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FATORI (1920?) :
le mystère des statuettes de Salammbô

François Lapèlerie

Plusieurs statuettes ont été mises aux enchères, en France ou ailleurs, qui sont censées représenter tantôt Salammbô, tantôt une danseuse orientale. Ces statuettes sont l’œuvre d’un artiste nommé Fatori.

Le dimanche 25 mai 2008, lors de sa vente Art Nouveau, Art Déco, (catalogue 801-1021), la Galerie Koller (Suisse), proposait aux enchères une statuette (lot 864), ainsi décrite : 
« FATORI
« SALAMBO » (sic), vers 1920.
Bronze et ivoire sculpté. Danseuse orientale sur socle en agate, signé sur la flamme Fatori, H 33 cm.
CHF 10 000/15 000
€ 6330/9490 »

Cette notice suscite plusieurs remarques :
– La Galerie Koller date cette satuette d’un « vers 1920 », qui laisse supposer l’existence d’un artiste connu nommé Fatori, par ailleurs dénué de prénom, qui aurait donc vécu à cette époque.
– Si la Galerie Koller intitule cette statue « Salambo », cette même statue devient ensuite, dans la notice, une simple « danseuse orientale » perchée sur son socle en agate.
– Deux éléments caractéristiques des représentations de Salammbô plaident en faveur de l’identification proposée :
* le socle en agate semble bien représenter, en relief, un serpent qui s’enroule ;
* la présence d’un braséro ou d’une « cassolette » pour reprendre le terme de Flaubert (Salammbô, chap. 3), dont la flamme cependant semble dangereuse pour les arrières de l’héroïne ! (Le grafitti dont Marcel Duchamp gratifia la Joconde semble fait pour cette Salammbô.)


:Fatori Salammbô Koller.png


Le 15 décembre 2008, une autre statuette, qui diffère de la précédente par son socle de marbre blanc, était proposée par l’étude Gros & Delettrez (Paris, Drouot), avec la notice suivante :
« Fatori (École italienne). Danseuse orientale. Sculpture chryséléphantine en bronze et en ivoire. Socle en marbre. Haut. totale : 33 cm. »


:Fatori Salammbô Drouot ?.jpg


On remarque que le socle est fendu, ou peut-être a-t-il été cassé et (mal) recollé.
Dans ce cas aussi, plusieurs questions se posent :
– Si Fatori est bien à nouveau donné comme auteur de la statue, s’il n’a toujours pas de prénom, l’étude Gros & Delettrez précise entre parenthèses : « (École italienne) ».
– La statuette ici est donnée pour une simple « danseuse orientale » et non pour Salammbô.
– Enfin, on peut noter l’absence du serpent qui est, dans toutes les représentations artistiques, l’animal de compagnie obligé de Salammbô.

Le site artnet signale plusieurs autres ventes :
– une vente en Allemagne où cette même statuette, sur le même socle en marbre, mais en bon état, est appelée « orientalische tänzerin »


:Fatori orientalische tänzerin Artnet.jpg


– une vente anglaise propose une « orientalist dancer » :


:Fatori orientalist dancer Artnet.jpg


Cette statue présente deux variantes : le socle en marbre est un simple marbre peu épais et non sculpté et surtout la danseuse a des bracelets aux poignets et aux chevilles : 


:Fatori orientalist dancer Artnet Cheville.png            :Fatori orientalist dancer Artnet Poignet.png


– enfin une autre vente propose une statue en bronze sur un socle en pierre qui est présentée comme une « dancer », œuvre de Fatori. Elle semble la copie conforme des précédentes, tout en mesurant 68,70 cm de haut alors que toutes les autres mesurent 33 cm.


:Fatori dancer bronze 68,7 x 25,2 cm  artnet.jpg


De nombreuses statuettes féminines ont été produites au XIXe siècle et au début du XXe siècle par des artistes dont certains, cédant à un orientalisme pas toujours du meilleur goût, ont créé des figures de danseuses parfois surprenantes. Au XXe siècle, cette tendance fut une caractéristique des créations des artistes Art déco (1910 – 1930/40).
La technique chryséléphantine (bronze doré et ivoire) fut alors recréée et largement utilisée par de nombreux sculpteurs Art Déco de toutes nationalités, souvent venus en France comme le roumain Demetre H. Chiparus (1886-1947), l’espagnol Ignacio Gallo ( ?-1935), l’italien Amedeo Gennarelli (1881-1943), et bien d’autres : elle ajouta alors un attrait nouveau qui est devenu aujourd’hui un « charme désuet ».
(Se reporter à l’article sur D. Chiparus pour voir quelques exemples démontrant mieux la parenté de toutes les statuettes de Salammbô avec cette tendance Art déco, ce qui rend par ailleurs vraisemblable la datation 1920 proposée par Koller).

Certaines de ces danseuses ont pu être baptisées Salam[m]bô, sans doute comme argument de vente auprès d’une clientèle supposée lettrée. Il suffisait de leur adjoindre, sans même que ce fût une nécessité absolue, les « attributs » du personnage : le brasier et le serpent (python). Les statuettes de Fatori, tantôt danseuses, tantôt Salammbô, en sont probablement un exemple, avec un socle avec ou sans python et un brasier symbolique ou décoratif.

Quant à l’auteur, il est difficile de se prononcer. Qui est Fatori ? N’y a-t-il pas plutôt un mystère Fatori ?
On peut faire quelques constatations :
– La signature Fatori n’est rapportée que dans la vente Koller : « signée sur la flamme Fatori ». Il semble entendu que Fatori est l’artiste. Dans les autres ventes, si les statuettes son bien attribuées à Fatori, aucune mention n’est faite de la signature Fatori.
– La vente Gros & Delettrez, on l’a vu, ajoute après Fatori : « École italienne ». Une « école italienne » Art déco existe-t-elle ? S’il est vrai que le mouvement Art déco s’est répandu dans toute l’Europe et que de nombreux artistes étrangers sont venus en France, il n’y a pas à proprement d’école italienne : cette appellation semble un peu rapide. Fatori est-il un artiste italien connu ou cette attribution n’est-elle qu’une intuition due à la consonance italienne du nom ?
– Fatori n’a pas de prénom ! En général, les catalogues de ventes publiques mentionnent, au moins brièvement, la biographie (nom, prénom, dates, etc.) des artistes : ici Fatori, un supposé nom propre, est l’unique renseignement qu’on nous dispense.
– Aucun artiste italien du nom de Fatori ne semble exister. Fatori ne semble même pas être un nom propre connu aujourd’hui en Italie ou ailleurs (il est rare dans les annuaires téléphoniques italiens contemporains). Si on pense à une erreur de lecture du nom qui pourrait être Fattori, avec deux t, nom propre courant aujourd’hui en Italie, il existe bien un artiste italien connu : Giovanni Fattori (1825-1908), mais il ne peut être l’auteur de la statuette pour deux raisons : d’une part il était peintre et n’a jamais été sculpteur et d’autre part il est décédé en 1908, avant même que naisse le mouvement Art déco et en tout état de cause avant 1920, date probable de la statuette.
– Qui est donc Fatori ? Interrogées, la Galerie Koller et l’étude Gros & Delettrez n’ont pas répondu à une demande de précisions sur ce sculpteur. Ces statuettes en bronze portent en général la signature du sculpteur et aussi parfois celle du fondeur, le sculpteur étant rarement le fondeur. Elles peuvent figurer à des emplacements variables : généralement sur le pied de la statue elle-même, parfois sur le socle (ou base) de la statue. Les signatures qui figurent sur la statue elle-même peuvent être en relief, moulées à la fabrication, ou bien en creux, après fabrication, gravées ou estampées avec un cachet.


::Philippe Paul 1870-1930 :paul-philippe-radha-rare-sculpture-chryséléphantine c 1920 31 cm chryselephantine 3 signature.jpg


Exemple de signature en relief : (Paul) Philippe (Radha, statue chryséléphantine : voir page Paul Philippe)


::Salammbô Produits dérivés:Salammbô produits dérivés statues:Chiparus Dimitri La grande prétresse:Chiparus signature.jpg


Exemples de signature par gravage :
D[emeter] Chiparus (Danseuse : voir page Chiparus)


::Salammbô Produits dérivés:Salammbô produits dérivés statues:Breton Paul-Eugène Rau Antiques:Salammbô Breton socle signature Breton Rau.png


P[aul Eugène] Breton (Salammbô en bronze argenté : voir page P. E. Breton)


:::Dropbox:Captures d'écran:Capture d'écran 2015-01-20 16.02.10.png:::Dropbox:Captures d'écran:Capture d'écran 2015-01-20 16.02.43.png


Exemples de signature par estampage du cachet du sculpteur Clesinger (à gauche) et de son fondeur Barbedienne (à droite) sur le bas d’un bronze doré représentant « Cléopâtre allongée mordue par un serpent ».

Mais aucune photographie de la signature de Fatori ne figure dans les deux notices. Il pourrait donc s’agir de la signature du fondeur, si Fatori était un nom propre, ce qu’il ne semble pas être. Peut-être est-il simplement le nom de l’atelier d’un fondeur ou l’acronyme de ce nom, à consonance italienne, qu’il soit italien ou non italien. Personne ne se souvient aujourd’hui que le nom de la célèbre marque italienne Fiat est l’acronyme de Fabbrica Italiana Automobili Torino. On peut imaginer de nombreuses combinaisons, ou encore plus simplement qu’il s’agit d’un gravage ou d’un estampage Fatoria qui aurait été mal réalisé.
En dehors de la question d’identification de l’artiste, que penser de l’œuvre elle-même ? C’est une réalisation de qualité moyenne d’un modèle en vogue : l’esthétique et la réalisation de l’œuvre elle-même n’atteignent pas celle des statues d’un Chiparus ou d’un Breton. Cette Salammbô illustre assez peu la Salammbô de Flaubert : « Elle leva ses bras le plus haut possible, en se cambrant la taille, pâle et légère comme la lune avec son long vêtement » (Salammbô, chap. 4). Cette Salammbô ventrue, à l’air niais, qui est aussi disgracieuse que mal proportionnée, semble minauder devant un parterre de touristes : elle se rapproche plus d’une danseuse orientale que de l’héroïne de Flaubert, plus de Kuchiouk-Hanem que de Salammbô.



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