Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1863

(Édition Louis Conard)

 


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ou de recherche scientifique est autorisée sous réserve d’indiquer cette référence :
Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 

À Madame Gustave de Maupassant.

      Paris, [janvier 1863].
      Ta bonne lettre m’a bien touché, ma chère Laure ; elle a remué en moi des vieux sentiments toujours jeunes. Elle m’a apporté, comme sur un souffle d’air frais, toute la senteur de ma jeunesse où notre pauvre Alfred a tenu une si grande place ! Ce souvenir-là ne me quitte pas. Il n’est point de jour, et j’ose dire presque point d’heure où je ne songe à lui. Je connais, maintenant, ce qu’on est convenu d’appeler «les hommes les plus intelligents de l’époque» . Je les toise à sa mesure et les trouve médiocres en comparaison. Je n’ai ressenti auprès d’aucun d’eux l’éblouissement que ton frère me causait. Quels voyages il m’a fait faire dans le bleu, celui-là ! Et comme je l’aimais ! Je crois même que je n’ai aimé personne (homme ou femme) comme lui. J’ai eu, lorsqu’il s’est marié, un chagrin de jalousie très profond ; ç’a été une rupture, un arrachement ! Pour moi il est mort deux fois et je porte sa pensée constamment comme une amulette, comme une chose particulière et intime. Combien de fois dans les lassitudes de mon travail, au théâtre, à Paris, pendant un entr’acte, ou seul à Croisset au coin du feu, dans les longues soirées d’hiver, je me reporte vers lui, je le revois et je l’entends ! Je me rappelle, avec délices et mélancolie tout à la fois, nos interminables conversations mêlées de bouffonneries et de métaphysique, nos lectures, nos rêves et nos aspirations si hautes ! Si je vaux quelque chose, c’est sans doute à cause de cela. J’ai conservé pour ce passé un grand respect ; nous étions très beaux ; je n’ai pas voulu déchoir.
      Je vous revois tous dans votre maison de la Grande-Rue, quand vous vous promeniez en plein soleil sur la terrasse, à côté de la volière. J’arrivais et le rire du «Garçon» éclatait, etc. Combien il me serait doux de causer de tout cela avec toi, ma chère Laure ! Nous avons été bien longtemps sans nous revoir.
      Mais j’ai suivi de loin ton existence et participé intérieurement à des souffrances que j’ai devinées. Je t’ai «comprise» enfin. C’est un vieux mot, un mot de notre temps, de la bonne école romantique. Il exprime tout ce que je veux dire et je le garde.
      Puisque tu m’as parlé de Salammbô, ton amitié apprendra avec plaisir que ma carthaginoise fait son chemin dans le monde : mon éditeur annonce pour vendredi la deuxième édition. Grands et petits journaux parlent de moi. Je fais dire beaucoup de sottises. Les uns me dénigrent, les autres m’exaltent. On m’a appelé «ilote ivre» , on a dit que je répandais «un air empesté» , on m’a comparé à Chateaubriand et à Marmontel, on m’accuse de viser à l’institut, et une dame qui avait lu mon livre a demandé à un de mes amis si Tanit n’était pas un diable. Voilà ! Telle est la gloire littéraire. Puis on parle de vous de temps à autre, puis on vous oublie – et c’est fini.
      N’importe ; j’avais fait un livre pour un nombre très restreint de lecteurs et il se trouve que le public y mord. Que le Dieu de la librairie soit béni ! J’ai été bien content de savoir qu’il te plaisait, car tu sais le cas que je fais de ton intelligence, ma chère Laure. Nous sommes non seulement des amis d’enfance, mais presque des camarades d’études. Te rappelles-tu que nous lisions les Feuilles d’automne à Fécamp, dans la petite chambre du second étage ?
      Fais-moi le plaisir de m’excuser près de ta mère et de ta soeur si je ne leur ai pas envoyé un volume ; mais j’ai eu un nombre d’exemplaires fort restreint et beaucoup de cadeaux à faire. Je savais d’ailleurs Mme Le Poittevin à Étretat et je comptais sur toi comme lectrice. Embrasse tes fils de ma part et à toi, ma chère Laure, avec deux très longues poignées de main, la meilleure pensée de ton vieil ami.
 

***

 

À George Sand.

      [Janvier 1863.]
      Chère madame,
      Je ne vous sais pas gré d’avoir rempli ce que vous appelez un devoir. La bonté de votre coeur m’a attendri et votre sympathie m’a rendu fier. Voilà tout.
      Votre lettre, que je viens de recevoir, ajoute encore à votre article et le dépasse, et je ne sais que vous dire, si ce n’est que je vous aime bien franchement.
      
Ce n’est point moi qui vous ai envoyé, au mois de septembre, une petite fleur dans une enveloppe. Mais ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’à la même époque j’ai reçu de la même façon une feuille d’arbre.
      Quant à votre invitation si cordiale, je ne vous réponds ni oui ni non, en vrai Normand. J’irai peut-être, un jour, vous surprendre, cet été. Car j’ai grande envie de vous voir et de causer avec vous.
      Il me serait bien doux d’avoir votre portrait pour l’accrocher à la muraille dans mon cabinet, à la campagne, où je passe souvent de longs mois tout seul. La demande est-elle indiscrète ? Sinon, mille remerciements d’avance. Prenez ceux-là avec les autres que je réitère.
 

***

 

À Théophile Gautier.

      [Paris] lundi soir [19 janvier 1863].
      Mon vieux Théo,
      Ne viens pas mercredi. Je suis invité le soir chez la princesse Mathilde. Nous n’aurons pas le temps de causer tranquillement après le dîner. C’est remis à samedi. Le Du Camp est averti.
      Ma réponse au sieur Froehner paraîtra dans l’Opinion samedi ou peut-être jeudi. Je crois que tu ne seras pas mécontent de la phrase qui te concerne.
      Est-ce convenu ? à samedi.
 

***

 

À Monsieur Froehner, rédacteur de la Revue Contemporaine.

      Paris, 21 janvier 1863.
      Monsieur,
      Je viens de lire votre article sur Salammbô, paru dans la Revue Contemporaine le 31 décembre 1862. Malgré l’habitude où je suis de ne répondre à aucune critique, je ne puis accepter la vôtre. Elle est pleine de convenance et de choses extrêmement flatteuses pour moi ; mais comme elle met en doute la sincérité de mes études, vous trouverez bon, s’il vous plaît, que je relève ici plusieurs de vos assertions.
      Je vous demanderai d’abord, Monsieur, pourquoi vous me mêlez si obstinément à la collection Campana, en affirmant qu’elle a été ma ressource, mon inspiration permanente ? Or j’avais fini Salammbô au mois de mars, six semaines avant l’ouverture de ce musée. Voilà une erreur, déjà. Nous en trouverons de plus graves.
      Je n’ai, Monsieur, nulle prétention à l’archéologie. J’ai donné mon livre pour un roman, sans préface, sans notes, et je m’étonne qu’un homme illustre, comme vous, par des travaux si considérables perde ses loisirs à une littérature si légère ! J’en sais cependant assez, Monsieur, pour oser dire que vous errez complètement d’un bout à l’autre de votre travail, tout le long de vos dix-huit pages, à chaque paragraphe et à chaque ligne.
      Vous me blâmez «de n’avoir consulté ni Falbe ni Dureau de la Malle, dont j’aurais pu tirer profit» . Mille pardons ! Je les ai lus, plus souvent que vous peut-être, et sur les ruines mêmes de Carthage. Que vous ne sachiez «rien de satisfaisant sur la forme ni sur les principaux quartiers» , cela se peut ; mais d’autres, mieux informés, ne partagent pas votre scepticisme. Si l’on ignore où était le faubourg Aclas, l’endroit appelé Fuscianus, la position exacte des portes principales dont on a les noms, etc. , on connaît assez bien l’emplacement de la ville, l’appareil architectonique des murailles, la Taenia, le Môle et le Cothon. On sait que les maisons étaient enduites de bitume et les rues dallées ; on a une idée de l’Ancrô décrit dans mon chapitre XV ; on a entendu parler de Malquâ, de Byrsa, de Mégara, des Mappales et des Catacombes, et du temple d’Eschmoûn situé sur l’Acropole, et de celui de Tanit, un peu à droite en tournant le dos à la mer. Tout cela se trouve (sans parler d’Appien, de Pline et de Procope) dans ce même Dureau de la Malle, que vous m’accusez d’ignorer. Il est donc regrettable, Monsieur, que vous ne soyez pas «entré dans des détails fastidieux pour montrer» que je n’ai eu aucune idée de l’emplacement et de la disposition de l’ancienne Carthage, «moins encore que Dureau de la Malle» , ajoutez-vous. Mais que faut-il croire ? à qui se fier, puisque vous n’avez pas eu jusqu’à présent l’obligeance de révéler votre système sur la topographie carthaginoise ?
      Je ne possède, il est vrai, aucun texte pour vous prouver qu’il existait une rue des Tanneurs, des Parfumeurs, des Teinturiers. C’est en tout cas une hypothèse vraisemblable, convenez-en ! Mais je n’ai point inventé Kinisdo et Cynasyn, «mots, dites-vous, dont la structure est étrangère à l’esprit des langues sémitiques» . Pas si étrangère cependant, puisqu’ils sont dans Gesenius – presque tous mes noms puniques, défigurés selon vous, étant pris dans Gesenius (Scripturae linguaeque phaeniciae, etc.), ou dans Falbe, que j’ai consulté, je vous assure.
      Un orientaliste de votre érudition, Monsieur, aurait dû avoir un peu d’indulgence pour le nom numide de Naravasse que j’écris Narr’havas, de Nar-el-haouah, feu du souffle. Vous auriez pu deviner que les deux m de Salammbô sont mis exprès pour faire prononcer Salam et non Salan, et supposer charitablement que Égates, au lieu de Aegates, était une faute typographique, corrigée du reste dans la seconde édition de mon livre, antérieure de quinze jours à vos conseils. Il en est de même de Scissites pour Syssites et du mot Kabire, que l’on avait imprimé sans un k (horreur !) jusque dans les ouvrages les plus sérieux, tels que les Religions de la Grèce antique, par Maury. Quant à Schalischim, si je n’ai pas écrit (comme j’aurais dû le faire) Rosch-esch-Schalischim, c’était pour raccourcir un nom déjà trop rébarbatif, ne supposant pas d’ailleurs que je serais examiné par des philologues. Mais puisque vous êtes descendu jusqu’à ces chicanes de mots, j’en reprendrai chez vous deux autres : 1° Compendieusement, que vous employez tout au rebours de la signification pour dire abondamment, prolixement, et 2° Carthachinoiserie, plaisanterie excellente, bien qu’elle ne soit pas de vous, et que vous avez ramassée, au commencement du mois dernier, dans un petit journal. Vous voyez, Monsieur, que si vous ignorez parfois mes auteurs, je sais les vôtres. Mais il eût mieux valu, peut-être, négliger «ces minuties qui se refusent» , comme vous le dites fort bien, «à l’examen de la critique» .
      Encore une, cependant ! Pourquoi avez-vous souligné le et dans cette phrase (un peu tronquée) de ma page 156 : «achète-moi des Cappadociens et des Asiatiques» ? Est-ce pour briller en voulant faire accroire aux badauds que je ne distingue pas la Cappadoce de l’Asie Mineure ? Mais je la connais, Monsieur, je l’ai vue, je m’y suis promené !
      Vous m’avez lu si négligemment que presque toujours vous me citez à faux. Je n’ai dit nulle part que les prêtres aient formé une caste particulière ; ni, page 109, que les soldats libyens «fussent possédés de l’envie de leur faire boire du fer» , mais que les Barbares menaçaient les Carthaginois de leur faire boire du fer ; ni, page 108, que les gardes de la Légion «portaient au milieu du front une corne d’argent pour les faire ressembler à des rhinocéros» , mais «leurs gros chevaux avaient, etc.» ; ni, page 29, que les paysans, un jour, s’amusèrent à crucifier deux cents lions. Même observation pour ces malheureuses Syssites, que j’ai employées, selon vous, «ne sachant pas sans doute que ce mot signifiait des corporations particulières» . Sans doute est aimable. Mais sans doute je savais ce qu’étaient ces corporations et l’étymologie du mot, puisque je le traduis en français la première fois qu’il apparaît dans mon livre, page 7 : «Syssites, compagnies (de commerçants) qui mangeaient en commun» . Vous avez de même faussé un passage de Plaute, car il n’est point démontré dans le Poenulus «que les Carthaginois savaient toutes les langues» , ce qui eût été un curieux privilège pour une nation entière ; il y a tout simplement dans le prologue, v. 112, «Is omnes linguas scit» ; ce qu’il faut traduire : «celui-là sait toutes les langues» , – le Carthaginois en question, et non tous les Carthaginois.
      Il n’est pas vrai de dire que «Hannon n’a pas été crucifié dans la guerre des Mercenaires, attendu qu’il commandait des armées longtemps encore après» , car vous trouverez dans Polybe, Monsieur, que les rebelles se saisirent de sa personne, et l’attachèrent à une croix (en Sardaigne, il est vrai, mais à la même époque), livre Ier, chapitre XVIII. Ce n’est donc pas «ce personnage» «qui aurait à se plaindre de M. Flaubert» , mais plutôt Polybe qui aurait à se plaindre de M. Froehner.
      Pour les sacrifices d’enfants, il est si peu impossible qu’au siècle d’Hamilcar on les brûlât vifs, qu’on en brûlait encore au temps de Jules César et de Tibère, s’il faut s’en rapporter à Cicéron (Pro Balbo) et à Strabon (livre III). Cependant, «la statue de Moloch ne ressemble pas à la machine infernale décrite dans Salammbô. Cette figure, composée de sept cases étagées l’une sur l’autre pour y enfermer les victimes, appartient à la religion gauloise. M. Flaubert n’a aucun prétexte d’analogie pour justifier son audacieuse transposition» .
      Non ! Je n’ai aucun prétexte, c’est vrai ! Mais j’ai un texte, à savoir le texte, la description même de Diodore, que vous rappelez et qui n’est autre que la mienne, comme vous pourrez vous en convaincre en daignant lire, ou relire, le livre XX de Diodore, chapitre IV, auquel vous joindrez la paraphrase chaldaïque de Paul Fage, dont vous ne parlez pas et qui est citée par Selden, De diis syriis, p. 166-170, avec Eusèbe, Préparation évangélique, livre Ier.
      Comment se fait-il aussi que l’histoire ne dise rien du manteau miraculeux, puisque vous dites vous-même «qu’on le montrait dans le Temple de Vénus, mais bien plus tard et seulement à l’époque des empereurs romains ?» . Or je trouve dans Athénée, XII, 58, la description très minutieuse de ce manteau, bien que l’histoire n’en dise rien. Il fut acheté à Denys l’Ancien 120 talents, porté à Rome par Scipion Émilien, reporté à Carthage par Caïus Gracchus, revint à Rome sous Héliogabale, puis fut vendu à Carthage. Tout cela se trouve encore dans Dureau de la Malle, dont j’ai tiré profit, décidément.
      Trois lignes plus bas, vous affirmez, avec la même... candeur, que «la plupart des autres dieux invoqués dans Salammbô sont de pures inventions» , et vous ajoutez : «qui a entendu parler d’un Aptoukhos ?» qui ? d’Avezac Cyrénaïque, à propos d’un temple dans les environs de Cyrène. – «d’un Schaoûl ?» Mais c’est un nom que je donne à un esclave (voyez ma page 91) – «ou d’un Matismann» ? Il est mentionné comme dieu par Corippus. (voyez Johannide et Mémoires de l’Académie des Inscriptions, tome XII, p. 181.) – «Qui ne sait que Micipsa n’était pas une divinité mais un homme ?» or c’est ce que je dis, Monsieur, et très clairement, dans cette même page 91, quand Salammbô appelle ses esclaves : «À moi Kroum, Enva, Micipsa, Schaoûl !»
      Vous m’accusez de prendre pour deux divinités distinctes Astaroth et Astarté. Mais au commencement, page 48, lorsque Salammbô invoque Tanit, elle l’invoque par tous ses noms à la fois : «Anaïtis, Astarté, Derceto, Astaroth, Tiratha» . Et même j’ai pris soin de dire un peu plus bas, page 52, qu’elle répétait «tous ces noms sans qu’ils eussent pour elle de signification distincte» . Seriez-vous comme Salammbô ? Je suis tenté de le croire, puisque vous faites de Tanit la déesse de la guerre et non de l’amour, de l’élément femelle, humide, fécond, en dépit de Tertullien, et de ce nom même de Tiratha, dont vous rencontrez l’explication peu décente, mais claire, dans Movers, Phenic, livre 1er, page 574.
      Vous vous ébahissez ensuite des singes consacrés à la lune et des chevaux consacrés au soleil. «Ces détails (vous en êtes sûr) ne se trouvent dans aucun auteur ancien, ni dans aucun monument authentique.» Or je me permettrai, pour les singes, de vous rappeler, Monsieur, que les cynocéphales étaient, en Égypte, consacrés à la lune, comme on le voit encore sur les murailles des temples, et que les cultes égyptiens avaient pénétré en Libye et dans les oasis. Quant aux chevaux, je ne dis pas qu’il y en avait de consacrés à Esculape, mais à Eschmoûn, assimilé à Esculape, Lolaüs, Apollon, le Soleil. Or je vois les chevaux consacrés au soleil dans Pausanias (livre 1er, chapitre I), et dans la Bible (Rois, livre II, chapitre XXXII). Mais peut-être nierez-vous que les temples d’Égypte soient des monuments authentiques, et la Bible et Pausanias des auteurs anciens.
      À propos de la Bible, je prendrai encore, Monsieur, la grande liberté de vous indiquer le tome II de la traduction de Cahen, page 186, où vous lirez ceci : «Ils portaient au cou, suspendue à une chaîne d’or, une petite figure de pierre précieuse qu’ils appelaient la Vérité. Les débats s’ouvraient lorsque le président mettait devant soi l’image de la Vérité» . C’est un texte de Diodore. En voici un autre d’Elien : «Le plus âgé d’entre eux était leur chef et leur juge à tous ; il portait autour du cou une image en saphir. On appelait cette image la Vérité» . C’est ainsi, Monsieur, que «cette Vérité-là est une jolie invention de l’auteur» .
      Mais tout vous étonne : le molobathre, que l’on écrit très bien (ne vous en déplaise) malobathre ou malabathre, la poudre d’or que l’on ramasse aujourd’hui, comme autrefois, sur le rivage de Carthage, les oreilles des éléphants peintes en bleu, les hommes qui se barbouillent de vermillon et mangent de la vermine et des singes, les Lydiens en robes de femme, les escarboucles des lynx, les mandragores qui sont dans Hippocrate, la chaînette des chevilles qui est dans le Cantique des Cantiques (Cahen, tome XVI, 37), et les arrosages de silphium, les barbes enveloppées, les lions en croix, etc. , tout !
      Eh bien ! Non, Monsieur, je n’ai point «emprunté tous ces détails aux nègres de la Sénégambie» . Je vous renvoie, pour les éléphants, à l’ouvrage d’Armandi, page 256, et aux autorités qu’il indique, telles que Florus, Diodore, Ammien Marcellin et autres nègres de la Sénégambie.
      Quant aux nomades qui mangent des singes, croquent des poux et se barbouillent de vermillon, comme on pourrait «vous demander à quelle source l’auteur a puisé ces précieux renseignements» , et que «vous seriez» , d’après votre aveu, «très embarrassé de le dire» , je vais vous donner, humblement, quelques indications qui faciliteront vos recherches.
      »Les Maxies... se peignent le corps avec du vermillon. Les Gysantes se peignent tous avec du vermillon et mangent des singes. Leurs femmes (celles des Adrymachydes), si elles sont mordues par un pou, elles le prennent, le mordent, etc.» vous verrez tout cela dans le IVe livre d’Hérodote, aux chapitres CXCIV, CXCI et CLXVIII. Je ne suis pas embarrassé de le dire.
      Le même Hérodote m’a appris, dans la description de l’armée de Xerxès, que les Lydiens avaient des robes de femmes ; de plus Athénée, dans le chapitre des Étrusques et de leur ressemblance avec les Lydiens, dit qu’ils portaient des robes de femme ; enfin, le Bacchus lydien est toujours représenté en costume de femme. Est-ce assez pour les Lydiens et leur costume ?
      Les barbes enfermées en signe de deuil sont dans Cahen (Ézéchiel, chapitre XXIV, 17) et au menton des colosses égyptiens, ceux d’Abou-Simbal, entre autres ; les escarboucles formées par l’urine de lynx, dans Théophraste, Traité des pierreries, et dans Pline, livre VIII, chapitre LVII. Et pour ce qui regarde les lions crucifiés (dont vous portez le nombre à deux cents, afin de me gratifier, sans doute, d’un ridicule que je n’ai pas), je vous prie de lire dans le même livre de Pline le chapitre XVIII, où vous apprendrez que Scipion Émilien et Polybe, se promenant ensemble dans la campagne carthaginoise, en virent de suppliciés dans cette position. «Quia ceteri metu poenae similis absterrentur eadem noxia.» Sont-ce là, Monsieur, de ces passages pris sans discernement dans l’Univers pittoresque, «et que la haute critique a employés avec succès contre moi ?» De quelle haute critique parlez-vous ? Est-ce de la vôtre ?
      Vous vous égayez considérablement sur les grenadiers que l’on arrosait avec du silphium. Mais ce détail, Monsieur, n’est pas de moi. Il est dans Pline, livre XVII, chapitre XLVII. J’en suis bien fâché pour votre plaisanterie sur «l’ellébore que l’on devrait cultiver à Charenton» ; mais, comme vous le dites vous-même, «l’esprit le plus pénétrant ne saurait suppléer au défaut de connaissances acquises» .
      Vous en avez manqué complètement en affirmant que «parmi les pierres précieuses du trésor d’Hamilcar, plus d’une appartient aux légendes et aux superstitions chrétiennes» . Non, Monsieur, elles sont toutes dans Pline et dans Théophraste.
      Les stèles d’émeraude, à l’entrée du temple, qui vous font rire, car vous êtes gai, sont mentionnées par Philostrate Vie d’Apollonius et par Théophraste Traité des pierreries. Heeren (tome II) cite sa phrase : «La plus grosse émeraude bactrienne se trouve à Tyr, dans le Temple d’Hercule. C’est une colonne d’assez forte dimension» . Autre passage de Théophraste (traduction de Hill) : «Il y avait dans leur temple de Jupiter un obélisque composé de quatre émeraudes.»
      Malgré «vos connaissances acquises» , vous confondez le jade, qui est une néphrite d’un vert brun et qui vient de Chine, avec le jaspe, variété de quartz que l’on trouve en Europe et en Sicile. Si vous aviez ouvert, par hasard, le Dictionnaire de l’Académie française, au mot jaspe, vous eussiez appris, sans aller plus loin, qu’il y en avait de noir, de rouge et de blanc. Il fallait donc, Monsieur, modérer les transports de votre indomptable verve et ne pas reprocher folâtrement à mon maître et ami Théophile Gautier d’avoir prêté à une femme (dans son Roman de la Momie) des pieds verts quand il lui a donné des pieds blancs. Ainsi, ce n’est point lui, mais vous, qui avez fait une erreur ridicule.
      
Si vous dédaigniez un peu moins les voyages, vous auriez pu voir au musée de Turin le propre bras de sa momie, rapportée par M. Passalacqua, d’Égypte, et dans la pose que décrit Th. Gautier, cette pose qui, d’après vous, n’est certainement pas égyptienne. Sans être ingénieur non plus, vous auriez appris ce que font les Sakiehs pour amener l’eau dans les maisons, et vous seriez convaincu que je n’ai point abusé des vêtements noirs en les mettant dans les pays où ils foisonnent et où les femmes de la haute classe ne sortent que vêtues de manteaux noirs. Mais comme vous préférez les témoignages écrits, je vous recommanderai, pour tout ce qui concerne la toilette des femmes, Isaïe, III, 3, la Mischna, tit. de Sabbatho, Samuel, XIII, 18, saint Clément d’Alexandrie, Paed. , II, 13, et les dissertations de l’abbé Mignot, dans les Mémoires de l’Académie des Inscriptions, t. XLII. Et quant à cette abondance d’ornementation qui vous ébahit si fort, j’étais bien en droit d’en prodiguer à des peuples qui incrustaient dans le sol de leurs appartements des pierreries. (Voy. Cahen, Ézéchiel, XXVIII, 14). Mais vous n’êtes pas heureux, en fait de pierreries.
      Je termine, Monsieur, en vous remerciant des formes amènes que vous avez employées, chose rare maintenant. Je n’ai relevé parmi vos inexactitudes que les plus grossières, qui touchaient à des points spéciaux. Quant aux critiques vagues, aux appréciations personnelles et à l’examen littéraire de mon livre, je n’y ai pas même fait allusion. Je me suis tenu tout le temps sur votre terrain, celui de la science, et je vous répète encore une fois que j’y suis médiocrement solide. Je ne sais ni l’hébreu, ni l’arabe, ni l’allemand, ni le grec, ni le latin, et je ne me vante pas de savoir le français. J’ai usé souvent des traductions, mais quelquefois aussi des originaux. J’ai consulté, dans mes incertitudes, les hommes qui passent en France pour les plus compétents, et si je n’ai pas été mieux guidé, c’est que je n’avais point l’honneur, l’avantage de vous connaître : excusez-moi ! Si j’avais pris vos conseils, aurais-je mieux réussi ? J’en doute. En tout cas, j’eusse été privé des marques de bienveillance que vous me donnez çà et là dans votre article et je vous aurais épargné l’espèce de remords qui le termine. Mais rassurez-vous, monsieur ; bien que vous paraissiez effrayé vous-même de votre force et que vous pensiez sérieusement «avoir déchiqueté mon livre pièce à pièce» , n’ayez aucune peur, tranquillisez-vous ! Car vous n’avez pas été cruel, mais... léger.
      J’ai l’honneur d’être, etc.
 

***

 

À Monsieur Guéroult.

      [Paris] 2 février 1863.
      Mon cher Monsieur Guéroult,
      Excusez-moi si je vous importune encore une fois. Mais comme M. Froehner doit publier dans l’Opinion Nationale ce qu’il vient de reproduire dans la Revue Contemporaine, je me permets de lui dire que :
      J’ai commis effectivement une erreur très grave. Au lieu de Diodore, liv. XX, chap. IV, lisez chapitre XIX. Autre erreur : j’ai oublié un texte à propos de la statue de Moloch, dans la Mythologie du docteur Jacobi, traduction de Bernard, la page 322, où il verra une fois de plus les sept compartiments qui l’indignent.
      Et, bien qu’il n’ait pas daigné me répondre un seul mot touchant : 1° la topographie de Carthage ; 2° le manteau de Tanit ; 3° les noms puniques que j’ai travestis et 4° les dieux que j’ai inventés, – et qu’il ait gardé le même silence : 5° sur les chevaux consacrés au Soleil ; 6° sur la statuette de la Vérité ; 7° sur les coutumes bizarres des nomades ; 8° sur les lions crucifiés, et 9° sur les arrosages de silphium, avec 10° les escarboucles de lynx et 11° les superstitions chrétiennes relatives aux pierreries ; en se taisant de même sur le jade 12 ; et sur le jaspe 13 ; sans en dire plus long quant à tout ce qui concerne : 14 Hannon ; 15° les costumes des femmes ; 16° les robes des Lydiens ; 17° la pose fantastique de la momie égyptienne ; 18° le musée Campana ; 19° les citations... (peu exactes) qu’il fait de mon livre ; et 20° mon latin, qu’il vous conjure de trouver faux, etc. , je suis prêt, néanmoins, sur cela, comme sur tout le reste, à reconnaître qu’il a raison et que l’antiquité est sa propriété particulière. Il peut donc s’amuser en paix à détruire mon édifice et prouver que je ne sais rien du tout, comme il l’a fait victorieusement pour MM. Léon Heuzey et Léon Renier, car je ne lui répondrai pas. Je ne m’occuperai plus de ce monsieur.
      Je retire un mot qui me paraît l’avoir contrarié. Non, M. Froehner n’est pas léger, il est tout le contraire. Et si je l’ai choisi «pour victime parmi tant d’écrivains qui ont rabaissé mon livre» , c’est qu’il m’avait semblé le plus sérieux. Je me suis bien trompé.
      Enfin, puisqu’il se mêle de ma biographie (comme si je m’inquiétais de la sienne !) en affirmant par deux fois (il le sait !) que j’ai été six ans à écrire Salammbô, je lui avouerai que je ne suis pas bien sûr, à présent, d’avoir jamais été à Carthage.
      Il nous reste, l’un et l’autre, à vous remercier, cher Monsieur, moi pour m’avoir ouvert votre journal spontanément et d’une si large manière, et quant à lui, M. Froehner, il doit vous savoir un gré infini. Vous lui avez donné l’occasion d’apprendre à beaucoup de monde son existence. Cet étranger tenait à être connu ; maintenant il l’est... avantageusement.
      Mille cordialités.
 

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À Jules Duplan.

      [Croisset, fin mars-début d’avril 1863.]
      Tu es bien gentil de m’envoyer des feuilles farces. On me dit que le Sieur Vitet m’a attaqué dans sa réponse à Octave Feuillet ; envoie-moi ça. À propos d’attaque, sais-tu que j’ai été dénoncé, comme corrupteur des moeurs, dans deux églises ? 1° église Sainte-Clotilde, 2° église de la Trinité (rue de Clichy). Là, le prédicateur s’appelait l’abbé Becel ; j’ignore le nom de l’autre. Tous deux ont tonné contre l’impudicité des mascarades, contre le costume de Salammbô ! Ledit Becel a rappelé la Bovary et prétend que cette fois je veux ramener le paganisme. Ainsi l’Académie et le clergé m’exècrent. Ça me flatte et ça m’excite !
      Quel discours que celui de Feuillet, nom de Dieu ! Quelle platitude ! J’en étais indigné pour le père Scribe.
      J’oubliais de te dire que je trouve ta conduite indécente : tu n’écris pas à ton vieux. Comment vas-tu ? et Mme Cornu ? et la note relative à Théo, etc. , et la traduction allemande ? (Comme il n’existe point de traité avec la Prusse, M. Richtle est parfaitement libre quant à l’argent ; que Mme Cornu arrange l’affaire comme elle l’entendra.)
      Quant à moi, je suis dans la confection simultanée de mes deux plans ; c’est à cela que je passe toutes mes soirées. Je ne sais pour lequel me décider.
      J’attends Monseigneur dans quinze jours ; alors je prendrai un parti.
      Dans la journée, je lis de l’anglais, et même du grec ; il m’a pris une rage de Théocrite. Jolie préparation pour peindre les moeurs parisiennes !
      Je ne suis pas né pour écrire des choses modernes, décidément ; il m’en coûte trop pour m’y mettre. J’aurais dû, après Salammbô, me mettre immédiatement à Saint Antoine ; j’étais en train, ce serait fini maintenant.
      Je m’ennuie à crever ; mon oisiveté (qui n’en est pas une, car je me creuse la cervelle comme un misérable), ma non-écriture, dis-je, me pèse. Sacré état !
      Je compte sur toi cet été. Adieu, tâche d’être plus gai que moi. Je t’embrasse tendrement, mon cher vieux.
 

***

 

À Théophile Gautier.

      [Croisset, début d’avril 1863.]
      Comment vas-tu, cher vieux maître ? Le Fracasse avance-t-il ? Penses-tu à Salammbô ? Est-ce qu’il y a quelque chose de nouveau relativement à cette jeune personne ? Le Figaro-Programme en reparle et Verdi est à Paris.
      Dès que tu auras fini ton roman, viens donc dans ma cabane passer une huitaine (ou plus) selon ta promesse, et nous réglerons le scénario. Je t’attends au mois de mai. Préviens-moi de ton arrivée, deux jours à l’avance.
      Je rêvasse à la fois deux livres sans faire grande besogne. J’ai des clous à la gueule et je m’emm... , si l’on peut s’exprimer ainsi.
      Il me semble qu’il y a déjà bien longtemps que je n’ai vu ta chère trombine !
      J’imagine que nous taillerons ici, dans le silence du cabinet (loin des cours et des femmes), une fière bavette ! C’est pourquoi accours dès que tu seras libre.
      Je te baise sur les deux joues.
      Amitiés tendres à toute la nichée et particulièrement au Toto.
      Je suis victime de la HHHHAINE DES PRÊTRES, ayant été maudit par iceux dans deux églises : Sainte-Clotilde et la Trinité. On m’accuse d’être l’inventeur de travestissements obscènes, et de vouloir ramener le paganisme (sic).
 

***

 

À Edmond et Jules de Goncourt.

      Croisset, mercredi, [mai 1863].
      Il n’est pas possible d’être plus gentils que vous, mes chers amis ! Votre lettre m’a attendri, sans me surprendre.
      Ce que j’ai ? Un emm... constitutionnel que je refoule parfois à force de travail. Quand le travail ne marche pas (ce qui est le cas présent), il reparaît et me submerge. Tout ce que je pourrais vous dire ne serait que le développement de ces simples mots. Je ne suis pas non plus très satisfait de mon physique. J’ai des clous, des irritations à la peau, etc. Bref, je suis dans un foutu moment.
      J’ai fait le plan de deux livres qui ne me satisfont ni l’un ni l’autre. Le premier est une série d’analyses et de potins médiocres sans grandeur ni beauté. La vérité n’étant pas pour moi la première condition de l’Art, je ne puis me résigner à écrire de telles platitudes, bien qu’on les aime actuellement. Quant au second, dont j’aime l’ensemble, j’ai peur de me faire lapider par les populations ou déporter par le gouvernement, sans compter que j’y vois des difficultés d’exécution effroyables.
      De plus, le printemps me donne des envies folles de m’en aller en Chine ou aux Indes, et la Normandie avec sa verdure m’agace les dents comme un plat d’oseilles crues.
      De plus, j’ai des crampes à l’estomac. Voilà tout.
      Et vous ? Avancez-vous ? êtes-vous contents ? Les dîners du samedi durent-ils toujours ?
      Claudin a eu l’amabilité de m’envoyer un compte rendu de Folammbô ; c’est une attention délicate dont je lui sais gré.
      Avez-vous suffisamment vitupéré Sainte-Beuve et engueulé l’Académie à propos de la nomination Carné ?
      Je lis maintenant l’Histoire du consulat d’un bout à l’autre, et je pousse des rugissements. Il n’est pas possible d’être plus foncièrement médiocre et bourgeois que ce monsieur-là ! Quel style ! Et quelle philosophie !
      Je compte toujours vous voir à la fin du mois.
      Je vous embrasse sur vos quatre joues en vous serrant les mains tendrement.
 

***

 

À Théophile Gautier.

      [Paris] mardi matin [mai ou début de juin 1863].
      Mon cher vieux maître,
      Voici l’embryon de scénario que tu m’as demandé. Il est fait depuis un mois, mais je n’ai pu te le remettre 1° parce que tu as manqué deux Magny, 2° j’ignore ton adresse à Montrouge.
      Tâche donc de venir de lundi en huit au banquet Magny.
      Adieu, je t’embrasse. Ton G F.
 

***

 

Au général Bougenel,

      Chambellan d’honneur de S. A. I.
      [Juin 1863 ?]
      Général,
      S. A. I. la princesse Mathilde m’a exprimé le désir d’avoir des dessins de costumes tirés de mon livre intitulé : Salammbô.
      
Mais on me dit qu’il est inutile que je continue à m’occuper de ce travail.
      Je voudrais savoir à quoi m’en tenir, positivement. Donc, je vous prie, Général, d’avoir la bonté de me répondre et d’accepter l’hommage de ma considération la plus distinguée.
      Votre très humble
      G Flaubert.
 

***

 

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie.

      Vichy, lundi [22 juin 1863].
      J’ai reçu hier au soir votre article qui m’a été fort agréable. Je le mettrai de côté dans le coin des meilleurs, des plus sympathiques et des plus caressants. Merci donc encore une fois.
      Comment avez-vous pu penser que je vous oubliais ? Vous avez toute espèce de droits à mon affection, et je n’ai pas l’habitude d’être ingrat. Vous êtes bonne, excellente même, et je vous aime. Je vous aime pour vos idées, pour vos sentiments et pour vos douleurs. Nous ne quitterons pas ce monde sans nous être serré la main, soyez-en sûre. Si je vais à Nohant, je passerai par Angers.
      Mais je ne crois pas que ce plaisir me soit réservé pour cette année. Je vais me mettre à travailler furieusement, à peine rentré ; je l’espère du moins. La vie n’est tolérable qu’avec une marotte, un travail quelconque. Dès qu’on abandonne sa chimère, on meurt de tristesse. Il faut se cramponner dessus et souhaiter qu’elle nous emporte.
      Pourquoi donc dites-vous que Paris est si loin ? Une fois en chemin de fer, qu’est-ce que cela fait ? Allons, un bon mouvement, un peu de courage. Priez vos médecins d’être bien durs pour vous et venez me voir cet hiver là-bas.
      Je vous souhaite mille allégements et me dis,
      Tout à vous.
 

***

 

À Mademoiselle Amélie Bosquet.

      Vichy, mercredi soir [fin juin-début juillet 1863].
      Ce n’est qu’hier seulement et par hasard que j’ai eu votre lettre adressée poste restante, le directeur de ladite poste n’ayant pas jugé convenable, je ne sais pourquoi, de l’envoyer à mon hôtel.
      Je savais par Darcel que votre roman allait bientôt voir le jour. Je n’ai pas besoin de vous dire, n’est-ce pas, que je lui souhaite tout le succès imaginable.
      Le même Darcel m’a conté que vous aviez retenu un logement à Paris. Est-ce vrai ? Vous voilà donc embrigadée dans la gent de lettre parisienne ! Tant mieux, nous pourrons nous voir un peu plus souvent.
      Je n’ai rien écrit, bien entendu, depuis mon départ ; les dérangements du voyage ne sont pas la seule cause de mon oisiveté, car je poursuis maintenant une troisième idée qui sera, peut-être, plus vite réalisée que les deux autres. Comme je ne m’amuse pas démesurément à Vichy, et que j’y suis mal pour écrire, je passe mon temps à lire, et je lis beaucoup. J’ai avalé deux volumes de Goethe (que je ne connaissais pas) ; les mémoires de Hertzen sur la Russie, quelques romans de Balzac, Madelon du gars About, et les deux derniers volumes du Sieur Feydeau, etc. Le soir, je me promène pendant une demi-heure sous les arbres du Parc, et je vais voir se coucher le soleil au bord de l’Allier. Voilà mon existence.
      Vichy est peuplé de Rouennais et d’une quantité de bourgeois ignobles, ce qui fait que je me prive des lieux publics. J’ai trouvé beaucoup de monde de connaissance, des gens de mon monde ; on cause dans la rue quand on se rencontre.
      Contrairement à la plupart des pays d’eaux, l’embêtante petite ville où je suis présentement contient peu de cocottes. Elles attendent pour accourir la venue de l’Empereur ; voilà ce qui se dit du moins. Un bourgeois fort aimable m’a appris qu’il s’était fondé, depuis l’année dernière, une nouvelle maison de prostitution, et même il a poussé l’obligeance jusqu’à m’en donner l’adresse. Mais je n’y ai pas été ; je ne suis plus assez gai ou assez jeune pour adorer la Vénus populaire. Le besoin d’idéal est une preuve de décadence, on a beau dire !
      Je m’étonne de ce que vous a conté sur moi ce bon Chennevières ; je ne me souviens pas d’avoir été si drôle.
      À quelle époque allez-vous quitter Rouen ? Où logerez-vous ? à propos de votre dernier voyage à Paris, ce n’est pas gentil de ne m’avoir point prévenu. J’aurais été vous voir. J’ai gardé un souvenir exquis de deux entrevues là-bas, l’une à votre hôtel, l’autre chez moi. Vous en souvenez-vous, chère amie ? Il me semble qu’il y a eu, ces deux fois-là, quelque chose de plus intime que les autres.
      Je serai à Croisset vers le milieu du mois prochain.
      Mes compagnes vous envoient mille choses aimables.
      Et moi, je vous serre les deux mains et je vous baise sur les deux côtés de votre joli col.
      À vous.
      Hôtel Britannique.
 

***

 

À Ernest Feydeau.

      Vichy, 2 juillet [1863].
      À nous deux, mon bon ! Causons tranquillement.
      Tu me permettras d’abord de blâmer ton mode de publication. Pourquoi donner trois titres à une oeuvre une s’il en fut ? Ton histoire est parfaitement suivie, elle se tient d’un bout à l’autre ; pourquoi faire accroire qu’il y en a trois ?
      Je ne dirai rien de la Préface, qui a tous mes respects et approbations. Tu défends les bons principes en bon langage ; je m’incline et salue.
      J’arrive au livre, à l’oeuvre. Eh bien, je trouve la chose extrêmement amusante, je répète extrêmement. Tu as voulu faire un roman d’action, d’aventures, et tu as réussi. C’est une chanson nouvelle, Feydeau seconde manière. Le Mari de la danseuse (car c’est pour moi le titre général de l’oeuvre, et tu feras bien de le rétablir dans une prochaine édition, en gardant trois sous-titres si cela te convient), le Mari de la Danseuse, dis-je (j’écris comme M. Thiers), est l’antithèse de Fanny, comme conception, sujet et procédé. Voilà jusqu’à présent tes deux extrémités (style Sainte-Beuve) et j’aime autant l’une que l’autre. Je suis ébahi par l’habileté de l’intrigue et les ressources de ton imagination. Quant à mes goûts personnels, ils s’assouvissent mieux, tu le sais, dans les livres de descriptions et d’analyse que dans ceux de drame ; mais ce n’est pas là ce que tu as voulu faire, point auquel le critique doit toujours se placer ; et d’ailleurs ces sympathies toutes nerveuses se trouvent amplement satisfaites dans la contemplation de tes caractères, qui sont fort remarquables. 1° Saint-Bertrand est une création originale et vraie. Il devient un indigne gredin par des gradations adroitement ménagées. Tu n’en as pas fait un monstre, un personnage de tragédie ; c’est un homme, et un homme comme il y en a plusieurs. La gracieuse figure de Barberine lui fait un pendant exquis. On l’aime cette Barberine, ainsi que la bonne comtesse Wanda et que Mme Mélédine qui me fait b... atrocement. Comme je l’aurais g... avec plaisir sur son divan dans la petite maison de Bade ! Gaskell est bon et pris sur nature ; j’ai reconnu mon ancien ami Guillaume. Quant à M. de Bugny et Éveline, ils sont moins rares, et, en leur qualité de gens vertueux, moins drôles. Mais à propos de vertu, mon bon, sais-tu que ton livre est moral, très moral, abjectement honnête ? Quels imbéciles que les critiques ! Si je voulais te démolir, c’est par là que je t’attaquerais ; car tous les Saint-Bertrand ne sont pas punis, tous les domestiques n’ont pas le dévouement d’Eytmin, beaucoup de Barberines n’auraient pas mieux demandé que d’aider au confortable du ménage en prêtant leur cul à MM. les amateurs. Bref, ceci prouve que, pour arriver à édifier le lecteur par la seule peinture de la vie moderne, il faut avoir recours au romanesque. Il est vrai que tu l’as traité, le romanesque, avec une ingéniosité remarquable ; il a l’air non seulement probable, mais vrai. Ton livre est sympathique, tu es un malin.
      Ignorant les développements de la fable, j’avais trouvé le commencement un peu long, à une première lecture ; mais il a les proportions convenables.
      Trouves-tu que la peinture du bal soit suffisante ? Cela me semble un peu maigre, pittoresquement parlant. Mais s’il en eût été autrement, tu aurais alangui ton action, car ton oeuvre est avant tout dramatique. Il y a là une bonne silhouette, celle du marquis, avec ses favoris poudrés, et qui répète : «Sommes-nous assez moyen âge et Robert le Diable ?» . Ce qui m’a le plus frappé dans le duel est ceci : «Vous n’avez donc pas de parents ? – Non ! – Pas de maîtresse ? – Non ! – Pas d’amis ?» .
      Cela jette une lueur atroce sur la solitude intime de Saint-Bertrand et me semble plus terrible que le coup de pistolet. Le profil de Rogatchef, de ce lâche qui devient impudent, est fin.
      J’aime La Gruelle (p. 169-170), mais je n’en dirai pas autant de Cocodès, qui me semble le gandin poncif, le jeune homme du monde dont on se moque dans tous les livres. Cet endroit me semble lâché : «un... abbé... savant comme Ducange ! ! !» Où as-tu vu des abbés savants comme Ducange ? Cela t’est venu au bout de la plume, sans y songer, et tu l’as lâché sans te rappeler que, plus loin, ledit abbé se grise avec son élève. Les gens savants comme Ducange ne se grisent pas. Tu vois que je t’épluche et que je te suis pas à pas. Tout ce chapitre XV, d’ailleurs, me semble plus mou de facture, plus commun et trop abondant en dialogues.
      Mlle Chaussepied est la vraie mère d’actrice, l’éternelle maquerelle donnée par la nature, oscillant entre la prostitution et le mariage. Son livre des Dames heureuses est une découverte. Oui, voilà leurs rêves. Sa mort, par excès de truffes, est fort probable. Mais ce que je trouve d’un goût abominable, une chose qui m’exaspère, c’est la venue parallèle du médecin Tant-Pis et du médecin Tant-Mieux. Avec votre permission, Monsieur Feydeau, voilà du bas ! Au lieu de les faire ennemis, pourquoi ne les as-tu pas faits amis, ce qui eût été bien plus canaille ? Mais tu as voulu être léger et tu n’es que lourd. L’homoeopathe, bien qu’il soit vrai extérieurement, ne me plaît pas beaucoup plus. Bref, tout cela ne mord pas, il y a fatigue.
      Mais comme ça se relève au chapitre de «Les artifices de Saint-Bertrand» ! Et comme le départ de Gaskell est simple et dans la mesure ! On a pitié de ce pauvre vieux, on le comprend, on est lui...
      Je sais peu de choses plus plaisantes que l’intérieur de la Mélédine à Bade, avec son portrait physique et son histoire (p. 260-261) ; elle se relie d’ailleurs à l’action d’une façon fort habile. (Quelle grande machine pour les boulevards ne ferait-on pas avec ton roman ?) J’aime cette espionne, on s’imagine qu’elle devait avoir des ressorts fantastiques dans le bassin. Oui, je sens son c. n et je vois son clitoris fait en manière de tire-bouchon, avec quoi elle happait les secrets d’État. Son v... me semble plein de mystères tragiques comme le corridor d’un palais ducal à Venise. Le contraste des Deux Timides (?), venant après ces choses graves, est bien, est à sa place. Voilà une opposition naturelle et qui sort du sujet ; ici, rien de factice. J’ai été ému comme un enfant aux pages 106-107.
      »Le bien est difficile à faire» , et particulièrement les pages 112-115 sont d’une bonne psychologie. Tu as bien fait de montrer comment les papiers de la Wanda pèsent à Saint-Bertrand.
      Cerveiro, neuf.
      Le chapitre XIII est excellent en entier. La petite bataille se voit, mais je ne comprends rien à l’extérieur du chevalier Florimont. Est-il probable, je te le demande, qu’un homme du monde comme ce diplomate soit de 40 ans en arrière sur la mode ? Où as-tu vu cela ? Pourquoi en fais-tu un personnage grotesque ? Il est habitué à voir de beaux ameublements, par sa position même ; or pourquoi veux-tu qu’il trouve celui de Saint-Bertrand «d’un luxe extravagant» ? Ce magot m’a choqué comme improbable, et d’une invention grotesque, quand même.
      
Tu n’as pas suffisamment expliqué, selon moi, pourquoi Valmondo aime Saint-Bertrand, en est si fort entiché ; j’aurais voulu voir Saint-Bertrand dans l’intimité de cette famille, travaillant, en action.
      Mais Florimont est comique par sa situation (p. 258-259), ce qui vaut mieux que de l’être par le costume. Les rapports qu’il a avec son fils sont dans le ton probable, et les embarras du jeune homme font sourire.
      XXIII. Belle scène entre Éveline et Saint-Bertrand. Le moyen dont se sert Saint-Bertrand pour la mater est inattendu ; on ne sait ce qu’elle va devenir, c’est plein d’intérêt. Et Barberine se trouve reliée à cette action fort habilement par l’anéantissement desdites lettres compromettantes. Tout cela se suit, marche et glisse comme sur des roulettes. J’admire la façon dont l’action est conduite. La figure de Gugenheim est sinistre. Ces deux lignes (p. 339) : «Madame la princesse est bien fâchée... elle vous prie de repasser demain» , superbes ! Voilà comme les choses les plus simples, quand elles sont bien amenées, font de l’effet.
      Ceci est bien mignon, et comme ça se voit : «Bah ! dit-elle en tournant la main pour boutonner son gant» .
      Tu as bien fait de lui faire faire un voyage en Pologne et de la rendre le plus excusable possible. Le mouvement de la Mélédine, à la fin, superbe ! !
      
Le troisième volume est, selon moi, supérieur aux deux autres, et je n’y vois pas un mot à reprendre.
      J’adore Lorvieux. Énorme ! Est-ce mon portrait à soixante ans que tu as voulu faire ? Je le crois et ça me flatte ; car il ne faut pas se le dissimuler, c’est comme cela que je serai sur le retour.
      Le comte de Perche est fin et distingué, les changements de Rogatchef sont bons.
      »Comment aiment les femmes» , les contradictions de Barberine, exquis de naturel et de délicatesse. C’est une jolie figure que celle de Barberine.
      Mais mon Feydeau éprouve ensuite le besoin de faire rire un peu le parterre et d’être comique avec Gaskell, qui doit cependant avoir autre chose à raconter que des farces, car c’est un homme sérieux. «il venait à peine d’entrer chez Barberine» , et le voilà qui se blague lui-même, avec ses histoires de chien savant et de volaille phénoménale ! Ses inventions sont cocasses en elles-mêmes, mais le dialogue y répugne ; on ne dit pas ça de soi, Gaskell moins qu’un autre ; il a bien d’autres choses à dire à Barberine. Ces tartines drôlatiques ne sont pas en situation ; il y a là quelque chose qui blesse la délicatesse. Mais l’auteur a voulu montrer son esprit, a voulu briller, admirons-le ! Tu me répondras : «On rit» . Soit ! Mais on a tort de rire.
      Je n’ai plus maintenant qu’à admirer sans aucune restriction.
      La réapparition de Saint-Bertrand, par un soir d’été, est une fort belle chose, et il dit un mot qui est pour moi une vraie merveille, tant il est simple. «Tu vois !» , dit-il... «Tu vois !» , répète-t-il. Cette répétition-là vous fait venir les larmes aux yeux. Les raccommodements avec Barberine, la comtesse Wanda qui revient, et la prostitution déjà esquissée page 99, très bien, très bien.
      À partir du chapitre X, nous entrons dans l’épique, et ça nous tient haletant pendant 106 pages sans discontinuer. Les effets de neige et de paysage, la chanson patriotique des exilés, coupée par des coups, et le bon Eytmin, tout cela est excellent, mon vieux, excellent. Et ça ne faiblit pas. Tu as eu là une fière poussée, résultat d’un plan bien conduit et d’une imagination vigoureuse.
      Où as-tu donc pris ce nom de Tiphaine, qui était le nom d’un ami de mon père ?
      Un mot sublime : «Vous avez donc encore des économies ?»
      Ce que j’ai dit du comique intentionnel ne s’applique pas aux pages 304-305, car, là, Gaskell est très sérieux ; il est comique pour les autres, mais non pour lui-même.
      Comme Barberine est gentille, et comme le Saint-Bertrand s’enfonce, se dégrade ! L’un monte, l’autre descend. ça progresse, ça se développe, on est collé sur le livre. XXIX, charmant, charmant.
      J’aime ta Californie, avec ses trottoirs de bois, ses boues et ses ballots. Mais tout disparaît devant l’idée de Cerveiro. Je lisais cela hier sur mon lit ; j’ai bondi comme une anguille, en rugissant comme un taureau. Et non seulement l’idée est sublime, mais elle est admirablement exécutée. On voit la pauvre Barberine à la toucher. Je trouve ce passage-là à la hauteur de n’importe quoi.
      La pendaison de Saint-Bertrand m’a rappelé celle de je ne sais plus qui dans la Prairie de Cooper ; mais il n’y a nul plagiat, sois tranquille.
      Enfin l’oeuvre finit sur une petite note sentimentale qui console et émeut. Car tu as fait (je ne sais si tu l’ignores) un livre consolant. On y «respire» partout l’amour du Bien et on voit comment les jeunes gens tournent mal quand ils n’ont pas de principes. Je ne blâme nullement la chose dans un livre d’imagination ; tu as eu d’ailleurs l’art de ne montrer que des faits probables ; on est emporté par le torrent de ta narration.
      Telles sont, mon vieux, les impressions que j’ai ressenties. Je t’écris à la hâte ; excuse les bévues du critique.
      Ma mère, qui en est à la fin du second volume, me charge de t’exprimer son admiration et se rappelle, ainsi que ma nièce, au bon souvenir de Mme Feydeau. Quant à moi, je lui baise les mains et je te bécote sur les deux joues, en te dressant dans mon coeur un PIÉDESTAL ! Tu es un gars !
      Ton vieux.
 

***

 

À Jules Duplan.

      Vichy [fin juillet 1863].
      Tu es un misérable de ne pas avoir charmé ma solitude par quelque épître ; cela m’eût égayé dans la vie embêtante que je mène, et où je n’ai pour distraction que la vue de Jules Lecomte sous les arbres du Parc !
      J’ai lu beaucoup de romans depuis que je suis ici et, avant-hier, la Vie de Jésus de l’ami Renan, oeuvre qui m’enthousiasme peu. J’ai réfléchi à mes deux plans sans y rien ajouter et à la féerie sans rien trouver. Monseigneur me paraît très en train et nous allons nous y mettre sérieusement dans dix jours, quand je serai rentré à Paris.
      Il paraît que vous avez tous les deux solidement bûché les eaux de Saint-Ronan. Vous avez eu une forte conférence ecclésiastique.
      Sacré nom d’un chien, quelle chaleur ! Après plusieurs jours de froid et de pluie où je grelottais sans pouvoir me réchauffer, nous jouissons maintenant d’une température étouffante. Elle m’obstrue l’entendement, je ne fais que souffler et dormir étendu «comme ung veau» sur mon lit.
      Lis-tu dans la Franchise le salon de ce vieux Hennequin ? Oh ! énorme ! Encore plus beau comme critique d’art que comme poète !
 

***

 

À Edmond et Jules de Goncourt.

      [Croisset], dimanche 20 septembre [1863].
      C’est moi ! Je ne suis pas mort. Et vous ? Où êtes-vous, que devenez-vous ? Etc. , etc.
      J’ai attendu vainement une réponse de Théo pour savoir s’il viendrait ici, dans le mois d’août ou de septembre, comme il me l’avait promis. Voilà ce qui fait que j’ai tant tardé à vous rappeler votre promesse.
      Car vous savez, ô mes bons, que vous m’avez fait celle d’une visite dans ma cabane. Quand sera-ce ? Je vous espère.
      Je suis à la moitié de ma féerie, laquelle a été refusée sur scénario par le sieur Fournier ; non seulement sur scénario, mais après lecture des quatre premiers tableaux. Il a beaucoup admiré le plan (sic), mais c’est le style qu’il a blâmé. Il le trouve mou ! ! Peut-être a-t-il raison ? Quoi qu’il en soit, j’ai continué la chose qui sera terminée vers le mois de décembre.
      Répondez-moi un petit mot pour me dire le jour et l’heure de votre arrivée ; j’irai à votre rencontre. Vos deux lits vous attendent. Je vous embrasse sur vos quatre joues.
 

***

 

À Michelet.

      Croisset, mardi [début d’octobre 1863].
      Mon cher maître,
      J’ai reçu votre cadeau avant-hier, et (comme les précédents) je l’ai dévoré de suite, tout d’une haleine.
      Éblouissement et enchantement, telle est la première impression.
      On vous retrouve là entièrement, avec toutes vos grâces et toute votre force ; j’admire (plus qu’un autre, et en homme du métier) cet art qui se dissimule sous une simplicité apparente, ce relief des images saillissant par un mot, quantité d’horizons qui se déploient entre les paragraphes, ce don de faire vivre enfin, qui est la marque des élus en fait de style, votre secret à vous, votre qualité suprême.
      Comme tout cela est clair, substantiel, amusant !
      Jusqu’à présent je n’avais pas saisi les rapports intimes entre l’Espagne et la France, la différence essentielle de l’Angleterre, ni la physionomie de Dubois qui est, chez vous, toute neuve, il me semble, ni dans quelle mesure le régent était un drôle et sa fille une drôlesse.
      Quant au système de Law, voilà la première fois que je le comprends, ce qui n’est pas de votre part un médiocre tour de force.
      Quelle charmante chose que le tableau de Paris pendant le système, avec tout ce que vous dites des cafés, des enlèvements, etc. !
      Manon Lescaut, enfin, se trouve analysée jusque dans ses entrailles ; ce jugement-là est à mettre par-dessus tous les autres et les dépasse, on n’a plus à y revenir ; à tout ce que vous touchez, vous laissez une empreinte ineffaçable.
      Je suis obsédé par votre peste de Marseille comme par le souvenir d’un cauchemar. Vous avez atteint là, ô maître, au dernier terme du pathétique. Aucune description classique de la peste ne m’avait causé un tel frisson ; non seulement on la voit, mais on la sent. Des tableaux entiers, toute une vie, tout un monde en deux lignes : «Sans souci d’odorat, dans sa chambrette obscure, la jolie femme au teint jaune, etc.» . Et quelle psychologie que celle-là (p. 318 et 319) : «Des groupes d’amies, de soeurs» , etc. !
      Et à travers toutes ces merveilles d’intuition, de reproduction et de langage, l’idée principale, le substratum, le but (la révolution qui vient) ne se perd pas de vue une minute ; tout se rattache à cela dans votre livre, c’est comme l’épine dorsale de ce colosse.
      Donnez-nous-en d’autres, cher maître. Croyez bien que je vous admire autant que je vous aime, et acceptez, je vous prie, deux très fortes poignées de main que vous envoie
      Votre tout dévoué.
      Seriez-vous assez bon pour présenter tous mes respects à Mme Michelet ?
 

***

 

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie.

      Croisset, 23 octobre 1863.
      Je suis honteux d’être depuis si longtemps sans vous écrire. Je pense à vous souvent, mais j’ai été depuis deux mois et demi absorbé par un travail dont j’ai vu la fin hier seulement. C’est une féerie que l’on ne jouera pas, j’en ai peur. Je la ferai précéder d’une préface, plus importante pour moi que la pièce. Je veux seulement attirer l’attention publique sur une forme dramatique splendide et large, et qui ne sert jusqu’à présent que de cadre à des choses fort médiocres. Mon oeuvre est loin d’avoir le sérieux qu’il faudrait et, entre nous, j’en suis un peu honteux.
      Je n’attache à cela, du reste, qu’une importance fort secondaire. C’est pour moi une question de critique littéraire, pas autre chose. Je doute qu’aucun directeur en veuille et que la censure la laisse jouer. On trouvera certains tableaux d’une satire sociale trop directe. Cela est, chère demoiselle, la bagatelle qui m’a occupé depuis le mois de juillet. Maintenant, parlons de choses plus graves, à savoir de vous et de vos préoccupations.
      Le livre de mon ami Renan ne m’a pas enthousiasmé comme il a fait du public. J’aime que l’on traite ces matières-là avec plus d’appareil scientifique. Mais, à cause même de sa forme facile, le monde des femmes et des légers lecteurs s’y est pris. C’est beaucoup et je regarde comme une grande victoire pour la philosophie que d’amener le public à s’occuper de pareilles questions.
      Connaissez-vous la Vie de Jésus du docteur Strauss ? Voilà qui donne à penser et qui est substantiel ! Je vous conseille cette lecture aride, mais intéressante au plus haut degré. Quant à Mlle de la Quintinie... franchement, l’Art ne doit servir de chaire à aucune doctrine sous peine de déchoir ! On fausse toujours la réalité quand on veut l’amener à une conclusion qui n’appartient qu’à Dieu seul. Et puis, est-ce avec des fictions qu’on peut parvenir à découvrir la vérité ? L’histoire, l’histoire et l’histoire naturelle ! Voilà les deux muses de l’âge moderne. C’est avec elles que l’on entrera dans des mondes nouveaux. Ne revenons pas au moyen âge. Observons, tout est là. Et après des siècles d’études il sera peut-être donné à quelqu’un de faire la synthèse. La rage de vouloir conclure est une des manies les plus funestes et les plus stériles qui appartiennent à l’humanité. Chaque religion et chaque philosophie a prétendu avoir Dieu à elle, toiser l’infini et connaître la recette du bonheur. Quel orgueil et quel néant ! Je vois, au contraire, que les plus grands génies et les plus grandes oeuvres n’ont jamais conclu. Homère, Shakespeare, Goethe, tous les fils aînés de Dieu (comme dit Michelet) se sont bien gardés de faire autre chose que représenter. Nous voulons escalader le ciel ; eh bien, élargissons d’abord notre esprit et notre coeur ! Hommes d’aspirations célestes, nous sommes tous enfoncés dans les fanges de la terre jusqu’au cou. La barbarie du moyen âge nous étreint encore par mille préjugés, mille coutumes. La meilleure société de Paris en est encore à «remuer le sac» qui s’appelle maintenant les tables tournantes. Parlez du progrès, après cela ! Et ajoutez à nos misères morales les massacres de la Pologne, la guerre d’Amérique, etc.
      Quant à vous, chère âme endolorie, c’est le passé qui vous fait souffrir, à savoir les obligations d’un culte où votre coeur est attaché, mais qui révolte votre esprit. De là, divorce et supplice. Vous ne pouvez vous passer de prêtre, et le prêtre vous est odieux. Soyez à vous-même votre prêtre. Ou bien «abêtissez-vous» , comme dit Pascal. Mais vous vous écartez de tous les remèdes. Le soleil vous fait du bien et vous restez dans un climat mélancolique, etc. , etc. Du courage ! et l’allégement à vos maux ! voilà ce que souhaite du fond de son âme celui qui est tout à vous.
 

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À Mademoiselle Amélie Bosquet.

      Croisset, lundi soir [26 octobre 1863].
      Eh bien, et Paris ? et votre logement, et la solitude, et tout le reste ? vous y faites-vous ?
      Vous avez dû éprouver un étrange écoeurement quand, toutes vos affaires une fois rangées, vous vous êtes vue seule dans un gîte inconnu, avec la grande ville tout autour de vous. Je connais cela. En fait de sensations profondément amères il en est peu que je n’aie senties. Ayez bon courage cependant, vous vous habituerez à votre nouvelle existence, difficilement il est vrai, mais cela viendra. Et puis, vous ne pouviez plus rester à Rouen ; l’ennui vous submergeait. J’ai bien pensé à vous, mercredi dernier, jour de votre départ, je crois. Le dimanche précédent je vous avais vaguement attendue tout l’après-midi ; espoir trompeur.
      Donnez-moi, ou plutôt donnez-nous (car ici on parle de vous souvent) des nouvelles de votre aimable personne. Je compte la baiser sur les deux joues dans un mois au plus tard.
      J’ai fini aujourd’hui tant bien que mal le Château des coeurs. J’en suis honteux, cela me semble immonde, c’est-à-dire léger, petiot. Le manque absolu de distinction, chose indispensable à la scène, est peut-être la cause de cette lamentable impression. La pièce n’est pas mal faite, mais comme c’est vide ! Tout cela ne m’ôte nullement l’espoir de la réussite ; au contraire, c’est une raison pour y croire. Mais je suis humilié intérieurement : j’ai fait quelque chose de médiocre, d’inférieur.
      Je vais maintenant m’occuper de la préface, qui sera, je l’espère, un travail plus sérieux, et jeudi prochain j’irai à la Bibliothèque, où je verrai votre vieil ami. Vous souvient-il que c’est là l’endroit de notre première entrevue ? On vous a apporté des mirlitons, le sucre en poudre faisait une moustache blanche à votre joli bec, vous étiez charmante, à donner envie de vous croquer comme les gâteaux.
      Ce pauvre Rouen ! Comme vous y songez, n’est-ce pas ? Il en est toujours ainsi, les choses dans l’éloignement seules sont belles, pays et amours, peut-être.
      Je m’y suis trimbalé jeudi dernier (non pas dans les amours mais dans Rouen) pour le montrer à des étrangers, au docteur Willemin (de Vichy). Il y avait bien longtemps que je n’avais fait pareille promenade ; cela m’a reporté à ma jeunesse, à mon temps de collège, etc.
      Si vous attendez de moi des nouvelles locales, j’en suis bien fâché, mais je les ignore toutes. Je me suis privé d’aller mercredi dernier à un bal terrible où toute la rouennerie, toute la havrerie et toute l’elbeuferie était conviée. La vue d’une grande masse de bourgeois m’écrase ; je ne suis plus assez jeune ni assez sain pour de pareils spectacles. Quant au grotesque qu’on y peut recueillir, je le sais par coeur.
      Avez-vous lu le dernier volume de Michelet ? C’est bien amusant. Il a le don de charmer, celui-là.
      Et votre roman à l’Opinion Nationale, que devient-il ? En commencez-vous un autre ? Que faites-vous ? Etc. , etc.
      Mille tendresses de votre G F.
 

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À Jules Duplan.

      Mardi 3 novembre 1863.
      Oui, voilà bien longtemps, mon pauvre vieux, que nous ne nous sommes vus. Un peu de patience ! Nous aurons ce plaisir dans une dizaine de jours, au milieu ou à la fin de la semaine prochaine, au plus tard, car j’ai fini le Château des coeurs depuis mercredi dernier. Il ne reste plus que les vers (dont j’ai fait l’esquisse) à écrire. Je suis bien curieux de te montrer cela. Présentement je m’occupe de lectures relatives à ma préface.
      Monseigneur a passé par des états déplorables. Telle est la raison de son silence vis-à-vis de toi et de son inaction dans la féerie. Car il n’a jusqu’à présent rien fait. 1° Sachant que Fournier ne voulait lui jouer Faustine que dans un an, il a retiré sa pièce. 2° Fournier a déclaré n’avoir pas l’argent de son indemnité. 3° Doucet lui a fait faire un manuscrit pour le montrer aux grands. 4° Ledit Doucet a donné ce manuscrit à Thierry. 5° Bouilhet a été sur le point d’intenter un procès à Fournier. 6° Le même Fournier, samedi dernier, lui a envoyé une dépêche télégraphique ainsi conçue : «Je triomphe. Je vais jouer Faustine immédiatement.» Dans un billet laconique et fiévreux, Monseigneur me dit que Fournier veut le jouer en cinq semaines, ce qui me paraît raide ; je n’en sais pas plus. Notre ami est maintenant à Paris, rue Lafayette, 48, chez Duval pharmacien. Voilà. Je vais m’occuper, aussitôt arrivé, de faire recevoir quelque part la féerie pour qu’on la monte cet été et qu’on la joue à l’automne. Il y aura du tirage à la censure ! Mais je crois la chose amusante. J’ai expédié ces 175 pages en deux mois et demi, c’est assez joli pour moi ; et note que j’ai recommencé deux fois le dénouement qui est tout autre que dans le plan primitif.
      Rien n’égale maintenant mon dédain pour «le dialogue vif et coupé» . Quelle division du style !
      A-t-on demandé pour toi quelque chose de précis ? Attendre indéfiniment est pis que d’être refusé. Il me tarde bien d’embrasser ta bonne trombine.
      À bientôt ; du courage.
 

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À Théophile Gautier.

      [Paris] lundi soir [novembre 1863].
      Ne viens pas dîner jeudi chez moi. Je suis invité par le Prince au Palais-Royal. Aurons-nous l’heur de nous y rencontrer ?
      Je finis Fracasse. Quelle merveille ! Oui, une merveille de style, de couleur et de goût. Sois convaincu que jamais tu n’as eu plus de talent. Telle est mon opinion.
      Je t’embrasse.
 

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À sa nièce Caroline.

      Paris, nuit de jeudi à vendredi [19-20 novembre 1863].
      Tu es bien gentille de me donner des nouvelles de ta bonne maman avec tant de régularité, mon bibi. Continue, je te serai fort obligé.
      La lettre de ce soir me rassure un peu, puisque je vois que notre pauvre vieille a pu m’écrire. C’est qu’elle souffre moins. Soigne-la bien et tâche de lui faire prendre courage ; persuade-lui que ça la purge.
      
Dis-lui de se rassurer quant à ses clefs : toutes resteront enfermées soigneusement.
      Nous avons passé toute la journée à travailler, monseigneur et moi ; mais, franchement, je suis dégoûté de la féerie, j’en tombe sur les bottes. Cependant, je doute du succès de moins en moins ; mais rien de ce que j’aime dans la littérature ne s’y trouvera. Il me tarde de faire autre chose et, au lieu de passer une partie de mon hiver à intriguer pour la faire recevoir, j’aimerais mieux être enthousiasmé par un roman et demeurer à Croisset, seul, comme un ours, s’il le fallait. Je finis par avoir l’opinion de tout le monde et trouver que je déchois. Quoi qu’il en soit, j’irai jusqu’au bout : c’est l’affaire de trois belles semaines de travail encore !
      Adieu, ma chère Carolo. Je vais me coucher ; je me lève demain dès 7 heures et demie pour aller à Neuilly, chez Gautier.
      Je vous embrasse toutes les deux bien tendrement.
      Ton vieil oncle.
 

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À sa nièce Caroline.

      [Paris, 23 novembre 1863.]
      Mon bibi,
      Je compte avoir ce soir ou demain matin une lettre me disant que ta bonne maman continue à moins souffrir. Soigne-la bien, ma chère Caro, et tâche de lui faire prendre patience et d’en prendre un peu toi-même. Pour vous égayer, tu pourras faire venir les Aztèques, les inviter à passer une quinzaine avec vous, seuls, à la campagne.
      Ta tante Achille ne me dit pas quel jour elle viendra à Paris avec son époux. J’ai reçu hier douze bouteilles de vin de Vouvray : c’est un cadeau de ce brave Maisiat auquel je suis très sensible. J’ai eu hier dix personnes à la fois dans mes salons, et j’ai été le soir chez la princesse Mathilde, qui est toujours fort aimable. J’attends Monseigneur ; nous allons travailler cet après-midi ensemble, après quoi j’irai au dîner de Magny. Je n’ai aucun projet ni engagement pour le reste de la semaine.
      Théo m’a dit qu’il allait se mettre à l’opéra de Salammbô, chose que je crois fort peu. Voilà toutes les nouvelles. Tu me reproches, mon bibi, de ne pas t’écrire de longues lettres ; mais que veux-tu que je te dise, vous écrivant tous les jours ? J’ai bien envie de voir ta bonne petite mine fraîche et de la bécoter.
      Ton vieux.
      Les Bichons, que j’ai vus hier pour la première fois, se sont beaucoup informés de ta peinture.
 

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À sa nièce Caroline.

      Paris, samedi, 9 h et demie du matin [5 décembre 1863].
      Oui, mon Caro, 9 heures et demie du matin ! Monsieur est levé, bottiné, vêtu et prêt à se mettre en course. Hier matin, j’ai fini, tout à fait fini la féerie. Ma table est brossée et il y a un gros caillou sur les pages du Château des coeurs. Je vais dès maintenant commencer les affaires. Je suis sûr que la fin de notre pièce est maintenant excellente.
      J’ai, hier, dîné avec un ami des dames Vasse, qui connaissait leur naufrage par Mme Jacques. C’est le docteur Cabarus. À ce dîner chez Mme de Tourbey, nous étions très peu de monde : Sainte-Beuve, Girardin, Darimont le député, Cabarus et le préfet de la Corse, lequel n’était pas à la hauteur. Le prince m’appelle maintenant «son cher ami» . La bienveillance qu’il me témoigne a pour cause, je crois (ainsi que celle de sa soeur), la certitude où il est que je ne lui demanderai rien, ni une croix, ni un bureau de tabac. J’ai vu, avant d’aller là, la petite mère Cloquet, qui s’est, comme son mari, beaucoup informée de ta grand’mère : ils me semblent, cette année, plus amicaux que jamais.
      Ce matin, je vais aller chez l’Idiot, puis chez Pagnerre, puis déjeuner chez Taine avec Renan. Mercredi prochain, à 1 heure, chez moi, lecture solennelle de la féerie, «devant un aréopage» dont je te dirai la constitution...
      Voilà, je crois, toutes les nouvelles. Monseigneur est toujours dans des transes et des angoisses continuelles ! Quel incroyable bonhomme ! À propos d’ecclésiastiques, t’ai-je dit qu’il y a huit jours je m’étais trouvé en chemin de fer avec deux évêques et une grande quantité d’Onuphres. J’espère qu’à la fin de la semaine prochaine vous prévoirez l’époque de votre départ.
      Ton vieil oncle qui t’aime.
      Mme Touzan doit t’écrire pour te demander des explications relatives à la tapisserie. Vous voyez, mademoiselle, qu’on fait vos commissions.
 

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À Jules Sandeau.

      Lundi matin [Paris, décembre 1863].
      Je ne vais pas vous voir parce que je vous suppose dans tous les embarras d’une première.
      Quand a-t-elle lieu ? Est-ce demain ou après-demain ? J’aurais besoin de le savoir.
      Et ma place (ou mes places) ? Comment les aurai-je ?
      Bonne chance, et mille bonnes tendresses.
 

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À sa nièce Caroline.

      Paris, mercredi matin, 10 heures [milieu de décembre 1863].
      Mon loulou,
      J’attends Pagnerre à déjeuner et j’ai encore ma toilette à faire. La féerie est annoncée et attendue au châtelet. Demain matin je donne la copie. Quand elle sera copiée et pendant que notre sort se décidera, j’irai vous faire une visite, c’est-à-dire, je pense, dans huit à dix jours. À 1 heure précise je vais tantôt la lire à MM. Durandeau, l’auteur du Petit Léon, qui doit faire les dessins des décors et des costumes, Duplan, de Beaulieu (un ami de d’Osmoy), le frère dudit d’Osmoy, Lemoine, un ami de Bouilhet, Alfred Guérard, Rohaut, un ami de Monseigneur, qui écrit dans les petits journaux. Nous avons voulu avoir un public de bourgeois pour juger de l’effet naïf de l’oeuvre. Monseigneur n’arrivera qu’à la fin ; il sera à la répétition, puis à la Censure qui lui cherche chicane. Voilà. Je vous ai dit sans doute que mon ami Pagnerre était un des actionnaires de la nouvelle société qui possède les théâtres du boulevard. C’est un des créateurs du Garçon. Cela fait une franc-maçonnerie qu’on n’oublie point. Aussi l’ai-je trouvé très ardent à nous servir, jusqu’à présent.
      J’ai hier dîné chez Mme d’Osmoy qui désire beaucoup vous connaître ; c’est une bonne et aimable jeune femme, très enfant encore et pas du tout poseuse. Nous étions servis à table par une femme de chambre qui avait un petit bonnet d’Opéra-comique très coquet. Avant d’aller chez l’Idiot j’avais vu le professeur, qui s’est beaucoup informé de ta grand’mère.
      Soigne-la bien, ma chère Caro, fais en sorte qu’elle ne s’aperçoive pas trop de mon absence ! Tu ne dois pas trop t’amuser, mon pauvre bibi. Mais elle s’amuse sans doute encore moins que toi. Ayez un peu de patience toutes les deux, le mois prochain sera plus gai.
      J’ai vu lundi Mme Laurent en très bon état, ainsi que son petit époux. Le père Laurent était avec eux, dans leur salle à manger et en train de filtrer du vin. C’était un spectacle peu luxueux.
      Je venais de voir le père Michelet qui m’a l’air très touché, ainsi que sa femme, des lettres que je lui écris.
      Ce soir et demain je dîne chez moi ; vendredi, chez Charles-Edmond : telles sont les nouvelles, mon bibi.
      La semaine prochaine je me remets à travailler.
      Adieu, pauvre chat. J’embrasse ta bonne mine fraîche.
      Caresse un peu ta grand’mère pour moi et tâchez de passer votre semaine le moins maussadement possible.
      Ton oncle le scheik qui t’aime.
 

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À sa nièce Caroline.

      Paris, mercredi, 3 heures [fin de décembre 1863].
      Mon Bibi.
      Mlle Virginie sort d’ici. Elle m’a appris que Mlle Ozenne devait arriver ce soir à Croisset. Vous allez donc avoir de la compagnie et ne pas vous ennuyer si fort. Je plains moins ta grand’mère d’être dans son lit par le froid horrible qu’il fait. Avez-vous reçu l’édredon ? Je n’ai aucune nouvelle de la féerie. Voilà deux jours que Pagnerre (d’après une lettre de lui) doit venir me voir, et je l’attends en ce moment même. Saint-Victor m’a dit que le directeur des Variétés en avait envie : il n’y a donc rien de fait, comme tu le vois.
      Maintenant causons de la grande affaire.
      Eh bien, ma pauvre Caro, tu es toujours dans la même incertitude, et peut-être que maintenant, après une troisième entrevue, tu n’en es pas plus avancée. C’est une décision si grave à prendre que je serais exactement dans le même état si j’étais dans ta jolie peau. Vois, réfléchis, tâte bien ta personne tout entière (coeur et âme), pour voir si le monsieur comporte en lui des chances de bonheur. La vie humaine se nourrit d’autre chose que d’idées pratiques et de sentiments exaltés ; mais, d’autre part, si l’existence bourgeoise vous fait crever d’ennui, à quoi se résoudre ? Ta pauvre grand’mère désire te marier, par la peur où elle est de te laisser toute seule, et moi aussi, ma chère Caro, je voudrais te voir unie à un honnête garçon qui te rendrait aussi heureuse que possible ! Quand je t’ai vue, l’autre soir, pleurer si abondamment, ta désolation me fendait le coeur. Nous t’aimons bien, mon bibi, et le jour de ton mariage ne sera pas un jour gai pour tes deux vieux compagnons. Bien que je sois naturellement peu jaloux, le coco qui deviendra ton époux, quel qu’il soit, me déplaira tout d’abord ; mais là n’est pas la question. Je lui pardonnerai plus tard et je l’aimerai, je le chérirai, s’il te rend heureuse.
      Je n’ai donc pas même l’apparence d’un conseil à te donner. Ce qui plaide pour M. C*** c’est la façon dont il s’y est pris ; de plus on connaît son caractère, ses origines et ses attaches, choses presque impossibles à savoir dans un milieu parisien. Tu pourrais peut-être, ici, trouver des gens plus brillants ; mais l’esprit, l’agrément est le partage presque exclusif des bohèmes. Or ma pauvre nièce mariée à un homme pauvre est une idée tellement atroce que je ne m’y arrête pas une minute. Oui, ma chérie, je déclare que j’aimerais mieux te voir épouser un épicier millionnaire qu’un grand homme indigent : car le grand homme aurait, outre sa misère, des brutalités et des tyrannies à te rendre folle ou idiote de souffrances. Il y a à considérer ce gredin de séjour à Rouen, je le sais ; mais il vaut mieux habiter Rouen avec de l’argent que vivre à Paris sans le sou ; et puis pourquoi, plus tard, la maison de commerce allant bien, ne viendriez-vous pas habiter Paris ?
      Je suis comme toi, tu vois bien, je perds la boule ; je dis alternativement blanc et noir. On y voit très mal dans les questions qui vous intéressent trop. Tu auras du mal à trouver un mari qui soit au-dessus de toi par l’esprit et l’éducation ; si j’en connaissais un rentrant dans cette condition et ayant en outre tout ce qu’il faut, j’irais te le chercher bien vite. Tu es donc forcée à prendre un brave garçon inférieur. Mais pourras-tu aimer un homme que tu jugeras de haut ? Pourras-tu vivre heureuse avec lui ? Voilà toute la question. Sans doute que l’on va te talonner pour donner une réponse prompte. Ne fais rien à la hâte et quoi qu’il advienne, mon loulou, compte sur la tendresse de ton vieil oncle qui t’embrasse.
      Écris-moi de longues lettres avec beaucoup de détails.

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