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Flaubert entre le Prince rouge et le burgrave rouge

Joëlle ROBERT
[Flaubert, Correspondance, Bibl. de la Pléiade, t. V à paraître, lettres inédites]

Dans un article de l'ouvrage collectif sur la Correspondance de Flaubert, L'OEuvre de l'œuvre, Roger Pierrot souhaitait en conclusion la parution rapide du dernier volume de cette correspondance dans la Pléiade. Il en annonçait le contenu en ces termes : "Il devrait y avoir aussi des Suppléments, les lettres à Michel Lévy déjà évoquées, peut-être, enfin celles adressées à la Comtesse de Grigneuseville et aussi celles au Prince Napoléon, qui doivent sans doute dormir aux Archives nationales auprès des lettres adressées par George Sand au même prince Plonplon."

Ayant lu cet article au moment où les Archives nationales mettaient en ligne une partie de leurs catalogues concernant les fonds privés, nous avons pu découvrir, sur le site du Centre Historique des Archives, le contenu des fonds de Napoléon et de ses descendants.

Le prince Plonplon est, en effet, le dernier enfant de Jérôme Bonaparte, le plus jeune frère de Napoléon Ier. Il est né en 1822 et meurt en 1891. Il s'appelle Napoléon Joseph Charles Paul Bonaparte, mais on le surnomme le prince Jérôme ou Plonplon. Il est le frère de la princesse Mathilde, qui vécut entre 1820 et 1904 et échangea une correspondance régulière avec Flaubert.

Sur le site des Archives, dans les papiers de ce prince, se trouvent référencées huit lettres de Flaubert, écrites entre les années 1876 et 1880.

Flaubert avait déjà écrit au prince Napoléon ; mais les quatre tomes de la Correspondance ne contiennent qu'une seule de ces lettres. Celle-ci, datée du [10 février 1864], demande au Prince une intervention en faveur de Jules Duplan, ami de Flaubert :

"Monseigneur,
Enhardi par la bienveillance dont vous m'honorez, j'ose vous faire une humble requête.
Mme Cornu, notre amie commune, vous a recommandé, pour être employé à la correspondance de Napoléon Ier, M. Jules Duplan.
C'est un de mes intimes les plus chers, un homme que je crois très capable de ce travail. Quant à sa moralité, Monseigneur, j'en réponds comme de la mienne, et vous n'aurez, je pense, qu'à vous applaudir de votre choix.
Daignez, Monseigneur, recevoir l'assurance du dévouement de votre respectueux et très affectionné serviteur."

Jean Bruneau signale en note que Flaubert reçut une réponse dès le 13 février, que son ami serait "placé dans les premiers". Néanmoins il ajoute que l'affaire n'eut, sans doute, pas de suite.

En dehors de cette lettre, il est fait plusieurs fois mention du Prince Napoléon dans la Correspondance. La première allusion se trouve dans une lettre à son frère Achille du [16 janvier 1857], époque du procès de Madame Bovary.

"Je ne t'écrivais plus, mon cher Achille, parce que je croyais l'affaire complètement terminée ; le prince Napoléon l'avait par trois fois affirmé et à trois personnes différentes. […] C'est hier matin que j'ai su, par le père Sénard, que j'étais renvoyé en police correctionnelle. […] J'en ai fait prévenir immédiatement le Prince, lequel a répondu que ce n'était pas vrai ; mais c'est lui qui se trompe."

A cette époque, Flaubert semble ne pas le connaître encore personnellement, non plus que sa sœur, la princesse Mathilde. Il lui envoie, cependant, un exemplaire de Madame Bovary, comme en témoigne la lettre de remerciement du secrétaire particulier du prince, présente dans la collection Lovenjoul.

Un peu plus tard, le [5 décembre 1863], Flaubert écrit à sa nièce Caroline : "Le prince m'appelle maintenant "son cher ami"."

Le prince Napoléon apparaît ainsi dans de nombreuses lettres de Flaubert. Il s'agit souvent de demandes d'intervention pour des proches. Le [17 novembre 1864], il écrit à Caroline qu'il fait une démarche auprès du prince pour M. de la Chaussée, époux de Coralie Vasse de Saint-Ouen ; il en fait une autre, le [28 mai 1866], pour le mariage de Béatrix Person avec Jules Godefroy.

Après la parution de Salammbô, il fait la connaissance de la princesse Mathilde, dont il fréquente le salon. Il y rencontre le prince Napoléon, ainsi que tout le monde littéraire et artistique du second Empire. Certaines lettres le montrent en présence du prince. Ainsi, il écrit à Caroline le [1er février 1864] :

"J'ai dîné samedi chez la princesse Mathilde et la nuit d'hier (du samedi au dimanche) j'ai été au bal de l'opéra jusqu'à 5 heures du matin avec le prince Napoléon et l'ambassadeur de Turin, en grande loge impériale. Voilà. Ceci doit être lu en scheik".

Ou encore, le [20 février 1864], toujours à sa nièce Caroline :

"Je vais ce soir à la première de la mère Sand dans la loge du prince."

L'invitation au bal du Palais Royal, résidence du prince Napoléon, qu'il raconte à Caroline, ou les conversations avec le prince, qu'il rapporte à George Sand dans ses lettres, ou encore les nombreuses questions qu'il pose à la princesse Mathilde sur la santé du Prince, sur sa situation après 1870…, montrent qu'ils se sont fréquentés et appréciés au cours de longues années.

Aussi, les huit lettres référencées sur le site des Archives et qui datent de la fin de la vie de Flaubert, ne doivent pas nous étonner. Huit lettres sont annoncées, mais, en réalité, il n'y en a que sept ; une lettre manquant sur le microfilm, sans que les responsables des Archives puissent nous donner une explication sur cette disparition.

Trois de ces lettres s'insèrent dans un ensemble de petits billets présentés en 1972, par Georges Lubin, dans le bulletin n° 41 des "Amis de Flaubert", où il intitulait son article "Flaubert entre le Prince rouge et le burgrave rouge".

Si quelques lettres antérieures de Flaubert contenaient des sollicitations adressées au Prince, en revanche, ces trois petits billets présentent une requête du Prince à Flaubert. Le prince sait que Flaubert fréquente Victor Hugo depuis son retour d'exil en 1870. C'est pourquoi, il lui demande d'intervenir auprès de l'écrivain, afin que le nom de "Jérôme Bonaparte" n'apparaisse pas dans l'ouvrage que celui-ci s'apprête à publier et qui est l'Histoire d'un crime.

On sait en effet que, après le conflit du 16 mai 1877 avec le gouvernement, Mac Mahon, président de la République, a dissous l'Assemblée nationale, provoquant une grave crise dans le pays. Les Républicains craignent alors un coup d'état semblable à celui perpétré en 1851 par le Prince-Président et Victor Hugo décide de publier Histoire d'un crime, ouvrage qu'il avait écrit en Belgique, dans les premiers jours de son exil. Ce récit épique est une évocation des quatre journées de décembre 1851 qui virent le Prince-Président dissoudre l'Assemblée et s'emparer de tous les pouvoirs. La similitude des situations de 1851 et de 1877 pousse Hugo à faire paraître le tome I (récit des deux premières journées) le 1er octobre 1877, "deux semaines avant les élections où se jouait le sort de la République". Les notes de l'édition Robert Laffont nous apprennent que "le livre a joué un rôle important dans le succès des Républicains, qui conservèrent la majorité malgré toutes les pressions exercées sur les électeurs."

La publication du tome II, contenant les deux dernières journées, eut lieu le 15 mars 1878. Le Prince savait qu'il apparaissait dans ce volume et qu'un chapitre lui était consacré. Il s'était, en effet, rendu le 16 novembre 1851, chez Victor Hugo, comme le relate l'écrivain dans le chapitre X du livre IV, pour lui annoncer l'imminence du coup d'état et lui demander de faire arrêter son cousin, le Prince-Président, afin de sauver la République. Mais arrêter le Prince-Président, c'était faire un coup d'état ; ce que refuse Victor Hugo, aimant "mieux subir le crime que de le commettre".

Au moment où ce récit va être publié, le prince désire garder l'anonymat. Et, effectivement, dans le livre imprimé, son nom n'apparaît pas, comme on le voit dans le texte suivant :

"Le 16 novembre 1851, j'étais rue de la Tour-d'Auvergne, numéro 37, chez moi, dans mon cabinet ; il était environ minuit, je travaillais, mon domestique entr'ouvrit la porte.
-Monsieur peut-il recevoir ?
Et il prononça un nom.
-Oui, dis-je
Quelqu'un entra.
J'entends ne parler qu'avec réserve de cet homme considérable et distingué. Qu'il me suffise d'indiquer qu'il avait le droit de dire en désignant les Bonaparte : "ma famille"."

Une note de l'édition Robert Laffont indique que "le manuscrit donne l'identité de la personne désignée allusivement dans le texte imprimé", qu'il s'agit de celui que Victor Hugo appelle "le prince Jérôme", Napoléon Joseph Charles Paul Bonaparte, cousin de Napoléon III.

Flaubert s'est donc trouvé associé à ces événements et a joué le rôle d'intermédiaire entre Hugo et le prince, comme le montrent les extraits des quelques lettres suivantes rassemblées par G. Lubin. A ces petits billets, nous ajoutons, à leur place, des extraits des trois lettres inédites de Flaubert au prince Napoléon.

Flaubert écrit, le mardi 29 janvier 1978, à Paul Meurice, écrivain et ami de V. Hugo (et qui se charge de l'édition de ses œuvres) :

"Mon cher ami,
Je viens de voir le prince Napoléon.
Voici le résultat de cette visite.
Envoyez, soit à lui, soit à moi, l'épreuve en question. Il écrira une note rétablissant l'exactitude des faits. Après quoi, notre cher maître en usera comme il lui plaira.
Le Prince aimerait mieux qu'on ne parlat (sic) pas de lui, du tout. Je lui ai fait comprendre que sa demande était griève. Il faut que la Vérité soit connue.
Tout à vous, mon cher Meurice."

Le vendredi matin, 1er février 1878, Flaubert envoie au Prince le manuscrit de Hugo, avec ce petit mot :

"Monseigneur
Voici ce que j'ai trouvé sur ma table hier au soir, en rentrant. Il était trop tard pour vous l'envoyer. […]
On me paraît être dans les dispositions les plus conciliantes !"

Le même jour, le prince Napoléon (Jérôme) répond à Flaubert :

"Mon cher Flaubert,
Merci de votre aimable intervention. […] Je vais me mettre à faire les rectifications, j'espère que ce sera terminé à 3 heures.
Tout à vous, votre affectionné. Napoléon Jérôme."

Le lendemain 2 février, Flaubert reçoit du prince le manuscrit corrigé et le transmet aussitôt à Paul Meurice :

"Mon cher Meurice,
Voici ce que le Prince me renvoie.
N.B. Selon lui, tout ce chapitre est à refaire et il aimerait mieux que V. H. ne parlat (sic) point de lui.
Avant de remettre cette feuille au maître, voulez-vous que nous en devisions seul à seul ?
ex imo
Gve Flaubert."

Paul Meurice répond à Flaubert, le 6 février :

"Mon cher Flaubert
Victor Hugo, après les quelques modifications nécessaires, donnera son récit sans nommer le prince Napoléon.
J'irai, dès que j'aurai un moment vous montrer la version nouvelle, qui coupera court, je crois, à toute susceptibilité personnelle, en maintenant les droits de la vérité.
A vous, cordialement
Paul Meurice."

Le jeudi 7 février, Flaubert écrit au prince Napoléon une lettre qui reprend dans les mêmes termes la lettre de P. Meurice.

Le prince Napoléon répond aussitôt à Flaubert, le 8 février :

"Mon cher Flaubert,
Tout est bien qui finit bien. Voulez-vous venir dîner chez moi demain samedi 9 à 7 heures. Vous pouvez m'apporter la nouvelle version. Mille amitiés. Votre affectionné
Napoléon (Jérôme)."

La troisième lettre de Flaubert au Prince est écrite dès la réception de la lettre du prince.

"[Paris, 8 février 1878.]
Monseigneur
La nouvelle version ne m'est pas encore parvenue. Dès que je l'aurai, je vous l'apporterai. D'ailleurs, un des soirs de la semaine prochaine j'irai chez Victor Hugo pour en causer avec lui et savoir le fond.
Je suis Monseigneur, votre très dévoué Gve Flaubert."

Flaubert, plutôt connu pour son refus de la vie politique, et qui, à la même époque peut écrire : "Je hais le suffrage universel"…se retrouve ici au cœur de l'actualité, jouant les intermédiaires entre un prince rouge et un burgrave rouge.

Pour comprendre le sens de ces deux termes, il faut se rappeler que Hugo et le prince sont tous deux élus à l'Assemblée nationale en 1848. Le prince vote avec l'extrême-gauche, d'où son surnom de "Prince de la montagne" ou "Prince rouge". Hugo est considéré, en 1851, comme un député républicain, donc "rouge". Le terme de "burgrave" est emprunté à l'un de ses drames romantiques. Il est utilisé ironiquement par la droite et la gauche pour désigner les seize membres de leurs comités de vigilance respectifs. La gauche surnomme ces membres de droite "les burgraves" et la droite, par dérision, parle des "burgraves rouges". A ce mot de "burgrave" était attachée, alors, l'idée de décrépitude.


[Communication à la table ronde du samedi 22 novembre 2003, Rouen, "L'édition de la Correspondance de Flaubert, Bibl. de la Pléiade, t. V".]



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