ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Paul de SAINT-VICTOR
Le Moniteur universel, 16 mars 1874

« Le Candidat »

L’échec est complet, il est mérité ; les périphrases entassées sur les euphémismes n’amortiraient pas la chute du Candidat, de Monsieur Flaubert. La pièce est fausse et commune, ennuyeuse et froide, sans mouvement et sans invention, pauvre d’observation et lourde d’esprit ; elle montre des marionnettes et non des figures. Mais, ce qu’il faut dire pour être à l’aise en la critiquant, c’est que cet échec n’amoindrit pas d’une ligne l’auteur de Madame Bovary et de Salammbô. L’art du théâtre lui est si évidemment étranger que son talent sort irresponsable et intact de cette tentative avortée. Un grand peintre ne serait point atteint dans sa renommée, s’il s’avisait de commettre une mauvaise partition d’opéra bouffe : l’artiste fort jusqu’à l’âpreté, puissant et concentré jusqu’à l’amertume, qui a écrit un des grands romans de ce siècle, n’est pas plus diminué par cette caricature dramatique crayonnée dans un mauvais jour. On ne peut ménager la vérité à un écrivain de sa trempe, mais l’admiration reste entière. Le Candidat n’est qu’un accident et ne peut compter pour une œuvre dans la carrière littéraire de Flaubert.

Ce candidat, Monsieur Rousselin, est un bourgeois enrichi, faux bonhomme gonflé de sottise, que l’ambition parlementaire a mordu entre cuir et chair. La députation est son dada, sa marotte, sa monomanie galopante. Il vient de poser sa candidature dans la bourgade. Le voilà, dès les premières scènes, suant, soufflant, sollicitant, haranguant, quémandant des voix comme des sous, et tendant l’urne à ses électeurs, comme un aveugle à clarinette tend aux passants sa sébile. Autour de lui grouille la cohue de ses électeurs, coquins de petite ville ou idiots de campagne, pour qui une candidature n’est qu’une vache à traire. Un homme enlisé dans un troupeau de crabes donnerait l’idée de la situation de l’infortuné Rousselin aux prises avec les appétits qui l’exploitent. L’aubergiste lui maquignonne son suffrage, en lui vendant deux rosses fourbues traînant un berlingot avarié ; le cordonnier se contente d’une commande de quinze paires de bottes ; un capitaine en retraite veut la croix pour marcher au vote ; le maître d’école demande une bourse au collège pour son petit dernier. Menu fretin que tout cela. Il y a encore le comte de Bouvigny, un hobereau délabré, prêt à poser sa candidature aristocratique contre celle du roturier parvenu, si Mademoiselle Rousselin n’épouse pas son fils Onésime, jeune gommeux du département. Mais la dot de cette riche héritière est également convoitée par Monsieur Murel, gérant endetté d’une filature, lequel commande à la manœuvre le gros bataillon des voix ouvrières. J’allais oublier Gruchet, un vieux paysan sournois comme une taupe, qui creuse des sapes autour d’un fermage dont il veut renouveler le bail au rabais.

Rousselin se débat sous les dents longues et les doigts crochus de cette bande affamée, l’échine souple et la conscience à plat ventre, avec vingt masques et vingt cocardes de rechange qu’il ôte et qu’il remet tour à tour, selon l’occurrence. Ses opinions sont à feux tournants : le lys n’est pas plus blanc que sa politique quand il courtise l’influence du vieux gentilhomme ; il se teint d’un bleu vif lorsqu’il sollicite les petits bourgeois du canton, et s’allume d’une nuance écarlate, en comparaissant devant les ouvriers de l’usine. Sa parole est aussi variable que ses opinions : Rousselin promet sa fille à Muret [Murel], tant qu’il le croit maître de son élection. L’influence du comte de Bouvigny paraît l’emporter : « Tout est rompu, mon gendre ! » et il jette sa fille au jeune vicomte Onésime, qui ne s’en soucie. Muret [Murel] furieux improvise la candidature de Gruchet, et l’oppose, séance tenante, à la sienne ; sur quoi Rousselin retire son héritière au vicomte et la restitue à son premier prétendant, pour la lui reprendre encore au dernier moment.

Cette oscillation perpétuelle pourrait amuser au premier abord ; mais lorsqu’elle se répète avec la régularité d’une pendule, lorsqu’on s’aperçoit qu’on n’a plus affaire à un être humain, mais à une girouette montée pour les besoins de la cause, lorsque, d’après ce que Rousselin voulait tout à l’heure, on devine ce qu’il ne voudra plus l’instant d’après, et qu’on peut prédire chacune de ses variations aussi exactement que la sonnerie d’une horloge, alors l’impatience vous prend et l’ennui vous glace. Quel intérêt peut-on prendre à un automate dont on voit à nu le ressort ?

Le conflit de cupidités qui s’agite autour du comte aux abois n’est pas moins forcé et moins monotone. Du premier acte au dernier, la comédie tourne sur place dans le rond d’une situation invariable. On vend ses voix dans le jardin de Rousselin, on les revend sur la promenade, on les met à la criée dans la salle du bal où se tient la réunion publique. C’est une foire de village que cette élection, avec ses marchandages, ses mendicités, ses niaiseries et ses finasseries campagnardes. Il semble par moments qu’on assiste à une de ces conversations rabâcheuses comme les paysans en tiennent, les soirs de vogues, dans les cabarets, entre deux bouteilles, les coudes sur la table, pour se vendre des sacs d’avoine ou des bœufs plus cher qu’au marché. Ces béotismes champêtres peuvent être d’une vérité scrupuleuse ; ils ont leur intérêt relatif et un observateur intrépide a le droit de les recueillir. Goëthe [Goethe] ne disait-il pas qu’il est indifférent de s’occuper d’une chose ou d’une autre, de poèmes épiques ou d’algèbre ? De même, on peut prétendre que rien n’est indifférent, ni dans la nature morale, ni dans la nature physique, pas plus le bâillement d’une huître que la conversation d’un idiot, pas plus la végétation d’un melon que les idées d’un imbécile. Mais en tout cas, c’est là une vérité philosophique et non dramatique. Le théâtre n’est pas un café de petite ville ; le spectateur n’a pas la patience d’un vieux juge de tribunal bas-normand débrouillant un cas de mur mitoyen. Quatre actes occupés à éplucher ces vils intérêts, à subir ces ragots et ces pataquès, cette imitation de tous les ramages et de tous les patois du règne animal, c’est plus que des nerfs parisiens n’en peuvent supporter.

Si ce petit monde, encore, n’était que trivial et insignifiant, mais il est malpropre. Il n’y a pas un honnête homme dans ce bourg pourri en ébullition. Tous intriguants [intrigants] ou fripons, faisant métier et marchandise de leur vote, n’ayant pour drapeau qu’un sac à remplir. Aucune figure sympathique sur laquelle le regard excédé de tant de laideurs puisse se reposer. Au seul point de vue du théâtre, la faute est énorme. Le pessimisme n’est pas dramatique : le mal appelle le bien sur la scène, comme protestation et contraste. Il ne faut pas plus calomnier que flatter la nature humaine. Le public se choque justement, lorsqu’on lui présente, fût-ce dans un petit cadre, un tableau social où tout n’est que vilenies et que platitudes. Il ne veut pas s’y reconnaître, et il a raison : pas de milieu, si corrompu qu’il soit, où l’honnêteté et la vertu même ne se mêlent à la perversité et à la sottise. Il y a d’ailleurs de ces choses extrêmes qu’il ne faut pas plus dire à la foule en masse qu’à un seul homme en particulier. La pasion [passion] politique excuserait encore cette parodie à outrance : à défaut de justice, elle y mettrait la fièvre et la flamme. Mais l’esprit de parti ne perce nulle part dans la pièce de Monsieur Flaubert : aucune opinion n’échappe à son dénigrement général. L’uniformité de l’égoïsme habille et aligne tous ses personnages. Ses légitimistes sont aussi véreux que ses radicaux ; ses blancs et ses rouges pouraient [pourraient] laver leurs drapeaux sales en famille.

L’intrigue d’amour, mêlée à cette farce électorale, est imperceptible. Rien de moins intéressant que ce Julien Duprat, jeune journaliste de chef-lieu, fatal et ténébreux comme un Anthony de province qui rime des sonnets à Madame Rousselin, de la même plume dont il rédige les articles qui prônent la candidature du mari. La déclaration de barde incompris qu’il lui vocalise sous les tilleuls de la promenade, détonne étrangement au milieu des commérages mesquins dont la pièce est pleine. Cela fait l’effet d’une barcarolle chantée sur une mare. « La littérature vous emporte » s’écrie Madame Rousselin, à l’audition de cette symphonie. Au dénouement, c’est la littérature qui enlève cette femme trop légère. Le candidat apprend du même mouvement qu’il est nommé… et trompé. « Le suis-je ? » demande-t-il à ses électeurs revenant en bande du scrutin. « Oui, vous l’êtes », lui répond Gruchet en ricanant dans sa barbe. La Comédie se termine par cette plaisanterie de vieux vaudeville ; c’est son trait final.

J’ai tout dit, et c’est déjà trop : jamais la vérité ne m’a semblé plus dure à crier. Aussi bien la pièce aura disparu demain de l’affiche, et dans quelques jours paraîtra La Tentation de Saint Antoine, une fantaisie puissante, enchantée et hallucinée par les mirages du désert, une apocalypse au soleil. Des bas-fonds du réalisme, Monsieur Flaubert aura regagné les sommets ; de cette maussade petite ville, habitée par les « diseurs de rien » d’Henri Monnier, il aura passé dans la zone magique de l’Orient. Le démon du théâtre l’obsédait depuis bien longtemps ; il est tombé dans son piège, il lui a payé son tribut et l’en voilà quitte. La Tentation de Saint Antoine fera oublier la tentation de Gustave Flaubert.

[Document saisi par Joséphine Gehan, 2017.]


Mentions légales