire de didactique. Qui te parle de didactique ? Si ! il fallait faire la Servante ! Maintenant, il est trop tard, et au reste peu importe. Une fois le titre mis de côté, ce sera une fort belle oeuvre et émouvante. Mais élague tout ce qui n'est pas nécessaire à l'idée même de ton sujet. Ainsi, pourquoi ta grande artiste, à la fin, qui vient parler à Mariette ? à quoi bon ce personnage complètement inutile dans le drame, et fort incolore par lui-même ? Soigne les dialogues et évite surtout de dire vulgairement les choses vulgaires. Il faut que tous les vers soient des vers.

La continuité constitue le style, comme la constance fait la vertu. Pour remonter les courants, pour être bon nageur, il faut que, de l'occiput jusqu'au talon, le corps soit couché sur la même ligne. On se ramasse comme un crapaud et l'on se déploie sur toute la surface, en mesure, de tous les membres, tête basse et serrant les dents. L'idée doit faire de même à travers les mots et ne point clapoter en tapant de droite et de gauche, ce qui n'avance à rien et fatigue. Mais comment pouvais-tu me juger assez borné pour méconnaître la valeur de ta Servante ?

Dis-moi donc, et n'oublie pas, si je n'ai point commis une grande sottise en décachetant le dernier paquet du Crocodile et en envoyant directement la lettre à Me B. C'était pour t'épargner un port de lettre considérable, voilà tout. Lui réponds-tu, au Crocodile ? Encore un mot sur les lettres ; nous causerons de nous ensuite. C'est à propos de ta comédie que l'on va insérer dans le Pays. Tu t'étonnes de la pudibonderie de Cohen. Eh bien ! il est de l'opinion générale. Sois sûre que ce qu'il dit, d'autres le pensent et ne le disent pas.

Voilà où nous en sommes. Tu as vu le scandale de Sainte-Beuve qui trouvait que tu manquais de délicatesse ! Ce sont de ces choses dont il faut profiter, ou plutôt qu'il faut exploiter au profit même de son oeuvre. Soyons donc contenus, chastes, sans rien nous interdire comme Intention ; mais surveillons-nous sur les mots.

Toi, tu te lâches un peu trop en ces matières et tu y mets une candeur qui peut passer pour impudeur (je parle en général, témoin : «c'est le dernier amour, etc. !»). Dans ce conte de la Servante il n'est question que d'impureté, de débauche ! de courtisane ! Interdis-toi, à l'avenir, tout cela. Ton oeuvre y gagnera d'abord, et ensuite tu auras plus de lecteurs et moins de critiques.

Ces sujets-là te troublent. Je voudrais qu'il te fût interdit d'en parler et j'attends pour t'admirer sans réserve que tu nous aies écrit un conte où il ne soit pas question d'amour, une oeuvre in-sexuelle, in-passionnelle. Médite bien ta Religieuse, et surtout point d'amour et point de déclamation contre les prêtres ni la religion ! Il faut que ton héroïne soit médiocre. Ce que je reproche à Mariette, c'est que c'est une femme supérieure.

Quant à publier, je ne suis pas de ton avis. Cela sert. Que savons-nous s'il n'y a pas à cette heure, dans quelque coin des Pyrénées ou de la Basse-Bretagne, un pauvre être qui nous comprenne ? On publie pour les amis inconnus. L'imprimerie n'a que cela de beau. C'est un déversoir plus large, un instrument de sympathie qui va frapper à distance. Quant à publier maintenant, je n'en sais rien. Lancer à la fois la Servante et la Religieuse serait peut-être plus imposant, comme masse et contraste. Non ! je n'ai pas pour tout un détachement sépulcral, car rien que d'apprendre tes petites réussites de librairie m'a fait plaisir. Je suis bien peu détaché de toi, va ! pauvre Muse ! moi qui voudrais te voir riche, heureuse, reconnue, fêtée, enviée ! Mais je veux par-dessus tout te voir grande. Ce qui te fait (te) méprendre, c'est que j'en veux à ceci : l’aspiration au bonheur par les faits, par l'action. Je hais cette recherche (de) béatitude terrestre. Elle me semble une manie médiocre et dangereuse. Vivent l'amour, l'argent, le vin, la famille, la joie et le sentiment ! Prenons de tout cela le plus que nous pourrons, mais n'y croyons point. Soyons persuadés que le bonheur est un mythe inventé par le diable pour nous désespérer. Ce sont les peuples persuadés d'un paradis qui ont des imaginations tristes. Dans l'antiquité, où l'on n'espérait (et encore !) que des Champs-élysées fort plats, la vie était aimable. Je ne te blâme que de cela, toi, pauvre chère Muse, de demander des oranges aux pommiers. Oranger ou pommier, j'étends mes rameaux vers toi et je me couche sur tout ton être.

À toi, mille baisers partout.

Ton G.

Je t'eusse écrit plus longuement sans la résolution que j'ai prise de me coucher un peu de meilleure heure. Voilà plusieurs nuits que je n'entre au lit qu'à 4 heures du matin ; c'est stupide.

***

À LOUISE COLET.

En partie inédite.

(Croisset) Nuit de vendredi, 2 heures (23 décembre 1853).

Il faut t'aimer pour t'écrire ce soir, car je suis épuisé. J'ai un casque de fer sur le crâne. Depuis 2 heures de l'après-midi (sauf vingt-cinq minutes à peu près pour dîner), j'écris de la Bovary, je suis (...), en plein, au milieu ; on sue et on a la gorge serrée. Voilà une des rares journées de ma vie que j'ai passée dans l'illusion, complètement et depuis un bout jusqu'à l'autre. Tantôt, à 6 heures, au moment où j'écrivais le mot attaque de nerfs, j'étais si emporté, je gueulais si fort et sentais si profondément ce que ma petite femme éprouvait, que j'ai eu peur moi-même d'en avoir une. Je me suis levé de ma table et j'ai ouvert la fenêtre pour me calmer. La tête me tournait. J'ai à présent de grandes douleurs dans les genoux, dans le dos et à la tête. Je suis comme un homme qui a trop (...) (pardon de l'expression), c'est-à-dire en une sorte de lassitude pleine d'enivrements. Et puisque je suis dans l'amour, il est bien juste que je ne m'endorme pas sans t'envoyer une caresse, un baiser et toutes les pensées qui me restent. Cela sera-t-il bon ? Je n'en sais rien (je me hâte un peu pour montrer à Bouilhet un ensemble quand il va venir). Ce qu'il y a de sûr, c'est que ça marche vivement depuis une huitaine. Que cela continue ! car je suis fatigué de mes lenteurs. Mais je redoute le réveil, les désillusions des pages recopiées ! N'importe, bien ou mal, c'est une délicieuse chose que d'écrire, que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. Aujourd'hui par exemple, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval dans une forêt, par un après-midi d'automne, sous des feuilles jaunes, et j'étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu'ils se disaient et le soleil rouge qui faisait s'entrefermer leurs paupières noyées d'amour. Est-ce orgueil ou piété, est-ce le débordement niais d'une satisfaction de soi-même exagérée ? ou bien un vague et noble instinct de religion ? Mais quand je rumine, après les avoir subies, ces jouissances-là, je serais tenté de faire une prière de remerciement au bon Dieu, si je savais qu'il pût m'entendre. Qu'il soit donc béni pour ne pas m'avoir fait naître marchand de coton, vaudevilliste, homme d'esprit, etc. ! Chantons Apollon comme aux premiers jours, aspirons à pleins poumons le grand air froid du Parnasse, frappons sur nos guitares et nos cymbales, et tournons comme des derviches dans l'éternel brouhaha des Formes et des Idées :

Qu'importe à mon orgueil qu'un vain peuple m'encense...

Ceci doit être un vers de M. de Voltaire, quelque part, je ne sais où ; mais voilà ce qu'il faut se dire. J'attends la Servante avec impatience. Ah oui ! va, pauvre Muse, tu as bien raison : «Si j'étais riche, tous ces gens-là baiseraient mes souliers». Pas même tes souliers, mais la trace, l'ombre ! Tel est le courant des choses. Pour faire de la littérature étant femme, il faut avoir été passée dans l'eau du Styx.

Quant aux offres de Du Camp relativement à Mme Biard, il y a entre les hommes une sorte de pacte fraternel et tacite qui les oblige à être maquereaux les uns des autres. Pour ma part je n'y ai jamais manqué. On reconnaît à cela la bonne éducation, le gentleman. Mais si j'étais directeur d'une revue, je serais peu gentleman. Au reste les articles de la mère B ne sont pas pires que d'autres. Tout se vaut, au-dessous d'un certain niveau comme au-dessus. Quant à toi, si tu leur envoyais quelque chose, je suis sûr qu'ils l'accepteraient ; à moins que ce ne soit un parti pris de t'écarter complètement, ce qui se peut. Il faudrait pour cela renouer avec le Du Camp, et c'est un homme à ne pas voir, je crois. Cette locution que j'emploie ouvre la porte à toutes les hypothèses. Ce malheureux garçon est un de ces sujets auxquels je ne veux pas penser. Je l'aime encore au fond ; mais il m'a tellement irrité, repoussé, nié, et fait de si odieuses crasses que c'est pour moi «comme s'il était déjà mort», ainsi que dit le duc Alphonse à Mme Lucrezzia. Je ne sais aucun détail lubrique touchant la Sylphide qui, à ce qu'il paraît, a été fortement touchée (et branlée peut-être ?).

Bouilhet ne m'a écrit dans ces derniers temps que des lettres fort courtes. J'avais toujours jugé ladite une gaillarde chaude, et je vois que je ne me suis pas trompé. Mais elle a l'air de mener ça bien rondement, cavalièrement. Tant mieux ! Cette femme est rouée, elle connaît le monde ; elle pourra ouvrir à Bouilhet des horizons nouveaux... piètres horizons il est vrai ! Mais enfin ne faut-il pas connaître tous les appartements du coeur et du corps social, depuis la cave jusqu'au grenier, et même ne pas oublier les latrines, et surtout ne pas oublier les latrines ! Il s'y élabore une chimie merveilleuse, il s'y fait des décompositions fécondantes. Qui sait à quels sucs d'excréments nous devons le parfum des roses et la saveur des melons ? A-t-on compté tout ce qu'il faut de bassesses contemplées pour constituer une grandeur d'âme ? Tout ce qu'il faut avoir avalé de miasmes écoeurants, subi de chagrins, enduré de supplices, pour écrire une bonne page ? Nous sommes cela, nous autres, des vidangeurs et des jardiniers. Nous tirons des putréfactions de l'humanité des délectations pour elle-même, nous faisons pousser des bannettes de fleurs sur des misères étalées. Le Fait se distille dans la Forme et monte en haut, comme un pur encens de l'Esprit vers l'éternel, l'Immuable, l'Absolu, l'Idéal.

J'ai bien vu le père Roger passer dans la rue avec sa redingote et son chien. Pauvre bonhomme !... Comme il se doute peu ! As-tu songé quelquefois à cette quantité de femmes qui ont des amants, à ces quantités d'hommes qui ont des maîtresses, à tous ces ménages sous les autres ménages ? Que de mensonges cela suppose ! Que de manoeuvres et de trahisons, et de larmes et d'angoisses ! C'est de tout cela que ressort le grotesque et le tragique. Aussi l'un et l'autre ne sont que le même masque qui recouvre le même néant, et la Fantaisie rit au milieu comme une rangée de dents blanches au-dessus du bavolet noir.

Adieu, chère bonne Muse ; de t'écrire m'a passé mon mal au front ; je le mets sous tes lèvres et vais me coucher.

Encore adieu et mille caresses. À toi.

Ton G.

***

À LOUIS BOUILHET.

(Croisset, décembre 1853, entre le 15 et le 27.)

Journée pleine ! et que je m'en vais te narrer. J'ai vu Léonie, j'ai vu des sauvages, j'ai vu Dubuget, Védie, etc. Commençons par le plus beau, les sauvages.

Ce sont les Cafres dont, moyennant la somme de cinq sols, on se procure l'exhibition, Grande-Rue, II. Eux et leur cornac m'ont l'air de mourir de faim, et la haute société rouennaise n'y abonde pas. Il n'y avait comme spectateurs que sept à huit blouses, dans un méchant appartement enfumé où j'ai attendu quelque temps. Après quoi une espèce de bête fauve, portant une peau de tigre sur le dos et poussant des cris inarticulés, a paru, puis d'autres. Ils sont montés sur leur estrade et se sont accroupis comme des singes autour d'un pot de braise. Hideux, splendides, couverts d'amulettes, de tatouages, maigres comme des squelettes, couleur de vieilles pipes culottées, face aplatie, dents blanches, oeil démesuré, regards éperdus de tristesse, d'étonnement, d'abrutissement, ils étaient quatre et ils grouillaient autour de ces charbons allumés, comme une nichée de lapins. Le crépuscule et la neige qui blanchissait les toits d'en face les couvraient d'un ton pâle. Il me semblait voir les premiers hommes de la terre. Cela venait de naître et rampait encore avec les crapauds et les crocodiles. J'ai vu un paysage de je ne sais où. Le ciel est bas, les nuages couleur d'ardoise. Une fumée d'herbes sèches sort d'une cabane en bambous jaunes, et un instrument de musique, qui n'a qu'une corde, répète toujours la même note grêle, pour endormir et charmer la mélancolie bégayante d'un peuple idiot. Parmi eux est une vieille femme de 50 ans qui m'a fait des avances lubriques ; elle voulait m'embrasser. La société était ébouriffée. Durant un quart d'heure que je suis resté là, ce n'a été qu'une longue déclaration d'amour de la sauvagesse à mon endroit. Malheureusement le cornac ne les entend guère et il n'a pu me rien traduire. Quoiqu'il prétende qu'ils sachent un peu l'anglais, ils n'en comprennent pas un mot, car je leur ai adressé quelques questions qui sont restées sans réponse. J'ai pu dire comme Montaigne : «Mais je fus bien empesché par la bêtise de mon interprète», lorsqu'il voyait, lui aussi, et à Rouen, des Brésiliens, lors du sacre de Charles IX.

Qu'ai-je donc en moi pour me faire chérir à première vue par tout ce qui est crétin, fou, idiot, sauvage ? Ces pauvres natures-là comprennent-elles que je suis de leur monde ? Devinent-elles que je suis de leur monde ? Devinent-elles une sympathie ? Sentent-elles, d'elles à moi, un lien quelconque ? Mais cela est infaillible. Les crétins du Valais, les fous du Caire, les santons de la haute Égypte m'ont persécuté de leurs protestations ! Pourquoi ? Cela me charme à la fois et m'effraie. Aujourd'hui, tout le temps de cette visite, le coeur me battait à me casser les côtes. J'y retournerai. Je veux épuiser cela.

J'ai une envie démesurée d'inviter les sauvages à déjeuner à Croisset. Si tu étais là, ce serait une très belle charge à faire. Une seule chose me retient et me retiendra, c'est la peur de paraître vouloir poser. Que de concessions ne fait-on pas à la crainte de l'originalité apparente !

Comme contraste, en sortant, j'ai rencontré Védie. Voilà les deux bouts de l'humanité ! Cela a complété mon plaisir. J'ai fait des rapprochements. Il m'a salué, en passant, d'un air dégagé.

Puis je trouvai Léonie grelottant de froid et charmante, excellente et bonne femme. Elle s'embête, m'a-t-elle dit, énormément. Elle n'a pas mis le pied dehors depuis trois semaines. J'y suis resté deux heures. Nous avons beaucoup devisé de l'existence. C'est une créature d'un rare bon sens et qui la connaît, l'existence. Elle me paraît avoir peu d'illusions ; tant mieux. Les illusions tombent, mais les âmes-cyprès sont toujours vertes. Ensuite visite à la bibliothèque, neige épouvantable, perdition des bottes, coupe de cheveux chez Dubuget. Il porte maintenant des cols rabattus comme un barde de salon. Il m'a demandé si «j'éprouvais beaucoup d'intempéries au bord de l'eau», voulant apparemment savoir s'il faisait très froid à la campagne. Quant à la calvitie, pas un mot, point le moindre trait. Je suis sorti soulagé d'un poids de 75 kilogrammes.

Au bas de la rue Grand-Pont, j'ai songé qu'il fallait me réchauffer par quelque chose de violent et, pensant fort à toi, et je dirai presque à ton intention, je suis entré chez Thillard où j'ai pris un «cahoé» avec un horrifique verre de fil en quatre, ce qui ne m'a pas empêché de parfaitement dîner chez Achille. Joli ordinaire chez ce garçon-là ! Joli ! joli ! Pourquoi s'informe-t-il de toi avec un intérêt tel que j'en suis attendri ?

Je suis revenu à dix heures, couvert de mon tarbouch, enfoncé dans ma pelisse, toutes glaces ouvertes et fumant. La plaine de Bapeaume était comme un steppe de Russie. La rivière toute noire, les arbres noirs. La lune étalait sur la neige des moires de satin. Les maisons avaient un air d'ours blanc qui dort. Quel calme ! Comme ça se fiche de nous, la nature ! J'ai pensé à des courses en traîneau, aux rennes soufflant dans le brouillard et aux bandes de loups qui jappent derrière vous en courant. Leurs prunelles brillent à droite et à gauche comme des charbons, de place en place, au bord de la route.

Et ces pauvres Cafres, maintenant, à quoi rêvent-ils ?

Dans le numéro de la Revue de Paris du 15, à la chronique littéraire, diatribe contre «l'Art pour l'art». «Le temps en est passé, etc.» «On a compris, etc.». Je te recommande, du sieur Castille, de jolis dialogues dans la dernière nouvelle : «Aspiration au pouvoir.» Quel langage ! quels mots !

Comment va cette pauvre Muse ? Qu'en fais-tu ? Que dit-elle ? Elle m'écrit moins souvent. Je crois qu'au fond elle est lasse de moi. À qui la faute ? À la destinée. Car moi, dans tout cela, je me sens la conscience parfaitement en repos et trouve que je n'ai rien à me reprocher. Toute autre à sa place serait lasse aussi. Je n'ai rien d’aimable et je le dis là au sens profond du mot. Elle est bien la seule qui m'ait aimé. Est-ce là une malédiction que le ciel lui a envoyée ? Si elle l'osait, elle affirmerait que je ne l'aime pas. Elle se trompe pourtant.

***

À LOUISE COLET.

(Croisset) Mercredi, 11 heures du soir (28 décembre 1853).

Sais-tu ce que je viens de faire, depuis deux heures de l'après-midi, sans désemparer ? De classer, de ranger toute ma correspondance depuis quinze ans. J'en avais plein trois énormes boîtes et quatre cartons ! Je n'ai lu que les écritures qui m'étaient inconnues. Que de gens morts ! Combien il y en a aussi d'oubliés ! J'ai fait là des découvertes très tristes et d'autres très farces. Les yeux me piquent à force d'avoir feuilleté et j'ai les reins fatigués d'être resté si longtemps courbé. Mais voilà un bon débarras de moins ! Je pourrai maintenant commencer l'épuration avec méthode. J'ai brûlé beaucoup de lettres de Mme Didier et de la Sylphide à ton adresse. Je n'ai point retrouvé celle de Gagne. Où est-elle ? Il est vrai que je ne l'ai point cherchée. Les tiennes, cher amour, emplissent tout un carton. Elles sont à part avec les petits objets qui viennent de toi. J'ai revu la branche verte qui était sur ton chapeau à notre premier voyage à Mantes, les pantoufles du premier soir et un mouchoir à moi, (...). J'ai bien envie de t'embrasser ce soir. Je mets mes lèvres sur les tiennes et je t'étreins du plus profond de moi-même, et partout. À la fin du mois prochain nous nous reverrons ! Voici une année qui vient. À l'autre jour de l'an, si je ne suis pas encore à Paris, j'y aurai du moins mon logement, car je vois qu'il faudra s'y prendre de bonne heure à cause de l'Exposition. Du reste, la Bovary avance. La (...) est faite et je la laisse, parce que je commence à faire des bêtises. Il faut savoir s'arrêter dans les corrections, d'autant qu'on ne voit pas bien les proportions d'un passage quand on est resté dessus trop longtemps. J'attends Bouilhet avec anxiété pour lui lire ce qu'il ne connaît pas. Sa dernière lettre était des plus tristes. Ce que j'avais prévu arrive, Paris l’assombrit. Mais je m'en vais tâcher de lui remonter le moral, comme dirait mon pharmacien. À l'heure qu'il est, il doit être arrivé à Rouen et se livrer avec Léonie à des (...) violents et réitérés, à moins que la Sylphide ne lui ait pris tout son suc.

Rien n'est plus vrai que tout ce que tu dis dans ta dernière lettre sur les femmes qui viennent chez toi. Sois sûre qu'elles sont toutes jalouses de ta personne et qu'au fond la Sylphide t'exècre. Cela est dans l'ordre. Elle fera tout son possible pour te brouiller avec Bouilhet. Les femmes ne veulent le partage de rien, et qui n'est pas à elles complètement est contre elles. Tu as tout ce qu'il faut pour te faire détester de ce sexe : beauté, esprit, franchise, etc. Pourquoi donc prends-tu toujours sa défense ? Il faut être du côté des forts.

Sois sans inquiétude, pauvre amie : ma santé est meilleure que jamais. Rien de ce qui vient de moi ne me fait de mal. C'est l'élément externe qui me blesse, m'agite et m'use. Je pourrais travailler dix ans de suite dans la plus austère solitude sans avoir un mal de tête ; tandis qu'une porte qui grince, la mine d'un bourgeois, une proposition saugrenue, etc. , me font battre le coeur, me révolutionnent. Je suis comme ces lacs des Alpes qui s'agitent aux brises des vallées (à ce qui souffle d'en bas à ras du sol) ; mais les grands vents des sommets passent par-dessus sans rider leur surface et ne servent au contraire qu'à chasser la brume. Et puis, ce qui plaît fait-il jamais du mal ? La vocation suivie patiemment et naïvement devient une fonction presque physique, une manière d'exister qui embrasse tout l'individu. Les dangers de l'excès sont impossibles pour les natures exagérées.

J'ai reçu avec infiniment de plaisir la nouvelle de la chute de Mrs Augier et Sandeau. Que ces deux canailles-là aient un raplatissement congru, tant mieux, charmant ! Je suis toujours charmé de voir les gens d'argent enfoncés.

Ah ! gens d'esprit, qui vous moquez de l'art par amour des petits sous, gagnez-en donc de l'argent ! Quand je songe que quantité de gens de lettres maintenant jouent à la Bourse ! Si cela n'est pas à faire vomir ! Quoique la Seine, à cette heure, soit froide, j'y prendrais de suite un bain pour avoir le plaisir de les voir crever de faim dans le ruisseau, tous ces misérables-là. Rien ne m'indigne plus, dans la vie réelle, que la confusion des genres. Comme tous ces poètes-là eussent été de bons épiciers, il y a cent ans, quand il était impossible de gagner de l'argent avec sa plume ! quand ce n'était pas un métier (la colère qui m'étouffe m'empêche de pouvoir écrire - littéral). La mine de Badinguet, indigné de la pièce, ou plutôt de l'accueil fait à la pièce ! Hénaurme ! splendide ! Ce bon Badinguet qui désire des chefs-d'oeuvre, en cinq actes encore, et pour relever les Français ! Comme si ce n'était pas assez d'avoir relevé l'ordre, la religion, la famille, la propriété, etc. , sans vouloir relever les Français ! Quelle nécessité ? Mais quelle rage de restauration ! Laisse donc crever ce qui a envie de mourir. Un peu de ruines, de grâce (c'est une des conditions du paysage historique et social) ! Ce pauvre Augier, qui dîne si bien, qui a tant d'esprit, et qui me déclarait, à moi, «n'avoir jamais fourré le nez dans ce bouquin-là» (en parlant de la Bible) !

As-tu jamais remarqué comme tout ce qui est pouvoir est stupide en fait d'Art ? Ces excellents gouvernements (rois ou républiques) s'imaginent qu'il n'y a qu'à commander la besogne, et qu'on va leur fournir. Ils instituent des prix, des encouragements, des académies, et ils n'oublient qu'une seule chose, une toute petite chose, sans laquelle rien ne vit : l’atmosphère. Il y a deux espèces de littératures, celle que j'appellerais la nationale (et la meilleure) ; puis la lettrée, l'individuelle. Pour la réalisation de la première, il faut dans la masse un fonds d'idées communes, une solidarité (qui n'existe pas), un lien ; et pour l'entière expansion de l'autre, il faut la liberté. Mais quoi dire, et sur quoi parler maintenant ? Cela ira en empirant ; je le souhaite et je l'espère. J'aime mieux le néant que le mal, et la poussière que la pourriture. Et puis l'on se relèvera ! l'aurore reviendra ! Nous n'y serons plus ! Qu'importe ?

Je suis navré de ce que tu me dis de ce pauvre et excellent Delisle ! Personne ne plaint plus que moi la gêne (il faudrait écrire gehenne) matérielle, et devant ces misères j'ai l'air d'une canaille, moi qui suis à me chauffer devant un bon feu, le ventre plein et dans une robe de soie ! Mais je ne suis pas riche. Oh si je l'étais, rien ne souffrirait autour de moi. J'aime que tout ce que je vois, tout ce qui m'entoure de près ou de loin, tout ce qui me touche enfin, soit bien et beau. Que n'ai-je cent mille francs de rentes ! Dans quel château nous vivrions tous ! J'ai tout juste ce qu'il faut pour vivre honorablement, comme dit le monde (qui n'est pas difficile en fait d'honneur). Enfin c'est déjà beaucoup ! Et je remercie le ciel, ou plutôt l'âge, de n'avoir plus les besoins de luxe que j'avais jadis. Mais je voudrais aider ceux que j'aime. Va, pauvre muse, si quelqu'un a désiré pour sa maîtresse de l'argent, c'est bien moi. Que ne puis-je en avoir pour Delisle aussi, et pour Bouilhet, pour lui faire imprimer son volume etc. Que puis-je faire pour Delisle ? Lui prendre de ses exemplaires ? Cela est impossible, il saura que c'est nous. Si tu trouves quelqu'un de sûr et d'un secret inviolable, dis-le-moi !

Je ne t'ai point parlé de son Tigre ; j'ai oublié l'autre jour. Eh bien, j'aime mieux le Boeuf, et de beaucoup. Voici mes raisons. Je trouve la pièce inégale et faite comme en deux parties. Toute la seconde, à partir de «Lui, baigné par la flamme...» est superbe. Mais il y a bien des choses dans ce qui précède que je n'aime pas. D'abord la position de la bête qui s'endort le ventre en l'air, ne me semble pas naturelle : jamais un quadrupède ne s'endort le ventre en l'air.

La langue rude et rose va pendant.

 

Dur ! et va pendant est exagéré de tournure.

Ce vers :

Toute rumeur s'éteint autour de son repos,

est disparate de ton avec tout ce qui précède et tout ce qui suit. Ces deux mots rumeur et repos, qui sont presque métaphysiques, qui sont non imaginés, me semblent d'un effet mou et lâche. Ainsi intercalé dans une description très précise, je vois bien qu'il a voulu mettre un vers de transition très calme et simple. Eh bien, alors, s'éteint est chargé, car c'est une métaphore par soi-même. Ensuite, nous perdons trop le tigre de vue avec la panthère, les pythons, la cantharide (ou bien alors il n'y en a pas assez ; le plan secondaire, n'étant pas assez long, se mêle un peu au principal et l'encombre). Musculeux, à pythons, ne me semble pas heureux ; sur les serpents, voit-on saillir les muscles ? Le roi rayé, voilà un accolement de mots disparates : le roi (métaphore) rayé (technique). Si c'est roi qui est l'idée principale, il faut une épithète dérivant de l'idée de roi. Si c'est rayé, au contraire, sur qui doit se porter l'attention, il faut un substantif en rapport avec rayé, et il faut appeler le tigre d'un nom qui, dans la nature, ait des raies. Or un roi n'est pas rayé. À partir de là, la pièce me paraît fort belle.

Mais l'ombre en nappe noire à l'horizon descend

est bien ample, bien calme.

Le vent passe au sommet des bambous, il s'envole

Et...

Superbe. Je n'aime pas à cette place, dans un milieu si raide, les nocturnes gazelles, pour dire qui viennent pendant la nuit. C'est une expression latine ; n'importe, c'est trop poétique à côté d'un vers aussi vrai que celui-ci :

Le frisson de la faim fait palpiter son flanc.

Quant aux quatre derniers, ils sont sublimes.

Je te prie de ne point lui faire part de mes impressions. Ce bon garçon est assez malheureux maintenant sans que mes critiques s'y joignent. Et toi ? J'attends la Servante ; je te la renverrai épluchée. C'est au mois de février, tu sais, enfin à mon prochain voyage, que je te ferai mon petit cadeau de jour de l'an ! Je t'envoie mille baisers.

Adieu, chère Louise. À toi.

Ton G.

P S. Énault doit être splendide, depuis qu'il est revenu d'Orient. Nous allons avoir encore un voyage d'Orient ! impressions de Jérusalem ! Ah ! mon Dieu ! descriptions de pipes et de turbans. On va nous apprendre encore ce que c'est qu'un bain, etc.

Mes compliments sur le sonnet. Mais quel est l'indécent ou l'indécente qui a composé le dernier vers ? On n'est jamais trop long ; on ne peut être que trop gros.

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À ERNEST CHEVALIER.

Mercredi soir (1853).

Pauvre bougre et cher ami, je te croyais parfaitement à Grenoble et en train de faire respecter Thémis, et non aux Andelys souffrant et cacochyme (si l'on peut s'exprimer ainsi). Voilà ce que c'est, mon bon, que de prendre les choses sublunaires trop à coeur. Si tu eusses été philosophe, tu eusses épargné du mouvement à ta bile, du chagrin à ta famille et beaucoup de désagrément à toi-même.

Et moi aussi, j'ai su ce que c'était que les nerfs. Si la sensibilité est une sorte de guitare que nous avons en nous-mêmes et que les objets extérieurs font vibrer, on a tant raclé sur cette pauvre mienne guimbarde que quantité de cordes en sont cassées depuis longtemps, et je suis devenu sage parce que je suis devenu vieux. Beaucoup de cheveux vous réchauffent la cervelle : or, me voilà chauve.

Grand moutard ! fous-toi un peu plus doctoralement d'autrui, de ses opinions, de ses discours et de son estime même. Le seul moyen de rester tranquille dans son assiette, c'est de regarder le genre humain comme une vaste association de crétins et de canailles. Plaire à tout le monde est trop difficile. Pourvu qu'on se plaise, ça c'est l'important, et la tâche bien souvent n'est déjà pas si aisée.

Quand te verra-t-on ? Quand viendras-tu ? toi, ta femme et Mme Leclerc, que ma mère sera fort aise de recevoir de nouveau ? Quant à t'aller voir, je ne peux te le promettre prochainement. Mais si tu ne pouvais venir (ce que je ne crois pas), j'irais un de ces jours aux Andelys, m'assurer moi-même de ta parfaite connaissance dont j'attends des nouvelles. Adieu, vieux. Mille amitiés à toi et pour tous les tiens

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