Philippe Lavergne
 

     Je suis – j’ai été – professeur de Lettres en Lycée puis en Prépa scientifique. C’est dire que mon approche de Flaubert, souvent présent dans les programmes, n’est pas tout à fait nouvelle. Mais je m’en suis toujours approché de façon prudente, et comme intimidée. Flaubert est pour moi un Himalaya. La connaissance qu’on en a dépend de la face qu’on  choisit de gravir. Inutile d’espérer arriver un jour à quelque sommet : l’homme et l’œuvre se donnent parcimonieusement à chaque ascension, révélant toujours de nouveaux aspects, quelque arête ignorée, quelque faille secrète.

     Belle aubaine donc que cette occasion d’attaquer le flanc de la correspondance où, à côté des pistes inévitables, se présentent quelques détours : scènes vues, coups de gueule, atermoiements du styliste, jets de bile de l’anachorète, autant de traces de ce qui fait pour moi de Flaubert le prototype de l’écrivain. Faute de temps, j’avais manqué il y a quelques années l’occasion de participer au débroussaillage des manuscrits de Madame Bovary. Il s’agissait donc cette fois de me mettre sur les rangs de l’expédition.

     On connaît l’importance des lettres de Flaubert pour le critique littéraire et le professeur. On connaît le sort que leur a fait Sartre dans son Idiot de la famille : une sélection hâtive faite pour conforter ses thèses. Lecteur inlassable de Madame Bovary, j’avais eu déjà, « comme tout le monde » dans le milieu universitaire, à me pencher sur quelques-unes de ces lettres, matériau exceptionnel où le chercheur peut suivre précisément la démarche du romancier et partager ses vues en matière d’esthétique. Mais au-delà de cet intérêt de spécialiste, la correspondance m’a paru aujourd’hui revêtir des qualités proprement romanesques. On y lit l’aventure d’un homme décidé à vivre en littérature et comme assiégé par les bruits du dehors, la bêtise bien sûr, et tout le reste de ce qui fait la vie :
      Ne cherchons donc ici-bas que la tranquillité. Ne demandons à la vie qu’un fauteuil et non des trônes, que de la satisfaction et non de l’ivresse. – La Passion s'arrange mal de cette longue patience que demande le Métier. L’art est assez vaste pour occuper tout un homme. En distraire quelque chose est presque un crime. C’est un vol fait à l’idée, un manque au Devoir. (à Louise Colet,  22 août 1853)

      À côté de cette morale tant de fois affirmée, foisonnent anecdotes, portraits, confidences, témoignages de tendresse qui m’ont rendu la tâche bien difficile souvent (comment trancher dans le vif et risquer de sacrifier quelque chose de la grande cohérence psychologique qui m’a paru caractériser Flaubert ?). Je ne m’étais jamais risqué à ce genre de travail : j’en sors un peu plus méfiant sur mes capacités de lecteur, un peu plus intimidé encore devant l’hénaurme bonhomme de Croisset. Mais ces leçons sont toujours les bienvenues.

Philippe Lavergne a enseigné en CPGE
au lycée Déodat-de-Séverac de Toulouse.

      Retraité, il maintient une activité éditoriale et pédagogique dans le cadre de son site Magister consacré à l’enseignement du français dans les classes de lycée (bac et post-bac). Il fait aussi partie du groupe WebLettres et de l’association « Moments de partage » qui organise des animations culturelles destinées aux enfants hospitalisés, jeunes de quartiers défavorisés,  personnes âgées ou handicapées, ainsi qu'aux sans abri et personnes en détention.