Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1857

(Édition Louis Conard)

 


Toute réutilisation à des fins privées, à des fins d’enseignement
ou de recherche scientifique est autorisée sous réserve d’indiquer cette référence :
Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 

À ÉDOUARD HOUSSAYE.

      Décembre 1856 [ou janvier 1857 ?].
      MON CHER AMI,
      Je vous ai apporté les épreuves, j'aurais désiré que Théo les lût. Il y a une phrase peut-être indécente ??? Problème ! question ! C'est à la troisième page, le mot phallus s'y trouve. Il est bien à sa place. Si vous avez peur, voici comment il faut arranger la chose : «On a trouvé qu'ils ressemblaient...» à bien des choses. Ô chaste impudeur ! etc.
      Je supprime un mot et une phrase d'une ligne ; faites comme il vous plaira.

 

***

 

À SON FRÈRE ACHILLE.

      [Paris] 1er janvier 1857, 10 heures du soir.
      Merci de ta lettre, mon cher ami. Voici où j'en suis :
      On a remué ciel et terre ou, pour mieux dire, toutes les hautes fanges de la capitale ; j'ai fait de belles études de moeurs !!!
      Mon affaire est une affaire politique, parce qu'on veut à toute force exterminer la Revue de Paris, qui agace le pouvoir ; elle a déjà eu deux avertissements, et il est très habile de la supprimer à son troisième délit pour attentat à la religion ! car ce qu'on me reproche surtout, c'est une Extrême-Onction copiée dans le Rituel de Paris. Mais ces bons magistrats sont tellement ânes qu'ils ignorent complètement cette religion dont ils sont les défenseurs ; mon juge d'instruction, M. Treilhard, est un juif et c'est lui qui me poursuit ! Tout cela est d'un grotesque sublime.
      Quant à lui, Treilhard, je te prie et au besoin te défends, cher frère, de rien lui écrire, tu me compromettrais ; tiens-toi pour averti.
      J'ai été jusqu'à présent très beau, ne nous dégradons pas.
      Mon affaire va être arrêtée probablement cette nuit, par une dépêche télégraphique venue de la province ; cela va tomber sur ces messieurs sans qu'ils sachent d'où, ils sont tous capables de mettre leurs cartes chez moi demain soir.
      Je vais devenir le lion de la semaine, toutes les hautes garces s'arrachent la Bovary pour y trouver des obscénités qui n'y sont pas.
      Je dois demain voir M. Rouland et le directeur général de la police.
      On me fait de très belles propositions au Moniteur en même temps. Comprends-tu ?
      Mon affaire est très compliquée, et ce qu'il y a de plus étranger à la persécution que l'on me fait subir, c'est moi et mon livre ; je suis un prétexte ; il s'agit pour moi de sauver (cette fois) la Revue de Paris... À moins que la Revue ne m'entraîne avec elle.
      Blanche, Florimont, etc., etc., s'occupent de moi, je ne rencontre partout qu'une extrême bienveillance.
      À l'heure où tu recevras ceci, mon affaire sera probablement finie ; mais comme elle peut cependant traîner, fais écrire de Rouen à Paris, par qui tu jugeras convenable, mais n'écris rien, toi.
      Je t'embrasse.
      Ton frère.

 

***

 

À SON FRÈRE ACHILLE.

      [Paris] Samedi matin, 10 heures [3 janvier 1857].
      Merci d'abord de la proposition, mais il est complètement inutile que tu te déranges. Et puis, pardonne-moi l'incohérence de mes lettres, je suis tellement ahuri, harcelé, fatigué, que je dois souvent dire des bêtises. Voilà trois jours que je n'arrête pas, je dîne à 9 heures du soir, et j'ai régulièrement pour une vingtaine de francs de voiture.
      Tout ce que tu as fait est bien. L'important était et est encore de faire peser sur Paris par Rouen. Les renseignements sur la position influente que notre père et que toi a eue et as à Rouen sont tout ce qu'il y a de meilleur ; on avait cru s'attaquer à un pauvre bougre, et quand on a vu d'abord que j'avais de quoi vivre, on a commencé à ouvrir les yeux. Il faut qu'on sache au Ministère de l'Intérieur que nous sommes, à Rouen, ce qui s'appelle une famille, c'est-à-dire que nous avons des racines profondes dans le pays, et qu'en m'attaquant, pour immoralité surtout, on blessera beaucoup de monde. J'attends de grands effets de la lettre du préfet au Ministre de l'Intérieur.
      Je te dis que c'est une affaire politique.
      On a voulu deux choses : me couler net et m'acheter ; je te le confie dans le tuyau de l'oreille. Mais les propositions que l'on m'a faites au Moniteur coïncident trop avec ma persécution, pour qu'il n'y ait pas là-dessous une intention, un plan.
      Il était fort habile de supprimer un journal politique pour attaque aux bonnes moeurs et à la religion ; on a pris le premier prétexte venu, et on a cru que l'homme à qui on s'attaquait n'avait aucunes relations ; or ces messieurs de la justice sont tellement embêtés des grandes dames (sic) que nous leur avons expédiées qu'ils n'y comprennent plus rien ; que les recommandations de B viennent par-dessus. Le Directeur des Beaux-Arts, chamarré de croix et en uniforme, m'a hier abordé devant deux cents personnes au Ministère d'état, pour me congratuler sur la Bovary ; ç'a été la scène des comices entre Tuvache et Lieuvain, etc. , etc. Sois sûr, cher frère, que je suis maintenant considéré comme un môssieu, de toutes façons. Si je m'en tire (ce qui me paraît très probable), mon livre va se vendre véritablement bien ! C'est probablement ce soir qu'il sera décidé, oui ou non, si je passe en justice. N'importe ! soigne le préfet et ne t'arrête que quand je te le dirai.
      Pense à M. Levavasseur (député), Franck-Carré, Barbet, Me Cibiel.
      Tout cela pour le Ministre de l'Intérieur (Sûreté générale, dont le directeur est Collet-Maigret). On a fait bien suffisamment pour le Ministère de la Justice.
      Adieu. Ai-je été clair ? Tout à toi, je t'embrasse.
      Ton frère.
      Tâche de faire dire habilement qu'il y aurait quelque danger à m'attaquer, à nous attaquer, à cause des élections qui vont venir.

 

***

 

À SON FRÈRE ACHILLE.

      [Paris, 4 ou 5 janvier 1857].
      Je rentre après 21 francs de coupé, je crois que tout va s'arranger. La seule chose réellement influente sera le nom du père Flaubert, et la peur qu'une condamnation n'indispose les Rouennais dans les futures élections. On commence à se repentir au Ministère de l'Intérieur de m'avoir attaqué inconsidérément. Bref, il faut que le préfet, M. Leroy et M. Franck-Carré écrivent directement au Directeur de la Sûreté générale quelle influence nous avons et combien ce serait irriter la moralité du pays. C'est une affaire purement politique dans laquelle je me trouve engrené. Ce qui arrêtera, c'est de faire voir les inconvénients politiques de la chose.
      Ne menace pas, bien entendu, mais dis seulement et tâche que les plus hauts fonctionnaires du département écrivent, directement, et le plus vite possible.
      M. Treilhard y met (je crois) de la complaisance, mais enfin tout a un terme ; il approche, et le jour de l'an m'a bien gêné dans mes démarches.
      J'ai été chez Me Cibiel, qui ne savait rien du tout. Que Me Cibiel et M. Barbet se hâtent.
      J'ai vu le père Ledier, qui se remue ; bref, tout le monde.
      Je te le répète, c'est du Ministère de l'Intérieur que le coup part, et c'est là qu'il faut frapper, vite et fort.
      On a dû écrire au préfet pour le consulter, sa réponse sera donc du plus grand poids.
      
Adieu, adresse tes lettres chez notre mère, car moi je suis en course du matin au soir.
      Encore adieu.
      Tout à toi.

 

***

 

À SON FRÈRE ACHILLE.

      Mardi soir, 10 heures [6 janvier 1857].
      Je crois que mon affaire se calme et qu'elle réussira ; le directeur de la Sûreté générale a dit (devant témoins) à M. Treilhard d'arrêter les poursuites, mais un revirement peut avoir lieu ; j'avais contre moi deux ministères, celui de la Justice et celui de l'Intérieur.
      On a travaillé, et pas marché, mais j'ai cela pour moi que je n'ai pas fait une visite à un magistrat.
      Ce soir, je viens de recevoir de M. Rouland une lettre fort polie qui m'invite à passer chez lui, demain.
      Si Whaal a écrit, c'est bien, et je compte là-dessus ; sinon qu'il écrive, et je n'ai pas eu le temps de lui écrire moi-même. Ce que le préfet a écrit a fait le plus grand bien, j'en suis sûr.
      L'important était d'établir l'opinion publique, c'est chose terminée maintenant, et désormais, de quelque façon que cela tourne, on comptera avec moi.
      Les dames se sont fortement mêlées de ton serviteur et frère ou plutôt de son livre, surtout la princesse de Beauvau, qui est une «Bovaryste» enragée et qui a été deux fois chez l'Impératrice pour faire arrêter les poursuites. (Garde tout cela pour toi, bien entendu. )
      Mais on voulait à toute force en finir avec la Revue de Paris, et il était très malin de la supprimer pour délit d'immoralité et d'irréligion ; malheureusement mon livre n'est ni immoral ni irréligieux.
      La mort de l'archevêque de Paris me sert, je crois. Quelle chance que l'assassinat soit commis par un autre prêtre ! on va peut-être finir par ouvrir les yeux.
      Voilà, mon cher Achille, tout ce que j'ai à te dire, je ne sais rien de plus, je suis ahuri et rompu.
      Quel métier ! quel monde ! quelles canailles, etc.
      Adieu, je t'embrasse.
      À toi, ton frère.
      Je saurai à quoi m'en tenir définitivement vers la fin de la semaine.

 

***

 

À MADAME MAURICE SCHLÉSINGER.

      Paris, 14 janvier 1857.
      Comme j'ai été attendri, chère Madame, de votre bonne lettre ! Les questions que vous m'y faites sur l'auteur et sur le livre sont arrivées droit à leur adresse, n'en doutez pas : voici donc toute l'histoire. La Revue de Paris où j'ai publié mon roman (du 1er octobre au 15 décembre) avait déjà, en sa qualité de journal hostile au gouvernement, été avertie deux fois. Or, on a trouvé qu'il serait fort habile de la supprimer d'un seul coup, pour fait d'immoralité et d'irréligion ; si bien qu'on a relevé dans mon livre, au hasard, des passages licencieux et impies. J'ai eu à comparaître devant M. le juge d'instruction, et la procédure a commencé. Mais j'ai fait remuer vigoureusement les amis, qui pour moi ont un peu pataugé dans les hautes fanges de la capitale. Bref, tout est arrêté, m'assure-t-on, bien que je n'aie encore aucune réponse officielle. Je ne doute pas de la réussite, cela était trop bête. Je vais donc pouvoir publier mon roman en volume. Vous le recevrez dans six semaines environ, je pense, et je vous marquerai, pour votre divertissement les passages incriminés. L'un d'eux, une description d'Extrême-Onction, n'est qu'une page du Rituel de Paris, remise en français ; mais les braves gens qui veillent au maintien de la religion ne sont pas forts en catéchisme.
      Quoi qu'il en soit, j'aurais été condamné, condamné quand même, – à un an de prison, sans compter mille francs d'amende. De plus, chaque nouveau volume de votre ami eût été cruellement surveillé et épluché par MM. de la police, et la récidive m'aurait conduit derechef sur «la paille humide des cachots» pour cinq ans : en un mot, il m'eut été impossible d'imprimer une ligne. Je viens donc d'apprendre : 1° qu'il est fort désagréable d'être pris dans une affaire politique ; 2° que l'hypocrisie sociale est une chose grave. Mais elle a été si stupide, cette fois, qu'elle a eu honte d'elle-même, a lâché prise et est rentrée dans son trou.
      Quant au livre en soi, qui est moral, archimoral, et à qui l'on donnerait le prix Montyon s'il avait des allures moins franches (honneur que j'ambitionne peu), il a obtenu tout le succès qu'un roman peut avoir dans une Revue.
      J'ai reçu des confrères de fort jolis compliments, vrais ou faux, je l'ignore. On m'assure même que M. de Lamartine chante mon éloge très haut – ce qui m'étonne beaucoup, car tout, dans mon oeuvre, doit l'irriter ! – La Presse et le Moniteur m'ont fait des propositions fort honnêtes. – On m'a demandé un opéra-comique (comique ! comique !) et l'on a parlé de ma Bovary dans différentes feuilles grandes et petites. Voilà, chère Madame, et sans aucune modestie, le bilan de ma gloire. Rassurez-vous sur les critiques, ils me ménageront, car ils savent bien que jamais je ne marcherai dans leur ombre pour prendre leur place : ils seront, au contraire, charmants ; il est si doux de casser les vieux pots avec les nouvelles cruches !
      Je vais donc reprendre ma pauvre vie si plate et tranquille, où les phrases sont des aventures et où je ne recueille d'autres fleurs que des métaphores. J'écrirai comme par le passé, pour le seul plaisir d'écrire, pour moi seul, sans aucune arrière-pensée d'argent ou de tapage. Apollon, sans doute, m'en tiendra compte, et j'arriverai peut-être un jour à produire une belle chose ! car tout cède, n'est-ce pas, à la continuité d'un sentiment énergique. Chaque rêve finit par trouver sa forme ; il y a des ondes pour toutes les soifs, de l'amour pour tous les coeurs. Et puis rien ne fait mieux passer la vie que la préoccupation incessante d'une idée, qu'un idéal, comme disent les grisettes... Folie pour folie, prenons les plus nobles. Puisque nous ne pouvons décrocher le soleil, il faut boucher toutes nos fenêtres et allumer des lustres dans notre chambre.
      Je passe quelquefois rue Richelieu pour avoir de vos nouvelles. Mais la dernière fois, je n'y ai plus trouvé personne de connaissance. M. de Laval en est parti ; et au nom de Brandus, il s'est présenté à mes yeux un mortel complètement inconnu. – Vous ne viendrez donc jamais à Paris ! votre exil est donc éternel ! On lui en veut donc à cette pauvre France ! et Maurice, que devient-il ? Que fait-il ? Comme vous devez vous trouver seule depuis le départ de Maria ! Si j'ai compris la joie dont vous m'avez parlé, j'ai compris aussi les tristesses que vous m'avez tues. Quand les journées seront trop longues ou trop vides, pensez un peu à celui qui vous baise les mains bien affectueusement.
      Tout à vous.

 

***

 

À SON FRÈRE ACHILLE.

      Vendredi, 8 heures et demie du soir [probablement le 16 janvier].
      Je ne t'écrivais plus, mon cher Achille, parce que je croyais l'affaire complètement terminée ; le prince Napoléon l'avait par trois fois affirmé et à trois personnes différentes ; M. Rouland a été lui-même parler au Ministère de l'Intérieur, etc., etc., Édouard Delessert avait été chargé par l'Impératrice (chez laquelle il dînait mardi) de dire à sa mère que c'était une affaire finie.
      C'est hier matin que j'ai su, par le père Sénard, que j'étais renvoyé en police correctionnelle ; Treilhard le lui avait dit la veille au soir, au Palais.
      J'en ai fait prévenir immédiatement le Prince, lequel a répondu que ce n'était pas vrai ; mais c'est lui qui se trompe.
      Voilà tout ce que je sais, c'est un tourbillon de mensonges et d'infamies dans lequel je me perds ; il y a là-dessous quelque chose, quelqu'un d'invisible et d'acharné ; je n'ai d'abord été qu'un prétexte, et je crois maintenant que la Revue de Paris elle-même n'est qu'un prétexte. Peut-être en veut-on à quelqu'un de mes protecteurs ? ils ont été considérables encore plus par la qualité que par la quantité.
      Tout le monde se renvoie la balle et chacun dit : «Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi.»
      Ce qu'il y a de sûr, c'est que les poursuites ont été arrêtées, puis reprises. D'où vient ce revirement ? Tout est parti du Ministère de l'Intérieur, la magistrature a obéi ; elle était libre, parfaitement libre, mais... Je n'attends aucune justice, je ferai ma prison, je ne demanderai bien entendu aucune grâce, c'est là ce qui me déshonorerait.
      Si tu peux arriver à savoir quelque chose, à voir clair là dedans, dis-le-moi.
      Je t'assure que je ne suis nullement troublé, c'est trop bête ! trop bête !
      Et on ne me clora pas le bec, du tout ! Je travaillerai comme par le passé, c'est-à-dire avec autant de conscience et d'indépendance. Ah ! je leur en f... des romans ! et des vrais ! j'ai fait de belles études, mes notes sont prises ; seulement j'attendrai, pour publier, que des temps meilleurs luisent sur le Parnasse.
      Dans tout cela, la Bovary continue son succès ; il devient corsé, tout le monde l'a lue, la lit ou veut la lire.
      Ma persécution m'a ouvert mille sympathies. Si mon livre est mauvais, elle servira à le faire paraître meilleur ; s'il doit au contraire demeurer, c'est un piédestal pour lui.
      Voilà !
      J'attends de minute en minute le papier timbré qui m'indiquera le jour où je dois aller m'asseoir (pour crime d'avoir écrit en français) sur le banc des filous et des pédérastes.
      Adieu, cher frère, je t'embrasse.
      À toi.

 

***

 

À SON FRÈRE ACHILLE.

      [Paris] Dimanche, 20 janvier, 6 heures du soir [18 janvier 1857].
      C'est jeudi prochain que je passe définitivement ; il y a des chances pour, des chances contre ; on ne parle que de cela dans le monde des lettres.
      J'ai été aujourd'hui une grande heure seul avec Lamartine, qui m'a fait des compliments par-dessus les moulins. Ma modestie m'empêche de rapporter les compliments archi-flatteurs qu'il m'a adressés ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il sait mon livre par coeur, qu'il en comprend toutes les intentions, il me connaît à fond. J'aurai de lui, pour la présenter au tribunal, une lettre élogieuse ; je vais aussi me faire donner des certificats sur la moralité de mon livre par les littérateurs les plus posés ; cela est important, à ce que prétend le père Sénard.
      Mes actions montent, et l'on me propose d'écrire dans le Moniteur à raison de 10 sols la ligne, ce qui ferait, pour un roman comme la Bovary, environ 10 000 francs. Voilà où me mène la justice.
      Que je sois condamné ou non, mon trou maintenant n'en est pas moins fait.
      C'était le père Lamartine qui avait commencé les politesses, cela me surprend beaucoup, je n'aurais jamais cru que le chantre d'Elvire se passionnât pour Homais !
      Il ne serait peut-être pas mal à propos que Whaal re-écrivît à Rouland, pour que ce dernier dît un mot (en sous-main) à mes juges qui sont : Dubarle, président ; Nacquart, Dupaty, Pinard, ministère public.
      On parlera aux deux premiers. Restent Dupaty et Pinard ; si, par le père Lizot ou autres, on peut leur faire tenir un mot, qu'on le fasse.
      Adieu, je n'arrête pas, le jour je fais des courses, et la nuit, j'écris et je corrige des épreuves.
      Adieu, je t'embrasse.
      Ton frère.
      
      

 

***

 

À EUGÈNE DELATTRE.

      Mardi matin [20 janvier 1857].
      Où demeure la divine Mme de Sezzi (Esther) ?
      Il faut f... et se taire ! = (Esther).
      Sa pièce sera lue dans une huitaine de jours, et, en cas d'admission, ne pourrait être jouée avant 2 ans !!! Tel est le mot du sublime d'Aiglemont.
      Adieu, mon cher vieux. Tu sauras que je suis toujours sous la menace de la police correctionnelle comme auteur impur.
      À toi.

 

***

 

À SON FRÈRE ACHILLE.

      [Paris, vers le 20 janvier 1857].
      MON CHER ACHILLE,
      Je suis tout étonné de ne pas avoir encore reçu de papier timbré, on est en retard ; peut-être hésite-t-on ? Je le crois, les gens qui ont parlé pour moi sont furieux, et un de mes protecteurs, qui est un très haut personnage, «entre en rage», à ce que l'on m'écrit, il va casser les vitres aux Tuileries. Tout cela finira bien, j'en suis sûr, soit qu'on arrête l'affaire ou que je passe en justice.
      Les démarches que j'ai faites m'ont beaucoup servi en ce sens que j'ai maintenant pour moi l'opinion ; il n'est pas un homme de lettres dans Paris qui ne m'ait lu et qui ne me défende, tous s'abritent derrière moi, ils sentent que ma cause est la leur.
      La police s'est méprise ; elle croyait s'en prendre au premier roman venu et à un petit grimaud littéraire ; or, il se trouve que mon roman passe maintenant (et en partie grâce à la persécution) pour un chef-d'oeuvre ; quant à l'auteur, il a pour défenseurs pas mal de ce qu'on appelait autrefois des grandes dames, l'Impératrice (entre autres) a parlé pour moi deux fois ; l'Empereur avait dit une première fois : «Qu'on me laisse tranquille !», et, malgré tout cela, on est revenu à la charge. Pourquoi ? ici commence le mystère.
      Je prépare, en attendant, mon mémoire, qui n'est autre que mon roman ; mais je fourrerai sur les marges, en regard des pages incriminées, des citations embêtantes, tirées des classiques, afin de démontrer par ce simple rapprochement que, depuis trois siècles, il n'est pas une ligne de la littérature française qui ne soit aussi attentatoire aux bonnes moeurs et à la religion. Ne crains rien, je serai calme. Quant à ne pas comparaître à l'audience, ce serait une reculade ; je n'y dirai rien, mais je serai assis à côté du père Sénard, qui aura besoin de moi. Et puis, je ne puis me dispenser de montrer ma boule de criminel aux populations.
      Je vous remercie, toi et Pottier, de votre future visite, et je l'accepte ; je vous invite à dîner dans les puits de Venise.
      J'achèterai une botte de paille et des chaînes et je ferai faire mon portrait «assis sur la paille humide des cachots et avec des fers» ! ! !
      Tout cela est tellement bête que je finis par m'en amuser beaucoup.
      Tu vois qu'en résumé rien n'est encore certain ; attendons.
      Tu recevras, au milieu de la semaine prochaine, ce qui a paru de moi dans l’Artiste. Il y aura quatre numéros, ce sont des fragments de la Tentation de Saint Antoine. Si j'oubliais de te les envoyer, rappelle-le-moi ; c'est dimanche prochain que le dernier fragment paraît.
      Adieu, cher frère, je t'embrasse.
      À toi.

 

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À THÉOPHILE GAUTIER.

      Paris, 6 heures du soir [janvier 1857].
      M. Abbatucci fils, qui t'aime beaucoup, est extrêmement prévenu en ma faveur. Un mot de toi, ce soir, aura le plus grand poids. Je suis chargé de te le dire. Tu trouveras là beaucoup de Bovarystes. Joins-toi à eux et sauve-moi, homme puissant !
      L'affaire est en bon train.
      À toi.

 

***

 

À SON FRÈRE ACHILLE.

      [Paris] Vendredi [23 janvier 1857].
      Je passe demain en police correctionnelle 6e chambre, à 10 heures du matin.
      Mais je serai très probablement remis à quinzaine, parce que Me Sénard ne peut plaider pour moi ce jour-là ni samedi prochain.
      Je m'attends à une condamnation, car je ne la mérite pas.
      Rien à faire, ne bouge pas, reste tranquille.

      Ah ! qu'on est fier d'être Français !
      Quand on regarde la colonne.

      À toi, mon cher Achille ; je te prends par ta longue barbe et t'embrasse sur les deux joues.
      À toi.
      Ton frère.

 

***

 

AU DOCTEUR JULES CLOQUET.

      Paris, 23 janvier 1857 [vendredi].
      MON CHER AMI,
      Je vous annonce que demain, 24 janvier, j'honore de ma présence le banc des escrocs, 6e chambre de police correctionnelle, 10 heures du matin. Les dames sont admises, une tenue décente et de bon goût est de rigueur.
      Je ne compte sur aucune justice. Je serai condamné, et au maximum, peut-être, douce récompense de mes travaux, noble encouragement donné à la littérature. Je n'ose même espérer que l'on m'accordera la remise des débats à quinzaine, car Me Sénard ne peut plaider pour moi ni demain, ni dans huit jours.
      Mais une chose me console de ces stupidités, c'est d'avoir rencontré pour ma personne et pour mon livre tant de sympathies. Je compte la vôtre au premier rang, mon cher ami. L'approbation de certains esprits est plus flatteuse que les poursuites de la police ne sont déshonorantes. Or, je défie toute la magistrature française avec ses gendarmes et toute la Sûreté générale, y compris ses mouchards, d'écrire un roman qui vous plaise autant que le mien.
      Voilà les pensées orgueilleuses que je vais nourrir dans mon cachot.
      Si mon oeuvre a une valeur réelle, si vous ne vous êtes pas trompé enfin, je plains les gens qui la poursuivent. Ce livre qu'ils cherchent à détruire n'en vivra que mieux plus tard et par leurs blessures mêmes. De cette bouche qu'ils voudraient clore, il leur restera un crachat sur le visage.
      Vous aurez peut-être, un jour ou l'autre, l'occasion d'entretenir l'Empereur de ces matières.
      Vous pourrez, en manière d'exemple, citer mon procès comme une des turpitudes les plus ineptes qui se passent sous son régime. Ce qui ne veut pas dire que je devienne furieux et que vous soyez obligé prochainement de me tirer de Cayenne. Non, non, pas si bête ! Je reste seul dans ma profonde immoralité, sans amour pour aucune boutique ni parti, sans alliance même, et n'étant soutenu, naturellement, par aucun.
      Je déplais aux Jésuites de robe courte comme aux Jésuites de robe longue ; mes métaphores irritent les premiers, ma franchise scandalise les seconds.
      Voilà tout ce que j'avais à vous dire, et que je vous remercie encore une fois de vos bons services inutiles, car la sottise anonyme a été plus puissante que votre dévouement.
      Mille poignées de main. Tout à vous.

 

***

 

À EUGÈNE CRÉPET.

      Paris [janvier 1857, entre le 26 et le 30].
      MON CHER AMI,
      Vous connaissez l'abbé Constant, il doit pouvoir vous fournir des notes sur ceci, qu'il me faut ce soir :
      Le plus de lubricités possible tirées des auteurs ecclésiastiques, particulièrement des modernes.
      
À vous !
      On vient d'interdire mon mémoire et on a arrêté, dimanche, l’Indépendance belge, parce qu'il y avait un article à la louange de votre serviteur.

 

***

 

À SON FRÈRE ACHILLE.

      [31 janvier 1857].
      MON CHER ACHILLE,
      Tu as dû recevoir ce matin une dépêche télégraphique à toi adressée, de ma part, par un de mes amis, c'est de demain en huit que je serai jugé ; la justice hésite encore. D'autre part, on me propose d'écrire au Moniteur à raison de 10 sols la ligne, ce qui pour un roman comme la Bovary ferait une affaire de 8 à 10 000 francs.
      La plaidoirie de Me Sénard a été splendide. Il a écrasé le ministère public, qui se tordait sur son siège et a déclaré qu'il ne répondrait pas. Nous l'avons accablé sous les citations de Bossuet et de Massillon, sous des passages graveleux de Montesquieu, etc. La salle était comble. C'était chouette et j'avais une fière balle. Je me suis permis une fois de donner en personne un démenti à l'avocat général qui, séance tenante, a été convaincu de mauvaise foi, et s'est rétracté. Tu verras du reste tous les débats mot pour mot parce que j'avais à moi (à raison de 60 francs l'heure) un sténographe qui a tout pris. Le père Sénard a parlé pendant quatre heures de suite. ç'a été un triomphe pour lui et pour moi.
      Il a d'abord commencé par parler du père Flaubert, puis de toi, et ensuite de moi ; après quoi, analyse complète du roman, réfutation du réquisitoire et des passages incriminés. C'est là-dessus qu'il a été fort ; l'avocat général a dû recevoir, le soir, un fier galop ! Mais le plus beau a été le passage de l'Extrême-Onction. L'avocat général a été couvert de confusion quand Me Sénard a tiré de sous son banc un Rituel qu'il a lu ; le passage de mon roman n'est que la reproduction adoucie de ce qu'il y a dans le Rituel, nous leur avons f... une fière littérature !
      Tout le temps de la plaidoirie, le père Sénard m'a posé comme un grand homme et a traité mon livre de chef-d'oeuvre. On en a lu le tiers à peu près. Il a joliment fait valoir l'approbation de Lamartine ! Voici une de ses phrases : «Vous lui devez non seulement un acquittement, mais des excuses !».
      Autre passage : «Ah ! vous venez vous attaquer au second fils de M. Flaubert !... Personne, M. l'avocat général, et pas même vous, ne pourrait lui donner des leçons de moralité !». Et quand il avait blagué sur un passage : «Je n'accuse pas votre intelligence, mais votre préoccupation».
      En somme, ç'a été une crâne journée et tu te serais amusé si tu avais été là.
      Ne dis rien, tais-toi : après le jugement, si je perds, j'en appellerai en cour d'appel, et si je perds en cour d'appel, en cassation.
      Adieu, cher frère, je t'embrasse.

 

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À MAURICE SCHLÉSINGER.

      [Février, 1857].
      MON CHER MAURICE,
      Merci de votre lettre. J'y répondrai brièvement, car il m'est resté de tout cela un tel épuisement de corps et d'esprit que je n'ai pas la force de faire un pas ni de tenir une plume. L'affaire a été dure à enlever, mais enfin j'ai la victoire.
      J'ai reçu de tous mes confrères des compliments très flatteurs et mon livre va se vendre d'une façon inusitée, pour un début. Mais je suis fâché de ce procès, en somme. Cela dévie le succès et je n'aime pas, autour de l'Art, des choses étrangères. C'est à un tel point que tout ce tapage me dégoûte profondément et j'hésite à mettre mon roman en volume. J'ai envie de rentrer, et pour toujours, dans la solitude et le mutisme dont je suis sorti, de ne rien publier, pour ne plus faire parler de moi. Car il me paraît impossible par le temps qui court de rien dire, l'hypocrisie sociale est tellement féroce ! ! !
      Les gens du monde les mieux disposés pour moi me trouvent immoral ! impie ! Je ferais bien à l'avenir de ne pas dire ceci, cela, de prendre garde, etc., etc.! Ah ! comme je suis embêté, cher ami !
      On ne veut même plus de portraits ! le daguerréotype est une insulte ! et l'histoire une satire ! Voilà où j'en suis ! Je ne vois rien en fouillant mon malheureux cerveau qui ne soit répréhensible. Ce que j'allais publier après mon roman, à savoir un livre qui m'a demandé plusieurs années de recherches et d'études arides, me ferait aller au bagne ! et tous mes autres plans ont des inconvénients pareils. Comprenez-vous maintenant l'état facétieux où je me trouve ?
      Je suis depuis quatre jours couché sur mon divan à ruminer ma position qui n'est pas gaie, bien qu'on commence à me tresser des couronnes, où l'on mêle, il est vrai, des chardons.
      Je réponds à toutes vos questions : si le livre ne paraît pas, je vous enverrai les numéros de la Revue qui le contiennent. Ce sera décidé d'ici à quelques jours. M. de Lamartine n'a pas écrit à la Revue de Paris, il prône le mérite littéraire de mon roman, tout en le déclarant cynique. Il me compare à lord Byron, etc. ! C'est très beau ; mais j'aimerais mieux un peu moins d'hyperboles et en même temps moins de réticences. Il m'a envoyé de but en blanc des félicitations, puis il m'a lâché au moment décisif. Bref, il ne s'est point conduit avec moi en galant homme, et même il a manqué à une parole qu'il m'avait donnée. Néanmoins nous sommes restés en de bons termes.

 

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À MADAME PRADIER.

      Paris Mardi au soir février, [1857].
      CHÈRE MADAME,
      Je ne sais quand j'aurai le plaisir de vous aller faire une petit visite, tant je suis fatigué, abruti et enrhumé ; il m'est resté de mon procès une courbature physique et morale qui ne me permet de remuer ni pied ni plume.
      Ce tapage fait autour de mon premier livre me semble tellement étranger à l'Art, qu'il me dégoûte et m'étourdit. Combien je regrette le mutisme de poisson où je m'étais tenu jusqu'alors.
      Et puis l'avenir m'inquiète : quoi écrire qui soit plus inoffensif que ma pauvre Bovary, traînée par les cheveux comme une catin en pleine police correctionnelle ? Si l'on était franc, on avouerait au contraire que j'ai été bien dur pour elle, n'est-ce pas ?
      Quoi qu'il en soit, et malgré l'acquittement, je n'en reste pas moins à l'état d'auteur suspect. – Médiocre gloire !
      J'avais l'intention de publier immédiatement un autre bouquin qui m'a demandé plusieurs années de travail, un livre fait avec les Pères de l'église tout plein de mythologie et d'antiquité. – Il faut que je me prive de ce plaisir, car il m'entraînerait en cour d'assises net. – Deux ou trois autres plans que j'avais se trouvent ajournés pour les mêmes raisons.
      Quelle force que l'hypocrisie sociale ! Par le temps qui court, tout portrait devient une satire et l'histoire est une accusation.
      Voilà pourquoi je suis fort triste et très fatigué. Je passe mon temps à dormir et à me moucher.
      Feu Du Cantal n'était rien auprès de moi. La comparaison est d'autant plus juste que je viens, comme lui, de fréquenter les saltimbanques. Je réclamais aussi mon enfant, ma fille. «On n'y a pas touché», c'est vrai. – Mais sa réputation en a souffert.
      Je ne vais pas tarder à m'en retourner dans ma maison des champs, loin des humains, – comme on dit en tragédie, – et là je tâcherai de mettre de nouvelles cordes à ma pauvre guitare, sur laquelle on a jeté de la boue avant même que son premier air ne soit chanté !!!
      Et vous, chère Madame, comment supportez-vous, pour le moment, cette gueuse d'existence ? Écrivez-moi un petit mot si vous avez le temps. Promenez-vous, il fait un beau soleil.
      N B. – Regardez-vous dans la glace par-dessus les Chinois de votre pendule, et envoyez-vous de ma part un baiser du bout des doigts.
      Je le dépose à vos pieds, avec l'homme tout entier.
      

 

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À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE.

      Paris, 19 février [1857].
      Je suis bien en retard avec vous, Madame. Ce n'est cependant ni dédain de votre charmante lettre, ni oubli, mais j'ai été surchargé des affaires les plus désagréables, car j'ai comparu (pour ce même livre sur lequel vous m'avez écrit des choses si obligeantes) en police correctionnelle sous la prévention d'outrage aux bonnes moeurs et au culte catholique. Cette Bovary, que vous aimez, a été traînée comme la dernière des femmes perdues sur le banc des escrocs. On l'a acquittée, il est vrai, les considérants de mon jugement sont honorables, mais je n'en reste pas moins à l'état d'auteur suspect, ce qui est une médiocre gloire. Il me sera impossible de publier mon roman en volume avant le commencement du mois d'avril. Me permettrez-vous, Madame, de vous en envoyer un exemplaire ?
      Il va sans dire que j'attends impatiemment l'envoi de quelques-unes de vos oeuvres. Je serai fort honoré, Madame, de les recevoir.

 

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À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE.

      Paris, 18 mars [1857].
      MADAME,
      Je m'empresse de vous remercier, j'ai reçu tous vos envois. Merci de la lettre, des livres et du portrait surtout ! C'est une attention délicate qui me touche.
      Je vais lire vos trois volumes lentement, attentivement, c'est-à-dire comme ils le méritent, j'en suis sûr d'avance.
      Mais je suis bien empêché pour le moment, car je m'occupe, avant de m'en retourner à la campagne, d'un travail archéologique sur une des époques les plus inconnues de l'antiquité, travail qui est la préparation d'un autre. Je vais écrire un roman dont l'action se passera trois siècles avant Jésus-Christ, car j'éprouve le besoin de sortir du monde moderne, où ma plume s'est trop trempée et qui d'ailleurs me fatigue autant à reproduire qu'il me dégoûte à voir.
      Avec une lectrice telle que vous, Madame, et aussi sympathique, la franchise est un devoir. Je vais donc répondre à vos questions : Madame Bovary n'a rien de vrai. C'est une histoire totalement inventée ; je n'y ai rien mis ni de mes sentiments ni de mon existence. L'illusion (s'il y en a une) vient au contraire de l'impersonnalité de l'oeuvre. C'est un de mes principes, qu'il ne faut pas s'écrire. L'artiste doit être dans son oeuvre comme Dieu dans la création, invisible et tout-puissant ; qu'on le sente partout, mais qu'on ne le voie pas.
      Et puis, l'Art doit s'élever au-dessus des affections personnelles et des susceptibilités nerveuses ! Il est temps de lui donner, par une méthode impitoyable, la précision des sciences physiques ! La difficulté capitale, pour moi, n'en reste pas moins le style, la forme, le Beau indéfinissable résultant de la conception même et qui est la splendeur du Vrai comme disait Platon.
      J'ai longtemps, Madame, vécu de votre vie. Moi aussi, j'ai passé plusieurs années complètement seul à la campagne, n'ayant d'autre bruit l'hiver que le murmure du vent dans les arbres avec le craquement de la glace, quand la Seine charriait sous mes fenêtres. Si je suis arrivé à quelque connaissance de la vie, c'est à force d'avoir peu vécu dans le sens ordinaire du mot, car j'ai peu mangé, mais considérablement ruminé ; j'ai fréquenté des compagnies diverses et vu des pays différents. J'ai voyagé à pied et à dromadaire. Je connais les boursiers de Paris et les juifs de Damas, les rufians d'Italie et les jongleurs nègres. Je suis un pèlerin de la Terre Sainte et je me suis perdu dans les neiges du Parnasse, ce qui peut passer pour un symbolisme.
      Ne vous plaignez pas ; j'ai un peu couru le monde et je connais à fond ce Paris que vous rêvez ; rien ne vaut une bonne lecture au coin du feu... lire Hamlet ou Faust... par un jour d'enthousiasme. Mon rêve (à moi) est d'acheter un petit palais à Venise sur le grand canal.
      Voilà, Madame, une de vos curiosités assouvie. Ajoutez ceci pour avoir mon portrait et ma biographie complètes : que j'ai trente-cinq ans, je suis haut de cinq pieds huit pouces, j'ai des épaules de portefaix et une irritabilité nerveuse de petite maîtresse. Je suis célibataire et solitaire.
      Permettez-moi, en finissant, de vous remercier encore une fois pour l'envoi de «l'Image». Elle sera encadrée et suspendue entre des figures chéries. J'arrête un compliment qui me vient au bout de la plume et je vous prie de me croire votre collègue affectionné.

 

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À MAURICE SCHLÉSINGER.

      Paris [fin mars 1857].
      Ne croyez pas que je vous oublie, mon cher Maurice. Voilà un grand mois et plus que je remets chaque jour à vous écrire. Mais je suis réellement (passez-moi le ridicule de l'aveu) un homme fort occupé. Voilà la première année depuis que j'existe que je mène une vie matériellement active, et j'en suis harassé.
      Jamais je ne vous oublierai. Vous pourrez, quelquefois, être longtemps sans entendre parler de moi, mais je n'en penserai pas moins à vous. Je suis de la nature des dromadaires, que l'on ne peut faire marcher que lorsqu'ils sont au repos et l'on ne peut arrêter lorsqu'ils sont en marche ; mais mon coeur est comme leur dos bossu : il supporte de lourdes charges aisément et ne plie jamais. Croyez-le. Je sais bien que je suis un drôle, de ne pas aller vous voir, de ne pas faire avec vous un petit tour sur le Rhin, etc. Me croyez-vous donc assez sot et assez peu égoïste pour me priver bénévolement de ce plaisir ? Mais, mon cher ami, voici ma situation présente :
      1° J'ai un volume qui va paraître dans quinze jours (vous le recevrez avant qu'il ne soit en vente à Paris), il faut que je surveille la publication du susdit bouquin ; 2° J'en avais un autre tout prêt à paraître, mais la rigueur des temps me force à en ajourner indéfiniment la publication ; 3° Pour soutenir mon début (dont l'éclat, comme on dit en style de réclame, a dépassé mes espérances), il faut que je me hâte d'en faire un autre, et se hâter c'est pour moi, en littérature, se tuer. Je suis donc occupé en ce moment à prendre des notes pour une étude antique que j'écrirai cet été, fort lentement. Or, comme je veux m'y mettre à la fin du mois prochain et qu'à Rouen il m'est impossible de me procurer les livres qu'il me faut, je lis et j'annote aux Bibliothèques du matin au soir, et chez moi, dans la nuit, fort tard. Voilà, mon bon, ma situation. Je suis fort malheureux, car je me lève tous les matins à huit heures, ce qui est un supplice pour votre serviteur.
      Comme j'ai été embêté cet hiver ! mon procès ! mes querelles avec la Revue de Paris ! et les conseils ! et les amis ! et les politesses ! On commence même à me démolir et j'ai présentement sur ma table un bel éreintement de mon roman, publié par un monsieur dont j'ignorais complètement l'existence. Vous ne vous imaginez pas les infamies qui règnent et ce qu'est maintenant la petite presse. Tout cela du reste est fort légitime, car le public se trouve à la hauteur de toutes les canailleries dont on le régale. Mais ce qui m'attriste profondément, c'est la bêtise générale. L'Océan n'est pas plus profond ni plus large. Il faut avoir une fière santé morale, je vous assure, pour vivre à Paris, maintenant. Qu'importe, après tout ! Il faut fermer sa porte et ses fenêtres, se ratatiner sur soi, comme un hérisson, allumer dans sa cheminée un large feu, puisqu'il fait froid, évoquer dans son coeur une grande idée (souvenir ou rêve) et remercier Dieu quand elle arrive.
      Vous êtes lié fatalement aux meilleurs souvenirs de ma jeunesse. Savez-vous que voilà plus de vingt ans que nous nous connaissons ? Tout cela me plonge dans des abîmes de rêverie qui sentent le vieillard. On dit que le présent est trop rapide. Je trouve, moi, que c'est le passé qui nous dévore.

 

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À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE.

      [Paris] Lundi (30 mars 1857].
      MADEMOISELLE ET CHER CONFRÈRE,
      Votre lettre est si honnête, si vraie et si intense ; elle m'a enfin tellement ému, que je ne puis me retenir d'y répondre immédiatement. Je vous remercie d'abord de m'avoir dit votre âge. Cela me met plus à l'aise. Nous causerons ensemble comme deux hommes. La confiance que vous me témoignez m'honore ; je ne crois pas en être indigne ; – mais ne me raillez point, ne m'appelez plus un savant ! moi que mon ignorance confond.
      Et puis ne vous comparez pas à la Bovary. Vous n'y ressemblez guère ! Elle valait moins que vous comme tête et comme coeur ; car c'est une nature quelque peu perverse, une femme de fausse poésie et de faux sentiments. Mais l'idée première que j'avais eue était d'en faire une vierge, vivant au milieu de la province, vieillissant dans le chagrin et arrivant ainsi aux derniers états du mysticisme et de la passion rêvée. J'ai gardé de ce premier plan tout l'entourage (paysages et personnages assez noirs), la couleur enfin. Seulement, pour rendre l'histoire plus compréhensible et plus amusante, au bon sens du mot, j'ai inventé une héroïne plus humaine, une femme comme on en voit davantage. J'entrevoyais d'ailleurs dans l'exécution de ce premier plan de telles difficultés que je n'ai pas osé.
      Écrivez-moi tout ce que vous voudrez, longuement et souvent, quand même je serais quelque temps sans vous répondre, car, à partir d'hier, nous sommes de vieux amis. Je vous connais maintenant et je vous aime. Ce que vous avez éprouvé, je l'ai senti personnellement. Moi aussi, je me suis volontairement refusé à l'amour, au bonheur... Pourquoi ? je n'en sais rien. C'était peut-être par orgueil, – ou par épouvante ? Moi aussi, j'ai considérablement aimé, en silence, – et puis à vingt et un ans, j'ai manqué mourir d'une maladie nerveuse, amenée par une série d'irritations et de chagrins, à force de veilles et de colères. Cette maladie m'a duré dix ans. (Tout ce qu'il y a dans sainte Thérèse, dans Hoffmann et dans Edgar Poë, je l'ai senti, je l'ai vu, les hallucinés me sont fort compréhensibles. ) Mais j'en suis sorti bronzé et très expérimenté tout à coup sur un tas de choses que j'avais à peine effleurées dans la vie. Je m'y suis cependant mêlé quelquefois ; mais par fougue, par crises, – et bien vite je suis revenu (et je reviens) à ma nature réelle qui est contemplative. Ce qui m'a gardé de la débauche, ce n'est pas la vertu, mais l'ironie. La bêtise du vice me fait encore plus rire de pitié que la turpitude ne me dégoûte.
      Je suis né à l'hôpital (de Rouen – dont mon père était le chirurgien en chef ; il a laissé un nom illustre dans son art) et j'ai grandi au milieu de toutes les misères humaines – dont un mur me séparait. Tout enfant, j'ai joué dans un amphithéâtre. Voilà pourquoi, peut-être, j'ai les allures à la fois funèbres et cyniques. Je n'aime point la vie et je n'ai point peur de la mort. L'hypothèse du néant absolu n'a même rien qui me terrifie. Je suis prêt à me jeter dans le grand trou noir avec placidité.
      Et cependant, ce qui m'attire par-dessus tout, c'est la religion. Je veux dire toutes les religions, pas plus l'une que l'autre. Chaque dogme en particulier m'est répulsif, mais je considère le sentiment qui les a inventés comme le plus naturel et le plus poétique de l'humanité. Je n'aime point les philosophes qui n'ont vu là que jonglerie et sottise. J'y découvre, moi, nécessité et instinct ; aussi je respecte le nègre baisant son fétiche autant que le catholique aux pieds du Sacré-Coeur.
      Continuons les confidences : je n'ai de sympathie pour aucun parti politique ou pour mieux dire je les exècre tous, parce qu'ils me semblent également bornés, faux, puérils, s'attaquant à l'éphémère, sans vues d'ensemble et ne s'élevant jamais au-dessus de l’utile. J'ai en haine tout despotisme. Je suis un libéral enragé. C'est pourquoi le socialisme me semble une horreur pédantesque qui sera la mort de tout art et de toute moralité. J'ai assisté, en spectateur, à presque toutes les émeutes de mon temps.
      Vous voyez bien que je suis plus vieux que vous – par l'âme – et que malgré vos vingt ans de plus, vous êtes ma cadette.
      Mais il m'est resté de ce que j'ai vu – senti – et lu, une inextinguible soif de vérité. Goethe s'écriait en mourant : «De la lumière ! de la lumière !» Oh ! oui, de la lumière ! dût-elle nous brûler jusqu'aux entrailles. C'est une grande volupté que d'apprendre, que de s'assimiler le Vrai par l'intermédiaire du Beau. L'état idéal résultant de cette joie me semble une espèce de sainteté, qui est peut-être plus haute que l'autre, parce qu'elle est plus désintéressée.
      J'arrive à vous – et à l'étrange obsession sur laquelle vous me consultez. Voici ce que j'ai pensé : il faut tâcher d'être plus catholique ou plus philosophe. Vous avez trop de lecture pour croire sincèrement. Ne vous récriez point ! vous voudriez bien croire. Voilà tout. La maigre pitance que l'on sert aux autres ne peut vous rassasier, vous qui avez bu à des coupes trop larges et trop savoureuses. Les prêtres ne vous ont pas répondu. Je le crois sans peine. La vie moderne les déborde, notre âme leur est un livre clos. Soyez donc franche avec vous-même. Faites un effort suprême, un effort qui vous sauvera. C'est tout l’un ou tout l’autre qu'il faut prendre. Au nom du Christ, ne restez pas dans le sacrilège par peur de l'irréligion ! Au nom de la philosophie, ne vous dégradez point au nom de cette lâcheté qu'on appelle l'habitude. Jetez tout à la mer, puisque le navire sombre.
      Mais au milieu de cette douleur, ou plutôt quand elle commence, n'éprouvez-vous pas une sorte de plaisir ?... un plaisir trouble et effrayant. Vous n'avez jamais péché ; mais alors quelque chose dit en vous : «Si j'avais péché... » et le rêve du péché commence, ne fût-ce que dans la durée d'un éclair, il passe. – Et puis l'hallucination vient, et la conviction, la certitude et le remords – avec le besoin de crier : «J'ai fait.»
      C'est parce que vous avez vécu en dehors des conditions de la femme, que vous souffrez plus qu'une femme et pour elles toutes. L'imagination poétique s'en mêle et vous roulez dans les abîmes de douleur. Ah ! comme je vous aime pour tout cela !
      Jetez-vous à corps perdu, ou plutôt à âme perdue, dans les lettres. Prenez un long travail et jurez-vous de l'accomplir. Lisez les maîtres profondément, non pour vous amuser, mais pour vous en pénétrer, et peu à peu vous sentirez tous les nuages qui sont en vous se dissoudre. Vous vous aimerez davantage, parce que vous contiendrez en votre esprit plus de choses.
      Votre médecin a raison, il faut voyager, voir beaucoup de ciel et beaucoup de mer. La musique est une excellente chose, elle vous apaisera. Quant à Paris, vous pouvez en faire l'essai. Mais je doute que vous y trouviez la paix. C'est le pays le plus irritant du monde pour les honnêtes natures, et il faut avoir une fière constitution et bien robuste pour y vivre sans y devenir un crétin ou un filou.
      Je vous remercie mille fois de votre aimable invitation ; mais d'ici à longtemps, je ne puis bouger. Je ne pourrai même cet été faire un tour sur la côte d'Afrique (à Tunis), que j'aurais besoin de visiter pour le travail dont je m'occupe. Je veux me débarrasser au plus vite de plusieurs vieilles idées et je n'ai pas une minute à moi. Ajoutez à cela le sot tourbillon de la vie ordinaire.
      Vous recevrez mon volume dans la semaine de Pâques (je suis maintenant au milieu de mes épreuves et je n'ai pas eu le temps de lire vos livres). Vers la fin du mois prochain, je m'en retourne à la campagne avec votre portrait. Je ne puis malheureusement vous faire connaître ma figure par les mêmes moyens, car jamais on ne m'a peint ni dessiné. Mais acceptez, ce qui vaut mieux, l'hommage bien cordial de toute ma sympathie.
      À vous.
      Je viens de relire votre lettre que je sais maintenant par coeur. Est-il besoin de vous dire que je suis flatté jusqu'au plus profond de l'âme d'être estimé par un être tel que vous. Vous me semblez la plus excellente et belle nature du monde, et je vous baise les mains avec attendrissement.

 

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À SA NIÈCE CAROLINE.

      Paris, vendredi, 25 [24] avril 1857.
      Je ne me suis pas trop bien conduit avec toi, mon pauvre bibi, en ne répondant pas à la gentille lettre que tu m'as écrite il y a déjà longtemps. Reçois mes excuses, j'ai été fort occupé.
      Mais ce n'était pas une raison pour cesser la correspondance. Tu aurais bien pu m'écrire tout de même. Tu m'aurais dit si tu t'amusais bien, et tu m'aurais donné des nouvelles de ta bonne maman qui a été souffrante.
      L'as-tu bien soignée ? As-tu été bien gentille pour elle ? Il faut que tu remplaces ta pauvre mère qui était si bonne, si intelligente et si belle. Fais tous tes efforts pour contenter ta bonne maman et lui faire oublier ses chagrins. L'année prochaine, tu feras ta première communion : c'est la fin de l'enfance. Tu vas devenir une jeune personne. Songes-y ! C'est le moment d'avoir toutes les vertus.
      Le curé de Canteleu a-t-il trouvé que tu étais forte en catéchisme ?
      Comment se porte ton lapin ?
      Ton chapeau de paille a-t-il eu du succès ?
      Écris-moi une lettre la semaine prochaine. Mon intention est toujours de revenir samedi, et dès le lundi suivant, nous reprendrons nos leçons ; j'espère que ta petite caboche est bien reposée, et que nous ferons de grands progrès ; il faut d'ailleurs que nous finissions l'histoire romaine cet été.
      Adieu, mon pauvre chat, embrasse bien ta bonne maman pour moi et continue à aimer.
      Ton Vieux.

 

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À ERNEST FEYDEAU.

      Inédite en 1927.
      
Paris, avril 1857.
      MON CHER NABOUKOUDOUROUSSOUR,
      Remerciez bien Mme Feydeau de sa très gracieuse invitation. Je l'accepte et vous me verrez vendredi avant onze heures tomber chez vous. Mais ne me faites pas trop manger. La nourriture ne me vaut rien ; quand elle est prise dès l'aurore cela me saoule pour le reste de la journée.
      Tâchez de me trouver dans la Revue Archéologique un article de Maury sur Eschmoun et un autre de M. Delamarre sur Announah ! J'ai bien du mal avec Carthage ! Ce qui m'inquiète le plus, c'est le fonds, je veux dire la partie psychologique ; j'ai besoin de me recueillir profondément dans le «silence du cabinet» au milieu de «la solitude des champs». Là peut-être, à force de masturber mon pauvre esprit parviendrai-je à en faire jaillir quelque chose ?
      Certainement qu'on les y engueulera, vos métaphores !
      Je suis en train d'avaler la politique d'Aristote, plus du Procope, plus un poème latin en six chants sur la guerre de Numidie, par le sieur Corippus, lequel poème m'embête fort ! Mais enfin il le faut !
      Adieu, mon vieux, tout à vous.

 

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À JULES DUPLAN.

      [Début de mai 1857.]
      Vous êtes le plus gentil bougre que je connaisse, mon cher Duplan ! Comme c'est aimable à vous de m'envoyer ainsi tout ce qui paraît sur mon compte ; continuez ! Vous me rendrez un vrai service, cela m'amuse beaucoup et je ne saurais ici me procurer toutes ces feuilles.
      L'article de Sainte-Beuve a été bien bon pour les bourgeois ; il a fait à Rouen (m'a-t-on dit) grand effet. Quant à celui de la Chronique, je le trouve innocent ; mais celui du Courrier franco-italien est foncièrement malveillant, ce dont je me f... complètement. Je ne comprends pas maintenant comment un article de journal peut vous choquer. C'est sans doute un excès d'orgueil de ma part, mais je vous assure que je ne me sens contre le sieur Claveau aucune haine. Le malheureux, qui croit que je ne m'occupe nullement du style !
      Je suis perdu dans les bouquins et je m'embête, car je n'y trouve pas grand'chose. J'ai déjà, depuis une semaine, abattu pas mal de besogne, mais il y a des fois où ce sujet de Carthage m'effraie tellement (par son vuide) que je suis sur le point d'y renoncer.
      

 

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À CHARLES LAMBERT.

      Vendredi matin [9 mai 1857].
      MON CHER AMI,
      Pouvez-vous me procurer le sieur Rochas ? Du Camp m'écrit que vous savez son adresse. J'aurais besoin de ce mortel qui a pris des vues photographiques de Tunis et des environs. Où repose-t-il sa tête ?
      Tout à vous.

 

***

 

À JULES DUPLAN.

      [10 ou 11 mai 1857.]
      Merci, mon cher vieux, je me procurerai à Rouen l’Illustration et la Revue des Deux Mondes.
      J'ai reçu un numéro ce matin du Journal du Loiret où il y a un article de Cormenin très bienveillant. Mais vous l'avouerai-je, je n'en ai pas encore trouvé un qui me gratte à l'endroit sensible, c'est-à-dire qui me loue par les côtés que je trouve louables et qui me blâme par ceux que je sais défectueux. Peu importe du reste, la Bovary est maintenant bien loin de moi. Ma table est tellement encombrée de livres que je m'y perds. Je les expédie rapidement et sans y trouver grand'chose. Je tiens cependant à Carthage, et coûte que coûte, j'écrirai cette truculente facétie. Je voudrais bien commencer dans un mois ou deux. Mais il faut auparavant que je me livre par l'induction à un travail archéologique formidable. Je suis en train de lire un mémoire de 400 pages in-4° sur le cyprès pyramidal, parce qu'il y avait des cyprès dans la cour du temple d'Astarté ; cela peut vous donner une idée du reste. Voilà la pluie qui se met à tomber. Je suis seul au fond du désert et je pense avec une certaine mélancolie à nos dimanches de cet hiver.

 

***

 

À LOUIS DE CORMENIN.

      [Croisset] 14 [mai 1857].
      Je ne sais si c'est vous ou Pagnerre, mon cher ami, qui m'avez envoyé un maître numéro du Loiret où resplendit un article sur votre serviteur. Il est à coup sûr celui qui me satisfait le plus et je le trouve naïvement très beau, puisqu'il chante mon éloge. Le livre est analysé ou plutôt chéri d'un bout à l'autre. Cela m'a fait bien plaisir et je vous en remercie cordialement.
      Pourquoi donc ne vous en mêlez-vous pas aussi ? Pourquoi vous bornez-vous à avoir de l'esprit pour vos amis ? Quand aurons-nous un livre ?
      Quant à moi, celui que je prépare n'est pas sur le point d'être fait, ni même commencé. Je suis plein de doutes et de terreurs. Plus je vais, et plus je deviens timide, – contrairement aux grands capitaines, et à M. de Turenne en particulier. Un encrier pour beaucoup ne contient que quelques gouttes d'un liquide noir. Mais pour d'autres, c'est un océan, et moi je m'y noie. J'ai le vertige du papier blanc, et l'amas de mes plumes taillées sur ma table me semble parfois un buisson de formidables épines. J'ai déjà bien saigné sur ces petites broussailles-là.
      Adieu, mon cher vieux. Quand vous écrirez à Pagnerre, dites-lui mille gentillesses de ma part. Présentez mes respects à vos parents, et recevez de moi une forte poignée de main.

 

***

 

À JULES DUPLAN.

      [Croisset, vers le 16-17 mai 1857.]
      Vous êtes un brave de m'envoyer ainsi ce que l'on publie sur moi, mais je demande que vos envois soient accompagnés de lettres plus longues, mon cher ami.
      Avez-vous lu le ré-éreintement de la Revue des Deux Mondes, numéro du 15 courant, signé Deschamps ? Ils y tiennent, ils écument. Est-ce bête ? Pourquoi tout cela ? Que dit le grand pontife Planche ? D'où vient l'acharnement de Buloz contre votre ami ? Pontmartin et Limayrac n'ont-ils pas écrit sur et contre moi ?
      Je suis présentement échiné par des lectures puniques. Je viens de m'ingurgiter de suite les dix-sept chants de Silius Italicus, pour y découvrir quelques traits de moeurs. Ouf ! j'en ai bien encore pour deux jolis mois de préparation. Je suis bien inquiet, mon bon, et mon supplice n'est pas encore commencé.
      Adieu, mon cher vieux, je vous embrasse. Continuez à m'envoyer ce qui paraît, cela me divertit.

 

***

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE.

      Croisset, 18 mai [1857].
      Je suis bien en retard avec vous, mon cher confrère et chère lectrice. Ne mesurez pas mon affection à la rareté de mes lettres ; n'accusez que les encombrements de la vie parisienne, la publication de mon volume et les études archéologiques auxquelles je me livre maintenant. Mais me voilà revenu à la campagne, j'ai plus de temps à moi et nous allons aujourd'hui passer la soirée ensemble ; parlons de nous d'abord, puis de vos volumes et ensuite de quelques idées sociales et politiques sur lesquelles nous différons.
      Vous me demandez comment je me suis guéri des hallucinations nerveuses que je subissais autrefois ? Par deux moyens : 1° en les étudiant scientifiquement, c'est-à-dire en tâchant de m'en rendre compte, et, 2° par la force de la volonté. J'ai souvent senti la folie me venir. C'était dans ma pauvre cervelle un tourbillon d'idées et d'images où il me semblait que ma conscience, que mon moi sombrait comme un vaisseau sous la tempête. Mais je me cramponnais à ma raison. Elle dominait tout, quoique assiégée et battue. En d'autres fois, je tâchais, par l'imagination, de me donner facticement ces horribles souffrances. J'ai joué avec la démence et le fantastique comme Mithridate avec les poisons. Un grand orgueil me soutenait et j'ai vaincu le mal à force de l'étreindre corps à corps. Il y a un sentiment ou plutôt une habitude dont vous me semblez manquer, à savoir l’amour de la contemplation. Prenez la vie, les passions et vous-même comme un sujet à exercices intellectuels. Vous vous révoltez contre l'injustice du monde, contre sa bassesse, sa tyrannie et toutes les turpitudes et fétidités de l'existence. Mais les connaissez-vous bien ? avez-vous tout étudié ? Êtes-vous Dieu ? Qui vous dit que votre jugement humain soit infaillible ? que votre sentiment ne vous abuse pas ? Comment pouvons-nous, avec nos sens bornés et notre intelligence finie, arriver à la connaissance absolue du vrai et du bien ? Saisirons-nous jamais l'absolu ? Il faut, si l'on veut vivre, renoncer à avoir une idée nette de quoi que ce soit. L’humanité est ainsi, il ne s'agit pas de la changer, mais de la connaître. Pensez moins à vous. Abandonnez l'espoir d'une solution. Elle est au sein du Père ; lui seul la possède et ne la communique pas. Mais il y a dans l’ardeur de l'étude des joies idéales faites pour les nobles âmes. Associez-vous par la pensée à vos frères d'il y a trois mille ans ; reprenez toutes leurs souffrances, tous leurs rêves, et vous sentirez s'élargir à la fois votre coeur et votre intelligence ; une sympathie profonde et démesurée enveloppera, comme un manteau, tous les fantômes et tous les êtres. Tâchez-donc de ne plus vivre en vous. Faites de grandes lectures. Prenez un plan d'études, qu'il soit rigoureux et suivi. Lisez de l'histoire, l'ancienne surtout. Astreignez-vous à un travail régulier et fatigant. La vie est une chose tellement hideuse que le seul moyen de la supporter, c'est de l'éviter. Et on l'évite en vivant dans l'Art, dans la recherche incessante du Vrai rendu par le Beau. Lisez les grands maîtres en tâchant de saisir leur procédé, de vous rapprocher de leur âme, et vous sortirez de cette étude avec des éblouissements qui vous rendront joyeuse. Vous serez comme Moïse en descendant du Sinaï. Il avait des rayons autour de la face, pour avoir contemplé Dieu.
      Que parlez-vous de remords, de faute, d'appréhensions vagues et de confession ? Laissez tout cela, pauvre âme ! par amour de vous. Puisque vous vous sentez la conscience entièrement pure, vous pouvez vous poser devant l'éternel et dire : «Me voilà». Que craint-on quand on n'est pas coupable ? Et de quoi les hommes peuvent-ils être coupables ? insuffisants que nous sommes, pour le mal comme pour le bien ! Toutes vos douleurs viennent de l'excès de la pensée oisive. Elle était vorace et, n'ayant point de pâture extérieure, elle s'est rejetée sur elle-même et s'est dévorée jusqu'à la moelle. Il faut la refaire, l'engraisser et empêcher surtout qu'elle ne vagabonde. Je prends un exemple : vous vous préoccupez beaucoup des injustices de ce monde, de socialisme et de politique. Soit. Eh ! bien, lisez d'abord tous ceux qui ont eu les mêmes aspirations que vous. Fouillez les utopistes et les rêveurs secs. – Et puis, avant de vous permettre une opinion définitive, il vous faudra étudier une science assez nouvelle, dont on parle beaucoup et que l'on cultive peu, je veux dire l'économie politique. Vous serez tout étonnée de vous voir changer d'avis, de jour en jour, comme on change de chemise. N'importe, le scepticisme n'aura rien d'amer, car vous serez comme à la comédie de l'humanité et il vous semblera que l'histoire a passé sur le monde pour vous seule.
      Les gens légers, bornés, les esprits présomptueux et enthousiastes veulent en toute chose une conclusion ; ils cherchent le but de la vie et la dimension de l'infini. Ils prennent dans leur pauvre petite main une poignée de sable et ils disent à l'Océan : «Je vais compter les grains de tes rivages.» Mais comme les grains leur coulent entre les doigts et que le calcul est long, ils trépignent et ils pleurent. Savez-vous ce qu'il faut faire sur la grève ? Il faut s'agenouiller ou se promener. Promenez-vous.
      Aucun grand génie n'a conclu et aucun grand livre ne conclut, parce que l'humanité elle-même est toujours en marche et qu'elle ne conclut pas. Homère ne conclut pas, ni Shakespeare, ni Goethe, ni la Bible elle-même. Aussi ce mot fort à la mode, le Problème social, me révolte profondément. Le jour où il sera trouvé, ce sera le dernier de la planète. La vie est un éternel problème, et l'histoire aussi, et tout. Il s'ajoute sans cesse des chiffres à l'addition. D'une roue qui tourne, comment pouvez-vous compter les rayons ? Le dix-neuvième siècle, dans son orgueil d'affranchi, s'imagine avoir découvert le soleil. On dit par exemple que la Réforme a été la préparation de la Révolution française. Cela serait vrai si tout devait en rester là, mais cette Révolution est elle-même la préparation d'un autre état. Et ainsi de suite, ainsi de suite. Nos idées les plus avancées sembleront bien ridicules et bien arriérées quand on les regardera par-dessus l'épaule. Je parie que dans cinquante ans seulement, les mots : «Problème social, moralisation des masses, progrès et démocratie» seront passés à l'état de «rengaine» et apparaîtront aussi grotesques que ceux de : «Sensibilité, nature, préjugés et doux liens du coeur» si fort à la mode vers la fin du dix-huitième siècle.
      C'est parce que je crois à l'évolution perpétuelle de l'humanité et à ses formes incessantes, que je hais tous les cadres où on veut la fourrer de vive force, toutes les formalités dont on la définit, tous les plans que l'on rêve pour elle. La démocratie n'est pas plus son dernier mot que l'esclavage ne l'a été, que la féodalité ne l'a été, que la monarchie ne l'a été. L'horizon perçu par les yeux humains n'est jamais le rivage, parce qu'au delà de cet horizon, il y en a un autre, et toujours ! Ainsi chercher la meilleure des religions, ou le meilleur des gouvernements, me semble une folie niaise. Le meilleur, pour moi, c'est celui qui agonise, parce qu'il va faire place à un autre.
      Je vous en veux un peu pour m'avoir dit, dans une de vos précédentes lettres, que vous désiriez pour tous «l'instruction obligatoire». – Moi, j'exècre tout ce qui est obligatoire, toute loi, tout gouvernement, toute règle. Qui êtes-vous donc, ô société, pour me forcer à quoi que ce soit ? Quel Dieu vous a fait mon maître ? Remarquez que vous retombez dans les vieilles injustices du passé. Ce ne sera plus un despote qui primera l'individu, mais la foule, le salut public, l'éternelle raison d'état, le mot de tous les peuples, la maxime de Robespierre. J'aime mieux le désert, je retourne chez les Bébouins qui sont libres.
      Comme le papier s'allonge, chère lectrice, en causant avec vous. Il faut pourtant, avant de clore ma lettre, que je vous parle de vos deux livres.
      Ce qui m'a surpris et ce qui pour moi domine dans votre talent, c'est la faculté poétique et l'idée philosophique, quand elle se forme à la grande morale éternelle, je veux dire quand vous ne parlez pas en votre nom propre. Il y a un homme dont vous devriez vous nourrir, et qui vous calmerait, c'est Montaigne. Étudiez-le à fond, je vous l'ordonne, comme médecin. Ainsi, dans Cécile (page 18), voici une phrase que j'aime : «C'est en vain qu'on ose donner le change», etc. La page 45 : «Le ciel me semblait plus bleu, le soleil plus brillant» est charmante. Un effet de soleil sur la mer à Dieppe (page 103) m'a ravi ; vous excellez dans ces effets-là. La grande lettre de Cécile est une bonne chose. Il en est de même du caractère de Julia et de la passion désordonnée qu'elle inspire. Mais je blâme souvent le lâche du style, des expressions toutes faites, comme les notabilités de la société (page 85) ; «Le destin jeta une nouvelle pomme de discorde» (page 87) ; «M'abreuver de son sang» (page 91). Cela se dit en tragédie, et ne doit plus se dire, parce que jamais cela ne fut pensé. Ce sont de légères fautes, il est vrai ; mais un esprit aussi distingué que le vôtre devrait s'en abstenir. Travaillez ! travaillez !
      Voici un trait que je trouve excellent (page 114) : «Avec autant de terreur que si elle eût ignoré les faits qu'elle contenait» ; et cette phrase jetée en passant (page 124) : «Il faut avoir vécu dans une ville de province pour savoir», etc. Les pages 132-133 : fort beau. L'oubli, cette grande misère du coeur humain, qui les complète toutes, 146, sublime ! La longue lettre de Julia, écrite de son couvent, est un petit chef-d'oeuvre et, de tout ce que je connais de vous, c'est incontestablement ce que j'aime le mieux. Tout ce roman de Cécile, du reste, me plaît beaucoup. Je n'en blâme que le cadre. L'ami qui écoute l'histoire ne sert pas à grand'chose. Vos dialogues, en général, ne valent pas vos narrations, ni surtout vos expositions de sentiment. Vous voyez que je vous traite en ami, c'est-à-dire sévèrement. C'est parce que je suis sûr que vous pouvez faire des choses charmantes, exquises, que je me montre si pédant. Rabattez la moitié de mes critiques et centuplez mes éloges. Ma première lettre sera remplie par mes observations sur Angélique.

 

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À JULES DUPLAN.

      [Croisset, mai 1857, vers le 18 ou le 20.]
      Non, mon bon vieux, malgré votre conseil je ne vais pas abandonner Carthage pour reprendre Saint Antoine, parce que je ne suis plus dans ce cercle d'idées et qu'il faudrait m'y remettre, ce qui n'est pas pour moi une petite besogne. Je sais bien qu'au point de vue de la critique (mais de la critique seulement) ce serait habile pour la dérouter ; mais, du moment que j'écrirais en pensant à ces drôles, je ne ferais plus rien qui vaille, il me faudrait rentrer dans la peau de saint Antoine, laquelle est plus tatouée et plus profonde que celle de Chollet. Je suis dans Carthage et je vais tâcher, au contraire, de m'y enfoncer le plus possible et de m’ex-halter.
      Saint Antoine est d'ailleurs un livre qu'il ne faut pas rater. Je sais maintenant ce qui lui manque, à savoir deux choses : 1° le plan ; 2° la personnalité de saint Antoine. J'y arriverai. Mais il me faut du temps, du temps ! D'ailleurs, m... pour la critique ! Je me f... de on et c'est parce que je m'en suis f... que la Bovary mord un tantinet. Que l'on me confonde tant que l'on voudra avec Barrière et le jeune Dumas, cela ne me blesse nullement, pas plus que les prétendues fautes de français relevées par ce bon M. Deschamps. Seulement, je prie Gleyre d'inonder Buloz de traits piquants.
      Bouilhet, qui pense trop au public et qui voudrait plaire à tout le monde tout en restant lui, fait si bien qu'il ne fait rien du tout. Il oscille, il flotte, il se ronge. Il m'écrit de sa retraite des lettres désespérées. Tout cela vient de son irrémédiable janfoutrerie. Il ne faut jamais penser au public, pour moi, du moins. Or je sens que si je me mettais à Saint Antoine maintenant, je l'accommoderais selon les besoins de la circonstance, ce qui est un vrai moyen de chute. Réfléchissez à cela, mon bon, et vous verrez que je ne suis pas si entêté que j'en ai l'air. Carthage sera d'ailleurs plus amusant, plus compréhensible et me donnera, j'espère, une autorité qui me permettra de me lâcher dans Saint Antoine. Pensez-vous à couper Candide en tableaux pour une féerie ? Tâchez d'avoir fait cette besogne quand vous viendrez ici.
      Et Siraudin ? Quid ? Je compatis d'autant mieux à vos embêtements financiers que je suis pour le moment dans une dèche profonde.
      J'ai dépensé depuis le 1er janvier plus de 10 000 francs, ce qui est trop pour un mince rentier comme moi, et j'ai encore mille écus de dettes. Aussi vais-je rester à la campagne le plus longtemps possible ; raison d'économie, Monsieur ! raison de travail aussi. Je me ficherais de ça complètement si les phrases roulaient bien ! Espérons que ça va venir.
      J'ai reçu l'article Limayrac. Quel crétin avec son grand écrivain sur le trône !
      Lévy m'a écrit qu'il allait faire un second tirage : voilà 15 000 exemplaires de vendus ; aliter : 30 000 francs qui me passent sous le nez !...

 

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À ERNEST FEYDEAU.

      Inédite en 1927.
      
[Lundi soir.]
      Mes compliments, cher ami, et mes doubles compliments, un homme comme toi ne pouvait faire qu'un mâle.
      Tu serais bien gentil de m'envoyer le plus souvent possible un bulletin de la santé de Mme Feydeau.
      Quant à mon enfant à moi, je te conseille de lire Le Siècle d'aujourd'hui et Le Monde de vendredi, tu t'amuseras. Sainte-Beuve s'est radouci.
      Demain paraît le Cuvillier Fleury. Mais le plus beau c'est le Publicateur de Louviers qui me loue (SÉRIEUSEMENT) de ressembler à Marmontel.
      Il se pourrait bien, après tout, que je ne fusse qu'un classique et un rococo ? qui ne t'en aime pas moins et qui t'embrasse avec le respect dû à un Patriarche !!!

 

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À JULES DUPLAN.

      [Croisset, derniers jours de mai 1857.]
      Veuillez dire à l'énergumène Crépet de m'envoyer incontinent les renseignements sur Carthage. Je les attends avec curiosité et impatience.
      Vos lettres sont courtes, mon vieux. Mais je vous vitupère surtout de laisser là Siraudin. Allons, caleux ! Fa ! outre !!!
      Quant à moi, j'ai une indigestion de bouquins. Je rote l'in-folio. Voilà 53 ouvrages différents sur lesquels j'ai pris des notes depuis le mois de mars ; j'étudie maintenant l'art militaire, je me livre aux délices de la contrescarpe et du cavalier, je pioche les balistes et les catapultes. Je crois enfin pouvoir tirer des effets neufs du tourlourou antique. Quant au paysage, c'est encore bien vague ; je ne sens pas encore le côté religieux. La psychologie se cuit tout doucement, mais c'est une lourde machine à monter. Je me suis jeté là dans une besogne bougrement difficile. Je ne sais quand j'aurai fini, ni même quand je commencerai.
      Ai-je bien fait d'envoyer ma carte au père Dumas ? Il me semble que oui ; car son article, à tout prendre, était favorable, bien qu'il ait lu mon livre légèrement. Je sais pertinemment qu'il y aura un article sur moi dans l’Univers ; je vous le recommande.
      J'ai reçu le Cuvillier. C'est d'une insigne mauvaise foi. Remarquez-vous qu'on affecte de me confondre avec le jeune Alex ? Ma Bovary est une Dame aux Camélias, maintenant ! Boum ! quant au Balzac, j'en ai décidément les oreilles cornées. Je vais tâcher de leur triple-ficeler quelque chose de rutilant et de gueulard où le rapprochement ne sera plus facile. Sont-ils bêtes avec leurs observations de moeurs ! Je me f... bien de ça !

 

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À ERNEST FEYDEAU.

      [Début de juin 1857.]
      AIMABLE NABOUCHOUDOUROUSSOUR,
      On vous attend lundi 8 juin, train 7 h et demie, à la gare de la rue Verte. J'ai écrit à Saint-Victor pour l'inviter et j'écrirai à Théo un de ces jours. Mais j'espère bien que c'est une affaire convenue depuis longtemps.
      Je bûche comme un nègre. J'entasse bouquins sur bouquins, notes sur notes, mais c'est bien difficile, mon pauvre vieux ! Envoyez donc promener tous les conseils que l'on vous donne ! Les incertitudes que l'on a ne viennent jamais que d'autrui.
      J'espère bien, immonde neveu, que tu ne vas pas me faire mener une vie de galérien, ni me forcer, moi et mes hôtes, à me lever à des heures indues. On laissera les portes ouvertes et tu pourras, dès l'aurore, vagabonder dans la campagne.
      Je vous lirai une TRAGÉDIE !!! de moi, oui, Monsieur. Une tragédie que je croyais perdue et que j'ai retrouvée.
      J'imagine que nous allons dire pendant quelques jours de fortes choses. Adieu, cher ami. À bientôt donc.
      Écrivez-moi ung petit mot la veille, Hein ? – et venez tous.

 

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À MONSIEUR CAILLETEAUX.

      [Croisset, près Rouen, 4 juin 1857.]
      Monsieur,
      La lettre flatteuse que vous m'avez écrite me fait un devoir de répondre franchement à votre question.
      Non, Monsieur, aucun modèle n'a posé devant moi. Madame Bovary est une pure invention. Tous les personnages de ce livre sont complètement imaginés, et Yonville-l'Abbaye lui-même est un pays qui n'existe pas, ainsi que la Rieulle, etc. Ce qui n'empêche pas qu'ici, en Normandie, on n'ait voulu découvrir dans mon roman une foule d'allusions. Si j'en avais fait, mes portraits seraient moins ressemblants, parce que j'aurais eu en vue des personnalités et que j'ai voulu, au contraire, reproduire des types.
      C'est une des plus douces joies de la littérature, Monsieur, que d'éveiller ainsi des sympathies inconnues. Recevez donc toute l'expression de la mienne.
      Avec mes salutations.

 

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À HAMILTON AÏDÉ.

      Croisset, 4 juin [1857].
      Je viens de lire votre volume, impatiemment attendu ; car on a été plusieurs jours à me l'envoyer de Paris. Il m'a charmé, mon cher ami, vous êtes un vrai poète, dans la plus haute et la plus spiritualiste acception du mot.
      Dans le poème d’Éléonore, la description du vieux château et l'enfance de votre héroïne m'ont ravi.
      J'ai retrouvé dans vos pièces italiennes les propres impressions que j'ai eues moi-même sur les lieux.
      Je trouve, parmi vos pièces détachées, celle des deux maîtresses (P 222) d'une originalité transcendante, et la chanson «I sat with my, etc.» m'a semblé un pur chef-d'oeuvre.
      Tout ce volume est plein d'un souffle doux, qui vous caresse et sent bon comme une brise d'été. Continuez, mon cher ami, aimons toujours les lettres ! cet amour-là console de tous les autres et les remplace. Les misères de la vie sont peu de choses quand on se tient sur un sommet. Tout est petit du haut des Alpes.
      Je vous remercie donc bien cordialement du plaisir que vous m'avez fait, et je ne demande qu'une chose, c'est à vous revoir l'hiver prochain, à Paris.
      Je n'ai pas reçu de lettres de Gertrude, cela me ferait grand plaisir d'en recevoir. Dites-le-lui.
      Je voudrais bien aller à Manchester, mais un travail fort compliqué me retient ici. Il faut que je soigne ma seconde publication, pour laquelle on sera difficile, car votre amitié apprendra avec plaisir que mon roman a réussi au delà de toutes mes espérances. La presse s'en est vraiment occupée, j'ai été très critiqué et très loué. J'avais un autre livre tout prêt, un ouvrage plein de théologie et d'histoire, sur lequel je comptais beaucoup comme contraste ; mais j'ai peur d'un nouveau procès, et j'en ajourne la publication. Aussi me faut-il faire du nouveau. Il est même probable que je resterai seul à la campagne une partie de l'hiver.
      J'espère bien que notre correspondance n'en restera pas là. Au revoir donc !
      

 

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À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE.

      [Croisset, juin 1857.]
      Le plaisir que j'ai à recevoir vos lettres, chère Demoiselle, est contre-balancé par le chagrin qui s'y étale. Quelle excellente âme vous avez ! et quelle triste existence que la vôtre. Je crois la comprendre. C'est pourquoi je vous aime.
      J'ai connu comme vous les intenses mélancolies que donne l’Angélus par les soirs d'été. Si tranquille que j'aie été à la surface, moi aussi j'ai été ravagé et, faut-il le dire, je le suis encore quelquefois. Mais, convaincu de cette vérité, que l'on est malade dès qu'on pense à soi, je tâche de me griser avec l'Art, comme d'autres font avec de l'eau-de-vie. À force de volonté on parvient à perdre la notion de son propre individu. Croyez-moi, on n'est pas heureux, mais on ne souffre plus.
      Non, détrompez-vous ! je ne raille nullement, et pas même dans le plus profond de ma conscience, vos sentiments religieux. Toute piété m'attire et la catholique par-dessus toutes les autres. Mais je ne comprends pas la nature de vos doutes. Ont-ils rapport au dogme ou à vous-même ? Si je comprends ce que vous m'écrivez, il me semble que vous vous sentez indigne ! Alors, rassurez-vous, car vous péchez par excès d'humilité, ce qui est une grande vertu ! Indigne ! pourquoi ? Pourquoi, pauvre chère âme endolorie que vous êtes ? Rassurez-vous. Votre Dieu est bon et vous avez assez souffert pour qu'il vous aime. Mais si vous avez des doutes sur le fond même de la religion (ce que je crois, quoi que vous en disiez), pourquoi vous affliger de manquer à des devoirs qui, dès lors, ne sont plus des devoirs ? Qu'un catholique sincère se fasse musulman (pour un motif ou pour un autre), cela est un crime aux yeux de la religion comme à ceux de la philosophie ; mais si ce catholique n'est pas un croyant, son changement de religion n'a pas plus d'importance qu'un changement d'habit. Tout dépend de la valeur que nous donnons aux choses. C'est nous qui faisons la moralité et la vertu. Le cannibale qui mange son semblable est aussi innocent que l'enfant qui suce son sucre d'orge. Pourquoi donc vous désespérer de ne pouvoir ni vous confesser, ni communier, puisque vous ne le pouvez pas ? Du moment que ce devoir vous est impraticable, ce n'est plus un devoir. Mais non ! L'admiration que vous me témoignez pour Jean Reynaud me prouve que vous êtes en plein dans le courant de la critique contemporaine, et cependant vous tenez par l'éducation, par l'habitude et par votre nature personnelle aux croyances du passé. Si vous voulez sortir de là, je vous le répète, il faut prendre un parti, vous enfoncer résolument dans l'un ou dans l'autre. Soyez avec sainte Thérèse ou avec Voltaire. Il n'y a pas de milieu, quoi qu'on dise.
      L'humanité maintenant est exactement comme vous. Le sang du moyen âge palpite encore dans ses veines et elle aspire le grand vent des siècles futurs, qui ne lui apporte que des tempêtes.
      Et tout cela, parce qu'on veut une solution. Oh ! orgueil humain. Une solution ! Le but, la cause ! Mais nous serions Dieu, si nous tenions la cause, et à mesure que nous irions, elle se reculera indéfiniment, parce que notre horizon s'élargira. Plus les télescopes seront parfaits et plus les étoiles seront nombreuses. Nous sommes condamnés à rouler dans les ténèbres et dans les larmes.
      Quand je regarde une des petites étoiles de la Voie Lactée, je me dis que la Terre n'est pas plus grande que l'une de ces étincelles. Et moi qui gravite une minute sur cette étincelle, qui suis-je donc, que sommes-nous ? Ce sentiment de mon infirmité, de mon néant, me rassure. Il me semble être devenu un grain de poussière perdu dans l'espace, et pourtant je fais partie de cette grandeur illimitée qui m'enveloppe. Je n'ai jamais compris que cela fût désespérant, car il se pourrait bien qu'il n'y eût rien du tout derrière le rideau noir. L'infini, d'ailleurs, submerge toutes nos conceptions et, du moment qu’il est, pourquoi y aurait-il un but à une chose aussi relative que nous ?
      Imaginez un homme qui, avec des balances de mille coudées, voudrait peser le sable de la mer. Quand il aurait empli ses deux plateaux, ils déborderaient et son travail ne serait pas plus avancé qu'au commencement. Toutes les philosophies en sont là. Elles ont beau dire : «Il y a un poids cependant, il y a un certain chiffre qu'il faut savoir, essayons» ; on élargit les balances, la corde casse, et toujours, ainsi toujours ! Soyez donc plus chrétienne et résignez-vous à l'ignorance. Vous me demandez quels livres lire. Lisez Montaigne, LISEZ-le lentement, posément ! Il vous calmera. Et n'écoutez pas les gens qui parlent de son égoïsme. Vous l'aimerez, vous verrez. Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre. Faites à votre âme une atmosphère intellectuelle qui sera composée par l'émanation de tous les grands esprits. Étudiez à fond Shakespeare et Goethe. Lisez des traductions des auteurs grecs et romains, Homère, Pétrone, Plaute, Apulée, etc. Et quand quelque chose vous ennuiera, acharnez-vous dessus, vous le comprendrez bientôt. Ce sera une satisfaction pour vous. Il s'agit de travailler, me comprenez-vous ? Je n'aime pas à voir une aussi belle nature que la vôtre, s'abîmer dans le chagrin et le désoeuvrement. Élargissez votre horizon et vous respirerez plus à l'aise. Si vous étiez un homme et que vous eussiez vingt ans, je vous dirais de vous embarquer pour faire le tour du monde. Eh bien ! faites le tour du monde dans votre chambre. Étudiez ce dont vous ne vous doutez pas : la Terre. Mais je vous recommande d'abord Montaigne. Lisez-le d'un bout à l'autre et, quand vous aurez fini, recommencez. Les conseils (de médecins, sans doute) que l'on vous donne me paraissent peu intelligents. Il faut, au contraire, fatiguer votre pensée. Ne croyez pas qu'elle soit usée. Ce n'est point une courbature qu'elle a, mais des convulsions. Ces gens-là, d'ailleurs, n'entendent rien à l'âme. Je les connais, allez.
      Je ne vous parle pas aujourd'hui d’Angélique, parce que je n'ai ni le temps ni la place. Je vous en ferai une critique détaillée dans ma prochaine lettre.
      Adieu, et comptez toujours sur mon affection. Je pense très souvent à vous et j'ai grande envie de vous voir. Cela viendra, espérons-le.

 

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À ERNEST FEYDEAU.

      [Fin juin ou début juillet 1857.]
      Non, mon cher monsieur, je n'ai commis aucune lâcheté, même de geste, relative à votre endroit ; et avant de traiter un homme de couillon, il faut avoir des preuves. Je trouve cette supposition gratuite et du plus détestable goût, mon bonhomme. Je ne laisse jamais personne échigner devant moi mes amis. C'est un privilège que je me réserve. Ils m'appartiennent, je ne permets pas qu'on y touche. Rassure-toi du reste ; ton ami Aubryet ne m'a dit aucun mal de ta Seigneurie. Je l'ai vu, seul, pendant vingt minutes à peu près. Sitôt le dîner fini, il s'est embarqué. Voilà, – et tu es un insolent !
      Ta mauvaise opinion sur moi vient de ce qu'un jour je ne me suis pas mis de ton bord dans une discussion. Le vrai est que je vous trouvais tous les deux également absurdes, et la lâcheté eût été de soutenir des théories qui n'étaient point miennes.
      Tu me payeras toutes ces injures dans la critique que je te ferai de ton été, grand enragé ! En l'attendant, tu peux te vanter d'avoir fait un certain chapitre XVII qui est un morceau.
      Si tu crois que tu m'amèneras au culte du simple et du carré de choux, détrompe-toi, mon vieux ! détrompe-toi ! Je sors d'Yonville, j'en ai assez ! Je demande d'autres guitares maintenant. Chaussons le cothurne et entamons les grandes gueulades. ça fait du bien à la santé.
      As-tu lu mon éreintement dans l’Univers ? J'attire la haine du parti-prêtre, c'est trop juste. Les mânes d'Homais se vengent.
      Je déclare, du reste, que tous ces braves gens-là (de l’Univers, de la Revue des Deux Mondes, des Débats, etc. ) sont des imbéciles qui ne savent pas leur métier. Il y avait à dire contre mon livre bien mieux, et plus. Un jour que nous serons seuls chez moi et les portes barricadées, je te coulerai dans le tuyau de l'oreille mes opinions secrètes sur la Bovary. J'en connais mieux que personne les défauts et les vraies fautes. Ainsi il y avait tout au commencement une monstruosité grammaticale dont aucun, bien entendu, ne s'est aperçu. Mais tout cela importe fort peu.
      J'entamerai probablement Carthage dans un mois. Je laboure la Bible de Cahen, les Origines d'Isidore, Selden et Braunius. Voilà ! J'ai bientôt lu tout ce qui se rapporte à mon sujet de près ou de loin, et bien que tu m'accuses d'ignorance crasse en botanique, je te f... une flore tunisienne et méditerranéenne très exacte, mon vieux. Mais il faut, auparavant, l'apprendre.
      Sache, d'ailleurs, que j'ai eu un prix en botanique. Le sujet de la composition était l'histoire des champignons. J'avais couché, sur ce mets des dieux, vingt-cinq pages tirées de Bomare qui excitèrent l'enthousiasme de mes professeurs, et j'obtins la «juste récompense de mes labeurs assidus».
      Ce qui m'embête à trouver dans mon roman, c'est l'élément psychologique, à savoir la façon de sentir. Quant à la couleur, personne ne pourra me prouver qu'elle est fausse.
      Ci-inclus une petite note pour Théo. S'il peut dire du bien du susdit peintre, il me fera plaisir. Je lui ai déjà recommandé quelqu'un, j'ai peur de l'embêter avec toutes mes recommandations. Tâche néanmoins qu'il s'exécute, lui ou Saint-Victor.
      Que vas-tu faire à Luchon, grand lubrique ? Ranimer dans une atmosphère pure ta santé épuisée par les débauches de la capitale ! Tu vas porter, au sein des populations rustiques, les vices et l'or de la civilisation ! Tu vas séduire les servantes ! briller dans les tables d'hôtes par ton esprit ! semer des maximes incendiaires, chausser de grandes guêtres et recueillir des métaphores ! rien que des métaphores et des paysages ? matérialiste que tu es !
      Adieu. Tâche de bien te conduire et que ta famille ne soit pas obligée d'aller recueillir les morceaux épars de ton cadavre, déchiré en pièces dans quelque lupanar. Ne moleste personne, il y a maintenant des gendarmes, prends garde ! Tu te ruines le tempérament ! on te le répète, mais tu ne veux croire personne. Le libertinage t'emporte ! Adieu, mon vieux, bon voyage, on t'embrasse sur le marchepied.

 

***

 

À JULES DUPLAN.

      [Fin juin-début juillet 1857.]
      Je viens d'écrire à Edmond About et à Feydeau pour votre ami Maisiat. À Feydeau, qu'il se charge de la commission, c'est-à-dire qu'il surveille Théo. Je lui ai recommandé de repasser la note à Saint-Victor, ce qui ne peut pas nuire. Si j'avais écrit à Gautier, je n'aurais pas eu de réponse, parce qu'il est fort peu épistolaire. Mais de cette façon, je saurai ce qui en adviendra. J'ai écrit il y a quelques jours à Théo pour lui recommander Foulongne. Si vous voyez ce dernier chez Gleyre, vous pourrez le lui dire. Je souhaite que tout cela serve à quelque chose.
      J'ai reçu le Figaro et l’Univers. Est-ce beau ? Je suis en exécration dans le parti-prêtre, cela doit attendrir Gleyre à l'endroit de la Bovary.
      Vous me faites l'effet, mon cher ami, vous qui m'engueulez sur mes couillonnades, d'un fier caleur ! Et Siraudin ? s... n... de D... ! Il ne s'agit pas de rester assis sur votre derrière, comme ung veau pleurard ! Allons à l'ouvrage ! nom d'un petit bonhomme ! Le meilleur de la vie se passe à dire : «Il est trop tôt», puis : «Il est trop tard». – Moi, dès le commencement d'août, je me mets à Carthage ; j'ai bientôt tout lu. On ne pourra, je crois, me prouver que j'ai dit, en fait d'archéologie, des sottises. C'est déjà beaucoup.
      Je n'ai pas reçu le livre de Crépet ; qu'il l'adresse chez mon frère, à l'Hôtel-Dieu, à Rouen. Si Crépet était un brave, il passerait à l'institut ou rue de Seine, 2, et ferait de ma part une révérence et mille remerciements à M. Alfred Maury, bibliothécaire de l'Institut, lequel tient à ma disposition un «Mémoire sur l’Orichalque, de Rossignol». Il ne sait comment me faire parvenir la chose. Crépet mettrait cette brochure dans le paquet du susdit livre.
      Lisez l'anecdote suivante. Vous m'avez entendu parler d'un certain Anthime, ancien domestique de ma mère et mari de la cuisinière que nous avons. Ce respectable serviteur, haut de cinq pieds huit pouces, porteur de boucles d'oreilles, de bagues et de chaînes d'or, tournure de chantre, air idiot, ami des prêtres et coopérant, l'été, à l'édification des reposoirs, renvoyé pour ses mauvaises moeurs, avait trouvé, en sortant de notre service, un ancien distillateur enrichi que l'on appelle familièrement le père Poussin. Ledit père Poussin était plutôt l'ami que le maître d'Anthime. Ils sortaient bras dessus, bras dessous et faisaient, le soir, la petite partie de cartes. Et bien ! tout à coup, le père Poussin s'est fâché et a mis Anthime à la porte. Il a dit à la femme de ce misérable un bien beau mot : «C'est un homme, Madame, qui aime son semblable».
      N-B. – Le père Poussin est âgé de 72 ans ! et hideux ! Il a un tremblement continuel et bavachotte agréablement.
      Voilà, Monsieur, où nous ont conduits les révolutions. Les couches inférieures n'ont plus aucune considération pour les supérieures. Les domestiques, à présent, ne respectent plus leurs maîtres ; cependant on ne peut nier qu'ils les aiment.
      Est-ce joli ? Je termine comme Lucrèce Borgia :
      «Hein ? qu'en pensez-vous ?... pour la campagne !»

 

***

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE.

      Croisset, 3 juillet 1857.
      Merci (mille fois) de l'article et (mille fois encore) ! J'ai reçu tout le paquet.
      L'approbation, la sympathie d'un esprit comme le vôtre m'est plus agréable mille fois que les injures de l’Univers ne me sont odieuses. Car vous saurez, chère lectrice, que j'ai été fortement injurié par ce journal et par beaucoup d'autres, – ce qui m'est complètement égal, je vous assure.
      Tous ces gens-là sont des sots. Aucun n'a dit contre mon livre ce qu'il y avait à en dire. J'en sais plus long qu'eux tous là-dessus. Ainsi, on m'a reproché (dans la Revue des Deux Mondes, entre autres) des fautes de français qui n'en sont point, tandis qu'il y en avait une, une grossière, palpable, évidente, une vraie faute de grammaire, et qui se trouvait au début, dans la dédicace. Pas un ne l'a vue. On ne la verra plus, du reste, car je l'ai fait enlever au second tirage qui a eu lieu il y a un mois. Tout cela, du reste, est fort peu important et très misérable. Il faut, quand on veut faire de l'Art, se mettre au-dessus de tous les éloges et de toutes les critiques. Quand on a un idéal net, on tâche d'y monter en droite ligne, sans regarder à ce qui se trouve en route.
      J'ai une très longue lettre à vous écrire, j'attends la vôtre pour cela ; j'ai voulu seulement ce soir vous dire merci.
      Un mot sur vous cependant. Puisque la musique vous fait tant de bien, pourquoi ne venez-vous pas l'hiver, à Paris, en entendre ? C'est une mauvaise chose que de vivre toujours aux mêmes endroits ; les vieux murs laissent retomber sur notre coeur, comme la poussière de notre passé, l'écho de nos soupirs oubliés et le souvenir des vieilles tristesses, ce qui fait une tristesse de plus.
      Vous étouffez, il vous faut de l'air.
      Mille tendres bonnes choses. Tout à vous.

 

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À CHARLES BAUDELAIRE.

      Croisset, 13 juillet [1857].
      MON CHER AMI,
      J'ai d'abord dévoré votre volume d'un bout à l'autre, comme une cuisinière fait d'un feuilleton, et maintenant, depuis huit jours, je le relis, vers à vers, mot à mot et, franchement, cela me plaît et m'enchante.
      Vous avez trouvé le moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne ressemblez à personne (ce qui est la première de toutes les qualités).
      L'originalité du style découle de la conception. La phrase est toute bourrée par l'idée, à en craquer.
      J'aime votre âpreté, avec ses délicatesses de langage, qui la font valoir comme des damasquinures sur une lame fine.
      Voici les pièces qui m'ont le plus frappé : le sonnet XVIII : La Beauté ; c'est pour moi une oeuvre de la plus haute valeur ; – et puis les pièces suivantes : L'idéal, La Géante (que je connaissais déjà), la pièce XXV :

      Avec ses vêtements ondoyants et nacrés.

      Une charogne, le Chat (p 79), Le beau navire, À une dame créole, Le Spleen (p 140), qui m'a navré, tant c'est juste de couleur ! Ah ! vous comprenez l'embêtement de l'existence, vous ! Vous pouvez vous vanter de cela, sans orgueil. Je m'arrête dans mon énumération, car j'aurais l'air de copier la table de votre volume. Il faut que je vous dise pourtant que je raffole de la pièce LXXV, Tristesses de la lune : ...
 
      Qui d'une main distraite et légère caresse
      Avant de s'endormir, le contour de ses seins...

et j'admire profondément le Voyage à Cythère, etc. , etc.
      Quant aux critiques, je ne vous en fais aucune, parce que je ne suis pas sûr de les penser moi-même, dans un quart d'heure. J'ai, en un mot, peur de dire des inepties, dont j'aurais un remords immédiat. Quand je vous reverrai cet hiver, à Paris, je vous poserai seulement, sous forme dubitative et modeste, quelques questions.
      En résumé, ce qui me plaît avant tout dans votre livre, c'est que l'Art y prédomine. Et puis vous chantez la chair sans l'aimer, d'une façon triste et détachée qui m'est sympathique. Vous êtes résistant comme le marbre et pénétrant comme un brouillard d'Angleterre.
      Encore une fois, mille remerciements du cadeau ; je vous serre la main très fort.
      À vous.

 

***

 

À M. X.

      [Croisset] Mercredi 22 juillet [1857].
      MON CHER MONSIEUR,
      J'accorde, je vous accorde, je t'accorde, je leur accorde toutes les permissions d'arranger la Bovary à n'importe quelle sauce. Mais la permission vient trop tard puisque vous y avez renoncé, et franchement, mon bon, je crois que vous avez bien fait. La chose me semble, à moi, impossible. Mais je n'entends goutte au théâtre, bien que j'y rêvasse de temps à autre. C'est une méchanique qui me fait grand peur, – et pourtant, c'est beau, nom d'un petit bonhomme ! C'est beau ! Quel maître art !
      Le citoyen Bouilhet est venu dernièrement ici passer une dizaine de jours. Il avait été à Paris et s'était transporté quatre fois à l'Odéon pour te parler de son drame qu'il pense avoir fini à la fin de décembre. Nous avons employé tout notre temps à nous désoler conjointement, lui de son drame et moi du roman que je vais faire. Notre occupation principale a été de trembler comme des foirards. Nous étions tristes comme des tombeaux et plus bêtes que des cruches. Tel fut l'état de tes deux amis.
      Je vais, dans une quinzaine, me mettre à du neuf. C'est une histoire qui se passe 240 ans avant Jésus-Christ. J'en ai une angoisse terrible et vague, comme lorsqu'on s'embarque pour un long voyage. En reviendra-t-on ? Qu'arrivera-t-il ? On a peur de s'en aller, et pourtant on brûle de partir. La littérature, d'ailleurs, n'est plus pour moi qu'un supplice [...]. Cette métaphore, peut-être indécente, est uniquement pour te faire comprendre que je suis em... , voilà ! Écrire me semble de plus en plus impossible. «Bienheureux Scudéry, etc.»
      Et toi ? Humes-tu bien l'air «pur et vivifiant» des montagnes ? Fais-tu des rencontres ? T'arrive-t-il des histoires de jeune homme ?
      J'espère toujours avoir l'honneur de ta visite dans ma maison des champs cet été ou cet automne.
      Adieu, cher vieux, mille poignées de mains.
      Sais-tu que j'ai été éreinté, pulvérisé par l’Univers ? Cinq colonnes ! Le «parti-prêtre», ce vieux parti-prêtre qui n'est nullement mort, m'en veut beaucoup. Je suis désigné au poignard des jésuites.
      Ces messieurs, dans leur article, déplorent mon acquittement !

 

***

 

À JULES DUPLAN.

      [Probablement du 22 juillet 1857.]
      MON CHER DUPLAN,
      [...] Savez-vous combien, maintenant, je me suis ingurgité de volumes sur Carthage ? environ 100 ! et je viens, en quinze jours, d'avaler les 18 tomes de la Bible de Cahen ! avec les notes et en prenant des notes !
      J'ai encore pour une quinzaine de jours à faire des recherches ; et puis, après une belle semaine de forte rêverie, vogue la galère ! (ou plutôt la trirème !). Je m'y mets ; ce n'est pas que je sois inspiré le moins du monde, mais j'ai envie de voir ça, c'est une sorte de curiosité et comme qui dirait un désir lubrique sans érection.
      Bouilhet est venu, il y a trois semaines, passer quelques jours ici ; nous avons employé notre temps à trembler comme deux foirards ; il a peur pour son drame et moi j'ai peur pour mon roman ; nous étions tristes comme des tombeaux et bêtes comme des pots.
      Quand vous verra-t-on, vous ? Quand faut-il que j'aille au chemin de fer vous chercher ?
      Saint-Victor a-t-il parlé de votre ami Maisiat ? je n'ai de Paris aucune nouvelle. Un article de Baudelaire sur la Bovary, fait depuis longtemps et qui devait paraître dans l’Artiste, n'apparaît pas ; il en est de même de celui de Saint-Victor à la Presse. Mais de cela, je m'en moque profondément. Ah ! Carthage ! si j'étais sûr de te tenir !
      Il me paraît impossible que j'aie fini cet hiver, bien que la chose doive être écrite d'un style large et enlevé, qui sera peut-être plus facile qu'un roman psychologique, mais... mais... Oh ! bienheureux Scudéry !
      Adieu, cher vieux, vous êtes l'homme le plus gentil de la terre ; aussi, quand vous viendrez à Rouen, je vous ferai voir, chez le père Clogenson, un portrait de votre ami Voltaire qui vous amusera.
      Re-adieu, ou plutôt à bientôt. Je vous embrasse.

 

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À EUGÈNE CRÉPET.

      [Fin juillet ou début d'août 1857.]
      MON CHER AMI,
      Vous recevrez, à peu près en même temps que ma lettre, votre volume de l’Encyclopédie catholique, dans lequel je n'ai rien trouvé. Je ne vous en remercie pas moins très fort. Cela est pris partout et trop élémentaire ; j'en sais, Dieu merci, plus long, ce qui n'est pas dire que j'en sache beaucoup.
      Si vous découvriez autre chose comme gravures, dessins, etc... envoyez-les-moi. Je payerais je ne sais quoi pour avoir la reproduction d'une simple mosaïque réellement punique ! Je crois néanmoins être arrivé à des probabilités. On ne pourra pas me prouver que j'aie dit des absurdités. Si vous connaissiez aussi quelque bouquin spécial sur les mercenaires, faites-m'en part.
      J'ai de temps à autre de vos nouvelles par Duplan. Resterez-vous à Paris tout l'été ? Je ne sais, quant à moi, l'époque où l'on m'y reverra. Dans quinze jours je vais me mettre à écrire. Priez pour moi toutes les garces du Pinde !
      Adieu, mille bons souvenirs du père Gide et à vous trente-six mille poignées de main.

 

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À ERNEST FEYDEAU.

      [Fin juillet, début d'août 1857.]
      MON BON,
      Je crois qu'il est toujours convenable de laver son linge sale. Or je lave le mien tout de suite. «Je t'en ai voulu» et t'en veux encore un peu d'avoir supposé que j'avais, avec Aubryet, dit du mal de ta personne ou de tes oeuvres. Je parle ici très sérieusement. Cela m'a choqué, blessé. C'est ainsi que je suis fait. Sache que cette lâcheté-là m'est complètement antipathique. Je ne permets à personne de dire devant moi plus de mal de mes amis que je ne leur en dis en face. Et quand un inconnu ouvre la bouche pour médire d'eux, je la lui clos immédiatement. Le procédé contraire est très admis, je le sais, mais il n'est nullement à mon usage. Qu'il n'en soit plus question ! et tant pis pour toi si tu ne me comprends pas. Causons de choses moins sérieuses et fais-moi l'honneur, à l'avenir, de ne pas me juger comme le premier venu.
      Sache d'ailleurs, ô Feydeau, que «jamais je ne blague». Il n'y a pas d'animal au monde plus sérieux que moi ! Je ris quelquefois, mais plaisante fort peu, et moins maintenant que jamais. Je suis malade par suite de peur, toutes sortes d'angoisses m'emplissent : je vais me mettre à écrire.
      Non ! mon bon ! Pas si bête ! Je ne te montrerai rien de Carthage avant que la dernière ligne n'en soit écrite, parce que j'ai bien assez de mes doutes sans avoir par-dessus ceux que tu me donnerais. Tes observations me feraient perdre la boule. Quant à l'archéologie, elle sera «probable». Voilà tout. Pourvu que l'on ne puisse pas me prouver que j'ai dit des absurdités, c'est tout ce que je demande. Pour ce qui est de la botanique, je m'en moque complètement. J'ai vu de mes propres yeux toutes les plantes et tous les arbres dont j'ai besoin.
      Et puis, cela importe fort peu, c'est le côté secondaire. Un livre peut être plein d'énormités et de bévues, et n'en être pas moins fort beau. Une pareille doctrine, si elle était admise, serait déplorable, je le sais, en France surtout, où l'on a le pédantisme de l'ignorance. Mais je vois dans la tendance contraire (qui est la mienne, hélas !) un grand danger. L'étude de l'habit nous fait oublier l'âme. Je donnerais la demi-rame de notes que j'ai écrites depuis cinq mois et les 98 volumes que j'ai lus, pour être, pendant trois secondes seulement, «réellement» émotionné par la passion de mes héros. Prenons garde de tomber dans le brimborion, on reviendrait ainsi tout doucement à la Cafetière de l'abbé Delille. Il y a toute une école de peinture maintenant qui, à force d'aimer Pompéi, en est arrivée à faire plus rococo que Girodet. Je crois donc qu'il ne faut «rien aimer», c'est-à-dire qu'il faut planer impartialement au-dessus de tous les objectifs.
      Pourquoi tiens-tu à m'agacer les nerfs en me soutenant qu'un carré de choux est plus beau que le désert ? Tu me permettras d'abord de te prier d’»aller voir» le désert avant d'en parler ! Au moins, s'il y avait aussi beau, passe encore. Mais, dans cette préférence donnée au légume bourgeois, je ne puis voir que le désir de me faire enrager. Ce à quoi tu réussis. Tu n'auras de ma Seigneurie aucune critique écrite sur l’Été parce que : 1° ça me demanderait trop de temps ; 2° Il se pourrait que je dise des inepties, ce que faire ne veux. Oui ! j'ai peur de me compromettre, car je ne suis sûr de rien (et ce qui me déplaît est peut-être ce qu'il y a de meilleur). J'attends, pour avoir une opinion inébranlable et brutale, que l’Automne soit paru. Le Printemps m'a plu, m'a enchanté, sans aucune restriction. Quant à l’Été, j'en fais (des restrictions).
      Maintenant, ... mais je me tais, parce que mes observations porteraient sur un «parti pris» qui est peut-être bon, je n'en sais rien. Et comme il n'y a rien au monde de plus désobligeant et plus stupide qu'une critique injuste, je me prive de la mienne, qui pourrait bien l'être. Voilà, mon cher vieux. Tu vas dans ta conscience me traiter encore de lâche. Cette fois, tu auras raison, mais cette lâcheté n'est que de la prudence.
      T'amuses-tu ? emploies-tu tes préservatifs, homme immonde ! Quel gaillard que mon ami Feydeau et comme je l'envie ! Moi je m'embête démesurément. Je me sens vieux, éreinté, flétri. Je suis sombre comme un tombeau et rébarbatif comme un hérisson.
      Je viens de lire d'un bout à l'autre le livre de Cahen. Je sais bien que c'est très fidèle, très bon, très savant : n'importe ! Je préfère cette vieille Vulgate, à cause du latin ! Comme ça ronfle, à côté de ce pauvre petit français malingre et pulmonique ! Je te montrerai même deux ou trois contresens (ou enjolivements) de ladite Vulgate qui sont beaucoup plus beaux que le sens vrai.
      Allons, divertis-toi, et prie Apollon qu'il m'inspire, car je suis prodigieusement aplati. À toi.

 

***

 

 

 

À JULES DUPLAN.
      [Croisset] Mercredi, 5 août [1857].
      MON BON,
      Tâchez de venir le plus tôt que vous pourrez (j'entends d'ici une quinzaine), parce que :
      1° J'aurai probablement, à la fin du mois, des parents de Champagne qui viendront ici pour un mois et qui prendront votre chambre ;
      2° Je vais me mettre bientôt à écrire !
      Quand je dis bientôt, c'est une manière de parler, car la matière s'allonge considérablement ; à chaque lecture nouvelle, mille autres surgissent ! je suis, Monsieur, dans un dédale ! Mon plan, avec tout cela, n'avance nullement, il peut se faire qu'il se cuise intérieurement. Je suis, dans ce moment, perdu dans Pline, que je relis en entier ; j'ai encore à feuilleter Athénée et Plutarque, à lire le Traité de la Cavalerie, de Xénophon, et sa Retraite, plus cinq ou six mémoires de l'Académie des Inscriptions, et puis ce ne sera pas tout, sans doute ! Je commence à être bien harassé de notes ! Il y a au fond de tout cela une horrible venette, je tremble de m'y mettre, c'est comme pour se faire arracher une dent.
      Écrivez-moi un mot pour me dire le jour et l'heure de votre arrivée, j'irai vous chercher au chemin de fer ; il y a un train qui part de Paris à 5 heures et qui arrive à 7 heures et demie.
      Adieu, vieux, à bientôt.

 

***

 

À ERNEST FEYDEAU.

      Croisset [août 1857, vers le 5].
      MON VIEUX,
      Tu es le plus charmant mortel que je connaisse ; et j'ai eu bien raison de t'aimer à première vue. Voilà ce que j'ai à te dire d'abord, et puis que je suis un serin, un chien hargneux, un individu désagréable et rébarbatif, etc. , etc.
      Oui, la littérature m'embête au suprême degré ! Mais ce n'est pas ma faute ; elle est devenue chez moi une vérole constitutionnelle ; il n'y a pas moyen de s'en débarrasser. Je suis abruti d'art et d'esthétique et il m'est impossible de vivre un jour sans gratter cette incurable plaie, qui me ronge.
      Je n'ai (si tu veux savoir mon opinion intime et franche) rien écrit qui me satisfasse pleinement. J'ai en moi, et très net, il me semble, un idéal (pardon du mot), un idéal de style, dont la poursuite me fait haleter sans trêve. Aussi le désespoir est mon état normal. Il faut une violente distraction pour m'en sortir. Et puis, je ne suis pas naturellement gai. Bas, bouffon et obscène tant que tu voudras, mais lugubre nonobstant. Bref, la vie m'em... cordialement. Voilà ma profession de foi.
      Depuis six semaines, je recule comme un lâche devant Carthage. J'accumule notes sur notes, livres sur livres, car je ne me sens pas en train. Je ne vois pas nettement mon objectif. Pour qu'un livre sue la vérité, il faut être bourré de son sujet jusque par-dessus les oreilles. Alors la couleur vient tout naturellement, comme un résultat fatal et comme une floraison de l'idée même.
      Actuellement, je suis perdu dans Pline que je relis pour la seconde fois de ma vie d'un bout à l'autre. J'ai encore diverses recherches à faire dans Athénée et dans Xénophon, de plus cinq ou six mémoires dans l'Académie des Inscriptions. Et puis, ma foi, je crois que ce sera tout ! Alors, je ruminerai mon plan qui est fait et je m'y mettrai ! Et les affres de la phrase commenceront les supplices de l'assonance, les tortures de la période ! Je suerai et me retournerai (comme Guatimozin) sur mes métaphores.
      Les métaphores m'inquiètent peu, à vrai dire (il n'y en aura que trop), mais ce qui me turlupine, c'est le côté psychologique de mon histoire.
      Mais parlons de ta Seigneurie. Viens ici, mon vieux, quand tu voudras, tu me feras toujours grand plaisir. Seulement, je te préviens que : 1° tout le mois de septembre, nous aurons des parents de Champagne ; 2° j'attends dans ce mois-ci un jouvencel que tu ne connais pas ; mais il sera venu et parti d'ici avant le 22, époque où tu te proposes d'embrasser ton oncle. Voilà. Et puis, mon jeune homme, j'espère que tu me laisseras dormir le matin, et tu ne me feras pas trop promener, hein ?
      Je trouve (inter nos, bien entendu) que : 1° le journal l’Artiste est bien long à insérer l'article de Baudelaire sur ton ami et 2° que le jeune Saint-Victor m'oublie complètement. Relirait-il Gamiani trop fréquemment.
      Amène Théo, s'il peut venir, à moins que tu ne préfères venir seul.
      Tout ce que je pense de mal sur l’Été (dont je pense en même temps beaucoup de bien) se résume en ceci : il me semble qu'on y voit trop le parti pris, l'intention, l'artiste se sent derrière la toile. Je dis peut-être une bêtise ? Mais je t'expliquerai carrément ce que je sens, sur le papier lui-même. Console-toi cependant. La chose (dans mon idée) est très réparable et le volume n'y perdra rien.
      Quand tu verras Paul Meurice, demande-lui s'il a envoyé mon volume au père Hugo.
      As-tu converti Alexandre Dumas fils au culte de l'Art pur ? Si cela est, je te déclare un grand orateur et surtout un grand magicien.
      Adieu, monsieur, je t'embrasse.

 

***

 

À LOUIS BOUILHET.

      [Croisset, 12 août 1857.]
      Enfin ! je vais en finir avec mes satanées notes ! J'ai encore trois volumes à lire et puis c'est tout. C'est bien tout ! Au milieu ou à la fin de la semaine prochaine, je m'y mets. Je n'en éprouve aucune envie intellectuelle, mais une sorte de besoin physique. Il me faut changer d'air. Et puis, je n'apprends plus rien du tout. J'ai épuisé, je crois, la matière complètement. C'est maintenant qu'il va falloir se monter et gueuler dans le silence du cabinet !
      Réponds-moi tout de suite pour me dire si tu me permets d'envoyer ton adresse à La Rounat ; le susdit me la demande à grands cris. Il s'informe de toi considérablement et m'apprend que ta pièce est annoncée dans les feuilles publiques sous le titre de Une fille naturelle.
      Le public, il paraît, s'occupe de nos Seigneuries, car on a annoncé dans trois journaux que je faisais un roman carthaginois intitulé Les Mercenaires. Cela est très flatteur, mais m'embête fort ; on a l'air d'un charlatan, et puis le public vous en veut de l'avoir tant fait attendre. Bien entendu que je ne m'en hâterai pas d'une minute de plus.
      Apprends que ton ami Napoléon Gallet a été décoré par Sa Majesté comme chef du conseil des Prud'hommes. De plus, d'autres filateurs et industriels sont mêmement décorés de l'étoile des braves.
      J'ai eu, avant-hier, un spectacle triste. Ayant une grande demi-heure à perdre avant de pouvoir entrer à la bibliothèque, j'ai été faire une visite au collège, où l'on distribuait les prix. Quelle décadence ! Quels pauvres petits bougres ! Plus d'enthousiasme, plus de gueulades ! Rien ! rien ! On a complètement séparé la cour des Grands de la cour des Moyens, mesure de police qui m'a révolté, et on a retiré, dans la cour des Grands, devine quoi ? devine qui ?... Les lieux ! Oui ! ces braves latrines où l'urine, par flaques énormes, aurait pu noyer le cheval de Préault «nourri cependant des marais de la Gaule», ces pauvres lieux où l'on fumait des cigarettes de maryland, roulées si poétiquement avec des doigts abîmés d'engelures ! Et à la place, à la sacro-sainte place où ils étaient, se tenaient assises sur deux chaises deux piètres bonnes soeurs qui quêtaient pour les pauvres. Et la tente, une manière de tente algérienne, avec des escalopures arabes, chic Alhambra !... J'étais indigné ! – Voix du père Horie, où es-tu, me disais-je, où es-tu ?... en entendant à peine le grêle organe d'un maigre pion qui lisait le palmarès. Et les mômes arrivaient sur l'estrade, tout doucettement, au petit pas, comme des jeunes personnes dans un boarding-school, et faisaient la révérence. Ah ! tout y manquait, depuis la trogne du père Daignez jusqu'au non-nez de Bastide, le tambour-maître... Ils économisaient jusqu'aux fanfares !
      J'ai cherché sur les murs des noms d'autrefois et n'en ai pas vu un seul. J'ai regardé dans le parloir si je ne retrouvais pas les bonnes têtes d'après l'antique qui y moisissaient depuis 1815, et sous la porte du père Pelletier, s'il y avait encore ces trois pouces de vide, par où l'on voyait apparaître les bottes de M. le proviseur et de M. le censeur... Tout cela est changé, réparé, bouché, gratté, disparu. Il m'a même semblé que la loge du portier ne sentait plus le bondard de Neufchâtel. Et j'ai tourné les talons, très triste.
      Je t'assure que je n'ai pas eu, en voyage, devant n'importe quelle ruine, un sentiment d'antiquité plus profond. Ma jeunesse est aussi loin de moi que Romulus.
      Je t'engage à lire (comme chose bien fétide) une lettre de Béranger à Legouvé, où il lui donne des conseils sur la carrière d'homme de lettres ! C'est un morceau, sérieusement !
      Et toi, mon vieux, ça va-t-il ? Tâche, quand tu viendras ici, dans un bon mois, de m'apporter le deuxième acte fait. Bon courage ! marche ! Je t'embrasse.

 

***

 

À CHARLES BAUDELAIRE.

      Vendredi, 14 août [1857].
      Je viens d'apprendre que vous êtes poursuivi à cause de votre volume. La chose est déjà un peu ancienne, me dit-on. Je ne sais rien du tout, car je vis ici comme à cent mille lieues de Paris.
      Pourquoi ? Contre qui avez-vous attenté ? Est-ce à la religion ? Sont-ce les moeurs ? Avez-vous passé en justice ? Quand sera-ce ? etc.
      Ceci est du nouveau : poursuivre un livre de vers ! Jusqu'à présent la magistrature laissait la poésie fort tranquille.
      Je suis grandement indigné. Donnez-moi des détails sur votre affaire, si ça ne vous embête pas trop, et recevez mille poignées de main des plus cordiales.
      À vous.

 

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À CHARLES BAUDELAIRE.

      23 Août 1857 [Croisset].
      MON CHER AMI,
      J'ai reçu les articles sur votre volume. Celui d'Asselineau m'a fait grand plaisir. Il est, par parenthèse, bien aimable pour moi. Dites-lui de ma part un petit mot de remerciement. Tenez-moi au courant de votre affaire, si ça ne vous ennuie pas trop. Je m'y intéresse comme si elle me regardait personnellement. Cette poursuite n'a aucun sens. Elle me révolte.
      Et on vient de rendre des honneurs nationaux à Béranger ! à ce sale bourgeois qui a chanté les amours faciles et les habits râpés !
      J'imagine que, dans l'effervescence d'enthousiasme où l'on est à l'encontre de cette glorieuse binette, quelques fragments de ses chansons (qui ne sont pas des chansons, mais des odes de Prud'homme), lus à l'audience, seraient d'un bel effet. Je vous recommande Ma Jeanneton, la Bachante, la Grand'mère, etc. Tout cela est aussi riche de poésie que de morale. – Et puisqu'on vous accuse, sans doute, d'outrages aux moeurs et à la religion, je crois qu'un parallèle entre vous deux ne serait pas maladroit. Communiquez cette idée (pour ce qu'elle vaut ?) à votre avocat.
      Voilà tout ce que j'avais à vous dire, et je vous serre les mains.
      À vous.

 

***

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE.

      [Croisset, 23 août 1857.]
      Dites-moi avant tout si je vous ai parlé d’Angélique Lagier que j'ai lu depuis longtemps et annoté en marge. Car je crains de vous récrire ce que je vous aurais déjà écrit ? Notre amitié commence à vieillir et il se pourrait faire que je rabâche. D'autre part, je serais désolé de ne pas vous dire sincèrement et très longuement le bien et le mal que je pense de ce remarquable livre. Vous croiriez peut-être qu'il m'a ennuyé et que je veux le passer sous silence.
      Mais parlons de vous aujourd'hui et de vous seule.
      Vous voyez bien que j'avais raison quand je vous disais qu'il fallait vous distraire. La visite d'un vieil ami a fait diversion à votre spleen. Au nom du ciel et de la raison surtout, laissez donc là tous les médecins et tous les prêtres du monde et ne vivez plus tant dans votre âme et par elle. Sortez ! Voyagez ! Régalez-vous de musique, de tableaux et d'horizons. Humez l'air du bon Dieu et laissez tout souci derrière vous. J'ai été bien édifié et bien attendri, je vous jure, par l'exposition que vous me faites de votre vie. Ce dévouement à des étrangers m'emplit d'admiration ! Le mot est lâché. Je ne l'efface pas. Je vous aime beaucoup, vous êtes un noble coeur. Je voudrais vous serrer les deux mains et vous baiser sur le front ! Mais permettez à ma franchise brutale un conseil qui ne sera pas suivi, je le sais. – N'importe !
      Vous succombez d'ennui (et d'ennuis), sous le poids des chaînes dont vous avez embarrassé, surchargé votre vie. Aux amertumes intérieures vous ajoutez chaque jour mille dégoûts du dehors qui pourraient être écartés. Autant vaudrait avoir un mari et douze enfants. Je ne vous conseille pas pour vous mettre plus à l'aise, de toutes manières, de flanquer tous vos hôtes à la porte (bien que dans le nombre beaucoup méritent d'y être, j'en suis sûr). Non ! cela n'est pas faisable pour vous. Vous auriez des remords ! mais vous devriez faire deux parts inégales (ou égales, peu importe) : laisser la première aux autres et prendre la seconde pour vous, mais pour vous seule. En un mot, assurez le strict nécessaire à ceux dont vous vous êtes chargée et puis ? et puis partez ! Quittez votre maison. C'est là le seul moyen. On va vivre ailleurs pendant quelque temps et ensuite on revient. Vous allez faire à cela mille objections. Pas une seule n'est aussi sérieuse que la considération de votre tranquillité et de votre avenir. Soyez-en sûre ! ne souffrez pas pour les autres. Allez ! c'est une folie. Nous avons tous notre croix. Portons-la le plus noblement possible et le plus légèrement. Toute la vertu est là. Ce conseil d'égoïste a sa raison en ceci : à savoir que les autres sont rarement dignes de nous. Les gens d'une certaine nature n'ont point la sotte prétention de n'être jamais dupes, je le sais. On fait le bien par respect pour soi-même encore plus que par amour des autres. «Tant pis pour eux», se dit-on et la conscience, plus fière, respire plus à l'aise. Mais il y a loin de là à une véritable immolation quotidienne, à un sacrifice permanent. Permettez-moi encore une simple question que vous vous poserez à vous-même : n'y a-t-il pas dans ce dévouement un peu de faiblesse, de laisser-aller (comme disent les bourgeoises), de découragement enfin ? Vous n'êtes pas une bourgeoise, vous, et moi qui crois tant aux races, je trouve la cause de cette grandeur nonchalante dans votre sang patricien. Vous pratiquez la vertu la plus rare du siècle, celle qui est la plus antipathique à son génie : l'hospitalité ! Vous avez encore une maison (dans toute la rigueur du sens moral), tandis qu'on n'a plus que des logements.
      Je ne vous ai jamais parlé de ma vie matérielle à moi, et comme vous ne m'adressez nulle question à cet égard, je vous soupçonne d'y mettre de la délicatesse ; mais confiance oblige.
      Je vis avec ma mère et avec une nièce (la fille d'une soeur, morte à vingt ans) dont je fais l'éducation. Quant à l'argent, j'en ai ce qu'il faut pour vivre à peu près, car j'ai de grands goûts de dépenses, dit-on, bien que j'aie une conduite fort régulière. Beaucoup de gens me trouvent riche, mais je me trouve gêné continuellement, ayant par devers moi les désirs les plus extravagants que je ne satisfais pas, bien entendu. Je rêve, quand le travail va mal, des palais de Venise et des kiosques sur le Bosphore, et coetera. – Et puis je ne sais nullement compter, je n'entends goutte aux affaires d'intérêt. J'ai horreur des dettes et je ne me fais pas payer des sommes qu'on me doit. Quand je suis en train d'écrire, tout cela n'existe plus pour moi. Je n'ai aucune envie. Mais quand je tombe dans mes découragements, l'homme se réveille avec tous ses appétits et tous ses vices. On a tant besoin de se détendre l'âme !
      Puisque vous vous intéressez à ce que je fais, je vous apprendrai que je vais cette semaine me mettre à écrire quelque chose de nouveau. C'est l'ouvrage annoncé par la Presse et que je lui ai promis. Voilà déjà cinq mois que j'en prépare les matériaux. Quand sera-t-il fini ? Je l'ignore. C'est une oeuvre fort difficile et qui me remplit d'angoisses. Je suis vexé qu'on en parle. Tout cela m'ennuie ; mais vous connaissez les journaux, ils ne savent comment remplir leur pauvre papier.
      On a aussi annoncé de moi un drame reçu à l'Odéon. Ce bruit n'a aucun fondement. Je me suis autrefois fort occupé de théâtre. J'y reviendrai dans quelques semaines. Je veux mettre fin à deux ou trois idées qui me tourmentent. Il y a de grandes choses à faire de ce côté ; mais c'est une affreuse galère que le théâtre ! Il faut pour cela des qualités toutes spéciales que je n'ai pas peut-être.
      Écrivez-moi. Vos lettres font plus que de me plaire, elles me touchent. Adieu, à bientôt, n'est-ce pas ? Et croyez à tout mon attachement.

 

***

 

À ERNEST FEYDEAU.

      [Croisset, fin août 1857.]
      Oui ! samedi prochain, à 7 h 50, rue Verte ! Je serai là samedi, mais pas plus tard. Est-ce bien sûr ?
      J'en ai fini avec mes notes et je vais m'y mettre cette semaine, ou dès que tu seras parti de céans ! Il faut bien se résigner à écrire.
      Je suis un peu remonté, à la surface du moins. Car au fond, je suis bougrement inquiet. Plus je vais et plus je deviens poltron. Je n'ose plus. (Et tout est là : oser !) Ce qui n'empêche pas que le susdit roman ne soit la preuve d'un toupet exorbitant. Et puis, comme le sujet est très beau, je m'en méfie énormément, vu que l'on rate généralement les beaux sujets. Ce mot, d'ailleurs, ne veut rien dire, tout dépend de l'exécution. L'histoire d'un pou peut être plus belle que celle d'Alexandre. Enfin ! nous verrons.
      Adieu, cher vieux, à samedi. Nous taillerons, j'imagine, une fière bavette. Mais je ne parlerai nullement de Carthage, parce que parler de mes plans me trouble. Je les expose toujours mal. On me fait des objections et je perds la boule.
      Je t'embrasse.
      

 

***

 

À JULES DUPLAN.

      [Croisset, fin septembre 1857.]
      VIEUX,
      J'ai compris par un article d'Aubryet que Pontmartin m'avait pulvérisé dans le Spectateur. Pouvez-vous m'envoyer cette ordure ? Je suis comme Gernaude, j'aime à être injurié, ça m'excite.
      Lisez-vous l’Homme à Gleyre ? J'ai écrit environ 15 pages de Carthage, c'est-à-dire à peu près la moitié du premier chapitre. J'ai peur que ce ne soit bien embêtant, franchement ; il me semble que je tourne à la tragédie et que j'écris dans un style académique déplorable. Adieu, vieux, écrivez-moi moult souvent et très longuement ; quant à moi, il est très tard et je suis éreinté.
      Je vous embrasse.

 

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À JULES DUPLAN.

      [Croisset, fin septembre ou premiers jours d'octobre 1857.]
      J'en suis arrivé, dans mon premier chapitre, à ma petite femme. J'astique son costume, ce qui m'amuse. Cela m'a remis un peu d'aplomb. Je me vautre comme un cochon sur les pierreries dont je l'entoure, je crois que le mot pourpre ou diamant est à chaque phrase de mon livre. Quel galon ! mais j'en retirerai.
      J'aurai certainement fini mon premier chapitre quand vous me reverrez (ce ne sera pas avant le mois de décembre), et je serai peut-être avancé dans le second, car il est impossible d'écrire cela d'un coup. C'est surtout une affaire d'ensemble. Les procédés de roman que j'emploie ne sont pas bons, mais il faut bien commencer par là pour faire voir. Il y aura ensuite bien de la graisse et des scories à enlever afin de donner à la chose une tournure plus simple et plus haute. Le jeune Bouilhet commence son quatrième acte.
      Avez-vous suffisamment ri au jeûne ordonné par S. M. Victoria ? Voilà une des plus magistrales bouffonneries que je sache, est-ce énorme !
      Ô Rabelais, où est ta vaste gueule ?

 

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À JULES DUPLAN.

      [Croisset, vers le 20 octobre 1857.]
      Ne pas m'envoyer l'article du d'Aurevilly. Je l'ai, merci mon vieux. Je suis ce soir d'une gaieté folle. L'article de cet excellent Tony Révillon, dans la Gazette de Paris, m'a mis, depuis ce matin, dans une humeur «impossible à décrire», comme un enthousiaste politique ; moi, un viveur de province ! Ah ! c'est trop beau ! et l'histoire de mes nombreux colis en voyage ! Ce portrait de moi en gentleman revenu des erreurs de la jeunesse, et qui a écrit un roman par désillusion, pour chasser l'ennui ! Hénaurme ! quinze mille fois Hénaurme, avec trente milliards d'H ! «Je me suis mis à travailler !» Le malheureux ! Quand est-ce donc que j'ai commencé ! Et mon air sévère ! Mon sourire sans bienveillance ! Je vous assure que tout cela m'a flatté. J'ai donc cette apparence rébarbative des héros de l’Homme ? Ah ! Duplan, comme je t'aime, mon bon, pour comprendre ainsi le grand homme. Tu es le seul mortel de la création qui le sente comme moi. Cet affreux livre, cet abominable ouvrage, etc. , a été le plus grand élément de grotesque dans ma vie. J'ai maintes fois cuydé en crever de rire ! Goethe disait à propos de la Révolution de 1830 : «Encore une noix que la Providence m'envoie à casser.» Victor Hugo a écrit : «Que les cieux étoilés ne brillaient que pour lui.» Moi, je pense, parfois, que l'existence de ce pauvre vieux a été uniquement faite pour me divertir. Quelles créations ! quels types ! et quelle observation de moeurs ! Comme c'est vrai ! Quelle élévation de caractère ! quel lyrisme et quelles bonnes intentions ! Voyez-vous ce que serait sur lui une «causerie familière» de M. de Lamartine !
      Je commence à aller dans Carthage. Je n'ai plus qu'un mouvement pour avoir fini le premier chapitre. Je vous assure que c'est «monté». Trop, peut-être ? Le difficile est de rendre, en même temps, la chose mouvementée. Si mon premier chapitre marche, le reste ira, j'en suis sûr. J'ai eu à y introduire tous les personnages du livre, sauf deux. Enfin, je me mets en route, c'est l'important. Mais que de mal j'ai eu pour y arriver ! Resterai-je en cet état ?
      Adieu, vieux ; mille tendresses.
      

 

***

 

À CHARLES BAUDELAIRE.

      Croisset, mercredi soir [21 octobre 1857].
      Je vous remercie bien, mon cher ami. Votre article m'a fait le plus grand plaisir. Vous êtes entré dans les arcanes de l'oeuvre, comme si ma cervelle était la vôtre. Cela est compris et senti à fond.
      
Si vous trouvez mon livre suggestif, ce que vous avez écrit dessus ne l'est pas moins, et nous causerons de tout cela dans six semaines, quand je vous reverrai.
      En attendant, mille bonnes poignées de main, encore une fois.
      Tout à vous.

 

***

 

À CHARLES-EDMOND.

      Croisset, mardi soir [octobre 1857].
      MON CHER AMI,
      Mon affaire aura (je crois !) pour titre «Salammbô, roman carthaginois». C'est le nom de la fille d'Hamilcar, fille inventée par votre serviteur.
      Mais je ne sais pas quand je vous donnerai le numéro un. ça ne va pas du tout. Je suis malade, moralement surtout, et si vous voulez me rendre un éminent service, ce serait de ne pas plus parler de ce roman que s'il ne devait pas exister.
      Si je le fais, il sera pour vous, puisque je vous l'ai promis. Il y en a un chapitre d'écrit. C'est détestable. Je me suis engagé, j'en ai peur, dans une oeuvre impossible... Est-il indispensable que vous l'annonciez ? En ne disant rien, songez, cher ami, que vous m'épargnerez un ridicule, si je renonce à cette oeuvre par impossibilité de l'exécuter, ce qui est bien possible.
      Voyons, soyez généreux ; ne parlez pas du Flaubert.
      En tout cas, je serai à Paris vers le 20 du mois prochain. Attendez jusque-là, je vous en prie. Qui vous talonne ?
      À bientôt donc, et croyez-moi, nonobstant mes embêtements, le vôtre qui vous serre la main très fort.

 

***

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE.

      [Croisset, 4 novembre 1857.]
      Comme je suis honteux envers vous, ma chère correspondante ! Aussi, pour me prouver que vous ne me gardez aucune rancune, répondez-moi tout de suite. N'imitez pas mon long silence, le motif n'en a pas été gai, je vous assure. Si vous saviez comme je me suis ennuyé, rongé, dépité ! Il faut que j'aie un tempérament herculéen pour résister aux atroces tortures où mon travail me condamne. Qu'ils sont heureux, ceux qui ne rêvent pas l'impossible ! On se croit sage parce qu'on a renoncé aux passions actives. Quelle vanité ! Il est plus facile de devenir millionnaire et d'habiter des palais vénitiens pleins de chefs-d'oeuvre que d'écrire une bonne page et d'être content de soi. J'ai commencé un roman antique, il y a deux mois, dont je viens de finir le premier chapitre ; or je n'y trouve rien de bon, et je me désespère là-dessus jour et nuit sans arriver à une solution. Plus j'acquiers d'expérience dans mon art, et plus cet art devient pour moi un supplice : l'imagination reste stationnaire et le goût grandit. Voilà le malheur. Peu d'hommes, je crois, auront autant souffert que moi par la littérature. Je vais rester, encore pendant deux mois à peu près, dans une solitude complète, sans autre compagnie que celle des feuilles jaunes qui tombent et de la rivière qui coule. Le grand silence me fera du bien, espérons-le ! Mais si vous saviez comme je suis fatigué par moments ! Car moi qui vous prêche si bien la sagesse, j'ai comme vous un spleen incessant, que je tâche d'apaiser avec la grande voix de l'Art ; et quand cette voix de sirène vient à défaillir, c'est un accablement, une irritation, un ennui indicibles. Quelle pauvre chose que l'humanité, n'est-ce pas ? Il y a des jours où tout m'apparaît lamentable, et d'autres où tout me semble grotesque. La vie, la mort, la joie et les larmes, tout cela se vaut, en définitive. Du haut de la planète Saturne, notre Univers est une petite étincelle. Il faut tâcher, je le sais bien, d'être par l'esprit aussi haut placé que les étoiles. Mais cela n'est pas facile, continuellement.
      Avez-vous remarqué comme nous aimons nos douleurs ? Vous vous cramponnez à vos idées religieuses qui vous font tant souffrir, et moi à ma chimère de style qui m'use le corps et l'âme. Mais nous ne valons peut-être quelque chose que par nos souffrances, car elles sont toutes des aspirations. Il y a tant de gens dont la joie est si immonde et l'idéal si borné, que nous devons bénir notre malheur, s'il nous fait plus dignes.
      Je vous conseille de voyager et vous m'objectez votre santé. C'est à cause d'elle précisément qu'il faudrait changer de vie. Ayez ce courage, brisez avec tout, pour un moment. Donnez un peu d'air à votre poitrine. Votre âme respirera plus à l'aise. Que vous coûterait un déplacement d'un mois pour essayer ? Il ne faut pas réfléchir en ces choses-là. On met deux chemises dans un sac de nuit et on part. Il faudra pourtant que nous nous connaissions de vue, que nous nous serrions la main autrement que par lettres. Lequel de nous deux ira vers l'autre ? pourquoi ne viendriez-vous pas cet hiver à Paris entendre un peu de musique ?
      Si je vivais avec vous, je vous rendrais l'existence rude et vous vous en trouveriez mieux, j'en suis sûr.
      Vous me parlez de Béranger dans votre dernière lettre. L'immense gloire de cet homme est, selon moi, une des preuves les plus criantes de la bêtise du public. Ni Shakespeare, ni Goethe, ni Byron, aucun grand homme enfin n'a été si universellement admiré. Ce poète n'a pas eu jusqu'à présent un seul contradicteur et sa réputation n'a pas même les taches du soleil. Astre bourgeois, il pâlira dans la postérité, j'en suis sûr. Je n'aime pas ce chansonnier grivois et militaire. Je lui trouve partout un goût médiocre, quelque chose de terre à terre qui me répugne. De quelle façon il parle de Dieu ! et de l'amour ! Mais la France est un piètre pays, quoi qu'on dise. Béranger lui a fourni tout ce qu'elle peut supporter de poésie. Un lyrisme plus haut lui passe par-dessus la tête. C'était juste ce qu'il fallait à son tempérament. Voilà la raison de cette prodigieuse popularité. Et puis, l'habileté pratique du bonhomme ! Ses gros souliers faisaient valoir sa grosse gaieté. Le peuple se mirait en lui depuis l'âme jusqu'au costume.
      À propos de Spinoza (un fort grand homme, celui-là), tâchez de vous procurer sa biographie par Boulainvilliers. Elle est dans l'édition latine de Leipsick. Émile Saisset a traduit, je crois, l’Éthique. Il faut lire cela. L'article de Mme Coignet, dans la Revue de Paris, était bien insuffisant. Oui, il faut lire Spinoza.
      Les gens qui l'accusent d'athéisme sont des ânes. Goethe disait : «Quand je me sens troublé, je relis l’Éthique». Il vous arrivera peut-être, comme à Goethe, d'être calmée par cette grande lecture. J'ai perdu, il y a dix ans, l'homme que j'ai le plus aimé au monde, Alfred Le Poittevin. Dans sa maladie dernière, il passait ses nuits à lire Spinoza.
      Je n'ai jamais connu personne (et je connais bien du monde) d'un esprit aussi transcendantal que cet ami dont je vous parle. Nous passions quelquefois six heures de suite à causer métaphysique. Nous avons été haut, quelquefois, je vous assure. Depuis qu'il est mort, je ne cause plus guère avec qui que ce soit, je bavarde ou je me tais. Ah ! quelle nécropole que le coeur humain ! Pourquoi aller aux cimetières ? Ouvrons nos souvenirs, que de tombeaux !
      Comment s'est passée votre jeunesse ? La mienne a été fort belle intérieurement. J'avais des enthousiasmes que je ne retrouve plus, hélas ! des amis qui sont morts ou métamorphosés. Une grande confiance en moi, des bonds d'âme superbes, quelque chose d'impétueux dans toute la personne. Je rêvais l'amour, la gloire, le beau. J'avais le coeur large comme le monde et j'aspirais tous les vents du ciel. Et puis, peu à peu, je me suis racorni, usé, flétri. Ah ! je n'accuse personne que moi-même ! Je me suis abîmé dans des gymnastiques sentimentales insensées. J'ai pris plaisir à combattre mes sens et à me torturer le coeur. J'ai repoussé les ivresses humaines qui s'offraient. Acharné contre moi-même, je déracinais l'homme à deux mains, deux mains pleines de force et d'orgueil. De cet arbre au feuillage verdoyant je voulais faire une colonne toute nue pour y poser tout en haut, comme sur un autel, je ne sais quelle flamme céleste... Voilà pourquoi je me trouve à trente-six ans si vide et parfois si fatigué ! Cette mienne histoire que je vous conte, n'est-elle pas un peu la vôtre ?
      Écrivez-moi de très longues lettres. Elles sont toutes charmantes, au sens le plus intime du mot. Je ne m'étonne pas que vous ayez obtenu un prix de style épistolaire. Mais le public ne connaît pas ce que vous m'écrivez. Que dirait-il ? Gardez-moi toujours une bonne place dans votre coeur et croyez bien à l'affection très vive de celui qui vous baise les mains.
      

 

***

 

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, mardi soir, 25 [24] novembre 1857.
      MA CHÈRE PETITE CAROLINE,
      J'ai beaucoup de compliments à t'adresser. Il n'y avait pas dans ta dernière lettre une seule faute d'orthographe, et je l'ai trouvée rédigée comme par un notaire. Écris-m'en toujours de pareilles, tu me feras grand plaisir.
      Comment vas-tu, mon pauvre loulou ? Qu'il y a longtemps que nous ne nous sommes vus ! Mes joues, depuis que tu n'es plus là, augmentent et durcissent, car elles n'ont plus personne pour les pétrir et les amollir à force de bécots.
      Je ne manquerais pourtant pas d'occasions si je voulais, car M. Huault est, depuis que vous êtes parties, venu deux fois. La dernière était hier, il est arrivé à 11 heures du matin, dans l'intention de passer toute la journée ; il venait exprès «pour me distraire». On lui a dit que j'étais à Paris, alors il s'est rabattu sur Baptiste qui ne lui a pas même offert un verre de cidre. Il est parti à jeun et, je crois, peu content de l'hospitalité.
      Il s'est beaucoup informé de toi.
      Je n'ai vu aucune de tes amies, ni ces demoiselles Raymond, ni Palmyre, ni Hortense. Mais je sais qu'elles vont bien.
      Mme Phipharo, qui s'obstine à rester sous les arbres, est un peu enrhumée à cause des feuilles jaunes qui lui tombent sur la tête : elle toussotte, je crains pour sa poitrine. On n'a pas retiré les inscriptions sur papier bleu que tu avais mises au coin des allées, et, quand je me promène après mon déjeuner, je vois la rue Verte sous le figuier et les Champs-élysées contre le mur du père Defodon.
      Le père Jean a demandé à Narcisse de lui donner un bouquet de fleurs pour en faire cadeau aux commis de la barrière, afin de s'attirer leur bienveillance. Narcisse, qui déteste l'autorité, a refusé.
      Il prétend que Julie lui fait perdre la tête : elle se fait tant servir qu'il en deviendra fou. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'autre jour, pour partir par le bateau à 9 heures, elle l'avait réveillé dès 5 pour lui faire son café au lait et surveiller le passage de la vapeur...
      Tu diras à ta bonne maman que dans ma prochaine lettre je lui parlerai du ménage.
      Te conduis-tu bien ? es-tu bonne et obéissante ?
      Adieu, mon pauvre Carolo, embrasse bien ta grand'mère pour moi et embrasse-toi toi-même de ma part.
      Ton vieux bonhomme d'oncle.
      

 

***

 

À ERNEST FEYDEAU.

      [Croisset] Mardi soir [fin novembre 1857, probablement du 24].
      AIMABLE NEVEU,
      Tu es bien gentil de m'avoir envoyé de bonnes paroles dans ma détresse. Ça ne va pas encore très raide, mais ça va mieux, les douleurs névralgiques que j'avais dans la tête sont parties, l'intellect va (espérons-le) s'en ressentir.
      Enfin, j'ai fini tant bien que mal mon premier chapitre, je prépare le second. J'ai entrepris une fière chose, ô mon bon, une fière chose, et il y a de quoi se casser la gueule avant d'arriver au bout. N'aie pas peur, je ne calerai pas. Sombre, farouche, désespéré, mais pas couillon. Mais pense un peu, intelligent neveu, à ce que j'ai entrepris : vouloir ressusciter toute une civilisation sur laquelle on n'a rien !
      Comme c'est difficile de faire à la fois gras et rapide ! Il le faut pourtant. Dans chaque page, il doit y avoir à boire et à manger, de l'action et de la couleur.
      Daigne m'entendre un peu. Voici mes plans : Bouilhet doit être ici le 10, nous avons à travailler ensemble pendant une huitaine ; j'orne la capitale de ma présence. Patience, impétueux jeune homme !
      Et, sacré nom de Dieu, envoie-moi les articles que tu publies maintenant dans la Presse. J'attends tout en masse dimanche prochain ; n'est-ce pas le jour où le dernier numéro doit paraître ?
      À bientôt. Travaille raide et invoque Apollon (ou plutôt Eschmoûn) en ma faveur ! Comme ça embêtera le public ! j'en tremble d'avance, car il a quelquefois raison de s'embêter.
      Théo ne s'en va pas en Russie, j'en étais à peu près sûr ; j'en suis content pour moi (qui aurai sa compagnie cet hiver), mais fâché pour lui.
      Adieu, cher vieux.

 

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À ERNEST FEYDEAU.

      [Croisset, fin novembre-début décembre 1857.]
      GRAND HOMME,
      Attends-tu que je te fasse une critique détaillée de tes trois articles ? Ce serait trop long, mon bon. Qu'il te suffise de savoir qu'ils m'ont extrêmement botté. Je me permettrai seulement, de vive voix, de te faire observer quelques légères taches comme «piquant détail», etc. Mais comme je suis le seul mortel à qui ces choses déplaisent, c'est peu important. Je crois que tu as tiré de la chose tout ce qu'elle comportait. Voilà l'essentiel. Et puis tu soutiens les principes, tu es un brave. Merci, mon cher monsieur.
      Ne te flatte pas, aimable neveu, de l'espoir d'entendre les aventures de mademoiselle Salammbô. Non, mon bichon, cela me troublerait ; tu me ferais des critiques qui m'embêteraient d'autant plus qu'elles seraient justes. Bref, tu ne verras cela que plus tard, quand il y en aura un bon bout de fait ! à quoi bon d'ailleurs te lire des choses qui probablement ne resteront pas ? Quel chien de sujet ! je passe alternativement de l'emphase la plus extravagante à la platitude la plus académique. Cela sent tour à tour le Pétrus Borel et le Jacques Delille. Parole d'honneur ! j'ai peur que ce ne soit poncif et rococo en diable. D'un autre côté, comme il faut faire violent, je tombe dans le mélodrame. C'est à se casser la gueule, nom d'un petit bonhomme !
      La difficulté est de trouver la note juste. Cela s'obtient par une condensation excessive de l'idée, que ce soit naturellement, ou à force de volonté, mais il n'est pas aisé de s'imaginer une vérité constante, à savoir une série de détails saillants et probables dans un milieu qui est à deux mille ans d'Ici. Pour être entendu, d'ailleurs, il faut faire une sorte de traduction permanente, et quel abîme cela creuse entre l'absolu et l'oeuvre !
      Et puis, comme le bon lecteur «Françoys» qui «veut être respecté» a une idée toute faite sur l'antiquité, il m'en voudra de lui donner quelque chose qui ne lui ressemblera pas, selon lui. Car ma drogue ne sera ni romaine, ni latine, ni juive. Que sera-ce ? Je l'ignore. Mais je te jure bien, de par les prostitutions du temple de Tanit, que ce sera «d'un dessin farouche et extravagant», comme dit notre père Montaigne. C'est bien vrai, ce que tu écris sur lui.
      Adieu, mon cher vieux. Relis et rebûche ton conte. Laisse-le reposer et reprends-le, les livres ne se font pas comme les enfants, mais comme les pyramides, avec un dessin prémédité, et en apportant des grands blocs l'un par-dessus l'autre, à force de reins, de temps et de sueur, et ça ne sert à rien ! et ça reste dans le désert ! mais en le dominant prodigieusement. Les chacals pissent au bas et les bourgeois montent dessus, etc. ; continue la comparaison.
      Mille tendresses.
      La première chose que je ferai à Paris sera d'entendre ton histoire. À peine débarqué je me ruerai dans ton domicile avant même de me livrer à aucun de ces actes obscènes que l'indécence ordonne de nommer et la nature d'accomplir.

 

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À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE.

      [Croisset] Samedi, 12 décembre 1857.
      Je ne veux pas partir pour Paris avant de vous écrire, chère Demoiselle. Car ne croyez pas que votre correspondance ne me soit très précieuse. J'y tiens essentiellement et ne voudrais point qu'elle fût interrompue.
      J'ai été assez mal depuis ma dernière lettre. J'ai entrepris un maudit travail où je ne vois que du feu et qui me désespère. Je sens que je suis dans le faux, comprenez-vous ? et que mes personnages n'ont pas dû parler comme cela. Ce n'est pas une petite ambition que de vouloir entrer dans le coeur des hommes, quand ces hommes vivaient il y a plus de deux mille ans et dans une civilisation qui n'a rien d'analogue avec la nôtre. J'entrevois la vérité, mais elle ne me pénètre pas, l'émotion me manque. La vie, le mouvement, sont ce qui fait qu'on s'écrie : «C'est cela», bien qu'on n'ait jamais vu les modèles ; et je bâille, j'attends, je rêvasse dans le vide et je me dépite. J'ai ainsi passé par de tristes périodes dans ma vie, par des moments où je n'avais pas une brise dans ma voile. L'esprit se repose dans ces moments-là ! Mais voilà bien longtemps que ça dure. N'importe, il faut prendre son mal en patience, se rappeler les bons jours et les espérer encore.
      Ce que vous me dites de Béranger est bien ce que j'en pense ! Mais, à ce propos, pour qui me prenez-vous ? Croyez-vous que je regarde plutôt à la chaussure qu'au pied, et au vêtement qu'à l'âme ? «Mes goûts aristocratiques» me font sentir et aimer tout ce qui est beau, à travers tout, soyez-en sûre. Il y a une locution latine qui dit à peu près : «Ramasser un denier dans l'ordure avec ses dents.» On appliquait cette figure de rhétorique aux avares. Je suis comme eux, je ne m'arrête à rien pour trouver l'or. Et d'abord, je ne crois pas à tout ce que vous m'écrivez de défavorable sur votre compte. D'ailleurs, quand ce serait, je ne vous en aime pas moins.
      Ne me placez pas non plus si haut (dans la sphère impassible des esprits). J'ai au contraire beaucoup aimé dans ma vie et on ne m'a jamais trahi ; je n'ai à importuner la Providence d'aucune plainte. Mais les choses se sont usées d'elles-mêmes. Les gens ont changé, et moi je ne changeais pas ! Mais à présent, je fais comme les choses. Je vais chaque jour me détériorant, et la confiance en moi, l'orgueil de l'idée, le sentiment d'une force vague et immense que l'on respire avec l'air, tout cela décline peu à peu.
      C'est ce soir que je prends 36 ans. Je me rappelle plusieurs de mes anniversaires. Il y a aujourd'hui huit ans, je revenais de Memphis au Caire, après avoir couché aux Pyramides. J'entends encore d'ici hurler les chacals et les coups du vent qui secouait ma tente. J'ai l'idée que je retournerai plus tard en Orient, que j'y resterai et que j'y mourrai. J'ai d'ailleurs, à Beyrouth, une maison toute prête à me recevoir. Mais je n'en finirais plus si je me mettais à vous parler des pays du soleil. Ce serait trop long. Causons d'autre chose.
      Voilà plusieurs fois que vous me parlez de Jean Reynaud ; je trouve, comme vous, son livre un fort beau livre. Seulement, il a fait son théologien bien complaisant. La forme dialoguée est mauvaise. Elle était peut-être même impossible. Je trouve le tout un peu long. Quant à son explication des peines et des récompenses, c'est une explication comme une autre, c'est-à-dire qu'elle n'explique rien. Qu'est-ce qu'un châtiment dont n'a pas conscience l'être châtié ? Si nous ne nous rappelons rien des existences antérieures, à quoi bon nous en punir ? Quelle moralité peut-il sortir d'une peine dont nous ne voyons pas le sens.
      Avez-vous lu les Études d'histoire religieuse de Renan ? Procurez-vous ce livre, il vous intéressera.
      Pourquoi ne donnez-vous pas cours, sur le papier, à vos idées ? Écrivez-donc ! quand ce ne serait que pour votre santé physique.
      Vous me dites que je fais trop attention à la forme. Hélas ! c'est comme le corps et l'âme ; la forme et l'idée, pour moi, c'est tout un et je ne sais pas ce qu'est l'un sans l'autre. Plus une idée est belle, plus la phrase est sonore ; soyez-en sûre. La précision de la pensée fait (et est elle-même) celle du mot.
      Si je ne peux rien aligner maintenant, si tout ce que j'écris est vide et plat, c'est que je ne palpite pas du sentiment de mes héros, voilà. Les mots sublimes (que l'on rapporte dans les histoires) ont été dits souvent par des simples. Ce qui n'est nullement un argument contre l'Art, au contraire, car ils avaient ce qui fait l'Art même, à savoir la pensée concrétée, un sentiment quelconque, violent, et arrivé à son dernier état d'idéal. «Si vous aviez la foi, vous remueriez des montagnes» est aussi le principe du Beau. Ce qui peut se traduire plus prosaïquement : «Si vous saviez précisément ce que vous voulez dire, vous le diriez bien.» Aussi n'est-il pas très difficile de parler de soi, mais des autres !
      Eh bien ! je crois que jusqu'à présent on a fort peu parlé des autres. Le roman n'a été que l'exposition de la personnalité de l'auteur et, je dirais plus, toute la littérature en général, sauf deux ou trois hommes peut-être. Il faut pourtant que les sciences morales prennent une autre route et qu'elles procèdent comme les sciences physiques, par l'impartialité. Le poète est tenu maintenant d'avoir de la sympathie pour tout et pour tous, afin de les comprendre et de les décrire. Nous manquons de science, avant tout ; nous pataugeons dans une barbarie de sauvages : la philosophie telle qu'on la fait et la religion telle qu'elle subsiste sont des verres de couleurs qui empêchent de voir clair parce que : 1° on a d'avance un parti pris ; 2° parce qu'on s'inquiète du pourquoi avant de connaître le comment ; et 3° parce que l'homme rapporte tout à soi. «Le soleil est fait pour éclairer la terre.» On en est encore là.
      Je n'ai que la place de vous serrer les mains bien affectueusement.

 

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À ERNEST FEYDEAU.

      [Croisset] Samedi [12 ou 19 décembre 1857].
      Toi aussi ! cher neveu, embêté par la littérature ! Je te plains, si tu es dans les mêmes états que ton oncle. Je ne fais plus rien, ce qui vaut mieux que de faire mal. Je me suis arrêté parce que je sentais que j'étais dans le faux. La psychologie de mes bonshommes me manque, j'attends, et je soupire.
      Je serai à Paris mardi ou mercredi de l'autre semaine, la veille de Noël au plus tard. Va te délasser dans ton château préalablement, ou après. Dès que je serai à Paris, je serai complètement à ta disposition, tu me liras ton histoire, en plusieurs fois ou tout d'un coup, ça m'est égal, dussions-nous faire une séance de XV heures, ce qui serait plus solennel.
      J'attends Bouilhet demain. Nous allons, je crois, passablement gueuler pendant huit jours, ça me remontera peut-être, j'en ai besoin.
      Quelle sacrée idée j'ai eue de vouloir écrire un livre sur Carthage ! les descriptions passent encore ; mais le dialogue, quelle foirade !
      Pour me remonter le moral, je vais me livrer, dans le sein de la capitale, à des débauches monstrueuses, ma parole d'honneur ! j'en ai envie. Peut-être qu'en me fourrant quelque chose dans le c... , ça me ferait b... le cerveau. J'hésite entre la colonne Vendôme et l'obélisque. Je ris, mais je ne suis pas gai. J'ai déjà, il est vrai, passé par des époques pareilles, et je ne m'en trouvais que plus vert ensuite. Mais ça dure trop ! ça dure trop !
      Adieu, vieux, bon courage !