Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1876

(Édition Louis Conard)

 


Toute réutilisation à des fins privées, à des fins d’enseignement
ou de recherche scientifique est autorisée sous réserve d’indiquer cette référence :
Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 

À George Sand.

      Dimanche soir [6 février 1876].
      Vous devez, chère maître, me traiter intérieurement de «sacré cochon», car je n’ai pas répondu à votre dernière lettre, et je ne vous ai rien dit de vos deux volumes, sans compter que, ce matin, j’en reçois de vous un troisième. Mais j’ai été depuis quinze jours entièrement pris par mon petit conte qui sera fini bientôt. J’ai eu plusieurs courses à faire, différentes lectures à expédier et, chose plus sérieuse que tout cela, la santé de ma pauvre nièce m’inquiète extrêmement, et par moments me trouble tellement la cervelle que je ne sais plus ce que je fais. Vous voyez que j’en avale de rudes ! Cette jeune femme est anémique au dernier point. Elle dépérit. Elle a été obligée de quitter la peinture qui est sa seule distraction. Tous les fortifiants ordinaires n’y font rien. Depuis trois jours, par les ordres d’un autre médecin qui me semble plus docte que les autres, elle s’est mise à l’hydrothérapie. Réussira-t-il à la faire digérer et dormir ? à fortifier tout son être ? Votre pauvre Cruchard s’amuse de moins en moins dans l’existence et en a même trop, infiniment trop. Parlons de vos livres, ça vaut mieux.
      Ils m’ont amusé, et la preuve c’est que j’ai avalé d’un trait et l’un après l’autre Flamarande et les Deux Frères. Quelle charmante femme que Mme de Flamarande et quel homme que M. de Salcède ! Le récit du rapt de l’enfant, la course en voiture et l’histoire de Zamora sont des endroits parfaits. Partout l’intérêt est soutenu et en même temps progressant. Enfin, ce qui me frappe dans ces deux romans (comme dans tout ce qui est de vous, d’ailleurs), c’est l’ordre naturel des idées, le talent ou plutôt le génie narratif. Mais quel abominable coco que votre sieur Flamarande ! Quant au domestique qui conte l’histoire et qui évidemment est amoureux de madame, je me demande pourquoi vous n’avez pas montré plus abondamment sa jalousie personnelle.
      À part M. le comte, tous sont des gens vertueux dans cette histoire, et même d’une vertu extraordinaire. Mais les croyez-vous bien vrais ? Y en a-t-il beaucoup de leur sorte ? Sans doute, pendant qu’on vous lit, on les accepte à cause de l’habileté de l’exécution ; mais ensuite ?
      Enfin, chère maître, et ceci va répondre à votre dernière lettre, voici, je crois, ce qui nous sépare essentiellement. Vous, du premier bond en toutes choses, vous montez au ciel et de là vous descendez sur la terre. Vous partez de l’a priori, de la théorie, de l’idéal. De là votre mansuétude pour la vie, votre sérénité et, pour dire le vrai mot, votre grandeur. – moi, pauvre bougre, je suis collé sur la terre comme par des semelles de plomb ; tout m’émeut, me déchire, me ravage et je fais des efforts pour monter. Si je voulais prendre votre manière de voir l’ensemble du monde, je deviendrais risible, voilà tout. Car vous avez beau me prêcher, je ne puis pas avoir un autre tempérament que le mien, ni une autre esthétique que celle qui en est la conséquence. Vous m’accusez de ne pas me laisser aller «à la nature». Eh bien, et cette discipline ? Cette vertu ? Qu’en ferons-nous ? J’admire M. de Buffon mettant des manchettes pour écrire. Ce luxe est un symbole. Enfin, je tâche naïvement d’être le plus compréhensif possible. Que peut-on exiger de plus ?
      Quant à laisser voir mon opinion personnelle sur les gens que je mets en scène, non, non, mille fois non ! Je ne m’en reconnais pas le droit. Si le lecteur ne tire pas d’un livre la moralité qui doit s’y trouver, c’est que le lecteur est un imbécile ou que le livre est faux au point de vue de l’exactitude. Car, du moment qu’une chose est vraie, elle est bonne. Les livres obscènes ne sont même immoraux que parce qu’ils manquent de vérité. Ça ne se passe pas «comme ça» dans la vie.
      Et notez que j’exècre ce qu’on est convenu d’appeler le réalisme, bien qu’on m’en fasse un des pontifes. Arrangez tout cela !
      Quant au public, son goût m’épate de plus en plus. Hier, par exemple, j’ai assisté à la première du prix Martin, une bouffonnerie que je trouve, moi, pleine d’esprit. Pas un des mots de la pièce n’a fait rire et le dénouement, qui semble hors ligne, a passé inaperçu. Donc, chercher ce qui peut plaire me paraît la plus chimérique des entreprises. Car je défie qui que ce soit de me dire par quels moyens on plaît. Le succès est une conséquence et ne doit pas être un but. Je ne l’ai jamais cherché (bien que je le désire) et je le cherche de moins en moins.
      Après mon petit conte, j’en ferai un autre, car je suis trop profondément ébranlé pour me mettre à une grande oeuvre. J’avais d’abord pensé à publier Saint Julien dans un journal, mais j’y ai renoncé.
 

***

À Alphonse Daudet.

      Jeudi, 3 heures [10 février 1876].
      Je viens de finir Jack, et la tête m’en tourne.
      Il m’a extrêmement amusé.
      Le caractère de Charlotte, la pension des pays chauds d’Argenton, Clarisse et Jack... superbe ! Superbe !
      Et que de détails exquis !
      Nous causerons de votre livre très longuement, quand je l’aurai relu.
      Je tiens seulement à vous remercier de votre trop belle dédicace, qui m’a fait bien plaisir.
      Nous devons nous voir demain chez Adolphe, où le grand Tourgueneff nous fera manger des choses moscovites. ça se trouve bien ! On arrosera Jack, à qui je promets une longue vie.
      Tout à vous, cher ami.
      Qui vous embrasse et qui vous aime.
      Testiculos habes, et magnos !
 

***

À George Sand.

      Vendredi soir [18 février 1876].
      Ah ! Merci du fond du coeur, chère maître ! Vous m’avez fait passer une journée exquise, car j’ai lu votre dernier volume, la Tour de Percemont. – Marianne aujourd’hui seulement. Comme j’avais plusieurs choses à terminer, entre autres mon conte de Saint Julien, j’avais enfermé ledit volume dans un tiroir pour ne pas succomber à la tentation. Ma petite nouvelle étant terminée cette nuit, dès le matin, je me suis rué sur l’oeuvre et l’ai dévorée.
      Je trouve cela parfait, deux bijoux ! Marianne m’a profondément ému et deux ou trois fois j’ai pleuré. Je me suis reconnu dans le personnage de Pierre. Certaines pages me semblaient des fragments de mes mémoires, si j’avais le talent de les écrire de cette manière ! Comme tout cela est charmant, poétique et vrai ! La Tour de Percemont m’avait plu extrêmement. Mais Marianne m’a littéralement enchanté. Les Anglais sont de mon avis, car dans le dernier numéro de l’Athenaeum on vous a fait un très bel article. Saviez-vous cela ? Ainsi donc pour cette fois je vous admire pleinement et sans la moindre réserve.
      Voilà, et je suis bien content. Vous ne m’avez jamais fait que du bien, vous ; je vous aime tendrement !
 

***

À George Sand.

      [Paris], mercredi [8 mars 1876].
      Succès complet, chère maître. On a rappelé les acteurs après tous les actes et chaleureusement applaudi. On était content et de temps à autre des exclamations s’élevaient. Tous vos amis, venus à l’appel, étaient contristés que vous ne fussiez pas là.
      Les rôles d’Antoine et de Victorine ont été supérieurement joués. La petite Baretta est un vrai bijou.
      Comment avez-vous pu faire Victorine d’après le Philosophe sans le savoir ? Voilà ce qui me passe. Votre pièce m’a charmé et fait pleurer comme une bête, tandis que l’autre m’a assommé, absolument assommé : il me tardait de voir la fin. Quel langage ! Le bon Tourgueneff et Mme Viardot en écarquillaient des yeux comiques à contempler.
      Dans votre oeuvre, ce qui a produit le plus d’effet, c’est la scène du dernier acte entre Antoine et sa fille. Maubant est trop majestueux et l’acteur qui fait Fulgence insuffisant. Mais tout a très bien marché et cette reprise aura la vie longue.
      Le gigantesque Harrisse m’a dit qu’il allait vous écrire immédiatement. Donc sa lettre vous arrivera avant la mienne. Je devais partir ce matin pour Pont-L’évêque et Honfleur, afin de voir un bout de paysage que j’ai oublié, mais les inondations m’arrêtent.
      Lisez donc, je vous prie, le nouveau roman de Zola, Son Excellence Rougon : je suis bien curieux de savoir ce que vous en pensez.
 

***

À Jules Troubat.

      [Paris] vendredi, 2 heures [10 mars 1876].
      Mon cher ami,
      Je viens d’apprendre par hasard la mort de la pauvre Mme Colet. Cette nouvelle m’émeut de toutes façons. Vous devez me comprendre.
      J’aurais besoin de vous voir. je ne risque pas le long voyage du Montparnasse, ignorant vos habitudes.
      Tout à vous.
 

***

À George Sand.

      [Paris, après le 10 et avant le 14 mars 1876].
      Non ! Je ne méprise pas Sedaine, parce que je ne méprise pas ce que je ne comprends point. Il en est de lui, pour moi, comme de Pindare et de Milton, lesquels me sont absolument fermés. Pourtant je sens bien que le citoyen Sedaine n’est pas absolument de leur taille.
      Le public de mardi dernier partageait mon erreur, et Victorine, indépendamment de sa valeur réelle, y a gagné par le contraste. Mme Viardot, qui a le goût naturellement grand, me disait hier en parlant de vous : «Comment a-t-elle pu faire l’un avec l’autre ?» C’est également mon avis.
      Vous m’attristez un peu, chère maître, en m’attribuant des opinions esthétiques qui ne sont pas les miennes. Je crois que l’arrondissement de la phrase n’est rien, mais que bien écrire est tout, parce que «bien écrire c’est à la fois bien sentir, bien penser et bien dire» (Buffon). Le dernier terme est donc dépendant des deux autres, puisqu’il faut sentir fortement afin de penser, et penser pour exprimer.
      Tous les bourgeois peuvent avoir beaucoup de coeur et de délicatesse, être pleins des meilleurs sentiments et des plus grandes vertus, sans devenir pour cela des artistes. Enfin, je crois la forme et le fond deux subtilités, deux entités qui n’existent jamais l’une sans l’autre.
      Ce souci de la beauté extérieure que vous me reprochez est pour moi une méthode. Quand je découvre une mauvaise assonance ou une répétition dans une de mes phrases, je suis sûr que je patauge dans le faux. À force de chercher, je trouve l’expression juste, qui était la seule et qui est, en même temps, l’harmonieuse. Le mot ne manque jamais quand on possède l’idée.
      Notez (pour en revenir au bon Sedaine) que je partage toutes ses opinions et j’approuve ses tendances. Au point de vue archéologique c’est curieux, et au point de vue humanitaire très louable, je vous l’accorde. Mais aujourd’hui qu’est-ce que ça nous fait ? Est-ce de l’Art éternel ? Je vous le demande.
      Des écrivains de son temps ont également formulé des principes utiles, mais d’un style impérissable, d’une manière à la fois plus concrète et plus générale.
      Bref, la persistance de la Comédie-Française à nous exhiber ça comme «un chef-d’œuvre» m’avait tellement exaspéré que, rentré chez moi (pour me faire passer le goût de ce laitage), j’ai lu avant de me coucher la Médée d’Euripide, n’ayant pas d’autre classique sous la main ; et l’aurore surprit Cruchard dans cette occupation.
      J’ai écrit à Zola pour qu’il vous envoie son bouquin. Je dirai aussi à Daudet de vous envoyer son Jack, étant bien curieux d’avoir votre opinion sur ces deux livres, qui sont très différents de facture et de tempérament, mais bien remarquables l’un et l’autre.
      La venette que les élections ont causée aux bourgeois a été divertissante.
 

***

À Madame Roger des Genettes.

      [Croisset, du 13 au 18 mars 1876.]
      Vous avez très bien deviné l’effet complet que m’a produit la mort de ma pauvre muse. Son souvenir ainsi ravivé m’a fait remonter le cours de ma vie. Mais votre ami est devenu plus stoïque depuis un an. J’ai piétiné sur tant de choses, afin de pouvoir vivre ! Bref, après tout un après-midi passé dans les jours disparus, j’ai voulu n’y plus songer et je me suis remis à la besogne. Encore une fin !
      La famille, qui est catholique, l’a emportée à Verneuil pour éviter l’enterrement civil et il n’y a eu aucun scandale. Les journaux en ont très peu parlé. Vous rappelez-vous le petit appartement de la rue de Sèvres ? Et tout le reste ? Ah ! Misère de nous !
      J’aurais dû vous répondre immédiatement, mais depuis trois jours je ne décolère pas : je ne peux mettre en train mon Histoire d’un Coeur simple. J’ai travaillé hier pendant seize heures, aujourd’hui toute la journée et, ce soir enfin, j’ai terminé la première page.
      Les inondations m’ont empêché d’aller à Pont-L’évêque. La nature, «quoi qu’on die», n’est pas faite précisément pour l’homme. Ce qu’il y a de beau, c’est qu’il puisse y durer.
      La semaine dernière j’ai été voir aux Français le Philosophe sans le savoir. Quelle littérature ! Quel poncif ! Quelle amusette ! Enfin j’étais si indigné que, revenu chez moi, j’ai passé toute la nuit à relire la Médée d’Euripide pour me décrasser de ce laitage. Comme on est indulgent pour les oeuvres de troisième ordre ! Ah ! ça ne blesse personne !
      Allons du courage ! Pensez quelquefois à votre vieil ami.
 

***

À M. Félix Frank.

      [Avril 1876.]
      Si je savais où vous trouver, mon cher ami, j’irais vous remercier de votre volume. Je voudrais vous parler de vos vers, dont je connaissais quelques pièces. Maintenant que je les retrouve, je les réadmire, et les autres aussi. La peur de paraître banal retient ma plume ; quand je vous verrai, je vous dirai tout ce que je pense.
      Un mot cependant : il me semble que vous avez plus d’âme (de sensibilité dans le vieux sens du mot) que tous les parnassiens modernes. Vous ne méprisez pas la passion, vous !
      Une bonne poignée de main, et tout à vous.
 

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À George Sand.

      Lundi soir [3 avril 1876.]
      J’ai reçu ce matin votre volume, chère maître. J’en ai deux ou trois autres que l’on m’a prêtés depuis longtemps ; je vais les expédier et je lirai le vôtre à la fin de la semaine, pendant un petit voyage de deux jours que je suis obligé de faire à Pont-L’évêque et à Honfleur pour mon Histoire d’un Coeur simple, bagatelle présentement «sur le chantier», comme dirait M. Prud’homme.
      Je suis bien aise que Jack vous ait plu. C’est un charmant livre, n’est-ce pas ? Si vous connaissiez l’auteur, vous l’aimeriez encore plus que son oeuvre. Je lui ai dit de vous envoyer Risler et Tartarin. Vous me remercierez d’avoir fait ces deux lectures, j’en suis certain d’avance.
      Je ne partage pas la sévérité de Tourgueneff à l’encontre de Jack, ni l’immensité de son admiration pour Rougon. L’un a le charme et l’autre la force. Mais aucun des deux n’est préoccupé avant tout de ce qui fait pour moi le but de l’Art, à savoir : la Beauté. Je me souviens d’avoir eu des battements de coeur, d’avoir ressenti un plaisir violent en contemplant un mur de l’Acropole, un mur tout nu (celui qui est à gauche quand on monte aux Propylées). Eh bien ! Je me demande si un livre, indépendamment de ce qu’il dit, ne peut pas produire le même effet. Dans la précision des assemblages, la rareté des éléments, le poli de la surface, l’harmonie de l’ensemble, n’y a-t-il pas une vertu intrinsèque, une espèce de force divine, quelque chose d’éternel comme un principe ? (je parle en platonicien). Ainsi pourquoi y a-t-il un rapport nécessaire entre le mot juste et le mot musical ? Pourquoi arrive-t-on toujours à faire un vers quand on resserre trop sa pensée ? La loi des nombres gouverne donc les sentiments et les images, et ce qui paraît être l’extérieur est tout bonnement le dedans. Si je continuais longtemps de ce train-là, je me fourrerais complètement le doigt dans l’oeil, car d’un autre côté l’Art doit être bonhomme. Ou plutôt l’Art est tel qu’on peut le faire : nous ne sommes pas libres. Chacun suit sa voie, en dépit de sa propre volonté. Bref, votre Cruchard n’a plus une idée d’aplomb dans la caboche.
      Mais comme il est difficile de s’entendre ! Voilà deux hommes que j’aime beaucoup et que je considère comme de vrais artistes, Tourgueneff et Zola. Ce qui n’empêche pas qu’ils n’admirent nullement la prose de Chateaubriand et encore moins celle de Gautier. Des phrases qui me ravissent leur semblent creuses. Qui a tort ? Et comment plaire au public, quand vos plus proches sont si loin ? Tout cela m’attriste beaucoup. Ne riez pas.
 

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À Georges Charpentier.

      [Paris], samedi [fin avril 1876].
      Mon cher ami,
      Toute la journée de jeudi j’ai attendu de vos nouvelles. Hier, je comptais sur la visite de Zola qui ordinairement va vous voir le vendredi.
      Je suis trop souffrant de mon zona pour pouvoir m’habiller. Autrement j’irais chez vous.
      Dites-moi ce qui en est, mon pauvre ami, et croyez bien que je vous aime et vous plains tous les deux.
      Votre.
 

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À Madame Roger des Genettes.

      [Paris, fin avril 1876].
      Il m’ennuie de vous extrêmement et je voudrais avoir une lettre, une très longue lettre.
      Mon Histoire d’un Coeur simple avance très lentement. J’en ai écrit dix pages, pas plus ! Et pour avoir des documents j’ai fait un petit voyage à Pont-L’évêque et à Honfleur ! Cette excursion m’a abreuvé de tristesse, car forcément j’y ai pris un bain de souvenirs. Suis-je vieux, mon dieu ! Suis-je vieux !
      Savez-vous ce que j’ai envie d’écrire après cela ? L’histoire de saint Jean-Baptiste. La vacherie d’Hérode pour Hérodias m’excite. Ce n’est encore qu’à l’état de rêve, mais j’ai bien envie de creuser cette idée-là. Si je m’y mets, cela me ferait trois contes, de quoi publier à l’automne un volume assez drôle.
      Mais quand reprendrai-je mes deux bonshommes ?
      Depuis quinze jours je jouis d’un zona bien conditionné, autrement dit «mal des ardents, feu de Saint-Antoine», ce personnage m’occupant toujours.
      Calme plat dans les régions littéraires, si tant est qu’il en existe encore !
 

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À sa nièce Caroline.

      Chenonceaux, vendredi matin, 11 heures [12 mai 1876].
      Mon loulou,
      Je viens d’écrire à Chevalier, pour qu’il révèle à Clémence le «secret des Bottes», car la clef de mon pauvre cabinet est dans une de mes bottes en cuir de Russie. La trouvera-t-elle ? Monsieur vieux a une si malheureuse imagination que la vue de ton billet m’a fort troublé. J’avais peur. De quoi ? Je n’en sais rien ! Mais j’avais peur !
      L’hospitalité d’ici est charmante. Je couche dans le lit de François Ier, un lit à estrade et à baldaquin ! Quelles cheminées ! Etc.
      M. Wilson n’est pas à Chenonceaux. J’ai pour compagnon un peintre charmant. Il sait par coeur toutes mes oeuvres, ainsi que Mme Pelouze.
      J’arriverai demain soir à Paris, vers 9 heures, je crois, et à la maison pas avant 10 heures. Qu’on me garde à dîner.
      Bécots de
      Ta vieille nounou.
 

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À Ernest Renan.

      [Paris, du 19 au 26 mai 1876].
      Mon cher ami,
      La nuit de vendredi dernier (19 mai 1876) sera une date dans ma vie. J’ai reçu votre volume à 9 heures du soir et je ne l’ai plus quitté. Avant-hier et hier je n’ai pas eu un moment à moi, sans quoi je vous aurais écrit tout de suite, pour vous remercier du plaisir infini que vous m’avez fait.
      Je ne me souviens d’aucune lecture pareille ! à l’inverse de cette dame qui trouvait que vos pages lui faisaient froid au coeur, je me suis délecté dans votre oeuvre comme dans un bain d’air chaud et parfumé. Comme c’est bien ! Comme c’est beau ! Et comme c’est bon ! Il est possible que vous blessiez les catholiques et que les positivistes froncent le sourcil. Moi, vous m’avez édifié ! Et quelle langue vous avez ! Comme c’est à la fois noble et régalant ! Malgré l’entraînement des idées, il y a telle page que j’ai relue plusieurs fois de suite (comme les pages 133-134, entre autres). L’impossibilité du miracle, la nécessité du sacrifice (du héros, du grand homme), le machiavélisme de la nature et l’avenir de la science, voilà des points qui n’ont été traités par personne comme par vous et qui me semblent désormais incontestables. Je vous remercie de vous être élevé contre «l’égalité démocratique», qui me paraît un élément de mort dans le monde.
      Je connaissais votre lettre à Berthelot, mais je ne connaissais pas sa réponse qui me paraît, elle aussi, être un morceau de haut goût. Je n’avais pas lu «la Métaphysique et son avenir» (parue sans doute dans la Revue des Deux Mondes ?). Voilà de la critique ! Comme c’est bien ça, l’école normale et la philosophie officielle de notre temps !
      Que vous dirai-je de plus, mon cher Renan ? Je vous aime pour votre grand esprit, pour votre grand style, pour votre grand coeur. Vous m’avez honoré en citant mon nom au seuil de votre livre et plus que jamais je me sens fier d’être votre ami.
      Je vais maintenant relire (et à la loupe) ce charmant et fort bouquin. Puis, un de ces jours, j’irai en causer chez vous.
 

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À Madame Maurice Sand.

      [Paris], jeudi soir [25 mai 1876].
      Chère madame,
      J’ai envoyé ce matin un télégramme à Maurice pour avoir des nouvelles de Madame Sand. On m’a dit hier qu’elle était très malade. Pourquoi Maurice ne m’a-t-il pas répondu ?
      J’ai été ce matin chez Plauchut, afin d’avoir des détails. Il est à la campagne, au Mans, de sorte que je reste dans une incertitude cruelle.
      Soyez assez bonne pour me répondre immédiatement et me croire, chère madame, votre très affectionné.
      4, rue Murillo, Parc Monceau.
 

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À Madame Maurice Sand.

      [Paris], samedi matin, 3 juin [1876].
      Chère madame,
      Votre billet de ce matin me rassure un peu. Mais celui d’hier m’avait bouleversé. Je vous prie de me donner des nouvelles très fréquentes de votre chère belle-mère. Embrassez-la pour moi, et croyez bien que je suis
      Votre tout dévoué.
      À partir du milieu de la semaine prochaine, vers mercredi ou jeudi, je serai à Croisset.
 

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À la princesse Mathilde.

      Samedi soir [3 juin 1876].
      Princesse,
      Je me propose d’aller vous faire mes adieux lundi prochain. Renan doit venir avec moi. Voulez-vous nous envoyer chercher à Sannois à 6 h 28 ?
      Mme Sand est très malade, et j’ai peur d’être appelé près d’elle, d’un moment à l’autre. Cependant un télégramme de cette nuit me rassure un peu. Donc, j’espère pouvoir aller chez vous lundi prochain.
      Je vous baise les deux mains.
      Votre vieux fidèle et dévoué.
 

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À sa nièce Caroline.

      Croisset, mardi, 3 heures [13 juin 1876].
      Ma chère Caro, me voilà revenu dans mon pauvre vieux Croisset, que j’ai trouvé en très bon état, et prêt à y piocher de toutes mes forces.
      Mon voyage s’est passé dans la compagnie d’anglais stupides qui ont joué aux cartes tout le temps. Je lisais des journaux qui relataient les funérailles de ma vieille amie, et le trajet ne m’a pas semblé long. Arrivé à Rouen, afin d’éviter la vue des boulevards et celle de l’Hôtel-Dieu, j’ai fait prendre à mon fiacre la rue Jeanne-d’Arc.
      Émile m’attendait. Avant de défaire mes cantines, il a été me tirer une cruche de cidre que j’ai entièrement vuidée, à sa grande terreur, car il me répétait : «mais monsieur va se faire mal.»  Elle ne m’a point fait de mal.
      Au dîner j’ai revu avec plaisir la soupière d’argent et le vieux saucier. Le silence qui m’entourait me semblait doux et bienfaisant. Tout en mangeant, je regardais tes bergeries au-dessus des portes, ta petite chaise d’enfant, et je songeais à notre pauvre vieille, mais sans peine ou plutôt avec douceur. Je n’ai jamais eu de rentrée moins pénible.
      Puis j’ai rangé ma table. Je me suis couché à minuit ; j’ai dormi jusqu’à 9 heures. Ce matin j’ai fait un tour dans le jardin, et j’ai causé avec Chevalier qui m’a fait des récits pittoresques des inondations, et je vais me remettre tout à l’heure à mon Histoire d’un Cœur simple.
      
J’ai fait mettre un des bancs de Pissy dans le Mercure dont la haie est refaite à neuf. Enfin, pauvre chat, il me semble que tout est comme autrefois, et je ne pense nullement à l’exécrable on…
      
La première fois que j’irai à Rouen, j’irai voir Mlle Julie. Mais elle m’embarrasse, ou plutôt j’ai peur qu’elle ne m’embarrasse, car elle est encore malade, et Émile témoigne une grande répugnance à la soigner. Il paraît qu’Achille a été la voir très souvent cet hiver. Quelle conduite dois-je tenir ?
      Adieu, pauvre chère fille, bonne santé, bon moral, bonne peinture.
      Ton Vieux affectueux.
 

***

À sa nièce Caroline.

      [Croisset], samedi soir, 6 heures [17 juin 1876].
      Chère Caro,
      Encore une mort ! Ce matin j’ai reçu le billet de faire part de celle d’Ernest Lemarié.
      Bien que je ne visse jamais cet ancien camarade, sa mort me fait de la peine. Nous avions été ensemble au collège et à l’École de droit ; enfin, pendant toute notre jeunesse, nous ne nous étions guère quittés. Ce n’est plus maintenant qu’un souvenir. Il faudrait se cuirasser dans un égoïsme impénétrable et ne songer qu’à la satisfaction immédiate de sa propre personne. Ce serait plus sage, mais ce n’est pas possible, pour moi du moins.
      Avant-hier, j’ai eu la visite de M. et Mme Lapierre et hier j’ai dîné chez eux. Ils ont poussé la générosité jusqu’à me faire cadeau de quatre bondons de Neufchâtel primés au grand concours régional ! J’ai reçu un autre cadeau : un livre du FAUNE et ce livre est charmant, car il n’est pas de lui. C’est un conte oriental intitulé Vathek, écrit en français à la fin du siècle dernier par un mylord anglais. Mallarmé l’a réimprimé avec une préface dans laquelle ton oncle est loué.
      C’est demain la «Fête du Pays», et il y a contre le mur de la cour une belle affiche jaune promettant «tous les plaisirs que l’on peut désirer». De leur côté messieurs les restaurateurs s’engagent à fournir «tout le confortable désirable». Mais s’il fait demain le temps d’aujourd’hui, la foule ne sera pas nombreuse. Le vent souffle violemment, un air glacial règne sur nos bords, et le ciel donne une lumière blanche et triste.
      Malgré tout, je ne suis pas triste, bien que je regrette mes deux compagnons. Parlez-vous de moi souvent ?
      J’ai écrit une page, et ce soir, j’en aurai préparé trois autres.
      Voilà tout, pauvre chérie. Je n’ai plus rien à te dire si ce n’est que je t’aime bien fort et songe à toi dans ma solitude.
      Vieux
      t’embrasse.
      […] J’ai reçu ce matin une lettre de Mlle de Chantepie que je croyais morte ; c’est pour me parler de Mme Sand. Et puis une autre lettre de l’éditeur Conquet qui me demande l’autorisation de publier mon portrait. Je m’empresse de lui refuser cette faveur.
      Allons, encore un bécot, pauvre chat. Bonne santé, bon courage et surtout un incommensurable mépris pour On.
 

***

À Mademoiselle Leroyer de Chantepie.

      Croisset, 17 juin 1876.
      Ma chère correspondante,
      Non ! Je ne vous avais pas oubliée, parce que je n’oublie pas ceux que j’aime. Mais je m’étonnais de votre long silence, ne sachant à quelle cause l’attribuer.
      Vous désirez savoir la vérité sur les derniers moments de Mme Sand ; la voilà : elle n’a reçu aucun prêtre. Mais dès qu’elle a été morte, sa fille, Mme Clésinger, a fait demander à l’évêque de Bourges l’autorisation de lui faire un enterrement catholique, et personne dans la maison (sauf peut-être sa belle-fille, Mme Maurice) n’a défendu les idées de notre pauvre amie. Maurice était tellement anéanti qu’il ne lui restait aucune énergie, et puis il y a eu les influences étrangères, des considérations misérables inspirées par des bourgeois. Je n’en sais pas plus long. La cérémonie, du reste, a été des plus touchantes : tout le monde pleurait et moi plus que les autres.
      Cette perte-là s’ajoute à l’amas de toutes celles que j’ai faites depuis 1869. C’est mon pauvre Bouilhet qui a commencé la série ; après lui sont partis Sainte-Beuve, Jules de Goncourt, Théophile Gautier, Feydeau, un intime moins illustre, mais non moins cher, qui s’appelait Jules Duplan – et je ne parle pas de ma mère, que j’aimais tendrement ! Ce matin même, j’ai appris la mort de mon plus vieux camarade d’enfance.
      J’avais commencé un grand roman, mais je l’ai quitté pour le moment et j’écris des choses courtes, ce qui est plus facile. L’hiver prochain, j’aurai trois nouvelles prêtes à publier.
      Je vis maintenant entièrement seul (pendant l’été du moins) et, quand je ne travaille pas, je n’ai pour compagnie que mes souvenirs qui succèdent à mes rêves, et ainsi de suite.
      La pauvre Mme Sand m’avait souvent parlé de vous, ou plutôt nous avions souvent causé de vous ensemble ; vous l’intéressiez beaucoup. Il fallait la connaître comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin dans ce grand homme, l’immensité de tendresse qui se trouvait dans ce génie. Elle restera une des illustrations de la France et une gloire unique.
      Comment va votre esprit ? Lisez-vous toujours de la philosophie ? Je vous recommande le dernier volume de Renan. Il vous plaira. Et ne soyez pas si longtemps sans m’écrire, car je suis tout à vous.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Croisset, [lundi 19 juin 1876].
      Je serais bien aise d’avoir de vos nouvelles, Princesse, ou plutôt chère Princesse (car pourquoi ne pas vous appeler tout haut comme je vous nomme tout bas). Il doit faire beau à Saint-Gratien et je vous suppose sinon heureuse du moins tranquille.
      Moi, me voilà revenu dans cette vieille maison, à laquelle je tiens par l’attache des souvenirs et des habitudes et que j’avais quittée au mois de décembre aux trois quarts mort de chagrin et de découragement. Les choses ne sont pas encore superbes, mais elles sont tolérables et je crois que je vais travailler. Les rêves littéraires (je n’en fais plus d’autres) alternent avec les souvenirs, lesquels sont toute ma compagnie.
      Le prince, si vous l’avez vu, vous aura narré dans tous ses détails l’enterrement de Mme Sand. Il y a eu là de jolis cocos. Quant à lui, le prince, il a été parfait et plus avisé que Renan et moi, qui le poussions à une chose maladroite. Il s’est abstenu de tout discours et a bien fait.
      Cette mort de ma vieille amie m’a navré. Mon cœur devient une nécropole où il reste pourtant de la place pour les vivants. Comme le vide s’élargit. Il me semble que la terre se dépeuple.
      C’est une raison pour tenir davantage à ceux qui restent, pour aimer encore plus ceux qu’on aime. Voilà pourquoi je pense à vous si souvent et je vous écris, bien que je n’aie rien à vous dire, sinon que je vous baise les deux mains et suis votre vieux et affectionné.
 

***

À Madame Roger des Genettes.

      Croisset, 19 juin 1876.
      Me voilà revenu dans cette vieille maison, que j’avais quittée l’année dernière aux trois quarts mort de découragement ! Les choses ne sont pas superbes, mais enfin elles sont tolérables. Je me suis remâté, j’ai envie d’écrire. J’espère en une période assez longue de paix. Il n’en faut pas demander plus aux dieux ! Ainsi soit-il ! Et pour vous dire la vérité, chère vieille amie, je jouis de me retrouver chez moi, comme un petit bourgeois, dans mes fauteuils, au milieu de mes livres, dans mon cabinet, en vue de mon jardin. Le soleil brille, les oiseaux roucoulent comme des amoureux, les bateaux glissent sans bruit sur la rivière toute plate, et mon conte avance ! Je l’aurai fini probablement dans deux mois.
      L’Histoire d’un Cœur simple est tout bonnement le récit d’une vie obscure, celle d’une pauvre fille de campagne, dévote mais mystique, dévouée sans exaltation et tendre comme du pain frais. Elle aime successivement un homme, les enfants de sa maîtresse, un neveu, un vieillard qu’elle soigne, puis son perroquet ; quand le perroquet est mort, elle le fait empailler et, en mourant à son tour, elle confond le perroquet avec le Saint-Esprit. Cela n’est nullement ironique comme vous le supposez, mais au contraire très sérieux et très triste. Je veux apitoyer, faire pleurer les âmes sensibles, en étant une moi-même. Hélas ! Oui, l’autre samedi, à l’enterrement de George Sand, j’ai éclaté en sanglots, en embrassant la petite Aurore, puis en voyant le cercueil de ma vieille amie.
      Les journaux n’ont pas dit toute la vérité. La voici : Mme Sand n’a reçu aucun prêtre et est morte parfaitement impénitente. Mais Mme Clésinger, par chic, a télégraphié à l’évêque de Bourges pour demander des obsèques catholiques. L’évêque s’est empressé de répondre : «oui». Maurice, qui est maire du pays, a craint de faire scandale ; mais je suspecte le docteur Favre et le bon Alexandre Dumas d’avoir fortement contribué à cette bassesse ou convenance. Quant à la belle-fille, elle s’est tenue à l’écart, plus pieuse envers la mémoire de la pauvre femme que tous les autres. Les amis sont restés en dehors du cimetière ; Dumas et le prince Napoléon sont seuls entrés dans l’église. Vous connaissez tous les autres détails.
      J’avais fait le voyage en compagnie du prince, qui a été tout le temps parfait de tact et de simplicité. Renan était avec nous. Je suis revenu à Paris après deux nuits passées en chemin de fer, brisé de corps et d’âme. Le lendemain de mon arrivée à Croisset j’ai appris la mort de mon plus vieux camarade d’école et de collège (Ernest Lemarié, le fils d’un avocat de Rouen) ; et voilà !
      Il y avait beaucoup de monde à l’enterrement de George Sand. Quinze personnes étaient venues de Paris. Il pleuvait à verse. Une foule de bonnes gens de la campagne marmottaient des prières en roulant leur chapelet. Cela ressemblait à un chapitre d’un de ses romans. J’ai été tout étonné de ne pas y voir Mme Plessis. Que devient-elle ? Comme je n’aime pas les choses solennelles, irrévocables, je n’ai point assisté à sa représentation d’adieu. Une fois, cet hiver, après votre départ, je me suis présenté chez elle sans la trouver.
      Avez-vous lu les Dialogues philosophiques de Renan ? Moi, je trouve ça très haut, très beau. Connaissez-vous les Fioretti de saint François ?Je vous en parle parce que je viens de me livrer à cette lecture édifiante. Et, à ce propos, je trouve que, si je continue, j’aurai ma place parmi les lumières de l’Église. Je serai une des colonnes du temple. Après saint Antoine, saint Julien ; et ensuite saint Jean-Baptiste ; je ne sors pas des saints. Pour celui-là je m’arrangerai de façon à ne pas «édifier». L’histoire d’Hérodias, telle que je la comprends, n’a aucun rapport avec la religion. Ce qui me séduit là-dedans, c’est la mine officielle d’Hérode (qui était un vrai préfet) et la figure farouche d’Hérodias, une sorte de Cléopâtre et de Maintenon. La question des races dominait tout. Vous verrez cela, d’ailleurs.
      Parlez-moi de vous. Écrivez-moi longuement, très longuement.
 

***

À Maurice Sand.

      Croisset, près Rouen, dimanche 25 juin [1876].
      Vous m’avez prévenu, mon cher Maurice. Je voulais vous écrire, mais j’attendais que vous fussiez un peu plus libre, plus seul. Merci de votre bonne pensée.
      Oui, nous nous sommes compris, là-bas ! (et si je ne suis pas resté plus longtemps, c’est que mes compagnons m’ont entraîné.) il m’a semblé que j’enterrais ma mère une seconde fois. Pauvre chère grande femme ! Quel génie et quel cœur ! Mais rien ne lui a manqué, ce n’est pas elle qu’il faut plaindre.
      Qu’allez-vous devenir ? Resterez-vous à Nohant ? Cette bonne vieille maison doit vous sembler odieusement vide ! Mais vous, au moins, vous n’êtes pas seul ! Vous avez une femme… rare ! Et deux enfants exquis. Pendant que j’étais chez vous, j’avais par-dessus mon chagrin deux envies : celle d’enlever Aurore, et celle de tuer M. Adrien Marx. Voilà le vrai ; il est inutile de vous faire la psychologie de la chose.
      J’ai reçu hier une lettre très attendrie du bon Tourgueneff. C’est lui aussi qui l’aimait ! Mais qui donc ne l’aimait pas ? Si vous aviez vu, à Paris, le tourment de Martine ! Cela était navrant.
      Plauchut est encore à Nohant, je suppose ? Dites-lui que je l’aime pour l’avoir vu verser tant de larmes.
      Et laissez couler les vôtres, mon cher ami, faites tout ce qu’il faut pour ne pas vous consoler –ce qui serait d’ailleurs impossible. N’importe ! Dans quelque temps vous trouverez en vous-même une grande douceur par cette seule idée que vous étiez un bon fils et qu’elle le savait bien. Elle parlait de vous comme d’une bénédiction.
      Et quand vous aurez été la rejoindre, quand les arrière-petits-enfants des petits-enfants de vos fillettes auront été la rejoindre eux-mêmes, et qu’il ne sera plus question depuis longtemps des choses et des gens qui nous entourent, – dans plusieurs siècles – des cœurs pareils aux nôtres palpiteront par le sien ! On lira ses livres, c’est-à-dire qu’on songera d’après ses idées et qu’on aimera de son amour.
      Mais tout cela ne vous la rend pas ! N’est-ce pas ? Avec quoi donc nous soutenir, si l’orgueil nous manque, et quel homme plus que vous doit avoir celui de sa mère !
      Allons, mon cher ami, adieu ! Quand nous reverrons-nous maintenant ? Comme j’aurais besoin de parler d’elle, insatiablement !
      Embrassez pour moi Mme Maurice, comme je l’ai fait dans l’escalier de Nohant, et vos petites.
      À vous, du fond du cœur.
 

***

À Tourgueneff.

      Croisset, dimanche soir, 25 juin 1876.
      Comme j’ai sauté hier matin sur votre lettre, mon bon cher vieux, en reconnaissant votre écriture ! Car je commençais à m’ennuyer de vous fortement ! Donc, après nous être embrassés, causons.
      Je suis contrarié que vous le soyez à propos de vos affaires d’argent et de vos craintes sur votre santé. Espérons que vous vous trompez et que la goutte vous laissera tranquille.
      La mort de la pauvre mère Sand m’a fait une peine infinie. J’ai pleuré à son enterrement comme un veau, et par deux fois : la première en embrassant sa petite-fille Aurore (dont les yeux ce jour-là ressemblaient tellement aux siens que c’était comme une résurrection), et la seconde, en voyant passer devant moi son cercueil. Il y a eu là de belles histoires ! Pour ne pas blesser «l’opinion publique», l’éternel et exécrable on, on l’a portée à l’église. Je vous donnerai les détails de cette bassesse. J’avais le cœur bien serré ! Et j’ai eu positivement envie de tuer M. Adrien Marx. Sa seule vue m’a empêché de dîner, le soir, à Châteauroux. Oh ! La tyrannie du Figaro ! Quelle peste publique. J’étouffe de rage en songeant à ces cocos-là.
      Mes compagnons de route, Renan et le prince Napoléon ont été charmants, celui-là parfait de tact et de convenance et il a vu clair, dès le début, mieux que nous deux.
      Vous avez raison de regretter notre amie, car elle vous aimait beaucoup et ne parlait jamais de vous qu’en vous appelant «le bon Tourgueneff». Mais pourquoi la plaindre ? Rien ne lui a manqué, et elle restera une très grande figure.
      Les bonnes gens de la campagne pleuraient beaucoup autour de sa fosse. Dans ce petit cimetière de campagne, on avait de la boue jusqu’aux chevilles. Une pluie douce tombait. Son enterrement ressemblait à un chapitre d’un de ses livres.
      Quarante-huit heures après, j’étais rentré dans mon Croisset où je me trouve étonnamment bien ! Je jouis de la verdure, des arbres et du silence d’une façon toute nouvelle ! Je me suis remis à l’eau froide (une hydrothérapie féroce) et je travaille comme un furieux.
      Mon Histoire d’un Cœur simple sera finie sans doute vers la fin d’août. Après quoi, j’entamerai Hérodias ! Mais que c’est difficile ! Nom de dieu que c’est difficile ! Plus je vais et plus je m’en aperçois. Il me semble que la prose française peut arriver à une Beauté dont on n’a pas l’idée. Ne trouvez-vous pas que nos amis sont peu préoccupés de la beauté ? Et pourtant il n’y a dans le monde que cela d’important !
      Et bien, et vous ? Travaillez-vous ? Et Saint Julien avance-t-il ? C’est bête comme tout ce que je vais vous dire, mais j’ai envie de voir ça imprimé en russe ! Sans compter qu’une traduction faite par vous «chatouille de mon cœur l’orgueilleuse faiblesse», seule ressemblance que j’aie avec Agamemnon.
      Quand vous êtes parti de Paris, vous n’aviez pas lu le nouveau bouquin de Renan. Il me paraît charmant. «Charmant» est le mot propre. Êtes-vous de mon avis ? Du reste, depuis quinze jours, j’ignore absolument ce qui se passe dans le monde, n’ayant pas lu une seule fois le moindre journal. Fromentin m’a envoyé son livre sur «les maîtres d’autrefois». Comme je connais fort peu la peinture hollandaise, il manque pour moi de l’intérêt qu’il aura pour vous. C’est ingénieux, mais trop long, trop long ! Taine me paraît exercer une grande influence sur ledit Fromentin. Ah ! J’oubliais ! Le poète Mallarmé (l’auteur du Faune) m’a cadeauté d’un livre qu’il édite : Vatek, conte oriental écrit, à la fin du siècle dernier, en langue française, par un anglais. C’est drôle.
      J’entre en rêverie (et en désirs) quand je songe que cette feuille de papier va aller chez vous dans votre maison, que je ne connaîtrai jamais ! Et je me dépite de n’avoir pas de votre entourage une idée nette.
      Si vous avez chaud là-bas, ici il ne fait pas froid. Toute ma journée se passe les jalousies closes, dans la compagnie exclusive de moi-même. Aux heures des repas, j’ai pour me distraire la vue de mon fidèle Émile et de mon lévrier.
      Ma nièce, à qui je transmettrai votre bon souvenir, s’en va à la fin de ce mois aux Eaux-Bonnes avec son mari, et je ne bougerai d’ici qu’à la fin de septembre, pour assister à la première de Daudet. Mais à cette époque vous serez revenu depuis longtemps aux Frênes.
      Vous apprendrez avec plaisir que les affaires de mon neveu ont l’air de prendre une bonne tournure. Il y a du moins un peu d’azur à l’horizon.
      Oui, mon bon vieux, tâchons, en dépit de tout, de nous tenir la tête levée hors de l’eau. Soignez-vous bien, bonne pioche, et prompt retour.
      Je vous embrasse tendrement et fortement.
      Votre.
      Écrivez-moi, hein ?
 

***

À sa nièce Caroline.

      [Croisset]. Nuit de lundi, 2 heures [26 juin 1876].
      Si je ne lui écrivais pas ce soir, ma pauvre fille serait plus de quatre jours sans avoir des nouvelles de vieux, qui tient à lui donner le bon exemple, en tout ! oui, chérie, il faut se tenir le bec hors de l’eau, autant que possible, et quand on n’a pas de courage, faire semblant d’en avoir pour en donner aux autres. Ils vous le rendront à l’occasion. Tu dois, par ta gentillesse, fortifier ton mari dans ses moments de langueur. Si le petit coin d’azur, qui apparaît maintenant à l’horizon, s’efface, il en reviendra un autre plus large, et la bourrasque sera finie.
      En allant hier dîner chez nos bons amis de Saint-Sever (où je croyais trouver G. Pouchet qui n’a point comparu), j’ai fait 1° une visite à Mme Censier (en reconnaissance de celles qu’elle nous a faites l’été dernier) ; 2° j’ai contemplé un reposoir, rue Haranguerie, et 3° assisté au retour des courses ! Spectacle pitoyable ! Quelle triste ville que Rouen ! Nom d’un nom ! Quelle piètre localité !
      Mon Moscove m’a écrit une lettre charmante où il me charge de présenter ses meilleurs souvenirs à Mme Commanville et à son mari. Il y a ici, pour vous, un billet annonçant la naissance d’un enfant de M. Lezéleuc de Kerouara ; l’enfant est une fille, Yvonne, nom chic !
      Et voilà tout, pauvre chat ! Je me baigne dans la rivière tous les soirs, puis je dîne en compagnie de Julio, tout en continuant à retourner mes phrases. Ta Nounou travaille raide et t’embrasse tendrement.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, samedi, midi [1 er juillet 1876].
      Je suis content d’apprendre le mariage de cette bonne Fanny et, comme à toi, cette nouvelle m’a causé «une vive impression» (style facile vous épargnant la peine de chercher les mots et de savoir ce qu’on veut dire). Espérons qu’elle sera heureuse, que nous la verrons souvent, et que l’amitié ne faiblira pas. Je voudrais connaître le mari. Ton projet va donc se réaliser : le voyage en compagnie de la chère Flavie. Tant mieux ! Mais tâche de ne pas t’exalter à Lourdes. Continue à réserver ta foi pour des choses plus élevées… !
      Si Ernest ne vient te trouver aux Pyrénées qu’à la fin de juillet, nous ne sommes pas près de nous voir, pauvre chat. Le bon Laporte est venu me voir hier dans l’après-midi, pendant que Marguerite accouchait. Émile est dans le ravissement d’avoir un fils, joie que je comprends, que je trouvais autrefois très ridicule, et que maintenant j’envie. Dans la jeunesse, on est vert et dur, on s’attendrit plus tard, et enfin l’on arrive à être blet comme une poire d’édouin : triste régal ! Pourtant je ne suis pas encore trop avachi, et je lutte comme un forcené contre les difficultés de mon Cœur simple, qui augmentent de jour en jour.
      Tes explications sur les colis ne sont pas claires comme de l’eau de roche. Je tâcherai cependant, de nous y conformer. Quant aux clefs, Émile, qui les a toutes laissées à Paris, n’en a aucune ici. Cherche-les ! C’est Marguerite qui a rempli les deux caisses dont tu parles. Quant à la troisième, faite par Émile, elle n’en a pas : il l’a ficelée.
      Allons, adieu, pauvre loulou. Bon voyage. Écris-moi donc sur du papier plus large. Pas tant de chic ! Les barres énergiques de ton écriture n’ont pas la place de s’étendre…
      Il est temps d’aller me plonger dans la Seine. Si ça pouvait me faire dormir ! Mais j’ai le bourrichon monté. La nuit, les périodes qui roulent dans ma cervelle, comme des chars d’empereur romain, me réveillent en sursaut par leurs cahots et leur grondement continu.
      Allons, encore un baiser bon de
      Ta nounou.
 

***

À sa nièce Caroline.

      [Croisset], samedi, 5 h et demie [8 juillet 1876].
      Pauvre loulou,
      Je me doutais bien que tu ferais un voyage pénible jeudi, à cause de l’extrême chaleur, et que ma poulotte arriverait quasi liquéfiée dans la patrie de Rabelais. Donne de ma part une pensée de respect et d’adoration devant la maison qu’on montre pour la sienne. La description que tu me fais de celle où tu gîtes présentement est alléchante : un tel lieu doit plaire à un […] comme toi. As-tu emporté un album, de quoi faire un croquis en voyage ?
      Quant à moi, je n’ai rien à te dire. C’est demain qu’a lieu le baptême de M. Collange fils. La mère, l’enfant et le père se portent bien…
      J’ai eu la visite, avant-hier, du bon Sabatier ; il reviendra me voir la semaine prochaine. En voulant remonter la marée, il y a huit jours (et elle était violente), M. Vieux s’est donné un effort dans la hanche gauche. Pendant plusieurs jours j’en ai boité. Maintenant il n’y paraît plus, et hier j’ai recommencé mes exercices natatoires, mais avec plus de modération. Je travaille beaucoup, cependant je n’avance guère. Crois-tu que, depuis trois semaines, j’ai fait sept pages ; et mes journées sont longues pourtant ! N’importe ! Je crois que ça ne sera pas mauvais. Mais dans le commencement, je m’étais emballé dans de trop longues descriptions. J’en enlève de charmantes : la littérature est l’art des sacrifices…
      M. Du Hamel, le nouveau locataire, est venu me faire une visite. C’est un bourgeois de bonnes manières. Il désire qu’Ernest lui signe son bail, mais je ne vois pas venir ton mari.
      J’ignore absolument ce qui se passe dans le monde, ne recevant aucun journal et n’en sentant pas le besoin. Quelquefois seulement, Émile me prête le Petit Moniteur quand il y trouve une chose qu’il croit intéressante pour son maître.
      Parle-moi donc de Fanny. L’as-tu vue avant ton départ ? Connais-tu son époux ? Maintenant, elle va faire tout à fait partie de «la Haute !»
      Quand est-ce que cette bonne Flavie vient te retrouver ?
      Fais toutes mes amitiés à Mme de La Chaussée et embrasse pour moi Mlle Jane.
      Adieu, pauvre chère fille.
      Un bon bécot de
      Ta nounou.
 

***

Au docteur Pennetier.

      [Croisset, juillet 1876].
      Mon cher Ami,
      Serez-vous à Rouen samedi prochain, tout l’après-midi, vers trois ou quatre heures ? Et où vous trouverai-je ?
      J’aurais besoin de voir des perroquets et d’avoir sur eux le plus de détails possible, de connaître un peu leurs maladies et leurs mœurs.
      Un petit mot de réponse, n’est-ce pas ? Et tout à vous.
 

***

À sa nièce Caroline.

      [Croisset], vendredi, 6 heures [14 juillet 1876].
      Mon pauvre chat,
      Comme je suis content pour toi que la bonne Flavie soit maintenant tout près de ta personne ! Vous allez avoir des heures d’épanchement qui vous seront douces.
      J’ai gardé un souvenir très vague de Chinon. D’après ce que tu m’en dis, c’est un pays en sucre. Tu as bien fait de défendre le grand scheik, le patriarche de la littérature française depuis trois cents ans, l’incomparable bonhomme ayant nom Rabelais. Ah ! Les bourgeois ! – y compris les bourgeoises !
      Leur bêtise va parfois jusqu’à l’homicide. Hier on a retiré de l’eau, à Dieppedalle, un homme qui n’était pas tout à fait noyé. M. H***, prodiguant ses soins, l’a fait pendre par les pieds pour qu’il dégorgeât son eau, ce qui l’a achevé net.
      Autre mort : celle du petit enfant de Marguerite. Elle est revenue hier soir et est désolée, ainsi que son mari…
      Pas n’est besoin de te dire que dimanche j’attendais avec bien de l’impatience la venue du facteur ! Puisque c’est demain, à 10 heures, que doit avoir lieu la fameuse réunion, Ernest me paraît plein de prudence. Quoi qu’il advienne, il faut qu’il aille tout de suite aux Eaux-Bonnes. Il me semble qu’il en a besoin plus que jamais.
      Demain j’irai à Rouen pour voir des perroquets empaillés et M. le maire, car la souscription Bouilhet revient sur l’eau.
      Rien de neuf.
      
      Je travaille beaucoup et redoute le monde,
      Ce n’est point dans les bals que l’avenir se fonde.
      Camille Doucet.
      
      Pour écrire une page et demie, je viens d’en surcharger de ratures douze ! M. de Buffon allait jusqu’à quatorze !
      Encore un mois de cet exercice, puis je le recommencerai à propos d’Hérodias !
      Quand vous embarquez-vous pour Lourdes ?
      Pas trop d’exaltation !
      Et pense toujours à
      Ta vieille Nounou
      qui te chérit et t’embrasse.
      Putzel va très bien et ne me quitte pas.
      Quant au Cœur simple, c’est aussi bonhomme que Saint Julien est effervescent, et je crains que tu n’éprouves une déception, étant une personne qui aime les choses à plumet.
 

***

À Eugène Fromentin.

      Croisset, près Rouen, 19 juillet [1876].
      Mon cher Ami,
      Vous avez bien fait de m’envoyer votre livre, car je l’ai lu avec un plaisir infini. Si vous pouviez voir mon exemplaire, les nombreux coups de crayons mis sur les marges vous prouveraient qu’il est pour moi une œuvre sérieuse. Comme c’est intéressant ! Et que cela est rare, un critique parlant de ce qu’il sait ! Je n’ai pas l’outrecuidance d’apprécier vos idées en fait de peinture, ni de les discuter, bien entendu, parce que : 1° je ne suis pas du bâtiment et que, 2° je n’ai pas vu les tableaux dont vous parlez. Je me borne donc à ce qui est de ma compétence, le côté littéraire, lequel me paraît considérable. Je ne vous reproche qu’une chose, un peu de longueur, peut-être. Votre livre eût gagné en intensité si vous eussiez enlevé quelques répétitions, la littérature étant l’art des sacrifices. Deux figures dominent l’ensemble, celle de Rubens et celle de Rembrandt. Vous faites chérir la première, et devant la seconde on reste rêveur. Voici la première fois que je rencontre des phrases telles que celle-ci : «dans le grand blanc, le cadavre du Christ est dessiné par un linéament mince et souple et dominé par ses propres reliefs, sans nul effort de nuances, grâce à des écarts de valeurs imperceptibles.» une merveille de précision et de profondeur ! – le passage pages 189-191 mériterait d’être inscrit sur les murs, pour l’édification de tous ceux qui se sentent artistes. Il faut être d’une certaine force pour comprendre ce que vous dites sur l’insignifiance du sujet (p. 201 et suiv.). Rien n’est plus juste ! Mais c’est une vérité pure qui aura bien du mal à s’établir dans les caboches épicières et utilitaires de nos contemporains. Quel esthéticien vous faites ! Page 225 : «on se convaincrait… et qu’il y a de très grandes lois dans un petit objet, etc…»  et page 235 : «l’individualisme des méthodes n’est à vrai dire que l’effort de chacun pour imaginer ce qu’il n’a point appris. La soi-disant originalité des procédés modernes cache au fond d’incurables malaises.»  sentences classiques ! Un peintre doublé d’un écrivain pouvait seul écrire la page 351 sur le clair obscur : «c’est la forme mystérieuse par excellence…»  quant à vos descriptions de tableaux, on les voit !
      Enfin, mon cher ami, vous avez fait un livre qui m’a charmé et, comme j’ai la prétention de m’y connaître, je suis sûr qu’il est bon. Merci du cadeau. Je vous serre les mains fortement. Tout à vous.
 

***

À sa nièce Caroline.

      [Croisset], jeudi soir, 6 heures [20 juillet 1876].
      Eh bien, voilà une jolie conduite ! Pas de lettre depuis 8 jours ! J’aime à croire que tu n’es pas malade ? Mais ce n’est pas bien de laisser sans nouvelle
      Sa pauvre Nounou qui t’embrasse.
      Laporte est venu ce matin déjeuner ici, et il a porté de lui-même un toast en ton honneur.
      J’irai à Rouen dimanche pour la souscription de Bouilhet.
      Mais où es-tu ? à Chinon ? En route ? à Tarbes ? À Lourdes ?
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, samedi, 6 heures [22 juillet 1876].
      Ah ! Enfin ! Une lettre de la chère fille, et qui commence par des excuses. Donc, je me tais. Mais il ne faut pas croire, mon loulou, que la littérature m’absorbe au point de t’oublier. N’es-tu pas ce que j’ai de plus cher au monde ! Je voudrais tant te voir heureuse ! Tu me dis que, dans tes promenades champêtres, tu te livres à la rêverie. Mauvaise occupation ! Très mauvaise ! Autant que possible, il ne faut jamais rêver qu’à un objet en dehors de nous ; autrement on tombe dans l’océan des tristesses. Crois-en un vieux plein d’expérience.
      Ce soir Ernest va venir coucher ici et y passer la journée de demain. J’ai peur de le trouver démoralisé par ses échecs successifs. Mais la saison d’été est mortelle pour les affaires : il n’y a personne à Paris maintenant. Qu’il aille bien vite se soigner aux Eaux-Bonnes ! à son retour, il n’en aura que plus de force, car il ne faut pas abandonner la partie. Là est son devoir. Moi aussi, je lâche le grand mot à l’occasion ! Et voilà le pèlerinage de Lourdes manqué ! Ce doit être une grande peine pour Flavie, et j’en suis fâché pour toi, puisque vous allez bientôt vous quitter.
      J’ai reçu de Mme Brainne une lettre très spirituelle où elle me fait une description des énormités qu’elle voit à Marienbad et des prodiges de dégraissement qui s’y opèrent, ajoutant que, si je l’avais accompagnée, j’aurais eu là une belle occasion de perdre mon ventre.
      J’en ai reçu ce matin une autre de mon disciple Guy et je vais lui répondre par une lettre sévère. Le jeune homme s’amuse trop ; il ferait mieux de lire Rabelais que je relis (encore) depuis que tu es à Chinon.
      Demain, à midi, le bon Laporte vient me prendre pour aller à Rouen, à la réunion qui se tiendra chez Gally. Je l’ai fait nommer (Laporte) membre de notre souscription.
      Hier soir, j’ai été emprunter un livre à ***. Mon Dieu ! Que sa petite femme est dinde ! Peut-on passer sa vie avec des êtres aussi nuls !
      Mardi j’ai eu à déjeuner Pouchet et Pennetier. Il y a huit jours, j’avais été au muséum lui demander des renseignements sur les perroquets, et actuellement j’écris devant un «amazone» qui se tient sur ma table, le bec un peu de côté et me regardant avec ses yeux de verre. Mon intention est de ramener demain Mlle Julie.
      Voilà tout, pauvre chat. Je continue à travailler ferme. Mon Cœur simple sera fini à ton retour. Jamais je n’ai été curieux de voir l’ensemble d’une de mes œuvres comme cette fois-ci.
      Saint-Martin m’attend dans sa barque. Je vais me baigner. Je jouis de Croisset plus que les autres étés. Pourquoi ? En nageant, monsieur contemple les îles, les coteaux, enfin monsieur est bien. Il ne lui manque que la mine de la bonne petite nièce
      Que j’embrasse.
      Mes amitiés les plus tendres à Flavie d’abord et ce que tu jugeras convenable à Mme de La Chaussée.
 

***

À Émile Zola.

      [Croisset, 23 juillet 1876].
      Je suis content de vous savoir au bord de la mer et vous reposant. Ne faites absolument rien. Le travail n’en ira que mieux quand vous le reprendrez.
      Franchement, vous aviez besoin de répit à la fin de l’hiver ; nous commencions à nous inquiéter de vous.
      Votre ami présentement pioche comme un bœuf. Jamais je ne me suis senti plus d’aplomb, mais l’Histoire d’un Cœur simple ne sera pas finie avant trois semaines, après quoi je préparerai immédiatement mon Hérodiade (ou Hérodias).
      Et j’ignore tout ce qui se passe dans le monde, ne vois personne, ne lis aucun journal, excepté la République des Lettres dont le numéro du 16 m’a exaspéré à cause de l’article sur Renan. Le connaissez-vous ? Comme j’aime mes amis, je ne veux rien avoir de commun avec ceux qui les dénigrent aussi bêtement. Donc j’ai écrit à l’excellent Catulle pour le prier : 1° de rayer mon nom de la liste de ses collaborateurs et 2° de ne plus m’envoyer sa feuille.
      Qu’on ne soit pas de l’opinion de Renan, très bien ! Moi aussi je ne suis pas de son opinion ! Mais ne tenir aucun compte de tous ses travaux, lui reprocher les cheveux rouges qu’il n’a pas, et sa famille pauvre en l’appelant domestique des princes, voilà ce que je n’admets pas ! Ma résolution est bien prise, j’abandonne avec joie et définitivement ces petits messieurs-là. Leur basse envie démocratique me soulève le cœur de dégoût, et ils ont des doctrines philosophiques et politiques ! C’est un grand mot pourtant : la République des Lettres, et qui pourrait être une belle chose ! Mais qu’ils en sont loin !
      N’en parlons plus, hein ?
      Je me souviens de Piriac ; c’est en face l’île Dumet, une île toute pleine d’oiseaux, et de Guérande aussi. Il doit y avoir dans l’église des bas-reliefs curieux représentant de bons diables à fourches et à ailes ? Mes souvenirs, remontant à 1846, sont vagues.
      Vous remercierez pour moi Charpentier de m’avoir envoyé ce livre anglais dont j’ai besoin.
      Combien de temps encore restez-vous en Armorique ?
      Moi, je ne bougerai d’ici que pour aller à la première de Daudet et probablement je ne rentrerai à Paris que fort tard, afin d’aller plus vite dans ma petite drôlerie juive.
      Tourgueneff m’a écrit les mêmes choses qu’à vous. Je l’attends vers la fin du mois prochain.
      J’ai reçu hier de notre jeune ami Maupassant une épître fort agréable et pleine du détail de ses lubricités canotières avec une grosse femme.
      Voilà, je crois, toutes les nouvelles.
      Empiffrez-vous de coquillages. Ça rend gai. Amitiés et respects à «toute la société».
      Et à vous, mon vieux solide, une très forte poignée de main de votre.
      J’ai eu la vertu de ne pas lire l’Assommoir dans la République des Lettres, n’en connaissant point le commencement. Quand votre roman sera fini, j’imagine qu’il y aura descente du côté financier !
 

***

À Guy de Maupassant.

      [Croisset]. Nuit du 23 [juillet 1876].
      Votre lettre m’a réjoui, jeune homme !
      Mais je vous engage à vous modérer, dans l’intérêt de la littérature. […]
      Prendre garde ! Tout dépend du but que l’on veut atteindre. Un homme qui s’est institué artiste n’a plus le droit de vivre comme les autres.
      Tout ce que vous me dites du sieur Catulle ne m’étonne nullement. Le même Mendès m’a écrit avant-hier pour que je lui donne gratis des fragments du Château des cœurs et, moyennant finances, les contes inédits que je viens de finir. Je lui ai répondu que tout cela m’était impossible, ce qui est vrai. Hier je lui ai écrit derechef une lettre peu tendre, étant indigné, exaspéré par l’article sur Renan. On s’attaque à l’homme de la façon la plus grossière et on y blague Berthelot en passant. Vous l’avez lu d’ailleurs ? Qu’en pensez-vous ? Bref, j’ai dit à Catulle que : 1° je le priais d’effacer mon nom de la liste de ses collaborateurs et 2° de ne plus m’envoyer sa feuille. Je ne veux plus avoir rien de commun avec ces petits messieurs-là. C’est de la très mauvaise compagnie, mon cher ami, et je vous engage à faire comme moi, à les lâcher franchement. Catulle va sans doute me répondre, mais mon parti est bien pris, bonsoir ! Ce que je ne pardonne pas, c’est la basse envie démocratique.
      La scie sur Offenbach donne la mesure de sa verve comique. Voilà quelque chose d’embêtant, cette plaisanterie-là inventée par Fiorantino vers 1850 et qui dure encore ! Ajoutez-y, pour faire la triade, Littré, le monsieur qui prétend que nous descendons des singes, et le vendredi à charcuterie de Sainte-Beuve. Oh ! La bêtise !
      Quant à moi je travaille avec violence, ne voyant personne, ne lisant aucun journal, et gueulant dans le silence du cabinet comme un énergumène. Je passe toute la journée et presque toute la nuit courbé sur ma table et j’admire assez régulièrement le lever de l’aurore. Avant mon dîner, vers 7 heures, je batifole dans les ondes bourgeoises de la Seine. Je ne défume pas, j’en ai même l’intérieur du bec avarié, me portant du reste comme un charme. À propos de santé, vous ne m’avez pas l’air bien malade décidément. Tant mieux ! N’y pensez plus.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Croisset [25 juillet 1876].
      Princesse, je voudrais bien savoir ce que vous devenez par ces extrêmes chaleurs et avoir de vos nouvelles. Comment supportez-vous l’existence ? Que faites-vous ? Etc.
      Je n’ai absolument rien à vous dire, sinon que je pense à votre personne. Je ne vois aucun mortel, ne lis aucun journal et je travaille comme un enragé. Dans une quinzaine j’aurai fini un conte ; immédiatement après j’en commencerai un autre. Ma nièce est aux Pyrénées avec son mari et, jusqu’aux premiers jours de septembre, je resterai dans une solitude absolue. Tous les jours je nage dans la Seine (comme un jeune homme). Voilà ma seule distraction.
      Il faut pourtant que je vous fasse part d’une légère histoire. Vous savez qu’il existe une revue intitulée la République des Lettres et dont le bon Catulle Mendès est le directeur. J’ai eu cet hiver la complaisance de lui donner gratis (bien entendu) des fragments de la féerie que je vous ai lue autrefois : le Château des cœurs. Depuis lors mon nom brille sur la couverture parmi d’autres plus ou moins illustres. Or il a paru sur Renan, dans le numéro du 16, un article tellement grossier et si ignoble de forme que je me suis fâché tout rouge, si bien que j’ai prié le sieur Mendès : 1° d’effacer mon nom comme collaborateur et 2° de ne plus m’envoyer sa feuille. Il m’a répondu une lettre fort polie. N’importe, je ne veux plus rien avoir de commun avec de pareils polissons. Il y a des gens que l’on doit respecter ; Renan est du nombre. D’ailleurs j’exècre de toutes les puissances de mon cœur la basse envie démocratique. Conclusion : le monde est laid, chère Princesse. Et comme je ne suis pas démocrate (bien que révolutionnaire jusqu’aux moelles), je vénère ce qui est grand, j’admire ce qui est beau, et j’adore ce qui est bon. C’est pourquoi, en vous baisant les deux mains aussi longtemps que vous le permettrez, je suis, Princesse, votre vieil ami et dévoué.
 

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À Madame Roger des Genettes.

      [Croisset, fin juillet 1876].
      Je vous remercie de m’avoir envoyé cet entrefilet annonçant que l’on fait en Italie un opéra sur Salammbô, mais je ne puis m’y opposer. D’ailleurs je m’en moque profondément. Si Reyer et Catulle Mendès en sont contrariés, qu’ils s’arrangent.
      À propos de ce dernier, je me suis fâché tout rouge contre lui, après un article sur Renan paru le 16 de ce mois dans la République des Lettres. L’article n’est pas dudit Catulle. N’importe, il n’aurait pas dû l’insérer, tant il est plein de grossièretés, d’attaques à la personne. Je lui ai écrit pour lui dire d’avoir : 1° à rayer mon nom de la liste de ses collaborateurs et 2° de ne plus m’envoyer sa feuille. Depuis deux mois c’est le seul épisode de mon existence. Vous voyez qu’elle est peu dramatique, dieu merci ! Et je travaille comme un frénétique. Pourquoi ? Je n’en sais rien ! Mais vraiment j’ai le diable dans le corps. Je ne me couche plus qu’au soleil levant et je gueule dans le silence du cabinet à me casser la poitrine, laquelle ne s’en trouve que mieux. Ma seule distraction (et mon seul exercice) est, tous les jours, avant mon dîner, de m’allonger sur la brasse dans les ondes de la Séquane. Ma nièce et son mari sont aux Pyrénées. Personne ne vient me voir et je ne m’en plains nullement. Au contraire.
      Mon second conte, Histoire d’un Cœur simple, sera fini dans quinze jours ou trois semaines. L’idée de vous le lire m’a encouragé pendant tout le temps de mon travail. Vous êtes un si bon auditeur ! Vous n’imaginez pas le bien profond que m’ont fait vos yeux pendant que vous écoutiez Saint Julien. La voilà la vraie gloire !
      Cette fois-ci, on ne dira plus que je suis inhumain. Loin de là, je passerai pour un homme sensible et on aura une plus belle idée de mon caractère.
      Depuis un mois, j’ai sur ma table un perroquet empaillé, afin de «peindre» d’après la nature. Sa présence commence à me fatiguer. N’importe ! Je le garde afin de m’emplir l’âme de perroquet.
      Qu’ai-je encore à vous conter ? Rien, sinon des choses anciennes. C’est-à-dire que je vous baise les mains.
 

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À Guy de Maupassant.

      [Croisset, août 1876].
      Mon cher Ami,
      M. Laugel m’embarrasse. Porter un jugement sur l’avenir d’un homme me paraît chose tellement grave que je m’en abstiens. D’autre part, demander si l’on doit écrire ne me semble pas la marque d’une vocation violente. Est-ce qu’on prend l’avis des autres pour savoir si l’on aime ? Franchement, je ne puis répondre que des banalités. Excusez-moi ! Dites-lui que je suis très occupé (ce qui est vrai) et que nous nous verrons l’hiver prochain. En attendant, qu’il travaille. Mon «jugement» sera mieux assis sur un bagage un peu plus lourd.
      L’article sur Renan n’a pour moi aucune importance, mais j’ai été indigné de la basse envie démocratique qui en transsude. En effet, il fallait plaire à son public.
      Conclusions : s’écarter des journaux ! La haine de ces boutiques-là est le commencement de l’amour du beau. Elles sont par essence hostiles à toute personnalité un peu au-dessus des autres. L’originalité, sous quelque forme qu’elle se montre, les exaspère. Je me suis fâché avec la Revue de Paris et je me fâche avec la République des Lettres. Afin de continuer mes relations avec Lapierre, je ne lis pas le Nouvelliste. Jamais de la vie aucun journal ne m’a rendu le plus petit service. On n’a pas reçu les romans que j’y recommandais, ni inséré la moindre des réclames sollicitées pour des amis, et les articles qui m’étaient favorables ont passé malgré la direction des dites feuilles. Entre ces messieurs et moi, il y a une antipathie de race profonde. Ils ne le savent pas ; moi je le sens bien. En voilà assez sur ces misérables.
      Ah ! La bêtise humaine vous exaspère ! Et elle vous barre jusqu’à l’Océan ! Mais que diriez-vous, jeune homme, si vous aviez mon âge ?
      Dans huit ou dix jours j’aurai fini mon perroquet. Je suis impatient de vous le lire. Tâchez de venir à Croisset avant le commencement de septembre. Vous y coucherez (j’ai cinq lits à votre disposition !) il se pourrait que je m’absentasse dès les derniers jours d’août. Dans ce cas-là je vous préviendrais.
      Embrassez votre chère maman pour moi, et qu’elle vous le rende.
      Votre vieux.
 

***

À sa nièce Caroline.

      [Croisset, jeudi 3 heures, 3 août 1876].
      Si le second facteur n’apporte pas tout à l’heure une lettre de ma pauvre fille, celle-ci partira tout de même, car tu serais longtemps sans nouvelles de Vieux, qui n’a pourtant rien à te dire.
      Je suis bien curieux de savoir comment le voyage s’est passé par la petite chaleur qu’il faisait dimanche dernier. Ce jour-là, j’ai été dîner chez Mme Lapierre (retour d’Auvergne) et j’ai cuydé en crever sur l’Union. C’est la seule fois, cet été, que la chaleur m’ait gêné.
      Le matin j’avais eu le bon Laporte, qui m’a prêté le livre d’un chantre de Couronne pour m’instruire dans les processions, et un autre de médecine, où je puise des renseignements sur les pneumonies. Actuellement j’ai donc sur ma table, autour du perroquet : le bréviaire du susdit chantre, ton paroissien, les quatre volumes du paroissien appartenant à ton époux ; de plus : l’Eucologe de Lisieux, ayant appartenu à ton arrière-grand’mère. Mais je commence à tomber sur les bottes. La fin est dure ! Heureusement que je n’ai plus que six pages !
      Sans l’eau froide, je n’aurais pas été aussi vigoureux depuis deux mois. Sais-tu que mes nuits ordinaires n’excèdent pas cinq ou six heures, au plus ? Et je ne dors pas dans le jour. Émile en est esbahi, j’ai peur de retomber à plat quand j’aurai fini. Mais non ! Il faudra se remonter le coco pour Hérodias.
      
[…] J’ai eu à déjeuner ce bon Sabatier. Comme nous nous entendons en histoire, nous avons beaucoup causé et, après le repas, il m’a demandé de lui lire ce que je fais maintenant. Il a donc ouï l’Histoire d’un Cœur simple et m’en a paru si ému, avoir si bien compris mes intentions, enfin tellement admiratif que j’ai entamé Saint Julien ! Oh ! Alors !
      Bref, il s’en est allé à 5 heures du soir.
      Tu as tort de t’inquiéter de Putzel. Elle va très bien, ses fureurs amoureuses étant calmées. Mais, madame, c’était, il y a quelques jours, une véritable Messaline !
      La pauvre Julie n’est pas brillante. Marguerite ou la petite fille du jardinier la promène dans le jardin. L’air de Croisset lui fait du bien et elle a repris des forces depuis huit jours. Quant à sa vue, je crois qu’elle ne tardera pas à être complètement aveugle.
      Combien de temps resteras-tu à Tarbes ? Etc. Mais la réponse à ces questions est peut-être dans la lettre qui va venir tout à l’heure.
      En l’attendant, un grand baiser de
      Ta vieille nounou.
      J’ai fait samedi une re-demande au conseil municipal. Il doit s’en occuper prochainement et cette fois nous avons chance de réussir.
      Si le monument se fait et qu’il y ait une inauguration, Monsieur Vieux prononcera un discours dont il a trouvé le sujet ! «De la haine de la Littérature», ou, plutôt : «De l’envie qu’excite la supériorité intellectuelle». Et je me promets de mettre les pieds dans le plat, d’être violent, impitoyable, près de cracher un joli glaviot à la face de la Médiocratie.
      La mère Lequesne (de Quevilly), qui se promène sur le quai, me regarde baigner et m’admire. Elle trouve que j’ai l’air «d’un sultan» (mot à Saint-Martin).
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, lundi, 5 heures, 7 août 1876.
      Quand tu vas être installée aux Eaux-Bonnes, il faudra tâcher de m’écrire un peu plus souvent, ma chérie ! Tes deux dernières lettres ont eu huit jours d’intervalle. C’est trop pour ton pauvre vieux !
      Je souhaite que les Pyrénées te soient aussi profitables que la Touraine. Mais prends garde qu’il ne faille l’année prochaine aller à Marienbad, si toutefois ce que tu dis est vrai ? à t’en croire, tu deviendrais énorme.
      Moi, je continue à hurler comme un gorille dans le silence du cabinet et même aujourd’hui j’ai dans le dos, ou plutôt dans les poumons, une douleur qui n’a pas d’autre cause. À quelque jour, je me ferai éclater comme un obus ; on retrouvera mes morceaux sur ma table. Mais, avant tout, il faut finir ma Félicité d’une façon splendide ! Dans une quinzaine (ou peut-être avant), ce sera fait. Quel effort !
      Il paraît que le bon Sabatier a été ému, puisqu’il en a parlé à sa femme. Je n’ai pas de ses nouvelles (de Frankline), car je ne vais point à Rouen, dieu merci ! Elle m’avait promis sa visite et je ne la vois pas venir. Sa petite fille a des cheveux noirs. Voilà tous les détails que je puis te donner. – potins de la rive : mon ami X***, ennuyé des calomnies de Mossieu X***, l’a menacé (sur le bateau de la Bouille, et devant l’éluite) de lui flanquer une gifle de Marengo en plein groin, et le «vénérable vieillard», qui est une canaille, s’est tenu coi. Mme Z***a renvoyé une de ses bonnes, à l’instigation de Mme Y***, parce que ladite bonne était «trop jeune» pour son mari ! Lequel s’est épanché dans mon sein à propos de la jalousie imbécile de sa petite épouse…
      Histoire : la Princesse Mathilde est allée passer quelque temps au Havre, pour se remettre des chaleurs, et m’annonce sa visite, escortée de Popelin père et fils, Benedetti, Marie Abbatucci et, bien entendu, Mme de Galbois. Il m’eût été doux de l’inviter à déjeuner, mais !…
      Tout à l’heure je vais aller m’esbattre comme un triton dans les ondes de la Séquane, où nageant ores sur le ventre, ores sur le dos, emmy les nefs, à la marge des isles bordées de feuillages, ie cuyde ressembler aux dieux marins des tapisseries de haulte lisse. Puis, m’estant fait revestir par ung mien valet, prendrai-je ung potaige et viandes substantielles, n’oultrepassant le réconfort nécessaire que ie alambiqueray en mon estomach à l’aide de caoué et petun avec tout petit de alcool des Arabes. Tellement qu’en plaine teneur de mes esprits animaux me remettray-je à la forge, dans ma librairie, jusques au lever du soleil, comme ung alquimiste, me pollicitant la palme du langaige françoys si ie adviens à couler la vraie nature des choses dans un moule ciceronian.
      Adieu, mon nepveu et ma niepce.
      Votre avuncule.
      Cette page est pour ton époux, amateur de telles folastreries et idiomes antiques.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, jeudi 10 août 1876.
      Quelle chaleur ! Hier, sur le quai, 60 degrés au soleil ! Et il ne doit pas faire plus frais aux Eaux-Bonnes. Mais ça fera du bien à Ernest.
      Dis-moi dans ta prochaine lettre ce que t’aura dit son médecin. Je demande un peu de détails, s’il y a moyen. Et tâchez de ne pas vous ennuyer là-bas. Car j’imagine, pauvre loulou, que tu as accompli la meilleure partie de ton voyage. Il me reste quatre pages à écrire pour avoir fini mon conte. Je vais en commencer la préparation ce soir. Bref, j’espère vers le 20 l’avoir terminé et recopié. Si vous ne devez revenir ici que dans un mois (entre le 7 et le 10 septembre), je ferais mieux de m’absenter pendant que vous ne serez pas ici. Mon intention serait de ne pas revenir à Paris avant le jour de l’an, afin d’activer Hérodias.
      
Nouvelles du ménage : j’ai acheté du sucre et des abricots pour avoir de la marmelade d’abricots. Mais les fruits, cette année, sont «hors de prix». Le jardinier gémit, les arbres meurent de sécheresse.
      Mon ardeur à la besogne frise l’aliénation mentale. Avant-hier, j’ai fait une journée de dix-huit heures ! Très souvent maintenant je travaille avant mon déjeuner ; ou plutôt je ne m’arrête plus, car, même en nageant, je roule mes phrases, malgré moi. Faut-il te dire mon opinion ? Je crois que (sans le savoir) j’avais été malade profondément et secrètement depuis la mort de notre pauvre vieille. Si je me trompe, d’où vient cette espèce d’éclaircissement qui s’est fait en moi, depuis quelque temps ? C’est comme si des brouillards se dissipaient. Physiquement, je me sens rajeuni. J’ai lâché la flanelle (comble de l’imprudence !) et actuellement je n’ai même pas de chemise, ayant pris pour modèle les hommes de la Carue !
      Espérons que vous me reviendrez tous les deux florissants. Alors on avisera au syndicat et la vie ne sera pas trop mauvaise. J’en ai le pressentiment.
      Adieu, pauvre chère fille chérie ; je t’embrasse avec toute ma tendresse.
      Ta nounou.
 

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À sa nièce Caroline.

      Croisset, jeudi [17 août 1876].
      Hier, à 1 heure de nuit, j’ai terminé mon Cœur simple, et je le recopie. Maintenant je m’aperçois de ma fatigue, je souffle, oppressé comme un gros bœuf qui a trop labouré. Et puis, quelle chaleur ! Je ne sais pas comment vous pouvez y tenir aux Pyrénées ; depuis Nazareth, je ne me souviens pas d’une pareille température. Il paraît qu’à Rouen tout le monde a la figure d’un jaune, mais d’un jaune !
      Ta dernière lettre, mon loulou, ne respirait pas une satisfaction aussi complète que les précédentes. Quand tu me dis que tu ne viendras à Croisset que pour moi, j’entrevois la préoccupation de on ! Encore ! C’est bien faible pour une femme supérieure ! Que peuvent avoir de commun avec un être intelligent nos voisins de la rive ? Moi, plus je vais, et plus je me sens plein d’un dédain inexprimable pour les bourgeois, sans compter les bourgeoises. Les puces de Julio me semblent aussi importantes dans le monde que les trois quarts de l’espèce humaine.
      Comme nouvelle, j’aurai demain «cet excellent M. Baudry» (c’est toujours ainsi que l’appelait Alfred). Il restera jusqu’à dimanche soir ; puis, le 25, Tourgueneff viendra écouter mon conte. J’en fais une copie (deuxième exemplaire) pour qu’il l’emporte. Grâce à la paresse de ce cher Moscove, Saint Julien ne paraîtra russifié qu’en novembre. Je comptais sur 1400 francs, qui sont retardés. Quant à lui (Tourgueneff), il a été volé de 150 000 francs par un intendant et m’annonce cette perte (une bonne partie de son avoir) avec une grâce inimaginable, sans la moindre récrimination contre le coquin, en vrai gentilhomme.
      Je ne croyais pas que vous dussiez (comme j’écris purement !), que vous dussiez être revenus ici du 1er au 5 septembre au plus tard. Si vous allongez un peu votre absence, vous n’y serez pas longtemps sans moi, car je me propose d’en partir le 1er. Bref, nous ne serons pas, j’espère, plus d’une huitaine séparés, ou plutôt vous ne serez pas ici guère plus de huit jours sans m’y revoir. Je croyais que tu devais aller à Bayonne ?
      Si la chaleur torride continue, je ne sais pas comment on fera pour manger : il n’y a plus rien ! Un chou-fleur plein de chenilles coûte 30 sols. Il en est de même de la salade ; «on ne peut pas en approcher». J’ai admiré cette expression, dite de concert par Saint-Martin et par Émile, qui sont les deux seules personnes avec lesquelles je dialogue, et que je ne trouve pas plus bêtes que beaucoup de messieurs bien.
      Maintenant que j’en ai fini avec Félicité, Hérodias se présente et je vois (nettement, comme je vois la Seine) la surface de la mer Morte scintiller au soleil. Hérode et sa femme sont sur un balcon d’où l’on découvre les tuiles dorées du temple. Il me tarde de m’y mettre et de piocher furieusement cet automne ; aussi ai-je envie de commencer ma saison d’hiver le plus tard possible. Ça me fait deuil de songer qu’à peine revenus ici vous quitterez vieux. Oh ! Non ! N’est-ce pas ?
      Croirais-tu que je pense souvent à de F***? Est-ce assez bête ! Mais je pense plus souvent à ma pauvre fille que j’embrasse bien fort.
      Sa Nounou
      ou le dernier des Pères de l’Église.

      Pour mon neveu :
      Considération griève : comme les Eaux-Bonnes ne sont pas un séjour folâtre, je vous engage à y rester, cette fois, le plus longtemps que vous pourrez, afin de n’y pas revenir.
      Je vous plains ! Car, moi aussi, j’ai connu l’embêtement radical des villes d’eaux. Et je n’y étais pas pour mon compte ! Réfléchissez à cette beauté morale, et qu’elle vous soit un encouragement à tolérer vos douleurs !
      La table d’hôte, hein ? La cloche ! Et tout le reste ! Cette vie de bestiaux qu’on mène ensemble a quelque chose qui nous ravale. C’est le rêve moderne, mon bon ! Démocratie, égalité !
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, mercredi soir, 23 août 1876.
      Mon pauvre Chat,
      Je ne sais pas encore quand je m’en irai à Paris, probablement de demain ou après-demain en huit. Et je suis bien fâché de m’en aller juste au moment où tu arrives ! Mais j’aime encore mieux ça que de partir huit ou quinze jours après. C’est bien dommage que tu ne puisses pas reculer ton retour !
      À la fin de septembre, il me faudra retourner à Paris (pour vingt-quatre heures seulement), afin d’assister à la première de Daudet. Que n’est-elle à la fin d’octobre ! Car j’ai bien peur que mes enfants ne me lâchent avant cette époque. La bonne Princesse a eu tellement chaud au Havre qu’elle s’est empressée de retourner chez elle, si bien que je n’aurai pas sa visite. Elle me rappelle que depuis trois ans, je n’ai pas fait le moindre séjour à Saint-Gratien et me somme d’y venir. Tout cela me dérange infiniment ! Si le Moscove ne devait pas venir immédiatement, je partirais tout de suite – et encore ne suis-je pas bien sûr de l’arrivée dudit Moscove ! J’espère que, demain, je saurai là-dessus à quoi m’en tenir.
      Si je ne vais pas maintenant à Saint-Gratien il faudra que j’y aille lors de la pièce de Daudet, et alors j’abandonnerais encore ma pauvre Caro, dont je commence à m’ennuyer. Ce serait trop bête.
      Si rien ne vous force à passer par Paris, je vous engage à revenir par Orléans, à voir Chartres que tu ne connais pas, et qui est on ne peut plus curieux.
      Le père Baudry est resté ici deux jours pleins. Sa société est charmante ! Nous avons bavardé d’une façon inimaginable. Lundi, j’ai dîné avec lui chez son frère, qui a été gigantesque de comique. Je vous donnerai des détails du dîner, lequel n’a pas valu celui de Mme Pelouze, oh ! Non ! Un canard pourri, un soi-disant pont-l’évêque, qui était du livarot, etc. ! Son frère en souffrait !
      Il (F. Baudry) croit que mes contes auront le plus grand succès. Aujourd’hui j’ai nettoyé ma table. Elle est maintenant couverte de livres relatifs à Hérodias et, ce soir, j’ai commencé mes lectures. Autre guitare !
      Je t’embrasse bien tendrement.
      Ta vieille nounou.
      Maintenant que je n’écris plus, je sens ma fatigue. Cependant, je n’ai pas encore retrouvé le sommeil.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Paris, vendredi matin, 8 septembre 1876.
      Mon pauvre loulou,
      Tu ne m’as pas l’air de t’amuser extrêmement à Croisset.
      Tu me dis que, sans moi, «c’est la maison des morts». Rien de plus vrai ; mais les morts sont plus agréables que les trois quarts des vivants. Les souvenirs de cette nature sont pleins de douceur, quand on a passé par les grandes amertumes.
      Dans une huitaine de jours je ne serai pas loin d’aller te rejoindre, et j’espère que nous passerons ensemble quelques bonnes semaines. Ton pauvre vieux s’en réjouit d’avance. Si le mauvais temps continue, la première de Daudet aura lieu du 15 au 18 courant, ce qui fait que je ne serais pas obligé de revenir à Paris. La collaboration de Belot aura, je crois, été nuisible à Daudet. Ils ont fait un dénouement imbécile par peur du public, par lâcheté.
      J’ai vu hier les Charpentier, retour de Bretagne, et ce matin mon élève Guy qui se porte mieux ; mais la santé de sa mère l’inquiète. Aujourd’hui et demain je passerai mon après-midi à la bibliothèque, pour y lire et feuilleter différents bouquins relatifs à saint Jean-Baptiste.
      Comprends-tu jusqu’à quel point je suis beau ? Hier j’ai fait une longue visite à Maury et à Ganneau.
      Si la pièce de Daudet n’est jouée que le 18, je reviendrai le lendemain avec le Moscove.
      Quant au reste, j’aurais tant de choses à te dire que je ne dis rien. En somme, ton pauvre vieux n’est pas gai.
      Ton dictionnaire allemand est sur ma table. Cherche donc mon dictionnaire anglais, reliure brunâtre.
      Adieu, pauvre fille chérie.
      Ta Nounou t’embrasse.
 

***

À Guy de Maupassant.

      Entièrement inédite en 1930.
      
[Septembre 1876 mercredi soir].
      C’est convenu, n’est-ce pas. Inutile de me répondre, mon bon ! Samedi vers 9 heures et demie, je vous verrai apparaître dans mon logis. Nous dînerons ensemble.
      Raoul Duval m’a répondu ce matin. Je crois qu’il y aura moyen de vous introduire dans sa feuille.
      Faites-moi penser à une commission pour Catulle.
      Votre vieux vous embrasse.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Paris, lundi matin, 11 septembre 1876.
      Certainement, ma chère fille, dans huit jours je serai revenu dans le bon Croisset ! La première de Daudet est, maintenant, ce qui me retarde. Elle est annoncée pour jeudi, mais ce ne sera pas avant samedi. Tu as raison ! Daudet s’abaisse dans la compagnie de Belot.
      Il est très probable que le Moscove reviendra avec moi. Comme je ne crois pas qu’il puisse (vu sa taille gigantesque) coucher dans un des lits de la chambre à deux lits, je coucherai dans mon cabinet sur mon divan ; avec un matelas on y est très bien. (quant au lit de la chambre d’Ernest, il n’y faut pas songer, car il est trop court pour moi.) de cette façon-là, personne ne sera dérangé.
      Du reste, le Moscove ne fait jamais de longs séjours.
      Vieux avait raison de considérer comme sérieux ton mal de pied. Aux pieds, tout est grave ! Suis les prescriptions de Fortin, et ne bouge pas de ta chaise-longue.
      J’ai acheté des livres pour Hérodias et je suis présentement sans le sol. Donc, il faut qu’Ernest m’envoie pour vendredi ou samedi 200 francs ; car j’ai plusieurs petites dettes à payer et ne saurais comment m’en retourner. Il faudrait que j’emprunte (ou empruntasse) à des amis.
      Je re-suis en correspondance avec Raoul Duval au sujet de Guy, qui désire faire le feuilleton dramatique dans la Nation, et je le verrai prochainement soit ici, soit à Croisset. Dans le courant du mois prochain j’y aurai un dimanche la visite de Guy.
      Si c’était une autre que toi, je te plaindrais de la solitude où tu vas être pendant trois ou quatre jours (car je suppose qu’Ernest est à Dieppe), mais ma pauvre fille sait vivre toute seule, ayant l’intelligence ornée.
      En fait de livres, je t’en apporterai un beau sur la dévotion moderne.
      Allons, à bientôt ; nous reprendrons nos fortes conversations.
      Ta vieille Nounou qui t’aime.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Paris, 15 septembre 1876.
      «Je suis affamée de ces questions-là.»
      Ce mot de ma pauvre fille m’a charmé tout à l’heure. Mais mon maître Pouchet n’est pas à Paris, de sorte que je ne sais à qui m’adresser. Je crois d’ailleurs que tu demandes une chose bien difficile. Pour comprendre la physiologie, il faut d’abord savoir l’anatomie. Quand je serai revenu près de toi, j’irai consulter Pennetier. Je doute qu’il existe des manuels de physiologie clairs et nouveaux. C’est une science qui ne fait que de naître.
      Mesure une des couches de la chambre à deux lits pour voir si le Moscove peut y coucher. Bouilhet y couchait bien, mais Tourgueneff est beaucoup plus grand. Il faut comparer cette couche avec la mienne ; si elle est trop petite, il habitera ma chambre. En mettant une seconde cuvette sur la seconde table, nous serons bien.
      La première de Daudet n’a lieu que lundi ! De sorte que je ne serai pas revenu avant mardi ! ça me contrarie ! Car j’ai bien envie d’être re-piété chez moi !
      Allons, adieu, pauvre loulou. Cette fois c’est bien la dernière lettre.
      Ton vieil oncle.
      Je vais retourner à la Bibliothèque pour voir dans les Bollandistes la vie de saint André, qui sera, je crois, un des personnages de ma petite historiette.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Croisset, mercredi soir [19 septembre 1876].
      Princesse,
      Voilà le beau temps qui revient, aussi je me permets de vous rappeler votre promesse et même votre «parole d’honneur». Quand vous verrai-je ? Quand aurai-je le bonheur de vous voir dans ma pauvre maison ?
      J’y ai maintenant Tourgueneff, qui ne va pas tarder à en repartir. Ma nièce est retenue sur un divan par un mal de pied, mais elle sera debout quand vous viendrez.
      M. Espinasse m’a écrit pour me prier de lui envoyer (dès qu’ils seront parus) les Contes que je vous ai lus. Cette lettre me prouve que vous lui avez parlé de moi avec indulgence, ce qui ne m’étonne pas.
      En revenant à Paris, à la fin de la semaine dernière, j’ai rencontré M. Sauzay, qui m’a dit que vous deviez avoir chez vous Mlle Judic. Vous a-t-elle amusée ?
      La représentation de Fromont jeune a été fort belle. C’était une première intéressante.
      Mais le roman vaut mieux que la pièce.
      Elle a réussi plutôt par ses défauts que par ses mérites, tant le public est bête ! Goncourt y grelottait et moi j’y crevais de chaleur. Du reste, le contact de la foule me devient de plus en plus odieux, votre ami n’étant pas démocrate.
      Il me semble que j’oublie de vous remercier pour les beaux jours que j’ai passés dernièrement à Saint-Gratien ! Mon coeur se dilate chaque fois que je franchis votre seuil, car vous savez tous les sentiments que j’ai pour votre altesse.
      À bientôt, n’est-ce pas ? Et d’ici là je suis, comme toujours, en vous baisant les mains,
      Votre très affectionné et dévoué.
 

***

À Madame Roger des Genettes.

      [Croisset, mercredi, 27 septembre 1876].
      Quand vous ai-je écrit ? Il y a très longtemps, il me semble. Je suis en retard, mais ne pas croire que je vous oublie. Voici ma vie : depuis le commencement de juin j’ai travaillé jusqu’à la fin du mois dernier comme un frénétique, et mon Coeur simple est fait et recopié pour la Russie.
      J’ai été passer quelques jours à Saint-Gratien, puis à Paris, où j’ai hanté la Bibliothèque ex-impériale et assisté à la première de Fromont. Les changements introduits dans l’histoire par Belot (et qui sont, selon moi, abjects) ont été la cause du succès. Tel est le public !
      Le lendemain j’étais revenu ici, où Tourgueneff m’a rejoint le jour suivant. Comme c’est un homme fugace, il est reparti quarante-huit heures après, et depuis lors j’ai expédié Flavius Josèphe, lequel était un joli bourgeois ! C’est-à-dire un plat personnage.
      Cette histoire d’Hérodias, à mesure que le moment de l’écrire approche, m’inspire une venette biblique. J’ai peur de retomber dans les effets produits par Salammbô, car mes personnages sont de la même race et c’est un peu le même milieu. J’espère pourtant que ce reproche, qu’on ne manquera pas de me faire, sera injuste. Après quoi je reviendrai à mes bonshommes.
      Pour aller plus vite dans Hérodias, je me propose de rester ici le plus tard possible. Tâchez de m’imiter et de ne pas venir à Paris avant le jour de l’an.
      Avez-vous lu le mandement de l’évêque de Montpellier sur le vol d’une hostie ? Comme style et comme grotesque, c’est inappréciable. Je vous recommande l’Arsenal de la dévotion, par Paul Parfait. Il y a de quoi avoir le vertige. Lisez cela, on ne saurait trop rire.
      Comment allez-vous ? Que devenez-vous ? écrivez-moi une longuissime lettre pour me prouver que vous me pardonnez ma négligence.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Croisset, mercredi [4 octobre 1876].
      Princesse,
      Le mauvais temps paraît se calmer : depuis deux jours on se croirait en été. Faut-il garder l’espérance de vous avoir un peu dans le pauvre Croisset ? Maintenant ? Ou quand vous déménagerez de Saint-Gratien ?
      J’ai lu par hasard un fragment de l’Assommoir, paru dans la République des Lettres et je suis tout à fait de votre avis. Je trouve cela ignoble, absolument. Faire vrai ne me paraît pas être la première condition de l’art. Viser au beau est le principal, et l’atteindre si l’on peut. Puisque mes deux petites histoires vous ont plu, j’en médite une troisième à laquelle je souhaite le même succès. Pour aller plus vite en besogne, je resterai ici très tard cet hiver, jusqu’au jour de l’an sans doute. Ainsi je serai bien longtemps sans vous voir, hélas !
      Avez-vous entendu parler d’un livre qui a pour titre l’Arsenal de la Dévotion par Paul Parfait ? Si vous voulez savoir jusqu’à quel point la bêtise humaine peut aller, lisez-le ! C’est vertigineux ; je crois qu’il vous fera rire, à moins que le dégoût ne soit trop fort.
      Je songe à vous souvent, ma chère Princesse, et aux bons moments que j’ai passés près de vous, il y a un mois. Croyez à ma vieille affection et permettez-moi de vous baiser les deux mains, car je suis entièrement vôtre.
 

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À Madame Tennant.

      Croisset, 19 octobre 1876.
      Ma chère Gertrude,
      Je m’ennuie de vous ! Voilà tout ce que j’ai à vous dire. Le bon mouvement qui vous a poussée à me revoir, après tant d’années, doit avoir des suites. Ce serait de la cruauté maintenant que de recommencer votre oubli. Et d’abord écrivez-moi, dites-moi ce que vous devenez, vous et vos splendides enfants. Puis, cet hiver, il faudra revenir à Paris et y passer toute une saison. Dolly en a besoin pour ses études scientifiques et Éveline pour son chant.
      J’ai fini le Coeur simple, et si mon illustrateur daigne l’entendre, je suis tout prêt cet hiver à lui en faire la lecture, en y mettant tous mes talents de comédien.
      Oui, chère Gertrude, la vie est si courte qu’il faut la passer autant que possible avec ceux qu’on aime. Voulez-vous qu’au mois de janvier Caroline vous cherche un appartement à louer ? Amenez votre cuisinier ou cuisinière ; cela vous sera plus commode et moins dispendieux. Faites cela ! do ! pray !
      Comment vous dire le plaisir que m’a fait votre visite, votre réapparition ? Il m’a semblé que les années intermédiaires avaient disparu et que j’embrassais ma jeunesse. C’est le seul événement heureux qui me soit advenu depuis bien longtemps. Que Dieu vous bénisse pour cette bonne pensée !
      J’ai passé tout mon été à travailler ; sauf quinze jours chez la Princesse Mathilde, à Saint-Gratien, je n’ai pas bougé de Croisset, et j’y resterai jusqu’au jour de l’an, pour avoir fini plus tôt ma Décollation de saint Jean-Baptiste, que je vais commencer la semaine prochaine.
      Et vous ? Donnez-moi des détails sur tout ce qui vous intéresse. Vous ferez plaisir à votre vieil ami qui vous embrasse.
 

***

À Guy de Maupassant.

      Croisset, 25 octobre 1876.
      Merci pour votre article, mon cher ami. Vous m’avez traité avec une tendresse filiale. Ma nièce est enthousiasmée de votre oeuvre. Elle trouve que c’est ce qu’on a écrit de mieux sur son oncle. Moi, je le pense, mais je n’ose pas le dire. Seulement le talmud est de trop ; je ne suis pas si fort que ça !
      Faut-il remercier Catulle de l’avoir inséré ? Qu’en dites-vous ?
      Dans sept ou huit jours (enfin) je commence mon Hérodias. Mes notes sont terminées, et maintenant je débrouille mon plan. Le difficile, là dedans, c’est de se passer, autant que possible, d’explications indispensables.
      Pas plus tard qu’hier, j’étais au Vaudreuil et j’ai parlé pour vous à Raoul-Duval. Le sire qui fera les théâtres se nomme Noël, ou mieux Nouhel ? Personnage inconnu et qui probablement ne restera pas. J’ai demandé à Raoul-Duval de vous prendre à l’essai, c’est-à-dire de vous faire faire deux ou trois comptes rendus de livres. Ce qu’il a accepté. Donc, dès que les chambres seront ouvertes, je vous enverrai pour lui une lettre d’introduction. C’est convenu. J’ai été dans cette recommandation très secondé par Mme Lapierre. Toujours les femmes, petit cochon !
      Comme je connais M. Behic et le père Duruy (si notre ami Raoul-Duval n’était pas assez chaud) il me sera facile de leur parler, cet hiver, quand je serai là-bas. Mais je ne doute pas de la bonne volonté de Raoul-Duval.
 

***

À Guy de Maupassant.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Croisset, mardi [octobre 1876].
      Maintenant que la session est ouverte, R. Duval doit être à Paris. Attendez néanmoins jusqu’à vendredi, car il passe peut-être les deux jours de la Toussaint au Vaudreuil.
      En vous présentant chez lui très matin de 8 à 9 heures vous avez chance de le trouver.
      Si l’on vous refuse la porte, vous direz que vous venez de ma part.
      Je n’ai pas cacheté l’enveloppe, mais, pour épargner votre modestie, collez-la vite préalablement et dites-moi comment vous avez été reçu.
      Si vous lui proposiez, de vous-même, un travail, vous lui épargneriez la peine de réfléchir, et ça irait peut-être plus vite.
      On n’a pas fait l’histoire de la critique moderne, c’est une matière fertile. Prendre, par exemple, Planche, Janin, Théo, etc. , rien que les morts et analyser leurs idées, leur poétique ou bien creuser la question de «l’Art pour l’Art», ou bien celle de la féerie. Aucune étude, pas même une tentative d’étude n’a été faite sur l’oeuvre immense de George Sand. Il y aurait un beau parallèle à faire avec celui de Dumas, le roman d’aventure et le roman d’idées.
      Enfin, mon bon, si vous entrez à la Nation, je voudrais vous y voir débuter par quelque chose qui puisse tirer l’oeil.
      Peut-être une blague à fond de train, enfin cherchez !
      Merci de m’avoir envoyé l’Événement.
      
Je vous embrasse.
      Votre vieux débile.
      Tourgueneff m’a écrit, il y a trois jours, qu’il serait revenu à Paris dans une dizaine.
      Je n’ai pas écrit à Catulle, mais remerciez-le de ma part.
 

***

À Tourgueneff.

      Croisset, samedi [1876].
      Je commençais à m’ennuyer de vous, mon bien cher vieux. J’avais peur que vous ne fussiez malade.
      Quant à moi, ça se boulotte. Sauf vingt-quatre heures passées au V… chez M…, à la fin de la semaine dernière, je n’ai pas bougé d’ici depuis votre départ. Mes notes pour Hérodias sont prises. Et je travaille mon plan. Car je me suis embarqué dans une petite oeuvre qui n’est pas commode, à cause des explications dont le lecteur français a besoin. Faire clair et vif avec des éléments aussi complexes offre des difficultés gigantesques. Mais s’il n’y avait pas de difficultés, où serait l’amusement ?
      Lisez-vous les feuilletons dramatiques du bon Zola ? Je vous recommande comme chose curieuse celui de dimanche dernier. Il me paraît avoir des théories étroites, et elles finissent par m’irriter.
      Quant au succès, je crois qu’il se coule avec l’Assommoir. Le public, qui venait à lui, s’en écartera et n’y reviendra plus. Voilà où mène la rage des partis pris, des systèmes. Qu’on fasse parler les voyous en voyous, très bien, mais pourquoi l’auteur prendrait-il leur langage ? Et il croit ça fort, sans s’apercevoir qu’il atténue, par ce chic, l’effet même qu’il veut produire.
      Pour aller plus vite en besogne, j’ai bien envie de rester à Croisset très tard, jusqu’au jour de l’an, peut-être jusqu’à la fin de janvier. De cette façon, j’aurais peut-être fini à la fin de février. Car si je veux publier un volume au commencement de mai, il faudrait : 1° que j’aie fini Hérodias promptement, pour que la traduction pût paraître chez vous en août. Que devient celle de Coeur simple ? Et saint Antoine, quand le verrai-je ?
      Ma nièce est remise sur pied et me charge, comme son mari, de vous envoyer toutes ses amitiés.
      Le jeune Guy de Maupassant a publié dans la République des Lettres une étude sur moi qui me rend honteux. C’est un vrai article de séide, mais il y a une gentille ligne sur nous deux à la fin.
      On vous donnera cet hiver une représentation de la fameuse pièce. Et il s’en prépare une autre, encore plus forte : rien que des hommes !
      Que vous dirais-je encore ? Rien du tout, si ce n’est que je vous aime, mon cher grand, mais cela vous le savez.
      Je vous embrasse, votre vieux :
      Et votre néphrite ? Est-ce une forme de votre goutte ? Ou un agrément nouveau ? Non, n’est-ce pas ? Soignez-vous bien.
      J’espère me mettre à écrire dans une huitaine de jours. Présentement j’ai une venette abominable, une peur à faire dire des neuvaines pour la réussite de l’entreprise !
 

***

À Maurice Sand.

      Croisset, mardi [31 octobre 1876].
      Merci de votre bon souvenir, mon cher ami. Moi non plus, je n’oublie pas, et je songe à votre pauvre chère maman dans une tristesse qui ne s’efface point. Sa mort m’a laissé un grand vide. Après vous, votre femme et le bon Plauchut, je suis peut-être celui qui la regrette le plus. Elle me manque.
      
Je vous plains des ennuis que votre soeur vous cause. Moi aussi, j’ai passé par là ! Il est si facile pourtant d’être bon ! D’ailleurs, ça donne moins de mal.
      Quand nous verrons-nous ? J’ai bien envie de vous voir, pour vous voir d’abord, et puis pour causer d’elle.
      Quand vos affaires seront terminées pourquoi ne pas venir pendant quelque temps à Paris ? La solitude est mauvaise dans certaines situations. Il ne faut pas se griser avec son chagrin, malgré l’attrait qu’on y trouve.
      Vous me demandez ce que je fais ? Voici : cette année j’ai écrit deux contes et je vais en commencer un, pour faire, des trois, un volume que je voudrais publier au printemps. Après quoi, j’espère reprendre le grand roman que j’ai lâché il y a un an, lors de mon désastre financier. – Les choses de ce côté-là se remettent, et je ne serai pas obligé de changer rien à mon existence. Si j’ai pu me remettre à travailler, je le dois en partie aux bons conseils de votre mère. Elle avait trouvé le joint pour me rappeler au respect de moi-même.
      Afin d’aller plus vite en besogne, je resterai ici jusqu’au jour de l’an, peut-être au delà. Tâchez donc de reculer votre séjour à Paris.
      Embrassez bien pour moi vos chères petites, mes respects à Mme Maurice, et tout à vous, ex imo.
 

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À Tourgueneff.

      Novembre 1876, Croisset, samedi 8.
      Ma nièce m’avait envoyé de votre chère et gigantesque personne une description lamentable. Quand hier votre lettre m’a, non pas réjoui, mais tranquillisé : enfin (ou du moins pour le moment) vous ne souffrez pas ! Ah ! Mon pauvre vieux, comme je vous plains d’être toujours ainsi embêté par cette chienne de goutte. Pouvez-vous travailler un peu, lire, rêvasser à quelque chose de littéraire ?
      Je pense absolument comme vous sur le Nabab ! C’est disparate. Il ne s’agit pas seulement de voir, il faut arranger et fondre ce que l’on a vu. La Réalité, selon moi, ne doit être qu’un tremplin. Nos amis sont persuadés qu’à elle seule elle constitue tout l’État ! Ce matérialisme m’indigne, et, presque tous les lundis, j’ai un accès d’irritation en lisant les feuilletons de ce brave Zola. Après les Réalistes, nous avons les Naturalistes et les Impressionnistes. Quel progrès ! Tas de farceurs, qui veulent se faire accroire et nous faire accroire qu’ils ont découvert la Méditerranée.
      Moi, mon bon, je bûche, je pioche, et je surbûche comme la Négritie en personne.
      Que sera-ce ? Ah, voilà le hic ! Par moments, je me sens écrasé sous la masse de cette oeuvre, qui pourra bien être ratée. Et si elle l’est, elle ne le sera pas à moitié. Jusqu’à présent, ça ne va pas trop mal. Mais la suite ? J’ai encore des tas de choses à lire ! Et des tas d’effets pareils à varier !
      Enfin, dans une quinzaine, je serai à peu près au tiers de l’oeuvre. Encore trois ans d’un travail forcené. Pour le moment, je barbote avec B. et P. dans l’archéologie celtique, une jolie blague.
      Et je me porte comme un charme ; mais je ne dors plus, plus du tout. Aussi ai-je vers le crépuscule des douleurs à l’occiput assez violentes.
      Ce matin je vois dans le Bien Public que nous avons, peut-être, un ministère. Bayard ne se retire pas. J’ai peur d’un coup en dessous ; ou que le bon peuple ne finisse par regretter l’Empire et le redemander. Alors, De Profundis.
      
Ici, à Croisset, il pleut sans discontinuer ; on est dans l’eau. Mais, comme je ne sors pas, je m’en fiche. Et puis, j’ai votre robe de chambre ! ! ! Deux fois par jour, je vous bénis pour ce cadeau, le matin en sortant de mon lit, et le soir vers 5 ou 6 heures quand je m’enveloppe dedans pour «piquer un chien» sur mon divan.
      Il faut perdre l’espoir, je crois, de vous voir dans mes Pénates d’ici au jour de l’an ?
      Mon intention est d’arriver à Paris juste à ce moment-là.
      En attendant, cher bon vieux, je vous embrasse.
      Votre.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Jeudi [28 novembre 1876].
      Je vous ai attendue, Princesse, puis j’ai douté, puis j’ai désespéré. Car je me faisais d’avance une fête de vous recevoir (n’eût-ce été que quelques heures) dans ma pauvre maison.
      Ce sera pour l’année prochaine, n’est-ce pas ? Cette fois je compte sur vous.
      J’ai eu dans ces derniers temps des ennuis de ménage. Mon domestique, que je croyais m’être dévoué, m’a quitté après dix ans de service, et à propos de rien. Mais il faut être philosophe sur ces petites misères comme sur les grandes ! La vie, d’ailleurs, ne se compose pas d’autres choses, à part de courts moments qu’on arrache au sort, par ci, par là.
      Je comprends parfaitement la mélancolie que vous éprouvez à quitter Saint-Gratien. À une certaine époque de la vie, tout déplacement est un arrachement. Mais dans quelques jours vous aurez repris l’habitude de la rue de Berri et le petit accès d’amertume sera passé ; des amis plus nombreux viendront vous y voir et le train-train recommencera.
      J’espère m’y présenter pour vous souhaiter la bonne année. D’ici là, je reste ici travailler, absolument seul, car ma nièce me quitte la semaine prochaine pour s’en retourner à Paris. Mon troisième conte me donne beaucoup de mal. Je serais bien heureux s’il pouvait vous plaire autant que les deux autres !
      Une de mes voluptés (eh bien, oui, je lâche le mot) est de vous lire ce que j’ai fait et de voir, ou plutôt de sentir que cela vous intéresse. Votre sourire vaut de l’or. Je plains de Goncourt de ses tourments financiers, d’autant mieux que je les connais par expérience. Pour des gens de notre espèce, les soucis matériels sont un supplice. Un temps va venir où tout le monde forcément sera «homme d’affaires» (mais dans ce temps-là, dieu merci, je ne vivrai plus). Tant pis pour nos neveux ! Les générations futures seront d’une grossièreté ignoble.
      Pendant qu’on va vous installer à Paris, vous irez sans doute aux spectacles et entr’autres au Gymnase ? Que pensez-vous de la Comtesse Romain. On vient de publier la correspondance de Balzac. Elle doit être amusante. Puisque vos amis (qui sont aussi les miens, et charmants comme tout ce qui vient de vous) pensent à moi, veuillez leur re-transmettre mes souvenirs, non pas corrigés, mais augmentés.
      En attendant la joie de vous voir, je vous baise les deux mains, Princesse, et suis votre vieux fidèle et très affectionné.
 

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À sa nièce Caroline.

      [Croisset], lundi matin, 4 décembre 1876.
      Je voulais t’écrire ce soir, un peu plus longuement, mon pauvre loulou. Mais voici une lettre de Bataille, que je m’empresse d’envoyer à ton mari (observez que Bataille l’appelle Morainville), pensant qu’elle lui fera plaisir, et immédiatement je viens d’écrire au susdit Bataille, pour lui demander un rendez-vous.
      Rien de neuf, sauf hier la visite de ce bon Valère, qui viendra ici déjeuner jeudi. Vous le verrez la semaine prochaine.
      Valère s’embête et pense à épouser une dame riche. Je lui ai tenu des discours.
      Quant à moi, je vais bien, et même très bien ! Sauf que je ne dors plus du tout. Vais-je devenir comme j’étais cet été ? Je le souhaite. Hérodias avance. J’espère dimanche avoir fini la première partie.
      J’ai été bien aise d’apprendre que cette bonne Fanny était restée la même. Cela fait tant de mal de revoir ses amis changés ! C’est une amertume qui m’est connue, hélas !
      Que je te plains de tes embarras domestiques ! N’importe ! Pauvre chère fille, il ne faut pas les prendre au sérieux. Du moment que ces choses-là ne nous font pas souffrir immédiatement, on n’y doit plus penser. Tâchons de nous tenir à l’état olympique, et quoi que tu en dises (en me donnant des conseils d’hygiène morale), le présent est tout ce qu’il y a de moins important, car il est très court, insaisissable. Le vrai, c’est le Passé, et l’Avenir. Thèse à développer, sujet d’entretien...
      J’ai reçu ce matin une lettre de Mme Régnier, qui te trouve «une femme ravissante». Quant à son mari, elle ne veut pas énoncer «les sentiments que tu lui inspires». Délicieux ! Enfin, ils ont tout à fait le bourrichon monté par ma belle nièce, et espèrent bien la voir cet hiver à Paris, Paris, cette nouvelle Athènes qui, comme une courtisane, etc.
      À propos de la mort de Mme Sénard, j’ai reçu une lettre charmante du père Baudry. Quand tu passeras devant l’Institut, fais-lui une visite.
      As-tu vu Damis ? Est-ce lui qui t’a prêté la Correspondance de Balzac ? Je voudrais bien qu’Ernest me l’apportât, à un de ses prochains voyages...
      Aucune révélation du Moscove.
      Ton vieux.
 

***

À sa nièce Caroline.

      [Croisset], samedi, 3 heures, 9 décembre 1876.
      Mon pauvre Chat,
      Je n’ai pas répondu immédiatement à ta lettre de jeudi parce que j’attendais l’argent, pour te dire «je l’ai reçu». Noémie est présentement partie à Rouen le toucher. Son service est très agréable. Elle est vive, économe et connaît toutes mes manies.
      Le déjeuner de jeudi (Fortin y était) s’est passé fort bien. Ce bon Laporte, que tu verras la semaine prochaine, m’a fait présent d’un panier de pommes de reinette superbes. On n’est pas gentil et attentionné comme ce garçon-là ! Demain nous déjeûnons ensemble chez Bataille, qui m’a re-écrit pour m’inviter, ajoutant en P. S. que nous causerions «des affaires de l’État et d’autres» ; ce qui montre qu’il est plein de bonne volonté pour Ernest. Après le déjeuner, Valère me reconduira ici dans sa voiture ; puis j’irai dîner chez Mme Lapierre, qui m’a écrit, dans ce but, un billet fort aimable. Donc, la journée de demain sera une journée de débauche. Je n’éprouve d’ailleurs aucun besoin de distraction, et me trouve très bien dans mon pauvre Croisset, que j’aime de plus en plus. On y est si tranquille ! Or, je n’éprouve plus que ce besoin-là : la tranquillité ! (phrase où il y a un peu «d’exagération», car j’éprouve bien d’autres besoins ; c’est pour dire que ce besoin-là est constant). Elle se résume pour moi en deux points : 1° qu’on ne m’agace pas les nerfs, et 2° que je n’aie pas la cervelle troublée par des idées étrangères à la sacro-sainte littérature.
      Aussi ai-je fini la première partie d’Hérodias. Elle est même recopiée, et dès ce soir je me mets à la seconde.
      Ce matin, j’ai eu à déjeuner votre fermier de Pissy qui apportait des arbres. On va les planter, et un de ces jours Chevalier ira en chercher d’autres, avec des rhododendrons qui feront très bon effet sur la terrasse ; l’allée d’icelle est terminée.
      De quoi ai-je causé avec le sieur Quibel ? De cidre, tout le temps. J’en ai bu une carafe... de doux et j’ai même un peu la colique, pour le moment (si tu veux savoir mon entière conduite) ; de plus, comme, afin de suivre tes ordres, j’avais pris hier au soir une pilule, me voilà tout à fait relâché ! Ce qui me comble de joie.
      Tu fais donc de la «gymnastique en chambre», pauvre loulou ! Cela rentre tout à fait dans la physiologie de l’homme de cabinet ! As-tu des haltères ? Je voudrais te voir dans les exercices. Le principal est que la santé va mieux.
      À propos de santé, la jaunisse qui est venue à ton élève, par suite d’une contrariété, m’emplit d’estime pour elle. La jeune fille est de nature passionnée. C’est bien. Mais quel dommage qu’elle soit si laide ! As-tu vu l’époux de Fanny ? Comment est-il ? N’est-ce pas que Ninette (Mme de Girardin) est agréable ? En costume de soirée, elle gagne à être vue, parce qu’elle est très bien faite.
      Tu me dis que Balzac devait me ressembler. J’en étais sûr. Théo prétendait souvent qu’à m’entendre parler c’était tout comme, et que nous nous serions chéris. A-t-il été assez calomnié pendant sa vie, ce pauvre grand homme ! Il passait pour immoral, infâme, etc. Comme si un observateur pouvait être méchant ! La première qualité pour voir est de posséder de bons yeux. Or, s’ils sont troublés par les passions, c’est-à-dire par un intérêt personnel, les choses vous échappent. Un bon coeur donne tant d’esprit !
      Le P. Didon a raison : «le moyen de guérir l’âme est de mettre le corps en bon état.»  mais avec la robe qu’il porte, il n’aurait pas eu cette idée-là, il y a cent ans, ni peut-être même cinquante.
      As-tu un peu repris les globules et les tissus ? Ces chers tissus ! Puisque ton ménage commence à se débrouiller, il faut se remettre aux fortes études. Moi, je ne lis rien du tout, sauf, après mon dîner, du La Bruyère ou du Montaigne, pour me retremper dans les classiques ; et j’ignore tellement ce qui se passe dans le monde que jeudi dernier, seulement, j’ai appris la chute du ministère ! événement dont je me fiche comme de colin-tampon. Tout à l’heure en déjeunant avec « qui dit, dit-il», je me faisais cette réflexion : ce paysan est moins stupide que les trois quarts des bourgeois, lesquels sont toujours à s’agiter d’après le journal, et qui tournent comme des girouettes, tous les matins, selon ce que on dit. Voilà ce qui me soutient encore : la haine des bourgeois. J’ai beau ne pas en voir, n’importe ! Quand j’y songe, je bondis.
      Penses-tu que, mardi prochain, vieux aura cinquante-cinq ans !
      Qu’as-tu fait du châle et du chapeau de jardin de ma pauvre maman ? Je les ai cherchés dans le tiroir de la commode et ne les ai pas trouvés ; car j’aime de temps à autre à revoir ces objets et à rêver dessus. Chez moi, rien ne s’efface.
      Adieu, pauvre fille.
      Ta vieille nounou.
      Pas la moindre nouvelle du Moscove ! C’est étrange ! Est-il malade ? Si tu passais devant sa maison, entres-y pour savoir ce qu’il a. Après tout, il est peut-être trop occupé par les Viardot ? La reine de Hollande m’a fait dire qu’» elle regrettait beaucoup «de ne m’avoir pas vu à son dernier voyage ! Ça, c’est tout à fait de l’éluite ! Même plus que de l’éluite !
 

***

À Ernest Renan.

      [Croisset], mercredi. [13 décembre 1876].
      Mon cher Renan,
      Je ne résiste pas au besoin de vous remercier pour l’enthousiasme où m’a jeté votre Prière sur l’Acropole. Quel style ! Quelle élévation de forme et d’idées ! Quel morceau !
      Je ne sais s’il existe en français une plus belle page de prose. Je me la déclame à moi-même, tout haut, sans m’en lasser. Vos périodes se déroulent comme une procession des Panathénées et vibrent comme de grandes cithares. C’est splendide !
      Je suis sûr que le bourgeois (pas plus que la bourgeoise) n’y comprend goutte ! Tant mieux ! Moi, je vous comprends, vous admire et vous aime. Votre...
 

***

À Ivan Tourgueneff.

      Jeudi, 14 décembre [1876].
      Je ne savais plus que penser de votre silence, mon bon vieux ! Et j’avais prié ma nièce (qui est à Paris depuis quelque temps) d’aller voir chez vous, si mon Tourgueneff n’était pas mort.
      Vous me paraissez veule et triste. Pourquoi ? Est-ce la question d’argent ? Eh bien, et moi, donc ! Je n’en travaille pas moins, et même plus que jamais. Si je continue de ce train-là, j’aurai fini Hérodias à la fin de février. Au jour de l’an, j’espère être à la moitié. Que sera-ce ? Je l’ignore. En tout cas, ça se présente sous les apparences d’un fort gueuloir, car, en somme, il n’y a que ça : la Gueulade, l’Emphase, l’Hyperbole. Soyons échevelés !
      J’ai lu, comme vous, quelques fragments de l’Assommoir. Ils m’ont déplu. Zola devient une précieuse, à l’inverse. Il croit qu’il y a des mots énergiques, comme Cathos et Madelon croyaient qu’il en existait de nobles. Le Système l’égare. Il a des Principes qui lui rétrécissent la cervelle. Lisez ses feuilletons du lundi, vous verrez comme il croit avoir découvert «le Naturalisme !» quant à la poésie et au style, qui sont les deux éléments éternels, jamais il n’en parle ! De même, interrogez notre ami Goncourt. S’il est franc, il vous avouera que la littérature française n’existait pas avant Balzac. Voilà où mènent l’abus de l’esprit et la peur de tomber dans les poncifs.
      Avez-vous lu, dans le numéro de décembre de la feuille bulozienne, un article de Renan que je trouve incomparable comme originalité et hauteur morale ? De plus, dans le même numéro, un bavardage du citoyen Montégut, où tout en niant absolument mes livres (sans parler de Salammbô), il me compare à Molière et à Cervantès. Je ne suis pas modeste, mais, bien que seul et «dans le silence du cabinet», j’en ai rougi de honte. On n’est pas d’une bêtise plus dégoûtante.
      Du reste, je ne lis aucun journal. C’est dimanche dernier que j’ai appris, par hasard, le changement de ministère, ce dont je me f... absolument, d’ailleurs. Quant à la guerre, je souhaite : 1° l’entier anéantissement de la Turquie et : 2° que le contre-coup ne nous atteigne pas, nous Français. Le refus de la Prusse de participer à l’exposition me paraît une piètre idée. Petit ! Petit !
      N. B. – Maintenant, mon bon, répondez-moi nettement. Mes trois contes peuvent-ils avoir paru en russe au mois d’avril prochain (Hérodias peut être finie en février) ? Dans ce cas-là, il me serait possible de les publier en volume au commencement de mai. La pénurie où je me trouve me fait désirer cela fortement. D’autre façon, je suis rejeté à l’hiver, ce qui me contrarierait.
      Pour aller plus vite, il est bien probable que je vais rester ici jusqu’à la fin de janvier. Mais quel festival, quand je reviendrai près de vous ! Il me tarde d’y être.
      Allons, secouez votre paresse ! écrivez-moi ! Je suis vertueux et mérite des égards.
      Votre G. F. vous embrasse tendrement.
      Quelle histoire que celle du sieur de Germiny arrêté comme boulgre ! Voilà de ces anecdotes qui consolent et aident à supporter l’existence.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, vendredi, 2 heures [15 décembre 1876].
      Mon Caro,
      Tu es bien gentille, mais tu lis mes épîtres sans attention. Autrement tu aurais répondu à une question que je t’ai adressée dans la dernière :
      N. B. – Que sont devenus, où as-tu mis le châle et le chapeau de jardin de ma pauvre maman ? J’aime à les voir et à les toucher de temps à autre. Je n’ai pas assez de plaisirs dans le monde pour me refuser celui-là !
      Maintenant, parlons d’autres choses.
      Il me semble que tu es partie d’ici depuis un an ! Malgré cela, les journées me semblent courtes. Explique cette contradiction ! Je continue à piocher roide ; le moins : huit à dix heures par jour. Depuis deux ou trois nuits, je dors un peu mieux, dieu merci ! Et mes maux de tête ont disparu. Ma journée de dimanche, mes «parties de plaisir», comme disait l’Espagnol, ne m’ont pas été favorables, car lundi je n’ai pu travailler. J’étais triste et bête. D’où je conclus que la distraction ne distrait pas ; elle fait qu’on s’aperçoit de sa fatigue, voilà tout. Dans une quinzaine, peut-être une huitaine, je serai au milieu de ma seconde partie. Aussi serait-il plus sage de rester dans mon antre jusqu’à la fin de janvier. J’y suis à peu près résolu. De cette manière-là, j’arriverais à Paris n’ayant plus que peu de pages à écrire pour en avoir fini, et tout serait terminé au commencement de mars. Suis-je assez vertueux avoue-le ! Mais quels dérèglements quand j’apparaîtrai dans la capitale ! Que de champagne ! Quelles actrices !
      Le Moscove m’a enfin donné de ses nouvelles. Il n’avait aucune raison pour ne pas m’écrire, sinon la paresse. Mon illustre ami me semble devenir très vache !...
      Procure-toi le numéro de la Revue des Deux Mondes du 1er décembre. Tu y liras un article de Renan que je trouve incomparable comme élévation d’esprit et hauteur morale. De plus, dans une élucubration du sieur Montégut sur «les romanciers contemporains», tu verras que ladite Revue revient joliment sur le compte de vieux. On nie tous mes livres, et on ne cite même pas Salammbô ! Mais, à propos de Madame Bovary, je suis comparé à Cervantès et à Molière, ce qui est d’une bêtise dégoûtante. N’importe ! Le revirement me semble comique !
      Nouvelles du ménage : je surveille les plantations d’arbres dans le jardin et je me suis acheté une paire de chaussons de Strasbourg !!! Que je fais claquer par Remoussin ! Tous les après-midi je me promène après déjeuner. La campagne est encore charmante. Il y a huit jours j’ai trouvé des marguerites dans les cours.
      Non ! Je n’ai pas lu l’article sur l’Ami Fritz, par la raison que je ne l’ai pas reçu, pas plus que celui sur la Comtesse Romani.
      
Ne t’inquiète pas de la Correspondance de Balzac. Je la lirai quand je n’aurai rien de mieux à faire. Mme Lapierre en raffole. Elle ne parlait pas d’autre chose dimanche. J’attends sa visite demain ou après-demain et j’ai refusé de me re-asseoir à sa table hospitalière la semaine prochaine : 1° parce que ça me dérange et 2° les fiacres de la bonne ville de Rouen deviennent de plus en plus impossibles.
      Ernest a-t-il vu M. Guéneau de Mussy ? Et l’illustre Bataille ? Quand il viendra (Ernest), préviens-moi ! Je n’aime pas les surprises.
      Et la peinture ? Tu sais bien, loulou, que pour orner le grand panneau de l’escalier tu me dois un vénitien, quelque chose de royal et d’archicoloré. Fais ce sacrifice, et je te ferai remarquer que, moi, je t’écris des lettres longues, tandis que tu prends de grandes enveloppes et du petit papier. Adieu, pauvre chérie, je t’embrasse très fort.
      Bon nègre.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, mercredi, 5 heures, 20 décembre 1876.
      Mon Loulou,
      Valère doit venir coucher à Croisset la veille du jour de l’an (de dimanche en huit), afin de nous souhaiter la bonne année, à minuit. Il m’a parlé de l’Ami Fritz, qui l’a attendri. Quant aux auteurs, je suis de ton avis : leur tempérament me déplaît, et ils m’ont toujours embêté avec leur Alsace ! Lis donc la Prière de Minerve de Renan (Revue des Deux Mondes, 1er décembre). C’est cela qui n’est pas bourgeois ! Mes amis les Lapierre, qui m’ont prêté ce numéro, m’en ont parlé avec un enthousiasme modéré, mais enfin ils m’ont dit l’avoir lu. Or ils ne l’avaient pas coupé ! C’est d’une belle force ! La Princesse Mathilde m’a écrit qu’elle n’y comprenait goutte ! Je crois bien ! À cause de l’article que le même numéro contient sur moi, Laporte l’avait acheté pour me le donner. Quel ami ! Tu ne me parles pas de tes bonnes. Sont-elles satisfaisantes ? Moi, je m’arrange très bien de Noémie, qui même me sert beaucoup mieux qu’Émile ; elle est plus vive et plus prévenante. Mam’zelle Julie vient de temps à autre faire la conversation avec moi, après mon dîner, pendant qu’on arrange mon feu, et nous causons du vieux temps, du père Langlois, etc. Ma troisième femme, Clémence, vient de temps à autre. La semaine dernière, elle a fait la lessive. À propos de ménage, ce que tu me dois (! ! !) se monte à la somme de 6 fr 75.
      Je m’étais trompé ; ce n’était pas le châle que je cherchais, mais un vieil éventail vert qui servait à maman dans notre voyage d’Italie. Il me semble que je l’avais mis à part, avec son chapeau, auquel j’ai été faire une visite, dès que j’ai su sa place.
      Ah ! chère Caro, tu dis que je suis sensible ! Oh ! Oui, Dieu seul le sait ! Je dors un peu mieux, depuis trois jours. M’étant aperçu que mes atroces maux de tête provenaient de mes insomnies, je m’astreins maintenant à ne pas me coucher passé deux heures, et non à cinq comme dimanche dernier. La nuit, dans le «silence du cabinet», monsieur se monte tellement le bourrichon qu’il arrive à «la fine frénésie et fureur». Après tout, il n’y a que ça de bon. Mais il ne faut pas que la mécanique en claque.
      Vers le 8 ou le 10 janvier j’espère avoir fini la deuxième partie d’Hérodias. De cette manière, j’arriverai à Paris avec la troisième bien en train. Le Moscove ne m’a pas encore répondu quant à l’époque de la publication russe. Comme la ligne droite est une chose rare ! Que lui coûterait-il d’être catégorique et de faire ce qu’il a dit ! Mais non ! Il lambine, il remet ! Après tout, c’est moi qui suis peut-être insociable.
      
Qui t’a prêté le volume d’Huxley ? Quel est son titre ? Parle-moi de tes études ! Elles m’intéressent doublement, car je compte t’exploiter pour Bouvard et Pécuchet qui feront absolument ce que tu fais. Ainsi, note ce qui te semble embrouillé.
      Pourquoi ne fais-tu pas venir G. Pouchet ? Invite-le à dîner. Il ne trouvera pas drôle du tout ton désir de t’instruire.
      Un peu d’orthographe ne te nuirait pas, mon bibi ! Car tu écris aplomb par deux p. : «moral et physique sont d’applomb». Trois marqueraient encore plus d’énergie. Pauvre fille ! ça m’a amusé, parce que ça te ressemble.
      Oh ! je te permets bien de me voler du papier à lettres, pourvu que tes missives soient plus longues.
      J’ai reçu ce matin le paquet de Bien Public, et j’ai appris que nous avons un nouveau ministère, ce qui m’est absolument égal.
 

***

À Madame Régnier.

      Croisset, dimanche soir [24 décembre 1876].
      Je n’ai rien à vous dire, chère confrère, sinon que je présente tous mes souhaits de bonne année pour 1877 à M. et Mme Régnier.
      Je ne serai pas à Paris avant les premiers jours de février, afin d’arriver là-bas avec mon Iaokanann presque terminé. Cela, c’est un gueuloir, et que j’aurai plaisir à vous dégoiser, si vous m’accordez deux heures cet hiver, sans préjudice de deux autres heures pour ma bonne femme.
      Qu’avez-vous donc fait à ma nièce pour qu’elle me parle de vous, dans ses lettres, comme si vous étiez de vieilles amies ?
      Il est minuit moins un quart (ou «le quart moins») et je vais me revêtir pour aller à la messe, dans un petit couvent de religieuses près d’ici. Quel vieux romantique, hein ?
 

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À Guy de Maupassant.

      Croisset, jour de Noël [25 décembre 1876].
      [...] Eh bien ! Et vous, quoi de neuf ? L’affaire de la Nation s’emboîte-t-elle ? Le drame historique avance-t-il ?
      Moi, je travaille démesurément, bien que j’aie écrit peu de pages. Cependant j’espère avoir fini à la fin de février. Vous me verrez au commencement de ce mois-là. C’est peu «naturaliste», mais «ça se gueule», qualité supérieure.
      Comment peut-on donner dans des mots vides de sens comme celui-là : «Naturalisme» ? Pourquoi a-t-on délaissé ce bon Champfleury avec le «Réalisme», qui est une ineptie de même calibre, ou plutôt la même ineptie ? Henry Monnier n’est pas plus vrai que Racine.
      Allons, adieu ! Bonne pioche et belle humeur pour 1877. Embrassez fortement votre mère pour moi.
 

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À Madame Tennant.

      [Croisset] jour de Noël 1876, [25 décembre].
      Ce jour-là, les Anglais sont en fête ! Et je vous imagine, autant que je le puis, chez vous, entourée de vos beaux enfants, avec la Tamise à vos pieds. Moi, je suis complètement seul. Ma nièce et son mari sont à Paris depuis six semaines. Je n’irai pas les rejoindre avant le commencement de février, afin d’aller plus vite dans ma besogne et de pouvoir publier mon petit volume de contes au printemps. Mon Saint Jean-Baptiste est à moitié. Je meurs d’envie de vous lire celui-là, avec les deux autres. Quand sera-ce ? Quand irez-vous en Italie et surtout quand en revenez-vous ?
      Si vous êtes «contente de ce que je m’ennuie de vous», soyez-le pleinement, chère Gertrude ! Pendant les longues années que j’ai vécues sans savoir ce que vous étiez devenue, il n’est peut-être pas un jour que je n’aie songé à vous. C’est comme ça !
      Bénie soit l’inspiration qui vous a poussée à venir me retrouver ! Mais je ne vous lâche plus ! Il faut s’écrire et se voir, n’est-ce pas ?
      Notre «grand âge» à tous les deux nous permet de n’être plus modestes. Or, c’est une vérité que les trois quarts de mes connaissances sont stupides. Je suppose que la noble Angleterre vaut sous ce rapport la spirituelle France. Donc, il ne faut plus fréquenter que ceux qui vous plaisent, c’est-à-dire ceux qu’on aime.
      Vous avez bien raison de me dire (à propos de votre fils) que les gens raisonnables sont enclins à faire des folies. Les excentricités les plus graves sont généralement produites par les personnes de jugement, ou qui passent pour telles. C’est pour cela, sans doute, qu’il n’y a pas un comédien dans les prisons... Leur métier est un exutoire par où s’épanche leur déraison, ce besoin d’extravagance que nous avons tous, plus ou moins. Voici un principe d’esthétique (vous voyez que je ramène tout à mon métier), une règle, dis-je, pour les artistes : soyez réglé dans votre vie et ordinaire comme un bourgeois, afin d’être violent et original dans vos oeuvres. Quant à votre fils, je conçois vos inquiétudes parisiennes, mais je les crois exagérées. Se perd qui veut ! On n’a jamais tenté personne ; on se tente soi-même.
      Je vous remercie de détester le Trouville moderne. (Comme nous nous comprenons !) pauvre Trouville ! La meilleure partie de ma jeunesse s’y est passée. Depuis que nous étions ensemble sur la plage, bien des flots ont roulé dessus. Mais aucune tempête, ma chère Gertrude, n’a effacé ces souvenirs-là. La perspective du passé embellit-elle les choses ? était-ce vraiment aussi beau, aussi bon ? Quel joli coin de la terre et de l’espèce humaine ça faisait, vous, vos soeurs, la mienne ! Ô abîme ! Abîme ! Si vous étiez un vieux célibataire comme moi, vous comprendriez bien mieux. Mais non, vous me comprenez, je le sens.
      À ce moment de l’année on se souhaite un tas de choses. Que faut-il vous souhaiter ? à moi, il me semble que vous avez tout. Je regrette de n’être pas dévot afin de prier le ciel pour votre bonheur.
      Ma nièce Caroline se livre maintenant à l’étude de la physiologie. Elle dévore les livres de votre ami Huxley.
      Mes amitiés à toute la ménagerie de Dolly, et bon larynx à miss Éveline.
 

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À sa nièce Caroline.

      [Croisset], jour de Noël, 4 heures, 25 décembre 1876.
      Mon Caro,
      J’ai obéi aux ordres de Madame, en lui écrivant moins souvent et un peu plus longuement, et Madame se plaint ! Madame n’est pas juste ! Mais comme je tiens au service de Madame, je commence par l’embrasser, bien que j’aie attendu une lettre d’elle, hier et aujourd’hui, car tu m’avais dit que tu m’écrirais samedi ou dimanche. Mais la capitale, le monde, les visites, peut-être quelque «partie de plaisir» ? Je conçois ! Je conçois !
      Eh bien, moi aussi, je me suis livré aux distractions ! J’ai été cette nuit à la messe, à Sainte-Barbe, chez les bonnes religieuses, où j’ai conduit Noémie et Mme Chevalier. Voilà ! N’est-ce pas d’un beau romantisme ? Et je m’y suis plu beaucoup, pour dire le vrai !...
      Mes bonnes résolutions de me coucher de bonne heure n’ont pas tenu ! C’est plus fort que moi. depuis quatre jours, je ne fais pas autre chose que de relire mes douze pages, auxquelles je trouve un coup de pouce à donner, si bien que je me trouve en retard d’une semaine. Des explications du Moscove, il résulte que, si j’ai fini le 15 février (ou même le 30), mon volume peut paraître cet été. Je ne bâcle pas la besogne pour cela, bien entendu.
      Mon petit ménage continue à bien aller, mais j’ai eu un fort agacement causé par le bois qui ne brûlait pas du tout. Il m’a fallu en acheter une corde de sec.
      Tu conviendras que je suis bien économe. J’aime qu’on me rende justice ! Rends-la. Il me reste encore 20 francs ; c’est peu pour mes cadeaux de jour de l’an et pour vivre pendant le mois de janvier. Un filet du Pactole est indispensable.
      Aujourd’hui je me débarrasse d’un arriéré de correspondance. Avant le bateau, j’aurai écrit dix lettres. ça m’assomme et m’irrite. Tout ce qui n’est pas maintenant mon travail et ce qui dérange les habitudes de M. Vieux m’est odieux. Les journées passent vite, bien que je regrette (à chaque moment et deux fois par jour, régulièrement) la compagnie de ma pauvre fille ! Nous nous entendons si bien, n’est-ce pas ?
      Adieu, chérie. Deux forts bécots de
      Ta vieille nounou.
 

***

À la princesse Mathilde.

      Jour de Noël [1876].
      Hélas, chère Princesse, je ne serai pas là samedi prochain pour vous souhaiter la bonne année. Mais mon coeur sera chez vous, n’en doutez pas ! Car personne, plus que moi, ne vous désire heureuse.
      Il faut que je reste dans ma solitude pour activer ma besogne, si je veux faire paraître un volume au printemps prochain, et j’ai besoin qu’il paraisse.
      Quand vous serez un peu sortie des embarras et ennuis du jour de l’an, écrivez-moi un peu pour que j’aie de vos nouvelles. La vue seule de votre écriture est une fête pour moi.
      J’ai lu l’article de Renan, dont vous me parliez dans votre dernière lettre. Il explique absolument ce qu’est l’homme, lequel est très haut selon moi. Son invocation à Minerve me semble du plus grand style. Je n’ai pu m’empêcher de lui écrire mon admiration. Nous autres, qui sommes des Latins, nous ne comprenons guère ces natures rêveuses, un peu troubles, et toujours flottantes comme des nuages ; il faut les prendre ainsi pourtant. Leur mouvement oscillatoire paraît de la versatilité. Rien, au contraire, n’est plus solide ! Mais il ne faut pas exiger d’elles une carrure n’appartenant qu’aux esprits taillés par assises et d’un aplomb constant.
      Je suis très honoré que la reine de Hollande se soit souvenue de moi. Je ne lui ai parlé que pendant une minute, mais ne demanderais pas mieux que de la connaître davantage.
      Des gens qui s’y entendent m’ont beaucoup vanté son esprit.
      Qu’avait donc le pauvre Giraud ? Comme je le plains du chagrin, du tourment que lui donne sa femme. Rien n’est plus triste que de voir souffrir ceux qu’on aime.
      Que 1877 vous soit tolérable ! Et croyez pour cette année-là, comme pour les suivantes, à l’entier dévouement
      de votre vieux fidèle.
 

***

À sa nièce Caroline.

      Croisset, dimanche, 3 heures, 31 décembre 1876.
      Allons ! Ma pauvre fille, que 1877 vous soit léger. Vous savez ce que je souhaite, c’est-à-dire ce que je me souhaite, car votre bonheur est le mien !
      Autrefois, ce jour-là (le jour de l’an), Julie nous ayant pris par la main, moi et ta mère, nous allions d’abord chez Mme Lenôtre, qui nous engouffrait dans son bonnet, en nous embrassant ; puis chez le père Langlois, chez M. et Mme Bapeaume, chez Mme Lormier, chez Mme Énault, et chez la mère Legras, pour finir par Mme Le Poittevin. Autant d’intérieurs différents et de figures que je revois nettement ! La longueur des boulevards m’ennuie encore ! Nous avions nos quatre petites fesses coupées par le froid et nos dents tenaient dans les morceaux de sucre de pomme à ne pouvoir les en retirer ! Quel tapage chez ton grand-père ! La porte ouverte à deux battants dès 7 heures du matin ! Des cartes plein un saladier, des embrassades tout le long de la journée, etc. Et demain zéro, solitude absolue ! C’est comme ça !
      Je passerai mon temps à préparer la fin de ma seconde partie, qui sera ratée ou sublime. Je ne suis pas sans grandes inquiétudes sur Hérodias. Il y manque je ne sais quoi. Il est vrai que je n’y vois plus goutte ! Mais pourquoi n’en suis-je pas sûr, comme je l’étais de mes deux autres contes ? Quel mal je me donne !
      Hier, pour rafraîchir ma pauvre caboche, j’ai fait une promenade à Canteleu. Après avoir marché pendant deux heures de suite, monsieur a pris une chope chez Pasquet où on récurait tout, pour le jour de l’an. Pasquet a témoigné une grande joie en me voyant, parce que je lui rappelle «ce pauvre M. Bouilhet», et il a gémi plusieurs fois. Le temps était si beau, le soir, la lune brillait si bien qu’à 10 heures je me suis re-promené dans le jardin «à la lueur de l’astre des nuits». Tu n’imagines pas comme je deviens «amant de la nature». Je regarde le ciel, les arbres et la verdure avec un plaisir que je n’ai jamais eu. Je voudrais être vache pour manger de l’herbe.
      J’ai lu la Correspondance de Balzac. Eh bien, c’est pour moi une lecture édifiante. Pauvre homme ! Quelle vie ! Comme il a souffert et travaillé ! Quel exemple ! Il n’est plus permis de se plaindre quand on connaît les tortures par où il a passé, – et on l’aime. Mais quelle préoccupation de l’argent ! Et comme il s’inquiète peu de l’Art ! pas une fois il n’en parle ! Il ambitionnait la Gloire, mais non le Beau. D’ailleurs que d’étroitesses ! Légitimiste, catholique, collectivement rêvant la députation et l’Académie française ! Avec tout cela, ignorant comme un pot et provincial jusque dans les moelles : le luxe l’épate. Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott.
      J’aime mieux la Correspondance de Voltaire. L’ouverture du compas y est autrement large !
      Je suis bien aise que tu te plaises au cours de Claude-Bernard. Quand tu voudras faire sa connaissance, rien de plus facile. En te recommandant de mon nom, je suis sûr qu’il t’accueillera très bien.
      C’est une joie profonde pour moi, mon pauvre loulou, que de t’avoir donné le goût des occupations intellectuelles. Que d’ennui et de sottises il vous épargne ! Chez toi d’ailleurs le terrain était propice et la culture a été facile. Pauvre chat ! Comme je t’aime et que j’ai envie de t’embrasser ! Quelles bavettes nous taillerons quand nous nous reverrons !
      Je viens de recevoir le divin gingembre. Ça c’est une attention ! Et de plus, un bon paquet de tabac, autre douceur. Donc double remerciement. À 6 heures et demie je vais voir arriver ce bon Valère. Julie me charge de te souhaiter la bonne année.
      Tu devrais bien prendre du papier plus grand.
      Adieu. Je vous embrasse tous les deux et toi cent fois, ma pauvre chère fille.
      Ta vieille nounou.
 

***

À Edmond de Goncourt.

      [Croisset], dimanche, 31 décembre 1876.
      Mon bon cher vieux,
      Que 1877 vous soit léger ! Et, entre souhaits, que la Fille Élisa vous apporte beaucoup de gaieté ! Puissiez-vous être le [...] de la fortune !
      Tourgueneff aussi a perdu de notables sommes. Les compagnons me paraissent étrillés par le sort. Pauvres nous !
      
L’idée que vous auriez pu quitter votre jolie maison d’Auteuil m’a fait trembler, car, à nos âges, les habitudes sont tyranniques ; on crève quand on en change. Comment allez-vous faire durant cette année, puisque vos revenus sont en suspens ? Vous et moi, nous sommes si incapables de gagner notre vie ! C’est une preuve de nature aristocratique. Mais ce n’est pas gai tous les jours.
      Quant à mes affaires, elles ne se remettent pas, elles languissent. Pendant quatre ans je serai encore très gêné, à moins que mon neveu ne trouve de l’argent. Mais le principal, c’est que, quoi qu’il advienne, je ne quitterai pas Croisset où je me plais de plus en plus. S’il le faut, j’abandonnerai plutôt mon logement de Paris, mais nous n’en sommes pas là. Du reste, j’ai pris depuis un an (non sans effort) l’habitude de ne plus m’inquiéter de l’avenir. Advienne que pourra ! Chaque jour suffit à sa tâche.
      Je travaille démesurément, bien que la copie aille très lentement. Hérodias est maintenant à son milieu. Tous mes efforts tendent à ne pas faire ressembler ce conte-là à Salammbô. Que sera-ce ? Je l’ignore.
      Je viens de lire la Correspondance de Balzac. Il en résulte que c’était un très brave homme et qu’on l’aurait aimé. Mais quelle préoccupation de l’argent et quel peu d’amour de l’Art ! Avez-vous remarqué qu’il n’en parle pas une fois ? Il cherchait la Gloire, mais non le Beau. Et il était catholique, légitimiste, propriétaire, ambitionnait la députation et l’Académie, avant tout ignorant comme une cruche, provincial jusque dans la moelle des os : le luxe l’épate. Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott. Au résumé, c’est pour moi un immense bonhomme, mais de second ordre. Sa fin est lamentable. Quelle ironie du sort ! Mourir au seuil du bonheur !
      Cette lecture, du reste, est édifiante ; mais j’aime mieux la Correspondance de M. de Voltaire. L’ouverture du compas y est un peu plus large.
      Que vous dirai-je encore ? Je me porte comme un chêne. Hier je me suis promené dans le bois pendant trois heures (je ne prends l’air que les jours où je commence à étouffer). Et le soir, la lune était si belle, que je me suis re-promené dans mon jardin, «à la lueur poétique de l’astre des nuits» [...].

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