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Flaubert dans Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Gallimard, 2006

Aurélie Barjonet
21 février 2007
Le narrateur, Maximilian Aue, lit Flaubert lors de sa fuite devant l’avancée des Russes, dans l’avant-dernière et la dernière parties du roman, soit dans la 6e et la 7e. Il trouve le livre en Poméranie, dans le domaine de sa sœur et de son beau-frère, déserté par ceux-ci. Il est venu se terrer là après avoir tenté, en vain, de « garantir le caractère prioritaire de l’évacuation de la main d’œuvre utilisable [des camps], en bon état, destinée à être réexploitée à l’intérieur du Reich. » (p. 768)

En Poméranie :

p. 803 : « Je me levai tôt et traversai la maison vide et silencieuse. Dans la cuisine, je trouvai du pain, du beurre, du miel, du café et je mangeai. Ensuite, je passai dans le salon et examinai les livres de la bibliothèque. Il y avait beaucoup de volumes en allemand mais aussi en anglais, en italien, en russe ; je finis par me décider, avec une flambée de plaisir, pour L’éducation sentimentale, que je trouvai en français. Je m’installai près d’une fenêtre et lus durant quelques heures, levant de temps en temps la tête pour regarder les bois et le ciel gris. »


p. 809 : « Après le repas, j’avais débarrassé la table et m’étais servi une mesure de cognac, je m’installai devant la cheminée et essayai de lire Flaubert, mais je n’y parvenais pas. Trop de choses sourdes me travaillaient. »


p. 810 : « Je tenais toujours entre mes mains L’éducation sentimentale, posée sur mes jambes presque au contact de mon sexe, oubliée, je laissais ces pensées d’idiot affolé* me labourer la tête, l’oreille emplie du battement angoissé de mon cœur. »
[* la sexualité des prisonniers dans les camps de concentration, le lien de l’érotisme à la mort. Note d’Aurélie Barjonnet.]


p. 817 : « Il faisait presque doux. J’avais sorti une chaise sur la terrasse, je restais là des heures, à lire ou à écouter la neige fondre dans le jardin en pente, à regarder les buissons taillés réapparaître, imposer de nouveau leur présence. Je lisais Flaubert et aussi, lorsque je me lassais momentanément du grand trottoir roulant de sa prose, des vers en ancien français qui parfois me faisaient rire tout haut de surprise : J’ai une amie, ne sais qui c’est, / Jamais ne la vis, par ma foi. J’avais le joyeux sentiment de me trouver sur une île déserte, coupée du monde ; si, comme dans les contes de fées, j’avais pu entourer le domaine d’une barrière d’invisibilité, je serais resté là toujours à attendre le retour de ma sœur, presque heureux, tandis que trolls et bolcheviques submergeaient les terres à l’entour. »


p. 822 : « De temps à autre, lorsque ces tempêtes intérieures se calmaient un peu, je reprenais mon livre, je me laissais emporter avec tranquillité par les pages de Flaubert, face à la forêt et au ciel bas et gris. Mais, inévitablement, j’en venais à oublier le livre sur mes genoux, tandis que le sang rosissait mon visage. Alors pour gagner du temps je reprenais un des vieux poètes français, dont la condition ne devait pas tant différer de la mienne : Ne sais quand je suis endormi / Ni quand veille, si l’on ne me le dit. »


Son fidèle ami Thomas vient le tirer de là, juste avant l’arrivée des Russes.

p. 841-842 : « Je m’habillai, enfilant mes vêtements un peu au hasard, mais avec un certain bon sens, car il faisait froid, des sous-vêtements longs, des chaussettes en laine, un pull-over à col roulé sous mon uniforme de bureau. L’éducation sentimentale traînait sur le secrétaire : je glissai le volume dans la poche de ma tunique. »


p. 848 : « Je tâtai mes poches, ma main rencontra le livre que j’avais emporté puis oublié. La vue des pages trempées et gondolées me souleva le cœur. Mais il n’y avait rien à faire. Thomas me pressait, je le remis dans ma poche, jetai mon manteau mouillé sur mes épaules et repris la marche. »


p. 850 : Il fait sécher ses habits au soleil et « J’y déposai aussi le Flaubert, ouvert, pour faire sécher les pages gondolées. […] Je repassai mes vêtements humides, empochai le Flaubert et le suivis. »


p. 852 : « Je m’assis derrière un buisson, le dos à la route, et croquai un oignon que je fis passer avec de l’eau-de-vie, puis je tirai de ma poche L’éducation sentimentale, dont la reliure en cuir était toute gonflée et déformée, décollai délicatement quelques pages, et me mis à lire. Le long flot étale de la prose m’emporta rapidement, je n’entendais plus le cliquètement des chenilles ni le grondement des moteurs, les cris saugrenus en russe, ‘Davaï ! Davaï !’, ni les explosions, un peu plus loin ; seules les pages gondolées et collantes gênaient ma lecture. La tombée du jour m’obligea à refermer le livre et à le ranger. »


p. 853 : « Mais la barque avait disparu et nous dûmes marcher un moment avant de trouver un passage guéable, indiqué par des piquets et une sorte de passerelle tendue sous l’eau, à laquelle tenait accroché par un pied, flottant sur le ventre, le cadavre d’un Waffen-SS français. L’eau froide nous monta jusqu’aux cuisses, je tenais mon livre à la main pour lui épargner un nouveau bain ; de gros flocons tombaient sur l’eau pour y disparaître instantanément. Nous avions ôté nos bottes mais nos pantalons restèrent mouillés et froids toute la nuit et puis encore la matinée, lorsque nous nous endormîmes, tous les trois, sans monter la garde, dans une petite cabane de forestier au fond d’un bois. Cela faisait presque trente-six heures que nous marchions, nous étions épuisés ; maintenant, il faudrait marcher davantage.

Nous avancions la nuit ; le jour, nous nous cachions dans les bois ; alors je dormais ou lisais Flaubert, je parlais peu à mes compagnons. Une colère impuissante sourdait en moi, je ne comprenais pas pourquoi j’avais quitté la maison près d’Alt Draheim, je m’en voulais de m’être laissé entraîner pour errer comme un sauvage dans les bois, plutôt que d’être resté tranquille. »


p. 857 : « Je dormis quelques heures sur des aiguilles de pin et ensuite lus mon livre tout déformé jusqu’au soir, trompant ma faim grâce à la description somptueuse des banquets de la monarchie bourgeoise. Puis Thomas donna le signal du départ. »

De retour dans Berlin assiégé :

p. 867 : « À la Kurfürstenstrasse régnait une ambiance chaotique : le bâtiment abritait maintenant l’état-major du RSHA et de la Staatspolizei, ainsi que de nombreux représentants du SD ; tout le monde manquait de place, peu de gens savaient ce qu’ils avaient à faire, ils erraient dans les couloirs sans but, cherchant à se donner une contenance. Comme Kaltenbrunner ne pouvait me recevoir avant le soir, je m’installai dans un coin sur une chaise et repris ma lecture de L’éducation sentimentale, qui avait encore souffert du passage de l’Oder, mais que je tenais à finir. Kaltenbrunner me fit appeler juste avant que Frédéric ne rencontre Madame Arnoux pour la dernière fois ; c’était frustrant. Il aurait pu attendre un peu, d’autant qu’il n’avait aucune idée de ce qu’il pourrait faire de moi. Il finit, presque au hasard, par me nommer officier de liaison avec l’OKW. Mon travail consistait en ceci : trois fois par jour, je devais me rendre à la Bendlerstrasse et en rapporter des dépêches sur la situation au front ; le reste du temps, je pouvais tranquillement rêvasser. Le Flaubert fut vite achevé, mais je trouvai d’autres livres. »


p. 869 : « La population, elle, perdait tout espoir, et la propagande de Goebbels n’arrangeait pas les choses : en guise de consolation, elle promettait que le Führer, dans sa grande sagesse, préparait en cas de défaite une mort facile, par le gaz, au peuple allemand. C’était là bien encourageant et, comme disaient les mauvaises langues : ‘Qu’est-ce que c’est qu’un lâche ? C’est un type qui est à Berlin et qui s’engage sur le front.’ La seconde semaine d’avril, l’orchestre philharmonique donna un dernier concert. Le programme, exécrable, était tout à fait dans le goût de cette période - le dernier aria de Brünnhilde, le Götterdämmerung bien entendu, et pour finir la Symphonie romantique de Bruckner - mais j’y allai quand même. La salle, glaciale, était intacte, les lustres brillaient de tous leurs feux, j’aperçus Speer, de loin, avec l’amiral Dönitz dans le box d’honneur ; à la sortie, des Hitlerjugend en uniforme munis de paniers offraient aux spectateurs des capsules de cyanure : cela me tenta presque d’en avaler une sur place, par dépit. Flaubert, j’en étais sûr, se serait étouffé devant un tel étalage de bêtise. Ces démonstrations ostentatoires de pessimisme alternaient avec des effusions extatiques de joie optimiste […]. »


Le beau-père de Maximilan Aue s’appelle Aristide Moreau, mais Max l’appelle toujours « Moreau ». On apprend p. 190 que la mère de Max a rencontre Moreau sur un bateau « cela avait commencé sur un bateau » écrit Max.

Les autres auteurs mentionnés par le narrateur sont, dans l’ordre : Céline, Bossuet, Platon, Stendhal, Ernst Jünger, Voltaire, Sophocle, Nietzsche, Proust, Blanchot, Gide, Burroughs, Pascal, Kafka, Tchekhov. À Paris, il rencontre également divers auteurs d’extrême-droite.

Dans ce contexte, Maxime du Camp est cité p. 470-471, ici p. 471 (quatrième partie) :
[Le narrateur se trouve à Paris, où il se remet de sa blessure de Stalingrad]

Il [Lucien Rebatet – écrivain et journaliste fasciste] me quitta en proposant de me retrouver, le soir, avec Cousteau, du côté de Pigalle. En sortant, je passai serrer la main à Brasillach, qui était assis avec une femme que je ne connaissais pas ; il fit comme s’il ne m’avait pas reconnu et m’accueillit avec un sourire, mais ne me présenta pas à sa compagne. Je lui demandai des nouvelles de sa sœur et de son beau-frère ; il s’enquit poliment des conditions de vie en Allemagne ; nous convînmes vaguement de nous revoir, sans préciser de rendez-vous. Je rentrai à ma chambre d’hôtel, passai mon uniforme, rédigeai un mot à l’intention de Knochen, et allai le déposer avenue Foch. Puis je retournai me remettre en civil et sortis me promener jusqu’à l’heure convenue. Je retrouvai Rebatet et Cousteau au Liberty, une boîte à tantes, place Blanche. Cousteau, pourtant peu suspect de ce côté-là, connaissait le patron, Tonton, et visiblement au moins la moitié des folles, qu’il tutoyait ; plusieurs d’entre elles, fières et saugrenues avec leurs perruques, leur fard et leurs bijoux en verre, échangeaient des quolibets avec lui et Rebatet tandis que nous buvions des kirs. ‘Celle-là, vois-tu, m’indiquait Cousteau, je l’ai baptisée la Pompe-Funèbre. Parce qu’elle suce à mort.’ –‘T’as pillé ça chez Maxime Du Camp, enflure’, rétorquait Rebatet avec une moue, avant de plonger dans son vaste savoir littéraire pour essayer de le surpasser. »

Voir également l’excellente page sur Wikipedia :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Bienveillantes

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