Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1875

(Édition Louis Conard)

 


Toute réutilisation à des fins privées, à des fins d’enseignement
ou de recherche scientifique est autorisée sous réserve d’indiquer cette référence :
Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 

À sa nièce Caroline.

     Croisset, dimanche, 2 heures [3 janvier 1875].
     Je n’ai pas encore reçu ta lettre de mercredi ! Le télégramme d’Ernest, parti de Paris hier à 3 heures et arrivé à Rouen à 6, ne m’est parvenu qu’à 10 !
     L’absence de toute nouvelle m’a bien tourmenté pendant trois jours. Quand on a, comme ton vieil oncle, une sensibilité exaspérée et une imagination déplorable, on va loin dans les hypothèses funèbres. Espérons que demain matin j’aurai de toi une autre lettre !
     Il n’y a plus qu’une distribution par jour. Et le furet ne marchant pas, la levée de la boîte se fait de midi à 4 heures, ad libitum.
     
Je n’ai rien à t’apprendre, bien entendu, vivant toujours dans une austère solitude. Hier pourtant j’ai eu une visite : celle de Mme Brainne. Elle m’avait écrit mercredi dernier pour me souhaiter la bonne année, et je n’ai pas encore reçu sa lettre !
     Jolie administration !
     Dans huit ou dix jours je ne serai pas loin d’avoir fini mon chapitre !
     Adieu, pauvre chat. Je t’embrasse bien tendrement.
     Vieux.
 

***

À Alphonse Daudet.

     Mardi, 2 heures [9 février 1875].
     Comment ! Votre père ! Mon pauvre ami, j’ai passé par là. C’est dur, et je vous plains.
     Le billet de faire part m’arrive à l’instant. Voilà pourquoi vous ne m’avez pas vu à vos côtés.
     Je suis très souffrant. Dès que je pourrai sortir j’irai chez vous.
     Je vous embrasse très tendrement.
 

***

À Guy de Maupassant.

     Vendredi soir [février 1875].
     Lubrique auteur, obscène jeune homme ne venez pas déjeuner dimanche chez moi (je vous en dirai la raison) mais venez, si vous ne canotez pas, vers 2 heures.
     C’est mon dernier dimanche et Tourgueneff nous a promis de nous traduire enfin le Satyre du père Goethe.
     À vous.
 

***

À Monsieur X***.

     Croisset, près Rouen, 17 mars 1875.
     Il m’est impossible, monsieur, de vous accorder la permission que vous demandez, parce que j’ai, plusieurs fois déjà, refusé de laisser mettre Madame Bovary sur la scène. Je crois, d’ailleurs, l’idée malencontreuse. Madame Bovary n’est pas un sujet théâtral.
     Agréez, je vous prie, toutes mes excuses et recevez une cordiale poignée de main de
     Votre tout dévoué.
 

***

À sa nièce Caroline.

     Paris, [24 ou 25 mars 1875].
     Mon Loulou,
     Le bon Moscove, à qui j’ai dit que je t’avais prêté son Goethe, s’offre à t’aider dans la traduction du Prométhée, car il paraît que c’est difficile. Arrange-toi avec lui. Il est à ta disposition. J’ai rencontré Bonnat, et je ne lui ai pas parlé de toi. Mais c’est lui qui m’en a parlé le premier.
     
– Dites-donc ! Mais vous avez une nièce qui a du talent, vous !
     Je te rapporterai la suite du dialogue, dont la fin a été celle-ci : «Quand je commence à ne plus pouvoir dormir, c’est alors que je commence à bien travailler». Bref, il m’a parlé de toi avec de grands éloges...
     Le pauvre «Tout-Paris» est en train de mourir. J’envoie Émile chercher de ses nouvelles.
     Ma tache au front pâlit. Mais le moral est toujours très bas (je n’en parle plus, par égard pour les autres, voilà tout) ; cet hiver m’a cassé les reins. J’ai deux idées permanentes, deux incertitudes qui me rongent.
     Vendredi, à 1 heure, j’aurai la visite du Moscove, et samedi Georges Pouchet viendra dîner chez moi. J’ai à l’interroger sur la médecine.
     Quand verrai-je ma Caro ? En tout cas, à lundi, un festival chez
     Vieux.
     Frankline en sera-t-elle ?
 

***

À George Sand.

     Paris, samedi soir [27 mars 1875.]
     Chère maître,
     Je maudis une fois de plus la manie du dramatique et le plaisir qu’éprouvent certaines gens à annoncer des nouvelles considérables. On m’avait dit que vous étiez très malade. Votre bonne écriture est venue me rassurer hier matin, et ce matin j’ai reçu la lettre de Maurice ; donc Dieu soit loué !
     Que vous dire de moi ? Je ne suis pas raide. J’ai ?... je ne sais quoi. Le bromure de potassium m’a calmé et donné un eczéma au milieu du front.
     Il se passe dans mon individu des choses anormales. Mon affaissement psychique doit tenir à quelque cause cachée. Je me sens vieux, usé, écoeuré de tout. Et les autres m’ennuient comme moi-même.
     Cependant je travaille, mais sans enthousiasme et comme on fait un pensum, et c’est peut-être le travail qui me rend malade, car j’ai entrepris un livre insensé.
     Je me perds dans mes souvenirs d’enfance comme un vieillard... je n’attends plus rien de la vie qu’une suite de feuilles de papier à barbouiller de noir. Il me semble que je traverse une solitude sans fin, pour aller je ne sais où. Et c’est moi qui suis tout à la fois le désert, le voyageur et le chameau.
     Aujourd’hui j’ai passé mon après-midi à l’enterrement d’Amédée Achard, funérailles protestantes aussi bêtes que si elles eussent été catholiques. Tout Paris, et des reporters en masse !
     Votre ami Paul Meurice est venu, il y a huit jours, me proposer de «faire le salon» dans le Rappel. J’ai dénié l’honneur, car je n’admets pas que l’on fasse la critique d’un art dont on ignore la technique ! Et puis, à quoi bon tant de critique !
     Je suis raisonnable. Je sors tous les jours, je fais de l’exercice, et je rentre chez moi las, et encore plus embêté ; voilà ce que j’y gagne. Enfin votre troubadour (peu troubadouresque) est devenu un triste coco.
     C’est pour ne pas vous ennuyer de mes plaintes que je vous écris maintenant si rarement, car personne plus que moi n’a conscience de mon insupportabilité. Envoyez-moi Flamarande, ça me donnera un peu d’air.
     Je vous embrasse tous, et vous surtout, chère maître, si grand, si fort et si doux. Votre Cruchard de plus en plus fêlé, si fêlé est le mot juste, car je sens le contenu qui fuit.
 

***

À Georges Charpentier.

     [Paris], jeudi soir [avril 1875].
     Mon cher ami,
     Je m’en retournerai à Croisset vers le 15 du mois prochain. Il faudrait que, d’ici là, j’aie corrigé les épreuves de la 3e édition de Saint Antoine . Car la seconde contient encore bien des fautes.
     Quand paraît-elle enfin, cette 3e édition ? Je vous avouerai, mon bon, que j’ai envie de la voir.
     Avez-vous trouvé un logis ?
     Venez donc dimanche.
     Tout à vous.
 

***

À Madame Roger des Genettes.

     Paris, jeudi [avril 1875].
     Deux choses m’ont empêché de vous écrire : 1° la charité chrétienne et 2° la vacherie. Depuis votre départ j’ai été si bas, si souffrant, si découragé que je ne voulais pas vous assommer avec mes jérémiades, et de jour en jour je remettais mon projet de vous écrire. Plusieurs fois, du reste, j’ai eu de vos nouvelles indirectement par Mme Valazé. Elle a dit à ma nièce que vous alliez mieux ; est-ce vrai ?
     Moi, je vais pire. Ce que j’ai, je n’en sais rien, et on n’en sait rien, le mot «névrose» exprimant à la fois un ensemble de phénomènes variés et l’ignorance de messieurs les médecins. On me conseille de me reposer, mais à quoi se reposer ? De me distraire, d’éviter la solitude, etc., un tas de choses impraticables. Je ne crois qu’à un seul remède : le temps ! Et puis je suis ennuyé de penser à moi. Si après un mois de séjour à Croisset je ne me sens pas plus gaillard, j’userai du remède de Charles XII, je resterai six mois dans mon lit.
     Il est probable que j’ai la tête fortement abîmée, à en juger d’après mes sommeils, car je dors toutes les nuits dix à douze heures. Est-ce un commencement de ramollissement ? Bouvard et Pécuchet m’emplissent à un tel point que je suis devenu eux ! Leur bêtise est mienne et j’en crève. Voilà peut-être l’explication.
     Il faut être maudit pour avoir l’idée de pareils bouquins ! J’ai enfin terminé le premier chapitre et préparé le second, qui comprendra la chimie, la médecine et la géologie, tout cela devant tenir en 30 pages ! Et avec des personnages secondaires, car il faut un semblant d’action, une espèce d’histoire continue pour que la chose n’ait pas l’air d’une dissertation philosophique. Ce qui me désespère, c’est que je ne crois plus à mon livre. La perspective de ses difficultés m’écrase d’avance. Il est devenu pour moi un pensum.
     Bien que «je sache tout», j’ignore qui est la reine Pécaule. Je demanderai ce renseignement au père Hugo lui-même quand je le verrai. Il est présentement à Guernesey. Vous n’imaginez pas les inepties dites par ce grand homme sur le compte de Goethe, dans l’avant-dernière visite que je lui ai faite. Je suis sorti de chez lui scandalisé, malade !
     
N’est-ce pas que l’Abbé Mouret est curieux ? Mais le Paradou est tout simplement raté ! Il aurait fallu pour l’écrire un autre écrivain que mon ami Zola. N’importe ! Il y a dans ce livre des parties de génie, d’abord tout le caractère d’Archangias et la fin, le retour au Paradou.
     Je serai rentré dans ma solitude vers le 8 ou 10 mai ; écrivez-moi et croyez toujours à l’inaltérable affection de votre vieil ami délabré.
 

***

À Guy de Maupassant.

     Jeudi soir [15 avril 1875].
     Mon Bon,
     La première de la «Feuille de rose» n’aura lieu que lundi, peut-être même mardi, donc je n’y assisterai pas.
     Je vous donne congé dimanche prochain. Dès que je serai revenu de Chenonceaux, je vous écrirai.
     Notre dîner aura lieu probablement de vendredi prochain en huit (l’avant-veille de mon départ pour Croisset). Le jour convient à Zola et à moi.
     Il s’agit de découvrir un local aéré.
     
Votre vieux vous embrasse.
 

***

À Madame Georges Charpentier.

     Paris [avril 1875].
     Chère Madame,
     Je serai mercredi à deux heures chez vous, pour enjoliver de ma présence votre fête religieuse et voir la mine de Zola au pied des autels ; puis, le soir, nous rebaptiserons son filleul.
     Votre lettre est incomparablement aimable ; et je vous en remercie bien fort.
     Votre très affectionné.
 

***

À George Sand.

     [Croisset, 10 mai 1875].
     Une goutte errante, des douleurs qui se promènent partout, une invincible mélancolie, le sentiment de «l’inutilité universelle» et de grands doutes sur le livre que je fais, voilà ce que j’ai, chère et vaillant maître. Ajoutez à cela des inquiétudes d’argent, avec des retours mélancoliques sur le passé. Voilà mon état et je vous assure que je fais de grands efforts pour en sortir. Mais ma volonté est fatiguée. Je ne puis me décider à rien d’effectif. Ah ! J’ai mangé mon pain blanc le premier et la vieillesse ne s’annonce pas sous des couleurs folichonnes. Depuis que je fais de l’hydrothérapie, cependant, je me sens un peu moins vache, et ce soir, je vais me remettre au travail sans regarder derrière moi.
     J’ai quitté mon logement de la rue Murillo et j’en ai pris un plus spacieux, qui est contigu à celui que ma nièce vient de retenir sur le boulevard de la Reine-Hortense. Je serai moins seul l’hiver prochain, car je ne peux plus supporter la solitude.
     Tourgueneff m’a paru cependant très content des deux premiers chapitres de mon affreux bouquin. Mais Tourgueneff m’aime peut-être trop pour me juger impartialement.
     Je ne vais pas sortir de chez moi d’ici à longtemps, car je veux avancer dans ma besogne, laquelle me pèse sur la poitrine comme un poids de cinq cent mille kilogrammes. Ma nièce viendra passer ici tout le mois de juin. Quand elle en sera partie, je ferai une petite excursion archéologique et géologique dans le Calvados, et ce sera tout.
     Non, je ne me suis pas réjoui de la mort de Michel Lévy, et même j’envie cette mort si douce. N’importe ! Cet homme-là m’a fait beaucoup de mal. Il m’a blessé profondément. Il est vrai que je suis doué d’une sensibilité absurde ; ce qui érafle les autres me déchire. Que ne suis-je organisé pour la jouissance comme je le suis pour la douleur !
     La page que vous m’envoyez sur Aurore qui lit Homère m’a fait du bien. Voilà ce qui me manque : une petite-fille comme celle-là ! Mais on n’arrange pas sa destinée, on la subit. J’ai toujours vécu au jour le jour sans projets d’avenir et poursuivant mon but (un seul, la littérature) sans regarder ni à gauche ni à droite. Tout ce qui était autour de moi a disparu, et maintenant je me trouve dans le désert. Bref, l’élément distraction me manque d’une façon absolue.
     Pour écrire de bonnes choses, il faut une certaine alacrité ! Que faire pour la ravoir ? Quels sont les procédés à employer pour ne pas songer sans cesse à sa misérable personne ? Ce qu’il y a de plus malade en moi, c’est «l’humeur» ; le reste, sans cela, irait bien. Vous voyez, chère bon maître, que j’ai raison de vous épargner mes lettres. Rien n’est sot comme les geignards.
 

***

À sa nièce Caroline.

     Croisset, lundi 3 heures [10 mai 1875].
     Pauvre chat,
     Hier, en sortant de chez toi, la grande porte n’a pas voulu se fermer derrière moi. Quelque chose retenait le battant ; j’avais beau tirer, il résistait : c’était ta concierge qui voulait sortir en même temps que moi. N’importe ! Cette cause toute simple ne m’a pas empêché de voir dans le phénomène une espèce de symbolisme. Le Passé me retenait.
     Le voyage avec mon frère a été des plus silencieux, car nous avons dormi presque tout le temps. Je l’ai reconduit en fiacre chez lui et, comme j’avais grand’soif, je suis entré dans cette maison de ma jeunesse, dont la vue m’est si amère ! Mme Achille et sa fille étaient allées voir Saint-André. Je les ai rencontrées sur le quai de Croisset.
     Émile et Julio m’attendaient sur la porte. J’ai rangé toutes mes affaires ; puis, le mal de tête m’a empêché de dormir. J’ai fait un tour dans le jardin, j’ai dîné, je me suis couché à 9 h et demie. J’ai été réveillé à 10 heures par les hurlements lugubres de mon chien, qui regrette ses compagnons de Couronne ; ils étaient d’une douceur et d’une tristesse inexprimables : on aurait dit le son d’une grosse flûte. Ils ne m’ont pas agacé, mais navré, et comme ils n’ont pas duré longtemps, je me suis endormi.
     Ce matin, j’ai fait une visite à Fortin. J’ai écrit plusieurs billets. La lettre où je donne congé à M. Clausse va partir en même temps que celle-ci ; – et voilà tout, ma chère fille !
     Le jardin est charmant, et la maison en bon état, très propre et prête à te recevoir (un calme plat sur la rivière et un grand silence autour de moi). Je n’ai pas encore eu le coeur de faire ma tournée dans les chambres. Hier, je me sentais trop délabré, et aujourd’hui je veux, je veux à toute force travailler. La soirée d’hier n’a pas été précisément folichonne ! Mais il faut être philosophe. J’aimerais mieux être heureux, ce serait plus simple.
     Cependant, si ton mari se tirait d’affaires, si je le revoyais gagnant de l’argent et confiant dans l’avenir comme autrefois, si je me faisais avec Deauville 10000 livres de rente, de façon à pouvoir ne plus redouter la misère pour deux, et si Bouvard et Pécuchet me satisfaisaient, je crois que je ne me plaindrais plus de la vie.
     En attendant, je vais m’y mettre (à mes affreux bonshommes). Je me suis raisonné. Il faut que ça marche. Dans quelques jours, je serai peut-être plus gaillard...
     J’irai dîner à l’Hôtel-Dieu vers la fin de la semaine. J’ai besoin d’emprunter des livres de médecine à Achille et de lui faire plusieurs questions médicales. Mais je me propose de ne pas renouveler d’ici à longtemps cette partie de plaisir.
     Mlle Julie n’a pas fait «les délices» du couvent de Sainte-Barbe. Il paraît que les bonnes soeurs se plaignent de ce qu’elle est «portée sur sa bouche». Elle va revenir ici ce soir ou demain.
     Je t’embrasse bien tendrement, ma pauvre chère fille.
     Ton vieil oncle.
 

***

À sa nièce Caroline.

     Croisset, jeudi 5 heures, 8 juillet 1875.
     Ma pauvre chère fille,
     J’attends avec impatience ta lettre de demain matin. Pourvu qu’elle ne m’apporte pas une aggravation de mauvaises nouvelles !
     Ah ! s’il pouvait y en avoir de bonnes ! Au moins, dis-moi toute la vérité. Je continue à avoir le coeur comme dans un étau et à ne pouvoir m’occuper de quoi que ce soit, malgré mes efforts.
     Hier, à 8 heures du soir, il a fait ici un orage effroyable et tel que les «Anciens» ne se souviennent pas d’en avoir vu. Pendant trois heures, il a plu et tonné d’une façon prodigieuse. Les plafonds de mon cabinet, de mon cabinet de toilette et de la chambre de notre pauvre mère ont été traversés. J’ai cru un moment que la maison allait crouler sur moi, et j’étais dans un joli état moral. Le dégât n’est pas grand, seulement il faut tout de suite faire relever les plafonds. Senart est venu voir ce qu’il y avait à faire. Le plombier s’y mettra demain. Ce ne sera pas grand’chose comme frais.
     L’orage m’avait agité, et j’ai eu une bien mauvaise nuit, un cauchemar dont je sens encore l’influence.
     Putzel ne me quitte pas, mais la pauvre petite bête a l’air triste. Et toi, pauvre Caro, comment vas-tu ? Tu dois être énervée par le déménagement.
     Quand finira notre état d’angoisse ? Aurons-nous de meilleurs jours ? Fais toutes mes amitiés à la bonne Flavie, et embrasse pour moi ton pauvre mari.
     Adieu, ma chère fille. À bientôt, n’est-ce pas ? Tu as raison : il faut nous écrire tous les jours pendant ton absence. Donne-moi des détails sur tout.
     Ton pauvre vieux.
 

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À sa nièce Caroline.

     Croisset, vendredi 5 heures, 9 juillet 1875.
     La vie continue à n’être pas drôle, ma chère Caro ! Et je me sens de plus en plus bas. Ma seule occupation est de regarder la pendule et d’attendre le lendemain. Mes nuits les plus longues sont de cinq heures ! Et je ne peux pas dormir le jour ! Ta lettre de ce matin m’a cependant un peu rassuré.
     Tu es bien gentille de m’envoyer des tendresses, mais je m’insurge quand tu me dis : «Endurcissons nos coeurs à la vue d’un arbre, d’un appartement, d’un bibelot favori dont la séparation semble vouloir nous ravir le meilleur de nous-même.»
     J’ai passé ma vie à priver mon coeur des pâtures les plus légitimes. J’ai mené une existence laborieuse et austère. Eh bien ! Je n’en peux plus ! Je me sens à bout. Les larmes rentrées m’étouffent et je lâche l’écluse. Et puis, l’idée de n’avoir plus un toit à moi, un home, m’est intolérable. Je regarde maintenant Croisset avec l’oeil d’une mère qui regarde son enfant phtisique en se disant : «Combien durera-t-il encore ?» Et je ne peux m’habituer à l’hypothèse d’une séparation définitive.
     Mais ce n’est pas cela qui m’occupe le plus, actuellement. Ce qui me navre, pauvre Caro, c’est ta ruine ! Ta ruine présente et l’avenir. Déchoir n’est pas drôle. Tous les grands mots de résignation et de sacrifice ne me consolent pas du tout ! Mais pas du tout !
     Depuis trois jours, il n’a pas paru un rayon de soleil. Le ciel est gris, sans nuages, immobile. La pluie tombe sans discontinuer. Un silence absolu. Pas une seule visite.
     Je ne parle pas du déménagement. Fais comme tu voudras. Tout sera bien fait. Mon égoïsme est tel que je ne te plains pas du mal que tu te donnes pour moi, car la fatigue vaut mille fois mieux que l’horrible désoeuvrement où je me dissous.
     Il serait plus séant, pauvre chère fille, de t’envoyer des paroles fortifiantes, mais je n’en trouve pas.
     Allons ! à demain ! J’aurai peut-être de bonnes nouvelles.
     Ne manque pas de m’écrire en détail tout ce qui se passe.
     Je me sens bien seul et j’ai grande envie de te revoir.
     Je t’embrasse.
     Ton vieil oncle, écrasé.
 

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À sa nièce Caroline.

     [Croisset, 11 juillet 1875].
     Rien de nouveau, ma pauvre chérie !
     Les jours se suivent et malheureusement se ressemblent !
     Si nous étions des criminels, serions-nous plus tristes ? Tu m’engages à être «sublime» ; je n’en demande pas tant ! Que ne suis-je, seulement, raisonnable !...
     Le dévouement de Flavie m’attendrit. Je n’en doutais pas, d’ailleurs. Pourvu qu’elle n’en soit pas punie !
     Quand donc arrivera la réponse dont notre sort dépend ?
     J’attends toutes tes lettres avec grande impatience et pourtant je tremble de peur quand je les ouvre.
     Est-ce fini, l’emménagement ? Je m’imagine que non et que je ne verrai pas ma pauvre fille avant la fin de la semaine.
     Laporte n’est pas venu déjeuner aujourd’hui ; il n’avait pas promis de venir, du reste. C’est égal, ç’a été une petite déconvenue, et mon dimanche n’est pas gai. La Seine est houleuse, le vent souffle, les nuages roulent, Putzel dort sur mon divan. Voilà tout, pauvre chérie.
     J’ai fait hier une très longue course, le long de l’eau, et je ne m’en suis pas bien trouvé, car je me suis endormi de bonne heure et, dès 5 heures du matin, j’étais réveillé.
     Comme je suis fatigué de penser à ces maudites affaires, et de ne pouvoir penser à autre chose !
     L’expression : «je m’ennuie à crever» me paraît faible pour décrire mon état. Je n’avais pas l’idée d’une situation pareille. Du matin au soir, je me répète : «Que faire ? que faire ?» et je ne trouve rien.
     J’accepterais tout sans murmure si je pouvais écrire.
     Je crois que ces messieurs de la Suède ont pris la résolution de ne pas répondre du tout et de laisser aller les choses. Mais, à la fin du mois, qu’en sera-t-il ?
     Ah ! N’en parlons plus !
     Comme tu m’as promis de m’adresser un télégramme en cas de bonne nouvelle, je guette l’homme du télégraphe ; mais il ne vient pas !
     Adieu, ma chère Caro. Sois toujours vaillante et aime
     Ton pauvre Vieux.
 

***

À sa nièce Caroline.

     Croisset, lundi 2 heures, 12 juillet 1875.
     Ma chère fille,
     Me dis-tu bien toute la vérité ? Pardonne-moi, mais je suis devenu soupçonneux. J’ai peur que tu ne ménages ma sensibilité et que tu ne veuilles m’apprendre le désastre par transitions.
     Comment se fait-il qu’on n’ait pas encore répondu au télégramme de vendredi dernier ?
     Combien de temps encore Ernest peut-il tenir ? Il me semble que la catastrophe finale va arriver et je l’attends de minute en minute. Quelle situation !
     Une bonne conscience ne suffit pas pour vivre tranquille, et il y a beaucoup de coquins plus heureux que moi ! Ah ! j’en avale, des coupes d’amertume ! Et toi aussi, pauvre loulou que j’avais rêvée plus heureuse !
     Que veux-tu faire de l’excédent de ton mobilier ? Je t’engage, provisoirement, à l’envoyer ici. Il serait à l’abri de l’humidité dans le petit salon. À moins que vous ne vouliez en vendre une partie ; mais vous en trouverez bien peu d’argent. L’activité que tu te donnes vaut mieux que ma paresse. Cependant, hier soir, j’ai un peu (je dis un peu) travaillé. Car il y a des moments où, en dépit de tout, je reprends espoir. Puis je retombe ! Je vais encore me forcer à l’ouvrage. Mais comme tout cela m’use ! Je sens que je m’en vais : je suis trop vieux pour subir impunément des émotions aussi cruelles.
     Le bon Laporte m’a écrit qu’il viendrait me voir mercredi. Émile est à Rouen. Le jardinier fauche le gazon et Putzel est là, à côté de moi. Voilà tout.
     Moi, je t’embrasse bien tendrement.
     Ton pauvre vieux.
 

***

À sa nièce Caroline.

     [Croisset, mercredi 1 heure, 14 juillet 1875].
     Chérie,
     Mes deux invités Lapierre et Bataille viennent de partir, et j’attends Laporte.
     Lapierre m’a pris à part et m’a dit que Tavernier, hier, lui avait parlé des affaires d’Ernest. Tavernier lui en a fait l’éloge (d’Ernest). Lapierre doit le revoir après-demain matin : il croit que l’affaire s’arrangera, parce que les créanciers y ont intérêt, et je te reverrai donc samedi ou dimanche, ma pauvre fille ! Cette perspective me fait bien plaisir.
     Hier, je me suis forcé à travailler ; mais impossible ! Un mal de tête fou m’a arrêté, et tout a fini par un accès de larmes.
     Retrouverai-je jamais ma pauvre cervelle ?
     Mon Dieu, comme tout cela m’embête ! M’embête ! Quel abrutissement !
     Le déjeuner de ce matin, que je redoutais, s’est bien passé ; un peu de distraction m’a soulagé. Bataille nous a conté des anecdotes amusantes. Pendant que je l’écoutais, je ne pensais plus aux trois fois maudites affaires !
     Le temps revient à la pluie : le ciel est grisâtre et sans un nuage ! Allons ! Encore de la patience !...
 

***

À sa nièce Caroline.

     Croisset, jeudi 6 heures [15 juillet 1875].
     J’ai été un peu étonné ce matin, pauvre Caro, de ne pas voir dans ta lettre l’annonce de ton retour. Sera-ce pour samedi ? Je serai plus instruit demain, sans doute. Mon existence se passe à espérer le lendemain.
     Enfin, espérons qu’à la fin de la semaine prochaine les suédois se décideront à signer un arrangement ! Mais l’arrangement conclu (en admettant qu’il le soit), avec quoi Ernest pourra-t-il travailler ? N’est-ce pas reculer pour mieux sauter ?
     Demain, j’irai dîner à Rouen chez Lapierre, à pied, par le bord de l’eau ; ça me fera une promenade.
     Ce M. Sabatier, qui doit épouser Frankline, est un ami de Georges Pouchet. Tu dois être contente en pensant que ton amie habitera Paris. Que va devenir la pauvre mère Grout ? Comme je la plains !
     Enfin, voici la pluie qui cesse et le soleil se montre ! Il brille sur l’eau, les voiles blanches passent doucement. C’est exquis ! Et songer que bientôt, peut-être, il faudra quitter tout cela ! Je ne peux pas m’habituer à cette idée ! Nous en causerons la semaine prochaine.
     Ah ! oui, pauvre fille, je souffre, et plus que je ne saurais dire. Hier au soir, pourtant, j’ai passé deux heures autour de Bouvard et Pécuchet. Je n’ai rien fait, mais enfin je me suis occupé d’autre chose que des affaires.
     Tu es bien gentille, toi, pleine de raison et de tendresse ! Tu fais bien de m’aimer, du reste. Je mérite de l’être, vrai.
     Allons ! à samedi, sans doute. Laisse là ton emménagement et viens embrasser
     Vieux.
 

***

À sa nièce Caroline.

     [Croisset], 17 juillet 1875.
     Je n’ai rien du tout à te dire, ma pauvre fille, si ce n’est que je t’attends demain soir bien impatiemment, car mes journées sont de plus en plus longues. Quelle solitude ! Et quelle tristesse ! Enfin, je vais te revoir.
     L’embrassade sera bonne. ça sera toujours cela de pris sur l’ennemi, c’est-à-dire sur l’ennui.
     Et la pluie recommence !
     Enfin, dans quelques heures tu seras là.
     Ton vieux.
     Si quelquefois tu te trouvais retardée, envoie-moi un télégramme. Mais non, ne me fais pas cette fâcheuse surprise.
 

***

À sa nièce Caroline.

     [Croisset, vendredi, 5 heures [23 juillet 1875].
     [...] Est-ce demain que tu reviens, pauvre fille ? Tu dois être brisée par le déménagement, et à la fatigue physique s’ajoutent toutes ces angoisses ! Ah ! Chère Caro, moi qui aurais tant voulu te voir heureuse ! Quelle blessure à ma tendresse que votre ruine ! Je ne peux pas me fourrer ça dans la cervelle ! Quelquefois je parviens à l’oublier pendant quelques minutes, puis c’est comme un coup de poignard qui revient.
     Allons ! Ne gémissons plus ! Je vais m’habiller et m’acheminer tout doucement par le bord de l’eau jusqu’à Saint-Sever.
     Demain matin, j’espère avoir une lettre m’annonçant ton arrivée, tout au moins pour dimanche.
     Il nous faut attendre encore huit jours pour savoir le résultat du voyage de Winter. Ce sera juste la fin du mois. Sera-t-il encore temps ?
     À bientôt, pauvre chère fille. Je t’embrasse très fort.
     Ton vieil oncle.
 

***

À Georges Charpentier.

     Mercredi soir [fin juillet-début août 1875].
     Moi aussi, mon cher ami, j’ai eu des embêtements, de très graves embêtements que je vous dirai, et qui malheureusement ne sont pas finis ! La littérature en a souffert, car je n’ai rien fait depuis trois mois. Pour bien écrire, il faut une certaine alacrité qui me manque. Quand retrouverai-je l’entière possession de ma pauvre cervelle endolorie ?
     l est probable que pour la reposer j’irai passer un ou deux mois à Concarneau, avec notre ami Georges Pouchet. Ainsi nous ne nous reverrons pas avant le mois de novembre, probablement.
     Je suis de votre avis. Nous aurions mieux fait de publier Saint Antoine en petit format, dès la première édition. C’est une faute, hélas ! Irrémédiable. Je n’ai besoin d’aucun exemplaire pour le moment.
     J’ai envie de voir votre nouvel héritier. Zola a-t-il été aussi beau que moi dans son rôle de parrain ?
     Je me permets d’embrasser toute la famille, y compris le nouveau venu et sa maman, car je suis tout à vous et aux vôtres. Ex imo.
     
Ah ! Une idée ! Envoyez-moi par la poste (si cela ne vous gêne pas) le Manuel de Phrénologie dans la collection Roret.
     Quel chien de livre j’ai entrepris, mon bon ! Mais il faut le continuer malgré tout.
 

***

À la princesse Mathilde.

     Mardi [juillet 1875].
     Merci de votre bonne lettre, chère Princesse. J’y vois que vous êtes toujours vaillante. Que n’en puis-je dire autant de moi-même ! Qu’ai-je donc ? Je n’en sais rien, je crois que c’est une grande fatigue cérébrale. Car le travail m’ennuie énormément, je suis plus paresseux qu’un vieux singe et triste comme un cercueil, j’ai donc résolu de prendre un remède héroïque.
     Quand ma nièce ne sera plus ici, dans un mois, vers le milieu d’août, je m’en irai passer deux mois de suite à Concarneau dans la compagnie de G. Pouchet, qui fait des expériences sur les poissons à l’aquarium de Coste. Je ne ferai rien du tout, moi ; je n’emporterai ni papier, ni plumes. Espérons que ce long repos absolu me remettra ! Vous me reverrez à Saint-Gratien quand je serai redevenu sociable.
     Je n’ai pas lu l’article de Renan sur Mme Cornu. J’ai été chez elle plusieurs fois, je l’ai même fréquentée pendant deux ou trois ans. Car j’avais des amis intimes qui la chérissaient. Mais nous ne nous sommes jamais bien compris, pour employer un mot prétentieux mais juste. Elle me considérait comme complètement fou, et moi je trouvais qu’elle manquait de discernement. Elle n’aimait que les humbles et se plaisait à protéger les canailles. Aimable personne du reste, mais qui a gaspillé sa vie sottement dans un tas de tripotages et dépensé en pure perte des qualités intellectuelles précieuses.
     Quant à Mme Ratazzi, je ne l’ai vue qu’une fois à Dieppe et ne la connais nullement. Pas n’est besoin de vous dire que je n’ai aucune envie de la connaître.
     La pluie tombe à torrents, on se dirait au mois de novembre et mon esprit est de la couleur du ciel. Savez-vous que j’ai peur de devenir comme Soulié ? Heureux les gens qui restent jeunes et actifs !
     Je ne veux pas vous ennuyer plus longtemps avec mes doléances et je m’arrête. Vous savez que je suis votre tout dévoué.
     Ma lettre est stupide et je vous en demande bien pardon, Princesse.
 

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À Émile Zola.

     Croisset, 13 août, vendredi [1875].
     Mon cher ami,
     Vous m’avez l’air bien triste ! Mais vous ne vous plaindrez plus quand vous saurez ce qui m’arrive. Mon neveu est complètement ruiné et moi, par contre-coup, fortement endommagé. Les choses se remettront-elles ? J’en doute. J’éprouve un grand déchirement de coeur à cause de ma nièce ! Quelle douleur que de voir un enfant qu’on aime humilié !
     Mon existence est maintenant bouleversée ; j’aurai toujours de quoi vivre, mais dans d’autres conditions. Quant à la littérature, je suis incapable d’aucun travail. Depuis bientôt quatre mois (que nous sommes dans des angoisses infernales), j’ai écrit, en tout, quatorze pages, et mauvaises ! Ma pauvre cervelle ne résistera pas à un pareil coup. Voilà ce qui me paraît le plus clair.
     Comme j’ai besoin de sortir du milieu où j’agonise, dès le commencement de septembre, je m’en irai à Concarneau, près de Georges Pouchet, qui travaille là-bas les poissons. J’y resterai le plus longtemps possible.
     Je vous écrirai pour vous donner de mes nouvelles. J’espère que les vôtres seront meilleures que les miennes.
     C’est comme ça, mon bon ! La vie n’est pas drôle, et je commence une lugubre vieillesse.
     Je vous serre la main bien fort. Votre.
     Vous n’êtes plus inquiet de Madame Zola, j’aime à croire ?
 

***

À la princesse Mathilde.

     Croisset [3 septembre 1875].
     Princesse,
     Votre aimable billet d’hier m’a fait du bien au coeur. Mais je ne profiterai pas de votre bonne invitation, parce que je suis encore triste et trop souffrant.
     Il faut épargner ses amis ! Je ne veux pas vous infliger la gêne de ma sombre personne. Je ne sais pas comment je ne suis pas mort de chagrin, depuis quatre mois ! Ce que j’ai souffert est inimaginable ! D’hier seulement les choses sont arrangées. L’honneur sera sauf.
     
Quant à la ruine, elle sera pour moi moins considérable que je ne l’avais cru, parce que j’ai vendu très avantageusement ma ferme de Deauville. L’avenir, malgré cela, est fort triste. Je suis attaqué dans la moelle. J’ai reçu un coup dont j’aurai du mal à revenir, si jamais j’en reviens ? Comme il me faut un grand changement de milieu et d’habitude, dans une dizaine de jours je m’en irai à Concarneau où je me propose de rester jusqu’au mois de novembre. L’air salé de la mer me redonnera peut-être un peu d’énergie. J’ai la tête fatiguée comme si l’on m’avait donné dessus des coups de bâton, avec crampes d’estomac, maux de nerfs, et impossibilité radicale d’un travail quelconque.
     J’espère que vous me reverrez plus convenable. D’ici là je vous donnerai de mes nouvelles, afin d’avoir des vôtres, Princesse, car je suis, vous le savez, votre vieux (bien vieux) fidèle serviteur et dévoué.
 

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À sa nièce Caroline.

     Concarneau, Hôtel Sergent, samedi 3 heures.
     18 septembre 1875.
     Ma chère fille,
     Tu as dû recevoir de moi un télégramme jeudi, dès mon arrivée. J’en attends un d’Ernest aujourd’hui. Il m’avait promis de m’en envoyer un pour me dire que la liquidation était déclarée ! La poste arrive ici à 3 h et demie, et le départ a lieu à 8 heures du matin. Pour que j’aie tes lettres le lendemain, il faut que tu les mettes à la poste par le bateau de 9 heures ; les miennes ne t’arriveront guère qu’à trois jours de date.
     Je voulais t’envoyer une description de l’endroit où je me trouve, mais je tremble de plus en plus. J’ai beaucoup de mal à écrire, matériellement, et les sanglots m’étouffent. Il faut que je m’arrête. Quand donc cela finira-t-il ? Ah ! Le chagrin me submerge, ma pauvre enfant ; mon coeur est plein, et pourtant je ne trouve rien à te dire.
     Mes compagnons Pennetier et Pouchet sont fort aimables. Nous prenons tous les jours des bains de mer ensemble.
     4 heures.
     Ta lettre de jeudi m’arrive et me fait beaucoup de bien. Pauvre Caro, comment peux-tu me recommander de ne pas penser à toi ! Je ne fais que ça, malheureusement.
     Je crois cependant que Concarneau me fera du bien, ou du moins je veux l’espérer.
     Ma faiblesse nerveuse m’étonne moi-même et m’humilie. Mais enfin je ne t’afflige plus par le spectacle de ma tristesse. Tu as assez de la tienne, pauvre enfant.
     Oui, les deux jours passés à Deauville ont été durs, mais je me suis bien conduit : j’ai eu la force de dissimuler ce que j’éprouvais. Beaucoup de choses que je revois ici réveillent les souvenirs de mon voyage de Bretagne et ne me rendent pas gai.
     Je me fais des raisonnements ; je me dis que l’avenir sera peut-être bon. Mais j’ai un fond de désespoir qui me remonte à la gorge bien vite. Ah ! Que je voudrais écraser mon coeur sous mes talons. Voyons ! Calmons-nous.
     Ton époux n’est pas fort sur les itinéraires. Il s’était trompé pour le bateau de Trouville et il a manqué me faire passer en route, pour venir ici, vingt-quatre heures de plus qu’il ne le fallait. J’ai été de Lisieux au Mans où j’ai pris le train de Brest, à 1 heure de nuit. À Redon, j’ai pris le chemin de Lorient et je me suis arrêté à Rosporden à 10 heures du matin ; j’en suis reparti à 2 heures et à 3 heures j’étais ici. La vue des bonnets de femmes m’a fait plaisir et je me suis retrouvé dans une auberge du bon vieux temps avec une sensation de rafraîchissement. Cela vous sort de la banalité des hôtels et de l’éternel garçon en habit noir couvert de taches. J’ai passé la nuit de mercredi à regarder la lune : elle courait aussi vite que le wagon, derrière les arbres qui bordaient la route. Heureusement, je n’avais personne à côté de moi. Tout mon voyage s’est passé sans désagrément, mais non sans fatigue, car je suis arrivé ici brisé et crevant de sommeil et de faim.
     Mme Sergent est au niveau de sa réputation. J’ai une très jolie chambre donnant sur le bassin. Ah ! Si je pouvais me remettre au travail ! Mais... tant que je ne saurai pas à quoi m’en tenir sur ce qui nous restera, je n’aurai aucune liberté d’esprit. Il y a de l’espoir, et un grand espoir, du côté de M. Delahante. Si cette affaire-là réussissait (l’achat de la scierie par une compagnie de chemin de fer), ce serait bien bon !
     J’écrirai à Ernest un de ces jours. Ne le décourage pas, le pauvre garçon ! Car il n’a pas d’autre conduite à tenir que de remonter son établissement. Plus tu m’écriras souvent, plus tu me feras plaisir.
     Adieu, mon pauvre Caro. Je t’embrasse bien tendrement.
     Ton vieux.
 

***

À sa nièce Caroline.

     Concarneau, mardi 4 heures [21 septembre 1875].
     Ta lettre de dimanche m’arrive, mon Caro : tu vois quel temps il nous faut pour correspondre. Comme je tremble ! Je suis obligé de m’arrêter à chaque lettre : c’est le résultat de mes petites émotions.
     Depuis samedi, j’ai attendu anxieusement le télégramme promis par Ernest et, si je n’avais pas eu ta lettre de tout à l’heure, je t’en aurais envoyé un. J’ai beau faire de grands efforts pour ne pas songer à l’avenir, cela m’est impossible. Je me demande sans cesse : «Comment vivrons-nous ? Puisque tous nos revenus, et au delà, sont engagés ?» cette préoccupation me ronge comme un cancer. Tu me dis de ne pas songer au passé. À quoi veux-tu que je songe ? à l’avenir ! Il est si triste qu’il m’épouvante !
     Relativement, cependant, je me sens beaucoup mieux. Je n’ai plus d’étouffements et les accès de larmes sont plus rares ; je dors et mange bien. Mes compagnons (qui sont fort aimables) prétendent que j’ai déjà engraissé. Tous les jours, je prends un bain de mer. Hier nous avons été voir un pardon aux environs (à Pont-Aven). Aujourd’hui j’ai passé tout l’après-midi au vivier, où j’ai vu deux homards changer de carapace.
     Tantôt, à midi, Pouchet et moi, nous avons envoyé à M. et Mme Sabatier un petit mot d’affection par le télégraphe. Il leur sera parvenu avant la visite que tu dois leur avoir faite : de cette manière-là tu auras de mes nouvelles. Concarneau est un charmant pays. Quelles bonnes vacances j’y passerais si j’avais l’esprit libre et le coeur desserré ! Tout m’y rappelle le Trouville du bon vieux temps.
     Si je n’avais pas de difficulté matérielle à écrire, je t’en ferais une description. Quand mes pauvres nerfs seront-ils un peu raffermis ? Ah ! ton pauvre vieux bonhomme d’oncle est bien démoli, ma chère enfant. Ma lettre ne partira que demain matin, à 8 heures, et ne doit pas t’arriver avant après-demain jeudi, dans l’après-midi. Ainsi je ne puis avoir de réponse à cette lettre avant dimanche, à 4 heures du soir ! Dis-moi si je ne me trompe pas dans mon calcul.
     Julio s’est-il consolé de mon absence ? Donne-lui un baiser sur le front, de ma part.
     As-tu repris la peinture ?
     J’ai rêvé de Croisset toute la nuit dernière.
     Ma pensée ne vous quitte pas.
     Adieu, pauvre chat, je t’embrasse tendrement.
     Ton vieux.
 

***

À sa nièce Caroline.

     Concarneau, samedi 3 heures [25 septembre 1875].
     Sera-ce aujourd’hui que je vais avoir une lettre de ma pauvre fille ?
     J’ai beau regarder les poissons du vivier, puis la mer, et me promener et me baigner tous les jours, la préoccupation de l’avenir ne me quitte pas. Quel cauchemar. Ah ! Ton pauvre mari n’était pas né pour faire mon bonheur. Mais n’en parlons plus : à quoi bon ? Je t’assure que je suis bien raisonnable. J’ai même essayé de commencer quelque chose de court, car j’ai écrit (en trois jours) ! Une demi-page du plan de la Légende de Saint Julien l’Hospitalier. Si tu veux la connaître, prends l’Essai sur la peinture sur verre, de Langlois. Enfin je me calme, à la surface du moins ; mais le fond reste bien noir.
     Je mène une petite vie douce et abrutissante. Coucher avant 10 heures, lever vers 8 ou 9. Je ne fais rien du tout, et mon oisiveté ne me pèse plus. J’arrive souvent à ne plus songer à rien. Ce sont les meilleurs moments.
     Mes fenêtres donnent sur une place au delà de laquelle se trouve le bassin. Les fortifications du vieux Concarneau (un mur crénelé avec deux tours et un pont-levis) s’étendent par derrière. Je vois tout le quai en enfilade, et les petits bateaux qui pêchent la sardine. Tantôt, j’ai passé une heure à les regarder rentrer, puis j’ai fait un somme sur mon lit. Le réveil n’est jamais gai. Quand la réalité me reprend, quel pincement !
     Pennetier nous a quittés avant-hier et je reste seul avec le bon Pouchet que j’envie profondément. Comme il est d’aplomb ! Moi, je me sens déraciné et roulant au hasard comme une algue morte.
     Mais je veux me forcer à écrire Saint Julien. Je ferai cela comme un pensum, pour voir ce qui en résultera. Le séjour de Concarneau a pour moi deux inconvénients : l’odeur de la sardine qui vous empoisonne, et la toux, le graillonnement horrible d’un voisin qui habite une chambre près de la mienne. Quant à ma santé physique, elle est très bonne.
     Il va être bientôt 4 heures. J’attends la poste pour continuer mon épître.
     5 heures.
     Ta lettre de jeudi m’arrive à l’instant...
     Pauvre loulou, tu m’as l’air bien dolente et fatiguée ? C’est le résultat de la jolie vie que nous avons menée depuis cinq mois ! Tu as raison, je crois que tu seras moins triste à Paris. Mais comment va se passer l’hiver ? Problème.
     Que dis-tu d’un M. Spoll, qui me croit propriétaire du château d’Ouville et qui m’y a adressé une lettre pour me demander de collaborer au Tour de France, publication qui doit faire pendant à celle du Tour du monde ? Une autre lettre que tu m’as renvoyée, et que j’ai reçue hier, était de Burty. Je te dis cela pour continuer notre communisme, pauvre chérie.
     Mon compagnon vient me chercher pour prendre notre bain : c’est l’heure. Mais le temps me semble bien rafraîchi et la marée est trop basse. Je crois que je vais caler.
     
6 heures et demie.
     En effet, j’ai calé. Il faisait trop frais. Mais j’ai joui d’un coucher de soleil splendide. Un vrai Claude Lorrain. Que n’étais-tu là, pauvre fille, toi qui admires tant la nature ! Je me figurais ta gentille personne installée, près de moi, sur la plage, devant un chevalet et barbouillant bien vite les nuages, pour les saisir dans leur bon moment...
     Adieu, ma pauvre enfant.
     Ton vieux qui te chérit.
 

***

À sa nièce Caroline.

     [Concarneau, jeudi, 6 heures soir [30 septembre 1875].
     [...] Mon compagnon Pouchet m’a quitté depuis lundi matin et ne reviendra que ce soir, de sorte que je me suis passablement ennuyé pendant quatre jours. Cette solitude ne m’a pas été bonne. Je viens même de déchirer une lettre à toi où je m’épanchais trop.
     Aujourd’hui, d’ailleurs, il fait de l’orage et j’ai mal à la tête. Enfin, ça ne va pas.
     
Lis dans la Légende dorée l’histoire de saint Julien l’Hospitalier. Tu l’as mal comprise dans Langlois (où elle est pourtant bien racontée).
     Tu peux reprendre les Buffon. Mets aussi de côté pour l’emporter à Paris les Légendes pieuses du moyen âge de Maury. C’est un petit in-8° broché en bleu qui se trouve en face des Buffon.
     Malgré tes conseils, je ne peux pas arriver à l’«endurcissement», ma chère fille. Ma sensibilité est surexcitée ; j’ai les nerfs et le cerveau malades, très malades, je le sens... allons ! Bon ! Voilà que je vais recommencer à me plaindre, bien que je ne veuille pas t’affliger. Je me borne à relever ta comparaison du «rocher». Apprends donc que les vieux granits deviennent quelquefois des couches d’argile. J’en ai vu ici des exemples que Pouchet m’a montrés. Mais tu es jeune, tu as de la force et tu ne peux me comprendre, malgré toute ta tendresse.
     Tu ne m’as pas parlé du mariage de Frankline.
     Ma lettre est-elle assez bête, hein ? Elle me ressemble. «Le style, c’est l’homme même.» Mais je t’écris aujourd’hui parce que, autrement, tu n’aurais pas de mes nouvelles avant lundi. Comme aujourd’hui je suis très noir, je m’arrête là, me bornant à t’embrasser bien tendrement.
     Ton vieux.
 

***

À sa nièce Caroline.

     [Concarneau], samedi, 6 heures [2 octobre 1875].
     [...] Pouchet est revenu hier et, aujourd’hui il m’a donné deux leçons d’histoire naturelle en disséquant devant moi, avant le déjeuner, une raie et, après le déjeuner, un mollusque hideux qu’on appelle «lièvre de mer». Après quoi, j’ai fait un somme de deux heures sur mon lit, car je m’étais fort empiffré avec un tourteau, et monsieur était complètement abruti. L’ordinaire de l’auberge Sergent est surabondant : il y a à tous les repas sept ou huit plats, parmi lesquels figurent toujours de la salicoque et du homard. Si ton pauvre mari était ici, comme il se régalerait !
     Le temps est devenu froid ; il faut mettre les habits d’hiver et nous ne nous baignons plus.
     Et toi, pauvre fille, comment vas-tu ? Tu m’écris des lettres tendres et morales, mais sans aucun détail sur ton existence. As-tu repris ta chère peinture ? Etc. Demain, j’écrirai plusieurs lettres ; puis, lundi, je veux me mettre à écrire Saint Julien l’Hospitalier.
     
Que va faire Ernest, maintenant ? Il ferait bien de se reposer un peu. Pourvu qu’aucun de vous deux ne tombe malade, après toutes ces émotions ! Je ne t’ai pas dit que je suis en traitement pour mon front ; mais, jusqu’à présent, je ne m’aperçois pas qu’il y ait grand changement.
     Je t’embrasse bien fort.
     Ton vieil oncle qui t’aime.
 

***

À Madame Roger des Genettes.

     Concarneau, 3 octobre 1875.
     Voilà quinze jours que je suis ici et, sans être d’une gaieté folâtre, je me calme un peu. Le pire de la situation, c’est que je me sens mortellement atteint. Pour faire de l’Art, il faut un insouci que je n’ai plus. Je ne suis ni chrétien ni stoïque. J’ai bientôt 54 ans. À cet âge-là on ne refait pas sa vie, on ne change pas d’habitudes. L’avenir ne m’offre rien de bon et le passé me dévore. Je ne pense qu’aux jours écoulés et aux gens qui ne peuvent revenir. Signe de vieillesse et de décadence. Quant à la littérature, je ne crois plus en moi ; je me trouve vide, ce qui est une découverte peu consolante. Bouvard et Pécuchet étaient trop difficiles, j’y renonce ; je cherche un autre roman, sans rien découvrir. En attendant, je vais me mettre à écrire la légende de Saint Julien l’Hospitalier, uniquement pour m’occuper à quelque chose, pour voir si je peux faire encore une phrase, ce dont je doute. Ce sera très court ; une trentaine de pages peut-être. Puis, si je n’ai rien trouvé et que j’aille mieux, je reprendrai Bouvard et Pécuchet.
     
Je me lève à 9 heures, je me couche à 10, je m’empiffre de homard, je fais la sieste sur mon lit, et je me promène au bord de la mer en roulant mes souvenirs. De temps à autre, mon compagnon, Georges Pouchet, dissèque devant moi un poisson ou un mollusque. Aujourd’hui il m’a fait l’autopsie d’un serpent à sonnettes. Heureux les gens qui s’occupent des sciences ! Cela ne vous lâche pas son homme comme la littérature.
     En d’autres circonstances, ce pays m’aurait charmé, mais la nature n’est pas toujours bonne à contempler. Elle nous renfonce dans le sentiment de notre néant et de notre impuissance. J’ai des voisins de table qui sont des mortels heureux, de petits bourgeois du pays se livrant à la pêche de la sardine ; ils ne parlent absolument que chasse et sardines, et passent tous les jours au moins six heures au café ! Ce qu’ils disent est inénarrable ! Quel gouffre que la bêtise humaine !
 

***

À la princesse Mathilde.

     Dimanche [3 octobre 1875].
     Concarneau, Finistère,
     Hôtel Sergent.
     Vous ne croyez pas que je puisse vous oublier, Princesse ! Mais à présent j’hésite toujours à vous écrire, car j’ai peur de vous ennuyer par mes chagrins. Je ne veux pas vous en donner le détail. Sachez seulement qu’ils sont considérables. Je ne m’en relèverai pas, je me sens atteint presque dans les moelles et je me regarde comme un homme mort. Voilà le vrai. L’honneur est sauf, mais c’est tout, et l’honneur ne suffit pas pour vivre.
     Ici cependant, je vais mieux qu’à Croisset, je suis plus calme. La vie que je mène est celle d’une brute. Je dors, je mange, je me promène au bord de la mer, j’écoute les discours idiots de mes compagnons de table d’hôte. G. Pouchet dissèque devant moi des mollusques et me donne des explications auxquelles je tâche de m’intéresser... et puis, je rêvasse, je rumine mes souvenirs et mes chagrins, et la journée se passe.
     Avant-hier, j’ai rencontré ici M. Armand Baschet, qui faisait son petit tour de Bretagne. Il venait de passer quelques jours chez ses amis les Panckoucke ; naturellement, nous avons parlé de la Princesse Mathilde.
     Si je n’ai pas accepté votre bonne invitation d’aller à Saint-Gratien, c’est que j’avais peur d’y être trop triste et d’assombrir vous et les vôtres par ma fâcheuse figure. Quand on est malheureux, il faut être pudique et ne pas se montrer. Popelin m’a écrit une bonne lettre. Voulez-vous le remercier pour moi ? Je ne sais pas où se trouve maintenant de Goncourt. Il m’a dit qu’il s’était remis à la besogne, qu’il avait commencé un grand roman.
     Heureux est-il, s’il peut travailler !
     Connaissez-vous un certain M. Chauveau, qui habite un château dans les environs et qui a épousé une dame russe fort riche ? On prétend (ou il prétend) qu’il a été employé aux tuileries.
     J’aime à croire que vous allez bien, Princesse, et que vous êtes heureuse. Tel est le souhait de votre très affectionné et fidèle qui vous baise les mains.
 

***

À sa nièce Caroline.

     Concarneau, jeudi, 2 heures [7 octobre 1875].
     Mon pauvre loulou,
     Si je n’avais pas eu peur de t’ennuyer par la fréquence de mes épîtres, je t’aurais répondu tout de suite dimanche soir, pour te remercier du petit brin de clématite. Cette attention m’a été au coeur, et j’ai pleuré bien doucement en songeant à notre pauvre vieille. Tu ne pouvais pas imaginer quelque chose qui me fût plus agréable.
     Tu me parais «sublime» de résolution et de sagesse. J’approuve tes beaux plans de travail. Que ne puis-je t’imiter ! Cependant j’ai écrit à peu près une page de Saint Julien l’Hospitalier ; mais le fond du bonhomme continue à n’être pas gai.
     Je vais vous envoyer, tantôt ou demain, une lettre à ton mari, pour lui adresser quelques questions d’affaires, car tu ne m’en parles jamais et l’avenir, quoi que je fasse, me tourmente. ça me revient de temps à autre, comme un mal de dents.
     Croirais-tu que, presque toutes les nuits, je rêve Croisset, ou quelques-uns de mes amis morts ? Cette nuit, ç’a été Feydeau. Le passé me dévore, et tu me parles de «vie nouvelle» à commencer ! Mais, ma pauvre enfant, à mon âge, on ne recommence pas : on achève, ou plutôt on dégringole. Hier, j’ai fait une promenade en bateau, charmante. La mer était comme un lac, la température chaude et le soleil splendide. Pendant deux heures de suite, je me suis oublié, dieu merci ! J’ai passé beaucoup de temps, couché à plat ventre sur l’herbe d’un îlot, à regarder les vagues rebondir dans les rochers, et les mouettes voler dans le ciel. La rade était couverte de petits bateaux qui s’en revenaient de pêcher des sardines et le croissant de la lune est apparu, blanchissant tout un côté de l’horizon. Comme cela te ferait (ou plutôt vous ferait) du bien (à tous les deux) de venir passer ici quelques jours ! On n’y a jamais froid ; c’est un climat méridional, sans doute à cause du «Gulf Stream» qui chauffe le rivage. Les grenadiers et les camélias poussent en pleine terre, comme aux îles Borromées, et on porte encore les vêtements d’été !
     Ce doit être lundi que vous vendez le mobilier de Pissy ? Après quoi, vous ne serez pas longtemps sans doute à vous diriger sur Paris. Comment l’hiver va-t-il se passer ? Dis à Émile qu’il n’oublie pas de remporter ma pelisse.
     Pouchet ne s’en ira pas d’ici avant le 8 ou le 10 novembre. S’il y passait un mois de plus ou tout l’hiver, je resterais avec lui, car je redoute le séjour de la capitale.
     Tu as donc toujours tes affreuses migraines, ma pauvre Caro ?
     Je ne fermerai ma lettre qu’à 5 heures, après la poste, car peut-être en aurai-je une de toi.
     Un bon baiser sur chaque joue.
     Ton vieux.
     5 heures.
     Il faut que je t’embrasse bien fort pour la bonne lettre que je reçois. Elle est bien intime, charmante et douce ; enfin, elle te ressemble.
     Tâchons de nous habituer à notre sort, sans perdre l’espoir qu’il changera.
     Encore un bon baiser, pauvre chère fille.
 

***

À sa nièce Caroline.

     Concarneau, lundi soir. [11 octobre 1875].
     Un mot seulement, pauvre loulou. J’ignore ton adresse, ou plutôt notre adresse à Paris. quel est le numéro ? mais tu seras sans doute partie quand cette lettre arrivera au pauvre Croisset.
     Lis ce que la mère Sand m’écrit sur lui (Croisset) : «Si ce n’était pas au-dessus de mes moyens, je l’achèterais et tu y passerais ta vie durant. Je n’ai pas d’argent, mais je tâcherais de placer un petit capital. Réponds-moi sérieusement, je t’en prie ; si je puis le faire, ce sera fait.»
     Hein ? Qu’en dis-tu ?
     Ça m’ennuie de te savoir toujours assaillie de migraines ! Il faut aller voir un médecin ; mais je crois que le meilleur remède serait une meilleure fortune.
     Je me suis hier promené pendant trois heures. Aujourd’hui, il pleut et il fait froid. J’ai travaillé  tout l’après-midi, pour faire dix lignes ! Mais je n’en suis plus à me désespérer. Espérons que la «surface» (comme tu dis) deviendra décente.
     Un bon baiser sur chaque joue.
     Vieux.
 

***

À sa nièce Caroline.

     Concarneau, dimanche, 5 heures [17 octobre 1875].
     Eh bien ! Ma pauvre fille, commences-tu à te reconnaître un peu dans ton logement ? Combien de kilogrammes de poussière as-tu avalés ? Il me semble que tu dois te donner bien du mal, avec un personnel aussi restreint et voulant faire des économies sur l’emménagement. C’est tout au plus si mon appartement sera prêt quand j’arriverai, ce qui aura lieu vers le 6 ou le 8 novembre, car mon compagnon quittera Concarneau vers cette date...
     Il a plu beaucoup cette semaine ; aussi les promenades n’ont pas été nombreuses. Cependant j’en ai fait une, jeudi, que j’ose qualifier de gigantesque, car j’ai marché pendant quatre heures. Le petit Julien l’hospitalier n’avance guère et m’occupe un peu ; c’est là le principal. Enfin je ne croupis plus dans l’oisiveté qui me dévorait ; mais j’aurais besoin de quelques livres sur le moyen âge ! Et puis, ce n’est pas commode à écrire, cette histoire-là ! Je persévère néanmoins, je suis vertueux.
     J’ai reçu hier une bonne lettre du vieux Tourgueneff, qui me charge de te faire ses compliments. Quel charmant homme ! Lui et la mère Sand m’ont écrit, depuis six mois, des phrases qui m’ont touché.
     Comme j’envie G. Pouchet ! En voilà un qui travaille et qui est heureux ! Tandis qu’il passe ses journées courbé sur son microscope, dans son laboratoire, ton vieux rêvasse tristement au coin du feu, dans une chambre d’auberge. À l’heure qu’il est, des gamins jouent aux billes sous mes fenêtres, et un bruit de sabots retentit. Le ciel est grisâtre ; la nuit peu à peu descend. Mlle Charlotte m’apporte deux bougies.
     Un mot m’a fait bien plaisir dans ta lettre d’hier, pauvre chat : «j’ai confiance dans l’avenir». Ah ! Si tu pouvais me communiquer un peu de cet espoir ! Car j’ai beau faire, je retombe toujours sur des idées tristes et je me sens le coeur serré. Comment dépouiller le vieil homme ? Comment rajeunir ? Quelle boisson prendre pour se fortifier ?...
     Je t’embrasse bien fort.
     Vieux.
 

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À sa nièce Caroline.

     Concarneau, jeudi [21 octobre 1875].
     La pluie tombe à seaux ! Décidément, Concarneau n’est pas l’Égypte. Voilà quinze jours que je suis très souvent obligé de garder le logis, à cause du mauvais temps. Nous n’avons pu faire qu’une promenade cette semaine. Hier, nous en avons essayé une en mer et nous avons été trempés. Cette mouillade, jointe à un mal de ventre, m’avait assombri et je suis resté pendant tout le reste de la journée couché sur mon lit et dans un piètre état nervoso-moral. Mais ce matin, après une nuit de neuf heures, me voilà retapé provisoirement ; car j’ai souvent des rechutes, pauvre loulou. C’est à cela que je m’aperçois de mon âge. L’énergie du fond me manque. N’importe ! Le séjour de Concarneau m’aura été bon ; et puis la société de G. Pouchet est très saine : tu n’imagines pas quel bon garçon ça fait ! S’il restait ici tout l’hiver, j’y resterais. Mais, lui parti, je n’aurais plus personne à qui causer. Or je redoute la solitude ; elle m’est bien funeste maintenant. Tu me reverras donc vers le 5 ou le 6 novembre ; je ne sais pas encore le jour fixe.
     Pour me consoler de mon prochain départ, je me dis que j’ai besoin de quelques livres sur le moyen âge – ce qui est vrai, – et qu’il m’ennuie de ma pauvre fille, ce qui est encore plus vrai.
     Je suis ravi que tu te plaises dans ton nouveau logement. Serai-je comme toi ? Tu ne me dis pas si l’on entend trop le bruit des voitures. Voilà ce que je redoute par-dessus tout ! Et j’ai peur de regretter le parc monceau. Mais qu’est-ce que je ne regrette pas !
     Je comprends le mal que Julie a eu à quitter Croisset ! Quand on devient vieux, les habitudes sont d’une tyrannie dont tu n’as pas l’idée, pauvre enfant. Tout ce qui s’en va, tout ce que l’on quitte a le caractère de l’irrévocable et on sent la mort marcher sur vous. Si à la ruine intérieure, que l’on sent très bien, des ruines du dehors s’ajoutent, on est tout simplement écrasé.
     Malgré mes résolutions, Saint Julien n’avance pas vite. Dans mes moments de désoeuvrement je lis quelques passages d’un Saint-Simon qu’on m’a prêté. Je relis pour la centième fois les contes de M. de Voltaire et puis le Siècle, le Temps, et le Phare de la Loire régulièrement. Ici, on est très radical et libre penseur (ce qui contrarie les idées reçues sur la Bretagne). Quand je dis «on est», j’entends parler de cinq ou six petits bourgeois qui viennent au café. Quels paresseux ! Quelles existences ! Je finirai peut-être par les imiter. Ce serait peut-être ce qui serait le plus sage. Avec 6 000 livres de rentes, on peut vivre ici toute l’année, très bien ! Mais les aurai-je, ces 6 000 francs de rentes ?...
     Ernest a-t-il été voir M. Guéneau de Mussy ? Et toi, es-tu retournée chez M. Blot ? à quand le bon atelier consolateur ?
     Je ne vois plus rien à te dire, pauvre loup. Je vais écrire quelques petites lettres, une entre autres à Mme Régnier, de Mantes, qui m’en a adressé une charmante et très cordiale, et une autre au bon Laporte. Je suivrai ton conseil. Je lui demanderai son avis relativement à la place ! Mais cette perspective me répugne bien ! Moi, qui suis né si fier, recevoir de l’argent du public, être commandé, avoir un maître ! Enfin nous verrons.
     Je t’embrasse bien tendrement.
     Ton pauvre vieux.
 

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À Madame Roger des Genettes.

     Concarneau [octobre 1875].
     Merci pour votre charmante petite, trop petite lettre, chère madame ou plutôt chère amie. Vous avez de bonnes paroles qui m’ont été au fond du coeur, et je redoute moins l’hiver qui va venir, puisque je sais que je vous verrai.
     Malgré toutes mes résolutions, ma Légende n’est guère avancée. Il me prend de temps à autre des prostrations où je me sens si anéanti qu’il me semble que je vais crever. Dans mes moments de désoeuvrement, et ils sont nombreux, je lis quelques passages d’un saint-Simon qu’on m’a prêté et, pour la millième fois, les contes de ce polisson de Voltaire, et puis régulièrement le Siècle, le Temps, et le Phare de la Loire ; car, ici, contrairement aux idées reçues sur la catholique Bretagne, on est très radical et libre penseur.
     Des deux sonnets de Mme Colet, celui que je trouve le meilleur, c’est le premier ; les quatre derniers vers me semblent même fort bons.
     La pluie tombe à vrac et je reste au coin de mon feu, dans ma chambre d’auberge, à rêvasser pendant que mon compagnon dissèque des petites bêtes dans son laboratoire. Il m’a montré l’intérieur de plusieurs poissons et mollusques ; c’est curieux, mais insuffisant à ma félicité. Quelle bonne existence que celle des savants et comme je les envie !
 

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À sa nièce Caroline.

     [Concarneau], lundi matin, 8 heures. [25 octobre 1875].
     Chère fille,
     Voici du nouveau : Pouchet est obligé d’être à Paris le 3 ou le 5, c’est-à-dire mercredi ou vendredi de la semaine prochaine.
     Je partirai avec lui. Mais, comme je vois que tu te donnes beaucoup de mal pour arranger mon gîte, si j’arrive avant qu’il ne soit tout à fait prêt, tu ne jouiras pas de la surprise que tu voulais me faire. Et peut-être, d’autre part, serais-je pendant quelques jours mal installé. Dans ce cas-là, j’aimerais mieux rester ici quelques jours de plus. Je trouverais bien à m’occuper. Réponds-moi donc ce qu’il faut que je fasse.
     Ta lettre de jeudi est charmante, mon Caro. Je suis bien content de voir que tu te plais dans ton nouveau logement et que tu ne regrettes pas la rue de Clichy, et que tout y est bien, depuis l’humeur du portier jusqu’aux W-C. de miss Putzel. Malgré les migraines, ton moral est vaillant. Je tâcherai de t’imiter. À peine si j’ai le temps de porter cette lettre à la poste.
     Comme il faisait très beau hier, nous avons fait une longue excursion et sommes rentrés tard. Mais aujourd’hui la pluie va recommencer.
     Un bon baiser de
     Ta pauvre vieille nounou.
 

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À Guy de Maupassant.

     Entièrement inédite en 1930.
     
Jeudi soir [novembre 1875].
     Mon petit père, il est bien convenu, n’est-ce pas, que vous déjeunez chez moi tous les dimanches de cet hiver.
     Donc à dimanche et à vous.
 

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À George Sand.

     Paris, 11 décembre 1875.
     Ça va un peu mieux, et j’en profite pour vous écrire, chère bon maître adorable.
     Vous savez que j’ai quitté mon grand roman pour écrire une petite bêtise moyenâgeuse qui n’aura pas plus de trente pages. Cela me met dans un milieu plus propre que le monde moderne et me fait du bien. Puis je cherche un roman contemporain, mais je balance entre plusieurs embryons d’idées. Je voudrais faire quelque chose de serré et de violent. Le fil du collier (c’est-à-dire le principal) me manque encore.
     Extérieurement, mon existence n’est guère changée : je vois les mêmes gens, je reçois les mêmes visites. Mes fidèles du dimanche sont d’abord le grand Tourgueneff, qui est plus gentil que jamais, Zola, Alphonse Daudet et Goncourt. Vous ne m’avez jamais parlé des deux premiers. Que pensez-vous de leurs livres ?
     Je ne lis rien du tout, sauf Shakespeare que j’ai repris d’un bout à l’autre. Cela vous retrempe et vous remet de l’air dans les poumons, comme si on était sur une haute montagne. Tout paraît médiocre à côté de ce prodigieux bonhomme.
     Comme je sors très peu, je n’ai pas encore vu Victor Hugo. Ce soir pourtant, je vais me résigner à passer mes bottes pour aller lui présenter mes hommages. Sa personne me plaît infiniment, mais sa cour !... miséricorde !
     Les élections sénatoriales sont un sujet de divertissement pour le public dont je fais partie. Il a dû se passer dans les couloirs de l’assemblée des dialogues inouïs de grotesque et de bassesse. Le XIXe siècle est destiné à voir périr toutes les religions. Amen ! Je n’en pleure aucune.
     À l’Odéon, un ours vivant va paraître sur les planches. Voilà tout ce que je sais de la littérature.
 

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À George Sand.

     [Paris, décembre 1875, après le 20].
     Votre bonne lettre du 18, si tendrement maternelle, m’a fait beaucoup réfléchir. Je l’ai bien relue dix fois, et je vous avouerai que je ne suis pas sûr de la comprendre. En un mot, que voulez-vous que je fasse ? Précisez vos enseignements.
     Je fais tout ce que je peux continuellement pour élargir ma cervelle, et je travaille dans la sincérité de mon coeur. Le reste ne dépend pas de moi.
     Je ne fais pas «de la désolation» à plaisir, croyez-le bien, mais je ne peux pas changer mes yeux ! Quant à mes «manques de conviction», hélas ! Les convictions m’étouffent. J’éclate de colère et d’indignations rentrées. Mais, dans l’idéal que j’ai de l’Art, je crois qu’on ne doit rien montrer des siennes, et que l’artiste ne doit pas plus apparaître dans son oeuvre que Dieu dans la nature. L’homme n’est rien, l’oeuvre tout ! Cette discipline, qui peut partir d’un point de vue faux, n’est pas facile à observer. Et pour moi, du moins, c’est une sorte de sacrifice permanent que je fais au bon goût. Il me serait bien agréable de dire ce que je pense et de soulager le sieur Gustave Flaubert par des phrases ; mais quelle est l’importance dudit sieur ?
     Je pense comme vous, mon maître, que l’Art n’est pas seulement de la critique et de la satire ; aussi n’ai-je jamais essayé de faire, intentionnellement, ni de l’un ni de l’autre. Je me suis toujours efforcé d’aller dans l’âme des choses et de m’arrêter aux généralités les plus grandes, et je me suis détourné exprès de l’accidentel et du dramatique. Pas de monstres et pas de héros !
     Vous me dites : «Je n’ai pas de conseils littéraires à te donner, je n’ai pas de jugement à formuler sur les écrivains, tes amis, etc.» Ah ! par exemple ! Mais je réclame des conseils, et j’attends vos jugements. Qui donc en donnerait ! Qui donc en formulerait, si ce n’est vous ?
     À propos de mes amis, vous ajoutez «mon école». Mais je m’abîme le tempérament à tâcher de n’avoir pas d’école ! a priori, je les repousse toutes. Ceux que je vois souvent et que vous désignez recherchent tout ce que je méprise et s’inquiètent médiocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme très secondaire le détail technique, le renseignement local, enfin le côté historique et exact des choses. Je recherche par-dessus tout la beauté, dont mes compagnons sont médiocrement en quête. Je les vois insensibles, quand je suis ravagé d’admiration ou d’horreur. Des phrases me font pâmer, qui leur paraissent fort ordinaires. Goncourt est très heureux quand il a saisi dans la rue un mot qu’il peut coller dans un livre, et moi très satisfait quand j’ai écrit une page sans assonances ni répétitions. Je donnerais toutes les légendes de Gavarni pour certaines expressions et coupes des maîtres comme «l’ombre était nuptiale, auguste et solennelle», de Victor Hugo, ou ceci du président de Montesquieu : «Les vices d’Alexandre étaient extrêmes comme ses vertus. Il était terrible dans sa colère. Elle le rendait cruel».
     Enfin, je tâche de bien penser pour bien écrire. Mais c’est bien écrire qui est mon but, je ne le cache pas.
     Il me manque «une vue bien arrêtée et bien étendue sur la vie». Vous n’éclairerez pas mes ténèbres avec de la métaphysique, ni les miennes ni celles des autres. Les mots religion ou catholicisme, d’une part ; progrès, fraternité, démocratie de l’autre, ne répondent plus aux exigences spirituelles du moment. Le dogme tout nouveau de l’égalité, que prône le radicalisme, est démenti expérimentalement par la physiologie et par l’histoire. Je ne vois pas le moyen d’établir aujourd’hui un principe nouveau, pas plus que de respecter les anciens. Donc je cherche, sans la trouver, cette idée d’où doit dépendre tout le reste.
     En attendant, je me répète le mot que Littré m’a dit un jour : «Ah ! mon ami, l’homme est un composé instable, et la terre une planète bien inférieure.»
     Rien ne m’y soutient plus que l’espoir d’en sortir prochainement et de ne pas aller dans une autre qui pourrait être pire. «J’aimerais mieux ne pas mourir», comme disait Marat. Ah ! non ! assez, assez de fatigues !
     J’écris maintenant une petite niaiserie, dont la mère pourra permettre la lecture à sa fille. Le tout aura une trentaine de pages. J’en ai encore pour deux mois. Telle est ma verve. Je vous l’enverrai dès qu’elle sera parue (pas la verve, l’historiette).

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