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EMMELINE OU L’AUTRE BOVARY

J. De Lacretelle

Les Rouennais qui s'en vont, le dimanche, sur la route de Dieppe, pouvaient voir, il y a une trentaine d'années, à quelque vingt-cinq kilomètres de chez eux, une gentilhommière qui tombait en abandon.

Le beau temps de cette habitation, nommée la Grosserie, avait été vers 1840, lorsqu'elle appartenait à un certain Joachim Dussardier, homme riche, assez épais, réputé dans le pays pour sa gloutonnerie et sa paillardise.

Vers la cinquantaine Dussardier eut envie de se marier. Il chargea de l'affaire une cousine, supérieure d'un couvent. Celle-ci choisit une orpheline de vingt ans, qui vivotait chez elle depuis son enfance, sans se décider à la quitter ou à prendre le voile. " C'est une de ces âmes qui nous servent mieux hors de chez nous ", déclara la supérieure, lasse de cette figure incolore.

L'union réussit mal. Emmeline paraissait endurer comme une sainte l'approche du quinquagénaire. Il se moqua de ses mines rêveuses et retourna à ses débauches.

Une nuit, on le rapporta sans connaissance à la Grosserie. Un médecin, mandé aussitôt, lui prodigua des soins, tout en disant que le cas laissait peu d'espoir. Emmeline, assise à son chevet, se mit à pleurer. Elle ne le regrettait pas, mais être veuve la faisait frissonner.

Tout en s'affligeant de son mauvais sort, elle considérait le médecin. Il venait d'Yonville, le bourg le plus proche, et elle avait entendu son nom : Bovary. Il était grand, robuste, faisait des gestes simples, et son regard était droit, bien qu'il parût quelquefois intimidé.

Comme elle le voyait penché sur le lit de Joachim, elle eut une de ces idées qui viennent au couvent entre pensionnaires, lorsqu'on rêve à un mari comme on joue à pair ou impair. " Pourquoi n'est-ce pas lui que j'ai épousé ? se dit-elle. Le voilà dans ma chambre à minuit... Pourquoi ne suis-je pas Madame Bovary ? ...

— Il est mort, déclara le médecin au milieu du silence. Toute la science est impuissante.

— Ah ! fit Emmeline en tendant ses mains vers lui.

Le médecin la soutint respectueusement et la confia aux servantes. Quand il fut rentré à Yonville, il s'arrêta chez le pharmacien, lui conta le drame de la nuit et parla de la jeune femme qui avait presque défailli de douleur.

— Mais savez-vous qu'aux Indes la veuve monte sur le bûcher de son mari ? repartit Homais. Il y a quelquefois du sublime dans la barbarie. Dans le pays, on admira la fidélité d'Emmeline à la mémoire de son mari. Deux fois par semaine, elle allait au cimetière d'Yonville, et on la remarquait d'autant mieux qu'elle n'avait jamais passe jusque-là dans les rues du village.

Quelque temps après son deuil, elle avait fait revenir Bovary chez elle. Il lui présenta ses condoléances.

— Ma femme aussi a pris une grande part... Elle est très sensible.

Emmeline reçut un choc. Il était marié. N'importe... Ce qui l'attirait chez cet homme, c'était ce beau regard calme, qui révélait l'application d'esprit et le dévouement à la science, c'était le geste un peu gauche du savant qui n'est pas fait pour le terre à terre de chaque jour. Oh ! être la compagne d'un tel homme, le servir, l'aimer, non comme aiment les autres femmes (elle pensa en frissonnant aux nuits passées avec Joachim) mais purement, ainsi qu'elle aimait au couvent, prosternée devant la chapelle tout embaumée de fleurs... Quand le médecin partit, elle monta jusqu'aux combles, d'où l'on apercevait tout droit la route d'Yonville. Le boc de Bovary glissait dans la gloire du soleil couchant. Et elle regarda passionnément jusqu'au moment où il disparut derrière une colline, celui qu'elle appela désormais son dieu sur terre.

Elle resta longtemps sans le revoir, mais son amour mystique n'avait pas besoin de la présence du dieu. Il lui suffisait de penser, d'imaginer, de faire de fréquents pèlerinages. Les rues d'Yonville devinrent pour elle des Lieux saints, où l'auberge, la boutique du pharmacien étaient des reposoirs, et la maison de Bovary, qu'elle s'était fait montrer, la station suprême.

Un jour, sa curiosité n'y tint plus et elle résolut de pénétrer dans cette maison. Mais il n'était pas là, ni Madame, répondit la servante. Emmeline fut assez habile pour examiner l'intérieur de la demeure. Elle en admira la simplicité et jeta plus loin un regard d'envie sur la tonnelle du jardin, où tant de hautes pensées venaient se délasser. Elle se pencha même sur le titre d'un gros livre qui traînait. C'était le Dictionnaire des sciences médicales.

A dater de ce jour, sa vénération s'accrut. Elle eut honte de son ignorance et de son inaction ; elle voulut penser selon les pensées du médecin, travailler selon ses travaux. Elle se procura un exemplaire du dictionnaire qu'elle avait vu chez lui et tenta de l'apprendre par cœur. Elle connut ainsi mille noms de maladies étranges qu'elle répétait avec d'amoureux roucoulements.

Une année passa. Personne ne connaissait son secret. Elle avait acheté une tête phrénologique, pareille à celle qui ornait le bureau de Bovary, et chacun, à la Grosserie, prit cette effigie pour un buste de Joachim.

Un jour qu'elle rôdait dans la rue d'Yonville, elle vit une femme qui fut saluée et que l'on nomma ensuite. C'était Mme Bovary. Aussitôt le cœur d'Emmeline se mit à battre furieusement. Non de jalousie, mais de curiosité. Elle la suivit, regardant sa toilette, sa coiffure, observant sa démarche. Rentrée à la Grosserie, elle disposa ses cheveux en bandeaux, prit un châle qu'elle drapa de façon particulière et se promena dans sa chambre avec une étrange sensation de bonheur. Bientôt, son deuil étant près de finir, elle modifia toutes ses toilettes sur le modèle qu'elle avait entrevu et passa ses journées devant la glace, retouchant une boucle, ajoutant un ruban, afin de ressembler mieux à Mme Bovary.

Elle ne se contenta pas de copier l'habillement, elle rêva de la vie intime et des habitudes de sa rivale. Elle se fit arranger, dans le parc de la Grosserie, une petite tonnelle où un banc et une table furent dressés. Elle y alla chaque jour prenant certaines poses et se disant, dans une véritable extase, qu'elle était la femme du médecin.

Elle avait des ruses pour se renseigner sur lui. Elle envoya à Yonville une jeune bonne bavarde et coquette, et lui demandait ensuite ce qu'on racontait sur les gens du bourg. Il n'était pas rare qu'elle glanât ainsi quelque chose à propos du médecin. Aussitôt elle s'en emparait et s'en allait sous la tonnelle.

Un jour, la servante rapporta que tout le monde parlait d'une grande opération tentée par le médecin d'Yonville.

— Il va remettre droit un boiteux, à ce qu'on dit.

Emmeline se sentit parcourue d'un frisson. Les souvenirs des plus grands miracles revinrent à son esprit. De quoi son dieu n'était-il capable ! … Ah ! s'il pouvait faire une semblable opération à la Grosserie ! Elle l'assisterait, peut-être serait-il obligé de prendre là ses repas, de passer les nuits...

Le hasard la servit. François, l'aide jardinier, tomba d'une échelle et fut relevé avec une forte foulure de la cheville.

— Vite, vite, que l'on coure à Yonville chez le médecin... s'écria Emmeline.

Elle guetta l'arrivée de Bovary dans le vestibule. Elle avait revêtu sa plus belle toilette. Bovary la salua humblement. " Quelle absencå d'a&featation ", se dit-elle.

Elle lui raconta l'accident.

— Si vous jugez une opération nécessaire, faites-la, dit-elle. Bovary lui lança un coup d'œil inquiet et rougit fortement. C'était l'avant-veille que l'on avait dû opérer Hippolyte, le garçon du Lion d'Or, que la gangrène commençait à envahir après l'opération manquée ; et le médecin était encore tout troublé par cet échec.

Il suivit Emmeline. Mais, à peine eurent-ils pénétré dans la chambre du malade que celui-ci poussa des hurlements.

— J'veux point qu'on me touche... C'est rien, quasiment rien.

Le jeune jardinier, ami d'Hippolyte, était allé lui rendre visite après son opération et l'avait vu couché dans la salle de billard du Lion d'Or, geignant et livide, la jambe prise dans la fameuse mécanique de Bovary.

Emmeline s'excusa auprès de Bovary et elle fit de tels yeux à François que celui-ci consentit à laisser le médecin soulever la couverture, "mais seulement si le Saint-Sacrement restait à la porte". C'était la trousse noire que portait Bovary.

Celui-ci respira quand il reconnut la foulure bénigne. Il ordonna des compresses, un repos de quelques jours. Quoique légèrement déçue, Emmeline le regardait avec autant d'admiration que si la seule imposition de ses mains eût sauvé le malade.

Quand ils eurent quitté la pièce, elle essaya de le retenir. Elle parla d'autres accidents, cita des noms de maladies, des mots de médecine. Tandis qu'elle tentait de pénétrer ainsi dans le cerveau du grand homme, sa voix vacillait, ses mains tremblaient. Lui, tête penchée, l'écoutait sans mot dire ; parfois il hochait le menton, parfois il élevait pertinemment les sourcils et passait ses paumes sur son visage, sans doute pour reprendre pied dans le domaine commun.

Des mois, puis des années passèrent. Bovary revint à plusieurs reprises à la Grosserie, et, chaque fois, ce fut, de la part d'Emmeline, le même empressement, de la part du médecin, le même air sérieux, aveugle aux attentions dont il était l'objet.

Mais la jeune femme ne se lassait pas. Au contraire, ce regard réfléchi, ces silences, étaient comme des espaces vertigineux où son imagination s'élançait ensuite. Quand Bovary était parti, la tête lui tournait rien qu'à faire des conjectures sur cette haute pensée qui se dérobait à sa pauvre vue : " Emmène-moi... disait-elle… fais-moi comprendre... je veux te servir... "

Certains jours, elle ne se contentait pas de ces secrètes supplications. Elle courait se poster, par des chemins de traverse, sur la route d'Yonville, guettant, derrière une haie, le retour du médecin. Elle imaginait que le cheval s'emballait, qu'elle se jetait aux naseaux de la bête, l'arrêtait, sauvait cette précieuse vie en danger... Et, quand le boc s'annonçait, brinqueballant sur la route au trot d'une bête fatiguée, Emmeline, fascinée, regardait une dernière fois, entre les branchages, les traits de son idole.

 

Ce fut un drame dans toute la région lorsqu'on apprit la mort de Mme Bovary. Mais nulle part la nouvelle ne fut accueillie avec plus d'émotion qu'à la Grosserie. Peu importait à Emmeline que la femme du médecin eût attenté à ses jours, ou bien, comme l'abbé Bournisien le laissait entendre, qu'elle eût été empoisonnée dans une scène de jalousie par le pharmacien Homais. Elle n'était plus, et Bovary était libre, voilà ce qui comptait.

Emmeline se rendit aux obsèques. La douleur du médecin paraissait grande, mais elle n'en souffrit pas. Elle s'enthousiasma, au contraire, pour ce cœur resté si sensible. Qui donc prétendait que la science racornit l'homme ? Pas un Bovary, à coup sûr... Et la jeune femme souhaita avec une ardeur renouvelée d'unir sa vie à celle d'un être qui faisait une place si belle à l'amour.

Elle laissa passer quelques semaines, puis écrivit et n'obtint aucune réponse. Après un certain temps, elle le fit chercher. On lui rapporta, au retour, que le médecin s'était absenté d'Yonville pour une semaine.

Alors elle prit peur. Elle se dit que Bovary songeait peut-être à quitter la région, ou qu'il était allé rejoindre une femme qui, bientôt, le prendrait tout à fait. Pendant plusieurs jours, elle vécut dans des transes, cherchant comment l'attirer à son retour. Dans sa fièvre, elle imagina de se faire une légère blessure et appuya même contre sa poitrine la pointe d'un stylet.

Tout en faisant ce geste, elle repensa à Mme Bovary qui avait pris du poison. Grisée par une sorte d'émulation, elle se dit que pour conquérir le cœur de celui qu'elle aimait, elle ne pouvait faire moins que sa rivale. Elle chercha le moyen de se procurer une substance vénéneuse dont l'effet peut être facilement combattu ensuite. Elle compulsa son dictionnaire médical et se perdit entre la belladone, le curare, le laudanum, le mavacuré d'Amérique. Lequel choisir parmi ces noms savants, et comment l'acheter ? Elle se décida en définitive pour les champignons, qui avaient incommodé très légèrement, la saison passée, une famille de fermiers à la Grosserie. Elle savait où les trouver, les sous-bois en étaient pleins.

Quand elle eut appris le retour du médecin à Yonville, elle s'en alla, un soir, faire sa cueillette. Bien qu'il n'y eût pas de lune, les petites têtes luisaient sur la terre sombre, semblables à une compagnie de nains qui discutaient en rond. Cette vision l'amusa. Elle en prit un, suça d'abord la tige, qui avait un goût suret, puis la tête, qui s'effrita dans sa bouche et qu'elle mâcha.

Elle en avala d'autres. La nuit était belle. Emmeline souriait en pensant que, dans quelques heures, Bovary serait à son chevet, et elle continuait à porter les champignons à sa bouche, comme on baise, en se promenant, les fleurs qui font penser au bien-aimé.

Elle rentra et se mit au lit après s'être coiffée et parée avec soin. Une heure plus tard, bien qu'elle n'eût senti encore aucun malaise, l'impatience la fit sonner.

— Je me sens souffrante, dit-elle à sa femme de chambre. Qu'on attelle et qu'on aille chercher à Yonville le docteur Bovary.

À peine eut-elle donné l'ordre que les effets de l'empoisonnement commencèrent.

Le cocher, réveillé par la commission, maugréa un peu et, tout en attelant, ne se pressa pas trop. C'était la seconde fois qu'on l'envoyait ainsi, et il se rappelait que la première course, six mois plus tôt, avait été parfaitement inutile. Pourtant, quand il arriva au bourg, il se donna de l'importance, entra bruyamment au Lion d'Or, où l'on voyait encore des lumières, et, tout en se réchauffant d'un petit verre d'eau-de-vie, raconta la mission dont il était chargé.

Chez Bovary, au contraire, tout dormait. Le cocher heurta la porte, n'obtint aucune réponse, recommença en vain ; alors il lança, contre la vitre de l'étage, une poignée de sable qui lui retomba au visage et le fit jurer. Enfin, ne voyant rien paraître, il se décida à sonner chez l'apothicaire et à lui demander conseil.

Pourtant Bovary ne dormait pas. Il était couché, il est vrai, et sa chambre était plongée dans l'obscurité, mais ses yeux, grands ouverts, étaient tournés vers le mur et, au fond des ténèbres, une sorte de sourire fixe entr'ouvrait ses lèvres.

Depuis la mort d'Emma, ses nuits étaient devenues de longues heures d'insomnie, où les visions de la figure disparue berçaient sa pensée ; et, pour n'être pas dérangé dans cette douce illusion, il fourrait contre ses oreilles de gros tampons d'ouate et rabattait par-dessus son bonnet de coton.

Cette nuit-là, au milieu de ses rêves, il sentit soudain sa maison ébranlée par des coups. Ayant dégagé ses oreilles, il reconnut la voix d'Homais et, sautant du lit, courut à la porte.

— Voilà une heure que Monsieur vous appelle, lui dit le pharmacien. Et il y a urgence, paraît-il. Pourquoi ne faites-vous pas mettre chez vous une sonnette de nuit, comme je l'ai fait à la pharmacie ? Il faut marcher avec le progrès, que diable!

Bovary était remonté. Il mit longtemps à enfiler ses bottes. Lorsqu'il prit place dans la voiture, le cadran de l'église marquait plus de minuit.

A cette même heure, Emmeline, en proie à d'atroces douleurs, les membres couverts d'une sueur glacée, gisait dans une demi conscience. La maison s'étant alarmée de ses cris, on avait lancé à cheval François, l'aide jardinier, sur la route de Rouen, avec ordre de ramener coûte que coûte un médecin. Maintenant on attendait, essayant de calmer la malade.

Emmeline ne pouvait parler, atteinte par une paralysie de la gorge, qui se produit parfois dans ces sortes d'empoisonnement. Mais elle voyait encore, elle entendait, et, quand Bovary parut, elle eut, au milieu de ses transes, une minute de félicité parfaite.

Il se pencha sur elle, souleva le drap et la palpa autour de l'estomac, puis il parla d'une indigestion qui avait le caractère d'un empoisonnement. Il commanda des compresses bouillantes, des sinapismes, et dit qu'il passerait la nuit là pour surveiller le pouls.

A ces mots, la patiente trouva presque la force de dominer ses souffrances. Elle s'allongea bien sagement sur le dos ; maintenant, elle n'en doutait plus, elle était sauvée.

Cependant le poison faisait son œuvre, et, parfois, un gémissement s'échappait malgré elle de ses lèvres bleues. Alors Bovary la regardait et faisait changer le sinapisme.

Au bout d'une demi-heure, on entendit du bruit dans la maison. C'était le médecin de Rouen qui arrivait en hâte.

Bovary se leva et salua très bas son confrère de la ville.

— Nous sommes en présence d'une indigestion qui a le caractère d'un empoisonnement, répéta-t-il. J'ai prescrit...

— Dites d'un empoisonnement qui a le caractère d'un empoisonnement, répliqua l'autre qui s'était approché du lit.

Et, désignant l'écume qui souillait les lèvres, il ajouta :

— Causé à coup sûr par des champignons toxiques... Quelle dose d'émétique avez-vous donnée ? …

— Pardon, mon cher confrère, je n'ai pas cru devoir..., l'émétique n'est pas toujours recommandé pour les empoisonnements. Dans un certain cas que j'ai... hélas... assisté récemment... il a probablement joué un rôle funeste.

Il pensait à l'affreuse agonie d'Emma et à la semonce faite par le docteur Larivière au sujet de l'émétique administrée à tort. Ce souvenir le troubla. Il se mit à bégayer, les yeux pleins de larmes.

— Quel cas ? demanda le docteur. Quel poison s'agissait-il de combattre ?

— L'arsenic... Et la victime...

— Eh ! vous voyez bien qu'il ne s'agit pas d'arsenic, s'écria l'autre, coupant court à ces explications.

Sans plus s'occuper de Bovary, il prit sa trousse et déboucha un petit flacon dont il versa le contenu dans un verre. Puis il approcha du lit. Mais Emmeline, au fond de l'abîme où elle se débattait, avait entendu les deux voix et la dispute. Elle comprit que c'était l'adversaire de Bovary qui lui présentait le breuvage, et, par une sublime confiance d'amoureuse, elle refusa de desserrer la mâchoire.

Le médecin voulut séparer les dents avec la pointe de son couteau. Mais la faible créature tint bon. Ce remède, qui, tout en la sauvant peut-être, eût confondu son idole, elle employait ses dernières forces à le repousser.

— Rien à faire... il y a paralysie du pharynx, dit le médecin en retirant le verre avec une sourde colère.

Emmeline n'entendit pas. S'abandonnant aux plus obscures visions de sa conscience, elle rêvait maintenant que, grâce à sa ténacité, elle avait contribué à la gloire de Bovary. La guérison de son cas, obtenue envers et contre tous, serait proclamée comme un coup de maître. La carrière du médecin de village connaîtrait une fortune inouïe. Elle vit, dans son délire, se dérouler cette apothéose. Des cloches commencèrent à tinter à ses oreilles, semblables à celles qu'elle entendait autrefois au couvent, pendant ses retraites. Puis ces sons, par une miraculeuse transformation, devinrent des rangs concentriques, des gradins d'amphithéâtre, et, au sommet de cet empyrée, apparut Bovary, en robe et en toque, recevant l'hommage unanime de ses confrères. La pauvre Emmeline croyait entendre la voix grave qui l'avait fait trembler d'amour. Son sauveur exposait les méthodes employées, montrait quelles lumières nouvelles ce traitement apportait à la médecine. Et la mourante, trompée par cette vision splendide, ne sentit plus ses souffrances. Une joie infinie l'enveloppait comme un baume. Elle expira dans la béatitude d'une sainte.

Il faisait encore nuit quand Bovary regagna Yonville. Le froid piquait. Il enfonça dans sa poche sa main libre et sentit l'écu tout neuf qu'il rapportait de la Grosserie. Il le tâta entre ses doigts. Mais il soupira. Que lui importait l'argent maintenant ! ... Pourtant il se dit que la Toussaint approchait et qu'il pourrait acheter deux belles couronnes de perles pour orner la tombe d'Emma...

Édité pour le Laboratoire de l'Hépatrol



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