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Bouvard et Pécuchet, Gustave Flaubert - Jérôme Deschamps

Du 12 au 19 octobre 2016, TNP, place Lazare-Goujon (Villeurbanne)
et en tournée dans toute la France

compte rendu par Stéphanie Dord-Crouslé (13 octobre 2016)

Si son titre, Bouvard et Pécuchet, arrime a priori solidement le spectacle dans le port flaubertien, la présentation accolée des deux auteurs sur le programme, « Gustave Flaubert - Jérôme Deschamps », rétablit une vérité qui n’échappera pas longtemps au spectateur — quoiqu’elle en minore encore les répercussions. Le texte est certes inspiré par et — pour une petite partie — directement tiré du dernier roman de Flaubert, mais les écarts (nécessaires et assumés) sont tellement importants qu’il aurait été plus pertinent d’inverser l’ordre des auteurs, rétablissant en cela l’ordre alphabétique (cher à Bouvard et Pécuchet) de leurs patronymes, voire de proposer un titre qui aurait un peu rebattu les cartes (quelque chose comme : « Le Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert », revu par Jérôme Deschamps ?).

Car il s’agit bien d’abord d’un spectacle écrit, conçu et joué par Jérôme Deschamps (et les siens) dans une veine qui est la sienne et qui consonne tout à fait heureusement avec la dimension burlesque inhérente au roman de Flaubert. Les Deschiens ne sont jamais loin. Les gags s’enchaînent à un rythme effréné, la mise en scène souvent ingénieuse valorise tous les aspects mécaniques que comporte indubitablement le roman. Le comique de répétition, les gestuelles outrées, les phrasés hésitants rendent compte d’un univers où les personnages sont tous porteurs d’une bêtise qui s’incarne cependant différemment selon qu’ils sont les deux héros ou le couple chargé de représenter à eux seuls l’ensemble des personnages secondaires du roman, et en particulier le protéiforme Gorgu et la petite bonne Mélie.

Pour la distribution justement, on notera l’extraordinaire prestation livrée par Micha Lescot qui prend souvent le pas sur un Jérôme Deschamps plus (trop ?) attendu. Il faut cependant un bon moment pour se faire à l’idée (absolument contraire aux théories du tempérament d’après lesquelles Flaubert a construit ses personnages) qu’un acteur ventripotent puisse jouer le rôle de l’atrabilaire et vierge Pécuchet tandis que le rougeaud et expansif Bouvard est incarné par un « grand échalas », un acteur qui, comme le remarquait très justement un journaliste du Parisien à l’occasion de sa prestation dans Ivanov en janvier 2015, est d’abord « un corps : 1m92 et des jambes interminables ». Pourtant, Lescot habite l’espace avec une évidence et une vérité incroyables. Pauline Tricot et Lucas Hérault, quant à eux, excellent dans la partition qu’on leur a donnée à jouer — malheureusement pour eux, pourrait-on dire ! Car l’aspect caricatural outrancier de leurs personnages, et surtout la débilité constante (et finalement plus si distanciée que cela) du personnage féminin, finit par lasser voire parfois par gêner le spectateur… Le refus caractérisé de la nuance, même lorsqu’il est constitutif d’une esthétique, n’est jamais anodin.

La farce est donc au premier plan de ce théâtre de marionnettes virevoltant où tout est réglé au millimètre. De l’intrigue du roman original, on retrouve l’essentiel : la rencontre initiale, l’héritage, le retrait à la campagne, l’attrait successif pour divers savoirs, une certaine évolution « intellectuelle » des personnages principaux et une tentative de suicide avortée. Certains épisodes sont exactement repris. Le spectateur familier de la prose flaubertienne reconnaîtra ainsi quelques passages directement tirés du roman, qu’ils soient récités par les comédiens comme par une voix off (les premières phrases de l’incipit, l’« ennui de la campagne » au début du chapitre VII) ou intégrés au dialogue (la description du ciel étoilé, les définitions tautologiques du beau et du goût). Mais la plus grande partie des répliques consiste en une actualisation souvent heureuse du texte original. On notera des transpositions historiques cocasses : l’ouvrier en grève qui, dans le roman, réclame l’organisation du travail (1848 oblige…) dort ici toute la journée parce qu’il passe la « nuit debout » ; ainsi que des clins d’œil malicieux à l’actualité : les personnages se targuent de faire preuve de « bravitude » dans leurs expériences agricoles ; et des charges impertinentes comme l’évocation des récentes affaires de pédophilie dans le diocèse de Lyon…

Adapter un roman à la scène est un exercice périlleux. Le parti qu’a pris Deschamps de privilégier la veine burlesque, les jeux sur le langage et les aspects mécaniques des situations ne manque pas de cohérence et convainc jusqu’à évoquer l’écriture théâtrale de Flaubert lui-même qui, il faut s’en souvenir, a produit pour la scène — avec plus ou moins de réussite. Ainsi, la manière dont Deschamps a monté son Bouvard et Pécuchet n’est pas sans rappeler Le Château des cœurs, féerie rédigée par le romancier et deux de ses amis en 1863, tel qu’il a été représenté au théâtre Kantor de l’ENS de Lyon au printemps 2011 dans une mise en scène de Ludovic Heime.

Mais à trop privilégier une veine, on en oublie que la profondeur et la complexité du roman de Flaubert viennent essentiellement du savant tissage opéré par l’écrivain entre différents fils : celui du burlesque est intimement lié à une réflexion sur les savoirs et sur le rapport de l’homme au savoir. Ce qui frappe dans les choix opérés par Deschamps est justement la relative absence des livres (si ce n’est dans leur plus pure matérialité puisqu’ils sont surtout utilisés comme projectiles dans la scénographie !). Certes, Bouvard et Pécuchet en lisent, et ils en tirent quelques arguments relatifs par exemple à l’adultération générale des aliments. Mais le rythme fondamental sur lequel repose le dispositif cyclique du roman (lectures, expérimentations, échec) est totalement absent de la scène. La lecture, sous la forme d’un catalogue de noms de grands auteurs, est révoquée en bloc, une fois pour toutes. Seul un nom, vraisemblablement fictif (Fenouillet ? ou Grenouillet ?), est périodiquement invoqué par les deux amis et recueille tous leurs suffrages (« ça, c'est un auteur ! »).

Surtout, la « copie » — dans toutes ses dimensions — est complètement absente de la version Deschamps. Bouvard et Pécuchet qui sont, à l’origine dans le roman, des « copistes » sont présentés sur scène comme des employés de bureau sans que cette dimension essentielle de leur tâche qu’est la copie soit même évoquée. Jamais les personnages ne prennent de notes sur les ouvrages qu’ils lisent, jamais ils n’écrivent non plus la moindre ligne (livres de comptes, biographie du duc d’Angoulême, scénarios de roman, etc.). Le rapport à l’écriture et à la copie, fondamental pour le second volume du roman prévu par Flaubert, est tellement passé sous silence que la tentative de suicide des personnages change de sens. Dans le roman, Bouvard et Pécuchet renoncent à passer à l’acte parce que, expliquent-ils, ils n’ont pas fait leur testament. Il s’agit là pour eux moins d’établir la répartition effective de leurs biens alors quasiment évanouis entre des héritiers inexistants que d’affirmer un rapport intime à l’écrit : le papier et la plume sont le moteur de leur vie. Évoquer les uns, c’est reprendre goût à l’autre. Les personnages commencent comme des copistes « mécaniques » au début du roman et Flaubert prévoyait de les amener à une autre forme de copie, mais à une copie tout de même, au terme de leurs aventures (« Pas de réflexion ! Copions ! […] Finir par la vue des deux bonshommes penchés sur leur pupitre, et copiant »). Les Bouvard et Pécuchet de Deschamps préparent eux aussi leur suicide par pendaison. Mais ils n’y renoncent pas ; c’est le plafond qui s’écroule sous leur poids ! L’effet comique est indéniable ; mais la dimension réflexive et la portée esthétique sont évidemment différentes. C’est vraisemblablement ce qui explique une fin un peu en « queue de poisson » pour la pièce : les personnages se figent sans que l’on comprenne bien pourquoi…

Il n’était sûrement pas dans le dessein de l’auteur contemporain de retranscrire dans son adaptation scénique la totalité du projet flaubertien. Il en a fait ce qu’il pouvait en faire : un spectacle gai, cohérent, porté par de bons acteurs et extrêmement fidèle à l’une des dimensions mises en œuvre par le roman. De « l’encyclopédie critique en farce » visée par le romancier, il a très honnêtement illustré la farce. Quant aux professeurs de français qui étaient nombreux hier soir à avoir conduit au théâtre leurs élèves de Première parfois rétifs et le plus souvent fort peu familiers de ces lieux, ils ont dû se réjouir de les voir s’enthousiasmer devant un spectacle qu’ils pouvaient croire « classique » (le côté « Flaubert »). Ils auront en revanche un peu plus de mal à leur faire comprendre qu’il y a une part de méprise, que c’était surtout un spectacle de Jérôme Deschamps et que Bouvard et Pécuchet, ce n’est pas (seulement) cela…





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