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Bouvard et Pécuchet : « Ce sont des saints... »

Patrick Hébert
(15 octobre 2003)

« Ce sont des saints » ! C’est comme ça que – est-il le pape ? – Michel Foucault béatifie Bouvard et Pécuchet dans sa préface pour La Tentation de saint Antoine. « Copier, c’est : ne rien faire ». Ainsi, les deux bonshommes, en arrêtant d’expérimenter, en regagnant la table (ronde des chevaliers du Graal ou ovale selon Rodolphe… ?) des copistes, selon l’ordre de saint Bernard probablement, obéissent à leur destinée. Galaad et Lancelot, Gauvin et Arthur, Merlin l’enchanteur... ça ne va pas ! « Leur » livre, le nôtre, celui de l’écrivain, scripteur, relecteur, copieur, perroquet... est une parenthèse de temps – celui du lecteur fictif mais possible ; les cent soixante-dix invités à la lecture de L’Éducation sentimentale qui n’ont pas répondu à Flaubert. Sur deux cent. Ils sont, B et P, des figures de saint Gustave et de perroquets de Flaubert en artiste, avant que le naturel les reprenne. Pourquoi cette tentative de devenir ce que l’on est ? Sinon rejoindre la grave imbécile sainteté des choses... L’âme des pierres de Nerval, le Faust inaccessible d’Homais, le donjuanisme approximatif de Rodolphe ; Charles Bovary, tel Lancelot du Lac, laissant la forêt se refermer derrière lui, chevauchant, pour secourir le père d’Emma, quêtant le Graal de la médecine comme science secrétant un élixir, Hérault du bocage, imbécile malheureux, involontaire figure amoureuse d’un texte malheureux : la tentation.

Dans cette posture dans laquelle je suis, je perçois qu’il manque la caméra et l’écran de contrôle : par-dessus mon épaule, je vois mon médecin psychiatre. Il me dit quoi ? Je n’ai plus à être ici. La porte est ouverte, je n’ai qu’à partir. C’est une joie pour un « placé d’office ».

C’est une honte pour moi et mon projet. L’hôpital psychiatrique n’est qu’un asile pour la médecine. Un lieu tautologique exigeant et insoupçonné ; un lieu pour médecin et trafic de médicament et d’influence (au pluriel, j’y reviendrai).

Pour autant, je suis dans ce couloir face aux offices. Là où la figure du Christ vient de disparaître de mon ciel. Je me préoccupe de la sainteté d’Antoine, je ferais mieux de m’occuper de ma résurgence en ville. Bouvard et Pécuchet sont des muses tragiques ! Parce que j’ai ce complexe de répétition. Il y a que j’ai été séquestré, il y a que je ne le suis plus, je voudrais copier, comme eux, mais mes livres sont dans une malle, il n’est pas prévu qu’ils en sortent. Alors copier quoi ?

Je me dis que j’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. Mais des souvenirs de lecture ? Tout du moins de textes ? Je cite ? Mal ! Je n’ai de confiance que dans le texte imprimé. Aussi bien je me méfie du narrateur : d’où c’est que tu parles ? Qui parles... Gustave m’a assommé ainsi. Je suis abasourdi de flaubetises... Il me ferait aimer le théâtre – de marionnettes ! – À quoi bon essayer de me souvenir ? Je m’y emploie et j’ai dans la tête, pratiquement sous les yeux les premières lignes de l’introduction à la rédemption selon saint Gustave... Et ça fait Chier !

« Nous étions à l’étude lorsque le Directeur entra suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et précédé d’un garçon de classe qui portait un bureau. » Voilà une séance d’adoubement qui commence. Quant au roman, avec ce « nous », je frissonne à l’idée qu’il paraisse – sauf pour Baudelaire – comme le premier des romans « réalistes, objectifs... » ou je ne sais que trop. Pour l’instant, le professeur Godefroy m’introduit dans le nouveau monde ; hors-jeu d’asile et je suis presque fier pour lui. Il ne sait pas que je suis hors de moi, pour ainsi dire par dessus mon épaule en train de filmer moi et lui me regardant. Il croit que je m’amuse parce que je devrais être dans l’état dans lequel on reconnaît un fou, qui plus est alcoolique, mais je souris d’un sourire meilleur. Je le trouve trivial et « à sa vraie place » ; est-ce un saint ? J’avais trouvé mon placement déplacé. En route ! Il m’a « trouvé » chez lui. Je suis presque prêt à m’excuser de l’avoir découvert dans ce lieu de.... placement ? Je me dis immédiatement que j’aimerais posséder sa figure en bronze ou en marbre quelque part où je pourrais être ou, au mieux, habiter. En marbre, ce serait bien : comme le commandeur que j’imagine... En bronze, comme la statue de Flaubert à Rouen, et qui pleure des larmes de bronze comme l’a noté Julian Barnes dans Le Perroquet de Flaubert... En marbre, rond et lisse comme les boules de billard de cette matière que caresse Emma B., dans un roman, il est vrai. Je ne sais plus si je vois des boules ou la figure d’une sainte caressant des boules ? Il est grand temps que je sorte de là ! Pourtant... J’eus un ricanement. Je voulais encore me faire bien voir. Rester là, chez lui, chez nous, dans son hospice de fous : Asile ! Il m’a, pour ainsi dire, mis à la rue avec ma malle. La malle au clou, celle qui ne contenait aucun livre. Je préférais m’en débarrasser comme d’un colis lourd et pesant. ou vendre ? des souvenirs et des mensonges... des rogatons et des reliefs... Tiens, un oiseau empaillé, un perroquet par exemple...

Le Professeur a les mains croisées, il me dit d’aller retrouver mon amie, que la vie est là... qu’elle m’attend.... Je croyais, Docteur, que c’est elle qui m’a placé dans cet hospice ? Et alors ? vous ne lui reprochez pas, elle a donc eu raison, aujourd’hui, vous la retrouvez... Et son mari, je retrouve cette infidélité quant à son mari ? Je sais que je ne devrais pas lui poser la question. Je dois faire acte de discrétion. Je repense que son mari est allemand, rhénanien. Je traduis pour le Professeur : boche et le plus gai des boches parce que rhénanien... Mais il est aussi idéaliste qu’un nazi et aussi stupide que Lazslo... Le Professeur est-il un saint ? Il sourit comme un saint pour ce que je me souviens de mes lectures religieuses à cent sous. Ou est-il véritablement stupide ?

Je me souvins alors que j’étais en pénitence, que je pouvais admettre un sacrifice et que je n’avais plus peur de Dieu. Je suis entré ici, Docteur, comme une victime, je me suis tenu, là comme une ombre grotesque de saint Antoine. Ma vie séquestrée dans les livres, LE livre enfin... Et puis tous ces livres que je voulais copier. Je faisais, dans mon idée, un roman de la bibliothèque du grand-père de Gérard, de celle de Flaubert, de celle de Frédéric Moreau... La vraie bibliothèque de Croisset : celle qui a laissé sa place à une fabrique de papier. Effacer de l’encre, voilà la question. Bouvard et Pécuchet recopieraient-ils avec une gomme ? Mais que copierons-nous ? Le Dictionnaire des idées reçues ? Non pas seulement. C’est une déformation esthétique et satisfaisante. On copie, mais trivialement comme je pense. Comme me le donne à penser le docteur en psychiatrie, universaliste et humaniste. Lui qui a des idées sur l’attaque maladive qui atteint Flaubert en 1848 : une forme hystérique, pour ainsi dire « féminine » d’affection... Pourquoi cette affliction ? L’hystérie n’est jamais que de l’ordre des femmes, non ? Je revois Félicité, autrement dit je parcours « un cœur simple » », figures de style... dans ma mémoire : « Elle avait, elle aussi, connu une histoire d’amour... »Voilà bien un symptôme hystérique « féminin »... Mon médecin est un idéaliste parce qu’il a des idées. CQFD. Non, il a surtout des conceptions sur ce que je devrais être et où je devrais être. Je pensais qu’un asile devait convenir à des exclus. On n’en revient jamais ?

Flaubert souffrait d’épilepsie et mourut d’une crise cardiaque. Ça n’est pas spécifiquement féminin.

Dans un hôpital psychiatrique, on se pose la question de la vision et de la sainteté : suis-je vraiment fou, suis-je réellement à ma place ? On voit que la question d’être est maladive. On soupçonne que le statut de l’hôpital est indistinct pour ceux qui y vivent. – Pour ceux qui en vivent ? – Un saint, d’emblée, étreint à la fois un statut et une qualité d’être hors du monde. Il n’a pas de considération triviale où la profonde bêtise du monde le rattraperait, il se trouve bien dans un lieu de sainteté : là où personne n’existe. C’est là, peut-être, où je perds la conscience d’une de mes folies. J’étais rentré à l’hôpital de façon vulgaire ; placé d’office. J’en ressortais viré, vulgairement. Entre temps, je me disais qu’il s’agissait, simplement, d’être « à sa place ». C’était d’abord une hypothèse, c’est devenu un postulat.

Je me souviens de la « scène » des Comices dans Notre-Dame, pardon, Madame Bovary, quand Rodolphe s’installe en observateur... (une hypothèse, un postulat...).

Cependant, Rodolphe, avec Madame Bovary, était monté au premier étage de la mairie, dans la salle des délibérations, et, comme elle était vide, il avait déclaré que l’on y serait bien pour jouir du spectacle plus à son aise. Il prit trois tabourets autour de la table ovale, sous le buste du monarque, et, les ayant approchés de l’une des fenêtres, ils s’assirent l’un près de l’autre.

Pourquoi trois tabourets ? Ils ne sont que deux. Pour nous, lecteur, l’un sur les genoux de l’autre ? Il n’y a rien à faire, je ne me sens pas à ma place là non plus, surtout pas avec un amateur assis sur mes genoux.

(J’étais rentré à l’hôpital de façon vulgaire ; placé d’office. J’en ressortais viré, vulgairement. Entre temps, je me disais qu’il s’agissait, simplement, d’être « à sa place ». C’était d’abord une hypothèse, c’est devenu un postulat.)

Être un saint c’est être, gagner, regagner sa place. Comme ça ne marche pas du point de vue de la syntaxe, il faudra bien....






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