Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1871

(Édition Louis Conard)

 


Toute réutilisation à des fins privées, à des fins d’enseignement
ou de recherche scientifique est autorisée sous réserve d’indiquer cette référence :
Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 

À sa nièce Caroline.

      [Rouen] Lundi soir [janvier 1871].
      Mon pauvre Loulou,
      L’arrivée de ton mari, avant-hier soir, nous a fait grand plaisir. Quel homme ! Je ne peux pas te dire l’admiration qu’il m’inspire, tant je le trouve fort et courageux ; il est tout l’inverse de moi, car personne plus que ton oncle n’est désespéré. Mon état moral, dont rien ne peut me tirer, commence à m’inquiéter sérieusement. Je me considère comme un homme perdu (et je ne me trompe pas). Chaque jour je sens s’affaiblir mon intelligence et se dessécher mon coeur. Oui, je deviens méchant à force d’abrutissement. C’est comme si toutes les bottes prussiennes m’avaient piétiné sur la cervelle. Je ne suis plus que l’enveloppe de ce que j’ai été jadis. Que veux-tu que je dise de plus ? J’afflige ta pauvre grand’mère, qui de son côté me fait bien souffrir ! Ah ! Nous faisons un joli duo !
      Ton mari nous a proposé de nous emmener à Dieppe ; mais : 1° ta grand’mère n’y aurait aucune compagnie (et ici elle reçoit des visites tous les jours) ; 2° elle serait inquiète de ton oncle Achille ; 3° le voyage se ferait dans des conditions bien inconfortables. De plus, je ne veux pas m’absenter trop loin de mon pauvre domestique qui reste seul à Croisset, à se débattre au milieu des Prussiens. En quel état retrouverai-je mon pauvre cabinet, mes livres, mes notes, mes manuscrits ? Je n’ai pu mettre à l’abri que mes papiers relatifs à Saint Antoine. Émile a pourtant la clef de mon cabinet, mais ils la demandent et y entrent souvent pour prendre des livres qui traînent dans leurs chambres.
      Nous touchons au commencement de la fin ! Au reste, tu sais mieux les nouvelles que nous. Elles sont déplorables. Le pauvre Paris ne pourra pas résister longtemps à l’effroyable bombardement qu’il subit ! Et puis après ? Comment faire la paix ? Avec qui ? Le dénouement me paraît fort obscur. Quelle dérision du droit, de la justice, de l’humanité, de toute morale ! Quel recul ! Il me semble que la fin du monde arrive. Les gens qui me parlent d’espoir, d’avenir et de Providence m’irritent profondément. Pauvre France, qui se sera payée de mots jusqu’au bout !
      Adieu, ma chère Caro ! Quand te reverrai-je ? Je t’embrasse bien tendrement.
      Ton vieil oncle épuisé.
 

***

À sa nièce Caroline.

      1er février 1871.
      Chère Caro,
      Ton mari m’a écrit hier qu’il t’engageait à revenir dès que le paquebot de New-Haven sera rétabli. Le blocus est donc levé ? Ce que je ne crois pas. Il ajoute qu’il croit te revoir dans une huitaine. J’ai peur que la huitaine se passe sans ton retour. Ce sera une grande déception pour ta grand’mère qui est à bout de force et de patience. La route de Saint-Valéry est toujours là, mais est-elle sûre ?
      La capitulation de Paris, à laquelle on devait s’attendre pourtant, nous a plongés dans un état indescriptible ! C’est à se pendre de rage ! Je suis fâché que Paris n’ait pas brûlé jusqu’à la dernière maison, pour qu’il n’y ait plus qu’une grande place noire. La France est si bas, si déshonorée, si avilie, que je voudrais sa disparition complète. Mais j’espère que la guerre civile va nous tuer beaucoup de monde. Puissé-je être compris dans le nombre ! Comme préparation à la chose, on va nommer des députés. Quelle amère ironie ! Bien entendu que je m’abstiendrai de voter. Je ne porte plus ma croix d’honneur, car le mot honneur n’est plus français, et je me considère si bien comme n’en étant plus un, que je vais demander à Tourgueneff (dès que je pourrai lui écrire) ce qu’il faut faire pour devenir russe.
      Ton oncle Achille Flaubert voulait se jeter par-dessus les ponts et Raoul-Duval a eu comme un accès de folie furieuse. Tu as eu beau lire des journaux et t’imaginer ce que pouvait être l’invasion, tu n’en a pas l’idée. les âmes fières sont blessées à mort et, comme Rachel, «ne veulent pas être consolées».
      Depuis dimanche matin nous n’avons plus de Prussiens à Croisset (mais il en revient beaucoup à Rouen). Dès que tout sera un peu nettoyé, j’irai revoir cette pauvre maison, que je n’aime plus et où je tremble de rentrer, car je ne peux pas jeter à l’eau toutes les choses dont ces messieurs se sont servis. Si elle m’appartenait, il est certain que je la démolirais.
      Oh ! Quelle haine ! Quelle haine ! Elle m’étouffe ! Moi qui étais né si tendre, j’ai du fiel jusqu’à la gorge.
      Adieu. Je t’embrasse.
      Ton mari nous invite à venir chez lui, à Neuville. Le voyage ne sera pas commode pour ta grand’mère. Mais elle le fera, malgré tout.
 

***

À Edmond de Goncourt.

      [31 janvier ou 1er février 1871].
      Êtes-vous tué ?
      Comme j’ai pensé à vous, depuis quatre mois ! Il m’est impossible de bouger de Rouen, à cause de ma mère. Dès que ma nièce sera revenue d’Angleterre je ferai le voyage de Paris.
      Envoyez-moi de vos nouvelles et de celles de nos amis, de Théo particulièrement.
      À vous, je vous embrasse.
      Quai du Havre, 95.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Samedi soir [18 février 1871].
      Je ne vous ai pas écrit parce que nous avons été du 5 décembre au 1er février complètement bloqués, comme dans une ville assiégée. Il était difficile de voyager dans un rayon de cinq lieues. On a été pendant un mois sans pouvoir correspondre de Rouen à Dieppe !
      Vous dire ce que j’ai souffert est impossible ; tous les chagrins que j’ai eus dans ma vie, en les accumulant les uns sur les autres, n’égalent pas celui-là. Je passais mes nuits à râler dans mon lit comme un agonisant ; j’ai cru par moments mourir et je l’ai fortement souhaité, je vous le jure. Je ne sais pas comment je ne suis pas devenu fou ! Je n’en reviendrai pas ! à moins de perdre la mémoire de ces abominables jours.
      J’ai été chassé de Croisset par les Prussiens qui, pendant quarante-cinq jours, ont occupé tous les appartements. Ils étaient dix, dont trois officiers, sans compter six chevaux. À Rouen, où nous nous étions réfugiés ma mère et moi, nous en avons eu quatre. Le conseil municipal, dont mon frère fait partie, a délibéré sous les balles de l’aimable peuple. On a même cru, dans la ville, pendant une heure, que mon frère était tué.
      Ici à Dieppe (où j’ai amené ma mère depuis que sa petite fille est revenue d’Angleterre) nous avons été cette semaine menacés du pillage et ces messieurs ont saccagé les maisons de quatre conseillers municipaux. Il a fallu, de nouveau, enfermer dans la terre les objets précieux ! Pendant ce temps-là, nous étions menacés à Croisset d’un sort pareil. Mais tout ce qui se passe depuis l’armistice n’est rien. Le pire a été les premiers temps de l’occupation. Tout ce que vous avez lu n’en donne aucune idée. Je fais des efforts pour n’y plus penser ; cela m’est impossible.
      J’ai eu une lettre d’Edmond de Goncourt qui me donne des nouvelles de Théo (tous les deux vont bien).
      Dumas, que je vois souvent, m’a donné des vôtres, dès que je suis arrivé ici, c’est-à-dire il y a dix jours. Son conseil est bon : n’essayez pas de revenir à Paris maintenant, ce serait imprudent.
      Nous nous réjouissons tous les deux à l’idée d’aller bientôt vous faire une petite visite. Comme vous revoir me détendra le coeur !
      J’imagine que la paix sera signée d’ici à cinq ou six jours ! Voilà Thiers président de la République, maintenant ! La gardera-t-il, ou la livrera-t-il aux Orléans ? Ah ! Que mon époque m’ennuie !
      Il me semble que cette guerre dure depuis cinquante ans, que toute ma vie jusqu’à elle n’a été qu’un songe, et qu’on aura toujours les Prussiens sur le dos.
      J’ai voulu me remettre au travail, mais j’ai encore la tête trop faible ; ma meilleure occupation, c’est de rêver au passé, où votre figure fait, pour moi, une grande lumière douce.
      Patience et courage ! Peut-être que dans quelques mois nous causerons de tout cela rue de Courcelles.
      À vous fortement et tendrement.
 

***

À Madame Régnier.

      Dieppe, 11 mars 1871.
      Chère madame,
      Votre lettre datée de Rennes, 17 février, m’est arrivée ici, après beaucoup de détours et de retards. Voilà pourquoi je ne vous ai pas répondu plus vite. Et puis, j’étais tellement accablé (je le suis encore) que je n’avais pas la force de prendre une plume. Je ne crois pas que personne ait été, plus que moi, désespéré par cette guerre. Comment n’en suis-je pas mort de rage et de chagrin !
      J’étais comme Rachel, je ne «voulais pas être consolé» et je passais mes nuits assis dans mon lit, à râler comme un moribond. J’en veux à mon époque de m’avoir donné les sentiments d’une brute du XIIe siècle. Quelle barbarie ! Quelle reculade ! Je n’étais guère progressiste et humanitaire cependant ! N’importe, j’avais des illusions ! Et je ne croyais pas voir arriver la Fin du monde. Car c’est cela ! nous assistons à la fin du monde latin. Adieu tout ce que nous aimons ! Paganisme, christianisme, muflisme. Telles sont les trois grandes évolutions de l’humanité. Il est désagréable de se trouver dans la dernière. Ah ! nous allons en voir de propres ! Le fiel m’étouffe. voilà le résumé.
      Quant à mes pénates dont vous vous informez et qui me sont devenus odieux, ils ont été souillés pendant quarante-cinq jours par dix Prussiens, sans compter quatre chevaux, plus par six autres pendant six jours, et actuellement il n’y en a chez moi rien que quarante. Oui, quatre fois dix ! Vous avez bien lu !
      Je m’étais réfugié à Rouen, dans un appartement à ma nièce, où j’en ai six, etc.
      Mais tout cela n’est rien comparativement à ce que vous avez souffert. Je sais que ces messieurs se sont amusés avec vos robes. On n’est pas plus drôle. Pauvre Mantes !
      Ce n’est pas parce que Pari est devenu «un foyer pestilentiel» que je n’y vais pas, car de cela je me fiche profondément. Mais le chemin de fer ne prend pas encore les bagages et je ne puis retourner dans ma mansarde rien qu’avec un simple sac de nuit. Répondez-moi à Croisset ; on me fera parvenir votre lettre. J’adresse celle-ci à Mantes, où vous devez être revenue.
 

***

À George Sand.

      Dieppe, 11 mars 1871.
      Chère maître,
      Quand se reverra-t-on ? Paris ne m’a pas l’air drôle. Ah ! Dans quel monde nous allons entrer ! Paganisme, christianisme, muflisme : voilà les trois grandes évolutions de l’humanité. Il est triste de se trouver au début de la troisième.
      Je ne vous dirai pas tout ce que j’ai souffert depuis le mois de septembre. Comment n’en suis-je pas crevé ? Voilà ce qui m’étonne. Personne n’a été plus désespéré que moi. Pourquoi cela ? J’ai eu de mauvais moments dans ma vie, j’ai subi de grandes pertes, j’ai beaucoup pleuré, j’ai ravalé beaucoup d’angoisses. Eh bien ! Toutes ces douleurs accumulées ne sont rien en comparaison de celle-là. Et je n’en reviens pas. Je ne me console pas. Je n’ai aucune espérance.
      Je ne me croyais pas progressiste et humanitaire, cependant. N’importe ! j’avais des illusions ! Quelle barbarie ! Quelle reculade ! J’en veux à mes contemporains de m’avoir donné les sentiments d’une brute du XIIe siècle. Le fiel m’étouffe. Ces officiers qui cassent des glaces en gants blancs, qui savent le sanscrit et qui se ruent sur le champagne, qui vous volent votre montre et vous envoient ensuite leur carte de visite, cette guerre pour de l’argent, ces civilisés sauvages me font plus horreur que les cannibales. Et tout le monde va les imiter, va être soldat ! La Russie en a maintenant quatre millions. Toute l’Europe portera l’uniforme. Si nous prenons notre revanche, elle sera ultra-féroce, et notez qu’on ne va penser qu’à cela, à se venger de l’Allemagne. Le gouvernement, quel qu’il soit, ne pourra se maintenir qu’en spéculant sur cette passion. Le meurtre en grand va être le but de tous nos efforts, l’idéal de la France.
      Je caresse le rêve suivant : aller vivre au soleil dans un pays tranquille.
      Attendons-nous à des hypocrisies nouvelles : déclamations sur la vertu, diatribes sur la corruption, austérité d’habits, etc. Cuistrerie complète !
      J’ai actuellement à Croisset douze Prussiens. Dès que mon pauvre logis (que j’ai en horreur maintenant) sera vidé et nettoyé, j’y retournerai ; puis j’irai sans doute à Paris, malgré son insalubrité. Mais de cela je me fiche profondément.
 

***

Probablement à Goncourt.

      Croisset près Rouen, [16 mars 1871].
      Mon cher ami,
      Votre lettre m’a fait bien du plaisir. De ce côté-là c’est une inquiétude de moins.
      Je ne sais pas comment je ne suis pas mort de rage et de chagrin, cet hiver ! Les parisiens qui ont beaucoup souffert ne se doutent pas de ce que c’est que l’invasion. Avoir ces cocos-là chez soi dépasse toute douleur.
      Nous nous raconterons (prochainement je l’espère) nos impressions prussiennes et vous verrez que je n’ai pas été épargné.
      Ma santé physique est rétablie, mais le moral reste profondément attaqué, et je ne crois pas qu’il revienne.
      Oui ! J’avais des illusions ! je ne croyais pas à tant de sottise et de férocité. J’en veux à mon époque de m’avoir donné les sentiments d’une brute du XIIe siècle ! Quelle reculade !
      Dans quelque temps l’Europe entière portera l’uniforme ! Tout le monde sera soldat ! Que veut dire le mot : Progrès ?
      Nous allons entrer dans un ordre de choses hideux, où toute délicatesse d’esprit sera impossible. Paganisme, christianisme, muflisme, voilà les trois grandes évolutions de l’humanité. Nous touchons à la dernière.
      Ici, à Rouen nous n’en avons pas fini. On s’y flanque des coups de sabre et des coups de couteau très proprement. L’histoire des drapeaux noirs (que vous savez, sans doute, par les journaux) a exaspéré les Prussiens, et le bon rouennais tourne à l’espagnol. Depuis hier, cependant, on se calme.
      Je sais que Baudry va bien. Vous me verrez probablement dans une quinzaine de jours.
      D’ici là, je vous serre les deux mains bien fort et suis tout à vous.
 

***

À sa nièce Caroline.

      [Croisset] Jeudi, 4 heures soir [16 mars 1871].
      Ma chère Caro,
      Au lieu de partir ce matin, je ne pars que ce soir, Dumas n’étant arrivé qu’à midi. Et au lieu de nous en aller par Amiens, nous allons coucher à Paris, d’où nous repartirons à 9 heures du matin demain. La ligne de Rouen à Amiens est occupée par les Prussiens, encombrée de leurs troupes, et nous n’arriverions à Bruxelles qu’après-demain soir... peut-être ?
      Ils se conduisent abominablement à Rouen, et je ne vous engage pas à y faire un long séjour, ni surtout à vous promener le soir dans les rues.
      Émile a reçu ce matin ta lettre. écrivez-moi à Bruxelles, à l’hôtel Bellevue, ou chez M. Giraud, rue d’Arlon, 15 (pour remettre à M. G. F.). Je suis impatient de savoir comment vous aurez fait votre voyage et comment se sera passé votre séjour à Rouen, surtout à cause de notre pauvre vieille.
      Dumas m’a dit que les Prussiens quittaient Dieppe demain, définitivement. Il est fâcheux que tu ne puisses pas y rester un peu plus longtemps.
      Adieu, pauvre chère Caro.
      Ton vieil scheik.
      
      En vous écrivant samedi matin de Bruxelles, vous ne pouvez pas avoir la lettre à Rouen avant lundi. Tâche de faire comprendre ça à notre vieille.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Samedi [4 mars 1871].
      Eh bien ? c’est fini ! La honte est bue ! mais pas digérée. Comme j’ai pensé à vous mercredi et comme j’ai souffert ! Toute la journée j’ai vu les faisceaux des Prussiens briller au soleil dans l’avenue des Champs-Élysées et j’entendais leur musique, leur odieuse musique sonner sous l’arc de Triomphe ! L’homme qui dort aux Invalides devait s’en retourner de rage dans son tombeau !
      Dans quel monde nous allons entrer ! Dumas, que j’ai vu hier (et qui doit être avec vous maintenant), m’a dit que Paris était inhabitable.
      Il faut pourtant que j’y aille afin d’avoir des habits, car je suis presque en guenilles, puis, j’irai vous voir. Mais les chemins de fer me paraissent peu commodes, et je reviendrai ici probablement pour prendre la voie de mer.
      Je m’étonne de tout ce qu’on peut souffrir sans mourir. Personne n’est plus ravagé que moi par cette catastrophe. Je suis comme Rachel : «je ne veux pas être consolé». Je tâcherai de m’habituer au désespoir fixe.
      Et voilà le soleil qui brille comme en plein été ! Quelle ironie ! et comme la nature se moque de nous !
      Quand Giraud sera revenu près de vous, dites-lui bien que je le plains avec tout ce qui me reste de larmes !
      À bientôt, n’est-ce pas ? Et plus que jamais et toujours croyez, je vous prie, à l’affection profonde de votre
      G Flaubert.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Bruxelles, rue d’Arlon, 15, dimanche 2 heures [19 mars 1871].
      Ma chère Caro,
      Nous apprenons ce matin qu’on se bat à Paris. Est-ce bien vrai ? J’ai peur que vous ne vous trouviez pris dans la bagarre. J’ai envoyé hier à Rouen un télégramme vous annonçant mon arrivée, et le soir je vous ai écrit.
      Comme je compte partir d’ici pour Londres mardi matin ou mardi soir, envoie-moi par le télégraphe un mot pour me dire ce que vous devenez. La dépêche doit aller par l’Angleterre.
 

***

À Madame Charles Lapierre (ou à la nièce de Flaubert).

      Bruxelles. Dimanche, 3 heures [19 mars 1871].
      Êtes-vous à Paris ? et êtes-vous tranquilles ? je ne suis pas sans inquiétude, à cause de l’émeute et de notre pauvre vieille mère.
      Je voudrais que vous fussiez restée à Dieppe, car Rouen ne m’avait pas l’air non plus bien tranquille.
      Écrivez-moi par le télégraphe pour me dire ce que vous devenez. Il faut que la dépêche passe par l’Angleterre.
      Je pars pour Londres mardi. Donc, répondez-moi tout de suite, rue d’Arlon, 15, Bruxelles.
      Je vais très bien et vous embrasse tous.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Bruxelles, lundi 20 mars 1871.
      Chez M. Giraud, rue d’Arlon, 15.
      J’espère que vous n’avez pas fait la bêtise d’aller à Paris d’où il nous arrive des nouvelles déplorables.
      Je ne sais pas ce qui se passe à Rouen. Comment vous en tirez-vous ? Tu n’as donc pas reçu un télégramme que je vous ai envoyé avant-hier par la voie d’Angleterre ? Je vous ai écrit plusieurs lettres. J’envoie un télégramme à Lapierre pour avoir de vos nouvelles.
      Comme je pense que je reviendrai plus facilement à Rouen par New-Haven que par Paris, je partirai pour Londres mercredi, à moins que d’ici là je n’aie de vous un mot qui me rappelle. Comment se porte notre pauvre vieille ?
 

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À sa nièce Caroline.

      Bruxelles, mardi soir, 4 heures [21 mars 1871].
      Chère Caro,
      Où êtes-vous ? à Dieppe, à Rouen, ou à Paris ? J’espère que ton mari n’aura pas fait l’imprudence de vous mener à Paris. J’ai télégraphié deux fois à Rouen (par la voie d’Angleterre qu’on m’a dit être la plus sûre) et n’ai reçu encore aucune nouvelle. Je vous ai écrit tous les jours, et dans tous les endroits où vous pouviez être. Rien !
      Je regrette beaucoup d’être parti ! Aujourd’hui, on ne peut pas rentrer dans Paris, et à la frontière française l’autorité républicaine vous cherche des chicanes. Donc je m’embarque demain à Ostende pour Londres, d’où je compte revenir par New-Haven.
      Les Prussiens sont-ils rentrés dans Dieppe et à Croisset ? Que faire ? et où aller, une fois revenu en France ?
      Comment va notre pauvre vieille ?
      J’ai reçu hier sa lettre de vendredi, mais à ce moment vous ne saviez rien de Paris.
      Tout n’est donc pas fini ! On sera éternellement inquiet et embêté ! Et les affaires d’Ernest ? Comment s’arrangent-elles avec l’émeute ? Si je n’avais promis positivement d’aller en Angleterre, je reviendrais immédiatement à Dieppe, sans m’arrêter à Londres, tant j’ai envie de savoir ce que vous devenez.
      Nous revoilà dans les mêmes tracas que cet hiver.
      Adieu, pauvre chérie. Je t’embrasse bien fort ainsi que maman.
      Ton vieux scheik.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Londres. Jeudi, 4 heures [23 mars 1871].
      Ma chère Caro,
      Je suis arrivé ce matin à Londres, non sans difficulté, et là j’y ai appris par ta lettre de mardi que vous vous étiez décidées sagement à retourner à Dieppe. Tu m’y reverras lundi, mon intention étant de revenir par New-Haven.
      Tâche donc de me répondre tout de suite : Hatchett’s hotel, Dover street, London W.
      Je voudrais savoir s’il y a des Prussiens à Croisset, car où aller maintenant ? Je crois cependant que l’agitation de Paris touche à sa fin. Peut-être pourrons-nous y aller dans quelque temps.
      Ton vieux scheik d’oncle.
      Je vous ai envoyé force lettres et télégrammes. J’ai reçu une lettre de maman et une de toi !
 

***

À sa nièce Caroline.

      Londres, samedi soir [25 mars 1871].
      Ma chère Caro,
      J’ai reçu tout à l’heure ta lettre de jeudi qui me rassure beaucoup. Comme je suis content que vous soyez revenues à Dieppe !
      Je comptais partir demain soir et être près de vous lundi. Mais le paquebot de New-Haven ne part pas le dimanche. Donc mon séjour ici est retardé de vingt-quatre heures et je ne compte pas arriver à Dieppe avant mardi matin. Il est inutile que tu m’envoies Anselme, si Mercier promet d’avoir une de ses voitures sur le quai quand je débarquerai.
      Il me semble que Paris reste dans le même état. Aujourd’hui, on n’a reçu à l’ambassade de France (où je vais tous les jours) aucun journal de Paris. Mais nous savons, par un voyageur parti hier soir à 5 heures des Champs-Élysées, que tout était calme. Je n’y comprends goutte !
      J’avais pensé à m’en aller par Calais, Boulogne, Amiens et Clères. Mais je n’arriverais à Dieppe que lundi soir au plus tôt, et peut-être serais-je arrêté en route par un convoi de Prussiens. Le plus sûr, je crois, est de prendre le chemin le plus court. Comme il me tarde d’être installé quelque part et travaillant !
      Adieu, pauvre chérie, ou plutôt à bientôt. Embrasse ta grand’mère pour moi et tâche de la faire patienter jusqu’à mardi matin.
      Mes félicitations à ton époux de ce qu’il a échappé aux balles de «nos frères».
 

***

À Madame Roger des Genettes.

      Neuville [près Dieppe], 30 mars 1871.
      Il y a quinze jours je comptais être maintenant à Paris, mais «nos frères» en ont disposé autrement.
      Je suis parti de Dieppe pour Bruxelles, croyant ne pas revoir les casques à pointe, car je devais retrouver ma famille dans la nouvelle Athènes, qui me semble descendre au-dessous du Dahomey ; mais j’ai su à Bruxelles que Paris était inhabitable. Ma mère et ma nièce sont revenues de Rouen à Dieppe ; j’y suis depuis avant-hier et samedi prochain je serai à Croisset, où je me résigne à rentrer. Vous seriez donc bien aimable, chère madame, de m’y adresser un petit mot pour me dire ce que vous devenez. La tâche du général est lourde. Sera-t-il obéi ? Là est tout le problème pour le moment. Car l’internationale ne fait que commencer et elle réussira, pas comme elle l’espère ni comme le redoutent les bourgeois ; mais l’avenir (et quel avenir !) est de ce côté. À moins qu’une forte réaction cléricale et monarchique ne triomphe. Ce qui est également possible.
      Ces misérables-là déplacent la haine ! On ne pense plus aux Prussiens. Encore un peu, et on va les aimer ! Aucune honte ne nous manquera.
      Comme je suis las, comme je voudrais m’en aller vivre dans un endroit où je n’entendrais plus parler de rien !
      Adieu, chère madame, je n’ose vous dire à bientôt.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Dieppe [vendredi 31 mars 1871].
      Demain enfin je me résigne à rentrer dans mon pauvre logis où je vais tâcher de travailler pour oublier la France. J’y attendrai que Paris soit tranquille !
      J’ai appris ce matin que ces Messieurs de l’Hôtel de Ville s’étaient emparés de la poste. Aussi ne suis-je pas bien sûr que cette lettre vous parvienne. Ils me paraissent si bêtes que leur règne ne sera pas long !
      Mon retour a été pénible : j’ai eu de New Haven à Dieppe un temps abominable ; j’en suis encore fatigué.
      J’ai passé près de vous quatre jours bien bons, les seuls bons que j’aie eus depuis huit mois ! Je vous ai trouvée plus vaillante et mieux portante que je ne l’espérais. Conservez-vous pour nous. Un temps viendra où nous nous retrouverons peut-être tous ensemble dans le cher endroit que nous regrettons.
      Si rien n’est changé pour nous d’ici au milieu de l’été, je vous referai une visite, qui cette fois sera plus longue. Où aller pour être bien, si ce n’est près de vous !
      J’ai reçu les lettres renvoyées ici. Mes souvenirs à vos compagnons, et croyez, je vous prie, à l’inaltérable affection de votre tout dévoué.
 

***

À George Sand.

      Neuville, près Dieppe, vendredi, 31 mars 1871.
      Chère maître,
      Demain, enfin, je me résigne à rentrer dans Croisset. C’est dur, mais il le faut. Je vais tâcher de reprendre mon pauvre Saint Antoine et d’oublier la France.
      Ma mère reste ici chez sa petite-fille, jusqu’à ce qu’on sache où aller, sans crainte de Prussiens ni d’émeute.
      Il y a quelques jours, je suis parti d’ici avec Dumas, pour Bruxelles, d’où je comptais revenir directement à Paris. Mais «la nouvelle Athènes» me semble dépasser le Dahomey en férocité et en bêtise.
      Est-ce la fin de la blague ? En aura-t-on fini avec la métaphysique creuse et les idées reçues ? Tout le mal vient de notre gigantesque ignorance. Ce qui devrait être étudié est cru sans discussion. Au lieu de regarder, on affirme !
      Il faut que la Révolution française cesse d’être un dogme et qu’elle rentre dans la Science, comme le reste des choses humaines. Si on eût été plus savant, on n’aurait pas cru qu’une formule mystique est capable de faire des armées et qu’il suffit du mot «République» pour vaincre un million d’hommes bien disciplinés. On aurait laissé Badinguet sur le trône, exprès pour faire la paix, quitte à le mettre au bagne ensuite ! Si on eût été plus savant, on aurait su ce qu’avaient été les volontaires de 92 et la retraite de Brunswick, gagné à prix d’argent par Danton et Westermann. Mais non, toujours les rengaines ! toujours la blague ! Voilà maintenant la Commune de Paris qui en revient au pur moyen âge. C’est carré ! La question des loyers, particulièrement, est splendide ! Le gouvernement se mêle maintenant de droit naturel ; il intervient dans les contrats entre particuliers. La Commune affirme qu’on ne doit pas ce qu’on doit, et qu’un service ne se paie pas par un autre service. C’est énorme d’ineptie et d’injustice !
      Beaucoup de conservateurs qui, par amour de l’ordre, voulaient conserver la République, vont regretter Badinguet et appellent dans leur coeur les Prussiens. Les gens de l’Hôtel de Ville ont déplacé la haine. C’est de cela que je leur en veux. Il me semble qu’on n’a jamais été plus bas.
      Nous sommes ballottés entre la société de Saint Vincent de Paul et l’Internationale. Mais cette dernière fait trop de bêtises pour avoir la vie si longue. J’admets qu’elle batte les troupes de Versailles et renverse le gouvernement. Les Prussiens entreront dans Paris et «l’ordre régnera à Varsovie» ! Si, au contraire, elle est vaincue, la réaction sera furieuse et toute liberté étranglée.
      Que dire des socialistes qui imitent les procédés de Badinguet et de Guillaume : réquisitions, suppressions de journaux, exécutions capitales sans jugement, etc. ? Ah ! quelle immorale bête que la foule, et qu’il est humiliant d’être homme !
      Je vous embrasse.
 

***

À la baronne Jules Cloquet.

      Neuville [31 mars 1871].
      Vous êtes adorablement bonne, chère Madame Cloquet, et je vous remercie bien de tout ce que vous faites pour ma bonne femme.
      Ma mère est revenue d’Ouville et je vais demain m’en retourner à Croisset, qui cependant n’est pas encore agréable à habiter.
      Caroline est au milieu de son installation dieppoise. Voilà toutes les nouvelles de la famille.
      Je compte toujours mener ma mère à Paris dans les premiers jours du mois prochain. Mais vous n’y serez plus. Achille me charge de rappeler à M. Cloquet sa promesse d’oiseaux, et moi je charge madame la baronne d’embrasser M. le baron.
      Je suis tout à vous, chère madame, et vous baise les mains.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Croisset jeudi [1871].
      Dans le petit mot que vous m’avez envoyé en arrivant à Saint-Gratien, vous me faisiez espérer une épître.
      Je l’attends toujours, Princesse.
      Popelin m’a donné deux fois de vos nouvelles, mais j’aimerais mieux en avoir de vous-même. J’irai en chercher, dès que ma nièce aura emmené ma mère de Dieppe, c’est-à-dire dès que je serai libre.
      N’oubliez pas de me dire sous quel nom il faut vous écrire. Sous le vôtre tout bonnement, n’est-ce pas ? Pardonnez-moi, pour cette fois, mon excès de prudence.
      Le plaisir de vous retrouver chez vous doit adoucir l’amertume des Prussiens. Car vous en avez sans doute ? Nous autres, nous n’en sommes pas délivrés. C’est un bonheur qu’on nous annonce toujours comme très prochain, et qui est remis de semaine en semaine, de jour en jour. J’en suis arrivé à l’exaspération. Tout ! Tout ! (même la Commune) plutôt que les casques à pointes. Je n’ai jamais rien haï comme ces gens-là, car rien ne m’a fait plus souffrir !
      Il me semble qu’il y a maintenant calme plat sur l’Océan politique. La tempête ne peut toujours durer ! Et vous, à présent, vous êtes une simple citoyenne ? Mais pour nous, vous resterez toujours notre Princesse, notre chère Princesse dont je baise les deux mains dévotement.
      Son fidèle.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, mercredi, 2 heures [5 avril 1871].
      Ma chère Caro,
      Contrairement à mon attente, je me trouve très bien à Croisset, et je ne pense pas plus aux Prussiens que s’ils n’y étaient pas venus ! Il m’a semblé très doux de me retrouver au milieu de mon vieux cabinet et de revoir toutes mes petites affaires ! Mes matelas ont été rebattus, et je dors comme un loir. Dès samedi soir, je me suis remis au travail et, si rien ne me dérange, j’aurai fini mes Hérésies à la fin de ce mois. Enfin, pauvre chérie, il ne me manque rien que la présence de ceux, ou plutôt de celles que j’aime, petit groupe où vous occupez le premier rang, ma belle dame.
      J’avais la boule complètement perdue, quand nous nous sommes retrouvés au commencement de février ; mais, grâce à toi, à ta gentille société et à ton bon intérieur, je me suis remis peu à peu, et maintenant j’attends le jour où tu reviendras ici (pour un mois, j’espère). Le jardin va devenir très beau : les bourgeons poussent ; il y a des primevères partout. Quel calme ! J’en suis tout étourdi !
      J’ai passé la journée de dimanche dans un abrutissement plein de douceur. Je revoyais le temps où mon pauvre Bouilhet entrait, le dimanche matin, avec son cahier de vers sous le bras, quand le père Parain circulait par la maison, en portant le journal sur sa hanche, et que toi, pauvre loulou, tu courais au milieu du gazon, couverte d’un tablier blanc. Je deviens trop scheik ! Je m’enfonce à plaisir dans le passé, comme un vieux ! Parlons donc du présent !
      Ton mari doit être soulagé. On vient d’administrer à «nos frères» une raclée sérieuse ! Je serais bien surpris que la Commune prolongeât son existence au delà de la semaine prochaine. L’assassinat de Pasquier m’a ému. Je le connaissais beaucoup : c’était un ami intime de Florimont, un camarade de ton oncle Achille, un élève du père Cloquet et un cousin-germain de Mme Lepic.
      Duval, le pêcheur, m’a apporté ce matin cent francs en donnant congé de sa maison pour la saint-Michel prochain, – ou prochaine ?
      Quoi encore ? Il passe beaucoup de bateaux sur la rivière. On dit que les Prussiens quitteront le département le 14 de ce mois ; mais j’attends qu’ils soient partis tout à fait, avant d’entreprendre aucune réparation dans le logis.
      Ton mari m’avait l’air bien tourmenté par ses affaires, quand je suis parti. Par contre-coup, elles m’inquiètent. Je serais bien content de savoir que ses ennuis diminuent. Il me semble que, maintenant, la fin du trouble général n’est pas éloignée.
      Comment va ta grand’mère ? Le dentiste de Dieppe est-il parvenu à la soulager ? Embrasse-la bien fort pour moi.
      Mes tendresses à Putzel ! Il m’en ennuie, ainsi que de ses parents.
      Adieu, pauvre Caro ; tu ne diras pas que, cette fois, je me borne à écrire un simple billet...
      À toi.
      Ton vieil oncle en baudruche.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, dimanche de pâques, 6 heures du soir [9 avril 1871].
      Mon Loulou,
      Ta grand’mère m’écrit tous les jours, pour me répéter qu’elle va revenir à Rouen.
      Que dois-je croire ? et que dois-je faire ? Elle pourrait, à la rigueur, coucher dans sa chambre de Croisset, bien qu’il vaudrait mieux y faire remettre, dès maintenant, un papier neuf, si l’on était sûr que les Prussiens ne revinssent pas.
      Quant à aller sur le port, cette perspective me sourit peu, puisque maintenant je suis réinstallé dans mon cabinet et que je recommence, Dieu merci, à travailler. Ta grand’mère ne resterait pas à Rouen pendant que je serais à Croisset ! Quelle pauvre bonne femme pour n’être jamais en repos ! Elle me dit dans ses lettres qu’elle «a peur de vous déranger». Si tu crois que ses dents lui font trop de mal, je pourrais bien aller chez Collignon, voir s’il voudrait faire le voyage de Dieppe. Ou bien tu pourrais (encore une fois !) l’amener à Rouen.
      La future femme de chambre m’a formellement promis qu’elle serait libre de demain en huit ; ainsi, tranquillise-toi.
      Depuis mon retour ici, je n’ai eu qu’une visite : c’est, tout à l’heure, celle de la famille Lapierre au grand complet. Lapierre (qui est revenu de Paris hier au soir) croit que, d’ici à deux jours, on en aura fini avec les Communeux. On doit aujourd’hui tourner Montmartre, et peut-être entrer dans Paris.
      Il a assisté au combat de dimanche et a vu, à Versailles, d’Osmoy qui se porte comme un charme. Ledit d’Osmoy est du nombre des députés qui se mêlent aux soldats, sur le champ de bataille, pour les encourager. Du reste, les bons tourlourous sont enragés contre nos frères et ne leur font aucun quartier.
      Adieu, pauvre chérie. Es-tu de meilleure humeur ? Ta dernière lettre était faite pour me remplir de fatuité...
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset mardi soir, 6 heures. [18 avril 1871].
      Trois jours sans lettres ! Il me semble que la correspondance entre Neuville et Croisset se ralentit, car je n’ai pas eu de vos nouvelles depuis samedi matin.
      Je m’attendais à avoir ce matin un mot de notre vieille, me disant ce qu’elle pense de sa nouvelle femme de chambre, c’est-à-dire comment elle l’a trouvée.
      J’ai eu, dimanche, la visite de neuf personnes à la fois : Raoul-Duval et ses trois enfants ; Mme Perrot avec sa fille et sa petite-fille ; Mme Brainne avec son gamin, et le sieur Dubois, du Mont-de-Piété. Les enfants ont couru dans les cours et fait des bouquets d’herbes sauvages. Ma maison est si peu bien montée que j’ai été obligé, pour leur collation, d’emprunter un pot de confitures au jardinier. Toute la société, néanmoins, a eu l’air très satisfait de sa petite promenade.
      La mère Lebret a vendu son mobilier et m’a apporté 225 francs.
      C’est bien gentil, mon pauvre loulou, les encouragements que tu me donnes sur Saint Antoine. Je commence à croire, en effet, que ça pourra être bon. Quel dommage que nous ne soyons pas toujours ensemble ! J’aime tant ta compagnie !
      Ton vieux.
      L’issue de l’insurrection parisienne est retardée parce qu’on emploie des moyens politiques pour éviter l’effusion du sang. Les Prussiens n’y entreront pas (dans Paris) : c’est un épouvantail de M. Thiers.
 

***

À George Sand.

      Croisset, lundi soir, 2 heures [24 avril 1871].
      Chère maître,
      Pourquoi pas de lettres ? Vous n’avez donc pas reçu les miennes envoyées de Dieppe ? Êtes-vous malade ? Vivez-vous encore ? Qu’est-ce que ça veut dire ? J’espère bien que vous (ni aucun des vôtres) n’êtes à Paris, capitale des arts, foyer de la civilisation, centre des belles manières et de l’urbanité.
      Savez-vous le pire de tout cela ? C’est qu’on s’y habitue. Oui, on s’y fait. On s’accoutume à se passer de Paris, à ne plus s’en soucier, et presque à croire qu’il n’existe plus.
      Pour moi, je ne suis pas comme les bourgeois ; je trouve que, après l’invasion, il n’y a plus de malheurs. La guerre de Prusse m’a fait l’effet d’un grand bouleversement de la nature, d’un de ces cataclysmes comme il en arrive tous les six mille ans ; tandis que l’insurrection de Paris est, à mes yeux, une chose très claire et presque toute simple.
      Quels rétrogrades ! quels sauvages ! comme ils ressemblent aux gens de la Ligue et aux maillotins ! Pauvre France, qui ne se dégagera jamais du moyen âge ! qui se traîne encore sur l’idée gothique de la Commune, qui n’est autre que le municipe romain !
      Ah ! j’en ai gros sur le coeur, je vous le jure !
      Et la petite réaction que nous allons avoir après cela ! Comme les bons ecclésiastiques vont refleurir !
      Je me suis remis à Saint Antoine, et je travaille violemment.
 

***

À Madame Roger des Genettes.

      Croisset, jeudi [27 avril ? 1871].
      Je ne vous ai pas écrit parce que je vous croyais enfermée dans Paris, où vous n’étiez pas une de mes moindres inquiétudes ; et je ne savais comment vous faire parvenir ma lettre.
      C’est joli, ça va bien ! N’importe ! j’y vois clair, et je ne suis plus dans l’horrible état où j’ai râlé pendant six mois. Comment n’en suis-je pas devenu fou ? Contrairement à l’avis général, je ne trouve rien de pire que l’invasion prussienne. L’anéantissement complet de Paris par la Commune me ferait moins de peine que l’incendie d’un seul village par ces messieurs, qui «sont charmants», etc. , etc. Ah ! Les docteurs ès lettres se livrant à un pareil métier et obéissant à une pareille discipline, voilà qui est nouveau et impardonnable ! C’est pour cela qu’il ne faut pas tant comparer les horreurs de cette invasion à celles qu’ont pu commettre les soldats de Napoléon 1er. À propos de ce vieux, je crains que la destruction de sa colonne éparpille dans l’air la graine d’un troisième empire, qui plus tard s’épanouira. Un fils de Plonplon fera dans une vingtaine d’années la restauration de la branche cadette. Quant au socialisme, il a raté une occasion unique et le voilà mort pour longtemps. Le mysticisme l’a perdu. Car tout ce qui se fait à Paris est renouvelé du moyen âge. La Commune, c’est la Ligue ! Pour échapper à tout cela, je me plonge en désespéré dans Saint Antoine et je travaille avec suite et vigueur. Si rien ne m’entrave, j’aurai fini ce livre avant un an.
      Comment n’être pas malade ? Ce que vous me dites de votre santé ne m’étonne pas. Pauvres nerfs ! pauvres nerfs ! Mais souffrez-vous beaucoup ? Si vous le pouvez, écrivez-moi de longues lettres. Quant à aller à Bourbonne, essayez-en.
      Allons, adieu. Quand nous reverrons-nous ? J’irai à Paris-Dahomey dès qu’on pourra y entrer.
 

***

À George Sand.

      [Croisset, 29 avril 1871].
      Je réponds tout de suite à vos questions sur ce qui me concerne personnellement. Non, les Prussiens n’ont pas saccagé mon logis. Ils ont chipé quelques petits objets sans importance, un nécessaire de toilette, un carton, des pipes ; mais, en somme, ils n’ont pas fait de mal. Quant à mon cabinet, il a été respecté. J’avais enterré une grande boîte pleine de lettres et mis à l’abri mes volumineuses notes sur Saint Antoine. J’ai retrouvé tout cela intact.
      Le pire de l’invasion pour moi, c’est qu’elle a vieilli de dix ans ma pauvre bonne femme de mère. Quel changement ! Elle ne peut plus marcher seule et elle est d’une faiblesse navrante. Comme c’est triste de voir les êtres qu’on chérit se dégrader peu à peu !
      Pour ne plus songer aux misères publiques et aux miennes, je me suis replongé avec furie dans Saint Antoine, et si rien ne me dérange et que je continue de ce train-là, je l’aurai fini l’hiver prochain. J’ai joliment envie de vous lire les soixante pages qui sont faites. Quand on pourra recirculer sur les chemins de fer, venez donc me voir un peu. Il y a longtemps que votre vieux troubadour vous attend ! Votre lettre de ce matin m’a attendri. Quel fier bonhomme vous faites, et quel immense coeur vous avez !
      Je ne suis pas comme beaucoup de gens que j’entends se désoler sur la guerre de Paris. Je la trouve, moi, plus tolérable que l’invasion. Il n’y a plus de désespoir possible, et voilà ce qui prouve, une fois de plus, notre avilissement. «Ah ! Dieu merci, les Prussiens sont là !» est le cri universel des bourgeois. Je mets dans le même sac messieurs les ouvriers, et qu’on f... le tout ensemble dans la rivière ! – ça en prend le chemin, d’ailleurs – et puis le calme renaîtra. Nous allons devenir un grand pays plat et industriel comme la Belgique. La disparition de Paris (comme centre de gouvernement) rendra la France incolore et lourde. Elle n’aura plus de coeur, plus de centre, et, je crois, plus d’esprit.
      Quant à la Commune, qui est en train de râler, c’est la dernière manifestation du moyen âge. La dernière ? Espérons-le !
      Je hais la démocratie (telle du moins qu’on l’entend en France), c’est-à-dire l’exaltation de la grâce au détriment de la justice, la négation du droit, en un mot l’anti-sociabilité.
      La Commune réhabilite les assassins, tout comme Jésus pardonnait aux larrons, et on pille les hôtels des riches, parce qu’on a appris à maudire Lazare, qui était, non pas un mauvais riche, mais simplement un riche. «La République est au-dessus de toute discussion» équivaut à cette croyance : «le Pape est infaillible !» toujours des formules ! Toujours des dieux !
      L’avant-dernier dieu, qui était le suffrage universel, vient de faire à ses adeptes une farce terrible en nommant «les assassins de Versailles». À quoi faut-il donc croire ? À rien ! C’est le commencement de la sagesse. Il était temps de se défaire «des principes» et d’entrer dans la Science, dans l’examen. La seule chose raisonnable (j’en reviens toujours là), c’est un gouvernement de mandarins, pourvu que les mandarins sachent quelque chose et même qu’ils sachent beaucoup de choses. Le peuple est un éternel mineur, et il sera toujours (dans la hiérarchie des éléments sociaux) au dernier rang, puisqu’il est le nombre, la masse, l’illimité. Peu importe que beaucoup de paysans sachent lire et n’écoutent plus leur curé ; mais il importe infiniment que beaucoup d’hommes, comme Renan ou Littré, puissent vivre et soient écoutés. Notre salut est maintenant dans une aristocratie légitime, j’entends par là une majorité qui se composera d’autre chose que de chiffres.
      Si l’on eût été plus éclairé, s’il y avait eu à Paris plus de gens connaissant l’histoire, nous n’aurions subi ni Gambetta, ni la Prusse, ni la Commune. Comment faisaient les catholiques pour conjurer un grand péril ? Ils se signaient en se recommandant à Dieu et aux saints. Nous autres, qui sommes avancés, nous allions crier : «Vive la République !» en évoquant le souvenir de 92 ; et on ne doutait pas de la réussite, notez-le. Le Prussien n’existait plus, on s’embrassait de joie et on se retenait pour ne pas courir vers les défilés de l’Argonne, où il n’y a plus de défilés ; n’importe, c’est de tradition. J’ai un ami à Rouen qui a proposé à un club la fabrication de piques pour lutter contre des chassepots !
      Ah ! qu’il eût été plus pratique de garder Badinguet, afin de l’envoyer au bagne une fois la paix faite ! L’Autriche ne s’est pas mise en révolution après Sadowa, ni l’Italie après Novare, ni la Russie après Sébastopol. Mais les bons Français s’empressent de démolir leur maison dès que le feu prend à la cheminée.
      Enfin, il faut que je vous communique une idée atroce : j’ai peur que la destruction de la colonne Vendôme ne nous sème la graine d’un troisième empire. Qui sait si, dans vingt ans ou dans quarante ans, un petit-fils de Jérôme ne sera pas notre maître ?
      Pour le quart d’heure, Paris est complètement épileptique. C’est le résultat de la congestion que lui a donnée le siège. La France, du reste, vivait, depuis quelques années, dans un état mental extraordinaire. Le succès de la Lanterne et Troppmann en ont été des symptômes bien évidents. Cette folie est la suite d’une trop grande bêtise, et cette bêtise vient d’un excès de blague, car, à force de mentir, on était devenu idiot. On avait perdu toute notion du bien et du mal, du beau et du laid. Rappelez-vous la critique de ces dernières années. Quelle différence faisait-elle entre le sublime et le ridicule ? Quel irrespect ! quelle ignorance ! quel gâchis ! «Bouilli ou rôti, même chose !» et en même temps quelle servilité envers l’opinion du jour, le plat à la mode !
      Tout était faux : faux réalisme, fausse armée, faux crédit et même fausses catins. On les appelait «marquises», de même que les grandes dames se traitaient familièrement de «cochonnettes». Les filles qui restaient dans la tradition de Sophie Arnould, comme Lagier, faisaient horreur. Vous n’avez pas vu les respects de Saint-Victor pour la Païva ! Et cette fausseté (qui est peut-être une suite du romantisme, prédominance de la passion sur la forme et de l’inspiration sur la règle) s’appliquait surtout dans la manière de juger. On vantait une actrice, mais comme bonne mère de famille. On demandait à l’Art d’être moral, à la philosophie d’être claire, au vice d’être décent et à la Science de se ranger à la portée du peuple.
      Mais voilà une lettre bien longue. Quand je me mets à engueuler mes contemporains, je n’en finis plus.
 

***

À Ernest Feydeau.

      Croisset, 30 avril [1871].
      Vis-tu encore ? Où es-tu ?
      J’ai maintenant la conviction que plusieurs lettres écrites par moi et écrites à moi ont été perdues ou saisies. D’ailleurs, je ne peux expliquer autrement cet énorme trou dans notre correspondance.
      Me voilà revenu à Croisset, depuis quinze jours, et j’y retravaille pour ne plus songer aux charogneries contemporaines. Ah ! Cher vieux, comme j’ai envie de te revoir et de causer avec toi ! Mais où nous revoir ? Paris m’a l’air d’être en train de «suivre Babylone». En tout cas le Paris que nous aimions est fini !!! Au paganisme a succédé le christianisme, nous entrons maintenant dans le muflisme.
      Donne-moi de tes nouvelles, de toi et des tiens. Je t’embrasse ou plutôt je vous embrasse.
 

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À sa nièce Caroline.

      [Croisset. ] Dimanche soir [30 avril 1871].
      Mon pauvre chéri,
      Ta grand’mère me semble aller mieux ; elle est moins triste depuis deux jours : la consultation que ton oncle Achille lui a donnée jeudi a, je crois, rassuré son moral.
      Aujourd’hui nous avons eu toute la journée Julie, Juliette et Ernest (avec qui j’ai fait une partie de bouchon) ; puis j’ai été à pied (!!!) à Bapaume, pour déposer mon bulletin de vote, sur lequel j’avais effacé le nom du «Pseudo». Si ce coco-là réunissait encore beaucoup de voix, il pourrait devenir notre maire, ce qui serait embêtant !
      J’ai choisi, pour la cheminée de la chambre à deux lits, des petits pavés blancs, et hier, le philosophe Baudry est venu déjeuner. Voilà toutes les nouvelles.
      [...] Le communard, communiste et commun Cord’homme est au secret. Sa femme fait des démarches pour qu’on le relâche, en promettant qu’il émigrera en Amérique. Avant-hier on a également incarcéré d’autres patriotes.
      Quant à moi, je suis soûl de l’insurrection parisienne ! Je n’ai plus le courage de lire le journal. Ces continuelles horreurs me dégoûtent plus encore qu’elles ne m’attristent, et je me plonge de toutes mes forces dans le bon Saint Antoine. J’ai commencé ce soir la description d’un petit cimetière chrétien où les fidèles viennent pleurer les martyrs. Ce sera estrange.
      Pauvre Caro ! Quel dommage que nous ne vivions pas ensemble ! J’aime tant causer avec toi ! Maintenant, d’ailleurs, je n’ai plus personne pour recevoir mes épanchements.
      J’ai appris ce matin, par les feuilles, la mort de Mme Viardot. Je plains beaucoup Tourgueneff et vais lui écrire immédiatement.
      À propos d’écrire, ta dernière lettre à ta grand’mère était bien gentille. Premier prix de style épistolaire : Caro !
      Comme ton époux a dû être éreinté de son voyage ! Je suis content de savoir qu’il a réussi dans ce qu’il voulait près du sylphe Winter.
      Ton vieux ganachon.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Mercredi soir [3 mai 1871].
      Je n’ai reçu que deux lettres depuis que nous nous sommes vus. L’une, il y a huit jours, à la date du 22 avril et l’autre, dimanche dernier, datée du 28. Je suis maintenant sûr qu’on en a intercepté de part et d’autre, à moins qu’elles n’aient été tout simplement perdues par la poste. Même histoire est arrivée à Mme Dubois de L’Estang, à ce que m’a dit sa mère, car elle, je ne l’ai pas vue ; j’ai fait à Rouen un voyage inutile.
      Puisque le gouvernement (ou la Commune, je n’en sais rien) a fourré son nez dans mes épîtres, je ne vois pas pourquoi je me gênerais ; donc je vais reprendre mes habitudes et vous appeler comme autrefois par votre vrai nom, car pour moi vous êtes toujours une Altesse, et mieux que cela : «notre Princesse» comme disait Sainte-Beuve. C’est une appellation qui, parmi ceux que je connais, n’appartient qu’à vous. Elle est unique, comme le sentiment que je vous porte.
      Je vous sens très triste, et je voudrais vous être bon à quelque chose. Le souvenir des heures que je passais près de vous, à Saint-Gratien et dans la rue de Courcelles, me tient au coeur d’une façon forte et charmante. Je revois tous ces endroits où vous alliez, veniez, en répandant autour de vous comme de la lumière et de la bonté.
      Dans ce moment-ci, j’ai une envie folle de vous baiser les mains.
      Ah ! je comprends bien tout ce que vous me dites ! et je crois que personne ne le comprend mieux. Moi aussi, pendant huit mois, j’ai étouffé de honte, de rage et de chagrin, j’ai passé des nuits à pleurer comme un enfant. Je n’ai pas été loin de me tuer. J’ai senti la folie qui me prenait, et j’ai eu les premiers symptômes, les premières atteintes d’un cancer. Mais à force d’avoir fait bouillir mon fiel, je crois qu’il s’est purifié, et je vous avoue que maintenant je suis devenu, pour les malheurs publics, à peu près insensible. Quant aux malheurs particuliers, aux malheurs de ceux que j’aime, c’est le contraire : ma sensibilité est exaspérée et l’idée de votre chagrin me désole. Le calus s’est fait par-dessus la plaie. Bonsoir !
      Après l’invasion de la Prusse, j’ai tiré le drap mortuaire sur la face de la France. Qu’elle roule désormais dans la boue et le sang ! Peu importe, elle est finie.
      Quoi qu’il advienne, le Gouvernement ne siégera plus à Paris. Dès lors Paris ne sera plus la capitale et le Paris que nous aimions deviendra de l’histoire. Nous n’y trouverons jamais tout ce qui rendait la vie si douce. Je dis nous, car vous y reviendrez (on vous y fera revenir, dès qu’il y aura un gouvernement assis, régulier). Mais peut-être regretterez-vous votre temps d’exil, tant vous y trouverez de ruines et de changements !
      Puisque vous me demandez des détails sur la vie que je mène, en voici. Je suis tout seul à Croisset avec ma mère qui ne peut plus marcher, et qui s’affaiblit effroyablement ! J’ai pour distraction unique de voir, de temps à autre, passer sous mes fenêtres Messieurs les Prussiens faisant une promenade militaire, et comme occupation mon Saint Antoine, auquel je travaille sans désemparer. Cette oeuvre extravagante m’empêche de songer aux horreurs de Paris. Quand nous trouvons le monde trop mauvais, il faut se réfugier dans un autre. Le vieux mot «à la consolation des lettres» n’est pas un poncif ! À propos de lettres, que dites-vous de ce malheureux Troubat, qui est devenu le secrétaire, devinez de qui ? de Félix Pyat ! Après l’avoir été de Sainte-Beuve, quelle distance ! Comme c’est drôle, ces natures qui ont toujours besoin de s’accrocher à une autre, ces gens qui ne peuvent vivre qu’à l’état de séïde !
      Mme Sand m’a écrit une lettre désespérée. Elle s’aperçoit que sa vieille idole était creuse, et sa foi républicaine me paraît complètement éteinte ! C’est un malheur qui ne m’arrivera pas.
      Allons ! Adieu, bon courage ! Le sort a des retours ! Quand vous ne saurez que faire, écrivez-moi. Je pense à vous presque constamment ; je suis plus que jamais, Princesse, votre fidèle.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Mercredi, [10 mai 1871].
      Pauvre cher Loulou,
      J’espère que tu tiendras l’engagement que tu nous donnes dans ta lettre d’hier et que, de dimanche en huit, tu viendras nous voir avec Ernest. Je crois qu’il serait plus sage, pour établir les peintres dans la maison, d’attendre que nous n’y soyons plus. L’insurrection de Paris aura un terme ! Alors, j’irai revoir cette malheureuse ville. Pendant ce temps-là ta grand’mère pourrait bien aller chez toi. Ce sera le moment de faire venir les peintres.
      Les nouvelles de ce matin sont bonnes. Je n’ose tout à fait m’en réjouir. Nous avons été si souvent trompés ! Mais il me semble pourtant que nous touchons à la fin.
      En fait de nouvelles, le citoyen Eugène Crépet a loué, pour six mois, la maison de la mère Lebret. Jeudi, j’ai eu à déjeuner le philosophe Baudry, que j’avais fait venir exprès, afin qu’il m’expliquât un point de philosophie indienne que je croyais ne pas comprendre. Je le comprenais très bien, mais j’allais faire une balourdise de botanique énorme, car je me disposais à mettre dans l’Inde des végétaux qui appartiennent à l’Amérique ! Hier j’ai eu la visite de trois anges : Mme Lapierre, Mme Brainne et Mme Pasca (du Gymnase). Néanmoins, j’ai refusé d’aller dîner à Rouen, chez elles, samedi prochain. Ce sera assez d’y déjeuner chez Baudry... Je ferai une visite, peu gaie, à Mme Perrot, la mère de Janvier ! Voilà tout ce que j’ai à t’apprendre, mon pauvre loulou.
      Ta grand’mère ne va pas mal. Je la trouve mieux qu’il y a un mois. Croisset est charmant. Je suis content de Duval, le jardinier. Tu sais que c’est moi qui tiens les comptes de la maison !
      J’espère éblouir ton mari par ma «Balance du Commerce... »
      Adieu, ma chère Caro je t’embrasse bien fort.
      
      Tu avais raison : Mme Viardot n’est pas morte. Tourgueneff m’a répondu une lettre fort gentille.
      Ma pauvre Princesse m’a l’air de plus en plus désespérée. Elle a l’intention de quitter Bruxelles, d’ici à quelques semaines, et d’aller vivre en Italie.
      Peux-tu me lire la seconde ligne de son adresse et me la recopier lisiblement ?
 

***

À Ernest Feydeau.

      Croisset, 10 mai [1871].
      Cher vieux,
      Tu n’as donc pas reçu une lettre adressée par moi à Boulogne il y a quelque temps ? La tienne, en date du 1er mai, m’a fait bien plaisir puisqu’elle me prouve que tu vis encore.
      J’allais m’en retourner à Paris quand a éclos comme une fleur la charmante insurrection qui t’ombrage. N… de D… ! quelle année !
      Je suis ici depuis un mois, et j’ai commencé à travailler. Je refais la Tentation de Saint Antoine.
      Dès que Paris-Dahomey sera habitable, ou plutôt accessible, j’irai t’embrasser.
      Ton vieux.
 

***

À Madame Maurice Schlésinger.

      Croisset, lundi soir, 22 mai 1871.
      Vous n’avez donc pas reçu une lettre de moi, il y a un mois, dès que j’ai su la mort de Maurice ?
      Comme la vôtre m’a fait plaisir hier, vieille amie, toujours chère, oui, toujours ! Pardonnez à mon égoïsme, j’avais espéré un moment que vous reviendriez vivre en France avec votre fils (sans songer à vos petits-enfants), et j’espérais que la fin de ma vie se passerait non loin de vous. Quant à vous voir en Allemagne, c’est un pays où, volontairement, je ne mettrai jamais les pieds. J’ai assez vu d’Allemands cette année pour souhaiter n’en revoir aucun et je n’admets pas qu’un Français qui se respecte daigne se trouver pendant même une minute avec aucun de ces messieurs, si charmants qu’ils puissent être. Ils ont nos pendules, notre argent et nos terres : qu’ils les gardent et qu’on n’en entende plus parler ! Je voulais vous écrire des tendresses, et voilà l’amertume qui déborde ! Ah ! c’est que j’ai souffert depuis dix mois, horriblement –souffert à devenir fou et à me tuer ! Je me suis remis au travail cependant ; je tâche de me griser avec de l’encre, comme d’autres se grisent avec de l’eau-de-vie, afin d’oublier les malheurs publics et mes tristesses particulières. La plus grande, c’est la compagnie de ma pauvre maman. Comme elle vieillit ! comme elle s’affaiblit ! Dieu vous préserve d’assister à la dégradation de ceux que vous aimez !
      Est-ce que c’est vrai ? Viendriez-vous en France au mois de septembre ? Il faudra m’avertir d’avance pour que je ne manque pas votre visite. Vous rappelez-vous la dernière ? Donc, au mois de septembre, n’est-ce pas ? D’ici là, je vous baise les deux mains bien longuement.
      À vous toujours.
 

***

Au docteur Jules Cloquet.

      Croisset, mercredi [24 ? Mai 1871].
      Mon bon ami,
      Il nous ennuyait de n’avoir pas eu de vos nouvelles depuis le mois de septembre, et votre lettre datée de Saint-Germain nous a fait grand plaisir.
      L’abominable état de Paris me semble toucher à sa fin, et vous allez sans doute rentrer chez vous. J’espère vous y voir bientôt. Que vous dirai-je, cher ami ? J’ai manqué mourir de chagrin cet hiver. Personne, je crois, n’a été plus affligé que moi et, pendant deux mois, j’ai même cru avoir un cancer d’estomac, car j’avais des vomissements presque tous les jours.
      Caroline était en Angleterre ; j’avais emmené ma mère à Rouen ; notre pauvre Croisset était bourré de Prussiens de la cave au grenier ; Achille se débattait au conseil municipal. Ah ! c’était joli !
      Enfin, à l’armistice, Caroline est revenue de Londres. Alors j’ai conduit ma mère à Dieppe d’où je suis parti en mars pour aller voir ma pauvre Princesse à Bruxelles, et je devais revenir à Paris quand le second siège a commencé. Voilà en résumé le récit de ma triste existence depuis bientôt dix mois.
      Je me suis remis à travailler, et je tâche de me griser avec de l’encre comme d’autres se grisent avec de l’eau-de-vie, afin d’oublier les malheurs publics et mes tristesses particulières.
      Ma pauvre mère est devenue si vieille, elle est si faible, que sa compagnie est pour moi un sujet de chagrin permanent.
      J’ai perdu depuis deux ans tous mes amis intimes et je ne deviens pas gai. Il fallait que j’eusse un fond solide pour résister à des chocs si nombreux !
      Ce matin, les nouvelles de Paris m’ont ôté un poids de dessus le coeur. Allons-nous enfin avoir un peu de tranquillité ? Va-t-on pouvoir vivre ?
      À bientôt, je l’espère. Nous vous embrassons tous, et moi surtout, cher vieil ami, car je suis vôtre.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Croisset, mardi soir [1871].
      Me voilà revenu dans ma solitude, Princesse, et me rappelant, comme les meilleures heures de l’année, celles que j’ai passées chez vous, l’autre semaine. Pauvre cher Saint-Gratien, on l’a donc retrouvé, lui, et celle qui le rend si aimable et si bon !
      Est-il au moins délivré des Prussiens, désinfecté de nos vainqueurs ? Voilà l’important. Quel soulagement le jour où vous verrez disparaître le dernier casque !
      Tourgueneff, qui m’a fait revenir ici en toute hâte, m’a envoyé le lendemain de mon arrivée un télégramme m’annonçant qu’il était rappelé à Bade tout de suite et qu’il me brûlait la politesse, mais qu’au mois d’octobre il viendrait s’établir à Paris, définitivement. Vous voyez, Princesse, que si beaucoup de gens le fuient (ce Paris maudit et adoré) quelques-uns le recherchent.
      Qu’avez-vous résolu à ce sujet ? Vous seriez peut-être un peu seule, cet hiver à la campagne.
      J’ai retrouvé ma mère prodigieusement affaiblie. C’est une inquiétude permanente qui me ronge. J’ai du mal à me remettre à la besogne. Ah ! J’ai bien fait d’être gai chez vous ! Je suis si triste, maintenant ! Ma seule distraction consiste à me plonger dans les eaux troubles du fleuve qui coule sous mes fenêtres et je me force pour penser à Saint Antoine.
      Mais je n’ai besoin d’aucun effort pour songer à cette Princesse, à qui je baise les deux mains bien dévotement, car je suis
      son tout dévoué.
      
      N. B. -je vous ferai observer que je n’ai pas dit un mot de politique, conduite originale et méritoire.
 

***

À Charles Lapierre.

      Confidentielle.
      
[Croisset] 27 mai [1871].
      Mon cher Lapierre,
      C’est à vous seul que j’écris ; alors je vais, sans gêne aucune, vous déclarer tout ce que j’ai sur le coeur.
      Votre feuille me paraît être «sur une pente» et elle la descend même si vite que votre numéro de ce matin m’a scandalisé.
      Le paragraphe sur Hugo dépasse toute mesure, «la France a cru pouvoir le compter parmi ses plus puissants génies.»A cru est sublime ! Cela signifie : «autrefois nous n’avions pas de goût, mais les révolutions nous ont éclairé en matière d’art, et définitivement, ce n’est qu’un pitre-poète !» et «qui a eu le talent de se faire des rentes (vous en voulez donc à l’argent, maintenant ? Vous n’êtes donc plus rural ? à qui se fier ?) avec des phrases sonores et des antithèses énormes.» Faites-en de pareilles, mes bons ! Je vous trouve drôles, dans la rue Saint-Étienne-des-Tonneliers !
      Mais Proudhon avait déjà dit : «il faut plus de génie pour être batelier des bords du Rhône que pour faire les Orientales !» ; et Augustine Brohan, pendant tout l’hiver de 1853, a prouvé dans le Figaro que le susdit Hugo n’avait jamais eu le moindre talent. N’imitez pas ce paillasse et cette catin. Dans l’intérêt de l’ordre public et du rétablissement de la morale, la première tentative à faire serait de parler de ce qu’on sait. Choisissons nos armes ! Ne donnons pas raison à nos ennemis ; et quand vous voudrez attaquer la personnalité d’un grand poète, ne l’attaquez pas comme poète ; autrement tous ceux qui se connaissent en poésie se détacheront de vous.
      Les deux articles du docteur Morel m’avaient déjà navré comme ignorance, car il attribue à Saint-Simon et à Bouchez précisément le contraire de ce qu’ils ont écrit.
      Même objection pour Cernuschi et les sociétés coopératives, ledit Cernuschi ayant fait contre les Sociétés coopératives un livre qui lui a valu l’amitié de Thiers et de Rouher (sic), etc., etc.
      La politique peut devenir une science positive. (La guerre l’est bien devenue !) mais ceux qui s’en mêlent prennent un chemin tout opposé à celui de la Science. Jamais de doute ! Jamais d’examen ! Toujours l’invective ! Toujours la passion !
      Quel résultat espérez-vous en frappant non sur vos ennemis, mais à côté ? Observez donc les nuances ! Dans les nuances seules est la Vérité.
      Et puis, ne voyez-vous pas que vous flattez dans le Bourgeois ce qui vous horripile chez le Démocrate ? je veux dire le petit péché capital appelé envie.
      L’envie va démolir Thiers. Dans quinze jours ce sera un rouge ! Il aura le sort de Lamartine et de Cavaignac ! D’avance, j’entends ces phrases : «laissez-moi avec votre Thiers ! C’est un des leurs tout de même. Il a écrit un livre sur la Révolution ! C’est lui qui a fait les fortifications qui sont cause... !»
      Au lieu de la canaille des villes, vous aurez celle des campagnes ! Débarrassés de la Commune, vous jouirez de la paroisse !
      Et le Comité Taillet ne vous sauvera pas ! Malgré le style de son président, car l’oraison funèbre du père Chassan est un morceau, avouons-le ! Là, au moins, pas de sonorités, pas de métaphores ! Et ça ne rapporte aucune espèce de rentes !
      En un mot, mon cher Lapierre, je suis épouvanté par la Réaction qui s’avance. Sans vous en apercevoir, vous lui tendez, de loin, la main. Avec les meilleures intentions du monde, vous allez peut-être contribuer à des choses mauvaises !
      Toute notion de justice étant dissoute, on se réjouit déjà à l’idée de voir guillotiner Rochefort. Pour moi, je m’en console. Mais à ceux qui l’ont applaudi, à ceux qui l’ont fait, que direz-vous ? Vu la bêtise de la France, il mérite peut-être un acquittement solennel ?
      Oui ! Car le premier qui m’a vanté la Lanterne, c’est un magistrat (le sieur X***) ; et celui qui me l’a fait lire, c’est un ecclésiastique (le curé d’Ouville). Le président Benoist-Champy en faisait des lectures chez lui à ses soirées, etc., etc.! Et tout l’entourage impérial, sans compter l’Empereur lui-même, se pâmait devant ses ordures avec tant d’enthousiasme que le malheureux Octave Feuillet n’osait dire son avis, de peur de passer pour un courtisan et un jaloux. Ainsi du reste !
      Voilà trop de littérature, pardon ! Mais, comme vieux romantique, j’ai été ce matin exaspéré par votre journal. La sottise du père Hugo me fait assez de peine sans qu’on l’insulte dans son génie. Quand nos maîtres s’avilissent, il faut faire comme les enfants de Noé, voiler leur turpitude. Gardons au moins le respect de ce qui fut grand. N’ajoutons pas à nos ruines.
      Adieu, ou plutôt à bientôt. Le fiel m’étouffe et le chagrin me ronge.
      Je vous serre la main très fort.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Croisset, lundi soir [1 juin 1871].
      Vous savez maintenant ce que signifiait mon télégramme, et vous devez comprendre quelle a été mon inquiétude ; c’est encore une amabilité des bons journaux. Je me doutais bien que la nouvelle était fausse et cependant une certaine angoisse m’oppressait. La vue de votre chère écriture m’a enlevé un poids de derrière le coeur.
      Eh bien, Princesse, vos sinistres prédictions se trouvent démenties. La Commune de Paris, loin de s’étendre à toute la France, en est à ses dernières convulsions et, dans une huitaine de jours sans doute, on pourra rentrer dans cette ville maudite et adorée. Je n’ai pas envie de la revoir et, d’ici à longtemps probablement, les séjours que j’y ferai seront courts. J’ai bien envie de rendre mon petit logis à son propriétaire. Le voisinage de la rue de Courcelles me sera si pénible ! Mais d’ici au mois de janvier qui sait ce qui arrivera ?
      Je continue à travailler au milieu de la tristesse affreuse où me plonge sans relâche la compagnie de ma mère. Dieu vous préserve de voir la dégradation physique et morale de ceux qui vous sont chers ! Ah quelles amertumes j’ai avalées depuis deux ans !
      Je me propose comme une joie d’aller vous faire une forte visite au mois de juillet ou au mois d’août. Renoncez en ce moment à votre voyage d’Italie. La Fortune est changeante. Attendez. Je ne veux vous donner aucun espoir, mais je voudrais vous retirer la désespérance.
      Savez-vous ce qui m’effraie pour l’avenir prochain de la France ? C’est la réaction qui va se faire.
      Peu importe le nom dont elle se couvrira, elle sera anti-libérale. La peur de la Sociale va nous jeter dans un régime conservateur d’une bêtise renforcée. N’importe ! L’arrestation de Rochefort m’a causé un moment de gaieté. Ce n’est pas lui que je voudrais voir puni, ou plutôt je voudrais voir étouffés dans la boue, avec sa sotte personne, tous les crétins qui se pâmèrent devant son style ! Quand je songe à la gigantesque stupidité de ma patrie, je me demande si elle a été suffisamment châtiée ?...
      J’ai rencontré par hasard le duc d’Albufera et Boittelle. Je n’ai depuis longtemps aucune nouvelle de Mme Sand. Me garde-t-elle rancune à propos de mes lettres «désillusionnantes» ? Je crois que non, cependant. Je la calomnie. Comme Thiers vient de nous rendre un très grand service, avant un mois il sera l’homme le plus exécré de son pays ; c’est dans l’ordre. Il se pourrait aussi qu’on prorogeât ses pouvoirs pour deux ans et, dans ce cas-là, les amis se remueraient pour vous prouver que tous ne sont pas oublieux.
      Donnez-moi de vos lignes fréquemment.
      Je vous baise les deux mains et suis, Princesse, votre fidèle et dévoué.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Paris, jeudi matin, 9 heures. [8 juin 1871].
      Mon Loulou,
      Je m’étonne beaucoup de n’avoir aucune nouvelle de vous. La faute en est à la poste, sans doute.
      Hier, dans l’après-midi, je suis passé chez ton mari. Il était sorti. Je ne sais pas si nous nous rencontrerons, car nous sommes en courses l’un et l’autre du matin au soir.
      Je n’ai pu encore découvrir ni Chilly ni de Goncourt, et je m’en irai probablement sans avoir pu mettre la main dessus.
      Aujourd’hui, je vais passer toute la journée à Versailles. Bien que la Bibliothèque impériale ne soit pas ouverte, j’y travaillerai demain de 11 heures à 4 heures. On fait des recherches pour moi, et je trouverai tout prêts les livres dont j’ai besoin.
      À cause de Chilly, je resterai à Paris jusqu’à dimanche. Donc, attendez-moi dimanche pour dîner. Tu pourras partir lundi.
      Quel froid ! Quelle pluie ! L’air de Paris n’est nullement malsain. Mais tu y verras de belles ruines. C’est sinistre et merveilleux.
      Je suis loin d’avoir tout vu, et je ne verrai pas tout ; il faudrait flâner et prendre des notes pendant quinze jours.
      Que dis-tu de mon ami Maury qui a maintenu le drapeau tricolore sur les Archives, malgré la Commune !...
      Adieu, pauvre chérie. Quel dommage que tu ne restes pas à Croisset quand j’y serai !
      
      9 heures trois quarts.
      Je reçois ton volumineux paquet. Merci.
      Si tu n’as pas absolument besoin d’être à Paris samedi soir, je te prie d’attendre jusqu’à lundi. Tu verras mes raisons.
      La difficulté de se procurer des voitures fait perdre bien du temps, et la pluie ne discontinue pas.
 

***

À George Sand.

      Croisset, dimanche soir [11 juin 1871].
      Chère maître,
      Jamais je n’ai eu plus envie, plus besoin de vous voir que maintenant. J’arrive de Paris et je ne sais à qui parler. J’étouffe. Je suis accablé ou plutôt écoeuré.
      L’odeur des cadavres me dégoûte moins que les miasmes d’égoïsme s’exhalant par toutes les bouches. La vue des ruines n’est rien auprès de l’immense bête parisienne. À de très rares exceptions près, tout le monde m’a paru bon à lier.
      Une moitié de la population a envie d’étrangler l’autre, qui lui porte le même intérêt. Cela se lit clairement dans les yeux des passants.
      Et les Prussiens n’existent plus ! On les excuse et on les admire. Les «gens raisonnables» veulent se faire naturaliser Allemands ! Je vous assure que c’est à désespérer de l’espèce humaine.
      J’irai à Versailles jeudi. La Droite fait peur par ses excès. Le vote sur les Orléans est une concession qu’on lui a faite, pour ne pas l’irriter et avoir le temps de se préparer contre elle.
      J’excepte de la folie générale Renan, qui m’a paru, au contraire, très philosophe, et le bon Soulié, qui m’a chargé de vous dire mille choses tendres.
      J’ai recueilli une foule de détails horribles et inédits, et dont je vous fais grâce.
      Mon petit voyage à Paris m’a extrêmement troublé, et je vais avoir du mal à me remettre à la pioche.
      Que dites-vous de mon ami Maury, qui a maintenu le drapeau tricolore sur les Archives tout le temps de la Commune ? Je crois peu de gens capables d’une pareille crânerie.
      Quand l’histoire débrouillera l’incendie de Paris, elle y trouvera bien des éléments, parmi lesquels il y a, sans aucun doute : 1° la Prusse, et 2° les gens de Badinguet : on n’a plus aucune preuve écrite contre l’empire, et Haussmann va se présenter hardiment aux élections de Paris.
      Avez-vous lu, parmi les documents trouvés aux tuileries en septembre dernier, un plan de roman par Isidore ? Quel scénario !
 

***

À Madame Régnier.

      Croisset, dimanche, 11 [juin 1871].
      Chère Madame,
      En revenant de Paris aujourd’hui, je trouve chez moi votre lettre du 5. Elle est gentille et aimable au delà de toute expression. Comment y répondre convenablement ?
      Je suis accablé, moins par les ruines de Paris que par la gigantesque bêtise de ses habitants. C’est à désespérer de l’espèce humaine. À part notre ami d’Osmoy et Maury (le directeur des Archives), j’ai trouvé tout le monde fou, fou à lier.
      Je vais tâcher de me remettre à mon Saint Antoine, afin d’oublier mes contemporains. Quant à publier ce livre, dont le sous-titre pourrait être «le comble de l’insanité», je n’y songe nullement, Dieu merci... Il faut, plus que jamais, songer à faire de l’Art pour soi, pour soi seul. Fermons notre porte et ne voyons personne.
      J’ai cependant bien envie de vous voir et, au mois de juillet, quand je retournerai à Paris, je compte m’arrêter à Mantes, bien qu’il m’en coûtera beaucoup. J’aimerais mieux vous faire ma visite partout ailleurs.
      Je vous baise les deux mains.
 

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À sa nièce Caroline.

      Croisset, mercredi soir [14 juin 1871].
      Je ne m’amuse pas extraordinairement, ma chère Caro, et même, pour dire la vérité, je m’embête considérablement. Mon voyage à Paris m’a dévissé, et le travail ne va pas. Je n’ai pas le coeur à l’ouvrage. L’état mental de Paris, bien plus que ses ruines, m’a rempli d’une mélancolie noire.
      J’ai eu cependant, aujourd’hui, la compagnie de la mère Lebret qui a déjeuné et dîné avec nous ! Dîné à 6 heures juste, si bien que j’ai faim maintenant. Ah ! La vie n’est pas tous les jours drôle !
      Je te prie de me faire deux commissions :
      1° Vois, sur le boulevard Montmartre, 18, si le sieur Suireau, lampiste, existe encore, et demande-lui si je peux lui envoyer mes deux carcels, éreintés par messieurs les Prussiens, nos sauveurs.
      2° Fais-moi le plaisir de te transporter chez Benjamin Duprat, libraire, rue du Cloître-saint-Benoît, 7, près le Collège de France, et demande-lui le Lotus de la Bonne Loi, traduit, je crois, par Foucaux. Ce doit être un in-4°. Si c’était trop cher, c’est-à-dire si ça dépassait 20 francs, je m’en priverais. Sinon, achète-le, et envoie-le moi par le chemin de fer. Je ne peux pas me débrouiller avec mes dieux de l’Inde ! J’aurais besoin, pour mon travail, d’être à Paris, afin de consulter un tas de livres et de causer avec des savants spéciaux ! Monsieur est agacé...
      Dis-moi ce que tu as fait relativement aux comptes de ta grand’mère : 1° As-tu additionné toutes les notes à payer ? En as-tu payé quelques-unes ? Je ne sais pas ce que je dois faire. 2° Quels sont les gages de ses deux bonnes ?
      Ta grand’mère a été hier à Rouen, ce qui l’a un peu fatiguée. Cependant elle ne va pas plus mal et me semble moins triste qu’il y a quinze jours.
      Raoul-Duval est venu déjeuner à Croisset lundi. Je l’ai trouvé très calme et très raisonnable, chose rare. Hier, j’ai eu la visite de Georges Pouchet qui n’a nullement été arrêté, comme on l’avait dit. Demain nous aurons à dîner ta tante Achille. Voilà, ma chérie, toutes les nouvelles.
      Je pense à toi et je te regrette.
      Les prévisions de ton mari étaient justes quant au sieur Dumas : «il vise à la députation !!!».
      L’idée seule de mes contemporains me fatigue.
 

***

À Madame Roger des Genettes.

      Croisset, 17 juin [1871].
      J’ai été bien marri, chère Madame, de ne pas vous rencontrer chez vous la semaine dernière. J’avais cru que vous et M. Roger viendriez voir les ruines. Elles sont jolies, c’est coquet ! Mais il y a quelque chose de bien plus lamentable : c’est l’esprit des Parisiens. Tout le monde m’a semblé fou ; je n’exagère nullement. Il faut nous résigner à vivre entre le crétinisme et la démence furieuse. Charmant horizon ! On va recommencer à faire les mêmes sottises, à retourner dans le même cercle, à débagouler les mêmes inepties.
      J’étais à Versailles le jour de l’abrogation des lois d’exil et j’ai vu beaucoup de monde. Le plus infâme des partis est celui de Badinguet ; de cela j’en suis sûr. Il me semble que le père Thiers se purifie. Celui-là, au moins, ne parle pas de principes, ne blague pas. Mais dans quinze jours ce sera un «rouge», comme Cavaignac. À propos de militaires, j’ai été bien content de l’éloge que Changarnier a fait de monsieur votre frère. Quand vous lui écrirez, voudrez-vous me rappeler à son souvenir ? J’ai une grande envie de lui serrer la main.
      Que dites-vous de mon ami Maury, qui tout le temps de la Commune a maintenu le drapeau tricolore sur les Archives ? Ce qui ne l’empêchait pas de continuer ses petits mémoires «sur les Étrusques». Il y a ainsi quelques philosophes. Je ne suis pas du nombre.
      Croiriez-vous que beaucoup de «gens raisonnables» excusent les Prussiens, admirent les Prussiens, veulent se faire Prussiens, sans voir que l’incendie de Paris est le cinquième acte de la tragédie et que toutes ces horreurs sont imitées de la Prusse et fort probablement suscitées par elle ? Du reste, un fait si considérable comporte en soi bien des éléments. Il y a de tout dans cette grande horreur. Il y a de l’envie, de l’hystérie, de l’iconoclaste et du Bismarck.
      Depuis que j’en ai repu mes yeux j’ai bien du mal à travailler. Donnez-moi de vos nouvelles, initiez-moi un peu à vos projets. Mais peut-on faire des projets ?
      La Muse a passé trois jours dans la cave de Sainte-Beuve ! Il me semble que cette ligne-là va vous faire rêver.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, samedi, 3 heures. [17 juin 1871].
      Mon pauvre Loulou,
      Je suis attendri par le mal que tu t’es donné pour moi ! Le récit de ton excursion dans le logis de Mlle Duprat m’a fait rire. Comme le Lotus de la Bonne Loi est trop cher, je m’en prive ! Mais j’écris à Renan (rue Vaneau, 29) de me le prêter. Envoie-le chercher chez son concierge mardi prochain. Emballe-le proprement, de manière qu’il ne soit pas gâté, et expédie-le à Pilon. C’est, je crois, le plus sage.
      J’ai fait faire tantôt à ta grand’mère un tour de terrasse. Elle est décidément mieux qu’il y a quinze jours.
      Je t’attends toujours vers le commencement de juillet.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Croisset près Rouen, lundi soir [24 juin 1871].
      Pourquoi n’ai-je pas de nouvelles de vous ? Vous n’avez donc pas reçu deux lettres de moi depuis que nous nous sommes vus ? Ont-elles été perdues ? Cela est bien possible, par l’aimable temps qui court.
      J’espère mercredi prochain entendre parler de vous par Mme Dubois de L’Estang, dont j’ai reçu ce matin un petit mot pour m’avertir de son passage à Rouen en revenant de Bruxelles ; mais je m’ennuie trop de ne pas voir votre abominable et chère écriture !
      L’état de Paris est toujours bien gentil, bien gentil ! Quelle reculade ! Quelle sauvagerie ! Le plus triste peut-être, c’est qu’on s’y habitue ; oui, cela est cynique à dire, mais c’est vrai ! On finit par en prendre son parti et par s’accoutumer à se passer de Paris, et presque à croire qu’il n’existe plus.
      Quant à moi, la guerre de Prusse m’a fait verser tant de larmes et m’a rendu si désespéré que je suis maintenant fort blasé sur les émotions patriotiques. Il n’y a pas de malheur après l’invasion, et je plains (ou j’envie) ceux qui sont plus furieux contre les soldats de Cluseret qu’ils ne l’ont été contre les traîneurs de sabre du bon Guillaume. Le plus grand crime de ces misérables-là (je parle des gens de la Commune), c’est d’avoir déplacé la haine. La France ne songe plus aux Prussiens ! Elle n’a même plus l’idée d’une revanche future ! Nous en sommes là !
      Notre état mental est du domaine de la médecine, tout le monde a une maladie du cerveau ; à force de blaguer on est devenu très bête – bête et lâche. Pauvre, pauvre pays !
      Pour n’y plus songer, j’ai repris mon travail avec fureur. Il m’a semblé doux de me retrouver chez moi, au milieu de mes livres et je continue, comme autrefois, à tourner des phrases. Cela est aussi innocent et aussi utile que de tourner des ronds de serviettes.
      Où est le temps où je vous lisais mes élucubrations dans votre atelier ? Mon coeur se fond quand je me rappelle ces jours-là !... vous savez bien que je compte, au mois d’août, vous faire une visite plus longue. Ce sera mes vacances.
      Je vous envoie l’assurance de sentiments dont vous ne doutez pas et suis toujours
      tout à vous.
 

***

À sa nièce Caroline.

      [Croisset]. Nuit de samedi [24 juin 1871].
      Rien de neuf, ma chère Caro ! Ta bonne maman ne va pas mal, n’est pas trop triste. Moi, je suis toujours dans le Bouddhisme et je te remercie, à ce propos, d’avoir été chercher le Lotus de la Bonne Loi chez l’infâme Renan, auteur de l’incendie de Paris, selon Mme Stroehlin (sic).
      
Il est probable que dans quelques jours, vers la fin de la semaine, je te prierai d’aller me chercher un autre livre chez le père Baudry, qui est en train de déménager. Son nouveau logis est rue Bonaparte, 76. Mais le livre en question ne sera trouvable qu’à la fin de la semaine. Ainsi, ne te dérange pas encore.
      Dis à Ernest que nous n’avons plus d’argent. Maman écrira demain à M. Després, car nous sommes fort à sec. Mais j’ai peur qu’il ne tarde dans l’envoi des monacos, si toutefois il en a à nous envoyer.
      Ta grand’mère a écrit hier à Flavie, pour l’inviter ainsi que Mme Vasse à venir ici, dès qu’elles quitteront Saint-Servan. Insiste pour qu’elles acceptent. Je serais bien aise d’avoir, pendant quelque temps, leur aimable compagnie. Tu sais que j’aime beaucoup Flavie. Je la trouve «une belle âme».
      Les colleurs auront fini, lundi, de coller les papiers que tu as choisis et qui sont gentils. (Pouvait-il en être autrement ?)
      Ma lettre manque complètement de transitions, et ne sent pas l’auteur. Donc, sans chercher aucune tournure finale, ma belle dame et chère Caro, je t’embrasse sur tes deux bonnes joues.
      Ton vieux ganachon.
      
      J’ai écrit deux lettres à mes députés de Versailles pour savoir quand est-ce qu’ils viendront me faire une visite. Pas de réponse !
      La non-visite de Mme L*** ne m’étonne nullement. La psychologie de la chose est bien simple. Elle se résume par ce petit mot, qui occupe une certaine place dans les relations particulières et qui est pour les trois quarts dans les révolutions politiques : l’envie.
      
Si tu avais un logement de 1 200 francs, elle viendrait chez toi avec grand plaisir ! C’est comme ça. «Vous êtes dur, dit Candide.
      – C’est que j’ai vécu», dit Martin.
 

***

À Ernest Feydeau.

      Croisset, jeudi [29 juin 1871].
      Cher vieux, où suis-je ? À Croisset. Ce que je fais ? J’écris mon Saint Antoine et, présentement, ayant besoin de connaître à fond les dieux de l’Inde, je lis le Lotus de la Bonne Loi.
      
Il y a quinze jours, j’ai passé une semaine à Paris et j’y ai «visité les ruines» ; mais les ruines ne sont rien auprès de la fantastique bêtise des Parisiens. Elle est si inconcevable qu’on est tenté d’admirer la Commune. Non, la démence, la stupidité, le gâtisme, l’abjection mentale du peuple «le plus spirituel de l’univers» dépasse tous les rêves.
      Ce qui m’a le plus épaté, en ma qualité de rural, c’est que, pour les bons parisiens, la Prusse n’existe pas. Ils excusent messieurs les Prussiens, admirent les Prussiens, veulent devenir Prussiens. On a beau leur dire : «mais nous autres provinciaux, nous avons subi tout cela. Ce qui vous révolte tant est une suite de l’invasion et une imitation de la guerre allemande : mort des otages, vols et incendies ; voilà huit mois que nous en jouissions». Non, ça n’y fait rien. Rochefort est plus important que Bismarck, et la perte du Palais de la Légion d’Honneur plus considérable que celle de deux provinces.
      Jamais, mon cher vieux, je n’ai eu des hommes un si colossal dégoût. Je voudrais noyer l’humanité sous mon vomissement.
      Je n’ai vu à Paris que deux hommes ayant gardé leur raison ; deux, pas plus : 1° Renan et 2° Maury, qui a maintenu le drapeau tricolore sur les Archives pendant tout le temps de la Commune. Je ne parle pas de d’Osmoy, qui tourne au héros. Non content d’avoir été capitaine de francs-tireurs, il a, depuis qu’il est député, pris du service dans l’armée active et s’est conduit de telle façon que Thiers a demandé à faire sa connaissance. D’après un rapport du Ministre de la guerre, il haranguait les soldats dans la tranchée et faisait le coup de feu avec eux.
      Je n’ai pas pu voir Théo. On m’a dit qu’il était très vieilli, mais que son moral était bon. Le sieur Saint-Victor est entré au Moniteur de Dalloz.
      Alexandre Dumas émaille les journaux de ses réflexions philosophiques.
      La situation me paraît très bien résumée par un des membres de l’ambassade chinoise présente à Versailles : «vous vous étonnez de tout ça. Mais je vous trouve drôles ! C’est l’ordre ! C’est la règle ! Ce qui vous étonne est justement ce qui se passe chez nous.» Voilà comment le monde est fait. Le contraire est l’exception.
      
Je n’ai aucune haine contre les Communeux, pour la raison que je ne hais pas les chiens enragés. Mais ce qui me reste sur le coeur, c’est l’invasion des docteurs ès lettres, cassant des glaces à coups de pistolet et volant des pendules ; voilà du neuf dans l’histoire ! J’ai gardé contre ces messieurs une rancune si profonde que jamais tu ne me verras dans la compagnie d’un Allemand quel qu’il soit, et je t’en veux un peu d’être maintenant dans leur infâme pays. Pourquoi cela ? Quand reviens-tu ?
      Les armées de Napoléon 1er ont commis des horreurs, sans doute. Mais ce qui les composait, c’était la partie inférieure du peuple français, tandis que, dans l’armée de Guillaume, c’est tout le peuple allemand qui est le coupable.
      Adieu, pauvre cher vieux. Je t’embrasse très fort ainsi que les tiens.
 

***

À sa nièce Caroline.

      [Croisset]. Dimanche, 6 heures et demie [2 juillet 1871].
      Mon Loulou,
      Ta grand’mère a été désappointée, ce matin, de n’avoir pas de lettre de toi. Je ne sais pas ce que j’en ferai demain si nous n’en recevons pas. Elle s’imaginait que tu étais très malade, «morte» : j’ai entendu, à travers ma cloison, le dialogue avec Julie. Après quoi elle s’est imaginée que tu devais venir aujourd’hui à Rouen pour la location de ta maison. Et elle a envoyé ensuite à Rouen, tout exprès.
      Nous avons eu tout à l’heure une lettre de Flavie, qui nous dit qu’elle viendra, mais sans nous préciser d’époque. Et toi, chérie, quand te revoit-on ? Tu ne m’as pas l’air d’aller très bien. Les rhumatismes et les migraines s’apaiseraient peut-être dans le pauvre vieux Croisset.
      N’oublie pas d’envoyer chercher le livre chez Baudry et de m’expédier (si tu dois tarder à venir) ledit bouquin.
      J’ai été aujourd’hui voter à Bapaume et je tombe sur les bottes naturellement, d’autant plus que je suis très fatigué depuis quelques jours ; j’ai la poitrine oppressée. ça vient d’être depuis trop longtemps courbé sur ma table, et puis aussi d’être obligé de parler hors de ma voix à ta grand’mère pendant l’heure des repas.
      Demain j’irai dîner à l’Hôtel-Dieu où je dois faire la connaissance du maire de Rouen ! ! ! Mon ami Raoul-Duval pourrait très bien ne pas être élu. Il a fait une profession de foi peu noble, selon moi. Tu as dû recevoir deux billets pour la Chambre.
      Mes deux députés commencent à m’embêter avec leurs retards infinis.
      Adieu, ma pauvre chérie. Je t’embrasse bien fort.
      Ton vieux.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, nuit de lundi [3-4 juillet 1871].
      Mon Loulou,
      Je suis tout joyeux de songer que, jeudi, je pourrai bécoter ta bonne mine. Mais ce ne sera pas pour longtemps, puisque tu dois re-partir de Croisset, pour Dieppe, dès samedi.
      Ce sera peut-être ce jour-là que j’aurai enfin la visite de mes deux députés. J’ai chargé Raoul-Duval de me donner de leurs nouvelles et même de les ramener.
      Je voudrais bien qu’Ernest, avant de rejoindre sa «délicieuse villa», s’arrêtât un peu dans la nôtre, pour parler au jardinier et pour apurer mes comptes !
      Mme Bonenfant nous a écrit qu’elle lui avait envoyé de l’argent de Courtavent et de l’argent de la ferme de l’Isle.
      Je voudrais bien que ta grand’mère, avant de partir pour Dieppe, payât environ 800 francs (c’est ce qui lui reste de dettes) ; et quant à moi (qui n’ai reçu depuis le mois de janvier que 1500 francs de ta grand’mère), j’aurais besoin, dans une dizaine de jours, de 3000 francs, car je voudrais aussi payer mes dettes lors de mon prochain voyage à Paris. Préviens donc ton époux.
      J’en ai fini, Dieu merci, avec les dieux de l’Inde ! Mais ceux de la Perse ne sont pas commodes ! Et à ce propos, je passerai peut-être une partie du mois d’août à la Bibliothèque impériale, uniquement pour creuser iceux. Telle sera ma villégiature ! Je compte m’en donner une autre, en allant chez «ma fameuse nièce». Mais comment arranger cela, avec Tourgueneff qui doit venir à Croisset du 15 au 20 août, et les dames Vasse qui doivent y venir, quand ?
      Nous causerons de tout cela jeudi.
      En attendant, un bon baiser de ton vieux.
 

***

À la baronne Jules Cloquet.

      Croisset, mardi, 4 heures. [Juillet 1871].
      Comme vous êtes bonne, chère Madame Cloquet, de vous être occupée de mon protégé si vite et si bien. Je vous en remercie très sincèrement, étant d’ailleurs moins surpris que touché.
      Puisque voilà la paix, nos affaires doivent prendre une bonne tournure. Je vous assure que j’ai autant envie que vous de les voir réussir. Je voudrais faire quelque chose qui vous fût agréable à vous et à «notre cher Jules», comme vous dites. Donnez-moi de temps à autre de ses nouvelles. Vers la fin du mois d’août je ferai un petit voyage à Paris, et j’espère réchauffer et avancer les choses. Y serez-vous à cette époque ? Ma mère me charge de mille amitiés pour vous deux.
      Je vous baise les mains, chère Madame, et suis votre très affectionné.
 

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À Madame Roger des Genettes.

      [Croisset]. Jeudi [juillet 1871].
      Une fracture du péroné ! Pauvre chère Madame ! Ce n’est pas grave ; c’est embêtant et j’ai été tout attristé en lisant votre petite lettre si stoïque.
      Vous êtes bien aimable de me dire que les miennes vous amènent un peu de distraction. Que ne puis-je vous envoyer des volumes ! Mais avec quoi les remplirais-je ? Ma vie est d’une monotonie !... et d’une tristesse !... je me prive des épithètes lugubres. Mon unique distraction est, deux fois par jour, de donner le bras à ma mère pour la traîner dans le jardin, après quoi je remonte près de saint Antoine. Il vous salue très humblement (puisque vous vous informez de lui) et ne demanderait pas mieux que de vous être présenté, quoique incomplet. Le brave homme, après avoir eu la boule dérangée par le spectacle des Hérésies, vient d’écouter le Bouddha et assiste maintenant aux prostitutions de Babylone. Je lui en prépare de plus fortes. Si rien de fâcheux ne me survient, j’espère avoir terminé avant un an cette vieille toquade.
      L’horizon politique me semble momentanément calme. Ah ! Si l’on pouvait s’habituer à ce qui est, c’est-à-dire à vivre sans principe, sans blague, sans formule ! Voilà, je crois, la première fois en histoire que pareille chose se présente. Est-ce le commencement du positivisme en politique ? Espérons-le.
      Jouissez-vous toujours des Prussiens ? Nous autres, nous n’en sommes pas délivrés. Comme je hais ces êtres-là !
      Il me tarde de voir votre (notre) général : 1° pour le voir et 2° pour causer d’un tas de choses qu’il doit savoir mieux que personne. Mais j’ai encore bien plus envie de voir sa soeur et de lui baiser les mains.
 

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À George Sand.

      [Paris] 25 juillet 1871.
      Je trouve Paris un peu moins affolé qu’au mois de juin, à la surface du moins. On commence à haïr la Prusse d’une façon naturelle, c’est-à-dire qu’on rentre dans la tradition française. On ne fait plus de phrases à la louange de ses civilisations. Quant à la Commune, on s’attend à la voir renaître plus tard, et les «gens d’ordre» ne font absolument rien pour en empêcher le retour. À des maux nouveaux on applique de vieux remèdes, qui n’ont jamais guéri (ou prévenu) le moindre mal. Le rétablissement du cautionnement me paraît gigantesque d’ineptie. Un de mes amis a fait là-contre un bon discours ; c’est le filleul de votre ami Michel de Bourges, Bardoux, maire de Clermont-Ferrand.
      Je crois, comme vous, que la République bourgeoise peut s’établir. Son manque d’élévation est peut-être une garantie de solidité. C’est la première fois que nous vivons sous un gouvernement qui n’a pas de principe. L’ère du positivisme en politique va commencer.
      L’immense dégoût que me donnent mes contemporains me rejette sur le passé, et je travaille mon bon Saint Antoine de toutes mes forces. Je suis venu à Paris uniquement pour lui, car il m’est impossible de me procurer à Rouen les livres dont j’ai besoin actuellement ; je suis perdu dans les religions de la Perse. Je tâche de me faire une idée nette du Dieu Hom, ce qui n’est pas facile. J’ai passé tout le mois de juin à étudier le bouddhisme, sur lequel j’avais déjà beaucoup de notes. Mais j’ai voulu épuiser la matière autant que possible. Comme j’ai envie de vous lire ce bouquin-là (le mien !)
      Je ne vais pas à Nohant, parce que je n’ose plus maintenant m’éloigner de ma mère. Sa compagnie m’afflige et m’énerve ; ma nièce Caroline se relaye avec moi pour soutenir ce cher et pénible fardeau.
      Dans une quinzaine, je serai revenu à Croisset. Du 15 au 20 août, j’y attends le bon Tourgueneff. Vous seriez bien gentille de lui succéder, chère maître. Je dis succéder, car nous n’avons qu’une chambre de propre depuis le séjour des Prussiens. Voyons, un bon mouvement. Venez au mois de septembre.
      Avez-vous des nouvelles de l’Odéon ? Il m’est impossible d’obtenir du sieur de Chilly une réponse quelconque. J’ai été chez lui plusieurs fois et je lui ai écrit trois lettres : pas un mot. Ces gaillards-là vous ont des façons de grands seigneurs qui sont charmantes. Je ne sais pas s’il est encore directeur, ou si la direction est donnée à la société Berton, Laurent, Bernard.
      Berton m’a écrit pour le (et les) recommander à d’Osmoy, député et président de la commission dramatique, mais depuis lors je n’entends plus parler de rien.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Jeudi soir [1871].
      Me voilà non loin de vous, Princesse, et pas encore près de vous cependant, car je suis empêtré dans des affaires théâtrales fort compliquées, d’autant plus que j’ai peu de temps à moi. il faut que je m’en retourne bientôt à Croisset.
      Je me propose d’aller vous voir dimanche. Si je n’ai pas trop de rendez-vous, samedi soir je pousserai même l’audace jusqu’à vous demander l’hospitalité pour vingt-quatre heures ; cela me ferait une bonne soirée.
      Seriez-vous assez bonne pour m’envoyer l’adresse de M. Benedetti, dont je viens de recevoir le volume ?
      Je vous baise les deux mains très longuement en me mettant à vos pieds, ce qui est une jolie place
      et suis, Princesse,
      Votre.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Paris, mardi 1er août 1871.
      Ma chère Caro, j’ai reçu hier au soir une lettre de toi si gentille qu’elle m’a attendri «presque, presque» jusqu’aux larmes, si bien qu’il m’ennuie de toi et que j’ai fort envie de te revoir pour te bécoter.
      Ton mari sortait de chez moi lorsque j’y suis rentré. Tu me dis qu’il part de Paris aujourd’hui ou demain. Je n’ai donc chance de le revoir que la semaine prochaine ? Aujourd’hui je vais à l’arsenal voir le père Baudry, et aux Archives, chez Maury, toujours pour Saint Antoine, lequel attend ta visite, dans le mois de septembre, comme il est convenu. J’ai reçu, ce matin, la visite de l’acteur Berton. Les affaires de l’Odéon sont fort embrouillées et je ne sais ce qui adviendra d’Aïssé. Ce qu’il y a de sûr, c’est que je ne veux pas la faire jouer par des acteurs médiocres.
      J’ai écrit à Émile de revenir dimanche, car jeudi prochain j’aurai probablement à dîner d’Osmoy et Bardoux. Je passerai la fin de la semaine chez la Princesse. Ensuite je retournerai peut-être aux Bibliothèques. En tout cas, il faut que je sois revenu à Croisset avant le 20, à cause de Tourgueneff. […]
 

***

À sa nièce Caroline.

      Paris, mercredi soir [août 1871.
      Chère Caro,
      J’ai encore fait aujourd’hui une longue station chez Delestre, qui m’a brûlé et mastiqué deux dents ; mais je crois que ce n’est pas fini, car, en ce moment même, je souffre comme un diable. Je me suis occupé des affaires de Deslandes, et Raoul-Duval, grâce à moi, va contribuer probablement à le faire nommer directeur du Vaudeville, ce qui pourra servir aux amis.
      Je ne t’ai pas dit que la commission pour le monument de Bouilhet avait adopté mon idée de fontaine. M. Nétien l’adopte, et il est probable qu’on choisira la place qui se trouve au bas de la rue Verte, en face le pharmacien.
      Le Figaro m’a fait une belle peur en annonçant que la mère Sand était très malade. Il n’en est rien. Elle n’a pas du tout été malade : c’est encore une gentillesse des journaux.
      Je vais enfin voir ce soir l’illustre d’Osmoy, ce soir ou demain ; en tout cas, je verrai Bardoux, qui m’a donné rendez-vous à 9 heures et demie, en face Tortoni.
      Il paraît qu’on ne découvre rien de grave contre Janvier, et il est probable qu’on ne le mettra pas en jugement. J’en suis content pour sa pauvre mère. Voilà toutes les nouvelles, mon pauvre bibi.
      Il pleut à torrents ! Et il fait froid.
      Amitiés à Ernest.
      Et à toi, pauvre loulou.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Paris, vendredi matin, 9 heures [4 août 1871].
      Comment vas-tu ? Comment va notre pauvre vieille ? Quand arrivent chez toi les dames Vasse ? Etc. Aujourd’hui je vais retourner chez M. Delestre pour la troisième et dernière fois, j’espère ! C’est jusqu’à présent les seules visites que j’aie faites, car tout mon temps a été pris par les notes pour Saint Antoine. Cet après-midi enfin je vais aller à Saint-Gratien. Je ne me suis pas encore occupé de l’Odéon, et il est même impossible de savoir qui est directeur de ce théâtre.
      Mes soirées se passent très solitairement, et j’ajoute tristement. Car je songe à la manière différente dont je les passais autrefois, quand j’avais près de moi mon pauvre petit Duplan ! Donc, je lis au bord de ma fenêtre tout en regardant le parc Monceau, qui est charmant. Puis je me couche de très bonne heure. Hier j’étais non dans mon lit, mais sur mon lit dès 9 heures et demie.
      Ernest a dîné avant-hier chez moi. Il m’avait paru, la veille, s’ennuyer tellement que je n’ai pas résisté à l’envie de l’inviter. Il pourra te dire qu’il ne m’a pas surpris au milieu «d’une partie de plaisir». – Style Bonenfant.
      Vous rappelez-vous un de vos premiers domestiques nommé Armand ? Il m’a rencontré hier et m’a demandé des nouvelles de M. et Mme Commanville.
      Voilà tout.
      Comme je vais beaucoup à pied, je rencontre ainsi un tas de monde. La chaleur depuis deux jours est supportable et je sue un peu moins.
      Mais quel débordement lundi et mardi !
      Adieu, pauvre chérie. Embrasse bien notre vieille pour moi. Force-la à s’occuper un peu et, quand elle m’écrit, à m’écrire un peu plus longuement.
      Deux bons bécots sur ta bonne mine.
      À propos de ta mine, voici un mot qui a été dit sur elle, samedi dernier, par Mme Lapierre, au milieu de son dîner. On parlait des «jeunes dames» de Rouen, et quand ton tour est venu : «celle-là est d’un genre différent. Charmante, etc. »
      Mme Lapierre : «Oh ! Mme Commanville, c’est un type
      
Sous-entendu d’élégance, de distinction, d’instruction, etc. , etc. , etc.
      Ton vieux ganachon.
 

***

À Ernest Feydeau.

      Paris, 8 août [1871].
      Mon cher Vieux,
      Je suis bien en retard avec toi. Mais j’ai eu beaucoup d’affaires et de courses ; je cède enfin à mes remords et je t’écris. Voilà.
      Que te dire ? La bêtise française continue son petit bonhomme de chemin, les bons bourgeois ne vont plus voter et semblent par leur conduite vouloir faire revenir le gouvernement paternel de la Commune. Quant à une conspiration militaire, les uns affirment qu’elle est imminente, les autres en nient la possibilité. Pour moi, je n’y crois pas. On est, pour le moment, las de l’action. Mais j’ai peur que dans trois ou quatre ans un parti patriote ne pousse la France à une vengeance trop prompte. Alors messieurs les Allemands nous prendront la Bourgogne et feront un petit royaume d’Austrasie.
      Quant à la littérature, mon bon, Magnard et Gustave Lafargue fleurissent derechef et on monte une féerie de M. Clairville. On a renversé la colonne et brûlé Paris, mais Villemessant est indestructible et la sottise éternelle.
      Moi, mon bon vieux, comme si de rien n’était, je prends des notes pour mon Saint Antoine, que je suis bien décidé à ne pas publier quand il sera fini, ce qui fait que je travaille en toute liberté d’esprit.
      Jeudi prochain, pour me distraire, j’irai à Versailles voir travailler le conseil de guerre. Ensuite, je passerai trois ou quatre jours à Saint-Gratien ; puis, je regagnerai ma cabane.
      On va probablement retirer la subvention de l’Odéon, si bien que je ne sais pas quand Aïssé sera jouée, ni où elle sera jouée.
      Et toi, pauvre cher vieux, comment vas-tu ? à quoi t’occupes-tu ? Ton traitement t’a-t-il fait du bien ?
      Je t’embrasse très fortement.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Paris, mercredi soir [9 août 1871].
      Mon Loulou,
      Je tombe sur les bottes ! 1° à cause de la chaleur et 2° à cause du mal de dents. Voilà six ou sept fois, au moins, que je vais chez M. Delestre qui m’engage toujours à conserver ma dent. Mais je suis bien résolu à me la faire enlever vendredi, car je souffre trop. Je me livrerais à cette distraction demain, si je n’avais un billet d’entrée pour le conseil de guerre. J’irai donc demain à Versailles, afin de voir quelques-unes des figures de la Commune. Puis, vendredi, j’irai dîner et coucher chez la Princesse, où j’emporterai des livres qu’on m’a prêtés à la Bibliothèque.
      Je compte être revenu à Croisset au milieu ou à la fin de la semaine prochaine, probablement jeudi. Mais entre nous (ou plutôt pas entre nous, ma chère Caro), je trouve que ta grand’mère me talonne singulièrement pour revenir. Il me semble qu’à mon âge j’ai bien le droit de faire, une fois par an, ce qui me plaît. La dernière fois que je suis venu ici, au mois de juin, je n’ai pas fait tout ce que je voulais faire, grâce à cette belle habitude que j’ai prise de fixer d’avance mon retour, comme si c’était bien important !
      Ta grand’mère est chez toi, avec les dames Vasse, au bord de la mer. Trois conditions pour être bien. Tu peux lui dire que je ne la plains nullement et la gronde très fort. Après quoi tu l’embrasseras encore plus fort.
      Mon séjour à Paris ne se prolongera pas au delà du 20 au plus tard. C’est le terme de rigueur.
      Le bon Bardoux, avec qui je déjeunerai demain aux Réservoirs, s’est beaucoup informé de Madame Caroline ! !
      Les affaires de l’Odéon ne sont pas claires du tout. Mais ce serait trop long à t’expliquer. Il est fort probable que j’enverrai promener le sieur de Chilly. Adieu, pauvre loulou. Dis toutes sortes de choses aimables à tes compagnes. L’idée de passer bientôt quelques jours avec elles me réjouit infiniment.
      Ton vieux.
 

***

À Théophile Gautier.

      Saint-Gratien, samedi [12 août 1871.
      Mon vieux Théo,
      Au lieu de venir ici mardi, tâche d’y être lundi, parce que je suis obligé d’en partir mardi soir.
      Tu serais même bien beau d’apparaître dès demain dimanche. Nous allons donc nous voir enfin !
      Je t’embrasse.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Saint-Gratien, dimanche 2 heures [13 août 1871.
      Mon Loulou,
      Tourgueneff ne me répondait pas parce qu’il est encore à Édimbourg. Il sera mardi prochain à Londres et je crois qu’il arrivera à Croisset samedi. En tout cas, je partirai de Paris pour le dit Croisset jeudi soir ou vendredi matin.
      J’aurais trop peu de temps à rester chez toi, pour que j’aille jusqu’à Dieppe. Cela n’en vaut pas la peine, n’est-il pas vrai ? Tes bonnes amies peuvent ramener ta grand’mère.
      Quelle chaleur, mon bibi ! Quelle chaleur ! Je viens de quitter la société pour roupiller dans le silence du cabinet et pour lire un peu des bouquins que j’ai empruntés à la Bibliothèque.
      Mardi soir je reviendrai à Paris où j’ai encore beaucoup à faire. Putzel restera encore sans rival. Je ne remporterai pas le petit chien en question. J’ai vu que, si j’insistais, je me ferais détester par deux jeunes filles qui sont ici, et surtout par la femme de chambre de la Princesse.
      J’espère demain voir mon pauvre Théo, que je n’ai pas vu depuis dix-huit mois. Tout en tombant sur les bottes, j’embrasse ma chère Caro.
      Ton Vieux en baudruche.
 

***

À George Sand.

      Croisset, mercredi soir, 6 septembre [1871].
      Eh bien, chère maître, il me semble qu’on oublie son troubadour ? Vous êtes donc bien accablée de besogne ? Comme il y a longtemps que je n’ai vu vos bonnes grosses lignes ! Comme il y a longtemps que nous n’avons causé ensemble ! Quel dommage que nous vivions si loin l’un de l’autre ! J’ai un grand besoin de vous.
      Je n’ose plus quitter ma pauvre mère. Quand je suis obligé de m’absenter, Caroline vient me remplacer. Sans cela, j’irais à Nohant. Y resterez-vous indéfiniment ? Faut-il attendre jusqu’au milieu de l’hiver pour s’embrasser ?
      Je voudrais bien vous lire Saint Antoine, qui en est à sa première moitié, puis m’épandre et rugir à vos côtés.
      Quelqu’un qui sait que je vous aime et qui vous admire m’a apporté un numéro du Gaulois, où se trouvaient des fragments d’un article de vous sur les ouvriers, publié dans le Temps. Comme c’est ça ! Comme c’est juste et bien dit ! Triste ! Triste ! Pauvre France ! Et on m’accuse d’être sceptique !
      Que dites-vous de Mlle Papavoine, une pétroleuse, qui a subi au milieu d’une barricade les assauts de dix-huit citoyens ! Cela enfonce la fin de l’Éducation sentimentale, où on se borne à offrir des fleurs.
      Mais ce qui dépasse tout maintenant, c’est le parti conservateur qui ne va même plus voter, et qui ne cesse de trembler. Vous n’imaginez pas la venette des Parisiens. «dans six mois, monsieur, la Commune sera établie partout», est la réponse ou plutôt le gémissement universel.
      Je ne crois pas à un cataclysme prochain, parce que rien de ce qui est prévu n’arrive. L’Internationale finira peut-être par triompher, mais pas comme elle l’espère, pas comme on le redoute. Ah ! Comme je suis las de l’ignoble ouvrier, de l’inepte bourgeois, du stupide paysan et de l’odieux ecclésiastique !
      C’est pourquoi je me perds, tant que je peux, dans l’antiquité. Actuellement, je fais parler tous les dieux à l’état d’agonie. Le sous-titre de mon bouquin pourra être : «le Comble de l’insanité». Et la typographie se recule, dans mon esprit, de plus en plus. Pourquoi publier ? Qui donc s’inquiète de l’Art maintenant ? Je fais de la littérature pour moi, comme un bourgeois tourne des ronds de serviette dans son grenier. Vous me direz qu’il vaudrait mieux être utile. Mais comment l’être ? Comment se faire écouter ?
      Tourgueneff m’a écrit qu’à partir du mois d’octobre il venait se fixer à Paris pour tout l’hiver. Ce sera quelqu’un à qui parler. Car je ne peux plus parler de quoi que ce soit avec qui que ce soit.
      Je me suis occupé aujourd’hui de la tombe de mon pauvre Bouilhet ; aussi, ce soir, ai-je un redoublement d’amertume.
 

***

À Madame Maurice Schlésinger.

      Croisset, mercredi soir, 6 septembre 1871.
      Pourquoi ne vous verrai-je pas ? Qui donc vous empêche de passer par Rouen et de me faire une petite visite, chez moi, à Croisset ?
      La guerre a donné à ma mère cent ans de plus. Je n’ose pas la quitter. Et quand je suis obligé de m’absenter, ma nièce (celle qui habite Dieppe) vient me remplacer. Comme j’ai passé à Paris tout le mois d’août, je suis maintenant contraint de rester ici. Voilà pourquoi, chère et vieille amie, éternelle tendresse, je ne vais pas vous rejoindre sur cette plage de Trouville où je vous ai connue et qui, pour moi, porte toujours l’empreinte de vos pas.
      Comme j’ai pensé à vous pendant tout cet hiver ! Avez-vous dû souffrir, au milieu d’une famille allemande ! Dans un pays ennemi ! Comme votre grand coeur a dû saigner !
      Venez donc, nous avons tant de choses à nous dire, de ces choses qui ne se disent pas, ou qui se disent trop mal, avec la plume.
      Qui vous empêche ? N’êtes-vous pas libre ? Ma mère vous recevrait avec grand plaisir en souvenir du bon vieux temps. Nous pouvons vous offrir un lit, tout au moins à dîner. Ne me refusez pas cela.
      Adieu. Je vous embrasse bien fort et suis toujours tout à vous.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Mercredi soir [6 septembre.
      Cette date me fait souvenir qu’il y a aujourd’hui un an j’étais fort inquiet de vous. Je cherchais de vos nouvelles partout ; j’ai été le lendemain à Dieppe voir Dumas. Quelle année ! Elle est finie, Dieu merci ; n’en parlons plus.
      La rivière continue à couler, les jours se passent et le cataclysme prochain, dont les trembleurs nous menacent, me paraît se reculer. Ils ont une jolie manière de consolider les choses, en criant toujours qu’elles vont tomber. Pour prouver que la maison n’est pas solide, ils donnent de grands coups de pioche contre les murs. Le parti conservateur est le plus inepte de tous, n’ayant pas même l’instinct des brutes qui gardent et défendent, par tous leurs moyens, leur tanière et leurs vivres.
      J’ai été réjoui, ce matin, par l’histoire de Mlle Papavoine, une pétroleuse, qui a subi au milieu des barricades les hommages de dix-huit citoyens, en un seul jour ! Cela est raide, et dépasse de beaucoup la fin de la pauvre Éducation sentimentale, où les héros se bornent à offrir des fleurs, passage déclaré cynique !
      Avez-vous lu un article de Mme Sand (publié dans le Temps), sur les ouvriers. C’est bien fait et brave, c’est-à-dire honnête. Elle arrive tout doucement à voir ce qu’il y a de plus difficile à voir : la vérité. Pour la première fois de sa vie, elle appelle la canaille par son nom.
      J’ai fait tantôt une visite à la pauvre Mme Perrot (la mère de Janvier). Elle passe toutes ses journées dans la prison de son fils. Voilà trois mois qu’il est coffré et son affaire n’est pas encore instruite, si bien que, fût-il plus tard déclaré innocent, il aura subi plus de prison que le sieur Courbet !
      L’anniversaire du 4 septembre s’est passé ici de la façon la plus inoffensive. La République ne se fait pas sentir. Donc gardons-la !
      J’allais oublier de vous remercier pour votre dernière lettre. Elle était gentille et bonne, au delà de toute expression, et j’ai été bien touché par vos plaintes, chère Princesse que vous êtes. Le monde peut être sauvé par un seul juste, dit l’Écriture. Eh bien, moi je dis : tant qu’il restera un petit coin comme le vôtre, tout n’est pas perdu. Gardons notre coeur et notre esprit. Veillons sur la flamme, pour que le feu sacré brûle toujours. Plus que jamais, je sens le besoin de vivre dans un monde à part, en haut d’une tour d’ivoire, bien au-dessus de la fange où barbote le commun des hommes. J’écris maintenant les plaintes d’Isis et je pense à vous ; ce n’est pas déchoir, il me semble ?
      Qu’avez-vous décidé pour cet hiver ? Et cette petite visite à Croisset ? On n’y renonce pas, j’imagine ? Si vous tardez trop, j’irai vous rappeler votre promesse le mois prochain.
      Je vous baise les deux mains, Princesse, et suis toujours, sous tous les régimes politiques, votre vieux fidèle.
 

***

À George Sand.

      Croisset, 8 septembre 1871.
      Ah ! comme elles sont gentilles ! Quels amours ! Quelles bonnes petites têtes sérieuses et douces ! Ma mère en a été tout attendrie et moi aussi. Cela s’appelle une attention délicate, chère maître, et je vous en remercie bien. J’envie Maurice : son existence n’est pas aride comme la mienne.
      Nos deux lettres se sont croisées encore une fois. Cela prouve, sans doute, que nous sentons les mêmes choses en même temps et au même degré.
      Pourquoi êtes-vous si triste ? L’humanité n’offre rien de nouveau. Son irrémédiable misère m’a empli d’amertume, dès ma jeunesse. Aussi, maintenant, n’ai-je aucune désillusion. Je crois que la foule, le troupeau sera toujours haïssable. Il n’y a d’important qu’un petit groupe d’esprits, toujours les mêmes, et qui se repassent le flambeau. Tant qu’on ne s’inclinera pas devant les mandarins, tant que l’Académie des sciences ne sera pas le remplaçant du Pape, la politique tout entière et la société, jusque dans ses racines, ne sera qu’un ramassis de blagues écoeurantes. Nous pataugeons dans l’arrière-faix de la Révolution, qui a été un avortement, une chose ratée, un four, «quoi qu’on dise». Et cela parce qu’elle procédait du moyen âge et du christianisme. L’idée d’égalité (qui est toute la démocratie moderne) est une idée essentiellement chrétienne et qui s’oppose à celle de justice. Regardez comme la grâce, maintenant, prédomine. Le sentiment est tout, le droit rien. On ne s’indigne même plus contre les assassins, et les gens qui ont incendié Paris sont moins punis que le calomniateur de M. Favre.
      Pour que la France se relève, il faut qu’elle passe de l’inspiration à la Science, qu’elle abandonne toute métaphysique, qu’elle entre dans la critique, c’est-à-dire dans l’examen des choses.
      Je suis persuadé que nous semblerons à la postérité extrêmement bêtes. Les mots République et monarchie la feront rire, comme nous rions, nous autres, du réalisme et du nominalisme. Car je défie qu’on me montre une différence essentielle entre ces deux termes. Une République moderne et une monarchie constitutionnelle sont identiques. N’importe ! On se chamaille là-dessus, on crie, on se bat.
      Quant au bon peuple, l’instruction «gratuite et obligatoire» l’achèvera. Quand tout le monde pourra lire le Petit Journal et le Figaro, on ne lira pas autre chose, puisque le bourgeois, le monsieur riche ne lit rien de plus. La presse est une école d’abrutissement, parce qu’elle dispense de penser. Dites cela, vous serez brave, et, si vous le persuadez, vous aurez rendu un fier service.
      Le premier remède serait d’en finir avec le suffrage universel, la honte de l’esprit humain. Tel qu’il est constitué, un seul élément prévaut au détriment de tous les autres : le nombre domine l’esprit, l’instruction, la race et même l’argent, qui vaut mieux que le nombre.
      Mais une société (qui a toujours besoin d’un bon Dieu, d’un Sauveur) n’est peut-être pas capable de se défendre. Le parti conservateur n’a pas même l’instinct de la brute (car la brute, au moins, sait combattre pour sa tanière et ses vivres). Mais ceux du passé, qui n’avaient non plus ni patrie ni justice, n’ont pas réussi, et l’Internationale sombrera, parce qu’elle est dans le faux. Pas d’idées, rien que des convoitises !
      Ah ! Chère bon maître, si vous pouviez haïr ! C’est là ce qui vous a manqué : la haine. Malgré vos grands yeux de sphinx, vous avez vu le monde à travers une couleur d’or. Elle venait du soleil de votre coeur ; mais tant de ténèbres ont surgi, que vous voilà maintenant ne reconnaissant plus les choses. Allons donc ! Criez ! Tonnez ! Prenez votre grande lyre et pincez la corde d’airain : les monstres s’enfuiront. Arrosez-nous avec les gouttes du sang de Thémis blessée.
      Pourquoi sentez-vous «les grandes attaches rompues» ? Qu’y a-t-il de rompu ? Vos attaches sont indestructibles, votre sympathie ne peut aller qu’à l’éternel.
      Notre ignorance de l’histoire nous fait calomnier notre temps. On a toujours été comme ça. Quelques années de calme nous ont trompés. Voilà tout. Moi aussi, je croyais à l’adoucissement des moeurs. Il faut rayer cette erreur et ne pas s’estimer plus qu’on ne s’estimait du temps de Périclès ou de Shakespeare, époques atroces où on a fait de belles choses. Dites-moi que vous relevez la tête et que vous pensez à votre vieux troubadour qui vous chérit.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, vendredi soir, 6 heures [8 septembre 1871].
      Voici le papier que me demande mon beau neveu. Tu l’embrasseras de ma part en lui disant que je continue, de plus belle, à n’y comprendre goutte. Et puis, quelle rédaction ! Quel langage ! Moi, signer des choses pareilles ? Horreur !
      Tu me combles de compliments sur Saint Antoine, pauvre Caro ! Et je t’avouerai qu’ils me font plaisir, parce que je fais cas de ta jugeotte, de ta bonne petite boule, ferme et haute. J’aurai fini, dimanche, les plaintes d’Isis. Et huit jours après, j’espère commencer l’Olympe. Mais je ne serai pas débarrassé des dieux avant la fin d’octobre. Alors, je pousserai un joli ouf ! Car c’est un lourd fardeau.
      «Quelle responsabilité !» comme dirait Berthelot.
      Fais-moi le plaisir de m’envoyer le plus promptement possible le plan du monument. Je voudrais le montrer dimanche à Desbois. Depuis le matin la pluie tombe à verse et Monsieur va se priver de son bain. La mère Sand m’a envoyé hier les deux photographies de ses deux petites-filles qui sont des amours. […]
      Mille félicitations, mon Caro, de votre enthousiasme artistique ; je voudrais être avec vous pour faire la troisième Muse. Mes bons souvenirs à ta compagne.
      Ton vieil oncle en baudruche.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, dimanche 5 heures, 17 septembre 1871.
      Ma chère Caro,
      Nous avons eu de tes nouvelles tout à l’heure par Frankline qui a déjeuné avec nous et que j’ai trouvée considérablement «forcie». Je te remercie de ta bonne lettre d’hier, et surtout du dessin, qui a dû te donner bien du mal. Aussi est-il très bien. Il a eu l’admiration de Desbois et de Philippe qui sont venus exprès pour le voir. Dès que je saurai M. Nétien revenu à Rouen (il l’est peut-être), j’irai le lui porter et m’entendre avec lui.
      N. B. – Ce n’est pas 500 francs que je prie Ernest de nous envoyer, mais mille au moins, car hier on est venu m’apporter la note des impositions qui se montent à 432 francs. Aussi, quand j’aurai payé le boucher et M. Poutrel, il ne nous restera pas grand’chose. Je suis honteux vis-à-vis de ce dernier, qui attend son argent depuis la fin de juillet et que j’ai été obligé d’aller voir hier au soir pour cela ! Tu n’imagines pas comme le ménage m’assomme ! Les questions d’argent m’exaspèrent de plus en plus ! C’est une faiblesse, mais c’est comme ça !
      Je travaille maintenant énormément, si bien que j’ai un mal de tête continu, à force de lire. Hier, au moment où j’allais piquer un chien sur mon divan, sont arrivés les papiers d’impositions ! J’ai cru que j’en suffoquerais de colère !... aucune nouvelle de la Princesse ! […]
      Monsieur a le bourrichon monté et n’entend pas qu’on le dérange de son Olympe ! Il me faudra encore quinze bons jours de préparation avant de commencer les phrases. Je crois que tes louanges, mon pauvre loulou, m’ont encouragé... la compagne que tu vas avoir ne remplacera pas l’autre. Frankline doit être d’une société charmante.
      J’irai probablement cette semaine à Neuville voir le père Baudry, bien que ça me dérange. Mais j’ai besoin de causer avec ce savant.
      T’ai-je dit que d’Osmoy m’avait annoncé sa visite pour le commencement d’octobre ? C’est à ce moment-là aussi que j’attends Tourgueneff. Je voudrais bien que mon Olympe fût arrêté avant leur (ou sa ?) visite.
      Adieu, pauvre chère fille.
 

***

À George Sand.

      [Croisset, 4 ou 5 octobre 1871].
      Chère maître,
      J’ai reçu votre feuilleton hier et j’y répondrais longuement si je n’étais au milieu des préparatifs de mon départ pour Paris. Je vais tâcher d’en finir avec Aïssé.
      
Le milieu de votre lettre m’a fait verser un pleur, sans me convertir, bien entendu. J’ai été ému, voilà tout, mais non persuadé.
      Je cherche chez vous un mot que je ne trouve nulle part : justice, et tout notre mal vient d’oublier absolument cette première notion de la morale. La grâce, l’humanitarisme, le sentiment, l’idéal, nous ont joué d’assez vilains tours pour qu’on essaye du Droit et de la Science.
      Si la France ne passe pas, d’ici à peu de temps, à l’état critique, je la crois irrévocablement perdue. L’instruction gratuite et obligatoire n’y fera rien qu’augmenter le nombre des imbéciles. Renan a dit cela supérieurement dans la Préface de ses «questions contemporaines». Ce qu’il nous faut avant tout, c’est une aristocratie naturelle, c’est-à-dire légitime. On ne peut rien faire sans tête, et le suffrage universel, tel qu’il existe, est plus stupide que le droit divin. Vous en verrez de belles, si on le laisse vivre. La masse, le nombre, est toujours idiot. Je n’ai pas beaucoup de convictions, mais j’ai celle-là fortement. Cependant il faut respecter la masse, si inepte qu’elle soit, parce qu’elle contient des germes d’une fécondité incalculable. Donnez-lui la liberté, mais non le pouvoir.
      Je ne crois pas plus que vous aux distinctions des classes. Les castes sont de l’archéologie. Mais je crois que les pauvres haïssent les riches et que les riches ont peur des pauvres. Cela sera éternellement. Prêcher l’amour aux uns comme aux autres est inutile. Le plus pressé est d’instruire les riches, qui, en somme, sont les plus forts. Éclairez le bourgeois, d’abord, car il ne sait rien, absolument rien. Tout le rêve de la démocratie est d’élever le prolétaire au niveau de bêtise du bourgeois. Le rêve est en partie accompli. Il lit les mêmes journaux et a les mêmes passions.
      Les trois degrés de l’instruction ont donné leurs preuves depuis un an : 1° l’instruction supérieure a fait vaincre la Prusse ; 2° l’instruction secondaire, bourgeoise, a produit les hommes du 4 Septembre ; 3° l’instruction primaire nous a donné la Commune. Son ministre de l’instruction publique était le grand Vallès, qui se vantait de mépriser Homère.
      Dans trois ans, tous les Français peuvent savoir lire. Croyez-vous que nous en serons plus avancés ? Imaginez au contraire que, dans chaque commune, il y ait un bourgeois, un seul, ayant lu Bastiat, et que ce bourgeois-là soit respecté : les choses changeraient.
      Cependant je ne suis pas découragé comme vous, et le gouvernement actuel me plaît, parce qu’il n’a aucun principe, aucune métaphysique, aucune blague. Je m’exprime très mal. Vous méritez pourtant une autre réponse, mais je suis fort pressé.
      J’apprends aujourd’hui que la masse des Parisiens regrette Badinguet. Un plébiscite se prononcerait pour lui, je n’en doute pas, tant le suffrage universel est une belle chose.
 

***

À Madame Roger des Genettes.

      Croisset, [vendredi, 6 octobre, 1871].
      Il faut que je m’en aille à Paris, la semaine prochaine, pour les affaires de mon pauvre Bouilhet, afin d’en finir avec Aïssé, et je passerai au boulevard Beaumarchais, voir si par hasard... mais non ! Je ne trouverai personne ! Pourquoi ? êtes-vous condamnée à Villenauxe à perpétuité ? «Paris n’est-il pas assez à plaindre, belle dame ?», comme dirait M. Prud’homme.
      Il me semble que vous êtes bien seule là-bas et que vous devez vous y ennuyer mortellement. Le général m’a dit que vous gardiez votre «excellent moral». Est-ce vrai ? Il est charmant, votre brave frère ! Il est venu me faire une longue visite, où il a beaucoup et très bien parlé. Je crois que la sympathie est réciproque.
      Comme je vous plains ! J’ai peur que vous ne suiviez un très mauvais régime. Pardonnez-moi cette outrecuidance, mais j’ai, à mes dépens, acquis beaucoup d’expérience en fait de névroses. Tous les traitements qu’on leur applique ne font qu’exaspérer le mal. Je n’ai pas encore rencontré, en ces matières, un médecin intelligent. Non ! Pas un ; c’est consolant ! Il faut s’observer soi-même scientifiquement et expérimenter ce qui convient.
      Ma vie n’est pas douloureuse comme la vôtre, mais n’est pas non plus précisément folichonne. Ma seule distraction consiste à promener, ou plutôt à traîner ma mère dans le jardin. La guerre l’a vieillie de cent ans en dix mois. C’est bien triste d’assister à la décadence de ceux qu’on aime, de voir leurs forces s’en aller, leur intelligence disparaître.
      Pour oublier tout, je me suis jeté en furieux dans Saint Antoine et je suis arrivé à jouir d’une exaltation effrayante. Voilà un mois que mes plus longues nuits ne dépassent pas cinq heures. Jamais je n’ai eu «le bourrichon» plus monté. C’est la réaction de l’aplatissement où m’avait réduit la Défense nationale. Et à ce propos, je trouve qu’on est fort injuste envers la présente assemblée. Ce qui se passe est ce qui me convient. Voilà la première fois qu’on voit un gouvernement sans métaphysique, sans programme, sans drapeau, sans principes, c’est-à-dire sans blague. Le provisoire est précisément ce qui me rassure. Tant de crimes ont été commis par l’idéal en politique qu’il faut s’en tenir pour longtemps à «la gérance des biens».
      J’ai échangé avec Mme Sand des épîtres politiques. Les siennes paraissent dans le Temps. Le congrès de Lausanne vous réjouit-il ? Auriez-vous souhaité ouïr André Léo ? Ah ! Pauvre, pauvre humanité !
 

***

À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
[Mardi soir, 10 octobre 1871].
      Mon cher enfant,
      Voici le résultat de mes courses, lesquelles se montent à un joli total.
      L’Odéon (j’ai vu Duquesnel) se propose de jouer Aïssé après la pièce de Charles-Edmond, qui viendra après celle de Cadol dont la première a lieu demain. En mettant les choses au pire, cela remet la première d’Aïssé en janvier.
      Duquesnel nous propose Berton fils pour Aydé (soutenant qu’il vaut mieux que Lafontaine, lequel est engagé à l’Odéon pour le mois de février), Sarah pour Aïssé, le fils Provost pour D’Argental, Pujol pour Pont de Veyle (j’estropie le nom mais je connais l’homme, qui est excellent ; il a joué dans les idées de Madame Aubray le rôle du gandin), Ramelli pour Mme Ferriol, Page pour Mme du Tencin, Page ou Colombier. Reste à trouver un bon pour Brécourt et un pour le commandeur (le père Beauvallet se meurt). J’ai demandé Richard, celui qui fait l’Hospital dans la conjuration ! Ils ont engagé Christian, des variétés, et me paraissent pleins de bonne volonté.
      Je n’ai pris aucun engagement nouveau, disant à Duquesnel que j’allais t’écrire et qu’il ne me verrait qu’après que j’aurai reçu ta lettre.
      Le sieur Chilly a des hémorrhoïdes. Constant m’a dit : M. le Directeur «a ses affaires». ça achève la ressemblance.
      J’ai été trois fois aux Français et chez Perrin sans mettre la main sur ledit Perrin. Mais Deslandes m’a dit que les Français avaient leur hiver bourré de pièces. Ainsi, quand même nous lâcherions l’Odéon, nous ne serions pas joués cet hiver aux Français. Mon avis est d’accepter l’Odéon. Néanmoins je verrai demain Perrin, coûte que coûte, et te manderai ce qu’il m’aura dit. Tu peux donc réfléchir jusqu’à jeudi soir. Je ne dois pas revenir à l’Odéon avant vendredi.
      J’ai vu aussi Mme Plessy et Ramelli, sans compter Berton père, que j’ai surpris dans son lit, ce matin.
      Il est irrévocablement fâché avec ces messieurs.
      Tu vois, mon jeune homme, que je ne m’endors pas sur le fricot.
      Expédie-moi le manuscrit promptement. Perrin, sans doute, voudra le lire et qui sait ?
      C’est en partie à d’Osmoy que l’Odéon doit sa subvention. Duquesnel l’a dit à Ramelli. Ainsi cela nous donne une espèce de droit là-bas à être mieux traité.
      Sais-tu qu’un enfant de d’Osmoy est très malade ? Il m’a écrit ça hier à Croisset, en ajoutant qu’il faisait venir Axenfeld à évreux.
      J’ai été chez Axenfeld pour savoir ce qui en était, mais je ne l’ai pas trouvé.
      Je t’embrasse.
      Ton vieux fidèle.
      P. S. 8 heures. – Perrin m’envoie un larbin m’apportant une lettre qui me donne rendez-vous pour jeudi à 4 heures. Cet excès de politesse me paraît de bon augure.
      Donc dépêche-toi de m’expédier le manuscrit.
 

***

À Eugène Delattre.

      [Paris]. Jeudi, 3 heures [12 octobre 1871].
      Mon cher ami,
      Peux-tu me donner un rendez-vous dans la journée jusqu’à 4 heures ?
      Je suis sur le point de m’en retourner et j’ai absolument besoin de te voir pour les affaires de Bouilhet.
      Il s’agit de choses de ton métier.
      Si tu ne pouvais m’assigner une heure pour demain, veux-tu pour samedi, jusqu’à 4 heures également ? Ou enfin dimanche de 2 à 4 chez moi ?
      Tâche (ce qui serait plus simple) de venir demain déjeuner chez moi rue Murillo, 4, parc Monceau.
      Prompte réponse, je te prie ! Et tout à toi.
 

***

À sa nièce Caroline.

      [Paris]. Jeudi soir [12 octobre 1871].
      Pauvre chère Caro,
      Tu m’as bien amusé et bien attendri ce matin avec ton plan de roman ! J’exige que tu le montres à Vieux ! Comprends-tu combien cela me charme de t’avoir pour disciple ? Moi qui n’ai plus d’amis littéraires !
      Je tombe sur les bottes ! néanmoins j’arriverai à mes fins. Il est inutile que je t’ennuie avec le détail de mes courses, ou plutôt que je me fatigue à te les écrire. Bref, je ne désespère pas de faire jouer cet hiver Aïssé aux Français. Mais il faut de l’astuce...
      J’ai dîné hier chez les Cloquet. Madame a été extra-charmante, et ce matin j’ai déjeuné chez le bon Feydeau, qui s’est beaucoup informé de toi et qui désire te voir. Il va un peu mieux, car il marche avec une canne.
      Comme les intrigues dramatiques avaient un moment de relâche cet-après-midi, j’ai passé trois heures à la Bibliothèque impériale, d’où je suis sorti gelé. Il fait très froid et j’ai peur que notre pauvre vieille ne s’enrhume à Ouville.
      Il m’est impossible de savoir quand je la rejoindrai : ce ne sera pas toujours avant mardi, car j’ai, pour ce jour-là, rendez-vous avec Perrin.
      J’ai vu la femme de Crépet. Elle lui ressemble en beau, c’est-à-dire qu’elle est grande avec un nez pointu ; en somme, jolie et l’air aimable. Mais tout le temps de ma visite, je songeais à l’autre, à la première.
      Croirais-tu que la mère Sand a eu peur de m’avoir offensé dans son feuilleton et qu’elle m’a presque envoyé des excuses ? Cette naïveté me paraît tout à la fois très bête et très délicate. Continue, mon pauvre loulou, à ruminer de la littérature. Cela te rapproche de ton vieux chanoine de Séville qui te chérit.
      Ton oncle bedolard.
 

***

À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Samedi 4 h. [1871]
      Je viens de porter la copie à Perrin, qui doit me donner une réponse lundi ou mardi. Tu la connaîtras rapidement.
      S’il accepte Aïssé, nous verrons ce qu’il faudra faire.
      J’ai écrit à d’Osmoy. Pas de réponse ! Suivant sa coutume !
      Avant de prendre un parti définitif, tu feras bien d’aller le chercher à Évreux et de me l’amener.
      
Il doit avoir maintenant beaucoup d’autorité, car tout le monde dit qu’il «va être ministre» (textuel).
      Je pars pour Saint-Gratien où je resterai jusqu’à demain soir ou après-demain matin au plus tard.
      À toi.
      La situation est si grave que je n’ose en prendre sur moi seul toute la responsabilité.
      Pierre Berton est bien insuffisant ! Comme physique surtout ! D’aucuns me conseillent de prendre plutôt Mélingue ! Pour Pont de Veyle, le nom de l’acteur est Porel.
 

***

À George Sand.

      [Paris, avant le 18 octobre 1871].
      Jamais de la vie, chère bon maître, vous n’avez donné une pareille preuve de votre inconcevable candeur. Comment, sérieusement, vous croyez m’avoir offensé ? La première page ressemble presque à des excuses. ça m’a fait bien rire ; vous pouvez, d’ailleurs, tout me dire, moi, tout ! Vos coups me seront caresses.
      Donc, re-causons. Je rabâche en insistant de nouveau sur la justice. Voyez comme on est arrivé à la nier partout. Est-ce que la critique moderne n’a pas abandonné l’Art pour l’Histoire ? La valeur intrinsèque d’un livre n’est rien dans l’école Sainte-Beuve, Taine. On y prend tout en considération, sauf le talent. De là, dans les petits journaux, l’abus de la personnalité, les biographies, les diatribes. Conclusion : irrespect du public.
      Au théâtre, même histoire. On ne s’inquiète pas de la pièce, mais de l’idée à prêcher. Notre ami Dumas rêve la gloire de Lacordaire, ou plutôt de Ravignan ! Empêcher de retrousser les cotillons est devenu, chez lui, une idée fixe. Faut-il que nous soyons encore peu avancés puisque toute la morale consiste pour les femmes à se priver d’adultère et pour les hommes à s’abstenir de vol ! Bref, la première injustice est pratiquée par la littérature qui n’a souci de l’esthétique, laquelle n’est qu’une Justice supérieure. Les romantiques auront de beaux comptes à rendre, avec leur sentimentalité immorale. Rappelez-vous une pièce de Victor Hugo, dans la Légende des siècles, où un sultan est sauvé parce qu’il a eu pitié d’un cochon ; c’est toujours l’histoire du bon larron, béni parce qu’il s’est repenti. Se repentir est bien, mais ne pas faire de mal est mieux. L’école des réhabilitations nous a amenés à ne voir aucune différence entre un coquin et un honnête homme. Je me suis, une fois, emporté, devant témoins, contre Sainte-Beuve, en le priant d’avoir autant d’indulgence pour Balzac qu’il en avait pour Jules Lecomte. Il m’a répondu en me traitant de ganache ! Voilà où mène la largeur.
      
On a tellement perdu tout sentiment de la proportion que le conseil de guerre de Versailles traite plus durement Pipe-en-Bois que M. Courbet ; Maroteau est condamné à mort comme Rossel. C’est du vertige ! Ces messieurs, du reste, m’intéressent fort peu. Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé l’humanité. On est tendre pour les chiens enragés et point pour ceux qu’ils ont mordus.
      Cela ne changera pas, tant que le suffrage universel sera ce qu’il est. Tout homme (selon moi), si infime qu’il soit, a droit à une voix, la sienne, mais n’est pas l’égal de son voisin, lequel peut le valoir cent fois. Dans une entreprise industrielle (Société anonyme), chaque actionnaire vote en raison de son apport. Il en devrait être ainsi dans le gouvernement d’une nation. Je vaux bien vingt électeurs de Croisset. L’argent, l’esprit et la race même doivent être comptés, bref toutes les forces. Or, jusqu’à présent, je n’en vois qu’une : le nombre. Ah ! Chère maître, vous qui avez tant d’autorité, vous devriez bien attacher le grelot ! On lit beaucoup vos articles du Temps, qui ont un grand succès, et, qui sait ? Vous rendriez peut-être à la France un immense service.
      Aïssé m’occupe énormément, ou plutôt m’agace. Je n’ai pas vu Chilly, j’ai donc affaire à Duquesnel. On me retire positivement le vieux Berton et on me propose son fils. Il est fort gentil, mais il n’a rien du type conçu par l’auteur. «Les Français» ne demanderaient peut-être pas mieux que de prendre Aïssé. Je suis fort perplexe, et il va falloir que je me décide. Quant à attendre qu’un vent littéraire se lève, comme il ne se lèvera pas, moi vivant, il vaut mieux risquer la chose tout de suite.
      Ces affaires théâtrales me dérangent beaucoup, car j’étais bien en train. Depuis un mois, j’étais même dans une exaltation qui frisait la démence.
      J’ai rencontré l’inéluctable Harrisse, homme qui connaît tout le monde et qui se connaît à tout, théâtre, romans, finances, politique, etc. Quelle race que celle de l’homme éclairé ! ! ! J’ai vu la Plessy, charmante et toujours belle. Elle m’a chargé de vous envoyer mille amitiés.
      Moi, je vous envoie cent mille tendresses.
      Votre vieux.
 

***

À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Jeudi soir. [1871]
      Mon cher Philippe, je te trouve «un drôle de jeune homme !» tu n’es pas venu me voir depuis longtemps et nous avons encore quelques petites choses à régler ensemble.
      J’ai écrit depuis 15 jours, au sieur Duquesnel deux fois. Pas de réponse ! Je ne sais rien de ce qui se passe à l’Odéon ! ça me chiffonne !
      Mon intention est (si je n’ai pas de lettre lundi) d’écrire à Ed. de Goncourt pour le prier d’aller lui-même trouver ces messieurs et de me donner des nouvelles. Mais tout cela nous recule encore d’une huitaine !
      Je crois que tu ferais bien, la semaine prochaine, de délaisser les alcools pour 24 heures et d’aller voir par toi-même ce qui en est. En tout cas, je t’attends dimanche à 11 heures, ou demain, ou après-demain, quand tu voudras. Il me semble qu’on s’endort.
      Ton
 

***

À sa nièce Caroline.

      [Croisset] Nuit de jeudi [26 octobre 1871].
      Non, mon loulou, je ne sais pas encore quand j’irai à Paris pour la lecture d’Aïssé aux acteurs. J’attends une lettre de Duquesnel, directeur de l’Odéon. Ce sera, sans doute, au milieu de la semaine prochaine.
      J’ai passé ma journée de dimanche à faire des coupures, surtout dans le deuxième acte. Travail embêtant et dont je ne suis pas mécontent. À mes moments perdus je fais de petites recherches dans les livres des Goncourt, pour la mise en scène.
      Le brave Saint Antoine n’est pas, pour cela, négligé. J’ai fini l’Olympe grec et préparé le reste des dieux. Encore sept à huit pages ! Aurai-je le temps de les écrire avant de gagner «la capitale» ?
      Je ne me souviens pas très bien de Jacques, car je ne l’ai certainement pas lu depuis une trentaine d’années. Mon pauvre Alfred l’admirait beaucoup. Je me rappelle que Jacques casse sa (ses) pipe par amour pour sa femme ; une petite fille, Sylvia, qui court tout en sueur sur une falaise ; une femme en peignoir rose, qui regarde une vue du Dauphiné... voilà tout. Donc je ne peux pas apprécier la critique de mon élève, de ma chère Caro, avec qui j’aime tant à causer littérature.
      Ta grand’mère ne va pas mal. Ce matin elle a été déjeuner à l’Hôtel-Dieu ; puis les Achille, avec le jeune Ernest, sont venus dîner (hier). Juliette, bien entendu, est à Ouville «avec ses ouvriers» !
      Je suis de l’avis des Arabes : les riches, en Europe, ont une drôle de manière de s’amuser.
      Nous nous sommes décidés à donner au bon Bataille le déjeuner promis depuis longtemps. Ce sera pour samedi prochain.
      Hier, j’ai eu la visite de Caudron et celle de l’indomptable Allais. Il m’a promis un échantillon de café.
      Telles sont les nouvelles.
      J’oubliais un événement extraordinaire : tantôt, comme j’étais seul, j’ai fait un tour jusque dans le potager ! ! ! le temps était splendide. Je suis resté en contemplation devant la nature, et j’ai été pris d’un tel attendrissement pour le petit veau qui était couché près de sa mère sur les feuilles sèches éclairées par le soleil, que je l’ai baisé au front, le susdit veau !
      Tâche de guérir ton rhume, pauvre Caro, et aime toujours ton vieux chanoine de Séville qui t’embrasse bien fort.
 

***

À Eugène Delattre.

      [Paris, octobre-novembre 1871].
      Mon cher ami, tu ne réfléchis pas à ceci :
      Un auteur dramatique (qui veut être joué et gagner de l’argent) ne doit pas indisposer par avance tout un public. Ex : About.
      Le Comité n’est pas près de finir. Quand Aïssé sera jouée, nous verrons.
      Médite très sérieusement les inconvénients pécuniaires qui pourraient résulter de ta fantaisie.
      Viens me voir un dimanche dans l’après-midi, ou le jour qu’il te plaira, avant dix heures.
      Tout à toi.
      Rue Murillo, 4, parc Monceau.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, nuit de mercredi, 3 heures [1er-2 novembre 1871].
      Je crois que je n’ai jamais travaillé comme à présent. Je ne dors plus, ou presque plus. Ton vieux chanoine de Séville ale bourrichon démesurément monté. C’est ce qui fait que j’attends avec patience le moment de m’en aller à Paris. Les petits dieux de Rome me donnent néanmoins un mal d’enfer. J’ai montré tant de dieux que je suis à bout de tournures nouvelles.
      Samedi nous avons eu à déjeuner le bon Bataille, avec les dames Lapierre chez lesquelles j’ai dîné lundi. Monsieur ton oncle n’a pas dé-parlé de tout le repas !
      Aujourd’hui visite de la mère Heuzey et du jeune Desbois (pour le monument de Bouilhet). Voilà toutes les nouvelles, pauvre loulou. Et toi, que deviens-tu ? Tu n’as pas trop l’air de t’amuser. Est-ce que les affaires d’Ernest t’inquiéteraient plus que tu ne le dis ? Il me semble que tu étais moins «morose» à Dieppe qu’à Paris. Quel dommage, pauvre Caro, que nous ne vivions pas ensemble ! Ce serait doux pour l’un comme pour l’autre !
      N. B. – J’allais oublier le Positif ! Prie ton époux de nous envoyer de l’argent. Je n’ai plus que 40 francs pour tenir la maison. C’est peu.
      Ton vieux.
      Duquesnel ne m’ayant pas encore écrit, je ne sais rien de ce qui se passe à l’Odéon : il ne m’appellera qu’après la première de Charles-Edmond. Mais comme je ne lis aucun journal de théâtre, j’ignore si les Créanciers du bonheur durent encore.
      Bref, il m’est impossible de te dire l’époque de notre arrivée.
 

***

À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Vendredi 3 heures. [1871]
      Rien de nouveau pour la pièce, bien entendu. J’ai passé hier tout mon après-midi aux Estampes et j’y retourne demain.
      Nous allons imprimer tout de suite le volume de vers. Je crois qu’il vaut mieux l’imprimer à ton compte qu’à celui de Lévy. Tu n’auras rien à débourser, car les frais seront facilement couverts et si peu que tu gagnes, tu gagneras, tandis que Lévy, s’il l’imprimait pour lui, ne te donnerait rien ou presque rien.
      Pour que le volume paraisse en même temps qu’Aïssé, il faut s’y mettre dès maintenant. Je viens de le relire et de numéroter les pages.
      Ci-joint une note importante. Peut-être le cahier est-il dans mon grenier. Mais la clef du coffre est enfermée. Julie ne pourrait te la donner.
      L’Amour noir n’a-t-il pas paru dans une revue ?
      Ta réponse est attendue par moi avec impatience, car il faut que je donne le manuscrit au milieu de la semaine prochaine au plus tard.
      Autre question : quel titre ?
      «Poésies posthumes» ne peut être que le sous-titre. Je me creuse la tête et ne trouve rien.
      J’ai relu ma Préface, dont je suis fort peu satisfait ! Elle me semble froide, gauche, mal faite. Enfin elle me déplaît. Je vais la retravailler uniquement sous le rapport de la correction. Quant à en faire une autre, je n’ai pas le temps, et puis je ne vois pas le moyen de faire mieux, bien que je la juge piètre.
      Je t’embrasse.
      Ton vieux.
      Et amène-moi, ou envoie-moi le sieur d’Osmoy, vers le milieu ou la fin de la semaine prochaine.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, lundi soir, 11 heures [6 novembre 1871].
      Ouf ! Je viens de finir mes dieux !» encore trois pages et j’aurai terminé la cinquième partie du bon Saint Antoine, qui en aura huit en tout. C’est peut-être très beau, mais ça pourrait bien être profondément stupide. Je ne sais plus qu’en penser ! Je crois que j’aurais besoin de donner un peu de repos à ma malheureuse cervelle ! Les répétitions d’Aïssé la distrairont en me tapant sur les nerfs. Ce sera un changement. Nous avons eu hier à dîner les Achille qui avaient passé leur après-midi chez l’élégant Saint-André, à la chasse ! Voilà un double plaisir que je comprends peu. Demain, nous aurons à dîner, et peut-être à coucher, Mme Marie Schlésinger. Voilà toutes les nouvelles, pauvre loulou.
      J’oubliais de te dire que j’ai reçu de Dieppe 500 francs. Quelle signature que celle de Daviron ! Quel paraphe ! Est-ce assez splendide !
      Comme je ne reçois aucune lettre de Duquesnel, je vais lui écrire ce soir même pour savoir ce que deviennent les affaires théâtrales.
      Tu ne me parles pas de la peinture, ni de la musique, ni de tes lectures. Il me semble qu’il y a très longtemps que je ne t’ai vue, chère Caro, extrêmement longtemps ! Pourquoi cela ?
      Es-tu contente de ton Hongrois ?
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, dimanche 1 heure, 12 novembre 1871.
      J’ai bien des choses à te dire, mon pauvre loulou : 1° Ta grand’mère a une femme de chambre ! Donc ne t’occupe pas de lui en chercher. 2° Nous serons à Paris à la fin de cette semaine, peut-être même jeudi.
      J’ai reçu ce matin une lettre de Duquesnel qui me dit de venir. Les répétitions commenceront dans dix jours, et la direction veut régler les décors et la mise en scène tout de suite. Comme j’étais ennuyé de n’entendre point parler de ces messieurs, j’ai expédié Philippe qui doit être à Paris maintenant. C’est à son retour, demain soir ou après-demain matin, que je saurai positivement le jour de mon départ.
      Vinet m’a envoyé un mémoire de 1 100 francs pour vin fourni, en partie, à messieurs les Prussiens. Il attendra jusqu’à Noël.
      Préviens aussi ton mari que je lui demanderai de l’argent pour mon propre compte. Assez causé de ces choses-là qui m’assomment de plus en plus ! Tu sauras donc, mon Caro, que ce matin, à 5 heures, j’ai terminé (enfin !) la cinquième partie de Saint Antoine sur laquelle je suis depuis le commencement de juin. Terminé n’est pas très exact, car il me faut bien encore deux ou trois jours pour finir et modifier quelques phrases. C’est un fameux poids de moins sur la poitrine.
      Malgré le plaisir, ou plutôt le bonheur, que j’aurai de te voir souvent cet hiver, j’aimerais mieux rester ici, dans «le silence du cabinet», à gueuler mes phrases emphatiques, que de m’en aller à Paris me bouleverser les nerfs et dépenser mes pauvres monacos, peu nombreux.
      Ton oncle devient scheick, il n’aime pas le dérangement.
      Adieu, pauvre chère Caro, à bientôt.
      Ton vieux chanoine de Séville.
 

***

À George Sand.

      [Croisset 14 novembre [1871.
      Ouf ! Je viens de finir «mes dieux», c’est-à-dire la partie mythologique de mon Saint Antoine, sur laquelle je suis depuis le commencement de juin. Comme j’ai envie de vous lire ça, chère maître du bon Dieu !
      Pourquoi avez-vous résisté à votre bon mouvement ? Pourquoi n’êtes-vous pas venue cet automne ? Il ne faut pas rester si longtemps sans voir Paris. Moi j’y serai après-demain et je ne m’y amuserai pas de tout l’hiver, avec Aïssé, un volume de vers à imprimer (je voudrais bien vous montrer la Préface), que sais-je encore ? Une foule de choses peu drôles.
      Je n’ai pas reçu le second feuilleton annoncé. Votre vieux troubadour a la tête cuite. Mes plus longues nuits, depuis trois mois, n’ont pas été au delà de cinq heures. J’ai pioché d’une manière frénétique. Aussi, je crois avoir amené mon bouquin à un joli degré d’insanité. L’idée des bêtises qu’il fera dire au bourgeois me soutient ; ou plutôt je n’ai pas besoin d’être soutenu, un pareil milieu me plaisant naturellement.
      Il est de plus en plus stupide, ce bon bourgeois : il ne va même pas voter. Les bêtes brutes le dépassent dans le sentiment de la conservation personnelle. Pauvre France, pauvres nous !
      Savez-vous ce que je lis pour me distraire maintenant ? Bichat et Cabanis, qui m’amusent énormément. On savait faire des livres dans ce temps-là. Ah ! Que nos docteurs d’aujourd’hui sont loin de ces hommes !
      Nous ne souffrons que d’une chose : la Bêtise. Mais elle est formidable et universelle. Quand on parle de l’abrutissement de la plèbe, on dit une chose injuste, incomplète. Conclusion : il faut éclairer les classes éclairées. Commencez par la tête, c’est ce qui est le plus malade, le reste suivra.
      Vous n’êtes pas comme moi, vous ! Vous êtes pleine de mansuétude. Moi, il y a des jours où la colère m’étouffe. Je voudrais noyer mes contemporains dans les latrines, ou tout au moins faire pleuvoir sur leurs têtes des torrents d’injures, des cataractes d’invectives. Pourquoi cela ? Je me le demande à moi-même.
      Quelle espèce d’archéologie occupe Maurice ? Embrassez bien vos fillettes pour moi.
      Votre vieux.
 

***

À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Mercredi soir 11 heures. [1871]
      Les décors sont réglés. Le décorateur m’attendait avec un carton de dessins... sous ce rapport là je n’ai pas d’inquiétude. Mais le côté acteur et actrice m’embête. Ils ne veulent pas me donner Ramelli après me l’avoir promise (mais ils céderont). Nous nous sommes déjà un peu chamaillés. Je suis resté 3 heures à l’Odéon.
      Bref, il me paraît indispensable que tu m’amènes d’Osmoy à la fin de la semaine prochaine. La baronne de Charles-Edmond passe mercredi. La distribution définitive des rôles n’aura lieu qu’après la 2e ou 3e représentation de cette pièce.
      Écris donc à Mme d’Osmoy que tu as absolument besoin de voir son mari d’ici à huit jours.
      Chilly est fort malade. Duquesnel «n’a jamais entendu parler de Mme ou Mlle d’Holbach (?)», je te charge de le dire au Nouvelliste, pour son instruction.
      À toi, ton
      Duquesnel a approuvé toutes mes corrections, sauf huit vers du commencement du 2e acte qu’il veut laisser (Scène du coiffeur). Tant mieux !
      Demain matin, rendez-vous avec Lévy pour le volume de vers.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Paris, mercredi, 6 heures [22 ? Novembre 1871].
      Mon Loulou,
      J’irai demain chez toi vers cinq heures, et puisque tu ne veux pas de moi, j’irai dîner chez Mme Husson ou je reviendrai dans ma mansarde.
      Ainsi dis à ta grand’mère qu’elle aura ma visite demain, avant son dîner.
      Il faudra que nous prenions ensemble un rendez-vous pour un après-midi de la semaine prochaine, afin que nous allions tous les deux au Cabinet des Estampes, où j’aurai probablement un petit service à te demander.
      Je t’embrasse bien fort.
      Ton vieil oncle.
 

***

À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Mercredi 6 heures. [1871]
      Succès complet !
      
Ramelli est engagée ; peut-être même aurai-je Dumaine pour le commandeur, et la lecture aux acteurs est définitivement fixée à vendredi, après-demain midi et demi. Mais j’ai eu du mal ! Et une belle peur ! Ayant contre moi toute la bande Hugo entre autres. Franchement j’ai passé de mauvais quarts d’heure depuis 15 jours !
      N. B. – Expédie-moi tout de suite le manuscrit original d’Aïssé, afin que je puisse corriger plusieurs vers faux.
      J’ai terminé tous les arrangements avec Claye pour le volume. Ledit Claye m’a l’air plein de bonne volonté. Nous aurons un respectable bouquin.
      Et n’oublie pas les vers de l’Amour noir.
      
Si Aïssé a du succès, mon cher bonhomme, tu me devras, sans me vanter, une belle chandelle.
      Je t’embrasse.
      Ton G.
 

***

À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Lundi 16, 6 h du soir. [1871]
      Ci-joint la liste des rôles, telle qu’elle a été convenue tout à l’heure entre Duquesnel et moi (je garde l’original). Après quoi j’ai vu Perrin, qui n’a pas eu le temps de lire Aïssé mais qui m’a donné sa parole d’honneur que demain, à 9 heures du soir, il me donnerait une réponse définitive.
      Ma conduite est celle d’un misérable ; je joue un double jeu ! Il faut bien que ce soit pour sa gloire et pour son intérêt ! Car il m’en coûte de mentir aussi effrontément.
      Si Perrin accepte, tu viendras avec d’Osmoy à l’Odéon t’expliquer, puis je reparaîtrai aux Français. S’il refuse, les choses suivront leur train. Dans quelques jours Duquesnel doit m’appeler pour la lecture, et peu de temps après pour les répétitions.
      D’après son calcul Aïssé passerait en décembre.
      Il m’a l’air plein de feu. Les rôles seront donnés à la copie cette semaine.
      Ce soir je retourne à l’Odéon pour voir quelques acteurs que Duquesnel veut me montrer.
      D’Osmoy m’a écrit que son petit Louis allait mieux mais qu’il ne voulait pas encore le quitter.
      Je serai probablement revenu à Croisset mercredi soir.
      Je te ferai savoir mon retour, afin que tu viennes causer
      avec ton Vieux.
 

***

À la princesse Mathilde.

      [25 octobre 1871].
      Princesse, je ne vous ai pas écrit plus tôt parce que, les nouvelles d’Aïssé étant mauvaises, j’ai jugé inutile de m’empresser de vous les apprendre.
      Perrin ne veut pas «se risquer» à jouer cette pièce. Il est certain que le premier rôle est maintenant celui d’un Tcholend (qui a l’air de courir à l’incendie du Palais royal). Voilà un bienfait de plus des Révolutions.
      Il a de plus appelé mon attention sur deux ou trois endroits qui m’inquiètent. Mais les corrections sont malheureusement impossibles. Ainsi la pièce passera à l’Odéon cet hiver, après celles de Charles-Edmond. J’attends l’appel du directeur pour me rendre aux répétitions.
      Je passerai un hiver fort agité et fort ennuyeux ; mais qu’il sera doux en comparaison de l’autre !
      Pour avoir de bons moments faudra-t-il aller jusqu’à Saint-Gratien, ou rentrerez-vous ?
      J’ai lu avec plaisir le volume de M. Benedetti. Je viens de lui écrire. Ma lettre est adressée rue de Penthièvre ; j’ignore son numéro. J’espère qu’elle lui parviendra.
      Depuis mon retour ici je travaille d’une façon exagérée. Aussi suis-je un peu las. Mais toute fatigue s’en va, toute mélancolie se dissipe quand je pense à vous, Princesse, car vous savez qu’il vous aime
      Votre vieux fidèle.
 

***

À Madame Régnier.

      [Paris] Jeudi soir 7 heures [30 novembre 1871].
      Chère Madame,
      J’ai eu dans ces derniers temps à m’occuper :
      1° Du tombeau de Bouilhet ;
      2° De son monument ;
      3° De son volume en vers, qui est sous presse depuis hier ;
      4° Je cherche un graveur pour faire son portrait ;
      5° Tous mes moments depuis quinze jours sont pris par Aïssé que je lis demain aux acteurs. Les répétitions commenceront samedi prochain ; et la pièce pourra être jouée vers le 1er janvier.
      Je suis parti de Croisset si brusquement que mon domestique et mes bagages sont arrivés trois jours après moi. Le détail des intrigues qu’il m’a fallu vaincre demanderait un volume.
      J’ai fait engager des acteurs. J’ai travaillé moi-même les costumes au Cabinet des Estampes ; bref, je n’ai pas un moment de répit depuis quinze jours, et cette petite vie exaspérante et occupée va durer du même train pendant deux bons mois encore.
      Quel monde ! Je ne m’étonne pas que mon pauvre Bouilhet en soit mort. De plus j’ai re-écrit la Préface de son volume, qui me déplaisait.
      Je vous prie donc, en grâce, de me donner un peu de liberté pour le moment, car avec la meilleure volonté du monde il m’est impossible de faire à la fois les affaires de tous. Je vais au plus pressé, d’abord.
      D’ailleurs, vous avez tort de vouloir publier maintenant. À quoi cela vous servira-t-il ? Où sont les lecteurs ?
      Je ne vous cache pas que je trouve vos aimables reproches, touchant le voyage de Mantes, injustes. Comment ne comprenez-vous pas qu’il me sera très pénible d’aller à Mantes ? Toutes les fois que je passe devant le buffet, je détourne la tête. Je tiendrai néanmoins ma promesse. Mais il me sera plus facile d’aller de Paris à Mantes que de m’y arrêter en passant. Ne me gardez donc pas rancune ; plaignez-moi plutôt.
 

***

À Émile Zola.

      [Paris]. Vendredi soir [1er décembre 1871].
      Je viens de finir votre atroce et beau livre ! J’en suis encore étourdi. C’est fort ! Très fort !
      Je n’en blâme que la préface. Selon moi, elle gâte votre oeuvre qui est si impartiale et si haute. Vous y dites votre secret, ce qui est trop candide, et vous exprimez votre opinion, chose que, dans ma poétique (à moi), un romancier n’a pas le droit de faire.
      Voilà toutes mes restrictions.
      Mais vous avez un fier talent et vous êtes un brave homme !
      Dites-moi, par un petit mot, quand je puis aller vous voir, pour causer longuement de votre bouquin.
      Je vous serre la main très cordialement, et suis vôtre.
      Rue Murillo, 4.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Vendredi soir [1871].
      Chère Princesse,
      J’attendais toujours un mot de vous, m’annonçant votre arrivée à Paris. Je me suis même présenté rue de Berry au n 22 (au lieu du 18) et je n’ai, bien entendu, trouvé personne.
      J’avais écrit à Popelin pour avoir de vos nouvelles ; il ne m’a pas répondu. Enfin j’aurais été en chercher moi-même si, depuis quinze jours, les intrigues dramatiques ne m’avaient complètement absorbé. J’ai eu du mal, je vous assure ! Enfin j’ai réussi, car aujourd’hui même j’ai lu Aïssé aux acteurs ; demain nous collationnons les rôles et lundi les répétitions commencent.
      Si je ne suis pas obligé d’être à Paris lundi matin, de bonne heure, j’ai bien envie de lâcher dimanche «la brillante société qui afflue dans mes salons» (ce qui se borne souvent à une ou deux personnes), pour aller chez vous à Saint-Gratien passer toute la soirée. Mais je ne puis rien me promettre encore, puisque mon programme de la semaine ne sera fixé que demain dans l’après-midi.
      Je m’ennuie de vous encore plus qu’à Croisset, parce que nous sommes plus près et parce que je vous sais tourmentée.
      À bientôt donc et, en attendant, un long baiser sur chacune de vos deux mains.
      Long est peut-être inconvenant ? Mais vous savez, Princesse, que je le suis quelquefois au bas de mes lettres.
 

***

À George Sand.

      [Paris] 1er décembre [1871].
      Chère maître.
      Votre lettre que je retrouve me donne des remords, car je n’ai pas encore fait votre commission auprès de la Princesse.
      J’ai été pendant plusieurs jours sans savoir où était la Princesse. Elle devait venir se caser à Paris et me prévenir de son arrivée. Aujourd’hui enfin, j’apprends qu’elle reste à Saint-Gratien, où j’irai probablement dimanche soir. En tout cas, votre commission sera faite la semaine prochaine.
      Il faut m’excuser, car je n’ai pas eu, depuis quinze jours, dix minutes de liberté. Il m’a fallu repousser la reprise de Ruy Blas qui allait passer par-dessus Aïssé (la besogne était rude). Enfin, les répétitions commencent lundi prochain. J’ai lu aujourd’hui la pièce aux acteurs, et demain on collationne les rôles. Je crois que ça ira bien. Je fais imprimer le volume de vers de Bouilhet, dont j’ai re-écrit la Préface. Bref je suis exténué, et triste, triste à en crever.
      Quand il faut que je me livre à l’action, je me jette dedans tête baissée. Mais le coeur m’en saute de dégoût. Voilà le vrai.
      Je n’ai encore vu personne de nos amis, sauf Tourgueneff que j’ai trouvé plus charmant que jamais.
      Embrassez bien Aurore pour son gentil mot, et qu’elle vous le rende de ma part.
      Votre vieux.
 

***

À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Vendredi soir, 11 heures, 1er décembre. [1871]
      La lecture aux acteurs a eu lieu tantôt au milieu du plus vif enthousiasme. Pleurs, applaudissements, etc. Demain nous collationnons les rôles et, lundi, les répétitions commencent. Ainsi c’est une affaire terminée, sauf le rôle du Commandeur que tous veulent avoir. On est en pourparlers avec Dumaine. À défaut de Dumaine (ou peut-être même de Geffroy ?) ce sera le vieux Laute.
      Le bon Fréville (Blacas) a le rôle de D’Orbigny.
      J’ai choisi le papier, grosse affaire pour le volume, et Claye m’a donné son devis. En faisant tirer à 2 mille tu peux gagner ; tu gagneras (déduction faite des frais et de l’horrible commission de Lévy) six mille francs.
      Je t’enverrai le détail du compte si tu y tiens.
      Je le garde, d’ailleurs, pour te le montrer.
      J’aurais dû commencer ma lettre par te foutre des sottises, car tu es «un drôle de jeune homme», et je trouve que tu pourrais mettre, dans tes affaires, un peu de l’activité que j’y emploie.
      Je t’ai prié de m’envoyer : 1° les vers de l’Amour noir, 2° la photographie de Bouilhet (je cherche maintenant un graveur pour faire une belle eau-forte), 3° le manuscrit original d’Aïssé ; et je ne vois rien venir. Tout cela est pourtant fort pressé !
      Tâche de t’occuper un peu moins de l’espèce de navet qui te sert de (...) et fais-moi l’honneur de me répondre.
      Je t’embrasse.
      Ton.
 

***

À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Samedi soir, 8 heures. [1871]
      M’envoyer dare-dare et presto, prestissimo, le portrait d’Aïssé de M. Clogenson.
      Dépêche-toi de faire faire la boîte et de m’expédier cela par la grande vitesse.
      N. B. – La couturière attend après.
      
Les répétitions ont commencé aujourd’hui. Il y en aura demain, bien que ce soit dimanche (fait inouï dans les fastes de l’Odéon !)
      Je m’en vais à tous leur mettre au cul un feu dont ils ne se doutent pas.
      J’aurai les épreuves de la Préface mercredi ou jeudi et j’ai trouvé une couverture chic.
      J’attends toujours la photographie et les vers de l’Amour noir.
      
Allons, vivement !
      À toi.
      Ton.
 

***

À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
[1871]
      Je ne peux pas faire les recherches pour les 4 vers de l’Amour noir qui manquent. ça me demanderait une journée et j’en suis à compter les minutes.
      Je dirige les répétitions et je m’occupe des costumes. Je te répète que l’Amour noir est dans le dernier cahier de Bouilhet. Ce cahier-là est chez toi, ou à Croisset, posé en travers sur les livres, dans l’étagère qui est près de mon grand fauteuil.
      Je ne crois pas qu’il soit dans la petite malle dont la clef se trouve dans mon armoire aux pipes.
      J’attends toujours le portrait du père Clogenson et la photographie.
      À toi.
 

***

À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Mardi matin, 11 heures. [1871]
      
Puisque l’Amour noir a été publié dans la nouvelle Revue de Paris, va à la Bibliothèque de Rouen ; tu y trouveras toute la Revue de Paris et tu me copieras les vers en question ; c’est le moyen le plus court.
      La clef de la petite malle est dans mon armoire aux pipes, au milieu d’autres petites clefs qui sont dans une boîte en carton ; mais l’Amour noir n’est pas dans la petite malle.
      Peut-être le cahier relié de Bouilhet est-il simplement sur un des rayons de ma bibliothèque-étagère, celle qui est près de mon fauteuil.
      Si, à la Bibliothèque, tu ne trouvais pas ladite pièce, tâche de me dire à peu près l’époque où elle a paru, pour me faciliter les recherches.
      2° Dans Aïssé, 2e acte, envoie-moi, d’après le manuscrit original, les deux vers ayant cette rime :
      robe du matin
      roquentin
      parce que, dans ta copie, il y a un vers faux.
      J’ai donné le manuscrit du volume de vers à imprimer samedi dernier. Il aura pour titre :
      Dernières chansons et, en sous-titre, Poésies posthumes. nous n’avons trouvé rien de mieux.
      3° Je crois qu’il serait bon de mettre, en tête, un portrait (comme celui de Baudelaire). Donc envoie-moi la grande photographie, afin qu’on en fasse graver une réduction.
      Le volume coûtera 5 francs et tu toucheras dessus 3 francs.
      Maintenant je suis content de la Préface, que j’ai beaucoup retravaillée.
      Depuis 10 jours j’ai eu de telles venettes à propos d’Aïssé que j’ai appelé d’Osmoy, lequel est venu.
      Bref c’est demain que nous réglons les dernières dispositions.
      La baronne n’aura pas plus de 60 représentations, si elle va même jusque-là.
      Adieu, vieux enflé.
      Je t’embrasse et ta mère aussi.
 

***

À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Samedi soir. [1871]
      Raoul Duval est venu hier à Rouen.
      Je t’ai envoyé un télégramme pour te prévenir de la chose. L’as-tu vu ? Rapporte-t-il le portrait d’Aïssé ? Problème !
      En tout cas, j’écris au père Clogenson pour le prier de te le prêter, afin que tu me l’expédies. La chose presse !
      J’ai reçu les deux photographies et les conventions sont faites avec Léopold Flameng. Il me donnera la gravure avant le 20 courant, ce qui est prodigieux d’activité. J’ai reçu ce soir (et je viens de corriger) la 1re épreuve de la Préface.
      On répète la pièce vigoureusement et je ne quitte plus l’Odéon (demain est mon dernier jour de congé).
      J’ai avancé aujourd’hui la mise en scène de l’acte II (difficile). Le IVe est très simple. Giraud s’occupe des costumes. ça ira.
      Je t’embrasse.
      Ton.
      J’ai retrouvé une vieille Revue de Paris où se trouve l’Amour noir.
 

***

À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Vendredi, 1 heure. [1871]
      Ne t’inquiète pas de l’Amour noir. J’ai trouvé un exemplaire de la Revue de Paris.
      
R. Duval est à Rouen pour l’affaire du monument, qui me paraît en péril.
      Je viens de t’envoyer un télégramme pour que R. Duval me rapporte le portrait d’Aïssé.
      
Hier, malgré la neige, tous les acteurs répétaient sur la scène. À partir de demain je ne les quitte plus.
      Je vais de ce pas chez Giraud pour les dessins de costume.
      À toi.
      Ton.
 

***

À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
[1871]
      
J’ai reçu ce matin le Coeur à droite. Merci.
      J’attends toujours quelques pièces détachées, afin d’en donner de temps à autre, d’ici à la 1ère d’Aïssé. Tu ferais bien, puisque tu as le bon cahier, d’en copier le plus possible. Ce sera autant d’économisé pour le volume. Aie soin de n’écrire que sur un seul côté.
      Voilà trois fois, au moins, que je demande les listes de souscriptions.
      Fais inscrire Me de Tourbey, 100 francs.
      
Et les affaires ?
      Il me semble que vous vous endormez un peu à Rouen.
      Je t’embrasse.
 

***

À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Mercredi matin. [1871]
      Sois calme !
      
Oui, ils ont un traité pour la reprise de Ruy Blas le 25 janvier.
      Après des dialogues inextricables, voici ce qui a été convenu il y a quinze jours entre Chilly et moi (il n’y a plus à y revenir).
      On jouera Aïssé quand même ; puis, le 20 janvier on lanternera le vieux père Hugo avec les décors pendant quinze jours ; puis j’irai, moi, faire une démarche près de lui pour obtenir encore quinze jours ou un mois.
      Depuis lors, comme la direction croit de plus en plus à Aïssé, elle est en pourparlers pour louer la salle des italiens, où l’on continuerait Aïssé pendant qu’on jouerait Ruy Blas. Rassure-toi, on ne peut pas d’ailleurs arrêter une pièce tant qu’elle n’est pas descendue à un certain chiffre. Nous avons pour nous la Société des Auteurs dramatiques où Chilly, à propos de la reprise de Ruy Blas, a été secoué par Alexandre Dumas (au mois d’octobre dernier).
      Enfin, fous-moi la paix. Je fais tout pour le mieux. Loin de pousser à la première, je voudrais qu’elle n’eût lieu qu’après le jour de l’an !
      J’ai manqué étrangler (sic) le souffleur de l’Odéon dimanche, et hier j’ai cru m’évanouir de fatigue à la répétition. J’en pourrai crever, mais ça va ! Ma moyenne de lettres est, par jour, une dizaine.
      J’ai passé hier 1 h et demie aux décors ; ce sera chic !
      Je t’embrasse.
      Ton.
      C’est à nous (à l’Odéon) que le père Hugo pourrait, peut-être, faire un procès ; mais il n’osera, de peur qu’on ne le traite de corsaire. Il redoute autrement la petite presse qui lui est hostile. Et puis, merde ! Il fallait qu’Aïssé fût jouée maintenant et non au mois d’avril ou de septembre ! Comme on me l’avait proposé.
      En résumé
      Je te prie de me laisser tranquille. Je prends tes intérêts à coeur, sois-en sûr !
      Tu me feras des reproches plus tard, si ça va mal. Fie-toi à moi.
      Si Bouilhet avait soigné ses pièces comme je soigne la sienne ! ! !
      Trois lustres dans la salle de bal ! Et des rideaux de velours rouges à torsades d’or.
 

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À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Mardi matin. [1871]
      Pourquoi n’ai-je pas la lettre que je te demande ? Tu as dû recevoir de moi un grand pli dimanche soir.
      Je devais aller aujourd’hui à l’Odéon, rapporter ta réponse. Il n’y a que demi-mal, car Chilly s’absente jusqu’à jeudi. Pourquoi ? Mystère. Je crois qu’il a peur de moi.
      Je t’embrasse.
      Ton.
      Plus d’activité dans les affaires, fichtre !
 

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À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Vendredi 10 heures. [1871]
      Ta lettre est PARFAITE. Je vais la porter illico à l’Odéon et ce soir, quand je serai rentré chez moi, je t’écrirai.
      Observe qu’il y a eu cette semaine deux réclames dans le Figaro pour Aïssé, l’une mardi, l’autre hier (courrier des théâtres). Cela vient d’eux ! Ils se mordent les pouces et voudraient la crevaison de Latour Saint Ybars.
      Je t’embrasse ainsi que ta brave maman.
 

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À sa nièce Caroline.

      Lundi, 4 h et demie.[Début de décembre 1871.
      Mon pauvre Caro,
      Il m’est impossible d’aller vous voir aujourd’hui. J’attends d’Osmoy qui doit arriver à 5 heures (d’après son télégramme d’hier). J’ai du côté de l’Odéon des embêtements graves.
      Que ferai-je demain ? Je n’en sais rien. Je tâcherai d’aller embrasser notre chère vieille, quand même.
      Si tu avais quelque chose de particulier à me mander, envoie-moi un commissionnaire.
      Il est probable que je serai chez vous à l’heure du déjeuner (ou pour le déjeuner). Mais j’aime mieux ne pas donner de rendez-vous.
      Demain, j’attends Tourgueneff qui doit être arrivé de ce matin à Paris.
      Ma Préface, que j’ai retouchée, a fait fondre en larmes E. de Goncourt : il la trouve magnifique. Je l’ai encore retravaillée jusqu’à 3 heures du matin.
 

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À Madame Roger des Genettes.

      Paris [entre le 5 et le 12 décembre 1871].
      Vous avez donc pris la résolution que je redoutais : abandonner Paris ? Comme c’est triste ! Comme tout est triste ! Cette lettre funèbre m’a été envoyée de Croisset, car je suis ici depuis quinze jours et voici le résumé de mes petites occupations : 1° je dirige les répétitions d’Aïssé ; comme Chilly est fort malade et Duquesnel fort incapable, il faut que je me mêle des décors, des costumes, de la mise en scène, bref de tout. 2° je fais imprimer le volume de vers de Bouilhet et je suis au milieu des imprimeurs et des graveurs. Je tiens à faire paraître ce livre en même temps que la pièce. Je galope, au milieu d’un froid de dix-sept degrés, du parc Monceau au boulevard Montparnasse et à l’Odéon. Les acteurs répètent tous les jours, le dimanche compris, et je ne les quitte plus ; 3° vous savez que nous voulons faire à Rouen un petit monument à Bouilhet. De ce côté-là, encore, j’ai des embarras graves. Il me semble que je manie son cadavre tout le long de la journée ! Jamais plus large dégoût de la vie ne m’a submergé. Tant que je suis dans l’action, je m’y livre avec furie et sans la moindre sensibilité. Mais j’ai des heures «dans le silence du cabinet» qui ne sont pas drôles.
      Saint Antoine est complètement mis de côté. À peine si je peux, de temps à autre, accrocher ou plutôt décrocher une heure pour relever une note. J’ai beaucoup travaillé tout cet été et il ne me reste plus que cinquante à soixante pages à écrire. Si rien d’extraordinaire n’arrive, je peux avoir tout fini au mois de juillet prochain, pas avant, car mon hiver va être, pour moi, complètement perdu. J’en ai lu un peu à mon vieux Tourgueneff qui m’a eu l’air enchanté. Je dis un peu, car les embarras dramatiques sont survenus et il nous a été impossible de nous rejoindre pour reprendre la lecture.
      L’horizon politique est, quoi qu’on dise, au calme. Des bouleversements ? Allons donc ? Nous n’avons pas l’énergie nécessaire.
      
Je vous engage à lire le dernier livre de Renan ; il est très bien, c’est-à-dire dans mes idées. Avez-vous lu les lettres de Mme Sand dans le Temps ? L’ami auquel elles sont adressées, c’est moi, car nous avons eu, cet été, une correspondance politique. Ce que je lui disais se trouve en partie dans le livre de Renan.
      Je viens ce soir de corriger la première épreuve de Dernières chansons. Quelques-unes des pièces qui s’y trouvent m’ont reporté aux soirées de la Muse.
      Mardi prochain, savez-vous ? 12 décembre, votre ami aura cinquante ans ! Cette simple énonciation dispense de tout commentaire.
      Il me semble qu’on vous a soignée (ou que vous vous êtes soignée) déplorablement. Quels ânes que ces bons médecins ! Mais est-ce bien sérieux, irrévocable, définitif ? Ne reviendrez-vous plus à Paris ? Quand nous reverrons-nous ?
      Dès que je serai un peu moins ahuri, je vous écrirai plus longuement. Mais vous, vous ne devez pas avoir grand’chose à faire. Barbouillez donc du papier à mon intention.
      Je vous baise les deux mains.
 

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À sa nièce Caroline.

      Paris, jeudi, 7 heures trois-quarts [décembre 1871].
      Mon Loulou,
      Demain il faut que je sois sorti de chez moi avant 10 heures, parce que je dois être à 11 heures à l’Odéon et qu’auparavant j’irai dans le quartier Montparnasse pour la gravure du portrait, et surtout pour prendre chez Troubat une aquarelle que la Princesse désire voir.
      Émile rapportera ce portrait chez elle vers 11 heures.
      Je fais recommencer un décor ! Je suis sorti de l’Odéon à 5 heures et de l’imprimerie à 6.
      Ce soir, encore six lettres à écrire !
      Mon mameluk galope en ce moment à l’imprimerie rue Saint-Benoît.
      Je me propose de dîner chez vous samedi.
      Ton vieux chanoine
      (en morceaux).
      Recompliments sur ta visite.
      Je regrette que ton époux et ta grand’mère n’aient pu te voir.
      Comme saint Joseph, «extrêmement convenable sous tous les rapports» !
 

***

À Leconte de Lisle.
      [Paris] Samedi soir [décembre 1871].
      Mon cher Vieux,
      J’ai reçu hier ton bon cadeau et j’irai t’en remercier un de ces jours, avant midi ou vers cinq heures, car les répétitions d’Aïssé et l’impression de Dernières chansons me prennent toute ma journée.
      Quand je serai un peu moins ahuri, nous nous arrangerons pour passer une longue soirée ensemble. Il me semble que nous avons bien des choses à nous dire.
      À bientôt donc et tout à toi.
 

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À Edmond de Goncourt.

      Nuit de mercredi [20 ? Décembre 1871].
      Croiriez-vous que tout le monde (Giraud, Popelin, la direction de l’Odéon et les acteurs d’icelui) me soutient que, sous la Régence, on ne portait pas de poudre ? J’ai beau vous citer, vous, l’autorité la plus compétente en pareilles matières ; ça n’y fait rien. Envoyez-moi donc tout de suite des preuves sans réplique.
      Il me semble que dans les tableaux de Lancret il y a de la poudre ?
      Je suis extra-ahuri et je n’en peux plus ! ! !
      Je vous embrasse. Votre.
      Ils veulent faire passer Aïssé le 28 décembre !
 

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À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
[1871]
      
Vendredi soir, 4 heures.
      Mon cher Philippe,
      J’avais prié Allais de m’envoyer le rapport de Decorde et Baudry : 1° des vers... ? 2° le discours de Nion sur Bouilhet. Je n’ai rien de tout cela et j’en aurais besoin car (mystère) je veux cingler, jusqu’au sang, les fesses du conseil municipal.
      J’attends.
      Chilly a été aujourd’hui épaté (il n’y a rien changé du tout) de la manière dont j’ai mis en scène le 1er acte ; le 4e sera aussi bien. Nous avons débrouillé le 2e ; dans 3 ou 4 jours il sera bien. Le 3e m’inquiète toujours (à cause des seigneurs ! ! ! Et du Régent !)
      La première est fixée au 28. Donc, arrange-toi pour être libre vers le 25.
      J’ai donné le bon à tirer des 4 premières feuilles du volume qui sera très beau. M. Claye est un charmant bonhomme qui s’est piqué d’honneur.
      Je donne, avec Régnier des Français, des leçons particulières à Colombier (Tencin) et je n’ai pas un petit mal !
      J’avais ce matin chez moi à 10 heures Pierre Berton pour lui glisser ses vérités particulières. Ramelli, selon moi, déformera tout et Chilly m’a presque fait des excuses tantôt.
      En résumé, j’ai bon espoir. Nous répétons tous les jours et tous les artistes m’ont l’air pleins de bonne volonté !
      L’eau-forte du portrait sera prête mercredi. Mais, comme délassement et volupté, je demande à faire crever de chagrin le conseil municipal.
      Je t’embrasse, et embrasse bien fort pour moi ta chère maman.
      Ton.
 

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À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
[1871]
      
Dimanche matin, 9 heures.
      Duprez, par son ami Cusson, peut m’avoir le rapport de Decorde.
      J’y tiens beaucoup, et à l’avoir promptement. On l’a promis à Allais pour le 26, mais si Aïssé est jouée le 28, ce qui est très probable, comment veux-tu que je fasse mon article en 48 heures, au milieu des dernières répétitions ? Par n’importe quelle corruption il me le faut maintenant.
      
Maître Achille m’écrit ce matin que la décision du conseil municipal fait très mauvais effet dans la ville et que les anciens élèves du Lycée, qui vont se réunir bientôt, se proposent de faire une demande au conseil municipal.
      Va trouver Desbois de ma part et prie-le de provoquer et de hâter cette mesure. Il faut que tout à la fois leur tombe sur la crête : 1° le retentissement de la première ; 2° le volume ; 3° mon article ; 4° la demande des élèves.
      Je me dépêche de m’habiller pour aller faire une modification au costume de Berton. À midi et demi on répète.
      À toi.
      M’envoyer le compte rendu de la séance qui doit paraître demain ou après-demain dans les journaux de Rouen.
 

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À Philippe Leparfait.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Lundi soir. [1871]
      Sacré nom de Dieu ! Êtes-vous assez lambins en province !
      1° Va trouver Baudry et pousse-le pour m’envoyer ce que je lui ai demandé ;
      2° Que Caudron m’envoie parmi les noms des souscripteurs les noms des personnes illustres, marquantes comme : Alexandre Dumas fils, M. Ducamp, Princesse Mathilde, Reyer, etc.
      C’est Commanville qui vient de m’apporter le Nouvelliste ! Aucun de vous, à Rouen, n’a eu l’idée de me l’envoyer de suite !
      Apprête-toi à partir pour Paris vers dimanche prochain. Je te dirai le jour de la première à la fin de cette semaine.
      À toi.
      J’ai besoin des poésies de l’avocat Decorde ; il en a débité à l’Académie, il me les FAUT et le rapport dudit Decorde.
 

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À Madame Régnier.

      Paris, mercredi soir [Fin 1871 ou début 1872].
      Hier soir, me trouvant par hasard «du loisir», j’ai lu tout d’une haleine votre effrayant et puissant roman.
      J’ai deux ou trois petites chicanes à vous faire, chère Madame. Mais à partir du premier dialogue entre le comte et sa femme, ça marche comme sur des roulettes, et c’est bien, très bien. Je ne doute pas qu’en temps ordinaire ce livre n’obtienne un grand succès. Mais à présent, sur quoi compter ?
      C’est Schérer qui dirige le Temps. Mais ce monsieur m’est désagréable. Donc j’ai écrit au bon Taine de venir chez moi dimanche prochain et je le chargerai de la commission. Elle sera faite par lui, avec plus d’autorité que par moi. Si nous échouons de ce côté-là, nous nous tournerons vers un autre.

***