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Benoît FARCY
[Flaubert, Correspondance, Bibl. de la Pléiade, t. V à paraître, Index]

Avant tout, je dois vous avouer que j'avais quelques scrupules à accepter l'invitation de M. Leclerc. La perspective de me retrouver au beau milieu de spécialistes de Flaubert, pour avoir l'impudence d'essayer d'apporter quelques éléments à leur réflexion, était pour le moins paralysante. Ce qui m'a décidé à surmonter ces scrupules, c'est le fait que, précisément, ce qui m'amène devant vous est mon statut de non-spécialiste.

Je suis cette année étudiant du DESS Edition de Paris XIII, et c'est dans l'optique d'intégrer ce DESS que j'ai eu la chance et l'honneur d'effectuer un stage dans le service éditorial de la Bibliothèque de la Pléiade, d'avril à juin dernier. À côté de quelques travaux de correction ou de recherche pour l'Agenda 2004, la tâche qui a occupé la majeure partie de mes journées durant ces trois mois a été la relecture de l'index du volume La Règle du jeu, de Michel Leiris. Ce fut un travail consistant que j'ai dû laisser en route et qui a également occupé l'été de mon successeur, puisque l'index n'a été définitivement bouclé qu'aux alentours du 15 septembre, juste dans les délais pour la publication de l'ouvrage. Ce volume a été établi sous la direction de Denis Hollier, son index a été conçu par Louis Yvert. Je l'ai donc relu en partie, en contact permanent avec Cécile Moscovitz, éditrice en charge du projet, le tout sous la tutelle bienveillante et le regard avisé d'Hugues Pradier.

Alors, pourquoi vous disais-je que ce sont paradoxalement mes connaissances lacunaires et mon peu d'expérience qui m'ont décomplexé pour prendre la parole devant vous ? Eh bien justement parce que mon rôle était celui de lecteur "naïf". Je ne vais pas me lancer dans un éloge de la Pléiade, mais si elle est la collection de référence que l'on sait, c'est parce qu'elle porte cette exigence extraordinaire de qualité accessible à tous. Je n'avais jamais travaillé à l'élaboration d'un index (j'en avais bien sûr utilisé quelques-uns), je ne connaissais absolument rien de l'œuvre de Leiris: j'étais donc si je puis dire le "cobaye" idéal. Pendant mes années d'étude ici, nos professeurs nous conseillaient souvent de rédiger nos devoirs comme si le lecteur ne connaissait rien au sujet ; je pense que c'est un excellent principe. Il est bon, lorsque l'on est complètement immergé dans un sujet, d'avoir recours à un regard extérieur. C'est d'autant peut-être plus vrai pour une œuvre autobiographique telle que celle de Leiris, qui foisonne de souvenirs personnels et d'allusions à une grande famille un peu compliquée. Il est particulièrement facile pour le néophyte de se perdre dans ces références, et dans l'index qui les répertorie.

On m'a donc envoyé m'y perdre, avec comme repère de base le protocole d'indexation que vous avez établi pour la correspondance de Flaubert, et avec pour mission de poser toutes les questions idiotes qui pourraient se présenter à moi. Je me suis aussitôt mis à arpenter cet index, et autant vous dire que je m'y suis effectivement perdu, ce qui m'a permis de poser un nombre assez impressionnant (ceci en toute modestie) de questions idiotes. Un nombre d'autant plus impressionnant qu'à l'écriture foisonnante et allusive de Leiris, Louis Yvert a voulu donner un cadre absolument exhaustif. La première version de l'index que j'ai eue entre les mains avait une ambition totalisante, et était divisée en six index distincts : personnes et personnages, personnes morales, lieux, œuvres, anonymes, et un index "divers" où se côtoyaient par exemple le Bibendum Michelin et des marques comme Colgate. Le but de mon travail était de fondre ces six parties en un index unique, qui serait aisément maniable et clairement compréhensible par un nouveau lecteur de Leiris.

En quoi a consisté ce travail ?

Il y eut d'abord toute une part de vérification.
Vérification des informations telles que les dates de naissance et de mort des personnes.
Vérification des graphies. Par exemple lorsque Leiris parle du roi Arthur, on peut trouver "Arthur" ou "Artus". Dans ce cas précis il n'y a pas grand écart entre les deux entrées possibles, mais cela peut devenir problématique lorsque pour une esclave égyptienne d'Abraham apparaissant dans la Bible, il existe indifféremment les orthographes "Agar" ou "Hagar". Il faut alors déterminer où placer cette entrée, voir la graphie particulière qu'utilise Leiris (ou voir s'il utilise les deux), et voir également si la graphie de Leiris est juste, puisqu'il lui arrive de retranscrire des noms de mémoire. Les questions qui se posent sont : où le lecteur ira-t-il chercher ? est-il judicieux de mettre en place un système de renvois ?

Mon travail de vérification comportait également la recherche d'éventuels oublis. Oublis d'entrées (je me souviens notamment que l'Irak n'était pas indexé alors que ce pays apparaissait nommément) et oublis d'occurrences (certaines pages où était citée la ville de Paris n'étaient pas répertoriées à cette entrée). La vérification s'effectuait également dans l'autre sens, afin de voir si chaque terme était effectivement mentionné ou évoqué aux pages indiquées. La nécessité de cette "contre-vérification" était accentuée par le caractère souvent implicite des références de Leiris. Le travail de recherche de l'éditeur scientifique est alors primordial pour savoir si Louis Aragon faisait partie d'un "groupe d'amis", ou si un "voyage" avait eu pour destination Cuba. L'indexation suivra évidemment ces recherches, mais le souci de vérification est cependant toujours de mise. Cécile Moscovitz m'a parlé d'un cas qui s'est présenté après mon départ, et dans lequel des "gens de couleur, amis de Césaire" évoqués par Leiris avaient, si je me souviens bien, été indexés par Louis Yvert à l'entrée "Antilles, Antillais" sans certitude absolue.

Vers la fin de mon stage, j'ai commencé un double travail de mise en forme de l'index selon le code typographique extrêmement précis de la Pléiade, et de conversion de la pagination. Louis Yvert avait en effet indexé les quatre livres composant La Règle du jeu (Biffures, Fourbis, Fibrilles et Frêle Bruit) selon les éditions parues dans la collection "L'Imaginaire" de Gallimard. Une fois les épreuves en format Pléiade composées, il a fallu retrouver les références pour les adapter à la nouvelle pagination.

Mais la partie peut-être la plus importante du travail était d'envisager  les remaniements possibles de l'index, afin de le rendre plus maniable et plus fluide.

La maniabilité passait entre autres par le jeu des renvois, la question qui présidait étant là encore  : où le lecteur va-t-il chercher ? Leiris a une tante, Adèle Tréfort, qu'il appelle systématiquement "tante Adèle". La création d'une entrée "Adèle (tante). Voir Tréfort (Adèle)" semblait donc s'imposer. Cette tante avait elle-même un perroquet du nom de Jacquot, et dont Leiris était persuadé (pour une raison, explique-t-il, qui lui reste obscure), qu'il s'appelait Clairet. Il fallut par conséquent créer une entrée "Clairet. Voir Jacquot." Le problème concerne également les divinités telles qu'Artémis, qui est la Diane des Romains. Leiris utilisant les deux noms, le parti pris a été de noter à l'entrée "Artémis" les pages où apparaissait ce nom, de rajouter ensuite "Voir aussi Diane", et réciproquement.

La fluidité, quant à elle, passait entre autres par des coupes. Il est toujours difficile pour un auteur de voir mutiler un travail minutieux qui lui a demandé des mois voire des années, mais ces coupes sont parfois nécessaires pour rendre l'index moins touffu. Ces coupes se sont d'abord opérées dans les notes explicatives, dont certaines ont été reformulées. Si je reprends l'exemple d'Artémis, la note d'origine indiquait "fille de Zeus et de Léto (mythologie grecque)", ce que nous avons transformé simplement en "divinité grecque". Pour Apollinaire, nous avons supprimé "de son vrai nom Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky", information dont nous avons jugé qu'elle n'était pas indispensable dans un index (du moins dans cet index, Leiris ne mentionnant jamais ce véritable nom). Nous avons été amenés également à supprimer des entrées. Louis Yvert avait par exemple créé une entrée "Auer (Carl) [1858-1929], chimiste inventeur du manchon de lampe à gaz dit bec Auer", alors que Leiris ne parle bien évidemment dans son texte que de l'objet bec Auer, et non de son inventeur. C'est là un des points qui a été soulevé tout à l'heure et qui me semble important : ce qui tranche dans ce genre de questions, c'est la pertinence de l'organisation de l'index, en vue de son utilisation pratique. Le lecteur pourrait-il avoir l'idée de chercher un passage d'après "Auer" ? Dans le même ordre d'idée, des coupes ont été effectuées au niveau de sous-entrées qui n'apportaient aucun élément véritablement essentiel. Par exemple pour l'entrée :

Adorno (Theodor Wiesengrund) [1903-1969], philosophe et musicologue allemand : 158-159.
- sa mère : 158.

Dans la mesure où la page 158 est déjà mentionnée dans l'entrée principale, la mère d'Adorno mérite-t-elle de figurer dans l'index ? Avec tout le respect dû à cette dame, et au vu du texte de Leiris, nous avons estimé que non. Nous pouvions ainsi avoir une multiplication de sous-entrées en cascade. Un exemple fictif : si Leiris racontait l'histoire d'une de ses voisines volée par des acolytes de l'amant de sa bonne, nous trouvions à l'entrée "Voisine" des sous-entrées successives "sa bonne", puis "l'amant de la précédente", puis "les acolytes du précédent qui ont volé la voisine"... etc. Ce genre de sous-entrées a été supprimé, dans un souci évident de gain de place (toujours précieuse) et d'intérêt des informations.

Il y a eu également un gros travail de regroupement. Les propositions développées par Christoph Oberle me semblent de ce point de vue tout à fait pertinentes. Nous avions notamment une entrée énorme pour Paris, dans laquelle nous avons opéré des subdivisions. Je ne me souviens pas de toutes, mais il y avait la voirie, les monuments, les cafés, les hôtels, les domiciles de Leiris, etc.

Ce principe de regroupement a surtout été utile lorsqu'il s'est agi de traiter le sous-index "anonymes" dont je parlais tout à l'heure. On trouvait dans cet index des entrées telles que "Quelques-uns (les) chez qui Leiris fait le vœu sans malice de rencontrer une connivence à trame plus serrée qu'un simple accord du cœur ou de la tête : 378", "Représentants fins ou grossiers de l'homme sans dieu qui s'ébrouaient à la fin du XIXe siècle : 56", "Sommelières qui nivelaient des verres débordant de bière avec des racloirs en bois à Interlaken : 298", ou encore "V.I.P. qui descendait dans un hôtel de Venise des plus modestes et disait "je peux me le permettre" : 301". Toutes ces entrées ont été supprimées, Interlaken ou Venise constituant des repères plus évidents que "sommelières" ou "V.I.P." Nous avons en revanche créé des entrées susceptibles de regrouper un certain nombre de ces anonymes en catégories : camarades d'école de Leiris, membres non-nommés de la famille de Leiris, personnages vus dans des rêves (puisque Leiris raconte certains de ses rêves et qu'on y croise aussi bien des rabbins que des infirmières), ou prostituées (ce qui a permis d'enlever des entrées telles que "Prostituée de Figuig qui demande aux compagnons de Leiris s'il n'est pas un marabout" ou "Professionnelles de l'amour qui feignent d'éprouver ce qu'en vérité elles n'éprouvent pas.").

Pour finir (et voilà peut-être comment je peux résumer mon intervention), il me semble important, lors de la conception d'un index, de garder à l'esprit sa maniabilité par des lecteurs qui ne sont pas familiers de l'œuvre. Autrement dit, en cas de litige, préférer la clarté à l'exhaustivité. Cela d'autant plus pour des œuvres qu'il peut être intéressant et agréable d'aborder et de découvrir par leur index. C'est le cas de La Règle du jeu de Leiris, il me semble que c'est également le cas de la Correspondance de Flaubert : il est possible de flâner d'entrée en entrée, de voir les passages où Flaubert parle de Baudelaire, puis ceux où il évoque Salammbô. La question posée tout à l'heure dans le public : "n'avez-vous pas peur qu'on ne lise que l'index ?", est très intéressante. Il est sûr qu'un index est avant tout un outil, à évaluer par sa fonction première. Mais il est tout aussi certain que si une porte est avant tout un trou dans un mur, rien n'empêche qu'elle soit ample, ornée avec goût et bien éclairée. Nul doute que votre travail présente toutes ces qualités, et je ne peux m'empêcher d'envier le, ou plus probablement les stagiaires qui auront la chance de se perdre dans votre index.


[Communication à la table ronde du samedi 22 novembre 2003, Rouen, "L'édition de la Correspondance de Flaubert, Bibl. de la Pléiade, t. V".]



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