Gustave Flaubert

CORRESPONDANCE : ANNÉE 1880

(Édition Louis Conard)

 


Toute réutilisation à des fins privées, à des fins d’enseignement
ou de recherche scientifique est autorisée sous réserve d’indiquer cette référence :
Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.


 

À GUY DE MAUPASSANT.

      Croisset, 2 janvier 1880.
      Que 1880 vous soit léger, mon très aimé disciple. Avant tout, plus de battements de coeur, santé à la chère maman ; un bon sujet de drame qui soit bien écrit et vous rapporte cent mille francs. Les souhaits relatifs aux organes génitaux ne viennent qu'en dernier lieu, la nature y pourvoyant d'elle-même. Ah ! çà, vous allez donc publier un volume ! Un volume de vers, bien entendu ? Mais d'après votre lettre le conte rouennais en fait partie. Et puis vous dites nos épreuves. Qui cela, nous ?
      J'ai grande envie de voir l'élucubration antipatriotique. Il faudrait qu'elle fût bien forte pour me révolter.
      Dans une quinzaine j'espère avoir fini mon chapitre (l'avant-dernier) !!! Tâchez de venir dans trois semaines. Je vous embrasse.
 

***

À EDMOND DE GONCOURT.

      2 janvier [1880.]
      Mon cher Ami,
      Dites à M. Laffitte que je me mets à ses genoux pour le supplier de me laisser maintenant tranquille avec mon roman. Si on veut que je ne le finisse pas, c'est de m'en parler. Chacun a ses faiblesses, et celle-là chez moi est excessive.
      Une réclame dans le Voltaire, inventée par je ne sais qui, m'a gêné durant trois jours. (Est-ce Charpentier qui en est l'auteur ?) En tout cas, j'en veux au c... inconnu qui livre au public les initiales de mes deux bonshommes et qui soutient que j'ai prôné Rochefort ! par devant LL. MM. Impériales, ce qui eût été d'un joli goût ! Oh ! le reportage ! quelle m... !
      Pour en revenir à Laffitte, dites-lui que mon bouquin ne peut être livrable avant un an. Il me faut encore cinq mois pour avoir fini le premier volume, le second m'en demandera bien six. Cela nous remet à l'automne prochain. Alors on s'abouchera. Et puis, le susdit roman est en quelque sorte (et jusqu'à nouvel ordre) promis à Mme Adam. Cependant il n'y a rien de conclu. Telle est la vérité.
      Quand paraît votre livre ? Ce que j'en connais m'allèche. Il me semble que c'est bien dans votre tempérament.
      Allons, mon bon vieux, que 1880 vous soit léger ! Santé, lauriers et monacos, voilà ce que je vous souhaite ; et je vous embrasse.
 

***

À SA NIÈCE CAROLINE.

      [Croisset], dimanche soir [11 janvier 1880].
      Je vais donc te voir, bientôt, ma pauvre fille, jeudi ou vendredi, n'est-ce pas ? J'espère que, pendant les «courts moments que tu me consacreras», tu n'auras pas d'occasions t'empêchant d'être longuement avec Vieux.
      Je t'aurais écrit avant-hier soir, sans la venue de ton époux.
      Mon chapitre est fini. Je l'ai recopié hier et j'ai écrit pendant dix heures ! Aujourd'hui je le re-recorrige, et je le re-recopie. À chaque nouvelle lecture, j'y découvre des fautes ! Il faut que ce soit parfait. C'est la seule manière de faire passer le fond. Ta dernière lettre est bien gentille, pauvre chat, et je t'en remercie.
      Ton voyage tombe on ne peut mieux, avant de commencer mon dernier chapitre. Mais si tu veux te faire mieux voir, apporte-moi :
      1° Deux paquets de tabac,
      2° De la poudre de gingembre et du Kermen, pour le cari à l'indienne, objets qui se trouvent (bien que dise M. Commanville) sur la place de la Madeleine, à côté d'un marchand d'oiseaux, quand on a le dos tourné au marché.
      Cuvellier doit aussi les vendre, ou Guyot ?...
      Adieu, à bientôt. Le Préhistorique te donnera de bons baisers de
      Nounou.
      Je ne suis pas sûr du nom, mais c'est quelque chose d'approchant.
 

***

À MADAME TENNANT.

      Mardi soir, 13 janvier 1880.
      Ne soyez pas triste, ma chère Gertrude. Songez que vous en avez encore d'autres qui ont besoin de vous ! et qui en auront toujours besoin. Votre lettre m'a été au coeur, ma vieille amie. Comme je voudrais vous voir souvent et très longtemps, seul à seul ! Nous avons tant de choses à nous dire, n'est-ce pas ?
      Je souhaite à Éveline tout le bonheur que méritent son gentil caractère et son extraordinaire beauté. Un poète pour mari ? Diable ! une bourgeoise n'aurait pas fait cela et je ne vous en aime que davantage, si c'est possible. être poète, jeune, riche et épouser celle qu'on aime ! Il n'y a rien au-dessus de ça ! et j'envie votre gendre, en faisant un retour sur mon existence si aride et si solitaire.
      Le voyage de Rome est remis ; très bien. Mais celui de Paris ? Non, n'est-ce pas ? J'espère vous voir au printemps.
      Je suis content que Daudet vous ait plu. L'homme, comme le talent, est plein de séduction, un pur tempérament méridional. De son côté il m'a écrit une lettre enthousiaste à votre endroit.
      J'ai peur que vous ne soyez retournées en Angleterre, aussi je vous y adresse ma lettre.
      Un petit mot de temps à autre, n'est-ce pas ?
      Mille vraies tendresses.
 

***

À MADAME GEORGES CHARPENTIER.

      Mardi, 13 [janvier 1880].
      Chère madame Marguerite,
      Votre aimable billet de jour de l'an s'est beaucoup promené avant de me parvenir, la poste n'ayant pu lire l'adresse, qui me semble lisible cependant.
      C'est moi qui aurais dû vous écrire le premier ! L'excuse à ma goujaterie est que je suis éreinté, écrasé jusque dans les moelles. Il y a des moments où j'ai peine à lever une plume – et tout cela pour qui ? pour la «Maison Charpentier» ! Aujourd'hui seulement j'ai fini mon avant-dernier chapitre ! et lundi prochain je me mets au dernier, qui me demandera encore trois ou quatre mois.
      Maintenant autre guitare : je demande à votre mari comme un service personnel de publier maintenant, c'est-à-dire avant le mois d'avril, le volume de vers de Guy de Maupassant, parce que cela peut servir au susdit jeune homme pour faire recevoir aux Français une petite pièce de lui.
      J'insiste. Ledit Maupassant a beaucoup, mais beaucoup de talent ! C'est moi qui vous l'affirme et je crois m'y connaître. Ses vers ne sont pas ennuyeux, premier point pour le public ; et il est poète, sans étoiles, ni petits oiseaux. Bref, c'est mon disciple et je l'aime comme un fils.
      Si votre légitime ne cède pas à toutes ces raisons-là, je lui en garderai rancune, cela est certain. De plus, le même Charpentier me doit des excuses pour ne m'avoir point transmis le splendide article de Zola sur l'Éducation sentimentale. Sans un ami (de Rouen) qui me l'a envoyé, j'eusse été privé de cet encens.
      Embrassez vos mioches pour moi, me permettant de commencer par leur mère, licence qu'autorise le grand âge de votre tout dévoué et affectionné. Quand aurons-nous un petit éditeur ?
 

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À GUY DE MAUPASSANT.

      [Croisset, 13 janvier 1880].
      Mon cher Guy,
      Je viens d'écrire non à Charpentier, mais à son épouse pour qu'elle lui demande de ma part et comme un service personnel de publier tout de suite votre volume. J'insiste sur les raisons, fais votre éloge et lui dis que, s'il n'exécute mes désirs, je me fâche.
      Ma lettre vous servira-t-elle ? Problème. La Revue Moderne m'a envoyé votre «Mur». Pourquoi l'ont-ils à moitié démoli ? La note de la rédaction qui vous fait mon parent est bien jolie. Du reste, cette revue me paraît gigantesque ! Sarah Bernhardt comparée à Frédérick Lemaître et à George Sand ! Et dans l'article sur l'Odéon : après la Ligue, la Renaissance !!! Si ce sont là les «jeunes», je redemande Baour-Lormian.
      Quant à votre «Mur», plein de vers splendides, il y a des disparates de ton. Ainsi le mot bagatelle vous verse une douche glacée. L'effet comique arrive trop tôt. Mais admettons que je n'aie rien dit ; il faut voir l'ensemble.
      Que vous avez raison quant aux visites !!! Quelle scie ! Mais les gens du monde sont sans pitié, mon bon.
      Ah ! N... de D... ! J'oubliais une chose grave. À qui s'adresser dans votre établissement pour carotter le marbre devant servir à Guillaume, qui va faire le buste de Bouilhet ? La chose presse, car les travaux de maçonnerie vont être mis en adjudication et Sauvageot, l'architecte de la ville, me prie de me hâter.
 

***

À FRANCOIS COPPÉE.

      Entièrement inédite en 1930.
      
Croisset, par Déville (Seine-Inférieure).
      Mercredi, 14 janvier 1880.
      Merci de votre cadeau, mon cher Coppée. (On ne me l'a envoyé de Paris qu'il y a trois jours.)
      J'imagine que vous êtes fatigué des mots faits sur le Trésor. C'en est un : «Ceux-là (les vers) ne sont pas de faux diamants», mais l'appréciation est juste, bien que le langage soit banal.
      Comme vous maniez avec dignité les choses familières ! – Quel prix vous donnez aux moindres objets ! Les poètes ont toujours raison... et il n'y a que le style – quoi qu'on dise.
      Quand donc MM. les comédiens joueront-ils de vous une oeuvre de longue haleine !
      Mais vous devez être content du succès matériel. Ça a réussi n'est-ce pas ? Vous me verrez au printemps quand j'aurai fini mon affreux bouquin, et alors on taillera une soignée bavette. Il me semble que nous avons besoin de nous voir. En attendant ce plaisir-là remerci et je vous embrasse.
      Votre.
      Vous me confondez avec vos dédicaces olympiques
      Chatouillant de mon coeur l'orgueilleuse faiblesse.

***

À GUSTAVE TOUDOUZE.

     Croisset, 21 janvier 1880. Mercredi soir.
      J'ai passé toute l'après-midi à vous lire, mon cher ami, et je vous crie bien haut bravo ! sans restriction aucune.
      Jules de Goncourt m'appelait «un gros sensible». Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai eu souvent les yeux mouillés. Une fois même, il a fallu prendre son mouchoir ! Votre roman déborde de sensibilité ou plutôt de sentiment, ce qui vaut mieux ; et pas de mièvrerie, pas de grimace. Cela est sain et bon, et habile, car l'intérêt ne se ralentit pas une minute. J'ai dévoré vos 370 pages !
      L'émotion m'a empoigné au dîner du médecin, quand il rentre chez lui, et elle n'a cessé. Mais vous avez du TALENT, mon camarade ! Aucun mot ne m'a choqué ; rien de vulgaire. Ce livre-là doit vous faire adorer des femmes, et apprécier, applaudir par les artistes.
      On voit que vous aimez votre mère, c'est senti. Gardez-la le plus longtemps que vous pourrez. Je vous envie !
      Je n'aime pas beaucoup la mort de Fourgerin, qui ne meurt qu'après avoir fait sa recommandation à Gaston. Cela est un peu voulu. C'est la seule tache que j'aperçoive.
      L'épilogue est fort beau, le retour de tendresse de Mme Lambelle pour sa bru.
      Dans la vieille Claudine, il y a des naïvetés adorables.
      Enfin le problème est résolu : moral et pas c... !
      Encore une fois, mon cher ami, toutes mes félicitations bien sincères, et à vous ex imo.
 

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À GUY DE MAUPASSANT.

      [Croisset, 22 ou 23 janvier 1880].
      Mon chéri,
      Le titre est bon ! «Des vers, par G. de M***.». Gardez-le...
      Je doute que ma lettre à Mme Charpentier vous serve à quelque chose. Elle a dû lui parvenir le jour même de son accouchement, et son époux était alité, détail que j'ai su par Mme Régnier. Mais c'est samedi que paraît le commencement du Château des Coeurs. Après quoi j'écrirai audit Charpentier lui-même et lui reparlerai de vous. Mais allez souvent dans sa boutique ! Assommez-le ! Importunez-le ! fatiguez-le ! C'est là la seule méthode. À force d'embêter les gens, ils cèdent.
      Je compte sur vous pendant les jours gras, c'est-à-dire dans une quinzaine. Arrangez-vous pour passer ici au moins un jour plein et prévenez-moi un peu d'avance.
      Maintenant, je prépare mon dernier chapitre : l'Éducation. Si je pouvais fouiller dans la bibliothèque de votre Ministère, j'y trouverais, j'en suis sûr, des trésors. Mais par où commencer les recherches ? Il me faudrait des choses caractéristiques comme programmes d'études et comme MÉTHODES.
      Je veux montrer que l'éducation, quelle qu'elle soit, ne signifie pas grand'chose, et que la nature fait tout ou presque tout.
      Avez-vous un catalogue de votre bibliothèque ? Parcourez-le et voyez ce qui peut me servir. Si je vous lisais mon plan, vous verriez ce qui me conviendrait. Il sera fait dans une quinzaine.
      Tenez-moi au courant de ce qui vous concerne chez Charpentier et pensez à moi. Je vous embrasse tendrement.
 

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À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, nuit de vendredi 2 heures [23-24 janvier 1880].
      Ma pauvre fille,
      Par une lettre que ton mari a reçue tantôt, je sais que tu vas bien, et que ton retour s'est effectué solitairement. Ne manque pas de fortement plaisanter Lapierre, qui a préféré à ta compagnie celle des notables de Rouen, comme si tout Rouen t'allait à la cheville ! ce qui est cependant te placer très bas. De mon côté, je t'assure que je lui ferai une scie qui l'embêtera. Explication : c'est qu'il avait quelque intérêt pécuniaire à être avec ces messieurs.
      Ernest et moi, nous faisons très bon ménage. Voilà deux soirs que nous jacassons jusqu'à près de 11 heures du soir ! Hier, il m'a beaucoup parlé de son affaire. Sa persistance est vraiment touchante. Il finira par réussir à force d'entêtement ! Ne prends aucune mesure avant quelque temps, il a besoin maintenant de toutes ses facultés !
      Je pioche le plan de mon chapitre X et dernier, lequel se développe dans des proportions effrayantes. L'«éducation» n'est pas un petit sujet ! ! ! Et il se pourrait bien, par conséquent, que je ne sois pas prêt à quitter Croisset avant la fin d'avril ou le milieu de mai. Mais je ne veux pas me demander quand j'aurai fini.
      J'avais gardé de l’Éducation des filles de Fénelon un bon souvenir, mais je change d'avis : c'est d'un bourgeois à faire vomir ! Je relis tout l’Émile de Rousseau. Il y a bien des bêtises ; mais comme c'était fort pour le temps, et original ! ça me sert beaucoup.
      Tu recevras le Château des Coeurs demain. Nous verrons l'effet que ça fera... Les lettres adressées à ton mari ne sont pas pour moi. Donc, ma chérie, pense un peu au
      Préhistorique qui t'embrasse.
      Comme ç'a été gentil les trois jours passés ensemble, n'est-ce pas, pauvre loulou ?
      N. B. – Et mes livres sur l'«Éducation» ?
 

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À MADAME ROGER DES GENETTES.

      Croisset [25 janvier 1880].
      Je crois que vous errez, ma chère amie, et que je vous avais écrit vers le jour de l'an. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'attendais de vos nouvelles, un peu anxieusement. Du reste il ne faut pas m'en vouloir si je suis en faute. Songez que j'ai en moyenne trois ou quatre lettres à écrire par jour, et deux à trois volumes à lire par semaine. Sans compter ce qu'il faut que je lise pour mon travail. Si bien que, maintenant, je suis débordé ; mes yeux ne suffisent plus à ma besogne, ni le temps non plus. Je suis obligé de répondre aux jeunes gens qui m'envoient leurs oeuvres que maintenant je ne puis plus m'occuper d'eux, et je me fais (bien entendu) autant d'ennemis.
      Savez-vous à combien se montent les volumes qu'il m'a fallu absorber pour mes deux bonshommes ? à plus de 1500 ! Mon dossier de notes a huit pouces de hauteur. Et tout cela ou rien, c'est la même chose. Mais cette surabondance de documents m'a permis de n'être pas pédant ; de cela, j'en suis sûr.
      Enfin je commence mon dernier chapitre ! Quand il sera fini (à la fin d'avril ou de mai), j'irai à Paris pour le second volume qui ne me demandera pas plus de six mois. Il est fait aux trois quarts et ne sera presque composé que de citations. Après quoi, je reposerai ma pauvre cervelle qui n'en peut plus.
      Lisez donc la Paix et la Guerre de Tolstoï, trois énormes volumes, chez Hachette. C'est un roman de premier ordre, bien que le dernier volume soit raté.
      Je n'ai pas souffert du froid, mais j'ai brûlé dix-huit cordes de bois, sans compter un sac de coke par jour. J'ai passé deux mois et demi absolument seul, pareil à l'ours des cavernes, et en somme parfaitement bien, bien que ne voyant personne ; je n'entendais pas dire de bêtises ! L'insupportabilité de la sottise humaine est devenue chez moi une maladie, et le mot est faible. Presque tous les humains ont le don de m'exaspérer et je ne respire librement que dans le désert. Les querelles de bonapartistes sont pourtant divertissantes.
      Les collèges de filles de Camille Sée ne me semblent pas plus drôles que les couvents, après tout, et la question du divorce me tanne prodigieusement. J'aime la solution de Robin : «Oui, les gens mariés doivent vivre éternellement ensemble pour être punis de la bêtise qu'ils ont faite en s'épousant.» Cela est inique, mais folichon.
      Le Château des Coeurs a commencé à paraître dans le numéro d'hier.
 

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À GEORGES CHARPENTIER.

      Dimanche 24 [sic, pour 25] janvier 1880.
      Mon cher Ami,
      La Renommée aux cent bouches m'a appris que Mme Charpentier était accouchée et que, le jour même où le ciel vous octroyait un héritier, vous étiez alité.
      Donc, comment se portent la mère, l'enfant et le papa ?
      2° Pour vous fléchir, j'avais bassement écrit à Mme Charpentier. Mon épître a dû lui arriver le jour précisément où elle enfantait. Donc, ma lettre est probablement perdue. Elle avait pour but de vous recommander la publication, aussi prompte que possible, des Vers de Maupassant. Faites cela, et vous m'obligerez infiniment. C'est un SERVICE que je vous demande, et la publication ne vous déshonorera pas.
      3° La Féerie a bonne mine et, ainsi publiée, elle me plaît.
      Nous causerons de la question pécuniaire quand tout sera paru. Mais (il y a toujours un mais), d'ici là, mon bon, vous seriez bien aimable de m'envoyer ce qui me revient de l’Éducation sentimentale (votre dernier paiement était pour un tirage de Salammbô). Franchement, et sans blague aucune, un peu de monnaie me serait agréable pour le quart d'heure.
      Je commence le plan de mon dernier cèapit2e." Quand sera-t-il fini ? Dieu le sait ! Peut-être pas avant la fin d'avril, ou le milieu de mai.
      Dès qu'il fera moins hideux, au commencement de mars, je suppose, je m'attends à votre visite, en compagnie de Zola, Goncourt et Alph. Daudet. Vous apparaîtrez avec les violettes et nous nous livrerons à un petit balthazar rustique.
      D'ici là, je vous embrasse. Vôtre.
 

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À GUY DE MAUPASSANT.

      Dimanche [25 janvier 1880].
      J'attends le modèle d'une pétition à M. Turquet. Je viens d'écrire à Charpentier pour votre volume de vers. Il aura ma re-lettre en même temps que vous aurez ce billet.
      Avez-vous trouvé quelque monument pour moi dans votre boutique ?
      Puis-je, aux jours gras, compter sur votre Excellence ?
      Adieu, mon chéri, je vous embrasse.
 

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À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, mardi, 2 heures [27 janvier 1880].
      Mon loulou,
      Mon indignation n'a pas de bornes ! et j'ai envie de t'accabler d'injures !
      Si la première du Nabab est pour jeudi prochain, comment veux-tu maintenant avoir des places ? La répétition générale commencera demain, à 1 heure. Le service sera déjà fait s'il ne l'est. J'aime à croire que la première n'aura lieu que samedi. Alors tu auras la chance d'avoir des places.
      Tu as vu par toi-même, quand je montais les premières de Bouilhet, que l'auteur d'une pièce manque toujours de places, bien qu'il en achète de sa poche ! et que, la veille d'une première, tout le monde perd la boule ; on ne lit même plus les lettres.
      Crois-tu que Daudet va avoir le temps de te répondre et de s'occuper de toi ? Sans compter que les billets de spectacle mis sous enveloppe et envoyés par la poste sont presque toujours volés.
      N B. – Ne jamais, en ces cas-là, se servir de la poste.
      Bref, si tu veux assister à la première du Nabab, il faut aller toi-même ou envoyer un commissionnaire intelligent chez Daudet, et qu'il attende la réponse. Si Daudet ne t'en donne pas, re-envoie le commissionnaire chez Deslandes, et qu'il attende indéfiniment.
      Mais en y allant toi-même, tu as plus de chances de réussir. Tu vas trouver que c'est trop compliqué. Tu mettras à la poste des lettres qui ne seront même pas décachetées, et tu n'auras pas de places et tu te plaindras du sort !
      Mon loulou n'est guère pratique ! Que n'as-tu écrit quelques jours d'avance à Mme Daudet : c'était là le bon moyen.
      Si j'étais de toi, je m'informerais de l'heure où finira la répétition générale et, munie des deux épîtres ci-incluses, j'irais moi-même au Vaudeville, en altière Vasti, pour parler à ces messieurs.
      Quant à la Vie Moderne, réclame-la, impudemment.
      Bergerat n'a pas compris. Au lieu d'envoyer les numéros à Paris, comme il faisait auparavant, il les envoie à Croisset.
      À la fin de sa préface, il y a un mot très aimable pour Mme Commanville.
      Bonne chance pour la première. Quant à moi, je suis content de n'y pas assister. Ces solennités-là sont hideuses ! On y voit trop crûment le plus vilain des sept péchés capitaux : l'Envie.
      L'Ours des Cavernes,
      Et pour toi
      Nounou.
 

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À SA NIÈCE CAROLINE.

      [Croisset], dimanche, 4 heures [1er février 1880].
      Primo : les choses du métier, ou plutôt : l'Art avant tout !
      1° L'éducation homicide de Laprade m'allèche (mon gamin, fils de forçat, veut tuer un autre enfant et torture les animaux). L'éducation libérale, moins. Cependant je serais bien aise de les avoir l'une et l'autre.
      Le livre de Robin sur la même matière m'a paru peu fort, et à celui de Spencer j'ai éprouvé la même désillusion. Néanmoins, je voudrais bien les relire. Arrange-toi pour que le P. Didon m'expédie ce qu'il a, le plus promptement possible, et remercie-le d'avance ! Oh ! si quelqu'un pouvait m'envoyer le livre de Spurzheim, sur l’éducation, ce quelqu'un serait un sauveur !
      Rien de tout cela n'est à Rouen et ce gredin de Pouchet ne me répond pas. Je viens de lui re-écrire. Ce qui me fait enrager, maintenant que je voudrais ne pas perdre une minute, c'est le temps perdu à lire les romans des jeunes ! Trop d'hommages ! J'ai prié Charpentier de ne plus m'en envoyer ! J'en ai là quatre sur ma table, qui attendent leur tour. Je n'ai pas même eu le temps de remercier Popelin pour son Polyphile. Mais je vais tous les bâcler ; puis je n'en ouvre plus un seul. Sans compter qu'il faut répondre à ces messieurs. Voilà aujourd'hui quatre heures employées à cette besogne ! Je suis trop bonasse.
      Boule de Suif, le conte de mon disciple, dont j'ai lu ce matin les épreuves, est un chef-d'oeuvre ; je maintiens le mot, un chef-d'oeuvre de composition, de comique et d'observation, et je me demande pourquoi il a choqué Mme Brainne. J'en ai le vertige. Serait-elle bête ?
      Jolie conduite ! tu te trimbales dans «les coulisses». La mère Heuzey devait jubiler ! se figurer qu'elle était actrice ! ! ! Cette anecdote confirme ma théorie : les femmes sont plus braves que les hommes. Moi, je n'oserais jamais faire ce que vous avez fait, de peur d'être mis à la porte ! et on m'y mettrait ! Mais les dames ! Ah ! bien, oui ! Quel toupet ! et pas de migraine le lendemain ; c'est beau ! En résumé, mon pauvre chat, tu as eu raison.
      Et à l'impudence tu ajoutes le vol ! (vol de mon papier). Enfin tu prends le genre de Paris. Je t'approuve. Dans les âges préhistoriques, on n'était pas sévère pour la morale et, en fait de divorce, je crois que «la plus dégoûtante promiscuité, etc.»... J'ai envie d'écrire les Mémoires du Vieillard de Cro-Magnon.
      
Je suis content que tu ailles souvent chez le père Cloquet, que j'aime et respecte beaucoup pour lui-même, et à cause du passé.
      Gertrude m'a écrit pour me faire ses adieux et dans sa lettre il y avait un billet de Dolly. Admirable ! Elle me dit qu'elle m'a connu bien avant sa mère et dans une existence antérieure. Quelle drôle de young Lady ! c'est fou et plein de charme.
      Tâche que ton mari se repose. Il doit être éreinté.
      Maintenant je vais écrire encore une lettre à «un jeune», puis reprendre les Offices de Cicéron et rebûcher mon plan.
      Deux bécots de la Nounou.
      P.-S. – À quelque jour, je tuerai un pauvre ! Ernest t'expliquera pourquoi. Mais, immédiatement après son départ, j'ai trouvé un truc pour la sonnette.
      L'Ours des Cavernes.
 

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À GUY DE MAUPASSANT.

      Croisset [1er février 1880].
      Parlons d'abord de la Répétition, puis nous causerons de Boule de Suif. Eh bien, c'est très, très gentil ! Le rôle de René ferait la réputation d'un acteur, et c'est plein de bons vers, tels que le dernier de la page 53. Je ne vous signale pas les autres, étant trop pressé. La volte-face de l'amant et l'arrivée du mari sont dramatiques. C'est amusant, fin, de bonne compagnie, charmant.
      Envoyez donc un exemplaire de ce volume à la princesse Mathilde, avec votre carte fichée à la page de votre titre. Je voudrais bien voir jouer cela dans son salon !
      Mais il me tarde de vous dire que je considère Boule de Suif comme un chef-d'oeuvre. Oui ! Jeune homme ! Ni plus, ni moins, cela est d'un maître. C'est bien original de conception, entièrement bien compris et d'un excellent style. Le paysage et les personnages se voient et la psychologie est forte. Bref, je suis ravi ; deux ou trois fois j'ai ri tout haut (sic). Le scandale de Mme Brainne me donne le vertige ! Je rêve !...
      Je vous ai mis sur un petit morceau de papier mes remarques de pion. Tenez-en compte, je les crois bonnes.
      Ce petit conte restera, soyez-en sûr ! Quelles belles binettes que celles de vos bourgeois ! Pas un n'est raté. Cornudet est immense et vrai ! La religieuse couturée de petite vérole, parfaite, et le comte «ma chère enfant», et la fin ! La pauvre fille qui pleure pendant que l'autre chante la Marseillaise, sublime. J'ai envie de te bécoter pendant un quart d'heure ! Non ! vraiment, je suis content ! Je me suis amusé et j'admire.
      Eh bien, précisément parce que c'est raide de fond et embêtant pour les bourgeois, j'enlèverais deux choses, qui ne sont pas mauvaises du tout, mais qui peuvent faire crier les imbéciles, parce qu'elles ont l'air de dire : «Moi je m'en f...» : 1° dans quelles frises, etc. ce jeune homme jette de la fange à nos armes ; et 2° le mot tetons. Après quoi le goût le plus bégueule n'aurait rien à vous reprocher.
      Elle est charmante, votre fille ! Si vous pouviez atténuer son ventre au commencement, vous me feriez plaisir.
      Excusez-moi près d'Hennique ! Vraiment je suis accablé par mes lectures, et mes pauvres yeux n'en peuvent plus. J'ai encore une douzaine d'ouvrages à lire avant de commencer mon dernier chapitre. Je suis maintenant dans la phrénologie et le droit administratif, sans compter le De Officiis de Cicéron, et le coït des paons.
      Vous qui êtes (ou qui, mieux, avez été) un rustique, avez-vous vu ces bêtes se livrer à l'amour ?
      Je crois que certaines parties de mon chapitre manqueront de chasteté. J'ai un moutard de moeurs inconvenantes, et un de mes bonshommes pétitionne pour qu'on établisse un b... dans son village.
      Je vous embrasse plus fort que jamais.
      J'ai des idées sur la manière de faire connaître Boule de Suif, mais j'espère vous voir bientôt. J'en demande deux exemplaires. Rebravo ! n... de D... !
 

***

À PAUL ALEXIS.

      Dimanche, 1er février 1880.
      Merci de votre volume, mon brave Alexis, il m'a fait grand plaisir.
      J'avais déjà lu Lucie Pellegrin, et il m'en était resté le souvenir d'une chose raide. Elle m'a semblé plus raide encore : ça a de la poigne. C'est fort et amer ! et on sent que c'est vrai. La chienne enceinte est une trouvaille d'artiste. Il y a des mots et des traits bien heureux, tels que l'Adèle «qui aurait couché avec le roi des Belges», et, page 25, le sang qui coule sur la cuvette ; page 41 : «ça a des envies comme une femme, une chienne enceinte...» ; page 42 «envie de me pocharder avec vous» ; page 44 «parce que je ne fais plus la noce». – Et la mort ! magnifique !
      Dans Monsieur Fraque, j'ai remarqué surtout la psychologie, page 72. «Elle poussait l'injustice...» «Elle se sentit toute disposée à lui rendre la vie dure.» La villa Poorcels (78) très juste ! et l'évêque qui vient ! – 82 : je blâme absolument le mot «Si jeune, monsieur...» parce qu'il est connu ! (et dans Balzac et dans Soulié). – 84 : Je ne crois pas qu'on puisse être magistrat et garde national (?) S'en informer ! ces deux fonctions me paraissent incompatibles. – L'amour de Mme Fraque pour le petit prêtre vient très bien. Le pasteur protestant et sa famille sont excellents. – 44 : parfaite, la distribution des prix : je m'y suis retrouvé. – Lamôle est très bien, pendant la déclaration de cette femme qui couvre son lit de baisers (137-138) ; et l'idée de le tutoyer, exquise (139). – La lutte du curé et du pasteur, très bien – et ce que pense Fraque à la fin (147), très bien.
      Les Femmes du père Lefèvre m'ont fait rire tout haut deux ou trois fois (sic). C'est d'un comique excellent. Le café, les Coqs, la binette du père Lefèvre m'ont charmé. Tout cela est vu et senti. Bravissimo. Pages 176, 177, l'ahurissement de la population, charmant. Peut-être y a-t-il un peu de longueur et abus de procédé, dans l'attente des dames ? Mais leur arrivée dans le café, la stupéfaction de leur laideur est tout bonnement sublime. Les ombres sur le mur d'en face pendant le bal, ingénieuses. En somme, quelque chose de bien cocasse et de bien amusant.
      Monsieur Mure est le moins original des trois contes, malgré des choses excellentes.
      Le lecteur se demande d'abord s'il est naturel qu'un monsieur écrive ainsi sa vie, minute par minute.
      Il fallait, peut-être, développer davantage la psychologie d'Hélène. On la pressent, on la soupçonne plutôt qu'on ne la connaît. À force d'être fin, l'auteur manque de franchise !
      Pages : 265. «Le temps est un grand maître», encore un mot trop connu. – 270. Phrase de haut vol ! «n'escortant d'autre bière...» – Le père Derval excusant sa fille après l'avoir maudite, très nature ! – 285. «Je lui disais des choses que je ne pense pas ordinairement», profond. – 288. Paysage du quartier de l'Europe, neuf et bien fait. – 291, très bon, 291, leurs adieux, idem. – 292 et 295, une étourderie : Lucienne ou Julienne ? (J'ai commis la même erreur dans l’Éducation sentimentale.) – 388, les réflexions à la Morgue en regardant les nippes des femmes, bien. L'hôtel meublé, du reste, est bien fait.
      Ici commence le mystère. Se livre-t-elle à la prostitution ? Et le saltimbanque ? est-ce la première fois qu'elle... avec lui ! (337, page excellente). On serait curieux de savoir comment elle s'est réconciliée avec son mari.
      Maintenant, mon cher ami, je vais vous faire des remarques de pion :
      Page 4. Avait rompu le silence, locution toute faite.
      Page 5. Menaça, pour dire que son geste était menaçant, n'est point d'une langue pure.
      Page 63. Un cigare... on ne fumait pas tant que ça, alors. La Madeleine n'était pas inaugurée, ni même achevée.
      Page 229. «En ce temps-là» sous la Restauration, il n'y avait pas de Pouvoirs à côtelettes.
      
Page 241. Prendre un bain de pieds. Indélicat ! – à quoi bon ?
      Page 278. Un mazagran n'est pas de la langue de M. Mure, lequel est un magistrat. Pourquoi ainsi parler argot ?
      Dernière remarque : pourquoi initiez-vous le public aux dessous de votre oeuvre ? Qu'a-t-il besoin de savoir ce que vous en pensez. Vous êtes trop modeste et trop naïf. En lui disant par exemple que M. Mure n'a pas existé, vous glacez d'avance le bon lecteur. Et puis, que signifie «le triomphe certain de notre combat», dans la dédicace ? Quel combat ? Le Réalisme ! Laissez donc ces puérilités-là de côté. Pourquoi gâter des oeuvres par des préfaces et se calomnier soi-même par son enseigne !
      Tout ce que je viens de vous écrire doit vous prouver, cher ami, avec quelle attention j'ai lu votre livre. Il m'eût été facile de vous écrire : «Admirable partout !» Mais je vous aime trop pour user avec vous de procédés banaux.
      
Là-dessus, une forte poignée de main, mon bon.
 

***

À M. LÉON HENNIQUE.

      Nuit de lundi, 3 [2-3 février 1880].
      Mon cher Ami,
      Deux hypothèses : ou je suis un idiot, ou vous êtes un farceur. Je préfère la seconde, naturellement.
      Sous prétexte de blaguer le romantisme, vous avez fait un très beau livre romantique. Mais oui ! Il y a là dedans un drame à la Shakespeare ! soyez-en persuadé.
      «L'âme telle qu'elle est !» prétendez-vous la connaître ? «Personnages exagérés», nullement. «Langage conventionnel ?» pas du tout !
      Et puis, de quoi parlez-vous ? Quelle école ! Où y a-t-il une école ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Et où sont les hommes de 1830 ? Je vous défie de m'en citer un, à commencer par le père Hugo, qui soit encore dans la tradition. Notez que je vous parle de choses que je connais personnellement.
      Vous croyez avoir blagué leur style ? Détrompez-vous ! Lisez donc Pétrus Borel, les premiers drames d'Alexandre Dumas et d'Anicet Bourgeois, les romans de Lascailly et d'Eugène Sue : Trialph et la Salamandre. Comme parodie, de ce genre-là, voir les Jeune-France de Théo, un roman de Charles de Bernard, Gerfaut, et, dans les Mémoires du Diable de Soulié, l'artiste.
      Chaudes-Aigues et Gustave Planche ont fait au romantisme absolument les mêmes reproches que l'on fait au réalisme. Ponsard n'a dû son succès qu'à cette réaction qui date de quarante ans, trente-neuf ans pour être exact, ni plus, ni moins. Édifiez-vous avec la critique d'Armand Carrel sur Hernani, qui pourrait s'appliquer à l’Assommoir. Mlle Mars ne voulait pas prononcer le mot «amant», comme trop obscène, etc...
      Cette manie de croire qu'on vient de découvrir la nature et qu'on est plus vrai que les devanciers m'exaspère. La Tempête de Racine est tout aussi vraie que celle de Michelet. Il n'y a pas de Vrai ! Il n'y a que des manières de voir. Est-ce que la photographie est ressemblante ? pas plus que la peinture à l'huile, ou tout autant.
      À bas les écoles quelles qu'elles soient ! À bas les mots vides de sens ! À bas les Académies, les Poétiques, les Principes ! Et je m'étonne qu'un homme de votre valeur donne encore dans des niaiseries pareilles !
      Maintenant, je commence.
      J'ai entamé votre volume hier à dix heures du soir et je l'ai fini à trois heures du matin, ce qui vous prouve qu'il m'a amusé. Et je n'ai pas ri une minute (vous avez manqué votre but). Au contraire, j'ai admiré. Quand ça n'est pas beau, c'est charmant. Je crois que vous ne comprenez pas ce que vous avez fait.
      Page 9. – Des vers très galants, et le dernier couplet exquis. Vos bandits sont classiques, ce sont ceux de tous les romans picaresques. Mais ça n'est peut-être pas vraisemblable de parler du crime si légèrement. Ils font des plaisanteries, enfin ils sont grotesques ! La nature (! ! !) ne parle pas comme ça. Exemple : dans le romantique Molière, les lazzi de Sbrigani et de Nérine.
      Ponthau, mon bon, est une création tout à fait hors ligne ! J'y reviendrai.
      Page 23. – «Porte le cachet des élégants de la cour» ; ça, ce n'est pas du style des romantiques. Ils avaient bien morbidezza et «pittoresque» (déjà vieux en 1815), mais pas de «cachet».
      Page 38. – «Mazaroz» ? Eh bien, il parle très simplement, ce fanatique !
      Page 53. – Le miracle raté, et le commencement du doute dans l'âme de Ponthau, est tout bonnement sublime. Oui, n... de D... !
      Suzanne amoureuse du maître au lieu du valet, très nature, très organique. Elle va au plus beau mâle !
      Qu'il bouscule les processions, très bien ! ça se faisait tous les jours (voyez Histoire du Parlement de Normandie, par Floquet). Cela n'est nullement exagéré.
      La scène entre Henriette et Ponthau, admirable, admirable ! et un homme comme Ponthau n'a pu ni dire ni agir autrement. Et puis il y a là des choses du plus grand style : «Aucune plante, etc...» – «Pauvre femme ! tu pleures...» et toute la page 160, superbe ! Voyez-vous un Frédérick Lemaître, jeune, disant cela ? Mais le théâtre en croulerait d'enthousiasme ! Et le revirement : «Retournez à votre lit, ma tête bat sous le fardeau de vos derniers baisers...» Vous ne trouvez pas ça beau, mon bonhomme ? Tant pis pour vous !
      «Je me suis vautré sur votre corps comme les vers du cimetière, etc...» biblique ! et c'est bien l'occasion d'être biblique.
      Le baptême, très juste de ton et très probable, historiquement.
      Page 171. – «Il faut être orgueilleux pour se dévouer...» Ayez beaucoup de mots comme ça !
      Page 185. – Le maître et le valet se labourant la peau à coups de poignards ! Vous croyiez peut-être que ça ferait rire ? Mais imaginez du sang qui coulerait, et on ne rirait plus. Seulement l'action, ici, est amenée trop vite, et puis il y a eu des gens comme ça et il y en a encore. Pendant l'Exposition de 1867, des Japonais, à Paris et à Marseille, se sont livrés à des duels de ce genre. Comme pénitence, les bouddhistes en font autant, et en France, à l'heure qu'il est, certains catholiques !... tels que M. Dupont, de Tours (voyez la Foire aux reliques et l'Arsenal de la dévotion, de Paul Parfait). C'est donc... naturel, bien que ce soit... exagéré ! Mais tout ce qui est beau est exagéré. Sarcey n'est pas exagéré !
      Je continue :
      Henri IV me paraît très ressemblant, à l'idée qu'on se fait, ou du moins que je me fais d'Henri IV.
      Page 268. Superbe, Barabbas dans la chapelle ! Il y a là un souffle à ranimer Rabelais dans son tombeau.
      Les commencements du doute amenés dans l'âme de Ponthau par l'amour, et son espèce de folie, sa proposition d'enlever Hélène, et surtout la page 275, très fort, très fort ! L'épisode de l'Oiseleur, idem.
      
Pages 274-275. La défense de Ponthau fait songer à D'Aubigné et à Corneille. Allons ! Vous vous foutez du monde ? C'est bien ! Mais de moi, ce n'est pas gentil !
      Page 303. «J'en ai bu une pleine coupe...» Eh ! oui, c'est vrai ! exemple : Léger, Papavoine et l'homme des environs de Gênes qu'on appelait «la Hyène». Il y a dans Shakespeare des choses de cette force, voir Titus Andronicus, et dans le Clitandre du classique P. Corneille.
      Page 315. Ponthau s'apercevant de son impuissance thaumaturgique ; je n'ai pas d'expression pour vous exprimer combien je trouve cela fort !
      Maintenant, l'époque et le caractère du dit Ponthau étant donnés, en est-il arrivé à ce point de philosophie ? J'en doute. Mais qu'importe ! Puisque c'est une conséquence logique de tout ce qui précède. C'est d'ailleurs un homme de nos jours qui parle ainsi. Et, à cause de cet anachronisme (s'il y en a un) votre oeuvre n'en est que plus vivante. Tant il est vrai que le sujet importe peu, et le temps où se passe une action, idem. On peut faire du moderne en peignant la cour de Sésostris, et même, en la peignant, je vous défie de n'en pas faire.
      Le Moderne, l'Antique, le Moyen âge, subtilités de rhéteur, voilà mon opinion !
      Je suis né sous la Restauration : est-ce du moderne ? Non, car je vous jure que les moeurs de ce temps-là ne ressemblent pas plus à celles d'à présent qu'elles ne ressemblaient à celles du temps d'Henri IV. De par la théorie qui a cours, il me sera défendu d'en parler ?
      Dieu sait jusqu'à quel point je pousse le scrupule en fait de documents, livres, informations, voyages, etc... Eh bien, je regarde tout cela comme très secondaire et inférieur. La vérité matérielle (ou ce qu'on appelle ainsi) ne doit être qu'un tremplin pour s'élever plus haut. Me croyez-vous assez godiche pour être convaincu que j'aie fait dans Salammbô une vraie reproduction de Carthage, et dans Saint Antoine une peinture exacte de l'Alexandrinisme ? Ah ! non ! mais je suis sûr d'avoir exprimé l’idéal qu'on en a aujourd'hui.
      Aessi E.`de Sacy (pas un romantique, celui-là !) n'a jamais pu comprendre ce truisme que je lui disais un jour : «L'histoire romaine est à refaire tous les vingt-cinq ans.»
      Bref, pour en finir avec cette question de la réalité, je fais une proposition : la trouvaille de documents authentiques nous prouvant que Tacite a menti d'un bout à l'autre. Qu'est-ce que ça ferait à la gloire et au style de Tacite ? Rien du tout. Au lieu d'une vérité, nous en aurions deux : celle de l'Histoire et celle de Tacite.
      En voilà long, hein !
      Mais je termine par une citation de Goethe, un naturaliste qui était romantique, ou un romantique qui était naturaliste, – autant l'un que l'autre – comme vous voudrez.
      Dans Wilhelm Meister, je ne sais plus quel personnage dit à Wilhelm «Tu me fais l'effet de Saül, fils de Cis ; il sortit pour aller chercher les ânesses de son père et il trouva un royaume !» vous avez voulu faire une farce et vous avez fait un beau livre !
      Sur ce, mon bon, je vous serre la main fortement et suis vôtre.
      P-S. – Alias : La dernière ganache romantique, qui a porté un bonnet rouge et qui couchait au dortoir, un poignard sous son traversin ; qui, à propos de Ruy Blas, a engueulé tous les notables de Rouen en plein théâtre ; qui s'est fait f... À la porte de la préfecture d'Ajaccio pour avoir soutenu, devant le Conseil général attablé avec lui, que Béranger n'était pas le plus grand poète du monde,
      Et qui a insulté personnellement Casimir Delavigne (action d'éclat !)
 

***

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Croisset, mardi 3 heures [3 février 1880].
      Chérie,
      C'est encore moi.
      D'abord : merci pour la note sur l'art du dessin. Elle est parfaite, et je défie nos plus grands artistes... d'en dire tant en si peu de mots, les peintres étant généralement très bornés. Mais mon loulou (qui est fortement mon élève), ayant fait des études philosophiques, a pris l'habitude de penser, et de se rendre compte des choses. Tu n'imagines pas comme ce petit renseignement m'a fait plaisir sous tous les rapports. Il provient d'une bonne caboche. Je la prends par les deux oreilles, cette caboche, et la couvre de bécots... Depuis que tu es venue ici, il m'ennuie de toi plus qu'auparavant ! Remercie Ernest pour son envoi de journaux.
      Spurzheim est le collaborateur de Gall dans son grand ouvrage, Anatomie du cerveau, etc., où sont posés les principes de la Phrénologie.
      Le père Grout a été fanatique de Phrénologie. L’Éducation de Spurzheim se trouve peut-être dans sa bibliothèque. S'en informer à Sabatier ou à Mme Grout. Par la même occasion, tendres amitiés à Frankline.
      Toute la journée d'hier a été consacrée à Fortin. Le pauvre garçon pleurait à torrents. Ce que voyant, Vieux a fait comme lui.
      Voilà trois jours que je perds absolument à lire des romans et à écrire des lettres ! ! ! Je suis Hindigné ! Mais ça va finir.
      J'ai écrit à Charpentier de me chercher Spurzheim, mais quand le P. Didon sera remis de la «tablature des auteurs», comme disait Fellacher, s'il pense à moi, il m'obligera. Il faut que tu te procures, pour ton plaisir, le numéro du Voltaire du 30 janvier, vendredi. Tu verras comment on y parle de Cro-Magnon (11, faubourg Montmartre).
      Je suis si exaspéré par les en-dehors de Bouvard et Pécuchet que je vais dépasser Cro-Magnon, je deviens
      Néanderthal !
      Ne ménage pas mon papier. Encore un baiser, ma chère fille.
 

***

À GEORGES CHARPENTIER.

      [Croisset, mardi 3 février 1880].
      Mon cher Ami,
      Vous êtes un drôle de pistolet ! vesanus sclopetus, comme on dit en vers latins (de Jésuites). Sans un hasard providentiel, j'ignorerais le numéro du Voltaire de vendredi dernier. Je ne comprends pas que vous vous obstiniez à ne point m'envoyer les fleurs à mon adresse ! Vous me demandez si je connais un article du Figaro ? Où voulez-vous, sacré nom de Dieu, que je trouve ici le Figaro ?
      N B. – Donc, m'envoyer, illico, deux numéros du susdit Voltaire du 30 janvier, et celui du Figaro, si ça en vaut la peine.
      Autre guitare ! Quand le Château des Coeurs sera paru en entier, adressez-en un exemplaire, de ma part, à Vacquerie.
      Et arrangez-vous pour que je ne reçoive plus de nouveautés. Ces lectures me prennent un temps absurde. Depuis quatre jours, afin d'en être quitte, je lis les romans empilés sur ma table. Il faut répondre aux auteurs ; je n'en peux plus ! et ça recule d'autant mon bouquin qui me demande des lectures formidables.
      À ce propos, si vous pouviez me découvrir quelque part, et n'importe à quel prix, de l'Éducation, par Spurzheim, vous seriez un vrai sauveur. Sans compter sa collaboration avec Gall dans le grand ouvrage intitulé de l'Anatomie du cerveau, Spurzheim a fait un livre spécial intitulé de l'Éducation. C'est ça qu'il me faudrait ! Que ne me faudrait-il pas !
      J'attends même un couple de paons, pour étudier le coït de ces beaux volatiles.
      Le père Cassagnac a rendu sa grande âme à Dieu. Qué malheur ! Va-t-on recommencer la scie du baron Taylor ? Espérons que non. Ils formaient dans ce temps-là une chouette phalange ! Buloz, Marc Fournier, Villemessant, Cassagnac. Reste Girardin... !
      Et Lagier, qui va publier «ses confidences», comme Lamartine ! Allons. La France se relève !
      Bécots de nourrice aux mioches, bonne santé à la mère, prospérités au papa, et tout à vous.
      Quel est l'homme aimable caché sous le nom de Gustave Goetschy ? Remerciez-le de ma part.
 

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À SA NIÈCE CAROLINE.

      Vendredi, 5 heures, 6 février 1880.
      Ma chère fille,
      [...] J'ai reçu tes deux volumes, Robin et Laprade.
      Le père Grout m'a écrit ce matin qu'il mettait sa bibliothèque à ma disposition. Il a des livres pouvant me servir. Je lui ai écrit pour lui demander ses jours et heures.
      Mon disciple viendra déjeuner à Croisset dimanche et restera jusqu'à mardi. Mais, dans l'après-midi de dimanche, je le lâcherai pour aller chez Gally présider notre dernière séance du comité à laquelle il ne viendra personne, j'en suis sûr. Ce sera vite fait.
      Le Journal de Rouen a reproduit en entier la préface de Bergerat (avec une introduction aimable). Mamzelle Julie en a entendu parler chez Leroux ! et m'a dit, hier soir, un mot sublime :
      «Il paraît que vous êtes un grand auteur !»
      J'ai demandé deux fois à Charpentier de m'envoyer le numéro du Voltaire du 30 janvier. Tâche de te le procurer. Il te plaira. Tu verras comment des gens que je ne connais pas parlent de Vieux, non comme «grand auteur», mais comme ecclésiastique ou plutôt comme évangélique.
      Jules Lemaître (du Havre) viendra me voir mercredi. Ainsi pendant trois jours je vais causer littérature, bonheur suprême ! ça me reposera.
      D'après mes petits calculs, Ernest doit être ici jeudi ou vendredi. S'il arrive quelque chose de définitif, envoie-le moi, dès que tu le sauras. Et puis, écris le plus souvent possible à ta Nounou qui te regrette beaucoup, malgré son stoïcisme (apparent), car au fond, le Préhistorique est une vache !...
      Encore deux bons baisers, pauvre fille.
      Vieux.
 

***

À ÉMILE BERGERAT.

      Croisset, 6 février 1880.
      Mon cher Ami,
      Grâce à vous, je vais devenir célèbre à Rouen. Le Nouvelliste m'a fait, pour la première fois de sa vie, une forte réclame d'après vous, et le Journal de Rouen, mardi dernier, a reproduit, avec une introduction, toute votre préface. Une vieille bonne que j'ai, et qui est sourde, boiteuse et aveugle, m'a dit hier un mot sublime et qui était le résultat de ce qu'elle avait entendu dire chez l'épicier, où l'on parlait du susdit numéro du Journal de Rouen : «Il paraît que vous êtes un grand auteur !» – Mais il fallait voir la mine, et entendre la prononciation !
      Eh bien ! ce grand auteur est un idiot ! J'ai oublié de vous dire le plus beau des détails sur la pérégrination du manuscrit. Il est resté onze mois à l'Instruction publique ! c'est-à-dire dans le cabinet de Bardoux. Ledit Bardoux s'était engagé, à peine ministre, à faire représenter la pièce de ses trois amis. Ne trouvez-vous pas cela joli ? Là encore, comme chez Noriac, j'ai été obligé, à la fin, de reprendre mon infortuné papier.
      Je crois que les deux journaux de la localité (substantif employé par M. de Villèle pour la Grèce : «La Grèce ! que nous importe cette localité») feront du bien à la Vie moderne, les bourgeois de ces lieux ayant foi en leur journal. Mais les libraires me paraissent stupides. Aucun, jusqu'à présent, ne l'a en montre, et beaucoup même n'ont point le Château des Coeurs.
      
Amitiés à Estelle, et tout à vous, mon chéri. Vôtre.
      Qui est donc celui qui m'a fait une si belle réclame dans le Voltaire ? Et cet oiseau de Charpentier qui ne m'a pas envoyé un pareil article. Quel être ! Rappelez-lui que j'attends toujours deux exemplaires.
 

***

À EDMOND DE GONCOURT.

      Mercredi soir, 11 février 1880.
      Mon bon Goncourt,
      Je ne trouve pas gentil de me reprocher les pavés du jeune Bergerat ; d'autant que la manière dont il publie ma féerie et les dessins dont il l'enjolive laissent peut-être à désirer.
      «L'ami Flaubert» s'est bassiné l'oeil cet après-midi avec vos Albums japonais. Mais je ne voudrais pas me livrer souvent à de pareils régals de couleurs, car je tombe plus gémissant sur mon roman philosophique ! ! ! Pourquoi la fatalité veut-elle que je prenne toujours des sujets abominables !
      Quand j'aurai lu Nana, je commencerai mon dernier chapitre et, quand il sera fini ou à peu près, j'ornerai pour longtemps Paris de ma présence.
      C'est charmant, exquis (et instructif) ce que vous dites des Albums japonais, des lutteurs, des robes de femmes, du plaisir qu'ils se donnent avec l'eau, etc. Oui, mon cher ami, sans blague aucune, c'est bien troussé ! Et si tout est comme ça, ce sera un livre chouette.
      Je vous embrasse bien tendrement et fortement. Votre vieux.
 

***

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Mercredi, 5 heures [11 février 1880].
      Ma chérie,
      Ton mari va-t-il venir ce soir ? Je suis plein d'inquiétude. L’acte est-il signé ? Que se passera-t-il vendredi ? Jamais je n'ai été plus anxieux et impatient de nouvelles. Guy, heureusement, m'a tenu compagnie pendant trois jours, et cet après-midi j'ai eu Jules Lemaître. Ils m'ont distrait de mes pensées.
      Il faut se remettre au travail. Mais comment travailler, n'ayant pas l'esprit libre ? Et le sentiment du temps que je perds me désole. J'ai beau me faire des raisonnements. L'imagination rebelle se tient cachée ! Et j'ai si bien travaillé cet hiver !
      Si Ernest ne doit pas venir demain, envoie-moi un télégramme m'expliquant la situation en deux mots. Je t'embrasse bien tendrement.
      Vieux
      agité.
 

***

À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Vendredi [13 février 1880].
      Non, ma chère Princesse, il n'y a pas d’entêtement dans mon absence prolongée.
      La nécessité m'y contraint. Si vous connaissiez les mystères, ou plutôt les misères de ma vie, vous ne me feriez pas ces tendres reproches ; mais je vois que tout cela, enfin, va se terminer ! Il apparaît un peu de bleu dans mon horizon.
      Vous me verrez au commencement de mai et, pendant un an au moins, je compte bien ne guère quitter Paris. Donc, je redeviendrai un hôte assidu de la rue de Berri et de Saint-Gratien.
      Je suis présentement perdu dans la Phraséologie et dans les méthodes d'éducation et je ne lis que les livres relatifs à ces matières. Aussi, j'ignore absolument la question du divorce de mon ami Dumas et le divorce de mon autre ami le P. Didon, ainsi que les Mémoires de Rémusat et les Mémoires de Metternich. Je suis un Fossile, un être préhistorique ; mon existence est celle du grand ours des Cavernes.
      Le Polyphile de Popelin m'a intéressé extrêmement ; dites-lui (à Popelin), je vous prie, que dans quelque temps, quand il fera plus beau, je le sommerai de tenir sa promesse, c'est-à-dire de me faire une visite.
      Guy de Maupassant a remis chez vous un volume où il y a une petite comédie de société qui vous fera passer, je crois, un quart d'heure agréable.
      Ma pauvre féerie est bien mal publiée. On coupe mes phrases par des illustrations enfantines. Cela me restera dans ma haine des journaux.
      Je vous baise les deux mains longuement, ma chère et bonne Princesse, et suis
      Votre vieux fidèle et dévoué.
 

***

À GEORGES CHARPENTIER.

      Croisset, 13 février 1880.
      Voyez, mon cher ami, si vous pouvez faire quelque chose pour ce brave homme.
      Je crois qu'il faut l'obliger, puisque son but est de propager la bonne littérature. Votre générosité peut être une réclame.
      Et envoyez-moi tout de suite un exemplaire de Nana. J'attends de l'avoir lu pour me mettre à mon dernier chapitre.
      Tout à vous et aux vôtres.
      Votre.
 

***

À GUY DE MAUPASSANT.

      Vendredi, 13 février 1880.
      Lapierre m'envoie le numéro de l’Événement du vendredi 13 février (celui d'hier) où je vois que M. Guy de Maupassant va être poursuivi pour des vers obscènes. Je m'en réjouirais, mon cher fils, si je n'avais peur de la pudibonderie de ton ministère. Ça va peut-être t'attirer des embêtements. Rassure-moi tout de suite par un mot.
      (Et Aurélien Scholl qui écrit que Littré a dit «que l'homme descend du singe !» Ô âne !)
      J'attends avec impatience les livres qui t'appartiennent, ceux que doit m'envoyer Hachette, ceux que doit m'envoyer Pouchet, et Nana ! Impossible de commencer mon chapitre avant d'avoir expédié toutes ces lectures. Je n'ai rien à faire et me ronge solitairement.
      Redis à Zola que je suis enthousiasmé par l'idée de son journal (un autre titre : le Justicier ?). Il y aurait toute une série d'articles à faire sur les Tyrans du dix-neuvième siècle. On commencerait par la littérature et le journalisme. Buloz, Marc Fournier, Halanzier, Granier de Cassagnac, Girardin, etc. ; puis on aborderait les finances : les crimes de la maison Rothschild, etc ; puis l'administration, etc. Le tout pour prouver que les misérables susnommés ont fait verser plus de larmes que Waterloo et Sedan.
      Un livre pareil, bien fait, se vendrait à un million d'exemplaires.
      Je t'embrasse.
      Pour la première fois depuis 1820, un service commémoratif a été dit avant-hier pour le repos de S. A. R. Monseigneur le duc de Berry ! ! !
      J'avais mis dans la chambre où tu as couché le paquet de lettres de la mère Sand, afin que Commanville les emportât. Ce matin, en les réclamant, car ledit Commanville a couché cette nuit à Croisset et est reparti pour Paris, Suzanne nous a dit qu'il les avait prises. Veux-tu que Maurice Sand vienne les prendre à ton bureau ? Dans ce cas, donne-lui un rendez-vous. Ou te charges-tu de les lui porter ? Réponse là-dessus. Il faut que ce soit remis en mains propres.
 

***

À ÉMILE ZOLA.

      Croisset, dimanche [15 février 1880].
      Mon cher Zola,
      J'ai passé hier toute la journée jusqu'à 11 heures et demie du soir à lire Nana. Je n'en ai pas dormi cette nuit et «j'en demeure stupide». N... de D... , quelles c... vous avez ! quelles b... !
      S'il fallait noter tout ce qui s'y trouve de rare et de fort, je ferais un commentaire à toutes les pages ! Les caractères sont merveilleux de vérité. Les mots nature foisonnent ; à la fin, la mort de Nana est Michelangelesque !
      Un livre énorme, mon bon !
      Voici les pages que j'ai cornées (dans l'excès de mon enthousiasme et à une première lecture) :
      82, 87, un peu de longueur ? ou plutôt de lenteur.
      205, Mignon ! avec ses fils ! ineffable de beauté !
      33, 45, 46, 51, 52, 79, 105, 108, 126, 130, 134, 141, 146, 156, 173, 192 (adorable), 195 (idem.) La vision de M. d'Anglars ! 237, 256.
      Mais ce qui précède, la nuit passée dans les rues, est moins personnel. Il était du reste, le plan donné, impossible de faire autrement, car il fallait amener le «couchons-nous» qui est excellent.
      Tout ce qui regarde Fontan, parfait.
      295.
      Tout le chapitre X.
      377 ! «Viens donc ! viens donc !»
      N. B. 401 «Entre Le Havre et Trouville» impossible ! Mettez Honfleur.
      
415. Plein de grandeur, épique, sublime !
      427. La paternité de tous ces messieurs, adorable.
      459. Le suicide de Georges et sa mère arrivent en même temps. Ce n'est pas du mélodrame (bien que certainement on dira que c'en est), car l'effet résulte du caractère et des événements ingénieusement combinés.
      483. Très grand, très grand !
      489-90. Comme c'est vrai et intense !
      500.
      504. Rien de plus haut.
      XIV. Au-dessus de tout ! – Oui !... n... de D... ! sans pareil.
      Maintenant, que vous ayez pu économiser les mots grossiers, c'est possible ; que la table d'hôte des tribades «révolte toute pudeur», je le crois ! Eh bien, après ? M... pour les imbéciles ! C'est nouveau en tout cas et crânement fait.
      Le mot de Mignon «quel outil» et tout le caractère de Mignon, du reste, me ravit.
      
Nana tourne au mythe, sans cesser d'être réelle. Cette création est babylonienne.
      Dixi !
      
Et là-dessus, je vous embrasse.
      Votre vieux.
      Dites à Charpentier de m'envoyer un exemplaire, car je ne veux pas prêter le mien.
      Il doit être content, le jeune Charpentier. Voilà un petit succès assez chouette, il me semble ?
 

***

À Georges Charpentier.

      [Croisset,] dimanche 15 février 1880.
      Mon cher Ami,
      Ce n'est pas pour me «livrer à la débauche», mais pour payer mon marchand de bois, que j'attends vos monacos, dont la venue «prochaine» me fut annoncée par Votre Excellence le 27 janvier dernier.
      Les millions doivent pleuvoir chez vous par le canal de Nana ! Quel bouquin ! C'est roide ! et le bon Zola est un homme de génie ; qu’on se le dise ! ! !
      Ce soir, je commence enfin mon dernier chapitre et avec une venette abominable ! Quand sera-t-il terminé ? Peut-être au milieu de l'été seulement ? Et j'en aurai encore pour six mois, avant d'avoir expédié le second volume ! En tout cas, vous me verrez à Paris au mois de mai.
      J'attends qu'il y ait des primevères dans mon jardin et un peu plus de soleil pour vous convier avec les amis.
      Bergerat a dû vous communiquer mon peu d'enthousiasme pour la manière dont ma pauvre féerie est publiée dans la Vie Moderne. Le numéro d'hier ne change pas mon opinion. Ces petits bonshommes sont imbéciles et leurs physionomies absolument contraires à l'esprit du texte ! Deux pages de texte en tout ! de sorte qu'un seul tableau demandera plusieurs numéros. Et encore, si ce n'était pas coupé par d'autres dessins, n'ayant aucun rapport avec l'oeuvre ! Mais il paraît qu'il le faut ! ça dépasse le raisonnement ! C'est mystique ! Je m'incline.
      Ô illustration ! invention moderne faite pour déshonorer toute littérature !...
      Et mon disciple Guy poursuivi pour immoralité par le tribunal d'Étampes ! ! ! Qu'est-ce que ça veut dire ? Vous savez que le jeune homme se développe prodigieusement ? Boule de Suif est un bijou et il m'a montré, il y a huit jours, une pièce de vers qu'un maître signerait.
      Imprimez donc tout de suite son volume, afin qu'il paraisse au printemps. Il crève d'envie d'être publié et il a besoin de l'être.
      Envoyez-moi une Nana, de surplus, S. V. P.
      Amitiés aux amis, et tout à vous et aux vôtres. Votre.
      Je ne vous prie plus de m'envoyer les feuilles qui me concernent, parce que je vois que l'effort est au-dessus (au-dessous) de votre tempérament.
      Quel être !
 

***

À SA NIÈCE CAROLINE.

   &nbs`;&nb{p{ Dimanche 5 heures et demie [15 février 1880].
      Eh bien, pauvre fille, comment va la santé ? Comment va la peinture ? Ce matin, en faisant un tour (solitaire, bien entendu) sur la terrasse, et en pensant à toi, une idée m'est venue, dont tu feras ce que tu voudras. Ton modèle, Cécile, est peu favorable aux flamboiements du pinceau.
      Comme contraste, si tu prenais ton ami J-M. de Heredia ? Hein ? Son refus de poser m'étonnerait. Peut-être même ta proposition le flatterait-elle. Un portrait ferait valoir l'autre. En l'habillant (Heredia) rembranesquement, ou plutôt à la Vélasquez, il serait superbe.
      Tu as encore le temps de t'y mettre.
      En attendant mes livres d'éducation qu'on doit m'envoyer de Paris, je me ronge et je remanie mon plan ; ou plutôt j'ai une venette abominable de mon chapitre. Aussi, dans la peur de m'en dégoûter, je m'y mets ce soir même ! ! ! à la grâce de Dieu !
      Toute ma journée d'hier s'est passée à lire Nana (de 10 heures du matin à 11 heures et demie du soir, sans désemparer). Eh bien, on dira ce qu'on voudra. Les mots orduriers y sont prodigués. Émilien ? sic est ignoble, et il y a des choses d'une obscénité sans pareille. Tous ces reproches sont justes, mais c'est une oeuvre énorme faite par un homme de génie ! Quels caractères ! quels cris de passion ! quelle ampleur ! et quel vrai comique ! Nana tourne au mythe sans cesser d'être une femme, et sa mort est michelangelesque !
      Va-t-on dire des bêtises là-dessus ! mon Dieu ! en va-t-on dire ! C'est du reste ce que demande le bon Zola...
      La manière dont la Vie Moderne publie ma pauvre Féerie est de plus en plus pitoyable ! J'ai beau réclamer ; ah ! bien oui !
      Mon chapitre exigera bien quatre mois, car il doit être le plus long, et n'avoir pas loin de quarante pages ! Cela me remet au milieu de juin ! Cependant, si je ne veux pas rompre avec tous les civilisés, il faut que j'aille à Paris cette année ! Il faut que j'y aille aussi pour mes notes et même, si je veux paraître en 1881, il faudra que je prenne pendant quelque temps un secrétaire ; je ne m'en tirerai pas autrement.
      Et dans tout cela, quand nous verrons-nous ; mon pauvre Caro. Tu viendras ici quand j'en partirai ; et cet automne, peut-être t'y laisserai-je toute seule. Comme notre vie est mal arrangée !
      Il me tarde beaucoup que cette continuelle incertitude d'un avenir prochain soit finie ; je sens qu'elle m'use. Or, à mon âge, on a besoin d'être tranquille ; il faut garder toutes ses forces exclusivement pour son travail.
      Depuis quinze jours je suis empoigné par l'envie de voir un palmier se détachant sur un ciel bleu et d'entendre claquer un bec de cigogne au haut d'un minaret... Comme ça me ferait du bien au corps et à l'esprit !
      Allons ! n'y pensons plus ! Je vais mettre moi-même cette lettre à la poste, nettoyer ma table, piquer un chien, puis, après mon dîner, me mettre à mon chapitre, n'en écrirais-je, ce soir, que trois lignes.
      Deux bons baisers de nourrice, pauvre chat, de
      Ton Préhistorique.
      Mamzelle Julie, très sévère pour moi, trouve que j'ai eu «une bonne vacance» (à cause des deux jours pleins et de l'après-midi passés ici par mon disciple et par Lemaître) et qu'il est temps que je me remette à travailler.
      Ai-je tort quand je soutiens que le genre humain n'a pas d'indulgence, ni même de justice pour moi ? C'est toujours l'histoire de la casquette de loutre, que Lapierre trouvait si drôle, quand tout le monde en avait une pareille. Il y a là un mystère psychologique, que je tâche vainement de comprendre. Il ne m'indigne pas du tout, mais me fait rêver.
 

***

À GUY DE MAUPASSANT.

      Croisset [15 février 1880].
      Mon chéri,
      Je vais immédiatement écrire la lettre que tu me demandes, mais ça va me prendre toute la journée, et peut-être la soirée. Car avant tout il faut y réfléchir. Je ne crois pas cette idée de ton avocat pratique. Elle pourra grandement fâcher messieurs les juges, qui s'en vengeront sur toi. Prends garde ! Je suis sûr que l'un d'eux s'est piqué des italiques mises au bas des fragments du Mur et où l'on te souhaitait un procès.
      Il faut user de toutes les influences possibles pour étouffer l'affaire. La seule crainte, n'est-ce pas, c'est d'être renvoyé du ministère. En conséquence, pesons sur la Justice d'abord et sur l'instruction publique ensuite.
      1° Va chez Commanville pour qu'il prie M. Simonot de parler de toi à Grévy ou au frère de Mme Pelouze, Wilson. M. S. voudra-t-il faire la démarche ? C'est douteux ; enfin, essayons.
      2° Voici une lettre pour Cordier, sénateur. Cordier est très puissant, car il dispose d'un groupe au Sénat.
      3° Une autre pour le poète Laurent-Pichat, sénateur, et qui a été poursuivi pour avoir publié la Bovary.
      
4° Mais avant tout, n... de D... ! va chez d'Osmoy ! Pour ces affaires-là c'est un brave ! Et pousse-le ferme, sans aucun ménagement.
      5° Et va chez Bardoux aussi. Du reste, je vais lui écrire quelque chose de corsé.
      
6° Sous prétexte de reprendre tes vers, va chez Mme Adam et conte-lui ton histoire. Je la crois bonne femme au fond. Et que Pouchet y aille un peu avant toi.
      7° Vacquerie m'a toujours dit que le Rappel était à mon service. Je vais le mettre à l'épreuve. Mais encore une fois je ne crois pas qu'il faille maintenant irriter MM. les juges.
      8° Va trouver Popelin, homme de jugement, et qu'il demande de ma part à Demaze ce qu'il faudrait faire. Demaze est un conseiller à la Cour, très malin, très puissant et qui peut te donner de bons conseils.

      Midi et demi.
      Tout en buvant une horrificque tasse de cawoueh pour me monter le coco (chose bien inutile, car il est très monté) et en méditant le plan de la lettre publiable, il m'est venu à l'idée de m'adresser à Raoul-Duval, lequel est le meilleur bougre de la terre. De cela j'en suis sûr ; on dira de lui tout ce qu'on voudra, mais c'est un brave. Il connaît tout le monde, est bien vu individuellement de tous les partis et peut-être pourra-t-il t'indiquer des démarches utiles. Il connaît à fond la magistrature, en ayant fait partie lui-même. Peut-être même est-il très bien avec le ministre de la Justice, à moins qu'il ne soit très mal ? ça n'y fait rien, va le voir ! et demande-lui des conseils ; il sera flatté. Enfin, si les choses tournent mal, si tu es condamné à Etampes, tu en rappelleras à Paris, et alors il faudra prendre un grand avocat et faire un bouzin infernal. Raoul-Duval, dans ce cas-là, serait bon. Mais nous n'en sommes pas encore là. Avec un peu d'adresse on peut tout arrêter.
      La lettre pour le Gaulois est difficile, à cause de ce qu'il ne faut pas dire. Je vais tâcher de la faire la plus dogmatique possible. Sur ce, je commence mes billets pour tes protecteurs dont il faut user ; après quoi je me mettrai à l’oeuvre. (Tu l'auras, j'espère, demain soir).
      Hier, j'ai écrit à Charpentier pour ton volume.
      J'ai peur que ton avocat, pour se donner du relief, ne te fasse faire des bêtises. Maintenant, je vais piquer un chien si c'est possible, et quand j'aurai fait ma nuit... Tranquillise-toi.
 

***

À GUY DE MAUPASSANT.

      [17 février 1880].
      Ta lettre reçue ce matin me rassure beaucoup. Grâce à Raoul-Duval, le procureur général arrêtera les choses et tu ne perdras pas ta place.
      J'éprouve le besoin de te f... des sottises, car tu donnes dans les potins, mon jeune homme. Quels sont-ils ces cancans autorisés par lesquels tu sais que Mme Adam, etc. , et quelle confidence te soutenait que Nana serait saisi ? Comme si on pouvait saisir un volume déjà dispersé à cinquante mille exemplaires ! C'est comme l'autre jour quand tu prétendais que La Rochelle serait le directeur de l'Odéon ; pas du tout ! C'est La Rounat qui est nommé. Son nom est à l’Officiel depuis avant-hier. Ah ! attrape, et dorénavant sois plus sceptique, ô mon fils !
      Quant à ma lettre pour le Gaulois, je crois de plus en plus qu'elle serait inutile. Tenons-nous, tiens-toi dans l'ombre maintenant. En tout cas, si vous croyez devoir la publier, recopiez-la-moi et renvoyez-la-moi pour que je recale.
      Je parie que Charpentier va hésiter à faire paraître les Soirées de Médan ! Pas de réponse à ma quatrième réclamation faite dimanche dernier. Charmant ! Si la publication de ma pauvre Féerie continue de ce train-là, j'ai envie de lui envoyer un huissier pour le sommer de la suspendre.
      Mais quelle mine font-ils à ton ministère ? Détails sur les personnages auxquels tu t'es adressé. D'ici à la terminaison heureuse de l'affaire, j'attends des lettres de toi, tous les jours, bougre d'obscène ! Tu me dois bien ça pour que je sois tranquille dans mon chapitre.
      Je t'embrasse.
      Use de tous les moyens d'intrigue possibles. Écoute les conseils du bon Duval, sans imiter, bien entendu, le catholique Barbey d'Aurevilly, bourreau des crânes et triple couillon.
 

***

À GUY DE MAUPASSANT.

      Croisset, 19 [16] février 1880.
      Mon cher bonhomme,
      C'est donc vrai ? J'avais cru d'abord à une farce ! Mais non, je m'incline. Eh bien, ils sont jolis à Étampes ! Allons-nous relever de tous les tribunaux du territoire français, les colonies y comprises ? Comment se fait-il qu'une pièce de vers, insérée autrefois à Paris dans un journal qui n'existe plus, soit poursuivie, étant reproduite dans un journal de province auquel peut-être tu n'as pas donné cette permission et dont tu ignorais sans doute l'existence ? à quoi sommes-nous forcés maintenant ? Que faut-il écrire ? Comment publier ? Dans quelle Béotie vivons-nous !
      Prévenu «pour outrage aux moeurs et à la morale publique», deux aimables synonymes, qui font deux chefs d'accusation. Moi, j'avais à mon compte un troisième outrage : «Et à la morale religieuse», quand j'ai comparu devant la huitième Chambre avec Madame Bovary. Procès qui m'a fait une réclame gigantesque et à laquelle j'attribue les trois quarts de mon succès.
      Bref, je n'y comprends goutte ! Es-tu la victime d'une vengeance personnelle ? Il y a là-dessous quelque chose d'inexplicable. Sont-ils payés pour démonétiser la République en faisant pleuvoir dessus le mépris et le ridicule ? Je le crois.
      Qu'on vous poursuive pour un article politique, soit ; bien que je défie tous les parquets de m'en démontrer l'utilité pratique. Mais pour des vers, pour de la littérature ? non, c'est trop fort !
      ………………
      Ils vont te répondre que ta poésie a des tendances obscènes ! Avec la théorie des tendances, on peut faire guillotiner un mouton, pour avoir rêvé de la viande. Il faudrait s'entendre définitivement sur cette question de la moralité dans l'état. Ce qui est beau est moral, voilà tout, et rien de plus.
      La poésie, comme le soleil, met l'or sur le fumier. Tant pis pour ceux qui ne le voient pas. Tu as traité un lieu commun parfaitement, et tu mérites des éloges au lieu de mériter l'amende et la prison.
      «Tout l'esprit d'un auteur, dit Labruyère, consiste à bien définir et à bien peindre.» Tu as bien défini et bien peint. Que veut-on de plus ? «Mais le sujet, objectera Prudhomme, le sujet, Monsieur ! Deux amants. Une lessivière ! le bord de l'eau. Il fallait prendre le ton badin, traiter cela plus délicatement, plus finement, stigmatiser en passant avec une pointe d'élégance et faire intervenir à la fin un vénérable ecclésiastique ou un bon docteur débitant une conférence sur les dangers de l'amour. En un mot votre histoire pousse à la conjonction des sexes. Ah !»
      D'abord, ça n'y pousse pas, et quand cela serait, par ce temps de goûts anormaux il n'est pas mal de prêcher le culte de la femme. Tes pauvres amants ne commettent même pas un adultère ! Ils sont libres l'un et l'autre, «sans engagements envers personne». Tu auras beau te débattre, le parti de l'ordre trouvera des arguments. Résigne-toi.
      Mais dénonce-lui, afin qu'il les supprime, tous les classiques grecs et romains, sans exception, depuis Aristophane jusqu'au bon Horace et au tendre Virgile. Ensuite, parmi les étrangers, Shakespeare, Goethe, Byron, Cervantès, chez nous Rabelais «d'où découlent les lettres françaises» suivant Chateaubriand dont le chef-d'oeuvre roule sur un inceste ; et puis Molière (voir la fureur de Bossuet contre lui) ; le grand Corneille, son Théodore a pour motif la prostitution ; et le père La Fontaine, et Voltaire, et Jean-Jacques, etc. , et les contes de fées de Perrault ! De quoi s'agit-il dans Peau d'âne ? et où se passe le quatrième acte du Roi s'amuse ?
      Après quoi, il faudra supprimer les livres d'histoire qui souillent l'imagination.
      
J'en suffoque d'indignation.
      (Qui va être surpris ? L'ami Bardoux ! Lui dont l'enthousiasme fut tel, à la lecture de ta pièce, qu'il voulut faire ta connaissance et te plaça peu de temps après dans son ministère. La justice les traite bien, ses protégés !)
      Et cet excellent Voltaire (pas l'homme, le journal), qui l'autre jour me plaisantait gentiment sur la toquade que j'ai de croire à la haine de la littérature ! C'est le Voltaire qui se trompe ! Et plus que jamais je crois à la haine inconsciente du style. Quand on écrit bien, on a contre soi deux ennemis : 1° le public, parce que le style le contraint à penser, l'oblige à un travail ; et 2° le gouvernement, parce qu'il sent en nous une force, et que le pouvoir n'aime pas un autre pouvoir.
      Les gouvernements ont beau changer, monarchie, empire ou république, peu importe ! L'esthétique officielle ne change pas. De par la vertu de leur place, les agents – administrateurs et magistrats – ont le monopole du goût (voir les considérants de mon acquittement). Ils savent comment on doit écrire, leur rhétorique est infaillible, et ils possèdent les moyens de vous convaincre.
      On montait vers l'Olympe, la face inondée de rayons, le coeur plein d'espoir, aspirant au beau, au divin, à demi dans le ciel léger – et une patte de garde-chiourme vous ravale dans l'égout ! Vous conversiez avec la Muse, on vous prend pour ceux qui corrompent les petites filles ! Tout embaumé des ondes de Permesse, tu seras confondu avec les messieurs hantant par luxure les pissotières !
      Et tu t'assoiras, mon petit, sur le banc des voleurs, et tu entendras un particulier lire tes vers (non sans fautes de prosodie) et les relire en appuyant sur certains mots auxquels il donnera un sens perfide. Il en répétera quelques-uns plusieurs fois, comme le citoyen Pinard : «Le jarret, messieurs, le jarret», etc.
      Pendant que ton avocat te fera signe de te contenir, – un mot pourrait te perdre, – tu sentiras derrière toi, vaguement, toute la gendarmerie, toute l'armée, toute la force publique pesant sur ton cerveau d'un poids incalculable ; alors il te montera au coeur une haine que tu ne soupçonnes pas, avec des projets de vengeance, de suite arrêtés par l'orgueil.
      Mais encore une fois, ce n'est pas possible. Tu ne seras pas poursuivi, tu ne seras pas condamné. Il y a malentendu, erreur, je ne sais quoi. Le garde des sceaux va intervenir !
      On n'est plus aux beaux jours de M. de Villèle.
      Cependant, qui sait ? La terre a des limites, mais la bêtise humaine est infinie.
      Je t'embrasse.
      Ton vieux.
 

***

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Dimanche, 2 heures [22 février 1880].
      Pauvre fille,
      [...] Ma semaine à moi a été bien agitée : 1° par les histoires de mon disciple ! elles m'ont fait perdre trois jours ! Lundi dernier je n'ai travaillé pour lui que quatorze heures, tant pour écrire des lettres de recommandation que pour composer à la hâte un morceau informe destiné au Gaulois (voir le numéro d'hier, samedi) : on ne m'a pas donné le temps de le corriger ! ce qui me vexe infiniment !
      De plus, Mulot (notre secrétaire du comité Bouilhet) est mort mardi. Je l'ai enterré jeudi, par une pluie battante. C'est encore une complication dans cette malheureuse fontaine ! et les fonctions de Mulot retombent sur moi ! Naturellement.
      
De plus, j'ai eu des épreuves de Bouilhet à corriger ! Mme Régnier me demande une lettre pour La Rounat, devenu directeur de l'Odéon ! etc. Ah ! vraiment ! les éternels Autres commencent à m'embêter ! je fais toujours tout pour eux et je ne vois pas qu'ils fassent quelque chose pour moi.
      Et travailler au milieu de tout ça ! Le moyen ? Et puis, je pense aux affaires ! J'ai la tête souillée d'un tas de choses basses. Le dernier attentat contre le Czar m'inquiète à cause du Moscove. Et je m'attriste de ta continuelle anémie, ma pauvre fille. Il me semble que nous ne nous sommes pas vus depuis quinze ans, et quand tu viendras ici, j'en partirai ! Est-ce assez bête ! Mon chapitre ne sera pas fini avant la fin de juin ! ! ! N'importe ! j'irai à Paris au commencement de mai et je prendrai quelqu'un pour me relever des textes indiqués d'avance. Autrement, Bouvard et Pécuchet ne seraient pas publiables en 1881 !
      J'ai pourtant cette semaine écrit deux pages, et c'est sublime d'effort, vu l'état de mon moi. Je n'ai plus le beau calme que tu as admiré il y a un mois ! Peut-être que la semaine prochaine tout ira mieux que jamais.
      Ce n'est pas la peine de me voler mon papier pour m'écrire sur des formats aussi grotesquement minimes. Ta dernière lettre pas chic ! pas chic !
      Je t'embrasse bien fort, pauvre chérie.
      Vieux.
 

***

À MADAME ROGER DES GENETTES.

      [Croisset, 22 février 1880].
      Vous n'imaginez pas dans quel tourment je suis ! 1° Le procès de mon disciple Maupassant (voir le Gaulois d'hier). J'ai écrit une lettre qu'on ne m'a pas donné le temps de corriger et qui est écrite en style de cheval de fiacre. N'importe ! Elle est publiée et je rougis de mes fautes de français. 2° Mulot, le secrétaire de notre comité Bouilhet, est mort cette semaine et ses fonctions retombent sur moi, naturellement ! Et travailler dans tout cela ? Le moyen ? Mon dernier chapitre me demandera quatre ou cinq mois et je ne sais plus quand paraîtra mon roman. Je suis exaspéré. Il me faut un tas de renseignements qui se contredisent et de livres qu'on ne m'envoie pas. Je serais marié, père de famille, commerçant et député, que les autres ne m'embêteraient pas davantage.
      J'ai copié pour Sylvanire trois pièces de vers de Bouilhet qu'elle aurait pu trouver dans ses volumes, mais, me sachant fort occupé, sans doute, elle ne m'a pas remercié. Voilà une attention délicate !
      La semaine dernière, j'ai passé un jour à rechercher toutes les lettres de George Sand, à moi écrites (174), pour les envoyer à son fils qui désire les publier dans la correspondance de sa mère.
      Quoi encore ? Je corrige le volume des poésies complètes de Bouilhet pour Lemerre.
      J'ai lu Nana, que je trouve malgré tout un beau livre, canaille, si l'on veut, mais vrai, et fort, très fort. La fin est épique.
      La Vie moderne publie la féerie d'une façon stupide. Quels dessins !
 

***

À GEORGES CHARPENTIER.

      [Croisset], jeudi, 26 février [1880].
      Merci pour le livre sur la pédagogie, mon cher ami. Mais j'attends toujours autre chose ! ?
      Excusez-moi près de M. Aicard. Je suis accablé de lectures et de travail, et si je veux que mon bouquin paraisse en 1881, je ne dois pas employer trois minutes à autre chose. Je lirai ses vers plus tard ; mais les forces humaines ont des limites. Mes yeux n'en peuvent plus.
      Tous les dimanches, la Vie Moderne me donne un accès de rage (sic !) on ne peut rien imaginer de plus inepte que ces illustrations. Consultez là-dessus la voix publique !
      Je n'en demandais pas, mon Dieu ! Un dessin (le décor seulement) pour chaque tableau suffisait. Cette parodie du texte m'exaspère.
      Aucune de ces stupidités ne pourra entrer dans le volume ! De toutes les avanies qui sont tombées sur le Château des Coeurs, cette dernière n'est pas la moindre, et je regrette bougrement d'avoir, pour une fois, failli à mes principes,
      
Avec lesquels j'ai l'honneur d'être, mon bon, vôtre.
 

***

À GUY DE MAUPASSANT.

      Dimanche [février ou mars 1880].
      Je déplore que ton volume de vers ne soit pas encore paru. Que devient celui des Soirées de Médan ? Il me tarde de relire Boule de Suif.
      
[...] Maintenant causons de Désirs. Eh bien ! mon jeune homme, ladite pièce ne me plaît pas du tout. Elle indique une facilité déplorable.
      Un de mes chers désirs, un désir qui est cher ! Avoir des ailes, parbleu ! Le souhait est commun. Les deux vers suivants sont bons, mais au quatrième les oiseaux surpris ne sont pas surpris puisque tu es à les poursuivre. À moins que surpris ne veuille dire étonnés ?
      Je voudrais, je voudrais. Avec une pareille tournure on peut aller indéfiniment tant qu'on a de l'encre ! Et la composition ? où est-elle ?
      Ainsi qu'un grand flambeau, l'image me semble comique ; outre qu'un flambeau ne laisse pas de flamme, puisqu'il la porte. Des fronts en cheveux noirs aux fronts en cheveux roux.
      Charmant, mais rappelle trop le vers de Ménard :
      Sous tes cheveux châtains et sous tes cheveux gris.
      «Oui je voudrais». Pourquoi oui ?
      Clair de lune, excellent.
      L’affolante bataille, atroce !
      En somme, je t'engage à supprimer cette pièce. Elle n'est pas à la hauteur des autres.
      Là-dessus ton vieux t'embrasse. Sévère, mais juste !
 

***

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Samedi [28 février 1880].
      Ma pauvre fille,
      La première page de ta lettre (reçue avant-hier) m'a fait grand plaisir, bien qu'elle décelât une souffrance : l'insupportation des Bourgeois ! J'ai reconnu mon sang ! Comme je comprends ça ! La Bêtise me suffoque de plus en plus, ce qui est imbécile, car autant vaut s'indigner contre la pluie !
      À propos de bêtise, tu sais toutes les phases de l'histoire de Guy ! Mon épître dans le Gaulois lui a beaucoup servi. L'as-tu lue ? Je la trouve fort incorrecte, et l'avoir ainsi publiée est la plus grande marque de dévouement que je puisse donner à quelqu'un. Je n'ai pas dit «l'Art avant tout», mais «l'Ami avant tout». J'approuve ton idée de faire venir «quelques amateurs» dans ton atelier pour leur soumettre ton oeuvre. Présente-toi à la Vie Moderne. ça ne peut pas nuire. J'ai adressé à son rédacteur et à son éditeur des admonestations qui manquaient de tendresse. Jamais je ne leur pardonnerai leurs petits dessins (bonshommes) dont je reçois des plaintes de partout.
      N'oublie pas Banville (10, rue de l'Éperon) ; il sera sensible à la politesse et c'est un brave homme.
      Ton pauvre mari n'en peut plus ! Mais il y met une patience héroïque. Il croit que tout sera fini lundi ou mardi. Quel soupir de soulagement, ma pauvre chérie ! Allons-nous enfin vivre sans le souci permanent de l'argent ?
      Tu as raison pour ton projet de voyage ici. Ton Préhistorique ne t'attend pas avant six semaines (la dernière quinzaine d'avril).
      Bouvard et Pécuchet ne vont pas mal. J'entrevois de grands horizons dans ce dixième chapitre.
      Félicitations et applaudissements des Rouennais pour ma lettre à Guy. Le Petit Rouennais l'a reproduite.
      Reçu ce matin une lettre de Bardoux, toute en sucre, et hier une boîte de raisins, envoyée par Mme Brainne.
      Par moments il m'ennuie de toi démesurément et je sens le besoin de te pétrir, et de bécoter ta mine.
      Nounou.
      La nomination de Du Camp à l'Académie me plonge dans une rêverie sans bornes et augmente mon dégoût de la capitale ! Mes principes n'en sont que renforcés. Labiche et Du Camp, quels auteurs ! Après tout, ils valent mieux que beaucoup de leurs collègues. Et je me répète cette maxime qui est de moi :
      
«Les honneurs déshonorent,
      Le titre dégrade,
      La fonction abrutit.»
      Commentaire : impossible de pousser plus loin l'orgueil.
 

***

À GUY DE MAUPASSANT.

      [Croisset], nuit de mercredi [fin février 1880].
      Mon bon,
      1° Voici un bouquin qui rentre absolument dans mon sujet. Il me le faut, et promptement :
      Félix Voisin : Applications de la physiologie du cerveau à l'étude des enfants qui nécessitent une Éducation spéciale, Paris, 1830.
      Si on le trouve dans le magasin de la librairie, dis à Charpentier de me le procurer coûte que coûte, et de me l'envoyer par la poste. (Il va sans dire que je préfère l'emprunter, s'il est possible.)
      2° Ne pas oublier de m'envoyer chez Pilon, avec le paquet de Spencer, les nouveaux documents sur Schopenhauer, l'engueulade à Challemel-Lacour, etc.
      Je suis gêné de plus en plus par «mon fils, j'ai fait ma nuit» et par le jeune Fellateur de nos amis.
      Je demande 2 Nana.
      
Je t'embrasse.
      Ton vieux.
 

***

À GUY DE MAUPASSANT.

      Croisset, jeudi de la Mi-Carême [4 mars 1880].
      Mon chéri,
      Charpentier me paraît en état de démence. Il est maladroit de n'avoir pas déjà publié ton volume ! Dès le jour de la présentation, l'imprimeur aurait dû s'y mettre.
      Je ne sais comment exprimer la rage hebdomadaire que m'inspire ma pauvre Féerie ! Je redoute le dimanche. J'ai eu beau m'en plaindre à plusieurs reprises, zut !
      J'ai reçu tous les envois de bouquins et je suis en plein dans mon chapitre, qui sera le plus long de tous et le plus complexe. Quand l'aurai-je fini ? Problème !
      La nomination de Du Camp à l'Académie m'a fait rêver ! Que les hommes sont drôles !
      Ah ! n... de D... ! J'oubliais notre marbre. Il serait temps de l'obtenir. La mort de Mulot nous a causé encore de nouveaux embarras et un conseiller municipal a failli nous rejeter à plusieurs mois pour l'exécution du monument. Tâche de m'avoir le cadeau tout de suite.
 

***

À GEORGES CHARPENTIER.

      [Croisset] Mi-Carême [jeudi, 4 mars 1880].
      Un mot, cher ami, pour me tirer d'incertitude.
      Hier je vous ai envoyé un reçu pour un tirage de Salammbô. Il y a erreur. Ce doit être pour l’Éducation sentimentale. Je m'embrouille, à moins que ce ne soit vous ?
      Car l’Éducation est mon dernier livre tiré chez vous.
      Vôtre.
      Que de fois je répète ce mot tirer ! Ne pas croire que ce soit l'effet d'une préoccupation vénérienne !
 

***

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Lundi, 2 heures, 8 mars 1880.
      Ma chère fille,
      Comme je suis content, ou plutôt heureux, de la lettre que j'ai reçue ce matin ! Je voudrais être à Paris, pour m'en réjouir avec vous. C'est donc fini ! Quel soulagement !
      Sois sûre, pauvre loulou, que ta santé va se ressentir en bien de ce changement de fortune. Dans les premiers temps ce ne sera peut-être pas encore magnifique. Mais enfin il y aura un flux métallique qui nous fera sortir de la gêne. Et l'avenir est bon ! Hosannah ! Nous avons eu tant de renfoncements successifs que j'ai peine à y croire.
      Parlons, parlons de... l’Art.
      
Bien que ton mari te traite de banquiste, j'approuve ton idée de convier les amateurs à venir dans ton atelier. Ça les flattera, et peut-être paieront-ils cette attention par de petits coups d'épaule.
      N'oublie pas d'inviter A. Darcel (vu le Journal de Rouen). écris aussi un petit mot à E. de Goncourt, 53, boulevard Montmorency ; il est très répandu dans ce monde-là. Veux-tu que je prie P. Burty, de ta part ? Si tu tiens à des articles, il faut t'y prendre d'avance. Je suis enchanté de ce que t'a dit Bonnat. Oui ! tu «arriveras» si tu fais ce qu'il faut pour cela, c'est-à-dire : cracher a priori sur le succès et ne travailler que pour toi. Le mépris de la gloriole et du gain est la première marche pour atteindre au Beau, la morale n'étant qu'une partie de l'Esthétique, mais sa condition foncière. Dixi !
      
Cet été, il faut que Madame pioche les accessoires, apprenne à faire le linge, le velours, etc. On doit savoir tout exécuter, être rompue à tous les exercices. La vraie Force est l'exagération de la souplesse. L'artiste doit contenir un saltimbanque. Comme je prêche ! C'est peut-être la faute de Bouvard et Pécuchet, car je suis perdu dans la Pédagogie. Ça ne va pas vite. ça va même très lentement. Mais je sens mon chapitre. J'ai peur qu'il ne soit bien rébarbatif. Comment amuser avec des questions de méthode ? Quant à la portée philosophique desdites pages, je n'en doute pas.
      Mercredi prochain, probablement, j'irai à Rouen pour voir Sauvageot et commander officiellement le buste, car toutes les difficultés sont levées depuis hier.
      De samedi en huit, j'aurai, je crois, Pouchet et Pennetier à déjeuner, avec l'ineffable Houzeau qui, hier, m'a donné de tes nouvelles. Il doit te revoir mercredi.
      Les primevères commencent à pousser. Avant-hier j'ai fait une promenade hygiénique. Suzanne me cueille de petits bouquets de violettes qui embaument mon cabinet.
      Adieu, pauvre chérie. Deux forts bécots de Nounou.
      J'ai reçu une charmante lettre de ma vieille amie Laure, pour me remercier de ce que j'ai fait à l'endroit de Guy.
 

***

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Dimanche, 4 heures [14 mars 1880].
      Mon pauvre chat,
      Ta dernière lettre m'a été au coeur, car, malgré toi, elle débordait de joie et d'espérance. Voilà donc du bleu dans notre horizon ! Ma chère Caro, mon loulou, quand bien même l'établissement ne donnerait pas des résultats magnifiques, il nous tire de la gêne... et de l'inquiétude, qui est pire encore. J'aurais maintenant bien du plaisir à t'embrasser ! Ce ne sera pas avant un grand mois, sans doute... Nous en recauserons tout à l'heure.
      Voyons ! j'ai bien des choses à te dire :
      1° Ton jardinier a écrit à Ernest, pour des arbres de Pissy. Que faut-il faire ?
      2° Dans huit ou dix jours, le vin ordinaire manquera.
      Faut-il en reprendre chez Vinet ? Ton mari avait dit qu'il y penserait ; mais il a eu probablement d'autres chiens à fouetter.
      3° Je suppose qu'Ernest t'enverra un télégramme dès qu'il sera à Odessa ; par conséquent, j'attends de ses nouvelles vendredi. N'oublie pas.
      De la peinture !
      4° Pour que je prie Burty de passer à ton atelier, il faudrait que je susse l'adresse dudit atelier, et les heures où l'artiste reçoit.
      5° Comment s'est passé le dîner chez Heredia ? Détails, S V P.
      6° Tu m'as «mis la puce à l'oreille» en m'écrivant que Du Camp s'était montré grossier. Je désire savoir comment. Ça m'intrigue et me trouble. Depuis qu'il est académicien, sa cervelle légère doit en avoir tourné. Homme étrange ! dont il y a beaucoup de bien et beaucoup de mal à dire.
      Jeudi, en même temps que *** signait, moi, j'en finissais avec la fontaine Bouilhet. Il y a donc une conclusion à tout ! Cette affaire-là n'a duré que dix ans ! Maintenant, je n'ai plus à m'en mêler, sauf pour les inscriptions, et les travaux vont commencer. Ils seront achevés, prétend Sauvageot, vers le mois d'octobre.
      Bouvard et Pécuchet me donnent un mal de chien ! En quatre semaines, dix pages ! Hier soir, j'étais si fatigué que je me suis couché à 11 heures ; aussi ai-je fait une bonne nuit, chose qui ne m'était advenue depuis longtemps.
      Maintenant, parlons un peu de notre, ou plutôt de mon logement. Eh bien, madame, voici mon désir : Je demande à être débarrassé de mon ennemi : le piano, et d'un autre ennemi qui me donne des coups au front : l’inepte suspension de la salle à manger. Elle est fort incommode quand on a quelque chose à faire sur la table. Or, comme cet été j'aurai besoin de cette table pour mon copiste, retire cette mécanique, et replace ma modeste suspension que j'avais boulevard du Temple.
      Débarrasse-moi aussi de tout le reste, ce sera plus simple ! la machine à coudre, les plâtres, ta belle bibliothèque vitrée, ton bahut. J'étais si gêné par tout cela, la dernière fois, que mes habits restaient sur des chaises. Enfin, mets cet excédent de mobilier chez Bedel jusqu'à un nouvel emménagement. Mais arrange-toi pour que je sois un peu chez moi, et libre dans mes entournures. Puisque cet appartement ne doit plus vous servir, vuide-le ! Note que j'en aurai besoin en mai et en juin, et que j'y reviendrai probablement dès septembre.
      Je me propose de faire de ta chambre un boudoir. Le canapé-lit (en perse) que je mettrai dedans te servira, à toi ou à Ernest, cet été, en cas de besoin (il encombre la salle à manger, on risque de casser les fenêtres). N'enlève, bien entendu, ni le tapis, ni les rideaux. Je tolère la grande armoire à linge dans ma chambre, à cause du contenu qui est difficile à emporter. Là se bornent mes concessions ! N'oublie pas de faire réparer mon Bouddha. Les appliques et le petit lustre, ainsi que la glace de Venise, ne me gênent pas dans mon cabinet.
      Quant à ta chambre (mon futur boudoir), je sais bien qu'il te serait plus commode d'y mettre le piano. Si tu ne sais où loger le piano, c'est une raison de plus pour ôter de cette pièce ton lit royal, qui ne te servira pas cet été, et alors je subirai le piano sans trop de grognements. Mais je t'en prie, loulou, fais-moi la place nette.
      Tu t'occuperas de tout cela quand ton tableau sera reçu ; puis tu viendras visiter Vieux et tu retourneras avec moi à Paris au commencement de mai. Voilà.
      Le portrait que tu fais de toi (chose que j'ignorais) ayant des plumes, tu dois ressembler à l'altière Vasti ! Je me le destine.
      Adieu, pauvre fille ; je t'embrasse bien fort.
      Vieux.
      Tu ne m'as pas dit ce que tu pensais du livre de Tolstoï et de Nana.
      
Aujourd'hui, dans la Vie Moderne, dessins moins bêtes.
 

***

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Nuit de lundi [15-16 mars 1880].
      Je voudrais bien ne pas mécontenter mon loulou ; ni moi non plus. Donc voilà ce qu'il faut faire : garde ta chambre telle qu'elle est, mais débarrasse-moi du piano (c'est convenu), de la suspension de la salle à manger, de la machine à coudre, du bahut et du canapé en perse – tout au moins du bahut. Tu mettras le canapé de perse dans l'antichambre. Arrange-toi aussi pour que le corridor soit net. Enfin, ne conserve que ce qui t'est vraiment utile pour dormir et t'habiller, reprends le buste dans ta chambre (ou laisse-le sur le haut de la bibliothèque)...
      Quant à ton voyage à Croisset, il me semble, chérie, que tu ferais bien de venir seulement après être quitte de tes oeuvres picturales. Ce serait plus prudent.
      J'avais projeté d'avoir à déjeuner, le jour de Pasques, Zola, Goncourt, Daudet et Charpentier, qui s'attendent à cette invitation depuis longtemps. Jules Lemaître doit d'ailleurs venir ce dimanche de Pasques. Il me l'a promis, lors de sa dernière visite, le mercredi des cendres. Il faut que je m'exécute et j'aurais aujourd'hui écrit à ces Môssieux sans ta lettre de ce matin.
      En conséquence, je te propose de venir un peu après, à la fin de l'autre semaine, vers le 5 ou 6 avril. Ernest ne peut être arrivé à Paris avant le 20. Prévenue de son arrivée, tu y retourneras, et pourvu que ma chambre soit libre dans les premiers jours de mai, je n'en demande pas plus. Vieux sera même content de passer encore quelques jours avec toi là-bas. Tu me piloteras dans l'exposition. Est-ce convenu ?
      Vieux t'embrasse bien fort.
 

***

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Jeudi, 4 heures [18 mars 1880].
      Je viens d'inviter mes collègues à venir ici, soit le samedi, le dimanche ou le lundi de Pasques. Et à la fin de cette semaine de Pâques, c'est-à-dire dans une quinzaine, j'espère bien avoir la visite plus longue et autrement douce de ma pauvre fille. Tant pis pour les quelques jours d'atelier que tu perdras !
      Ton mari ne peut guère revenir avant la fin d'avril (comme je le plains, de voir sans cesse retarder son départ ! Ils sont à étrangler, ces bonshommes !). Tu iras le retrouver, puis tu m'attendras à Paris et nous y resterons ensemble quelques jours, tous les deux, n'est-ce pas, chérie ?
      Quant aux arrangements de meubles, tout est convenu. Mais il me semble que l'antichambre va être bien dégarnie. Où s'asseoir ? Le banc de chêne m'était commode.
      Il me tarde de savoir l'effet produit par tes oeuvres sur les personnes qui à l'heure présente sont dans ton atelier. As-tu invité Popelin ?
      Je suis content de ce que tu me dis de la Princesse. On s'y attache, plus on la connaît. Sans doute que tu ne lui as pas dit le revirement des affaires. Il me semble que je dois lui annoncer cette bonne nouvelle. Merci des détails que tu me donnes. J'aime à tout savoir.
      J'ai commandé aujourd'hui un fût de 50 bouteilles chez Vinet. Raymond remet les pavés dans la salle de bains et AUX LIEUX ! ! !
      Ce matin, j'ai envoyé ce qui s'appelle faire f... un juif allemand qui me proposait de la toile de Hollande à très bon marché. Tu n'imagines pas sa tête de coquin. Il servait d'interprète à une dame ! et la marchandise était sur le quai, dans une brouette ! Tableau.
      Bouvard et Pécuchet n'avancent pas vite ! mais le peu qu'il y a de fait est roide. J'ai passé trois jours cette semaine dans la botanique, sans le secours de personne, ce qui n'était pas facile.
      Écris-moi toujours de bonnes lettres comme les dernières, c'est-à-dire longues.
      Nounou t'embrasse bien fort.
 

***

À GEORGES CHARPENTIER.

      Jeudi, 18 mars [1880].
      Monsieur,
      Bien que votre existence depuis six mois ne soit qu'une continuité de crimes, et que vous mettiez le comble à vos infamies en vous travestissant en clown pour vous livrer à des danses impures chez des personnes qui ne le sont pas moins ; en dépit de votre conduite capable de faire rougir toutes les bases de la société ; malgré les obscénités dont vous couvrez la surface de la terre, et nonobstant les illustrations de la Vie Moderne, je vous préviens que, par considération pour votre famille, eu égard à votre femme, à vos pauvres petits enfants, et à Mme votre mère, me disant d'ailleurs qu'après tout ce n'est pas votre faute si le tempérament vous emporte, et convaincu que ma société ne peut vous faire que du bien, tant sous le rapport des exemples que sous celui des préceptes,
      T. S. V. P.
      vous êtes convié avec MM. Alphonse Daudet, Edmond de Goncourt et Émile Zola, à venir le samedi, le dimanche ou le lundi de Pâques, prochain ou prochaine, faire un petit balthazar champêtre,
      chez votre.
 

***

À ÉMILE ZOLA.

      Croisset, par Deville, 18 mars 1880.
      Mon cher zola,
      Concertez-vous avec Goncourt, Alphonse Daudet et Charpentier à cette fin : de venir déjeuner ou dîner (ad libitum) chez votre ami le samedi, le dimanche ou le lundi de Pasques.
      J'ai quatre lits à vous offrir.
      Voilà ! et ne manquez pas, nom de Dieu !
      Donc, je vous attends avec impatience.
      N. B. – La mort ne serait point une excuse.
      En vous espérant, je vous embrasse.
      Votre vieux.
 

***

À SA NIÈCE CAROLINE.

      Mardi, 9 heures, car Monsieur ne dort plus ou presque plus ! 23 mars 1880.
      Mon pauvre chat,
      Je songe avec joie qu'à la fin de la semaine prochaine tu seras ici enfin, et que nous nous livrerons, sans compter les bons baisers, à quelques conversations philosophiques !...
      Je viens de recevoir ton mot d'hier m'annonçant l'arrivée d'Ernest. Pourquoi donc ne voulait-on pas lui donner son traité ? Tout maintenant va bien, c'est le principal.
      Mes invités ne se rendront à mon festival que lundi probablement. Ils ont du mal à s'entendre sur leur départ. J'aurai une réponse nette vendredi. Suzanne écure et récure, à force ! Jamais elle n'a plus travaillé ! Mon jardinier m'a l'air dans les mêmes dispositions. Quant à Bouvard et Pécuchet, leur lenteur me désespère !
      Quel livre ! Je suis à sec de tournures, de mots et d'effets ! L'idée seule de la terminaison du bouquin me soutient, mais il y a des jours où j'en pleure de fatigue (sic), puis je me relève, et trois minutes après, je retombe comme un vieux cheval fourbu...
      Non seulement Houzeau ne m'a donné aucun détail sur la visite d'amateurs à ton atelier, mais pas moyen d'en tirer un mot ! de sorte que je ne sais pas du tout ce que signifient ces mots de ton avant-dernière lettre, appliqués à la Princesse : «Très sans façon, légèrement trop peut-être» (style déplorable, d'ailleurs) ; c'est comme pour le dialogue avec Du Camp. Cette manière d'écrire vous fait bombiciner dans le vide, inutilement.
      Au déjeuner scientifique de dimanche, croirais-tu que, sur trois savants qu'il y avait là, moi, homme de lettres, j'étais le seul qui eût lu Hippocrate !...
      Garde le bahut, si ça t'est plus commode. Pourvu qu'il y ait de quoi s'asseoir dans l'antichambre, c'est tout ce que je demande.
      Je ne vois pas arriver avec plaisir le moment de quitter Croisset, mon rêve étant maintenant la tranquillité.
      Adieu, pauvre fille.
      Nounou.
 

***

À GUY DE MAUPASSANT.

      Nuit de mercredi [24 mars 1880].
      Mon cher bonhomme,
      Je ne sais pas encore quel jour viendront ici Goncourt, Zola, Alphonse Daudet et Charpentier pour y déjeuner ou y dîner et coucher peut-être. Ce soir même ils doivent prendre leur décision que je saurai vendredi matin. Ce sera, je crois, lundi que je les recevrai. Si donc ton oeil te le permet, transporte ta personne chez un desdits cocos, informe-toi de leur départ et arrive avec eux.
      En admettant que tous passent à Croisset la nuit de lundi, comme je n'ai que quatre lits à offrir, tu prendras celui de la femme de chambre maintenant absente.
      Commentaire : il m'est revenu tant de bêtises et d'improbabilités sur le compte de ta maladie que je serais bien aise, pour moi, pour ma seule satisfaction, de te faire examiner par mon médecin, Fortin, simple officier de santé, que je considère comme très fort.
      Autre observation : si tu n'as pas le sol pour faire le voyage, j'ai un double louis superbe à ton service. Un refus par délicatesse serait de la canaillerie à mon endroit.
      Dernière guitare : Jules Lemaître, à qui j'ai promis ta protection près de Graziani, se présentera à ton bureau. Il a du talent et c'est un vrai lettré, rara avis, auquel il faut donner une cage plus vaste que Le Havre.
      Peut-être viendra-t-il lundi à Croisset ; et comme mon intention est de vous soûler tous, j'ai invité Fortin pour «prodiguer ses soins aux malades».
      Le festival manquera de splendeur si je n'ai pas mon disciple.
      Ton vieux.
 

***

À ÉMILE ZOLA.

      [Croisset], vendredi [26 mars 1880].
      Mon cher Ami,
      Un mot de Mme Charpentier m'apprend que vous serez à Croisset tous dimanche vers 4 heures. Très bien ! Parfait ! Vous y dînerez, coucherez et déjeunerez. Very well !
      
Je vous attends avec une légitime impatience, comme bien vous pensez.
      Vous trouverez à la gare des fiacres qui vous mèneront ici directement.
      À bientôt donc ; et d'ici là je vous embrasse.
      Vôtre.
 

***

À SA NIÈCE CAROLINE.

      [Croisset, 27 mars 1880].
      J'attends au milieu de la semaine prochaine une lettre de toi, me disant le jour et l'heure de ton arrivée, car jamais, je crois, je n'ai eu envie de te voir comme à présent. Nous allons passer ensemble quelques bons jours.
      Tu ne me dis pas si tu as reçu, depuis le télégramme d'Ernest, une lettre de lui. Ci-inclus le fragment recopié d'une épître du Moscove. Envoie-le à ton mari, ça lui fera plaisir.
      [...] Mon disciple, qui m'est arrivé tantôt, me dit que tu as oublié les jurés du gouvernement, à la tête desquels est d'Osmoy. Il en connaît plusieurs et te recommandera. Demain, je verrai si mes convives en connaissent.
      Je peux écrire moi-même à Paul Baudry ; mais comment lui désigner ton oeuvre ? Ton ami Heredia est très intime avec Jules Breton qu'il m'a amené un jour en visite. Quant à Jules Lefebvre et aux autres, adresse-toi à Popelin, qui ne demandera pas mieux que de t'obliger ; ou, ce qui est plus simple, va (sous prétexte de lui demander ses commissions pour moi) chez la bonne princesse et dis-lui qu'elle te donne un coup d'épaule. Son mouvement oratoire dans ton atelier rentre dans ses habitudes... Il ne faut pas plus faire attention à ce qu'elle dit qu'au propos d'un enfant de six ans. Je m'étonne seulement qu'elle n'ait pas traité le P. Didon de mouchard et de voleur... , qualifications qui lui sont usuelles. Je l'aie vue déchirer des gens qu'elle recevait ensuite parfaitement bien. Tous les Bonaparte sont ainsi ; ils ont des accès de lyrisme, sans cause !
      Hier, bonne visite de Sabatier que j'ai trouvé très intelligent, charmant. Nous n'avons causé que de choses élevées... Croirais-tu que, depuis huit jours, je n'ai pu faire comprendre, même à G. Pouchet, ce que je désire comme botanique ! F. Baudry, j'en suis sûr d'avance, m'enverra ce qu'il me faut. Ainsi, pour un passage de six lignes, j'ai lu trois volumes, conféré pendant deux heures, et écrit trois lettres ! Vraiment ! quelles drôles de cervelles que celles des savants, pour ne pas distinguer une idée accessoire d'une idée principale ! ! ! Tout cela, faute d'habitude littéraire et philosophique. J'en suis stupéfait ! Je t'assure que ce cas est drôle ; je te l'expliquerai. Le bon Sabatier viendra déjeuner jeudi.
      Mais parlons de ma réception de demain qui sera gigantesque ! Tous mes confrères acceptent ! Non seulement ils dîneront, mais ils coucheront ; et leur joie de cette petite vacance est telle que les femmes en sont scandalisées. J'ai aussi invité Fortin «à qui je dois bien ça», selon Mamzelle Julie.
      J'ai pris, pour aider Suzanne, Clémence, et le père Alphonse pour servir. Le repas, j'espère, sera bon. «La plus franche cordialité ne cessera de régner...»
      Tous ces jours-ci, j'ai eu mal à l'oeil gauche. Je me bassine à l'eau très chaude, ce qui me fait du bien.
      Fortin, à ma prière, a tantôt, pendant plus d'une heure, examiné mon disciple. On m'avait dit sur sa maladie tant de bêtises et d'incompatibilités que ça me tourmentait. (Je ne sais pas son opinion.) Ce qu'il y a de sûr, c'est que Guy souffre beaucoup. Il s'est couché ce soir dès 9 heures. Il a probablement la même névrose que sa mère...
      À propos de névrose, voilà deux fois que j'oublie de te dire que Potain (le médecin de Guy) a guéri Mme Lapierre de ses migraines. Celle-ci m'avait chargé de te l'apprendre, et Pouchet idem, dimanche dernier, en t'engageant fortement à aller chez lui.
      Adieu, pauvre fille ; deux bécots retentissants de
      Ta Nounou.
 

***

À LA BARONNE LEPIC.

      Dimanche [mars ou avril 1880].
      Quel morceau que la lettre de votre curé ! On le voit, le bonhomme, avec ses engelures – touchant détail ! et, comme lui, je ne trouve pas de mots pour vous exprimer ma gratitude.
      Je peux la garder, hein ? Elle me servira plus tard. Quant aux Locutions demandées, je m'arrangerai de ce que m'a envoyé votre chère maman.
      Ce sera au mois de mai qu'on me reverra à Paris, – pas avant – je veux finir mon affreux bouquin.
      Votre billet était gentil comme un coeur, comme vous, c'est tout dire.
      À pleins bras, chère amie, et du fond du coeur, je suis vôtre.
      P.-S. – Je vous ferai observer que je ne vous parle pas de la Question du divorce. V'là une scie !
 

***

À CHARLES LAPIERRE.

      Mercredi, 1 heure [mars-avril 1880 ?]
      Mon jardinier m'ayant dit hier qu'il y avait des violettes dans mon jardin, j'avais promis cinquante centimes à sa petite fille si elle m'en faisait un bouquet, et je comptais vous l'envoyer aujourd'hui pour l'offrir à Madame Lapierre.
      Il a été impossible d'en trouver plus de cinq ou six !
      Il faut donc que la plus belle partie de vous-même se contente des fleurs de mon affection et du parfum de mes respects ! que je vous prie de lui présenter en l'embrassant de la part de
      Saint Polycarpe.
      Quand viendrez-vous ?
 

***

À GUY DE MAUPASSANT.

      Dimanche soir, 4 avril 1880.
      Lundi dernier, j'ai envoyé à «cet excellent monsieur Baudry» une lettre où je lui présentais mon cas Botanique. Depuis lors, pas de réponse. Pourquoi ?
      Donc, mon bon, je te prie de te transporter immédiatement chez ledit sieur pour que j'en aie le coeur net. S'il ne peut (ou ne veut ?) me fournir le renseignement en question, demande-lui ma note (c'était la seconde page de ma lettre, il n'a qu'à la détacher de la première), et montre-la à n'importe quel botaniste. Enfin tâche de m'avoir ça. En mettant, bien entendu, les initiales B et P à la place de Bouvard et Pécuchet.
      Rien ne me paraît plus simple, mais jusqu'à présent les gens compétents n'y comprennent goutte ! et je me dépite de rester en plan.
 

***

À GUY DE MAUPASSANT.

      Croisset [avril 1880].
      Mon cher Ami,
      J'ai reçu la lettre de Baudry, qui ne répond à aucune de mes questions. (J'en suis à me demander si je suis fou.) Mais en revanche, il me donne des conseils sur l'art d'écrire : «Pourquoi vous engagez-vous dans la botanique, que vous ne savez pas ? Vous vous exposez à une foule d'erreurs qui n'en seront pas moins drôles pour être involontaires. Il n'y a de bon comique dans cet ordre d'idées que celui qui est prémédité ; celui que l'auteur a fait malgré lui est tout de même comique, mais autrement ! etc.»
      Savoure la finesse de ces railleries. Est-ce assez attique ?
      Et il me reproche de ranger les tubéreuses dans les liliacées, quand je me suis exténué à lui dire que Jean-Jacques Rousseau les classe ainsi ; et il m'apprend que dans «les roses, l'ovaire est caché au-dessous des pétales», ce qui est la phrase même de la lettre que je lui envoie.
      
J'ai répondu que je lui demandais pardon, tout en réclamant un peu d'indulgence. N'importe ! Me croire a priori incapable de donner un renseignement fourni par d'autres, et 2 me juger assez charlatan pour faire rire à mes dépens, c'est vif. Creuse le fait, il me paraît gros de psychologie et j'en reviens à mon dada : «La haine de la littérature». Vous avez lu 1500 volumes pour en écrire un. ça n'y fait rien ! Du moment que vous savez écrire, vous n'êtes pas sérieux et vos amis vous traitent comme un gamin. Je ne cache pas que je la trouve «mauvaise».
      J'en viendrai à bout tout seul ! dussé-je passer dix ans là-dessus, car j'en suis enragé. Mais tâche par tes relations professorales de me dénicher un botaniste ; ça m'épargnerait bien du temps.
      Je t'embrasse.
      Ton vieux,
      dans un état d'exaspération impossible à décrire.
 

***

À GUY DE MAUPASSANT.

   &nbs`;¦nbsp; Vendredi soir, 16 avril 1880.
      Mon chéri,
      1° Je viens d'envoyer ton adresse à Mme Adam, car je ne peux lire le nom de son secrétaire.
      Voici le billet. Donc, transporte-toi à la Nouvelle Revue.
      
2° As-tu été chez la princesse Mathilde ?
      3° Dis à Charpentier de m'envoyer deux exemplaires des Soirées de Médan, un pour prêter et un pour donner, sans compter le mien que je compte recevoir demain.
      4° Ci-inclus la note sur la botanique. Je t'assure que je donnerais 500 francs pour que ton naturaliste me contentât, afin de pouvoir embêter cet excellent M. Baudry. Tout se réduit à me dire deux noms propres, puisque sur trois exceptions j'en ai déjà trouvé deux. Il me semble qu'il est impossible d'être plus clair que je ne le suis.
      J'ai reçu une lettre exquise de ta chère maman.
      Ton oeil te fait-il souffrir ? J'aurai dans huit jours la visite de Pouchet qui me donnera des détails sur ta maladie à laquelle je ne comprends pas grand'chose.
 

***

À MADAME ROGER DES GENETTES.

      18 avril 1880.
      Je vous trouve bien dure pour Nana ! Canaille, tant qu'on voudra, mais fort ! Pourquoi est-on, à l'endroit de ce livre, si sévère, quand on a tant d'indulgence pour le Divorce de Dumas ? Comme pâte de style et tempérament d'esprit, c'est celui-là qui est commun et bas !
      Je trouve que Nana contient des choses merveilleuses : Bordenave, Mignon, etc. , et la fin qui est épique. C'est un colosse qui a les pieds malpropres, mais c'est un colosse.
      Cela choque en moi beaucoup de délicatesses, n'importe ! Il faut savoir admirer ce qu'on n'aime pas. Mon roman, à moi, péchera par l'excès contraire. La volupté y tient autant de place que dans un livre de mathématiques. Et pas de drame, pas d'intrigue, pas de milieu intéressant ! Mon dernier chapitre roule (si tant est qu'un chapitre puisse rouler) sur la pédagogie et les principes de la morale, et il s'agit d'amuser avec ça ! ! Si je connaissais quelqu'un qui voulût faire un livre dans des données pareilles, je réclamerais pour lui Charenton. À la grâce de Dieu, pourtant !
      Je me flattais d'avoir terminé le premier volume ce mois-ci ; il ne le sera pas avant la fin de juin, et le second au mois d'octobre. J'en ai probablement pour toute l'année 1880. Je me hâte pourtant ; je me bouscule pour ne pas perdre une minute et je me sens las jusqu'aux moelles.
 

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À SA NIÈCE CAROLINE.

      Dimanche soir [18 avril 1880].
      Mon loulou,
      Mon ami A. Nion est revenu, sur un deuxième billet de moi, me donner des explications sur les justices de paix.
      Le sénateur Cordier m'avait invité à déjeuner pour aujourd'hui. Je me suis donc transporté à Rouen. Réception très cordiale, charmante.
      Sur le port, vue, coupe, élévation et perspective de Gustave Roquigny. échange de salut, digne !
      Vu l'absence de fiacres et la plénitude des tramways, retour à pied ! jusqu'au bas de la côte de Déville, soit ennui et marronnage de M. G. F. ; pionçage de 4 à 6 heures.
      Ce matin, j'ai reçu d'un compositeur anglais, M. Lee, la demande de faire la musique du Château des Coeurs pour le théâtre du Strand. J'ai répondu (en vrai Normand) que je lui dirais oui ou non d'ici à quelque temps. La pauvre Féerie serait-elle enfin jouée ? Verrais-je le Pot-au-feu sur les planches ?
      La Revue des Deux Mondes, dernièrement (à ce que m'a dit Cordier), dans un article sur l'Hystérie, m'a vanté comme médecin et a cité en preuve Salammbô.
      
Zola, Céard, Huysmans, Hennique, Alexis et mon disciple m'ont envoyé les Soirées de Médan, avec une dédicace collective très aimable. Je suppose que Guy t'en aura envoyé un exemplaire (à moins qu'il n'en possède pas). J'ai reçu Boule de Suif, que je persiste à considérer comme un chef-d'oeuvre, et le jugement de mon amie Mme Brainne (à qui j'en veux pour cela) est celui d'une oie. Elle s'est coulée dans mon estime par cette critique, la littérature étant la base de tout...
      Je n'écrirai pas à Bergerat, parce que je suis en froid avec lui (à propos de la publication du Château des Coeurs) et que je tiens à le bafouer, dans son bureau, en public. Donc, je ne veux, d'ici là, lui demander aucun service. Mais adresse-toi, pour tout ce qui est réclames et articles, à quelqu'un de plus considéré que lui, c'est-à-dire au magnifique Heredia. Burty, en ces matières, a le bras long.
      À ta place, je ne ferais pas de visite à X*** qui s'est conduit envers moi comme un polisson. Je garde sa lettre comme un monument d'impertinence, et je ne demande qu'un prétexte pour lui placer ma botte au c... ; et d'ailleurs, plus tu avances dans la «carrière artistique», mon loulou, plus tu verras que tout ce qu'on dit qu'il «faut faire, pour réussir» ne sert absolument à rien. Au contraire ! Le public n'est pas si bête que ça. Il n'y a de bête, en fait d'art, que 1° le gouvernement, 2° les directeurs de théâtre, 3° les éditeurs, 4° les rédacteurs en chef des journaux, 5° les critiques autorisés ; enfin tout ce qui détient le Pouvoir, parce que le Pouvoir est essentiellement stupide. Depuis que la terre tourne, le Bien et le Beau ont été en dehors de lui.
      Telles sont les idées de ton «vertueux» oncle qui t'embrasse.
 

***

À GUY DE MAUPASSANT.

      [Croisset, 20 ou 21 avril 1880].
      J'ai reçu ce matin une incompréhensible lettre de quatre pages signée Harry Allis ! Il paraît que je l'ai blessé ! En quoi ? En tous cas je viens de lui demander pardon. Vivent les jeunes ! ! !
      J'ai relu Boule de Suif et je maintiens que c'est un chef-d'oeuvre. Tâche d'en faire une douzaine comme ça ! et tu seras un homme ! L'article de Wolff m'a comblé de joie. Ô eunuques !
      Mme Brainne m'a écrit qu'elle était enchantée ; idem de Mme Lapierre ! ! !
      Te souviens-tu que tu m'avais promis de te livrer à des recherches dans Barbey d'Aurevilly (département de la Manche). C'est celui-là qui a écrit sur moi cette phrase : «Personne ne pourra donc persuader à M. Flaubert de ne plus écrire ?» Il serait temps de se mettre à faire des extraits dudit sieur. Le besoin s'en fait sentir.
      Et la botanique, quid ? Comment va la santé ? Et le volume de vers ?
      Sarah Bernhard me semble gigantesque ! Et «les pères de famille» pétitionnant pour les congrégations ! L'époque est farce, décidément.
 

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À SA NIÈCE CAROLINE.

      Jeudi, 4 heures, 22 avril 1880.
      As-tu lu enfin Boule de Suif ? Mme Brainne m'en a écrit l'éloge – ô revirements ! – et elle viendra à Rouen, mardi prochain, pour la Saint-Polycarpe. Ma bonne y est conviée, ce qui me paraît la flatter beaucoup.
      Samedi prochain, dans l'après-midi, j'aurai la visite d'adieu de Jules Lemaître, nommé professeur de littérature à Alger [...].
      Bouvard et Pécuchet ont avancé cette semaine. Quand j'arriverai à Paris, je n'aurai plus que les deux scènes finales. L'idée de quitter Croisset m'embête de plus en plus, tant je redoute 1° la banalité du chemin de fer ; 2° le tapage des voitures, etc. , etc. ! et toutes les bêtises que je vais entendre ! Sans blague aucune, je me sens profondément ours des cavernes, et l'Humanité me dégoûte, depuis les illustrations de la Vie Moderne jusqu'aux pétitions des pères de famille en faveur de ces excellents jésuites !
      Tu ne me dis rien de la pièce de Mme Régnier. Le divin Sarcey ne m'en a pas l'air enthousiaste.
      J'attends ton mari d'un moment à l'autre.
      Et une bonne (c'est-à-dire longue) lettre de mon Caro, très prochainement.
      Deux forts bécots.
      Nounou.
 

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À LA PRINCESSE MATHILDE.

      Croisset, jeudi [22 avril 1880].
      Comme voilà longtemps que nous n'avons correspondu, ma chère princesse ! Mais, grâce au ciel et enfin, je vais bientôt vous revoir.
      Je compte furieusement réparer le temps perdu. Cette perspective emplit de joie le coeur de votre fidèle.
      Indirectement j'ai eu de vos nouvelles par ma nièce et par Goncourt, lesquels m'ont dit que vous étiez toujours vaillante.
      Goncourt m'a semblé très gaillard ; jamais je ne l'avais vu en aussi bonnes dispositions. était-ce bien l'air de la campagne ? Aurai-je la visite de Popelin ?
      J'avais projeté de ne retourner à Paris qu'à la fin de mon affreux livre ; mais la fin n'arrive pas, bonsoir ! Et dans une quinzaine je ferai mes paquets. Ma première course, bien entendu, sera pour me précipiter rue de Berri. Vous n'en partirez pas sans doute avant le mois de juin ? Vos arbres de Saint-Gratien ont-ils souffert ? Ici tous les lauriers sont morts. Le temps des lauriers est fini, et pour moi celui des roses !
      Ce qui ne m'empêche pas, Princesse, de me mettre à vos genoux et de vous baiser les deux mains.
 

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À GUY DE MAUPASSANT.

      [Croisset, 25 avril 1880].
      Mon jeune homme,
      Tu as raison de m'aimer, car ton vieux te chérit. J'ai lu immédiatement ton volume, que je connaissais, du reste, aux trois quarts. Nous le reverrons ensemble. Ce qui m'en plaît surtout, c'est qu'il est personnel. Pas de chic ! pas de pose ! ni parnassien, ni réaliste (ou impressionniste, ou naturaliste).
      Ta dédicace a remué en moi tout un monde de souvenirs : ton oncle Alfred, ta grand'mère, ta mère, et le bonhomme, pendant quelque temps, a eu le coeur gros et une larme aux paupières.
      Collectionne-moi tout ce qui paraîtra sur Boule de Suif et sur ton volume de vers.
      Je suis scié par les panégyriques de Duranty ! Est-ce qu'il va succéder au «baron Taylor» ?
      Quand tu viendras à Croisset, fais-moi penser à te montrer l'article de cet excellent Duranty sur Bovary. Il faut garder ces choses-là.
      Sarah Bernhardt est «une expression sociale». Voyez Vie Moderne d'hier, article de Fourcaud. Où s'arrêtera le délire de la bêtise ?
 

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À GUY DE MAUPASSANT.

      [Croisset, vers le 25 avril 1880].
      Non ! ça ne suffit pas ! bien que ce soit déjà mieux. Les anémones (dans la famille des renonculacées) sans calice, très bien. Mais pourquoi Jean-Jacques Rousseau (dans sa botanique) a-t-il dit : «la plupart» des liliacées en manquent ? Ce «la plupart» signifie que certaines liliacées en manquent ! Ledit Rousseau n'étant pas savant, mais observateur de «la Nature», il s'est peut-être trompé. Pourquoi et comment ? Bref, il me faut une exception à la règle. Je l'ai déjà avec certaines renonculacées ; mais 2 il me faut une exception à l'exception, malice qui m'est suggérée par le «la plupart» du citoyen de Genève.
      Il va sans dire que je ne tiens à aucune famille, pourvu que la plante soit vulgaire.
      Je te dirai ce que je pense des oeuvres de tes collègues. Hennique a raté un bien beau sujet. Céard parle de ce qu'il ignore absolument : la corruption de l'Empire ; comme tous ceux, du reste, qui traitent cette matière, à commencer par le père Hugo. La vérité est bien plus forte et plus simple.
      Boule de Suif écrase le volume, dont le titre est stupide.
      D'aujourd'hui en quinze je ferai mes paquets.
      Occupe-toi de ma botanique et donne-moi une réponse le plus tôt possible.
 

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À SA NIÈCE CAROLINE.

      [Croisset], mercredi [28 avril 1880].
      Je suis encore tout ahuri de la Saint-Polycarpe ! Les Lapierre se sont surpassés ! ! ! J'ai reçu près de 30 lettres, envoyées de différentes parties du monde ! et trois télégrammes pendant le dîner. L'archevêque de Rouen, des cardinaux italiens, des vidangeurs, la corporation des frotteurs d'appartements, un marchand d'objets de sainteté, etc. , m'ont adressé leurs hommages.
      Comme cadeaux, on m'a donné une paire de chaussettes de soie, un foulard, trois bouquets, une couronne, un portrait (espagnol) de saint Polycarpe, une dent (relique du saint), et il va venir une caisse de fleurs de Nice !
      Un orchestre commandé a fait faux bond.
      Épîtres de Raoul-Duval et de ses deux filles. Vers du jeune Brainne.
      Toutes les lettres (y compris celle de Mme Régnier) avaient comme en-tête la figure de mon patron.
      J'oubliais un menu composé de plats tous intitulés d'après mes oeuvres.
      Véritablement, j'ai été touché de tout le mal qu'on avait pris pour me divertir.
      Je soupçonne mon disciple d'avoir fortement coopéré à ces farces aimables.
      Je suis bien content que tu admires Boule de Suif, un vrai chef-d'oeuvre, ni plus ni moins, et qui vous reste dans la tête.
      N. B. – Procure-toi le numéro du Gil Blas paru mercredi. Il y a là, de Richepin, un jugement sur la bande Zola, qui est parfait. Que dis-tu de la dédicace du volume de vers de Guy ? N'est-ce pas que c'est gentil ?
      Oui, mon pauvre loulou, l'autre semaine nous nous trimbalerons ensemble. Nous irons voir des expositions ! et je me rengorgerai au bras de ma fameuse nièce... Il faudra que tu restes avec moi au moins huit jours, et je suis sûr que tu n'auras pas avec moi le mutisme de la mère Desvilles.
      Serai-je, dans dix jours, au point où je voudrais être avant de quitter Croisset ? J'en doute ! Et quand finira mon livre ? Problème. Pour qu'il paraisse l'hiver prochain, je n'ai pas d'ici là une minute à perdre. Mais, par moments, il me semble que je me liquéfie comme un vieux camembert, tant je me sens fatigué !
      Huit jours de bavette avec l'altière Vasti me délasseront.
      Adieu, pauvre chat, je t'embrasse bien fort.
      Nounou.
      Le portrait de Renan est parfait...
      J'ai trouvé, à Sahurs, du CIDRE ! ! ! qui doit être en route pour Paris.
      J'attends vendredi ton mari à dîner.
 

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AU DOCTEUR PENNETIER.

      [Croisset, fin avril-début mai 1880].
      Mon cher Ami,
      Pourriez-vous, demain, me montrer des dessins de Rubiacées (gratteron, muguet) qui n'ont point de calice, et la représentation exacte d'une Shérarde (ou Sherardia) plante de la même famille, qui en possède un !
      Ainsi, j'ai ce qu'il me faut : une exception à la règle, et une exception à l'exception !
      Tout à vous, et à demain. Vôtre.
 

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À SA NIÈCE CAROLINE.

      Dimanche, 2 mai 1880.
      Ah ! mon pauvre chat, «la Carrière des Arts» est pleine de déceptions ! On t'a mal placée au Salon, et Bergerat continue à me placer encore plus mal dans sa feuille de chou ! Dans le numéro de ce matin, il arrête net une scène pour un article sur le sport ! Voilà comme on est toujours traité ; le contraire est l'exception, et ces messieurs-là ont la gueule enfarinée de grands mots !
      Malgré mon stoïcisme, je trouve que tu aurais tort de t'en tenir là. Est-ce que, par l'illustre Heredia, Burty ou mon disciple, il n'y aurait pas moyen de changer de place ? Comment n'es-tu pas morte de ta journée de vendredi ? Et Mme qui veut venir au vernissage ! Pourquoi ? Il est vrai que je ne comprends plus rien aux contemporains. Paris me dégoûte par sa démence. C'est dans huit jours que j'y serai ; eh bien ! je ne m'en réjouis pas ! Au contraire ! et je crois que mon plus grand plaisir sera de bécoter à l'arrivée mon Caro.
      Il est maintenant 9 heures. Monsieur est levé depuis 7 heures et demie. Monsieur ne dort plus. Je voudrais samedi prochain être arrivé au bord de l'avant-dernière scène. Or, je n'ai pas une minute à perdre. Ce soir, pourtant, dîner chez Pennetier.
      Guy m'a envoyé mon renseignement botanique : j'avais raison ! Enfoncé M. Baudry ! Je tiens mon renseignement du professeur de botanique du Jardin des Plantes ; et j'avais raison parce que l'esthétique est le Vrai, et qu'à un certain degré intellectuel (quand on a de la méthode) on ne se trompe pas. La réalité ne se plie point à l'idéal, mais le confirme. Il m'a fallu, pour Bouvard et Pécuchet, trois voyages en des régions diverses avant de trouver leur cadre, le milieu idoine à l'action. Ah ! ah ! je triomphe ! ça, c'est un succès ! et qui me flatte...
      Avant de procéder (sous-entendu à ma toilette), je vais prévenir Charpentier que la semaine prochaine je lui demanderai des comptes, et par la même occasion, lui adresser quelques paroles bien senties sur sa jolie revue. Bergerat aura son paquet chez moi, devant une nombreuse.
      
Adieu, pauvre chat ; j'attends une lettre de toi au milieu de la semaine, puis je t'enverrai un mot pour te dire mon arrivée. Je n'ai plus de recommandations à faire pour le désencombrement du logis, je crois ?
      As-tu vuidé le bas de la bibliothèque ?
      Je te baise à pincettes.
      Vieux.
 

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À GEORGES CHARPENTIER.

      Dimanche 2 mai [1880].
      Comme le Rédacteur en chef me paraît devenu gâteux, je m'adresse à l'éditeur.
      Leur numéro d'hier est le comble ! Une scène, à son milieu, arrêtée net par un article de sport, me paraît une drôle de façon de respecter la littérature ! Si vos abonnés préfèrent à mon oeuvre la vue d'une grille, ou celle du Pont-Neuf (comme actualité), ou des portraits de botte, ils n'avaient que faire de ma prose.
      Enfin, je regarde cette publication comme une cochonnerie que vous m'avez faite, à moi, ce qui n'est pas bien de la part d'un ami. Je m'étais fié à vous deux. Vous m'avez trompé, voilà tout. Je n'ai pas voulu vous en parler quand vous êtes venu à Pâques, pour ne point gâter «cette petite fête de famille» ! Mais la chose me reste sur le coeur. De toutes les avanies que j'ai endurées pour le Château des Coeurs celle-là est la plus forte. On rejetait mon manuscrit ; on ne chiait pas dessus !
      Vous me paierez cela, mon bon, je vous en préviens.
      Attendez-vous donc, la semaine prochaine, à me voir dans des dispositions peu commodes. Puisque j'ai eu la bêtise de consentir à des illustrations (chose anti-littéraire), il faut maintenant les recommencer pour le volume, pas une n'ayant de rapport avec le texte. C'est donc une autre publication à faire, et il faut s'y mettre tout de suite, pour qu'elle précède mon roman. Pensez-y.
      Là-dessus, comme vous êtes gentil tout de même, et que je suis une bedolle, je vous embrasse.
      Tendres respects à Mme Charpentier.
 

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À GUY DE MAUPASSANT.

      [Croisset, 3 mai 1880].
      C'est fait, ma lettre pour Banville sera à Paris ce soir.
      La semaine prochaine apporte-moi la liste des idiots qui font des comptes rendus, soi-disant littéraires, dans les feuilles. Alors nous dresserons «nos batteries». Mais souviens-toi de cette vieille maxime du bon Horace : Oderunt poetas.
      
Et puis l'Exposition ! ! ! Monsieur ! ! J'en suis scié déjà ! Elle m'em... d'avance. J'en dégueule d'ennui, par anticipation.
      À propos d'arts inférieurs, j'ai adressé hier au jeune Charpentier une première aux Corinthiens, qui ne figurera pas dans le bazar de la Vie Moderne. Dans leur dernier numéro ils ont coupé une scène juste à son milieu, pour un article de sport, et, au lieu de faire le dessin du décor, c'est une vue du Pont-Neuf. Actualité palpitante. Si la maison Charpentier ne me paie pas immédiatement ce qu'elle me doit et ne m'aboule pas une forte somme pour la féerie, Bouvard et Pécuchet iront ailleurs. L'importance attachée à ces niaiseries, le pédantisme de la futilité m'exaspère (sic). Bafouons le chic !
      Huit éditions des Soirées de Médan ? Les Trois contes en ont eu quatre. Je vais être jaloux.
      Tu me verras au commencement de la semaine prochaine.

Gustave Flaubert mourut le 8 mai 1880.

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