Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1861

(Édition Louis Conard)

 


Toute réutilisation à des fins privées, à des fins d’enseignement
ou de recherche scientifique est autorisée sous réserve d’indiquer cette référence :
Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 

À Jules Duplan.

      1er janvier 1861.
      Je te souhaite la bonne année accompagnée de plusieurs autres, c’est-à-dire fasse le Ciel que : 1° tu trouves un portrait du vieux ; 2° que tu gagnes des millions dans ton établissement ; 3° que tu sois constamment en belle santé et en bonne humeur. Mais présentement, il faut que tu me rendes un service. – Ouïs ceci.
      La pièce de Bouilhet, comme tu sais (ou ne sais pas), a raté. La presse a été atroce et la direction de l’Odéon pire – le tout pour complaire au gars Camille Doucet, lequel se présente au prix de la meilleure comédie – échelon de l’Académie Française. Tu conçois qu’un homme qui veut être de l’Académie Française n’épargne rien. Bouilhet avait pensé un moment à se présenter comme candidat (du prix), mais Doucet se présentant, il se retire, bien entendu. C’est 10000 francs qui lui passent sous le nez, sans compter le fiasco de l’Oncle Million. – Ah ! ç’a été joli ! joli ! joli !
      L’Empereur devait y venir, il n’est pas venu.
      Or, voici ce qu’il faudrait faire. Mme Cornu ne pourrait-elle pas le faire aller à l’Odéon ? S’ils sont en correspondance journalière, ne pourrait-elle, en manière de cancan, lui glisser une phrase de ce genre : «Allez donc voir l’Oncle Million, c’est charmant ; – je ne sais pourquoi on étouffe ce garçon-là», etc. ? Puisque l’Empereur tient à faire le Louis XIV, il est certain qu’il doit protéger la vraie littérature, quand par hasard elle se produit. Tâche de faire ça, mon vieux, je t’en prie. Quant au Bouilhet, il est désolé et se trouve dans une f... position ; il devait aller te voir, mais je le crois tellement assombri qu’il se cache. Il a dû partir aujourd’hui pour Mantes, il sera à Paris jeudi prochain. – Va-t’en le voir un matin à l’hôtel Corneille et remonte-le un peu, il en a besoin malgré le stoïcisme de sa correspondance.
      Je suis ulcéré contre les feuilletonistes. Quels misérables !
 

***

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie.

      Croisset, 15 janvier 1861.
      Non ! Je ne suis pas à Paris, chère Demoiselle, mais à Croisset, tout seul, depuis un mois, et je n’en dois partir que vers le milieu de mars, car je deviens très ridicule avec mon éternel livre qui ne paraît pas, et je me suis juré d’en finir cette année. Ma mère et sa petite-fille sont à Paris. Je suis ici avec un vieux domestique, me levant à midi et me couchant à trois heures du matin, sans voir personne ni rien savoir de ce qui se passe dans le monde. Mais parlons de vous.
      Dans votre avant-dernière lettre (à laquelle je n’ai pas répondu, parce que j’étais alors dans un tourbillon d’affaires pour la dernière pièce de Bouilhet, l’Oncle Million ), vous me paraissiez moins souffrante. La dernière m’a affligé de nouveau. Mais qu’avez-vous donc ? Et que vous faut-il ? Hélas ! Je le sais bien, ce que vous avez et ce qu’il vous faut, je vous l’ai dit. Mais vous n’avez, je crois, jamais suivi un conseil donné contre vous, j’entends contre votre douleur, parce que vous la chérissez. Vous ne voulez pas guérir.
      Il faudrait quitter votre existence, votre maison, vos habitudes, tout, tout ! Hors de là, il n’y a pas de remède, d’espoir. Je suis sûr que dans Paris, dans une grande ville quelconque, vous trouveriez un soulagement immédiat. Vous objectez à ce déplacement un tas de raisons sans importance. Pardonnez-moi de vous rudoyer ainsi, mais je ne peux m’empêcher de vous aimer et de m’indigner de ce que vous ne vous aimez pas assez. Je voudrais vous savoir heureuse. Voilà tout.
      J’ai là sur ma table un petit livre écrit par un réfugié Valaque, intitulé Rosalie, par Ange Pechmédja. C’est une histoire véritable qui vous amusera. Demandez-la.
      Avez-vous l’Examen des dogmes de la religion chrétienne, par P. Larroque ? Cela rentre dans vos lectures favorites. L’auteur est remonté aux sources, chose rare ! Et je ne vois pas une objection sérieuse qu’on puisse lui poser. C’est une réfutation complète du dogme catholique ; livre d’un esprit vieux du reste et conçu étroitement. C’est peut-être ce qu’il faut pour une oeuvre militante ? Lisez-vous aussi la Revue Germanique ? Il y a dedans d’excellents articles. Mais ce n’est pas tout cela que je voudrais vous voir lire. Intéressez-vous donc à la vie : memento vivere. C’était la devise que le grand Goethe portait sur sa montre, comme pour l’avertir d’avoir l’oeil incessamment ouvert sur les choses de ce monde. Ce spectacle est assez grand pour remplir toutes les âmes. Mais cela demande du travail et de la force ! Lisez de l’histoire, intéressez-vous aux générations mortes, c’est le moyen d’être indulgent pour les vivantes et de moins souffrir.
      Quant à un conseil pour votre roman, je ne sais lequel vous donner. J’ai assisté dernièrement à tant de canailleries (dans une question semblable), que je n’y comprends plus rien. Les éditeurs et directeurs de théâtre même semblent encore plus bêtes que filous. Du reste, du moment que vous faites les frais du volume, vous aurez des éditeurs. Mais 1500 francs me semble un prix exorbitant. Je crois que 1000 francs est le prix ordinaire d’un in-8°. Je souhaite que 1861 soit pour nous plus doux que 1860, et je vous serre les mains bien affectueusement.
 

***

À Ange Pechmédja.

      Croisset, près Rouen, 16 janvier [1861].
      Excusez-moi, monsieur, mais depuis deux ans je suis très rarement à Paris, et c’est le mois dernier seulement que j’ai trouvé sur ma table votre charmant livre. Merci mille fois pour avoir songé à moi, et pour le plaisir que j’ai eu en le lisant.
      D’abord, j’ai lu tout d’une haleine. Puis je l’ai relu. C’est, selon moi, une chose exquise, à la fois simple et forte, une histoire émouvante comme celle de Manon Lescaut, moins l’odieux Tiberge, bien entendu !
      Ce qui m’a charmé surtout, c’est un sentiment profond de la vie. On sent que cela est vrai. L’autobiographie perce sous le roman, mais sans déclamation ni étalage de personnalité.
      Le style me paraît ferme, net et singulièrement français. Il «pince sans rire», comme disent les bonnes gens.
      Le commencement m’a tout d’abord séduit. Ce sont bien là les bourgeois de province. C’est bien cette vie étroite où nous avons tous étouffé. Vous avez là des aperçus de nature excellents, avec des phrases d’un goût antique : «Mais ils ne se parlèrent pas parce qu’il y avait, etc. , – raisins bleus. »
      Peut-être, ensuite, le plan se relâche-t-il un peu ? Et perd-on de vue légèrement Rosalie – mais il fallait bien que Jean s’attestât vigoureusement.
      À partir de Bruxelles, l’action (j’entends le développement motivé des sentiments) vous mène tambour battant, sans une minute de relâche. Vous m’avez fait froid dans le dos en lisant les pages 150-153. J’ai passé par là, moi aussi. J’ai pleuré les larmes des longs départs.
      Les choses senties sont par elles-mêmes si puissantes, que vous m’avez (et sans descriptions cependant) remis sous les yeux Constantinople. J’ai vu Jean-François monter la petite rue de Péra. J’ai pataugé avec lui dans les boues de Stamboul et humé, en passant, l’odeur des narguilehs que l’on fume accroupi, l’hiver, autour des mangals.
      La longue lettre de Rosalie, son voyage, les jours amers vécus dans cette petite ville bulgare, sa mort, et ce qui suit, tout cela m’a ravi, pénétré, navré ! Le trait du pelletier qui veut sauver la robe est sublime, et la dernière ligne d’une haute amertume.
      Nous rencontrerons-nous à quelque jour ? Pourrai-je vous dire en face combien votre livre, votre talent, me sont sympathiques ? Oui, je songerai plus d’une fois à Jean-François, et à celle qui l’appelait son «pauvre m’ami».
      En attendant ce plaisir-là, je vous serre très cordialement les deux mains et vous prie de me croire un des vôtres.
 

***

À Michelet.

      Croisset, 26 janvier 1861.
      Comment vous remercier, Monsieur et cher maître, de l’envoi de votre livre ? Comment vous dire l’enchantement où cette lecture m’a plongé ?
      Mais laissez-moi d’abord un peu parler de vous, c’est un besoin que j’ai depuis longtemps, et puisque l’occasion se présente, j’en profite.
      Il y a des génies que l’on admire et que cependant on n’aime pas, et d’autres qui plaisent sans qu’on les considère ; mais on chérit ceux qui nous prennent à la fois par tous les bouts, et qui nous semblent créés pour notre tempérament. On les hume, ceux-là ! On s’en nourrit, ils nous servent à vivre.
      Au collège, je dévorais votre Histoire romaine, les premiers volumes de l’Histoire de France, les Mémoires de Luther, l’Introduction, tout ce qui sortait de votre plume, avec un plaisir presque sensuel, tant il était vif et profond. Ces pages (que je retenais par coeur involontairement) me versaient à flots tout ce que je demandais ailleurs vainement : poésie et réalité, couleur et relief, faits et rêveries ; ce n’étaient pas des livres pour moi, mais tout un monde.
      Combien de fois depuis, et en des lieux différents, me suis-je déclamé (seul, et pour me faire plaisir avec le style) : «J’aurai voulu voir cette figure pâle de César... » «Là, le tigre aux bords du fleuve y épie l’hippopotame, etc. , etc. » ! Certaines expressions même m’obsédaient, comme «grasses dans la sécurité du péché «, etc.
      Devenu homme, mon admiration s’est solidifiée ; je vous ai suivi d’oeuvre en oeuvre, de volume en volume, dans le Peuple, la Révolution, l’Insecte, l’Amour, la Femme, etc. , et je suis resté de plus en plus béant devant cette sympathie immense qui va toujours en se développant, cet art inouï d’illuminer avec un mot toute une époque, ce sens merveilleux du vrai qui embrasse les choses et les hommes et qui les pénètre jusqu’à la dernière fibre.
      C’est ce don-là, monsieur, parmi tous les autres, qui fait de vous un maître et un grand maître. Il ne sera plus permis d’écrire sur quoi que ce soit sans, auparavant, l’aimer. Vous avez inventé dans la critique la tendresse, chose féconde.
      Je suis né dans un hôpital et j’y ai vécu un quart de siècle ; cela m’a peut-être servi à vous sentir, en beaucoup d’endroits, plus que littérairement. Et pour employer une expression du peuple, que vous comprendrez, je vous aime parce que vous êtes un brave, vous avez la Bonté (la quatrième des Grâces), et en même temps, plus que personne, l’invincible séduction des forts, ce charme sans nom qui est un excès de la puissance.
      Puis voilà que vous descendez dans la nature elle-même, et que le battement de votre coeur vibre jusque dans les éléments. Quel admirable livre que la Mer ! D’abord je l’ai lu tout d’une haleine, puis je l’ai relu deux fois, et je le garde sur ma table, pour longtemps.
      C’est une oeuvre splendide d’un bout à l’autre, qui a l’air simple et qui est sublime. Quelle description que celle de la tempête d’octobre 1859 ? Quel chapitre que celui de la mer de lait, avec cette phrase exquise à la fin : «De ses caresses assidues... la tendresse visible du sein de la femme... » ! Vous nous donnez des rêveries immenses, avec l’atome, la fleur de sang, les faiseurs de mondes ! Il faudrait tout citer ! Vous faites aimer les phoques, on se trouve ému et on a de la reconnaissance pour vous. Quelle merveille d’art et de sentiment que votre page sur les perles (196-197), les mers polaires, la baleine ; «L’homme et l’ours fuyaient épouvantés de leurs soupirs... «
      On dirait que vous avez fait le tour du monde sur l’aile des condors, et que vous revenez d’un voyage dans les forêts sous-marines ; on entend le murmure des grèves, c’est comme si l’eau salée vous cinglait à la figure, partout on se sent porté sur une grande houle.
      Et ce qui n’est pas magnifique est d’une plaisance profonde, comme ce petit roman de la dame aux bains de mer, si fin et si vrai ! Le tableau des idiots sur le paquebot d’Honfleur m’a redonné une impression personnelle, car, moi aussi, ces gens-là m’ont fait souffrir ! Ils m’ont chassé de Trouville où, pendant dix ans de suite, j’allais passer les automnes, je vivais là-bas, pieds nus sur le sable, en sauvage ; mais dans un coin de votre livre j’ai retrouvé les soleils de mon adolescence.
      N’importe ! Même dans un jour de défaillance, à un de ces lugubres moments où les bras vous tombent de fatigue, quand on se sent impuissant, triste, usé, nébuleux comme le brouillard et froid comme les glaçons qui craquent, on bénit la vie, cependant, s’il vous arrive une sympathie comme la vôtre, un livre comme la Mer. Alors tout s’oublie, et de ce haut plaisir il reste peut-être une force nouvelle, une énergie plus longue.
      Permettez-moi donc, Monsieur, de serrer cordialement, avec un frémissement d’orgueil, votre loyale main, qui est si habile, et de me dire (sans formule épistolaire)
      Tout à vous.
      Je me suis occupé de M. Noël. Un de mes amis doit parler pour lui à un directeur d’assurances. Si j’ai quelque bonne nouvelle, j’aurai le plaisir de vous la transmettre.
 

***

À Ernest Feydeau.

      [Croisset, janvier 1861].
      Si je ne t’écris pas, mon bon, c’est que je n’ai absolument rien à te dire. Je m’oursifie et m’assombris de plus en plus – et ce qui se passe dans la capitale n’est pas fait pour m’égayer. J’ai un tel dégoût de ce qu’on y applaudit et de toutes les turpitudes qu’on y imprime, que le coeur m’en soulève rien que d’y songer. (Est-ce beau le tapage que l’on fait autour des deux ineptes vomissages des sieurs Lacordaire et Guizot ! ah ! ah ! ) – J’avance tout doucement dans Carthage avec de bons et de mauvais jours (ceux-là plus fréquents, bien entendu).
      J’ai écrit un chapitre depuis six semaines, ce qui n’est pas mal pour un bradype de mon espèce. J’espère, avant le milieu de mars, en avoir fort avancé un autre, le XIe ; après quoi il m’en restera quatre, c’est long ! Tous les après-midi je lis du Virgile, et je me pâme devant le style et la précision des mots. Telle est mon existence, – mais parlons de la tienne, qui va changer. Bénie soit-elle, cher ami ; accepte tous mes souhaits, tu dois savoir s’ils sont sincères et profonds.
      Nous ne suivons guère les mêmes sentiers. As-tu fait cette remarque ? Tu crois à la vie et tu l’aimes, moi je m’en méfie. J’en ai plein le dos et en prends le moins possible. C’est plus lâche, mais plus prudent – ou plutôt il n’y a dans tout cela aucun système : chacun suit sa voie et roule sur la petite pente, comme le Maktoûb l’a résolu. Écris-moi quand tu n’auras rien de mieux à faire.
      Mille bonheurs – et longs surtout.
      Je t’embrasse.
      Je suis ce soir éreinté à ne pouvoir tenir ma plume, c’est le résultat de l’ennui que m’a causé la vue d’un bourgeois. Le bourgeois me devient physiquement intolérable. J’en pousserais des cris.
 

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À Mademoiselle Amélie Bosquet.

      [Croisset] Mardi soir [février 1861].
      J’ai lu en deux séances votre roman, dont je suis ravi. C’est plein de choses exquises, rares, délicates ! (Partout l’observation vient de vous. ) Bref, je ne doute pas du succès de ladite oeuvre.
      Cependant je me permettrai deux ou trois observations de pédant, sur des seconds et troisièmes plans qui me paraissent un peu négligés.
      Tâchez d’être seule dimanche prochain dans l’après-midi, afin que nous ayons nos aises pour littératurer à loisir.
      Il y a moyen, je crois, en huit jours, de faire de ce livre un chef-d’oeuvre ou quelque chose d’approchant. Si vous trouvez l’expression trop forte, c’est que vous ne comprenez pas ce que vous avez fait.
      Adieu, mille bonne cordialités.
 

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À Mademoiselle Amélie Bosquet.

      [Croisset] lundi [février 1861].
      Je n’ai pas été hier à Rouen, afin de gagner un jour. Voilà pourquoi vous ne m’avez point vu. Mais dimanche je compte passer tout l’après-midi dans votre chère compagnie et vous «remonter un peu le moral», à propos de l’affaire Censier.
      Vous êtes bien bonne enfant de vous tourmenter de semblables misères. Qu’il se fâche ! Eh bien ! Après ?
      Mais M. Charles Darcel est un charmant garçon ! Vivent les amis.
      Je ne vois qu’un remède à cela ; c’est dans une seconde édition, de renforcer le caractère de Maurille, afin que le portrait soit encore plus ressemblant.
 

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À Mademoiselle Amélie Bosquet.

      [Croisset] mercredi soir [février 1861].
      Je vous renvoie votre Normandie, et j’ai fini votre Louise Meunier, dont je suis de plus en plus content. Ne perdez pas courage. Persévérez ! Il y a là dedans des choses charmantes, exquises, et l’ensemble est puissant.
      Ce que j’aime le moins, c’est René : il est trop parfait et sent un peu l’Almanzor ? Mais Louise est un caractère, chose rare, et tout cela vit.
      Si j’avais le temps, je vous écrirais une longue lettre, car votre roman est très suggestif. Mais vous verrez mes remarques sur l’exemplaire que j’attends.
 

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À sa nièce Caroline.

      Croisset, mercredi soir [27 février 1861].
      Ma chère petite Caro,
      Tu peux dire à ta bonne maman que j’espère la voir à la fin de la semaine prochaine. Je lui écrirai encore dimanche comme d’habitude et vous saurez mardi le jour positif de mon arrivée. Je resterai deux jours chez Bouilhet. Narcisse arrivera avant moi.
      J’ai demain à dîner Juliette et son mari, avec leurs père et mère.
      Je suis indigné contre ton cousin Bonenfant, qui vous lisait du Scribe et du Casimir Delavigne. Voilà de belles lectures ! Et un joli style !
      Sérieusement, j’ai envie de lui écrire une lettre d’injures.
      Tu me dis que tu oublies ton histoire. Mais je vous avais recommandé, jeune fille, de repasser vos cahiers ; il me semble que tu te lâches un peu. Au fait, M. Scribe est plus amusant. Très bien ! Ah ! c’est une jolie conduite !
      Malgré les gros yeux que je te fais, j’ai bien envie de t’embrasser, mon pauvre Carolo. Je suis sûr que je vais te trouver grandie.
      Comment va le clou de ta bonne maman. Il me tarde d’être à demain matin pour avoir des nouvelles de votre voyage.
      Quant à moi, je jouis dans ce moment-ci d’un rhumatisme dans l’épaule qui n’est pas mince. ça me gêne même pour écrire.
      Adieu, mon pauvre loulou.
      Ton vieux ganachon d’oncle.
      Soigne bien ta bonne maman, tâche d’être l’ange du foyer.
 

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À Ernest Feydeau.

      [Croisset, fin février 1861].
      Je n’étais pas «irrité», mon cher Feydeau, mais ennuyé de ne pas avoir de tes nouvelles, et si je ne t’ai pas écrit de mon côté, c’était pour te laisser tranquille. Tu n’avais nul besoin de moi dans ta lune de miel. Sois heureux, mon bon, sois heureux, continue à l’être ! Ton système est peut-être le meilleur ; mais comme on se fait un système d’après son tempérament et qu’on ne choisit pas son tempérament, etc. !
      Tu me demandes où en est Carthage... au XIe chapitre. Je l’aurai fini avant la fin de mars, il m’en restera encore quatre. J’espère avoir tout terminé l’hiver prochain.
      Tu me verras dans trois semaines environ. Je crois que, sanitairement parlant, j’ai besoin de prendre l’air et de sortir. Voilà bientôt trois mois que je mène une vie extra-farouche.
      La littérature vient de faire de grandes pertes, E. Guinot, Scribe. Celui-là, au moins, avait plus d’esprit que Feuillet et tout autant de style.
      As-tu suffisamment rugi de tout le tapage inepte que l’on a fait autour des deux discours académiques.
      Je continue à m’indigner contre le cygne de Cambrai. J’annote le Télémaque ; et dire que ça passe encore pour bien écrit ! Est-ce bête, est-ce bête et faux à tous les points de vue ? J’entremêle cette lecture avec celle de l’Énéide, que j’admire comme un vieux professeur de rhétorique. Quel monde que celui-là ! Et comme cet art antique fait du bien !
      À propos de roman, M. de Calonne a dû recevoir un livre envoyé par une de mes amies. C’est intitulé Louise Meunier, par Émile Bosquet. Si tu peux en faire dire du bien, tu feras une bonne action, car ce petit ouvrage contient des choses excellentes, des observations prises à la source, ce qui est rare. Il va sans dire que tu demanderas ce service en ton nom et non au mien. La Revue Contemporaine, m’ayant éreinté, doit rester mon ennemie, et je n’en réclamerai jamais une ligne ni un salut, bien que tu sois devenu quasiment son gendre.
      Je te blâme de changer quelque chose à ta pièce par cette considération que Mirès est f... À bas ; tant pis pour lui. Cela est beau et chevaleresque de la part de M. Feydeau. Mais si le passage est beau en soi, il fait une bêtise (ledit Feydeau). Reste à savoir si tu n’as pas eu tort de faire une allusion. Il faut toujours monter ses personnages à la hauteur d’un type, peindre ce qui ne passe pas, tâcher d’écrire pour l’éternité.
      Adieu vieux, je t’embrasse.
      Ma nièce m’a écrit une description de ta femme. Elle a été éblouie de sa beauté.
 

***

À Mademoiselle Amélie Bosquet.

      [Croisset] jeudi soir [février ou mars 1861].
      Voulez-vous donner mes livres à votre portier, samedi (après-demain) ? Je les enverrai chercher vers 4 ou 5 heures.
      Envoyez promener Hetzel carrément, vous êtes dans votre droit.
      Je travaille comme un misérable. Je ne sais pas quand j’irai vous voir, je vous préviendrai la veille.
      Tout à vous.
      Non ! Vous n’avez aucun goût plastique. Songer, ô Apollon, que vous trouvez beaux Mm X*** et Z*** !
 

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À Ernest Chevalier.

      Mardi soir [26 mars 1861].
      Pauvre cher Ernest,
      Que te dirais-je ? Il n’y a pas de consolations pour de telles douleurs, pas un mot à dire devant une perte pareille. Si j’étais près de toi je t’embrasserais en pleurant, car, moi aussi j’ai passé par là. Je sais ce que c’est que ces arrachements de l’âme où il semble que l’on va mourir soi-même. Et si le temps, si l’habitude, émousse la souffrance, il ne l’enlève pas, au contraire !
      Plus tu iras et plus tu y songeras. Dans mille circonstances de ta vie tu te rappelleras ton père, tu évoqueras son souvenir, et tu lui demanderas mentalement des conseils et des approbations. On finit même par sentir à cela une certaine douceur grave ; c’est quelque chose de religieux qui vous suit partout.
      Bien que nous nous voyons rarement, mon cher Ernest, et que nous ayons suivi dans l’existence deux routes différentes, je songe à toi très souvent, à ton grand-père Mignot qui me lisait Don Quichotte, à ce pauvre Amédée, etc. , à tous ceux que tu as perdus, – ou que nous avons perdus, pour mieux dire.
      Moi qui suis l’homme des songeries, avec quelle reconnaissance je me souviens du bon temps où j’allais passer aux Andelys les vacances de pâques. Je vois encore la bonne figure de cet homme excellent, si charmant, si bon, si gai, si spirituel et si cordial. Plus rien ! Plus rien !
      Que va devenir ta mère, maintenant ? C’est un lourd fardeau pour toi qu’un tel chagrin à soigner. Donne-nous de ses nouvelles dans quelque temps. Ma mère me charge de lui dire ?... quoi ?... les mots sont insuffisants. Mais tu dois penser qu’elle la comprend et qu’elle la plaint.
      Embrasse-la bien de notre part, et crois-moi, mon pauvre ami, ton vieux affectionné.
 

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À Edmond et Jules de Goncourt.

      Paris [premiers jours de mai 1861].
      C’est lundi qu’aura lieu la solennité. Grippe ou non. Tant pis. Merde !
      Et je vous demande pardon de vous avoir fait attendre si longtemps. Voici le programme :
      1° Je commencerai à hurler à 4 heures juste. Donc venez vers 3 ;
      2° À 7 heures, dîner oriental. On vous y servira de la chair humaine, des cervelles de bourgeois et des clitoris de tigresse sautés au beurre de rhinocéros ;
      3° Après le café, reprise de la gueulade punique jusqu’à la crevaison des auditeurs.
      ça vous va-t-il ?
      À vous.
      P. S. – Exactitude et mystère !
 

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À sa nièce Caroline.

      Paris, 11 mai 1861.
      Mon Carolo,
      Le photographe a soutenu à Narcisse que vous n’aviez payé que quatre photographies ; je viens d’en envoyer une à Jane et voici les deux qui me restent.
      J’ai été moi-même, hier, chez Mme Chansac. Vos robes, m’a-t-elle dit, ont été adressées à l’Hôtel-Dieu avant-hier matin. C’est aujourd’hui que Bouilhet va finir sa pièce. Il se cache de ses amis et, depuis qu’il est ici, n’a pas mis une fois les pieds dehors. Je saurai demain soir ou lundi le jour de sa lecture aux Français. D’ici là, je ne peux fixer mon départ. Ce sera dès le lendemain de sa lecture.
      Mme Feydeau t’enverra sa carte. Je viens de voir son mari tout à l’heure.
      Suis-je obéissant ? J’ai été hier faire une visite à Mme Delporte ! ! ! Travailles-tu ton histoire ? Songe que je vais revenir féroce.
      Adieu, vieux bibi, à bientôt.
      Embrasse bien ta bonne maman pour moi.
      Ton vieux ganachon.
 

***

À Michelet.

      Croisset près Rouen, 6 juin [1861].
      En arrivant ici, mon cher maître, je me suis précipité sur votre volume, et je vous écris à la hâte, dans l’émotion, l’éblouissement d’une première lecture.
      Je trouve ce livre singulièrement austère, calme et vrai ! C’est là de l’histoire s’il en fut, et de la plus haute.
      Ne craignez pas que la majesté de la forme et l’absence d’aigreur soient des obstacles à la conclusion et nuisent au but ; on sent partout la science, ce qui inspire un grand respect.
      Vous dites à la fois ce qui a été et ce qui est (et peut-être, hélas ! Ce qui sera encore pendant longtemps) ; vous avez fait un prêtre éternel.
      Elles étaient, du reste, bien vivantes dans mon souvenir, ces pages si charmantes et si pleines. Elles font rêver à chaque ligne. Quand on vous lit, on a envie de faire des livres.
      Je ne sais nulle part rien de plus amusant, de plus profond que la première partie : l’histoire de la direction au XVIIe siècle. Comme on y voit, comme on y apprend, comme on y sent le jésuite ! Et vous finissez par un aperçu qui contient une esthétique tout entière : à savoir le néant de leur art. Oui vous avez raison, cher maître ! La Muse a horreur du petit et du faux, c’est pour cela qu’elle vous aime.
      Quant aux parties suivantes, vous y montrez la vie moderne dans ses régions les plus intimes, les plus absconses ; et on ne peut que se répéter : oui c’est cela ! En admirant la profondeur de votre coup d’oeil et la véhémence de vos peintures. Le chapitre sur le jeune confesseur vaut mieux, pour moi, que tout Jocelyn.
      Quel dénouement que ce désespoir dans la possession, cette impossibilité d’amour dans l’amour !
      Puis, quelles merveilles d’analyse et de style que vos études sur l’isolement de la femme, sur le pieux jeune homme, sur la mère, etc. La dernière page m’a touché jusqu’aux larmes.
      Il n’est maintenant personne qui puisse se passer de vous, se soustraire à l’influence de votre génie, ne pas vivre sur vos idées. De vous aussi on peut dire : Fons omnium.
      Le grand Voltaire finissait ses moindres billets par : «Écr. l’inf. ». Je n’ai aucune autorité pour redire cette parole. De moi à vous, tout encouragement serait ridicule, mais je vous serre les mains dans la haine de l’anti-physis.
      Avec tendresse,
      le vôtre,
      G. F.

      Seriez-vous assez bon pour me rappeler au souvenir de Mme Michelet ?
      J’ai été bien fâché de ne pas me trouver chez moi l’autre jour, lorsque vous êtes venu. J’étais parti aux Français savoir le résultat de la lecture qu’on faisait de notre ami Bouilhet, résultat favorable puisque sa pièce est reçue.
 

***

À Jules Duplan.

      [Trouville, 8 juin 1861].
      Tu as été bien gentil de m’envoyer le numéro du Figaro contenant mon épître au gars Pechmédja. Voilà ce que c’est, mon vieux, que d’être poli envers les « estrangiers « ! Après tout, je m’en f... et contre-f... ; il était sans doute décidé par la providence que je signerais des choses dans le figaro.
      Je suis ici depuis avant-hier au soir avec ma mère qui y était appelée pour affaires d’intérêt. Mais dans huit jours, je serai rentré à Croisset et je n’en bouge qu’à la terminaison de Salammbô. Je recommençais à travailler quand ce petit dérangement est survenu.
      J’ai reçu une lettre de l’Archevêque me disant que les comédiens des Français ne savent pas trop quelles corrections lui demander. N’importe ! Il «faut faire» des corrections, parce qu’on ne doit jamais accepter les choses du premier coup. Nil admirari. Voilà... Ce qui n’empêche pas que nous n’ayons passé une jolie soirée tous les quatre la veille de mon départ. Tu étais si joyeux que Narcisse t’a cru un peu pochard (sic). Il ne revenait pas de ta « vvvvvverve «.
      J’assisterai demain à des processions, où figure un agneau vivant avec un môme de trois ans, pour représenter saint Jean-Baptiste ! ! Où sont Jourdan et Labédollière ?
      Si tu étais ici, devant chaque maison et chaque buisson, je pourrais te raconter un chapitre de ma jeunesse. J’ai tant de souvenirs en ces lieux, qu’avant-hier au soir, en arrivant, j’en étais comme grisé. (Paraphrase de la tristesse d’Olympio, mon cher monsieur. ) Ah ! j’y ai bien aimé, bien rêvé et bu pas mal de petits verres avec des gens maintenant morts.
      Adieu, cher vieux ; écris-moi quand ça ne t’embêtera pas.
 

***

À Ernest Feydeau.

      En partie inédite en 1927.
      
Croisset, mercredi soir [deuxième quinzaine de juin 1861].
      Tu ne me parais pas te réjouir infiniment, mon vieux Feydeau ? Et je le conçois ! L’existence n’étant tolérable que dans le délire littéraire. Mais le délire a des intermittences ; et c’est alors que l’on s’embête.
      J’applaudis à ton idée de faire une pièce après ton livre sur Alger. Pourquoi veux-tu l’écrire dans des «tons doux» ? Soyons féroces, au contraire ! Versons de l’eau-de-vie sur ce siècle d’eau sucrée. Noyons le bourgeois dans un grog à XI mille degrés et que la gueule lui en brûle, qu’il en rugisse de douleur ! C’est peut-être un moyen de l’émoustiller ? On ne gagne rien à faire des concessions, à s’émonder, à se dulcifier, à vouloir plaire en un mot. Tu auras beau t’y prendre, mon bonhomme, tu révolteras toujours. Dieu merci pour toi !
      Au reste, puisque tu as ton idée, exécute-la. Mais sois sûr que ce qui a choqué ces messieurs dans ta dernière oeuvre théâtrale est précisément ce qu’elle comportait de bon et de particulier. Tous les angles sont blessants. Fais des boules de suif ou des tartines de beurre fondu et on les gobera en s’écriant : «Quelle douceur !»
      Quant à moi, après avoir passé sept jours à Trouville, je suis rentré ici vendredi soir et je retravaille avec plus d’acharnement que de succès, étant maintenant dans un passage atroce, un endroit de troisième plan et qui, même réussi dans la perfection, ne peut être que d’un médiocre effet. Et s’il est raté, c’est à jeter le livre par la fenêtre. Après quoi, j’aurai encore deux grands chapitres de la conclusion. Je ne pense pas avoir fini avant la fin de cette année. Mais dussé-je y être encore dix ans, je ne rentrerai à Paris qu’avec Salammbô terminée ! C’est un serment que je me suis fait. Voilà, vieux, tout ce que j’ai à te dire.
      Il fait très chaud. Je braille en chemise, au clair de lune, mes fenêtres ouvertes. Ma mère reçoit une série de vieilles femmes ou dames peu excitantes et Narcisse se bourre de Sylvie. Que devient-elle cette Sylvie ?
      Fais mes amitiés à Sainte-Beuve. Je l’ai peu vu cet hiver. Souhaite bon voyage pour moi au Théo. Combien reste-t-il de temps chez les Scythes ?
      Adieu, je t’embrasse, bonne pioche.
 

***

À Edmond et Jules de Goncourt.

      [Croisset] Lundi soir [8 juillet 1861].
      Mes chers vieux,
      Votre volume, reçu ce matin à onze heures, était dévoré avant cinq heures du soir.
      J’ai commencé par vous chercher quelques chicanes, dans les premières pages, à cause de deux ou trois répétitions de mots, comme celles du mot lit par exemple. Puis ça m’a empoigné, enlevé. J’ai lu tout d’une haleine et en mouillant quelquefois, comme un simple bourgeois.
      Je vous trouve en progrès sur les «gens de lettres», comme narration, déductions des faits, enchaînement général ; vous n’avez ni une digression ni une répétition, chose rare et excellente.
      L’enfance de Philomène, sa vie au couvent, tout le chapitre II m’a ébloui. C’est très vrai, très fin et très profond. Bien des femmes s’y reconnaîtront, j’en suis sûr. Il y a là des pages exquises (45 [sic, pour 44], 45, 46) ; on sent la chair sous le mysticisme, le petit téton qui commence à se former sous les médailles bénies [sic], le premier sang des règles qui [se] mêle au sang de Jésus-Christ. Tout cela est beau, bon et solide.
      Quant à tout le reste, la vie d’hôpital, je vous réponds que vous avez touché juste ; vous avez des endroits navrants par leur simplicité, comme le chapitre IX.
      Les conversations des malades, les physionomies secondaires d’élèves, celle du chirurgien en chef Malivoire, etc. , very well.
      Mais je suis amoureux de Romaine ! ! ! Sacré nom de Dieu, m’excite-t-elle ! Je comprends très bien l’emportement de Barnier pour la religieuse ensuite, cela est discret et enlevé.
      Bref, votre bouquin m’a plu extrêmement et ça me semble une chose réussie.
      Je n’ai qu’un reproche à faire à votre livre, c’est qu’il est trop court. On se dit à la fin : «déjà !» ; c’est fâcheux.
      Maintenant, en vertu de cette rage que l’on a de substituer sa pensée à celle de l’auteur et de vouloir faire avec son livre un autre livre, je vous soumets respectueusement les doutes suivants :
      Pourquoi, à côté de Soeur Philomène, qui est une sainte (et conséquemment une exception), n’avez-vous pas mis la généralité des religieuses, à savoir de bonnes filles de basse-cour, parfaitement stupides et parfois fort bourrues ? Car Barnier a beau dire, le plus souvent «la religieuse est une blague», elles embêtent les malades d’une façon terrible ; il y a même, à leur usage, toute une littérature spéciale. Je possède un de ces petits manuels qui est incroyable de bêtise et qui m’a été donné par un carabin. Mais je prévois votre réponse : vous n’avez pas eu la prétention de peindre les hôpitaux dans toutes leurs parties, et la figure de Philomène aurait perdu de son importance ; la couleur générale en eût peut-être été viciée.
      N’importe ! Comme la religieuse est une idée reçue, je regrette (ceci est une question nerveuse et personnelle) de ne pas voir dans votre livre une petite protestation à l’encontre ; c’eût été désagréable au lecteur.
      (Il y avait à l’hospice général de Rouen un idiot que l’on appelait Mirabeau, et qui, pour un café, enfilait les femmes mortes sur la table d’amphithéâtre. Je suis fâché que vous n’ayez pu introduire ce petit épisode dans votre livre ; il aurait plu aux dames. Il est vrai que Mirabeau était faible et ne mérite pas tant d’honneur, car un jour il a calé bassement devant une femme guillotinée. )
      Je vous écris dans tout l’ahurissement d’une première lecture. Pardonnez-moi mes bêtises si elles sont trop fortes.
      Dites-moi un peu comment on prend votre livre ? Par quel côté on l’attaque ? Vous savez combien j’aime vos écritures et vos personnes. Donnez-moi de vos nouvelles et soyez sûrs l’un et l’autre que je vous aime et que je vous embrasse tendrement.
      À vous, mes bichons.
      J’oubliais de vous parler de la mort de Barnier et du dernier chapitre, qui est un chef-d’oeuvre. Cette mèche de cheveux enlevée à la fin, et qu’elle portera sur son coeur, toujours, c’est exquis.
 

***

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie.

      Rouen, 9 juillet 1861.
      Vos lettres, si charmantes et si affectueuses pour moi, m’emplissent de tristesse. Je voudrais faire beaucoup pour vous et je ne puis rien, rien que vous répéter les mêmes conseils inutiles et vous offrir les condoléances d’un coeur sympathique.
      Il me semblait, dans vos dernières lettres, que vous étiez un peu moins triste. Vous voilà retombée dans le même état. Mais vous finissez par le chérir involontairement. Ces tortures dont vous vous plaignez et qui sont atroces, elles ont un charme pourtant et vous tâchez de les aviver encore en y appliquant toute la réflexion de votre esprit.
      Puisque la confession est pour vous une chose si intolérable, faites-vous donner par votre confesseur lui-même, ou mieux, par l’évêque de votre diocèse, une dispense, une indulgence, un ordre enfin qui vous enjoigne d’y renoncer ; votre conscience sera dès lors en repos.
      Vous vous accusez de cet état de sécheresse dont sainte Thérèse parle tant et qui la désolait. C’est là le raffinement des âmes mystiques, l’excès de l’amour de ne pas croire à lui-même. Vous dites que vous n’aimez plus rien, c’est le contraire. Vous avez énervé votre coeur et votre sensibilité démesurément. Faites donc travailler votre jugement ; apprenez quelque chose, lisez de l’histoire – pour elle-même – et comme on va au spectacle. Tâchez de devenir un oeil ! Me comprenez-vous ? Puisque vous vous inquiétez de mon travail, je vous dirai qu’il me tiendra encore jusqu’au mois de janvier. Mais je suis plein de doutes sur sa valeur. L’entreprise était bien ambitieuse, trop au-dessus de mes forces peut-être ? Quand on se compare aux autres, à la tourbe qui vous entoure, on s’admire ; mais quand on lève le nez un peu plus haut et que l’on contemple les maîtres, ou tout bonnement l’idéal, c’est alors que l’on se sent petit et que tout le poids de votre néant vous écrase. Ce n’est pas une chose douce que de vivre ainsi, passant tout son temps à se dire que l’on n’est qu’un imbécile et à s’en donner la preuve.
      Tout le monde a sa croix, vous voyez bien ! La mienne est plus légère que la vôtre, je le sais, c’est pour cela que je vous plains et que je vous serre les deux mains très affectueusement.
 

***

À Edmond et Jules de Goncourt.

      [Croisset, 15 juillet 1861].
      Vous devez avoir chez vous, à Paris, une lettre de moi, car je vous [ai] écrit le jour même où j’ai reçu votre volume (lundi dernier), après l’avoir lu d’un bout à l’autre sans débrider.
      J’en ai été enchanté. C’est d’un seul jet et d’une poussée qui ne faiblit pas un instant. Quant à l’observation, elle est parfaite. C’est cela, c’est cela ! Mais, ce qui m’a vraiment ébloui, c’est toute l’enfance de Philomène. Vous trouverez dans ma lettre mon impression immédiate après une première lecture. Je me serais livré à une seconde si ma mère n’avait présentement sous son toit trois dames qui s’en sont régalées. Vous attendrissez le sexe, ce qui est un succès, quoi qu’on dise. Néanmoins, j’ai refeuilleté çà et là votre Philomène et je connais le livre parfaitement.
      Donc, mon opinion est que vous avez fait ce que vous vouliez faire et que c’est une chose réussie.
      N’ayez aucune crainte. Votre religieuse n’est pas banale, grâce aux explications du commencement. C’était là l’écueil, vous l’avez évité.
      Mais ce que le livre a gagné à être simple lui a fait perdre, peut-être, un peu de largeur ? à côté de Soeur Philomène, j’aurais voulu voir la généralité des religieuses, qui ne lui ressemblent guère. Voilà toutes mes objections. Il est vrai que vous n’avez pas intitulé votre livre : Moeurs d’hôpital. Dès lors, le reproche qu’on peut vous faire tombe.
      Et je ne saurais vous dire combien j’en suis content. Je remarque en vous une qualité nouvelle, à savoir l’enchaînement naturel des faits. Votre méthode est excellente. De là vient peut-être l’intérêt du livre.
      Quel imbécile que ce Lévy ! C’est au contraire très amusant.
      Non ! Il n’y a pas trop d’horreurs (pour mon goût personnel il n’y en a même pas assez ! Mais ceci est une question de tempérament). Vous vous êtes arrêtés sur la limite. Il y a des traits exquis, comme le vieux qui tousse, par exemple, et le chirurgien en chef au milieu de ses élèves, etc. Votre fin est splendide : la mort de Barnier.
      Il fallait faire ce que vous avez fait ou bien un roman en six volumes et qui eût été probablement fort ennuyeux. On vous a contesté jusqu’à présent la faculté de plaire. Or, vous avez trouvé le moyen cette fois-ci de plaire à tout le monde. J’en suis convaincu et ne serais point du tout étonné si Soeur Philomène avait un grand succès.
      Je ne vous parle pas du style, il y a longtemps que je lui serre la main, tendrement, à celui-là !
      Romaine m’excite démesurément.
      «Ah ! Boucher, comme tu travaillais là dedans, comme tu coupais !» Voilà la vraie note profonde et juste.
      Je suis aussi content de vous que je le suis peu de moi. Non ! Mes bichons, ça ne va pas ! ça ne va pas ! Il me semble que Salammbô est embêtante à crever. Il y a un abus évident du tourlourou antique, toujours des batailles, toujours des gens furieux. On aspire à des berceaux de verdure et à du laitage. Berquin semblera délicieux au sortir de là. Bref, je ne suis pas gai. Je crois que mon plan est mauvais et il est trop tard pour rien changer, car tout se tient.
      Je commence maintenant mon XIIIe chapitre. J’en ai encore deux après celui-là, le tout sera terminé, à moins de défaillances trop prolongées, en janvier.
      Et vous, qu’allez-vous faire, maintenant ? La Jeune Bourgeoise avance-t-elle ? écrivez-moi quand vous n’aurez rien de mieux à faire, car je pense à vous deux très souvent.
      Adieu, mille remerciements et mille compliments vrais. Je vous embrasse.
 

***

À Ernest Feydeau.

      Croisset, lundi soir [15 juillet 1861].
      Si tu n’es pas gai, je ne suis pas précisément bien joyeux. Carthage me fera crever de rage. Je suis maintenant plein de doutes, sur l’ensemble, sur le plan général ; je crois qu’il y a trop de troupiers. C’est l’Histoire, je le sais bien. Mais si un roman est aussi embêtant qu’un bouquin scientifique, bonsoir, il n’y a plus d’Art. Bref, je passe mon temps à me dire que je suis un idiot et j’ai le coeur plein de tristesse et d’amertume.
      Ma volonté ne faiblit point, cependant, et je continue. Je commence maintenant le siège de Carthage. Je suis perdu dans les machines de guerre, les balistes et les scorpions, et je n’y comprends rien, moi, ni personne. On a bavardé là-dessus, sans rien dire de net. Pour te donner une idée du petit travail préparatoire que certains passages me demandent, j’ai lu depuis hier 60 pages (in-folio et à deux colonnes) de la Poliorcétique de Juste-Lipse. Voilà.
      Je commence maintenant le treizième chapitre. J’en ai encore deux après celui-là. Si mes défaillances ne sont pas trop fortes et trop nombreuses, je pense avoir fini au jour de l’an. Mais c’est rude et lourd.
      Tu as bien fait d’envoyer promener le papier de Buloz. Il y a des boutiques où l’on ne doit pas mettre les pieds. C’est un recueil qui m’est odieux.
      Quel est le sujet de ta nouvelle pièce ? Car pour les pièces, j’ai la conviction que tout dépend du sujet, quant au succès bien entendu.
      Bouilhet est comme toi indigné des réclames qu’on fait au grand Mocquard. Je n’ai pas lu son étron, c’est trop cher pour mes moyens. Le même Bouilhet m’a demandé à plusieurs reprises si tu étais content du débit de Sylvie et il a défendu ladite dame devant un bourgeois qui gueulait contre son immoralité, sans l’avoir lu, bien entendu.
      Ah ! Mon pauvre vieux, il faut être né enragé pour faire de la littérature ! Comme on est soutenu ! comme on est encouragé ! comme on est récompensé ! Oui, fais ton livre sur La condition des Artistes, le besoin s’en fait sentir, pour moi du moins.
      Pourquoi te sens-tu «troublé et hésitant» ? Que tu sois embêté, exaspéré, je le conçois. C’est mon état ordinaire, à moi qui n’ai pas tes ennuis matériels. Mais puisque tu as encore plusieurs livres dans ton sac et un intérieur domestique plein de tendresse, c’est-à-dire le dessus et le dessous de la vie, marche sans tourner la tête et droit vers ton but.
      Nous gueulons contre notre époque. Mais Rabelais, ni Molière, ni Voltaire même ne nous ont fait leurs confidences. On préférait à Shakespeare je ne sais plus quel baladin qui montrait des ours. Il est vrai que j’aimerais mieux être comparé à Mangin [sic] qu’à bien de nos confrères. Enfin ! étourdissons-nous avec le bruit de la plume et buvons de l’encre. Ça grise mieux que le vin. Quant à suivre les conseils du père Sainte-Beuve, «ménager la chèvre et le chou, mettre de l’eau dans son vin, s’arranger en un mot pour réussir près du public», c’est trop difficile et trop chanceux. Tu sais qu’il me prêche, de mon côté, pour faire du moderne. Eh bien ! Sais-tu ce que je rêve, maintenant ? Une histoire de Cambyse. Mais je regrette ce rêve-là, je suis trop vieux et puis ! et puis ! Adieu, mon pauvre vieux, bon courage. Je t’embrasse très fort.
 

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À Eugène Crépet.

      Lundi soir [15 juillet 1861].
      Je viens de recevoir vos deux beaux volumes, mon cher ami, cadeau dont je vous remercie très fort. J’attendrai pour vous en parler que je les aie lus à loisir, – car ce ne sont point là de ces choses qu’on avale en un après-midi – et pour le moment je suis accablé de besogne.
      Je me suis juré de ne revenir à Paris qu’avec mon roman terminé. Mais, à mesure que j’avance dans ce travail, j’en vois toutes les difficultés, et tous les défauts, et je ne suis pas gai.
      J’aurai fini, si mes défaillances ne sont pas trop fortes, au mois de janvier prochain.
      Je crois au succès de votre publication «dont le besoin se faisait sentir». En tout cas, vous aurez fait là une oeuvre méritoire. Ce que j’ai feuilleté, ce soir, des notices m’a plu.
      Voilà tout ce que je peux vous dire.
      Adieu, bonne chance, bonne santé, bonne humeur.
      Je vous serre la dextre tendrement.
      À vous.
 

***

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie.

      Croisset, 24 août 1861.
      Vous me semblez, chère Demoiselle, dans un état si lamentable que je me fais un devoir de vous répondre tout de suite.
      Je suis tout prêt à vous rendre service. Mais comment le puis-je ? Je ne connais personne parmi MM. les ecclésiastiques ; c’est un monde qui m’est parfaitement étranger.
      Et puis il me semble que cette exemption de confession dépend exclusivement de votre évêque. Ce qu’il y aurait de mieux à faire serait d’aller le voir vous-même et de lui exposer votre état. Votre confesseur habituel ne peut-il pas se charger de la commission ?
      Cette exemption dépend peut-être du Pape ? Je n’en sais rien. Vos craintes sur la fièvre jaune me semblent bien puériles. Je me rappelle avoir vécu en 1832 en plein choléra ; une simple cloison, percée d’une porte, séparait notre salle à manger d’une salle de malades où les gens mouraient comme des mouches. Notre heure est marquée. À quoi bon s’en inquiéter, quand on a la conscience tranquille ?
      Puisque vous vous inquiétez de Salammbô, j’espère l’avoir terminée vers le jour de l’an ; il m’en reste encore la valeur de deux chapitres ; mais cet ouvrage ne vous sera point sympathique, j’en ai peur. Il est fait pour les gens ivres d’antiquités.
      Je ne vous donne plus de conseils, car je les sais inutiles ; je me borne à faire des voeux pour vous et à vous dire encore une fois : que voulez-vous que je fasse ? indiquez-moi nettement quelque chose et j’agirai si je puis.
      Je vous serre les mains bien affectueusement.
 

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À Mademoiselle Amélie Bosquet.

      Samedi 24 août [1861].
      Anniversaire de la Saint-Barthélemy. Ce jour-là, tous les ans, M. de Voltaire avait la fièvre.
      Vous y tenez donc, à cette Salammbô, ma chère confrère ?
      Eh bien ! voulez-vous une seconde lecture dans le milieu de la semaine prochaine, comme qui dirait de mercredi ou de jeudi prochain en huit ? Venez déjeuner et avertissez-moi la veille par un petit mot, afin que j’aie le temps de vous répondre en cas d’un obstacle quelconque, fort peu probable.
      J’ai beaucoup travaillé depuis un mois, j’ai fait XVI pages ! J’écris des horreurs et cela m’amuse.
      Bref, j’espère toujours avoir fini vers le jour de l’an.
      Mais que sera-ce ? que sera-ce ? […]
      Il ne ressort de ce livre qu’un immense dédain pour l’humanité (il faut très peu la chérir pour l’avoir écrit). Le lecteur en sera vaguement froissé, je vous le prédis, et il m’en voudra.
      J’aurai, il est vrai, la sympathie de quelques intelligences, comme la vôtre, et c’est beaucoup.
      Adieu, – à bientôt c’est-à-dire.
      Amusez-vous à la campagne et pensez à moi qui ne vous oublie pas et qui vous baise les mains.
      N. quant à l’étrange démarche de mon mameluck chez votre portier, je vous expliquerai l’histoire ; mais par pitié pour lui, vous la garderez pour vous s. v. p.
 

***

À Madame Jules Sandeau.

      Croisset, 1er septembre [1861].
      Comme voilà longtemps que je n’ai entendu parler de vous ! – et qu’il est doux de vivre ainsi sans savoir si les gens qu’on aime sont morts ou vivants ! Où êtes-vous ? Que devenez-vous ? Que lisez-vous ? etc... Allez-vous en vacances quelque part ? à des eaux, à des bains quelconques ? – ou bien restez-vous tout bonnement dans votre jardin ? – et cette fameuse promesse de venir me faire une petite visite ?...
      Quant à votre esclave indigne, il continue à mener la même existence que par le passé, une vie de curé, ma parole d’honneur ! Il me manque seulement la soutane. Quant à la tonsure et au reste, c’est complet !
      Puisque vous êtes une personne littéraire, et que vous vous intéressez à mes longues turpitudes, je vous dirai que le mois prochain j’espère commencer mon dernier chapitre. Le tout sera, probablement, fini au jour de l’an. Mais plus j’avance dans ce travail, plus j’en vois les défectuosités et plus j’en suis inquiet.
      Je donnerai, je crois, aux gens d’imagination, l’idée de quelque chose de beau. Mais ce sera tout, probablement ? Bien que vous m’accusiez de manquer absolument de bon sens, je crois en avoir dans cette circonstance. Or, vous verrez que ma prédiction se réalisera : mon bouquin ne fera pas grand effet.
      Eh bien, vos amis sont décorés : Nadaud et Énault, Énault et Nadaud ! Quel duo ! quel attelage ! En voilà qui trouvent l’art de plaire ! – et aux dames surtout.
      Je ne sais pas d’autre nouvelle, car je ne vois personne et je ne lis rien – de moderne du moins – et avec tout cela je ne m’amuse guère.
      Écrivez-moi un peu, afin que j’aie une petite illusion et que je me croie à vos côtés, quand nous sommes seuls.
      Adieu. Ne vous ennuyez pas trop.
      Songez à moi, dans vos moments perdus. Et laissez-moi vous baiser les mains bien longuement.
      À vous.
 

***

À Ernest Feydeau.

      [Vers le 15 septembre 1861].
      Si je ne t’écris pas, mon vieux bon, n’en accuse que mon extrême lassitude. Il y a des jours où je n’ai plus la force physique de remuer une plume. Je dors dix heures la nuit et deux heures le jour. Carthage aura ma fin si cela se prolonge, et je n’en suis pas encore à la fin ! J’aurai cependant, au commencement du mois prochain, terminé mon siège ; mais j’en aurai encore pour tout le mois d’octobre avant d’arriver au chapitre XIV, qui sera suivi d’un petit autre. C’est long, et l’écriture y devient de plus en plus impossible. Bref, je suis comme un crapaud écrasé par un pavé ; comme un chien étripé par une voiture de m... , comme un morviau sous la botte d’un gendarme, etc. L’art militaire des anciens m’étourdit, m’emplit ; je vomis des catapultes, j’ai des tollénons dans le cul et je pisse des scorpions.
      Quant à tout ce qu’on en dira, veux-tu savoir le fond de ma pensée ? Pourvu qu’on ne m’en parle pas en face, c’est tout ce que je demande.
      Tu n’imagines pas quel fardeau c’est à porter que toute cette masse de charogneries et d’horreurs ; j’en ai des fatigues réelles dans les muscles.
      Tu me parais toujours jeune, toi, et furieux, puisque tu t’indignes contre la bêtise des hommes. Empêche la pluie de tomber et éclaire tes semblables ! Va ! Marche, essaie !
      La seule chose qui me divertisse un peu, ce sont les lubricités de messieurs les ecclésiastiques. As-tu vu l’histoire du frère Catulle, qui épuisait des enfants de 6 à 7 ans ?... C’est beau ! Et le langage des feuilles ? «L’école chrétienne était devenue une véritable école de débauche !»
      Caroline a écrit à Mme Feydeau une lettre pour la remercier de son portrait. Elle était adressée à Baden.
      Tu ne me dis pas où tu es de ton Alger, ni de ta nouvelle pièce.
      Adieu, vieux, je t’embrasse tendrement.
 

***

À Jules de Goncourt.

      Croisset, vendredi [début d’octobre 1861].
      Vous êtes bien gentil, mon cher Jules, de m’avoir envoyé ces bougreries puniques. Elles doivent avoir été rapportées par le major Humbert. Je connaissais les poissons et le vase. Mais la troisième (les trois jambes dansant sur un taureau) me fait le plus grand plaisir, bien que je n’y comprenne goutte. Espérons que je trouverai le moyen de l’intercaler quelque part.
      Puisque vous vous intéressez à cet interminable travail, je vais vous en donner des nouvelles. Il me reste encore à écrire la fin d’un chapitre ; 2° le chapitre XIV, et 3° le chapitre XV qui sera très court. Bref, j’espère en être débarrassé dans le courant de janvier et je vous dirai bassement que j’aspire à cette époque avec une grande violence. Je n’en peux plus ! Le siège de Carthage que je termine maintenant m’a achevé, les machines de guerre me scient le dos ! Je sue du sang, je pisse de l’eau bouillante, je chie des catapultes et je rote des balles de frondeurs. Tel est mon état.
      Et puis, je commence déjà à être las de toutes les stupidités qui seront dites à l’occasion de ce livre, à moins qu’il ne tombe à plat, chose possible. Car où trouver des gens qui s’intéressent à tout cela ?
      Mes intentions sont du reste louables. Ainsi, je suis parvenu dans le même chapitre à amener successivement une pluie de merde (sic) et une procession de pédérastes. Je m’en tiens là ! Serai-je trop sobre ?
      À mesure que j’avance, je juge mieux l’ensemble qui me paraît trop long et plein de redites. Les mêmes effets reviennent trop souvent. On sera harassé de tous ces troupiers féroces. Et le plan est, malheureusement, fait de telle façon que des suppressions amèneraient des obscurités trop nombreuses, etc. , etc. N’importe ! J’aurai peut-être fait rêver à de grandes choses, ce qui est déjà bien gentil.
      Je n’ai pas bougé de tout l’été et je n’ai vu personne, sauf Bouilhet, pendant vingt-quatre heures.
      Et vous ? Où en est votre Jeune Bourgeoise ? Vous êtes-vous amusés, ces vacances ? Il me semble que vous déambulez beaucoup ?
      La Soeur Philomène a dû se vendre très bien, à en juger par les nombreuses bourgeoises de ma connaissance qui en ont été toutes ravies. C’est là le mot.
      Qu’en ont dit les abrutis du feuilleton ? Je sais que Saint-Victor vous a fait un très bel article. Mais je ne l’ai pas lu.
      Au risque de me répéter, je déclare encore une fois, à la face de Dieu et des hommes (comme M. Prud’homme), que vous avez écrit là un excellent livre.
      Bien que vous souteniez dans votre correspondance intime des hérésies, relativement aux répétitions des mots !
      Vous êtes-vous gaudis, comme moi, des croix d’honneur semées sur la littérature au 15 août ? Nadaud et Énault m’apparaissent dans les fulgurations de l’étoile... rêvons ! Et quelle joie ç’a dû être pour les chemisiers !
      Adieu ; je songe à vous très souvent et vous aime plus que je ne saurais dire. Je vous serre les deux mains et je vous baise sur les quatre joues.
      Ex imo.
 

***

À Ernest Feydeau.

      Croisset, lundi [fin septembre-début octobre 1861].
      Je vais commencer après-demain le dernier mouvement de mon avant-dernier chapitre : la grillade des moutards, ce qui va bien me demander encore trois semaines, après quoi j’attendrai ta seigneurie avec impatience.
      Tu ne peux pas te figurer ma fatigue, mes angoisses et mon ennui. Quant à me reposer, comme tu me le conseilles, ça m’est impossible. Je ne pourrais plus me remettre en route. Et d’ailleurs comment se reposer, et que faire en se reposant ?
      À mesure que j’avance, mes doutes sur l’ensemble augmentent et je m’aperçois des défauts de l’oeuvre, défauts irrémédiables et que je n’enlèverai point, une verrue valant mieux qu’une cicatrice.
      Je me suis juré de ne point reparaître à Paris avant la fin, le séjour de la capitale me devenant odieux, intolérable, avec la scie que l’on m’y fait sur Salammbô. D’autre part, il faut bien compter trois mois pour relire, faire copier, re-corriger la copie et faire imprimer. Or, comme l’été est une saison détestable pour publier, si je n’ai fini en janvier, cela me remet à l’automne prochain. Tels sont, ô grand homme, les motifs de mon redoublement d’acharnement. Je suis beau comme morale ! Mais je crois que je deviens stupide intellectuellement parlant. Depuis un an j’ai vu Bouilhet ici vingt-quatre heures et je te remets de semaine en semaine. Le vieux mythe des amazones qui se brûlaient le sein pour tirer de l’arc est une réalité pour certaines gens ! Que de sacrifices vous coûte la moindre des phrases !
      Il me semble que tu es en ébullition ; deux pièces à la fois, quel gaillard !
      Je lis maintenant de la physiologie, des observations médicales sur des gens qui crèvent de faim et je cherche à rattacher le mythe de Proserpine à celui de Tanit. Voici mon travail depuis deux jours, tout en préparant les horreurs finales du chapitre XIII qui seront dépassées par celles du chapitre XIV. J’ai fini l’interminable bouquin de Livingstone et relu beaucoup de Rabelais. Que je sois pendu si j’ai la moindre chose à te conter.
      Nous avons eu ici, pendant trois semaines, des parents auxquels je n’ai pas tenu une fois compagnie pendant une heure, et je n’ai vu personne de tout l’été ; ma plus grande distraction était de me laver dans la rivière. Attends-toi donc, dans une quinzaine environ, à recevoir de moi une lettre qui te conviera à venir dans ma cabane.
      Que devient Sainte-Beuve ? Jamais tu ne m’en parles.
      Adieu, vieux brave.
 

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À Ernest Feydeau.

      Croisset, samedi soir [début octobre 1861].
      L’histoire de Schanfara, «poète auvergnat», m’a délecté ! C’est beau ! très beau ! exquis ! sublime ! Quel tas de brutes ! Mais pourquoi s’en occuper ? on ne doit pas admettre que de tels imbéciles existent.
      Tu as, mon bonhomme, le sort de tous. Cite-moi l’oeuvre et l’écrivain de quelque valeur qui n’ait pas été déchiré. Relis l’histoire et remercie les dieux. Quant aux conseils de Sainte-Beuve, ils peuvent être bons pour d’autres. On n’a de chance qu’en suivant son tempérament et en l’exagérant. Des concessions, monsieur ? Mais ce sont les concessions qui ont conduit Louis XVI à l’échafaud.
      Ce qui n’empêche pas que je préfère, pour moi, ne jamais me mêler de ces messieurs ni directement, ni indirectement. La recherche de l’art en soi demande trop de temps pour qu’on en perde même un peu à repousser les roquets qui vous mordent les jambes ; il faut imiter les fakirs qui passent leur vie la tête levée vers le soleil, tandis que la vermine leur parcourt le corps.
      J’ai lu Jessie. Rien ne ressemble plus à un chef-d’oeuvre, tant c’est d’une stupidité continue et irréprochable. Quelle conception, quel plan et quel style, nom de D. ! Il n’est pas possible d’imaginer une ordure plus infecte, et dire que ce monsieur-là passe pour un homme d’esprit, un lettré, un malin, un homme fort ! Ô dérision ! amertume ! As-tu vu que le Sieur Énault était décoré ?...
      J’ai fait, de mon treizième chapitre, 22 pages ; il doit en avoir une quarantaine, ce qui me mènera jusqu’à la fin d’octobre. L’avant-dernier et le quinzième, qui aura dix pages, me demanderont bien encore deux bons mois. Je suis à compter les jours, car je veux avoir fini en janvier, pour publier en mars. À mesure que j’avance, je m’aperçois des répétitions, ce qui fait que je récris à neuf des passages situés cent ou deux cents pages plus haut, besogne très amusante. Je bûche comme un nègre, je ne lis rien, je ne vois personne, j’ai une existence de curé, monotone, piètre et décolorée. Je compte sur ta visite quand je serai à la fin de mon treizième chapitre ; nous en aurons à nous dire.
      Oui, on m’engueulera, tu peux y compter. Salammbô 1° embêtera les bourgeois, c’est-à-dire tout le monde ; 2° révoltera les nerfs et le coeur des personnes sensibles ; 3° irritera les archéologues ; 4° semblera inintelligible aux dames ; 5° me fera passer pour pédéraste et anthropophage. Espérons-le !
      J’arrive aux tons un peu foncés. On commence à marcher dans les tripes et à brûler les moutards. Baudelaire sera content ! Et l’ombre de Pétrus Borel, blanche et innocente comme la face de Pierrot, en sera peut-être jalouse. À la grâce de Dieu !
      Je trouve immoral d’affubler le chef d’une jolie femme d’une cuvette pareille à celle qu’on voit sur la carte de visite que tu m’as envoyée, en un mot de le souiller par une telle photographie. Tout homme qui se sert de la photographie est d’ailleurs coupable. Tu manques de principes.
      Adieu, vieux troubadour. Je t’embrasse tendrement ; bon courage.
 

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À Madame Jules Sandeau.

      Croisset, 21 octobre [1861].
      Quel gente lettre vous m’avez écrite ! Il n’est pas possible de lire rien de plus aimable et de plus charmant. J’en ai été ravi et touché. Tout ce que vous me dites de mon livre est bien encourageant et bien bon. Mais qu’en résultera-t-il ? Je commence demain mon dernier chapitre, que je compte avoir fini vers la fin de janvier. Quant à la publication, il est fort probable (entre nous) qu’elle se trouvera reculée jusqu’à l’automne prochain – ou prochaine ; – à moins que mon éditeur (je ne sais lequel) ne veuille risquer la chose quand même. Mais il me semble, à moi, très présomptueux et assez stupide de vouloir attirer l’attention publique pendant tout le temps que les Misérables paraîtront. Or, si les huit volumes paraissent tous les mois, deux à deux, à partir de février, ce sera une affaire de quatre mois, ce qui me rejette en juin, époque détestable. Voilà !
      Je comptais cet été sur un peu d’argent pour prendre l’air. C’est de ce côté-là seulement que la chose me blesse. Car je n’ai nullement la maladie typographique. Dès que j’ai fini un livre, il me devient complètement étranger, étant sorti de la sphère d’idées qui me l’a fait entreprendre. Donc, quand Salammbô sera recopiée – et recorrigée, je la fourrerai dans un bas d’armoire et n’y penserai plus, fort heureux de me livrer immédiatement à d’autres exercices. Advienne que pourra ! Le succès n’est pas mon affaire. C’est celle du hasard et du vent qui souffle.
      Je ne tiens compte que des intentions. C’est pour cela que je m’estime, les miennes étant hautes et nobles. Et voilà pourquoi j’ai défendu le doux Vacquerie. S’il n’a pas plus de talent, est-ce sa faute ? Je garde toute ma haine et tout mon dédain pour les gens qui font des choses convenables et réussies, – et j’aime mieux un bossu, un nain et même un crétin du Valais qu’un Môsieu quelconque. Il n’est pas donné à tout le monde d’être ridicule. Êtes-vous bien sûre que dans vingt-cinq ans la Camaraderie, ou la Calomnie, sera plus admirée que les Funérailles de l’honneur ? Parlons d’autre chose ; le sujet n’est pas gai.
      Je viens de me livrer à des lectures médicales sur la soif et la faim – et j’ai lu entre autres la thèse du Dr Savigny, le médecin du radeau de la Méduse. Rien n’est plus dramatique, atroce, effrayant. Quel est le sens providentiel de toutes ces tortures ? Mais je connais quelque chose de bien plus affligeant pour l’humanité : c’est la Jessie du sieur Mocquard ! Parlez-m’en un peu. Quelles idées, quel langage, quelle conception ! Les expressions me manquent pour exprimer mon horreur.
      Vous avez bien raison d’aimer les voyages. C’est la plus amusante manière de s’ennuyer, c’est-à-dire de vivre, qu’il y ait au monde. Ce goût-là, quand on s’y livre, ne tarde pas à devenir un vice, une soif insatiable. Combien n’ai-je pas perdu d’heures dans ma vie à rêver, au coin de mon feu, de longues journées passées à cheval, dans les plaines de la Tartarie ou de l’Amérique du sud ! Mon sang de peau rouge (vous savez que je descends d’un Natchez ou d’un Iroquois) se met à bouillonner dès que je me trouve au grand air, dans un pays inconnu. J’ai eu quelquefois (et la dernière entre autres, c’était il y a trois ans près de Constantine) des espèces de délire de liberté où j’en arrivais à crier tout haut, dans l’enivrement du bleu, de la solitude et de l’espace. Et cependant, je mène une vie recluse et monotone, une existence presque cellulaire et monacale. De quel côté est la vocation ?
      Je vous félicite d’avoir été heureuse, ces vacances, à propos de votre cher fils, que «j’aime en vous», comme diraient les gens d’église.
      Écrivez-moi de longuissimes lettres où vous direz tout ce qui vous passera par la tête. Plus il y en aura, et mieux ce sera. Je pense à vous très souvent, très profondément, et j’ai grande envie de vous revoir. Je vous baise les mains.
 

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À Edmond et Jules de Goncourt.

      [Croisset] Samedi, 10 heures du soir [30 novembre 1861].
      Mes chers bons, je me suis transporté ce matin à Rouen et je vous envoie mon travail de cet après-midi. Il y avait trois lettres de M. de La Popelinière, je les ai copiées toutes les trois et j’ai ajouté quelques fragments qui me semblent assez drôles ? Ne m’ayez aucun gré de la chose. Cela m’a amusé, attendri et excité. J’aurais voulu boire les larmes de cette pauvre La Popelinière [... ]. Bref, ces vieilles écritures et tout ce qu’elles me faisaient entrevoir et rêver m’avaient monté le bourrichon et je me suis laissé polluer par l’histoire, délicieusement.
      J’ai copié très exactement l’orthographe et l’absence de ponctuation. Quant au dernier morceau, la lettre de la comtesse des Barres à l’abbé de Choisy, je sais bien que l’on attribue audit abbé une histoire de la comtesse des Barres, qui serait sa propre histoire, à lui ? Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que j’ai lu une lettre d’une écriture très ancienne, à demi effacée et «qui respire la passion» ; elle est donnée par une note mste [manuscrite] de Leber comme étant positivement adressée à l’abbé de Choisy. Ce qu’il y a de plus prudent est de s’en tenir à l’anonyme.
      Nos deux lettres ont dû se croiser et je commençais à m’ennuyer de vous, comme vous voyez. Le gros bouquin d’histoire dont vous me parlez, n’est-ce pas pour la Femme au dix-huitième siècle ? Vous marchez sur un terrain solide, vous autres, je vous envie ! Carthage n’en finit ! J’ai commencé hier le dernier chapitre. Mais ça m’ennuie démesurément, je dégobille dessus, voilà. Ah ! quel «ouf !» je pousserai quand j’aurai mis la barre finale.
      Je viens de me livrer à des lectures pathologiques sur la soif et la faim, pour un passage aimable qui me reste à faire. Mais je n’ai pas sous la main un recueil où il y a peut-être quelque chose ? Transition adroite pour vous prier (par pari refertur, ou autrement : Bal paré à la Préfecture) de voir à la bibliothèque de l’École de médecine, dans la Bibliothèque médicale, t. LXVII le «journal d’un négociant qui s’est laissé mourir de faim». Si vous y trouvez des détails chic, envoyez-les-moi. J’ai cependant tout ce qu’il me faut, mais qui sait ?
      Je ne sais encore quand je vous reverrai. Pas avant la fin de janvier, certainement. Et puis, ceci est un conseil que je vous demande et un fait à enquérir, comme disent les philosophes : si les Misérables se mettent à paraître au mois de février et qu’on en publie deux volumes tous les mois, ne trouvez-vous pas impudent et imprudent de risquer Salammbô pendant ce temps-là ? Ma pauvre chaloupe, mon pauvre petit joujou, sera écrasée par cette trirème, par cette pyramide. [... ].
      Je ne deviens pas gai, nom d’un petit bonhomme ! Et le punique m’abrutit. Quand fumerons-nous une pipe ensemble ?
      Adieu, je vous embrasse très fort tous les deux.
      Le vôtre.
 

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À Jules Duplan.

      [Fin novembre ou décembre 1861].
      Ah ! mon pauvre vieux, comme je suis content ! Je vais donc bécotter ta vieille binette ! J’attends dimanche avec avidité pour savoir le jour et l’heure où je me ruerai au-devant de ta Seigneurie.
      J’ai, ce matin, donné au docteur Pouchet (qui se présente à l’Académie des Sciences pour remplacer Geoffroy Saint-Hilaire) une lettre d’introduction près de Mme Cornu. Comme je la sais excellente et s’intéressant aux bonnes choses et aux braves gens, je n’ai pas craint d’être indiscret en lui recommandant fortement le père Pouchet, qui est un très galant homme, et un grand savant. Tu feras bien de prévenir Mme Cornu de sa surdité, car le pauvre bonhomme n’entend pas plus qu’une bûche. Dis-lui que je m’y intéresse beaucoup et qu’elle tâche de lui obtenir quelques voix parmi ses amis. Les concurrents de Pouchet sont honteux, mais je suis sûr que le pauvre vieux va faire là-bas un tas de bêtises !
      Je languis après toi, je te f... des mets épicés, sacré bougre ! Tu auras tes XII tasses de café !
 

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À sa nièce Caroline.

      Croisset, 4 décembre 1861.
      Ce ne sera pas pour ce soir, mon Caro, que je t’écrirai une longue lettre, parce qu’il est une heure du matin, et depuis hier 2 heures d’après-midi, heure où Monseigneur est arrivé, nous nous sommes reposés en tout quatre heures. Nous nous sommes couchés à 3 heures, et à 9 heures du matin, nous étions à la besogne. Aussi ce soir ai-je besoin de dormir.
      Je crois que mon chapitre ira assez rondement. Mais j’ai des corrections importantes à faire à celui que je viens de finir, et je vais les expédier pendant l’auguste présence de Monseigneur.
      Tu ne m’as pas dit ce que Maisiat avait trouvé de tes portraits ?
      Mme Lebret est venue aujourd’hui me faire une visite. Elle n’a aucune nouvelle de son neveu. L’avez-vous vu ?
      Avez-vous été chez Mme Cloquet ?
      Comment avez-vous trouvé mon logement ?
      Tu peux dire à ta bonne maman qu’elle n’a plus d’autres ouvriers dans la maison que les élagueurs.
      Avez-vous reçu la boîte mise au chemin de fer par moi samedi dernier ?
      Soigne bien ta vieille compagne, mon pauvre Caro. Songe qu’elle n’a que toi pour l’entourer d’attentions et de douceurs, et que tu dois être son bâton de vieillesse.
      
Adieu. Embrasse-la pour moi qui te bécote sur tes bonnes joues fraîches. Ton vieil oncle.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, dimanche [15 décembre 1861].
      Mon bibi,
      Si je ne t’écris pas des lettres bien longues, c’est que je suis harassé d’écrire ; voilà mon excuse. Mon moral est cependant un peu remonté, mais le départ de Monseigneur m’avait porté un coup.
      
Je suis bien content de savoir que Maisiat a été content de tes travaux. Il me tarde de te voir avec la boîte à couleurs ; mais j’ai peur qu’il ne cède trop tôt à cette envie.
      Édouard m’a écrit qu’il s’était présenté deux fois chez vous sans rencontrer personne. Il a carillonné à la porte, vainement, et le concierge n’était pas dans sa loge.
      Je ne comprends rien à la disparition de Feydeau ? Il est malade sans doute ?
      Je passe aujourd’hui mon dimanche complètement seul. Mme Achille m’a écrit qu’ils allaient dîner en ville, mais je suis invité pour mardi prochain. «Il y aura du monde» : je ne sais qui. Le jeune Ernest a maintenant sept dents. Tu devrais bien, en te promenant cette semaine, me découvrir un beau joujou pour lui, quelque chose qui puisse l’amuser et qu’on ne trouve point à Rouen.
      Donne-moi des nouvelles détaillées de ta bonne maman et soigne-la bien.
      Embrasse-la pour moi et qu’elle te rende la pareille.
      Ton vieil oncle qui t’aime.
 

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À Eugène Delattre.

      [Fin 1861 ou début 1862].
      Mon brave,
      Tu es bien aimable de m’envoyer ce petit entrefilet. Mais la Salammbô dont tu me demandes des nouvelles ne sera pas finie avant le mois de mars, j’en ai peur. Il me reste encore un grandissime chapitre, voilà – et je n’en peux plus. Je suis embêté au delà de toute hyperbole.
      Je te remercie de tes offres de service. J’en userai.
      J’ai vu Bouilhet dernièrement. Son ventre se soutient, – et sa lyre tonne [sic], maintenant, de la prose. Il commence le 2e acte de sa Faustine dont le plan est reçu, comme tu sais ou ne le sais pas, à la Porte Saint-Martin. Voilà.
      Adieu, vieux. Bonne humeur et bonne santé.
      Ton G. F.
 

***

À Madame Roger des Genettes.

      [1861 ?]
      [... ] Un bon sujet de roman est celui qui vient tout d’une pièce, d’un seul jet. C’est une idée mère d’où toutes les autres découlent. On n’est pas du tout libre d’écrire telle ou telle chose. On ne choisit pas son sujet. Voilà ce que le public et les critiques ne comprennent pas. Le secret des chefs-d’oeuvre est là, dans la concordance du sujet et du tempérament de l’auteur.
      Vous avez raison, il faut parler avec respect de Lucrèce ; je ne lui vois de comparable que Byron, et Byron n’a pas sa gravité, ni la sincérité de sa tristesse. La mélancolie antique me semble plus profonde que celle des modernes, qui sous-entendent tous plus ou moins l’immortalité au delà du trou noir. Mais, pour les anciens, ce trou noir était l’infini même ; leurs rêves se dessinent et passent sur un fond d’ébène immuable. Pas de cris, pas de convulsions, rien que la fixité d’un visage pensif. Les dieux n’étant plus et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc-Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. Je ne trouve nulle part cette grandeur, mais ce qui rend Lucrèce intolérable, c’est sa physique qu’il donne comme positive. C’est parce qu’il n’a pas assez douté qu’il est faible ; il a voulu expliquer, conclure ! S’il n’avait eu d’Épicure que l’esprit sans en avoir le système, toutes les parties de son oeuvre eussent été immortelles et radicales. N’importe, nos poètes modernes sont de maigres penseurs à côté d’un tel homme.
 

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