Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1860

(Édition Louis Conard)

 


Toute réutilisation à des fins privées, à des fins d’enseignement
ou de recherche scientifique est autorisée sous réserve d’indiquer cette référence :
Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 

À Louis Bouilhet.

      [Paris] 15 mars 1860.
      Jamais ! Jamais ! Jamais ! C’est une enfonçade qu’on te prépare, et sérieuse. Au nom du ciel ! Ou plutôt en notre nom, mon pauvre vieux, je t’en supplie, ne fais pas cela ! C’est impossible de toute manière.
      Quant à Thierry, il a été gentil ; c’est bien. Mais, 1° tu le mérites, 2° il y avait intérêt.
      Réponds-lui le plus poliment, le plus longuement possible si tu veux. Mais un voyage est inutile, on t’enfoncerait. Ne cède pas. Ne viens pas à Paris ; dis que tu es tout entier à ta pièce, ce qui est vrai, et qu’une comédie servira mieux «les Français» qu’une ode. Ce serait, selon moi, une canaillerie politique et une cochonnerie littéraire. Je défie qui que ce soit de faire là-dessus rien de passable. Laisse de semblables besognes à Philoxène et à Théo. Je t’embrasse. À toi.
      Encore une fois et mille fois, non !
      P. S. – Quand même ça servirait au commerce de Carthage, non !
 

***

À Louis Bouilhet.

      [Paris] Vendredi, la nuit, 15 mars 1860, 1 heure.
      Et de même que je te garde une gratitude éternelle pour m’avoir empêché de consentir à ce qu’on fît une pièce avec la Bovary, tu me remercieras pareillement de t’avoir ouvert les yeux sur la chose en question.
      Elle me trouble et «je reviens à la charge». Peut-être te suis-je à charge ?
      Ce n’est pas là une bonne entrée pour les français. Au contraire. Qu’est-ce que ça leur fait, aux sociétaires ? Je comprends l’idée de Thierry en sa qualité d’homme officiel, et, à sa place, j’en eusse fait tout autant. Mais en acceptant tu t’abaisses et, tranchons le mot, tu te dégrades. Tu perds ta balle de «poète pur», d’homme indépendant. Tu es classé, enrégimenté, capturé. Jamais de politique, n... de D... ! ça porte malheur et ça n’est pas propre. «Périssent les États-Unis plutôt qu’un principe.» Après une concession il en faut faire une autre, etc. Vois ce pauvre Théo. Ce sont d’ailleurs des choses fort peu payées, et quand même ! Non ! N’en parlons plus.
      Quant à ta lettre à Thierry, elle est moins difficile à écrire que celle de Janin, et si tu veux, je te la fais incontinent, de façon à ce qu’il soit enchanté de toi et qu’il puisse même la montrer à Fould. Car la proposition part peut-être du ministère d’État ? Est-ce une façon de te faire payer ta croix ?
      J’ai passé mon après-midi au cabinet des médailles ; ma besogne ne sera pas longue. J’espère qu’il en sera de même pour les pierreries.
      La présidente, que j’ai rencontrée tantôt dans la rue, m’a dit que les sieurs D et B ne voulaient pas se trouver avec Feydeau, «ne pouvant se résigner à lui faire le moindre compliment sur son livre». Je trouve cette bégueulerie du plus haut goût dans ces deux messieurs. Elle les croit jaloux de la vente, aperçu littéraire qui peut être vrai.
 

***

À Louis Bouilhet.

      [Paris] 29 mars 1860.
      J’ai fait hier connaissance de mon futur neveu Adolphe Roquigny. C’est un fort homme et qui me paraît doux comme un agneau. Les jeunes gens ont l’air épris l’un de l’autre. Tout cela est très bien ! On est enchanté ! Heureux ceux qui vivent dans la bonne et simple nature ! Oui, quand je me suis retrouvé seul, le soir, j’ai senti qu’entre moi et mes co-mortels il y avait des abîmes. Tout le bonheur de la vie est là sans doute. Et pourtant si on me l’offrait, accepterais-je ?
      Aujourd’hui, j’ai été chez Janin qui est très touché de ta lettre. Il m’a fait ton éloge, dit que tu avais beaucoup de talent, que ta personne lui plaisait, que tu avais raison d’habiter la province, etc. , etc. «Il entend joliment Horace, ce gaillard-là ! Aussi, voyez ! Quelle supériorité ça lui donne sur les autres !» Bref, tu as très bien fait de lui envoyer ton épître, et je parie qu’à ta prochaine pièce tu auras un feuilleton superbe. Oh ! Les hommes !
      Feydeau, de plus en plus furieux contre iceux, se console en faisant faire pour son usage personnel : 1° son portrait ; 2° son camée. Je suis effrayé du peu d’affection qu’on lui porte et je passe ma vie à le défendre ; or, j’ai fort à faire, car il manque entièrement de politique.
      Chez Janin, tantôt, re-vu le feuillet (peu sympathique, décidément). Il vient de faire une jolie chute avec sa Tentation.
      Dimanche, il y a eu chez moi un «grand combat» entre Baudry, Saint-Victor et l’excellent père Maury, qui est charmant. Je dîne demain à Versailles avec lui et Renan.
      Notre ami Maxime a publié dans la Revue des Deux Mondes une nouvelle que l’on dit peu raide.
      Je n’ose te donner un avis sur la fin de ta pièce par peur de te conseiller une couillonnade ou une imprudence. Le public est si bête, si stupide, si idiot ! D’autre part, c’est embêtant de rater une belle chose et peut-être qu’à force d’art, on peut la faire passer ? Vois, cherche. Je serai tout aussi embarrassé que toi.
      Est-ce que tu vas prendre mon genre de te livrer à des lectures sans fin ? Jolie manière de perdre son temps.
      Adieu, vieux. Il y a des fois où j’ai des soifs de toi à prendre le chemin de fer pour aller t’embrasser.
      À toi, mon pauvre quaraphon !
 

***

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie.

      [Paris, 30 mars 1860].
      Non, je ne vous oublie pas. Mais à Paris les jours passent si vite ! Et je suis dans un tel train d’occupations et de lectures, que je ne fais pas toujours ce que je veux et ne vois pas les gens que j’aime. Voici d’ailleurs mes excuses :
      1° Je suis arrivé ici à l’époque du jour de l’an, et j’ai été pris par les visites et courses de la nouvelle année. 2° Le 15 janvier j’ai fait une chute assez grave, qui m’a retenu une huitaine au lit. 3° Mon roman carthaginois m’a entraîné et m’entraîne encore dans tant de divagations et de recherches (j’ai bien avalé depuis le 1er février une cinquantaine de volumes) que je ne sais souvent où donner de la tête. Voilà cinq mois que je suis sur le même chapitre. Il s’agit de reconstruire ou plutôt d’inventer tout le commerce antique de l’orient. 4° Je suis depuis trois semaines dérangé par un mariage. C’est la fille de mon frère qui prend époux le 17 du mois prochain, je retourne à Rouen à cette époque. 5° Comme, à Rouen, je ne puis me procurer les livres dont j’ai besoin et que je ne peux emporter ceux des bibliothèques publiques, il faut que je me hâte de finir toutes ces lectures avant mon départ. Voilà mes raisons. Mais croyez bien que je pense à vous souvent, très souvent. J’ai la plus grande sympathie pour votre esprit et pour votre coeur. Ne craignez pas de m’envoyer de vos lettres. Elles me plaisent et me touchent ; elles m’agréent et m’attendrissent.
      Je n’ai été cet hiver que deux fois au spectacle, deux fois pour entendre Mme Viardot dans Orphée. C’est une des plus grandes choses que je connaisse. Depuis longtemps je n’avais eu pareil enthousiasme. Quant au reste, à ce qu’on appelle des nouveautés et qui sont souvent des vieilleries, ça ne vaut pas la peine d’être nommé. Je suis, du reste, peu au courant. Tout ce qui n’est pas art phénicien, depuis longtemps m’est indifférent, et plus j’éprouve dans mon travail de difficultés, plus je m’y attache. On n’aime que les choses et les gens qui vous font souffrir. Et puis, pour tolérer l’existence, ne faut-il pas avoir une marotte ?
      Que vous dirai-je de vous et quel conseil vous donner ? On vous les a tous donnés et vous n’en avez suivi aucun. On est incurable quand on chérit sa souffrance. Vous ne voulez pas guérir. Vous ne savez pas ce que peut la volonté. Que puis-je faire pour vous, sinon des voeux stériles ? Mais si vous avez besoin d’une oreille pour écouter vos plaintes, criez-les dans la mienne, le coeur les entendra.
      J’ai, ce soir, dîné avec des savants qui m’ont fortement loué un nouvel ouvrage d’un M. Larroque, 2 volumes sur les dogmes catholiques. Mais il paraît que le susdit ouvrage vient d’être interdit.
 

***

À Alfred Baudry.

      [Paris, début avril 1860].
      Mon brave, je vais bientôt m’en retourner à Rouen pour le mariage de ma nièce. Mais, sans doute, je serai obligé de revenir ici presque immédiatement, pour me livrer à diverses lectures. À mesure que j’avance dans mon travail, il s’agrandit. Je deviens stupide ! Les notes m’encombrent. Quand sera-ce fini ? ! ! !
      Or, ayez l’obligeance de communiquer au père Pottier la liste suivante, pour savoir quels sont les livres qui se trouvent à la bibliothèque de Rouen. Cela m’importe fort. Répondez-moi tout de suite en me renvoyant la susdite liste avec un signe qui me fera comprendre ce que je peux trouver là-bas.
      Je vais après-demain dîner chez votre frère avec Maury et Renan.
      Mille poignées de main. À vous.
      Mardi soir.

      Vel elegantius : mardi au soir.
 

***

À Louis Bouilhet.

      [Croisset, 20 avril 1860].
      Charmant, mon vieux, exquis ! Sans blague aucune, ça m’a ravi. Je n’y vois rien à reprendre. La seule tache est peut-être «qui menace». Menace quoi ? Mais je vois le geste mignon de son doigt, et puis le vers qui rime avec menace est si charmant et si juste :

            Comme une anguille dans sa nasse.

      Bravo ! Caraphon ! Taïeb ! Continue !
      Tu ne trouves donc pas de sujet, mon pauvre vieux ? C’est embêtant, je le sais et je te plains, mais c’est ton habitude. Tu es condamné maintenant à passer six mois de l’année ainsi. Au mois de juin, ça vient. Tu as encore tout au plus un mois d’angoisses. Console-toi, d’ailleurs, voilà le soleil.
      Nous avons, nous deux Achille, causé tantôt de ce brave Leplay. Il l’avait rencontré plusieurs fois dans les rues de Rouen, se dirigeant vers la préfecture pour solliciter la croix ! Et Achille connaissait ses titres ! ! Je devais aller le voir le jour même où il est mort.
      Je ne travaille pas trop mal pour le moment et je vois enfin la fin de mon infinissable chapitre. Ce sera avant une quinzaine. Il me faudra bien encore une huitaine de jours pour repolir le tout, après quoi j’allumerai un feu de joie, car j’ai cru un moment que j’y crèverais.
      Oh ! Comme il faut se monter le bourrichon pour faire de la littérature ! Et que bien heureux sont les épiciers !
      Nous avons perdu un ami en la personne de Fessard, qui, avant-hier, a fait son plongeon dans l’éternité. Nous ne prendrons plus de petits verres ensemble. J’ai des souvenirs charmants d’après-midi passés à son école, sous la petite avenue de peupliers, nu en caleçon, avec l’odeur des filets et du goudron... la vue des voiles... je ne sais quoi qui m’attendrit.
      Autre mort de mes camarades de collège (excellent bougre), Marc Arnaudtizon, tué d’un coup de soleil à Manille, patrie des cigares. J’ai appris ce soir ces deux décès, et j’ai encore dans l’oreille la voix de Fessard et la voix d’Arnaudtizon ! Tout cela fait faire des réflexions philosophiques, comme dirait Fellacher.
      Comme c’est beau, la mère de Lao-Tsen qui a conçu son fils rien qu’en regardant filer une étoile !
 

***

À Ernest Feydeau.

      Croisset, samedi soir [21 avril 1860].
      Comment vas-tu ! Mon cher monsieur ? Quant à moi je travaille assez raide et suis pour le quart d’heure dans une telle exaltation qu’il m’est impossible de dormir depuis deux jours. Enfin, je finis mon infinissable chapitre VII ! ! !
      Je crois que mon état littéraire a pour cause la réaction de la noce. J’ai eu une indigestion de bourgeois ! 3 dîners, 1 déjeuner ! Et 48 heures passées à Rouen. C’est fort ! Je rote encore les rues de ma ville natale et je vomis des cravates blanches.
      Il fait un froid de chien, nom d’un petit bonhomme ! Et je me rôtis les tibias comme en plein décembre.
      Sylvie avance-t-elle ? Adieu, mon vieux ; ne t’em... pas trop !
      Bonnes métaphores !
      Fais mes excuses à Sainte-Beuve et à Théo, de ne pas leur avoir dit adieu. Mais nous devions nous trouver ensemble à un dîner qui n’a pas eu lieu. Amitiés à la présidente. Qu’est-ce que ça devient ?
 

***

À Ernest Feydeau.

      Entièrement inédite en 1827.
      [Croisset] Dimanche soir [22 avril 1860].
      Mon vieux Feydeau,
      Malgré l’envie que j’avais de te voir avant mon départ, j’ai été tellement occupé qu’il m’a fallu me priver de ta visite. Je te la ferai dans une quinzaine quand je serai de retour à Paris où je resterai tout le mois de mai.
      Mlle Bosquet m’avait chargé de te prier de la recommander à la Revue de Paris. Elle y a déposé un manuscrit ayant pour titre Jacqueline de Vardon, et elle attend la réponse de ces MM. anxieusement.
      J’attends pour te parler du Secret du Bonheur qu’il soit terminé. Quel sacré mode de publication qu’une Revue ! Et comme ça nuit aux livres ! Dans la crainte de te dire des bêtises je m’abstiens de toute parole. Je sais bien ce qu’il y a dans ton oeuvre de bon, mais quant au mauvais j’ai peur de me tromper.
      La cérémonie nuptiale de ma nièce s’est faite mercredi. Les époux doivent être demain à Milan. Je viens de passer une semaine peu gaie, mon bonhomme !
 

***

À Edmond et Jules de Goncourt.

      Croisset, mai 1860.
      Il faut que je vous dise tout le plaisir que vient de me faire la lecture de vos deux volumes. Je les trouve charmants, pleins de détails neufs et d’un excellent style, à la fois très nerveux et très élevé. Cela est de l’histoire, il me semble, et de l’histoire originale.
      On y voit toujours l’âme sous le corps ; l’abondance des détails n’étouffe pas le côté psychologique. La morale court sous les faits et sans déclamation, sans digressions ! Cela vit, rare mérite.
      Le portrait de Louis XV, celui de Bachelier et surtout celui de Richelieu me semblent des morceaux achevés.
      Combien vous me faites aimer Madame de Mailly, ce qu’elle m’excite ! «c’était une de ces beautés... comme les divinités d’une bacchanale !» mais, s... n... de D... , vous écrivez comme des anges, décidément.
      Je ne connais rien au monde qui m’ait plus intéressé que la fin de Madame de Châteauroux.
      Votre jugement sur la Pompadour restera sans appel, je crois. Que peut-on dire après vous ?
      Cette pauvre Dubarry, comme vous l’aimez, hein ? Et moi aussi, je l’avoue. Que vous êtes heureux de vous occuper de tout cela, au lieu de vous creuser sur le néant ou sur du néant comme je fais !
      Vous êtes bien gentils de m’avoir envoyé le livre, d’avoir tant de talent et de m’aimer un peu.
      Je serre vos quatre mains le plus fort possible.
      À vous.
      G. Flaubert.

      Ami de Franklin et de Marat, factieux et
anarchiste, du premier ordre, et désorganisateur
 du despotisme dans les deux
 hémisphères depuis vingt ans !!!
 

***

À Ernest Feydeau.

      Entièrement inédite en 1827.
      [Croisset].
      J’ai reçu la nouvelle édition des quatre saisons. Bien que je n’aime pas les illustrations, celles-là sont fort gentilles, un peu trop pareilles les unes aux autres, peut-être ? J’ai lu la préface qui est claire et bien faite. Le volume est là sur ma table, à côté des bons auteurs et je le relirai in extenso, au premier moment de loisir que j’aurai, car je n’en peux plus.
      Je recalle enfin mon interminable chapitre VII qui ne sera pas venu sans peine. De plus je prépare le 8e. Je me bourre des objections anti-catholiques du père Larroque, je lis le dernier volume de Michelet et divers articles d’exégèse dans la Revue germanique. Depuis mon retour j’ai écrit XV pages, ce qui est bien joli pour un empêtré comme moi.
      N’est-ce pas en Andalousie que tu vas porter ton inconcevable trombine ? La terre de pelage va donc te recevoir. Tu fais bien, mon vieux ! Je t’y engage et voudrais te suivre. Une fois que tu auras tâté des voyages, tu y reviendras. C’est une maladie, je t’en préviens.
      T’es-tu enfin procuré les oeuvres de Petrus Borel et les Jeunes-France, bougre d’entêté ?
      Jolie phrase du père Humboldt dans une de ses lettres : «notre renommée s’étend à mesure que notre imbécillité s’accroît». C’est pourquoi il ne faut pas souhaiter que notre renommée s’étende.
      Adieu, quand pars-tu ? Ne t’em... pas trop. Bonne pioche. Je t’embrasse.
 

***

À Edmond et Jules de Goncourt.

      Croisset, 3 juillet [1860].
      Puisque vous vous inquiétez de Carthage, voici ce que j’en ai à vous dire :
      Je crois que j’ai eu les yeux plus grands que le ventre ! La réalité est chose presque impossible dans un pareil sujet. Reste la ressource de faire pohétique, mais on retombe dans quantité de vieilles blagues connues, depuis le Télémaque jusqu’aux Martyrs. Je ne parle pas du travail archéologique qui ne doit pas se faire sentir, ni du langage de la forme qui est presque impossible. Pour être vrai il faudrait être obscur, parler charabia et bourrer le livre de notes ; et si l’on s’en tient au ton littéraire et françoys, on devient banal. «Problème !», comme dirait le père Hugo.
      Malgré tout cela, je continue, mais dévoré d’inquiétudes et de doutes. Je me console dans cette pensée que je tente quelque chose d’estimable. Voilà tout.
      Le drapeau de la doctrine sera, cette fois, franchement porté, je vous en réponds ! Car ça ne prouve rien, ça ne dit rien, ce n’est historique, ni satirique, ni humoristique. En revanche ça peut être stupide.
      Je commence maintenant le chapitre VIII, après lequel il m’en restera encore sept ! Je n’aurai pas fini avant dix-huit mois.
      Ce n’était pas une politesse de ma part que de vous féliciter sur votre dernier livre, et sur le genre de vos travaux. J’aime l’histoire, follement. Les morts m’agréent plus que les vivants ! D’où vient cette séduction du passé ? Pourquoi m’avez-vous rendu amoureux des maîtresses de Louis XV ? Cet amour-là est, du reste, une chose toute nouvelle dans l’humanité. Le sens historique date d’hier, et c’est peut-être ce que le XIXe siècle a de meilleur.
      Qu’allez-vous faire maintenant ? Quant à moi, je me livre à la kabbale, à la Mischna, à l’art militaire des anciens, etc. (un tas de lectures qui ne me servent à rien, mais que j’entreprends par excès de conscience et un peu aussi pour m’amuser) ; et puis je me désole sur les assonances que je rencontre dans ma prose ; ma vie est plate comme la table où j’écris. Les jours se suivent et se ressemblent, extérieurement du moins. Dans mes désespoirs je rêve à des voyages. Triste remède !
      Vous m’avez l’air tous les deux de vous embêter vertueusement au sein de la famille et parmi les délices de la campagne. Je comprends cet état pour l’avoir subi, maintes fois.
      Serez-vous à Paris du 10 au 25 août ?
      En attendant la joie de vous voir, je vous serre les mains très affectueusement. À vous.
 

***

À Charles Baudelaire.

      Croisset, 3 juillet 1860.
      Avec bien du plaisir, mon cher ami, je recevrai votre visite. Je compte dessus. Ce serait un grand hasard si vous ne me trouvez pas. Mais, par excès de prudence, prévenez-moi cependant.
      Je vous lirai du Novembre, si cela peut vous divertir. Quant au Saint Antoine, comme j’y reviendrai dans quelque temps, il faudra que vous attendiez.
      Mille cordialités. Tout à vous.
 

***

À Ernest Feydeau.

      Croisset, 4 juillet 1860.
      Sais-tu que je commençais à être inquiet de ta seigneurie ? Enfin, ta lettre est advenue et je vois que tout se passe admirablement. Tant mieux !
      Eh bien, mon bon, qu’en dis-tu de cette Méditerranée et de cette Afrique ? Te f... -tu suffisamment d’azur dans l’oeil et d’air dans le ventre ? Admires-tu les dromadaires ? Et gamahuches-tu les c... sans poils, jolie variété des artifices donnés au pourpris de Vénus.
      Il me semble te voir dans ton costume ! Ah ! Vieux gredin, comme je t’envie et que je voudrais être à tes côtés. Mais permets-moi de te donner un conseil de bourgeois, tiré de ma profonde pratique des voyages. Tu t’amuses maintenant énormément. Et plus tu iras, plus ça augmentera. Donc, ménage ton argent. J’ai passé par là et je sais quelles fureurs on éprouve quand on aperçoit le fond de sa bourse et qu’il faut s’en retourner. Crois-moi, mon vieux, vis moins bien pour voyager plus longtemps. À peine revenu, tu éprouveras des remords. Le mot est faible.
      Et crève-toi les yeux à force de regarder sans songer à aucun livre (c’est la bonne manière). Au lieu d’un, il en viendra dix, quand tu seras chez toi, à Paris. Quand on voit les choses dans un but, on ne voit qu’un côté des choses.
      Je te plains de l’ennui que tu subiras à ton retour. La maladie des voyages t’empoignera. C’est comme le macaroni et l’amour ignoble, il faut en prendre l’habitude avant d’en avoir le goût.
      Tu seras aussi tout étonné d’aimer les femmes d’une autre manière ; leur ton d’égalité te choquera. Tu regretteras ces amours silencieux où les âmes seules se parlent, ces tendresses sans paroles, ces passivités de bête où se dilate l’orgueil viril. Don Juan a beau être gentil, le grand turc me fait envie.
      Je repousse absolument l’idée que tu as d’écrire ton voyage : 1° parce que c’est facile ; 2° parce qu’un roman vaut mieux. As-tu besoin de prouver que tu sais faire des descriptions ? Et Sylvie, que devient-elle au milieu des burnous ?
      Quant à moi, je suis bientôt au milieu de mon chapitre VIII (La bataille du Macar).
      Je viens de lire un livre sur le magnétisme. Dans six semaines, j’irai à Paris pour une quinzaine de jours. Le sieur Bouilhet était ici la semaine dernière. Voilà toutes les nouvelles.
      Ce n’est pas une petite besogne que la narration et description d’une bataille antique, car on retombe dans l’éternelle bataille épique qu’ont faite, d’après des traductions d’Homère, tous les écrivains nobles. Il n’est sorte de couillonnade que je ne côtoie dans ce sacré bouquin. J’aurai un joli poids de moins sur la conscience quand il sera fini. Que ne suis-je seulement à la fin de mon dixième chapitre, qui sera celui où l’on f... a.
      Pendant que tu t’étales au soleil comme un lézard, nous continuons à jouir de ce joli été que tu connais. Depuis trois jours seulement je ne fais plus de feu. Ah ! Vieux bougre, comme je voudrais m’en aller avec toi, côte à côte, jusqu’à Tuggurt. Tu vas voir que tous les dangers vont s’enfuir devant toi comme de la fumée et il en sera de même pour l’espace. Une fois revenu, tu croiras n’avoir pas dépassé les Batignolles.
      Je ne sais, de Paris, pas la moindre chose, et ne m’en soucie.
      Je n’exige nullement que tu m’écrives souvent, car rien n’est assommant, en voyage, comme d’écrire. Néanmoins, quand tu voudras m’envoyer ta signature précédée de ces simples mots : «Je me porte bien», tu me seras moult agréable.
      Adieu, vieux, toute ma maisonnée te souhaite plaisir et bonne santé.
      Amuse-toi pendant que tu y es. Les jours de pluie et d’em... reviendront assez tôt.
      Re-adieu et je te re-embrasse.
 

***

À Mademoiselle Amélie Bosquet.

      Croisset, mercredi matin [juillet 1860].
      Vous recevrez peu de temps après ce billet (ou peut-être avant lui) le livre de Feydeau et des fragments de Monsieur Antoine [sic], que j’ai retrouvés non sans peine.
      Ne m’accusez pas ! J’ai eu, l’autre dimanche, une grande désillusion sous votre porte cochère. Vous m’aviez dit que vous restiez chez vous tous les dimanches, et j’étais venu ce jour-là à 3 heures, espérant bavarder en votre compagnie jusqu’à 7.
      Je suis présentement accablé de fatigue, je porte sur les épaules deux armées entières : trente mille hommes d’un côté, onze mille de l’autre, sans compter les éléphants avec leurs éléphantarques, les goujats et les bagages !
      Il faut que j’aille à Paris avant le 15 août (toujours pour Carthage). Or, je voudrais avoir terminé mon chapitre pour cette époque, et je travaille furieusement.
      Mais quand je songe qu’on ne me tiendra aucun compte de toute la peine que je me donne, et que le premier venu, un journaliste, un idiot, un bourgeois, trouvera, sans se gêner (et justement peut-être), quantité de sottises dans ce qui me paraît le meilleur... j’entre dans une mélancolie sans fond, j’ai des tristesses d’ébène, une amertume à en crever, des angoisses qui me ballottent comme sur un océan d’immondices.
      Ne dites rien de tout cela à personne, on se moquerait de moi encore bien plus. Mais puisque vous aimez les confidences, en voilà une.
      Et vous ? N’est-ce pas le moment où vous vous remettez à la besogne !
      Je ne comprends rien au gars Chojecki. Pas de nouvelles ! Il est vrai qu’il doit maintenant être en répétition aux français. Mais j’en aurai le coeur net dans un mois. Et je vous dis que votre roman paraîtra et qu’il réussira, quoique ce soit bon.
      À bientôt.
      Je vous baise les mains malgré vos injustes rancunes.
 

***

À Mademoiselle Amélie Bosquet.

      [Croisset, juillet 1860].
      Ci-joint, chère amie, une réponse que j’ai reçue de Charles-Edmond il y a quelques jours, et une réplique de votre serviteur, que j’ai gardée afin de vous la montrer. J’attends la suite.
      Vous voyez que j’avais pensé à vous. Patientez, votre heure viendra. C’est bon. Je suis un mince artiste, mais un grand critique, je m’y connais, vous verrez !
      Mille cordialités, je vous baise les mains, puisque les convenances (!!!) m’empêchent d’aller plus loin...
      * ………………………
      À vous.
       * Les lignes ponctuées expriment toujours la rêverie.
 

***

À Ernest Feydeau.

      [Croisset] Dimanche, 5 août [1860].
      Je commençais à trouver le temps long, et je me demandais si tu n’étais pas resté collé au fond de l’anus d’un môme oriental, quand est survenue ton épître. Tu négliges trop la calligraphie, j’ai eu du mal à te lire. Ne te fâche pas, et taille tes plumes.
      Tu m’as l’air, mon bon, de te la passer douce. Continue, profite, f... -toi des bosses de toutes sortes, et reste là-bas le plus longtemps qu’il te sera possible. Tu regretteras les bottes de maroquin rouge et les c... sans poil.
      Mais puisque tu y es, va le plus loin possible. File à Tuggurt, de Constantine cela est très facile. Si, chemin faisant, tu découvres quelque facétie idoine à être intercalée dans Salammbô, fais-en part à ton ami.
      Quand crois-tu que Paris te repossédera ?
      Nous ne nous verrons pas énormément, cet hiver. J’irai «dans la moderne Athènes» au mois de novembre, pour la pièce de Bouilhet ; puis je reviendrai ici, seul, abattre le plus de pages que je pourrai, car je voudrais que 1861 vît la fin de mon sacré roman. Je finis le chapitre VIII (j’en aurai encore six !) Ma Bataille du Macar est terminée, provisoirement du moins, car je n’en suis pas satisfait, c’est à reprendre, cela peut être mieux.
      En fait de nouvelles littéraires, je n’en sais qu’une qui va te réjouir. La pièce de l’académicien Ponsard est tombée honteusement, tombée comme on tombait autrefois, à plat, classiquement. C’est une élégance de plus. Mais, comme le public l’a beaucoup sifflée, je me demande si ce n’est pas un honneur, et je suspecte sa pièce de valoir mieux que les précédentes.
      Je lis maintenant le volume de mon ami le docteur Pouchet sur l’Hétérogénie, cela m’éblouit. Quelle quantité de splendides bougreries il y a dans la nature ! On lui a refusé (au père Pouchet) son passage au bord des paquebots, passage qu’il demandait au ministre de l’instruction publique, pour aller continuer ses expériences au Caucase. Telle est la façon dont on encourage les sciences. Quant à celle dont on chérit les lettres, nous savons à quoi nous en tenir.
      Que dit-on, où tu es, des massacres de la Syrie ? Ça va bien dans le Liban ! La chose, du reste, était facile à prévoir. On se conduit si intelligemment avec ces gens-là !
      Quelle espèce de bouquin rêves-tu ? Est-ce un roman ? Un voyage ? Ou un traité ? Ou des essais ?
      Que devient Sylvie au milieu de tout cela ? Tu ne m’en parles pas.
      À la fin de la semaine prochaine (après les fêtes de sa majesté) je serai à Paris. En conséquence, si tu m’écris du 18 courant au 1er septembre, adresse ta lettre boulevard du temple.
      Nous causons souvent de ta seigneurie, et d’ailleurs, toutes les fois que je vais pisser, je contemple au-dessus de ma table de nuit ta truculente portraiture et je te dis un petit bonjour.
      Non ! Mon vieux, ne va pas croire que les beaux sujets font les bons livres. J’ai peur, après la confection de Salammbô, d’être plus que jamais convaincu de cette vérité. Rumine-la pendant que, pour toi, il en est temps encore.
      Adieu, porte-toi bien, je t’embrasse.
 

***

À Madame Jules Sandeau.

      Dimanche [5 août 1860].
      Je m’ennuie de vous extrêmement. De jour en jour j’attends de vos nouvelles – et comme elles n’arrivent pas, je vous en demande.
      Que faites-vous ? Que devenez-vous ? Que lisez-vous ? Etc. ! Etc. ! L’atroce été que nous avons vous jette-t-il un peu de noir dans l’âme ? Moi, je me rôtis les tibias devant ma cheminée, comme en décembre-en ruminant un tas de vieilles choses, et bâtissant encore (comme si j’étais jeune !) des plans de livres, de voyages et de vie. Je pousse de grands soupirs. Je fume pipes sur pipes, puis je retourne à ma table. Telle est la façon diaprée dont s’écoulent mes jours. Les angoisses de la littérature succèdent aux aplatissements de l’existence. Et toujours ainsi ! Cela alternec’est un duo, une harmonie.
      J’entremêle mes lectures puniques (qui ne sont pas légères) d’autres facéties graves. Je me livre maintenant au volumineux bouquin de mon ami le Dr Ponchet sur les générations spontanées.
      Je regrette de ne pas être un savant, et puis... je songe à vous ! Bien que vous ne vouliez pas le croire.
      Voici les vacances qui vont venir. Vous allez avoir chez vous votre fils, ce sera une douceur. Savourez-la. On en goûte peu. Cette époque de distributions de prix me remet toujours en mémoire mon temps de collège. J’ai un grand respect pour ce que j’étais alors (bien que je fusse parfaitement ridicule) -et si je vaux quelque chose, c’est peut-être à cause de cela ? -nous étions un petit cénacle où bouillonnait et flamboyait, je vous le jure, la plus furieuse exaltation poétique et sentimentale qu’il soit possible de contempler. Nous couchions la tête sur des poignards. On se suicidait pour tout de bon. Nous étions beaux comme des anges !
      Pourquoi diable vous dis-je tout cela ?
      Le but ou le prétexte de ma lettre (comme vous voudrez) était de vous demandez si, à la fin de la semaine prochaine (c’est-à-dire après la fête de S. M.), vous serez chez vous ? Et l’heure à laquelle on peut vous voir ?répondez-moi, hein !
      Et laissez-moi vous baiser les mains.
 

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À Charles-Edmond.

      [Croisset, 11 août 1860].
      «Taïeb ! Taïeb ketir !!!»
      L’Africaine a complètement réussi. Voilà ce que j’ai lu, ce matin, par hasard, dans une feuille locale. Ah ! Sacré nom de dieu, j’en suis bien content ! Mille félicitations, mon cher vieux.
      Mais ce n’est pas gentil de n’avoir point prévenu les amis. Vous savez bien que j’aurais été, dès le commencement, le premier à vous applaudir, et, à la fin, le premier qui vous aurait sauté au col.
      Du reste, dans quelques jours, je vous renouvelerai [sic] en personne mes congratulations.
      D’ici là cent poignées de main.
      Question à la partie la plus charmante de vous-même : – Le coeur vous battait-il un peu ?
      Commentaire : – Oh ! Que j’aurais voulu poser une main sur iceluy.
 

***

À Maxime Du Camp.

      [Paris ? Vers le 15 août 1860].
      [...] Si tu as devant toi cinq minutes, mon bon Max, envoie-moi un mot seulement que je sache ce que tu deviens, sacrebleu ! Si tu es mort, vif ou blessé. Je fais tout ce que je peux pour ne point penser à toi ; mais ton souvenir m’obsède et me revient cent fois par heure. Je te vois dans des positions atroces ; j’ai l’imagination fertile en images, tu le sais ; je compose des tableaux qui ne sont pas gais et qui me serrent le coeur. Je ne te demande aucun détail, bien entendu ; je veux savoir seulement ce que tu deviens. Te souviens-tu de ce réfugié italien qui, à Jérusalem, t’appelait : «mon colonel» ? C’était donc une prophétie ! Animal ! Tu ne te tiendras donc jamais tranquille ! Ici, rien de neuf, calme plat. Quant à moi je m’enfonce de plus en plus dans Carthage ; je travaille vigoureusement, mais j’en ai pour une année encore. Les répétitions de la pièce de Bouilhet commenceront à l’automne, la première représentation aura lieu vers le milieu de novembre. Adieu, mon vieux compagnon ! Je t’embrasse bien tendrement ; bonne chance ! Bonne santé, bonne humeur et evviva la libertà !
 

***

À Madame Jules Sandeau.

      Croisset, près Rouen, dimanche [fin août 1860].
      Eh bien ! c’est joli ! Voilà trois semaines que j’attends une lettre de vous. Pas de nouvelles de vous, rien !
      Comment ! Je me transporte à Bellevue afin de jouir de la vôtre (pardon !), j’endure une chaleur africaine, et la soif comme dans le désert ! Je me rabats sur l’Institut, etc. , enfin j’ai passé une journée abominable à courir après vous – vainement – et vous ne me dites pas que vous en êtes un peu fâchée !
      Vous qui ne passez pas votre journée à écrire, envoyez-moi une très longue lettre.
      Je m’ennuie de vous. J’ai bien envie de voir vos jolis yeux, votre jolie bouche, et je vous baise les deux mains très longuement. Voilà tout ce que j’avais à vous dire, depuis que je suis
      Tout à vous.
 

***

À Louis Bouilhet.

      Croisset, 2 septembre 1860.
      Incontestablement, cette seconde sérénade vaut mieux que l’autre. Elle est plus locale. Je n’y vois rien à redire. C’est plein de détails charmants et d’un ton excellent. Quant à la musique, ne t’en inquiète pas. Le principal, c’est que la pièce est bonne.
      Je travaille maintenant assez raide. Ces deux jours passés à Fécamp vont bien me déranger, mais il le faut ! Je suis forcé.
      J’arriverai, je crois, à avoir dix-huit pages à mon chapitre. Elles seront bourrées de faits. Ce qui n’empêche pas que le roman, l’histoire, n’avance guère. On se traîne éternellement sur la même situation ! Et pourtant c’est rapide, mais par parties, successivement et non d’ensemble.
      Quels beaux détails je trouve dans l’Hygiène des Arabes du docteur Bertherand ! Cataplasmes de sauterelles, fiels de corbeau, etc. ; pour faire accoucher les femmes, des matrones leur montent sur le ventre et piétinent ; pour les rendre fécondes, on leur brûle sous le nez des poils de lion, et elles avalent la crasse qui est dans les oreilles des ânes, etc. C’est un livre des plus réjouissants que je connaisse.
      À propos d’Arabes, j’ai reçu ce matin une lettre de Feydeau. Il s’en revient, ayant vu seulement la province d’Alger, et me disant que «je ne me doute pas» de la chaleur qu’il fait en Afrique. Il a été malade, et je crois qu’il en a assez, bien qu’il prétende le contraire.
      Ce qui ne l’empêchera pas au retour d’être plus crâne que Barth et Livingstone réunis.
      Adieu, vieux. Dors sur tes deux oreilles quant à la sérénade.
 

***

À Ernest Feydeau.

      [Croisset, début septembre 186].
      Enfin ! Je te croyais mort ! Tu n’as été que malade. Béni soit dieu, si tant est qu’on puisse bénir dieu.
      Et tu t’en reviens ! Je verrai donc ta portenteuse personne quelques jours après son débarquement ; car il faut que je sois à Paris vers la fin d’octobre pour la pièce de Bouilhet. Mais notre entrevue ne sera pas longue. Je resterai ici probablement tout l’hiver à me ronger le corps et l’âme dans le silence du cabinet. Il faut que j’avance et j’ai énormément à faire ! J’ai écrit depuis la fin de juin deux chapitres à peu près, car je termine le neuvième. Il m’en reste six. Et mes lectures ne font qu’augmenter et les difficultés ne font que s’accroître, bien entendu.
      J’ai passé le mois dernier trois semaines à Paris, à me traîner dans les bibliothèques, ce qui est peu divertissant, et j’étais si ahuri de lecture que j’en oubliais Paphos.
      Rien de neuf chez nos amis. Maxime est en Calabre avec Garibaldi, comme tu sais, ou ne sais pas. La présidente s’est consolée du Marc à Roull, qui lui fait définitivement une pension de six mille francs par an. Je crois qu’elle va trouver un autre môsieu. (elle n’a pas été forte dans toutes ces histoires, la pauvre fille !)
      Turgan vient d’inventer une chose superbe pour vuider les lieux ! Je ne sais combien de kilogrammes de m... se trouvent absorbés en une seconde par sa machine. On a nettoyé l’école polytechnique en un clin d’oeil : les étrons mathématiques s’envolaient comme des corbeaux. C’est sublime.
      Quant à moi, je travaille furieusement. Je viens de lire un livre très curieux sur la médecine des arabes, et actuellement (sans compter ce que j’écris), je lis Cedrenus, Socrate, Sozomène, Eusèbe et un Traité de M. Obry sur l’immortalité de l’âme chez les juifs ; le tout entrelardé de Mischna comme pièce de résistance. Mais le coeur m’a manqué pour lire les quarante pages qui t’étaient consacrées dans la Revue Européenne, précédées des quarante qui me concernaient. Où il n’y a ni profit ni plaisir, bonsoir.
      Il paraît que tu as eu chaud, mon bonhomme ? Je sais ce que c’est, ne t’en déplaise (que d’avoir chaud), bien que tu m’écrives : «Tu ne peux pas t’en faire une idée». J’étais au mois de mai sur les bords de la mer rouge, mon bon, et j’ai traversé le tropique en juin. Ah !
      Veux-tu que je te fasse une petite prédiction ? Tu ne retourneras pas en Afrique ; un voyage raté ne se recommence pas. Si tu veux aller au printemps à Tuggurt, reste en Algérie jusque-là. Mais je crois que tu t’embêtes de Paris, mon vieux, avoue-le. Allons ! Tu ne découvriras pas les sources du Nil. Oh ! Sois vexé, je m’en f... tout cela est pour t’engager, pendant que tu y es, à te transporter à Constantine. Je t’en supplie, vas-y. Tu me remercieras ensuite.
      Autre guitare. Pourquoi écoutes-tu le père Sainte-Beuve, et ne continues-tu pas Sylvie, qui était bien et très bien commencée ? Débarrasse-toi de ça, et fais-nous ensuite un grandissime roman sur l’Algérie. Tu dois en savoir assez ? Il y a plus à faire sur ce pays que Walter Scott n’a fait sur l’écosse, et un succès non moindre «attend ce ou ces livres-là». Telle est mon opinion.
      Adieu, vieux. Es-tu bien bronzé ? T’es-tu fait couper le prépuce par amour de la couleur locale et t’es-tu livré... nous pourrions passer une gentille soirée dans six semaines.
      À toi, salam !
 

***

À Amédée Pommier.

      Croisset, 8 septembre 1860.
      Vous devez me considérer, monsieur, comme le dernier des goujats. Mais depuis le mois d’avril j’étais absent de Paris. C’est il y a huit jours seulement que j’ai trouvé chez moi votre volume. Donc agréez d’abord toutes mes excuses, puis mes remerciements.
      Vous m’avez d’ailleurs écrit, à propos de la Bovary, une lettre qui a «chatouillé de mon coeur l’orgueilleuse faiblesse». La nouvelle marque de sympathie que vous me donnez en me dédiant une pièce m’a été très douce, je vous assure.
      Vos Colifichets sont des joyaux. Je me suis rué dessus. J’ai lu le volume tout d’une haleine. Je l’ai relu. Il reste sur ma table pour longtemps encore. Partout j’ai retrouvé l’exquis écrivain des Crâneries, des Océanides et de l’Enfer. Je vous connais et depuis longtemps je vous étudie. Il n’est guère possible d’aimer le style sans faire de vos oeuvres le plus grand cas. Quelles rimes ! Quelle variété de tournures ! Quelles surprises d’images ! C’est à la fois clair et dense comme du diamant. Vous me semblez un classique dans la meilleure acception du mot.
      Il va sans dire que la page 8, tout d’abord, m’a séduit, et mon émerveillement n’a pas ensuite faibli. J’aime autant les petites pièces que les grandes. Est-ce une vanité ? Mais je crois comprendre tout le mérite du Voyageur et de Blaise et Rose. Il faut être fort comme un cabire pour avoir de ces légèretés-là. Vous m’avez fait rêver délicieusement avec l’Égoïste et la Chine. Le Géant m’a «transporté d’enthousiasme». L’expression, quoique banale, n’est pas trop forte ; je la maintiens.
      Les oeuvres d’art qui me plaisent par-dessus toutes les autres sont celles où l’art excède. J’aime dans la peinture, la Peinture ; dans les vers, le Vers. Or, s’il fut un artiste au monde, c’est vous. Tour à tour, vous êtes abondant comme une cataracte et vif comme un oiseau. Les phrases découlent de votre sujet naturellement et sans que jamais on voie le dessous. Cela étincelle et chante, reluit, bruit et résiste.
      Combien n’avez-vous pas de ces vers tout d’une pièce, de ces vers où l’idée se trouve si bien prise dans la forme qu’elle en demeure inséparable :

                  Sa toque de velours descendait jusqu’aux yeux...
                  Qui tombait sur la main et jusqu’au bout des doigts...

      Je ne cite que ces deux-là, pris au hasard, pour vous montrer ce que je veux dire.
      Je vous aime encore parce que vous n’appartenez à aucune boutique, à aucune église, parce qu’il n’est question, dans votre volume, ni du problème social, ni des bases, etc.
      Et je serre cordialement et respectueusement la main qui écrit de pareilles choses, en me disant, monsieur, votre tout dévoué.
 

***

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie.

      Croisset, 8 septembre 1860.
      J’ai reçu, mardi matin votre lettre du 1er septembre. Elle m’a désolé en y voyant l’expression de tous vos chagrins. Par-dessus vos souffrances intimes, des malheurs extérieurs vous assiègent, puisque vous vous apercevez de l’ingratitude et de l’égoïsme de vos obligés. Il faut vous dire que cela est toujours ; mince consolation, il est vrai. Mais la conviction que la pluie mouille et que les serpents à sonnettes sont dangereux doit contribuer à nous faire supporter ces misères. Pourquoi cela est-il ? Ici, nous empiétons sur Dieu ! Tâchons d’oublier le mal, tournons-nous du côté du soleil et des bons. Si un mauvais coeur vous blesse, tâchez de vous en rappeler un noble et noyez-vous dans son souvenir. Mais la sympathie des idées vous manque absolument, me direz-vous. C’est pourquoi vous auriez dû habiter Paris. On trouve toujours dans cette ville-là des gens à qui causer. Vous n’étiez pas faite pour la province. Dans un autre milieu, j’en ai la conviction, vous eussiez moins souffert. Chaque âme a une atmosphère différente. Vous devez horriblement souffrir de tous les cancans, médisances, calomnies, jalousies et autres petitesses qui composent exclusivement la vie des bourgeois dans les petites villes. Tout cela existe bien à Paris, mais d’une autre manière, d’une manière moins directe et moins irritante.
      Il en est temps encore, prenez une bonne résolution. Ne continuez pas à mourir sur pied comme vous faites. Arrachez-vous de là. Voyagez ! Vous mourrez en route, croyez-vous, eh bien ! Qu’importe ! Non ! D’abord, je vous réponds que vous vous porterez mieux, physiquement et moralement. Vous auriez besoin d’un maître quelconque qui vous ordonnât de partir, vous y forçât ! Je vous connais, comme si j’étais près de vous depuis vingt ans. C’est peut-être une présomption de ma part, ou l’excès de la sympathie que j’ai pour vous.
      Je vous assure que je vous aime beaucoup et que je voudrais vous savoir, sinon heureuse, du moins tranquille. Mais il n’est pas possible d’avoir la moindre sérénité avec l’habitude que vous avez de creuser incessamment les plus grands mystères. Vous vous tuez le corps et l’âme à vouloir concilier deux choses contradictoires : la religion et la philosophie. Le libéralisme de votre esprit se cabre contre les vieilleries du dogme, et votre mysticisme naturel s’effarouche des conséquences extrêmes où la raison vous conduit. Tâchez de vous cramponner à la science, à la science pure ; aimez les faits pour eux-mêmes. Étudiez les idées comme les naturalistes étudient les mouches. La contemplation peut être pleine de tendresses. Les muses ont la poitrine pleine de lait. Ce liquide-là est la boisson des forts.  Et, encore une fois, sortez du milieu où vous étouffez. Partez à l’instant, tout de suite, comme si votre maison brûlait.
      Pensez à moi quelquefois et croyez toujours à mon affection bien sincère.
 

***

À Eugène Crépet.

      [Septembre 1860].
      Voici la lettre pour le Taschereau ; est-ce ça ? Ai-je compris ?
      Faites tous mes remerciements à Sainte-Beuve.
      Mais, entre nous, je ne vous cache pas que je trouve tous ces manèges et entortillements d’un piètre goût, et si je n’avais pas craint de fâcher notre ami, j’aurais tout envoyé faire f... carrément (telle fut même ma première idée). C’est bien de l’embarras pour peu de chose ! Donc, allez à la bibliothèque, mon bon, et envoyez-moi le Hendrich (marqué au catalogue 331 a), dans une petite boîte adressée à Monsieur Achille Flaubert, Hôtel-Dieu, Rouen, pour M. G. F. J’ai vu, il y a huit jours, Bouilhet ; il finit le premier acte de sa pièce espagnole qui sera, je crois, d’un ton très original.
      Nous nous reverrons avant deux mois pour le Million de l’oncle Étienne ; ce sera, je pense, vers la fin d’octobre.
      Préparons nos paumes. Adieu, mon vieux brave, merci encore une fois.
      À vous.
      Je vous adresse ma lettre chez le père Gide, car je ne sais pas au juste votre numéro dans la rue de Seine, bien que je connaisse la maison. Vous savez que je suis toqué de votre ouvrage et que j’y pense maintes fois par jour.
 

***

À Louis Bouilhet.

      Croisset, 2 octobre 1860.
      Ma mère part demain matin pour Verneuil, où elle restera huit jours. Si tu es encore à Mantes à ce moment-là, je te préviens que tu n’éviteras pas la visite de Liline, qui brûle de voir ton logement.
      Il a fait un temps atroce pendant que j’étais à Étretat et je me suis peu promené. Le résultat de cette distraction a été de me faire perdre tout le reste de la semaine. Je revoyais continuellement la mer et j’entendais le bruit des galets sous mes b…ôttes. Il y a aujourd’hui huit jours, j’ai couché à Fécamp chez Mme Le Poittevin, où je n’étais pas venu depuis dix-huit ans ! Ai-je pensé à ce pauvre bougre d’Alfred ! J’avais presque peur de le voir apparaître. Notre jeunesse commune me semblait suinter sur les murailles. C’était comme un dégel qui me glaçait jusqu’au fond du coeur.
      Devine quel admirateur j’ai rencontré à Étretat ? Le père Anicet Bourgeois (bien nommé), brave homme du reste. Mais le peu d’admiration qu’il m’a montré pour Goethe a singulièrement diminué le plaisir de ses éloges à mon endroit. Oui, il ne trouve «rien de remarquable dans Faust, ce n’est ni une pièce, ni un poème, ni rien du tout». Oh !... je répète le oh ! ! !
      Le père Clogenson m’a envoyé sa brochure sur Voltaire jardinier, qui n’est point des plus raides. Maigre légume.
      Hier, chez Deschamps, grande représentation dramatique : quatre pièces. Le jeune Baudry y allait comme spectateur. Mais je le soupçonne de m’avoir menti comme un âne et d’être, au contraire, un des acteurs.
      J’ai relu ce soir les Fossiles en entier et ça m’a enthousiasmé plus que jamais. Quoi qu’on dise, c’est solide, va ! Et c’est beau.
      Adieu vieux. Gémis-tu sur la captivité de Lamoricière ?
 

***

À Louis Bouilhet.

      Croisset, 5 octobre 1860.
      Tu vas donc revoir ce vieil Odéon-Taïeb ! Tu ne m’as pas dit si tu es à peu près satisfait de ton amoureux ? Le connais-je ? J’attends quelques détails sur le train dont ça marche.
      Ça ne va pas trop mal pour le quart d’heure. Mais je me livre dans le silence du cabinet à de si fortes gueulades et à une telle pantomime, que j’en arriverai à ressembler à Dubartas, qui, pour faire la description d’un cheval, se mettait à quatre pattes, galopait, hennissait et ruait. Ce devait être beau ! Et pour arriver à quels vers, miséricorde !
      Je me réjouis tous les matins dans la politique. L’encyclique du pape est bien belle, accusant Victor-Emmanuel d’établir «des maisons de débauche». Puis, récriminations contre les livres et les pièces de théâtre qui «sapent», etc. Quel bon style poncif que le style ecclésiastique ! Ce serait, du reste, une étude à faire que celle des styles professionnels ! Quelque chose qui serait dans la littérature, analogue à l’étude des physionomies en histoire naturelle.
      Tu feras bien d’aller voir le jeune Duplan, qui t’aime beaucoup, et la présidente. Mais ma plus forte recommandation est «d’être chien» aux répétitions. Sois digne, maintenant que tu as la croix ! Sais-tu vers quelle époque la première ? J’imagine que ça ne peut être avant le 10 novembre.
      Tout cela va arrêter ton Honneur d’une femme. Le commencement était bougrement bon. J’ai envie de voir le second acte. Mais combien je suis humilié de la façon dont tu expédies tes oeuvres, quand je contemple en regard la lenteur de mes évolutions. ………….
      Ces points indiquent toutes les misères dont mes mémoires seraient remplis, si j’écrivais mes mémoires.
      Mes compliments à ton professeur de Mantes qui aime les Fossiles. C’est un homme de goût, c’est-à-dire qui a mon goût. Oui ! Je persiste ! Les Fossiles sont, ou est, un chef-d’oeuvre. On le reconnaîtra quelque jour.
      Allons, travaille bien à tes répétitions ! Ne néglige rien ! Les centimes font les millions et les atomes sont respectables.
 

***

À Ernest Feydeau.

      [Croisset, début d’octobre 1860].
      Si je t’ai agacé en te rabâchant Tuggurt, c’est que j’ai vu de nombreux dessins sur ce pays, qui m’ont tellement toqué, que j’avais fort envie d’y aller moi-même, étant à Constantine. Voilà. Mille excuses et n’en parlons plus.
      Mais je te ferai observer qu’il n’y a pas moyen de s’y reconnaître et que je mérite de l’indulgence. Tu pars en me disant que tu vas faire un grand voyage dans toute l’Afrique française, etc. Puis, ça se borne à la province d’Alger. D’abord tu voulais faire un roman, puis ç’a été un voyage. Puis, ce n’est un roman. Je réponds toujours à des idées que tu n’as plus, tel est le vrai. Ou peut-être deviens-je idiot ? Ce qui serait possible. Je fais tout ce qu’il faut pour cela par la manière dont je vis.
      N’importe. J’embrasserai ta vieille trombine avec moult satisfaction. Je pense être à Paris vers le 10 novembre. J’ai bien des choses d’ici là que je voudrais avoir expédiées.
      Aucune nouvelle. Je me réjouis, je me délecte, je m’enivre avec la littérature ecclésiastique. As-tu lu la dernière publication de N. S. P. où il fulmine contre les littératures obscènes et les maisons de débauche ? Est-ce beau ! Depuis longtemps je ne m’étais repassé par le bec un morceau de si haut goût, mes lectures alternant entre la Mischna, Sozomène, Cedrenus, etc. Mais j’ai bientôt fini, dieu merci ! Je crois que mon éternel bouquinage va cesser. Quant à la copie, j’écris les trois dernières pages du IXe chapitre. Après quoi j’entre dans les endroits où mon héros entre dans mon héroïne.
      Voilà, mon bon vieux. J’ai été seul tous ces derniers temps, ma mère et sa petite-fille se promenant au dehors. Mon frère est pris d’une rage pour la chasse et je reste, comme Job sur son fumier, à gratter ma vermine, à retourner mes phrases. Je fume pipes sur pipes. Je regarde mon feu brûler. Je gueule comme un énergumène, je bois des potées d’eau, je me désole tous les matins et je m’enthousiasme tous les soirs. Puis je me console, et cela recommence.
      Bonne traversée, je t’embrasse,
 

***

À Ernest Feydeau.

      Croisset, dimanche [21 octobre 1860].
      Je réponds tout de suite à la gentille lettre que j’ai reçue ce matin pour te congratuler, mon cher monsieur, sur l’existence que tu mènes ! Accepte l’hommage de mon envie.
      Et, puisque tu me fais des questions sur Salammbô, voici où j’en suis. Je viens de finir le chapitre IX et je prépare les X et XI que je ferai cet hiver, ici, tout seul, comme un ours.
      Je me livre maintenant à quantité de lectures que j’expédie voracement. Voilà trois ans que je ne fais qu’avaler du latin (et chemin faisant, je continue mes petites études chrétiennes). Quant au Carthaginois, je crois franchement avoir épuisé tous les textes. Il me serait facile de faire, derrière mon roman, un très gros volume de critique avec force citations. Ainsi, pas plus tard qu’aujourd’hui, un passage de Cicéron m’a induit à supposer une forme de Tanit que je n’ai vue nulle part, etc. , etc. Je deviens savant et triste ! Oui, je mène une sacrée existence et j’étais né avec tant d’appétits ! Mais la sacrée littérature me les a tous rentrés au ventre.
      Je passe ma vie à me mettre des cailloux sur le creux de l’estomac pour m’empêcher de sentir la faim. ça m’embête quelquefois.
      Quant à la copie (puisque c’est là le terme), je n’en sais franchement que penser. J’ai peur de retomber dans des répétitions d’effets continuelles, de ressasser éternellement la même chose. Il me semble que mes phrases sont toutes coupées de la même façon et que cela est ennuyeux à crever. Ma volonté ne faiblit pas cependant, et comme fond ça devient coquet. On a déjà commencé à se manger. Mais juge de mon inquiétude, je prépare actuellement un coup, le coup du livre. Il faut que ce soit à la fois cochon, chaste, mystique et réaliste ! Une brave comme on n’en a jamais vu, et cependant qu’on la voie !
      Ce que je t’avais prédit s’effectue ; tu t’enamoures des moeurs arabes ! Combien de temps tu perdras, par la suite, à rêver au coin du feu à des c... sans poils sous un ciel sans nuages !
      Envoie-moi un petit mot dès ton retour à Paris. Tu me dis que tu reviens à la fin du mois. C’est de celui-ci sans doute. Nous ne serons plus longtemps sans nous voir. La première de Bouilhet aura lieu du 15 au 20 novembre.
      Ma mère et ma nièce vont bien et te remercient de ton souvenir. Quant à mon autre nièce, je crois que je serai grand-oncle au mois d’avril prochain.
      Je tourne à la bedolle, au scheik, au vieux, à l’idiot.
      Jouis de tes derniers jours et bonne traversée.
      Je t’embrasse.
 

***

À Charles Baudelaire.

      Entièrement inédite en 1827.
      Croisset, lundi 22 octobre 1860.
      Vous êtes bien aimable, mon cher Baudelaire, de m’avoir envoyé un tel livre ! Tout m’en plaît, l’intention, le style et jusqu’au papier.
      Je l’ai lu très attentivement. Mais il faut d’abord que je vous remercie pour m’avoir fait connaître un aussi charmant homme que le sieur de Quincey ! Comme on l’aime celui-là !
      Voici (pour en finir tout de suite avec le mais) ma seule objection.
      Il me semble que dans un sujet, traité d’aussi haut, dans un travail qui est le commencement d’une science, dans une oeuvre d’observation naturelle et d’induction, vous avez (et à plusieurs reprises) insisté trop ( ?) sur l’Esprit du mal. On sent comme un levain de catholicisme çà et là. J’aurais mieux aimé que vous ne blâmiez pas le haschich, l’opium, l’excès, savez-vous ce qui en sortira plus tard ?
      Mais notez que c’est là une opinion personnelle, et dont je ne fais aucun cas. Je ne reconnais point à la critique le droit de substituer sa pensée à celle d’un autre. Et ce que je blâme dans votre livre est, peut-être, ce qui en constitue l’originalité, et la marque même de votre talent ? Ne pas ressembler au voisin tout est là.
      Maintenant que je vous ai avoué toute ma rancune je ne saurais trop vous dire combien j’ai trouvé votre oeuvre excellente d’un bout à l’autre, c’est d’un style très haut, très ferme et très fouillé. J’admire profondément dans le poème du haschich les pages 27-33, 51-55, 76 et tout ce qui suit.
      Vous avez trouvé le moyen d’être classique, tout en restant le romantique transcendant que nous aimons.
      Quant à la partie intitulée un mangeur d’opium, je ne sais ce que vous devez à Quincey, mais en tout cas c’est une merveille.
      Je ne sais pas de figure plus sympathique, pour moi du moins.
      Ces drogues-là m’ont toujours causé une grande envie. Je possède même d’excellent haschich composé par le pharmacien Gastinel. Mais ça me fait peur, ce dont je me blâme.
      Connaissez-vous dans le Soudan de d’Estagrac de Lauture toute une théogonie et cosmogonie particulière inventée par un fumeur d’opium. Il m’en reste un souvenir «assez farce» mais j’aime mieux M. de Quincey. Pauvre homme ! Qu’est devenue miss Ann !
      On vous doit aussi de la reconnaissance pour la petite note relative aux critiques nouveaux. Là, j’ai été gratté ou plutôt flatté à mon endroit sensible.
      J’attends avec impatience les nouvelles fleurs du mal, mon observation ne peut ici avoir lieu, car le poète a parfaitement le droit de croire à tout ce qu’il voudra. Mais leSsavant ?
      Je vous dis peut-être des stupidités ? Il me semble néanmoins que je me comprends. Nous en recauserons. Comme vous travaillez ! et bien !
      Adieu, je vous serre la main à vous décrocher l’épaule.
 

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À Théophile Gautier.

      [Paris] Dimanche [2 décembre 1860].
      Mon vieux Théo,
      Je suis chargé de t’annoncer que la première de l’Oncle million a lieu jeudi prochain, et la répétition générale mercredi à midi et demi. Voilà.
      À toi.

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