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Lettres de Flaubert à Michel Lévy

Joëlle ROBERT
[Flaubert, Correspondance, Bibl. de la Pléiade, t. V à paraître, Supplément]

Lorsqu'en 1980 Jean Bruneau fait paraître le tome II de la Correspondance de Flaubert dans la Pléiade, il n'a pu obtenir, de la maison Calmann-Lévy, l'autorisation de publier les lettres de Flaubert à son éditeur Michel Lévy. Ces lettres, conservées dans les archives de cette maison d'édition, avaient fait l'objet d'une excellente publication en volume, en 1965, par Jacques Suffel, sous le titre : Lettres inédites de Gustave Flaubert à son éditeur Michel Lévy.

En 1991, ces lettres entrèrent à la Bibliothèque nationale, "grâce à une dation en paiement de droits de succession", comme le signale Florence Callu, Directeur du département des manuscrits à la B.N. ; 1991, c'est aussi le moment où Jean Bruneau fait paraître le tome III de la Correspondance ; il ne peut donc pas davantage y inclure les lettres de Flaubert à son éditeur.

On sait que les relations entre Flaubert et Michel Lévy durèrent une quinzaine d'années et qu'ils échangèrent quatre-vingt quatorze lettres entre 1857 et 1872. Ces années virent la publication de trois œuvres essentielles de Flaubert : Madame Bovary, Salammbô et L'Education sentimentale.

Le tome II de la Correspondance, qui s'étend entre les années 1851 et 1858, aurait dû inclure les lettres relatives à la publication de Madame Bovary, tandis que le tome III aurait dû insérer celles concernant la publication de Salammbô. Il est vraisemblable que Jean Bruneau décida, alors, de ne pas introduire dans le tome IV, paru en 1998, les lettres relatives à la publication de L'Education sentimentale, afin de les donner, toutes ensembles, en Supplément, dans le dernier volume de cette édition.

Lorsqu'ils se rencontrent en décembre 1856, Flaubert et Michel Lévy ont, l'un et l'autre, trente-cinq ans. Si Flaubert est encore un auteur inconnu du public, Michel Lévy a déjà une longue carrière derrière lui.

Il a, en effet, juste quinze ans, lorsqu'il ouvre avec ses deux frères, Nathan et Calmann, une première librairie et un cabinet de lecture, au 1 rue Vivienne à Paris. Vers 1845, ils fondent ensemble la maison d'édition "Michel Lévy Frères". Ils commencent par éditer des livrets d'opéra et des pièces de théâtre, mais rapidement Michel Lévy sait diversifier leur production et accueillir de nombreux romanciers. George Sand, Dumas, Stendhal, Mérimée, Balzac et bien d'autres… figurent dans leur catalogue, dans la nouvelle Collection Michel Lévy frères, à 1 franc.

Cet éditeur entreprenant, à la curiosité toujours en éveil, lit régulièrement les feuilletons des journaux et les articles des revues. Son discernement et son sens littéraire lui font reconnaître l'auteur de talent dans des feuilletons souvent tronqués et censurés.

C'est ainsi qu'il découvre l'œuvre de Flaubert. Le 1er octobre 1856, Maxime Du Camp avait, en effet, commencé à faire paraître Madame Bovary dans La Revue de Paris. Le 15 décembre 1856, la publication était achevée, après six livraisons données avec de nombreuses coupures. Maxime Du Camp avait obtenu de l'éditeur Jacottet qu'il publie le roman en volume ; mais il fallait attendre au moins six mois. Michel Lévy, qui rendit visite à Flaubert en décembre et offrit de le publier sans tarder, obtint le livre. Ils signèrent le contrat le 24 décembre 1856. En échange de la propriété pleine et entière de Madame Bovary pour cinq ans, Flaubert recevait de son éditeur 800 francs. "sur le bon à tirer de la dernière feuille".

Leurs premiers échanges épistolaires révèlent leur parfaite entente. Les lettres nous montrent un Flaubert soucieux de la réception de son œuvre. Lors du procès qui lui est intenté pour Madame Bovary, il demande à Michel Lévy de l'aider dans sa défense, grâce à ses nombreuses relations dans le monde littéraire. Ainsi, le [25 janvier 1857], il lui écrit:

"Mon cher éditeur futur ?
Tâchez de m'avoir des lettres. []
Si vous pouviez m'en avoir d'académiciens ce serait superbe. Voyez, informez-vous, retournez-vous, tâchez de savoir si Sainte-Beuve et Villemain m'ont lu […].
Ça presse. Usons de toutes les ressources, nom d'un petit bonhomme !
Tout à vous.
Gve Flaubert"

Après le procès et l'acquittement de l'auteur, le livre parut au mois d'avril 1857, en deux volumes, dans la célèbre collection à 1 franc, à couverture verte. Le succès fut immense et Flaubert, dans ses lettres, se montre très soucieux de la réussite de son livre :

"Mon cher Michel" écrit-il, "cela marche-t-il? n'avez-vous rien à me dire ?…"

Dans son édition, Jacques Suffel nous apprend que "le premier tirage, fixé à 6.750 exemplaires, fut épuisé très rapidement". Devant ce succès, Michel Lévy avait offert à l'auteur, dès le 31 août 1857, un supplément de 500 francs.

Deux autres tirages furent réalisés la même année et des réimpressions eurent lieu en 1858 et en 1862, totalisant en cinq ans, selon J. Suffel, 29.150 exemplaires. Jean-Yves Mollier, dans son livre sur Michel et Calmann Lévy, majore ces chiffres d'environ 20% et évalue les gains de l'éditeur à un minimum de 35.000 francs, tandis que l'auteur reçut 1.300 francs. Les gains de l'auteur furent ainsi assez dérisoires par rapport à ceux de l'éditeur.

Aussi, lorsqu'en mai 1862, Flaubert voulut publier Salammbô, il chercha à régler minutieusement le contrat de vente de son manuscrit. Et il choisit un notaire, Ernest Duplan, pour traiter à sa place avec l'éditeur. Le [30 mai 1862], il écrit à Michel Lévy :

"Mon cher Michel
Je n'ai rien répondu aux sollicitations que m'ont faites vos collègues relativement à l'achat de Salammbô. Elle vous a toujours été, dans ma pensée, destinée…
Mais comme je tiens à ne pas vous dire des choses désagréables et à ne point en entendre, j'ai pensé qu'il était plus sage de m'en remettre à un tiers. Donc je vous adresse à un ami intime. Transportez-vous chez M. Ernest Duplan, rue St-Honoré n° 163…"

Et il ajoutait un peu plus loin :

"Je vous préviens, mon cher Michel, que vous allez trouver mes prétentions exorbitantes…"

Les conditions de Flaubert étaient difficilement acceptables. Il demandait à Michel Lévy d'acheter Salammbô, sans lire le manuscrit ; il refusait toute illustration et voulait une édition in 8° ; il acceptait de regarder les adaptations théâtrales et les traductions en langue étrangère à venir ; il demandait enfin une somme importante, 25 à 30 mille francs.

Michel Lévy fit quelques objections : il n'achetait jamais un ouvrage sans le lire ; il aurait aimé une édition illustrée pour un roman sur l'antiquité ; 25.000 francs lui semblaient une somme énorme… Il déclara finalement à E. Duplan :

"Je suis disposé à traiter avec M. Flaubert, s'il peut se contenter de dispositions raisonnables."

Flaubert refusa catégoriquement les illustrations, comme il l'écrit à E. Duplan :

"Jamais, moi vivant, on ne m'illustrera, parce que la plus belle description littéraire est dévorée par le plus piètre dessin… Une femme dessinée ressemble à une femme, voilà tout… tandis qu'une femme écrite fait rêver à mille femmes…"

Ne faisant aucune concession sur l'art, il en fit sur l'argent ; et il accepta de Michel Lévy dix mille francs, somme importante à l'époque pour un roman. L'éditeur achetait, pour dix ans, les droits de publication de Salammbô et de Madame Bovary et Flaubert promettait de lui donner son prochain "roman moderne". Le 24 août, M. Lévy écrivait à Flaubert :

"Nous voilà mariés - ou plutôt remariés - pour une dizaine d'années "

et Flaubert lui répondit par courrier :

"Nous ferons bon ménage, espérons-le".

Le contrat fut signé à Paris le 11 septembre et l'écrivain se mit à corriger les épreuves dès le mois d'octobre. Dans ses lettres, il se montre soucieux d'enlever toutes les fautes de son texte, d'aérer son livre et son éditeur lui donne satisfaction sur tous les points.

Salammbô parut le 24 novembre 1862 et eut un succès immédiat. G. Sand, Hugo, Berlioz, Michelet trouvèrent le roman magnifique. Comme pour son roman précédent, Flaubert fut très attentif à la réception de son œuvre, demandant à M. Lévy de lui envoyer tous les articles des journaux. La première édition fut rapidement épuisée et trois autres tirages suivirent dans l'année 1863.

Sept ans après Salammbô, Flaubert acheva, en août 1869, le "roman moderne" prévu dans le contrat précédent. M. Lévy l'accepta aussitôt sans le lire, ayant toute confiance dans le talent de l'auteur. Il fit néanmoins quelques réserves sur le titre L'Education sentimentale, mais s'inclina devant la volonté de l'auteur.

Dès le mois de septembre, Flaubert se mit à corriger avec ardeur les épreuves et, le 17 novembre 1869, l'ouvrage parut en deux volumes in 8°. Le contrat précédent stipulait que, si l'ouvrage était plus long que Salammbô, Flaubert recevrait 10.000 F. pour le premier volume de quatre à cinq cents pages, et 2.000 francs de plus, par fraction de cent pages supplémentaires. L'Education sentimentale comportait 284 pages de plus que Salammbô et Flaubert reçut 16.000 francs de son éditeur. Mais Flaubert avait compris qu'il recevrait 10.000 francs par volume, soit 20.000 francs ; aussi, déçu par son éditeur, il chargea G. Sand de négocier à sa place avec Lévy. G. Sand s'en acquitta et M. Lévy répondit : "Si le livre a du succès, je ne regarderai pas à 2 ou 3.000 francs de plus."

Malheureusement, L'Education sentimentale, considérée aujourd'hui comme l'un des chefs d'œuvre du siècle, fut un échec. Ni le public, ni la critique ne le comprirent et Flaubert écrivit à G. Sand, qu'il était "dénigré par les feuilles", "trépigné d'une manière inouïe". Le premier tirage, fixé à 3.000 exemplaires, n'était toujours pas épuisé en 1873.

Durant cette publication, Flaubert affronta une période difficile de son existence ; ses ennuis d'argent augmentèrent et l'obligèrent à déménager ; Louis Bouilhet, l'ami le plus proche, mourut en juillet 1869.

Flaubert se dépensa alors sans compter pour honorer la mémoire de son ami. L'édification de la fontaine à Rouen, la représentation à l'Odéon de la dernière pièce de théâtre de Bouilhet, Mademoiselle Aïssé, l'occupèrent longtemps. Il voulut également faire éditer les poésies posthumes de Bouilhet, sous le titre de Dernières chansons, dans une édition luxueuse. M. Lévy prédit un échec ; ce qui arriva.

Le [31 mars 1872], Flaubert écrivit à G. Sand :

"J'ai eu, il y a dix jours, une violente contestation avec le sieur M. Lévy… il m'a nié en face une parole donnée. Cela m'a fait l'impression d'un soufflet en plein visage, et je suis devenu tout pâle, puis tout rouge. Et alors votre troubadour… a été beau. Jamais "la maison Michel Lévy" ne s'était vue à pareille danse."

La querelle avait éclaté le 20 mars 1872 chez l'éditeur. M. Lévy avait affirmé que l'édition des Poésies ne se vendait pas et qu'il ne paierait pas un déficit chez l'imprimeur. Flaubert était persuadé que l'éditeur s'était engagé à payer, comme il l'écrit à Jules Claye, le 21 mars [1872]:

"J'ai reçu avant-hier une lettre de votre caissier m'annonçant que M. Lévy refusait de payer votre facture. Cependant il avait été convenu entre nous deux, M. Lévy et moi, qu'il avancerait tous les frais et se rembourserait au fur et à mesure sur le prix des volumes […]."

L'éditeur nia catégoriquement cette promesse et la colère de Flaubert fut vive. "En un instant", écrit J. Suffel, "cette querelle avait balayé quinze ans d'amitié".

Ils se séparèrent sans jamais se revoir et Flaubert souffrit beaucoup de cette rupture. Il écrit à Caroline :

"J'ai été vaillant, cet hiver, jusqu'à ma brouille avec M. Lévy. Mais depuis lors, je me sens épuisé jusque dans les mœlles."

Michel Lévy mourut en 1875, Flaubert en 1880. Mais de cet échange de quinze années nous restent quatre-vingt-quatorze lettres, remplies d'informations biographiques ou littéraires intéressantes pour l'étude de Flaubert et pour l'histoire du livre au XIXe siècle.



[Communication à la table ronde du samedi 22 novembre 2003, Rouen, "L'édition de la Correspondance de Flaubert, Bibl. de la Pléiade, t. V".]



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