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Xavier AUBRYET
Paris-Journal, 14 mars 1874

PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS

VAUDEVILLE

Le Candidat, comédie en quatre actes,
de M. Gustave Flaubert.

Il est fort heureux pour M. Gustave Flaubert que le délit d’excitation à la haine et au mépris du régime parlementaire n’existe pas dans nos Codes, car la comédie électorale que cet implacable observateur des ridicules cantonaux vient de donner au théâtre du Vaudeville tendrait, si elle était prise au mot, à ruiner en germe l’autorité de toutes les assemblées législatives. Vous souvient-il de ces enfants terribles qui s’amusent à arroser de la façon dont Gulliver éteignait les incendies, une plante destinée à faire l’orgueil des botanistes ? Il n’y a pas que cet âge qui soit sans pitié : l’auteur de Madame Bovary ne vient-il pas, homme terrible, de compromettre avec quelque irrévérence la belle éclosion de nos futurs députés ?

Je me rends très bien compte de ce qui a pu se passer dans le cerveau de Gustave Flaubert lorsqu’il a écrit le Candidat : Flaubert, qui malgré Salammbô et la Tentation de saint Antoine, est beaucoup moins un Carthaginois qu’un Gaulois, a toujours été frappé de l’importance du rôle que joue dans la société française M. Prudhomme, ce fils d’Henry Monnier qui ressemble si prodigieusement à son père ; la poignée du sabre de garde national de M. Prudhomme est à Paris et la pointe partout ; ce type énorme, qui pullule comme le phylloxera, a envahi depuis sa majorité les lettres, les arts, les sciences et la politique ; c’est évidemment un succédané de M. Prudhomme qui a rédigé cette réponse extraordinaire dans un cours de géographie à l’usage des petites filles :

— Combien y-a-t-il de parties du monde ?

— Il y en a quatre : l’Europe, l’Asie, l’Afrique et l’Amérique ; on pourrait bien en citer une cinquième, qu’on nomme l’Océanie, mais je ne la compte pas, parce qu’il n’y a que des sauvages.

C’est encore une incarnation de M. Prudhomme sous la forme médecin cérémonieux qui, rendant une dernière visite à un malade à l’agonie, venait de faire comprendre à sa femme éplorée que tout était perdu, lorsqu’en se retirant il entendit un bruit qui eût éteint la chandelle de M. Purgon, si ce praticien eût opéré à la lumière.

Madame, s’écrie le docteur Prudhomme en rentrant triomphalement dans la chambre, voici une porte qui s’ouvre à l’espérance.


II


Eh bien ! il y a dans la machine représentative, telle que nous la comprenons chez nous depuis quatre-vingts ans, avec sa prédominance donnée aux effets oratoires sur la vraie langue des affaires ; il y a, dis-je, un immense côté prudhommesque qui a dû tenter la curiosité facétieuse d’un aussi superbe contempteur de l’élément bourgeois que Gustave Flaubert. La révolution, ou plutôt les révolutions ont tout un arsenal de fausses solennités, de phrases creuses, de locutions décevantes, où les générations d’éligibles puisent, sans daigner remarquer que chez les nations sincèrement faites pour le self-government, jamais un parlement ne voudrait être dupe des paroles aux dépens des réalités ; nous autres nous avons, à de certaines époques, accentué ce vice des peuples latins, et les donneurs de leçons au pouvoir montraient avec orgueil ce musée d’artillerie en fer-blanc, où retentissaient les armures de guerre des Ledru-Rollin et des Jules Favre.

Quel atroce patois on dégoisait dans cette Convention que M. Victor Hugo affirme être le pendant de l’Himalaya, sans doute parce que la sottise éternelle en couronnait la crête comme la neige éternelle couronne les sommets du Tchamoulari – car il y a les Montagnes bienfaisantes et les Montagnes néfastes – Quelle sinistre influence a eue sur ce qu’on appelle le peuple ce pathos sanguinaire dans lequel Collot-d’Herbois donnait la réplique à Saint-Just : quels crimes ont commis ces phrases meurtrières : L’histoire des rois est le martyrologe des peuples. – Ce sang qui coule est-il donc si pur ?On ne peut pas régner innocemment, et autres balivernes qui font encore l’admiration des badauds de cette histoire.

De nos jours, quelle place ont tenue dans les préoccupations libérales ces formules à la fois vides et sonores : Le jeu régulier des institutions constitutionnelles – Le gouvernement du pays par le pays. – Il y a pour une nation une meilleure défense que les armées permanentes, c’est la liberté ! Et ces professions de foi dérisoires : Vous pouvez compter sur mon concours comme je sais que je puis compter sur le vôtre. – Enfant du pays, dévoué de naissance à vos intérêts, je n’ai qu’une préoccupation, assurer les bienfaits des quatorze gouvernements que nous avons traversés.  


III


Seulement, comme nous ne sommes pas une nation parlementariste, et que le gouvernement personnel dont nous avons tant médit est encore ce qui nous charme le plus, nous ne tenons pas compte de la somme d’efforts utiles et de travaux sérieux que représente une réunion de députés, et nous regardons par le petit trou de la lorgnette cette concurrence au pouvoir exécutif.

M. Gustave Flaubert n’a pas échappé à ce travers, et sans prétendre faire une comédie politique, il a plaisanté dans la personne de son principal héros, le candidat Rousselin, l’enfantement de nos sept cent cinquante souverains.

À proprement parler, le Candidat n’est pas une pièce, c’est une énorme conférence dialoguée où les chaises de paille jouent parfois le rôle d’interlocuteurs. M.  Rousselin, déjà nommé (pas par ses électeurs) va du centre gauche au centre droit et des chevau-légers au radicalisme, suivant les ficelles qui le font agir ; tantôt on croit qu’il va s’asseoir derrière M. Thiers ; à l’acte suivant, on appréhende qu’il n’aille s’asseoir dessus, jusqu’au jour où, après avoir vidé bien des calices, il est enfin appelé à vider le verre d’eau sucrée de la tribune.

L’élément féminin est réduit à l’état de comparses dans ce long tête à tête d’un ambitieux de dixième classe avec des électeurs de toutes les couches ; aucun parti ne peut se montrer blessé des préférences de l’auteur, car blancs, bleus et rouges sont également ridicules dans cette fantaisie trop impartiale : on a cependant entendu avec quelque déplaisir  un gentilhomme, M. de Vauvigny [sic pour Bouvigny], déclarer que son fils attend pour être soldat que le gouvernement ait changé ; c’est là un calcul qu’on ne peut reprocher aux jeunes gens de la noblesse ; ils ont prouvé, en 1870, qu’ils servaient la Patrie, non pas à leurs propres heures, mais aux siennes.

On a écouté avec toute la déférence due au talent de M. Flaubert cet essai, si en dehors du répertoire dramatique ordinaire ; et ce n’est pas la faute des excellents interprètes du Candidat, si le théâtre doit beaucoup moins à M. Gustave Flaubert que le roman.

[Document saisi par François Lapèlerie, mai 2012.]


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