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Francisque SARCEY
Le Temps, lundi 16 mars 1874

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FEUILLETON DU TEMPS

DU 16 MARS 1874

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CHRONIQUE THÉÂTRALE

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Le Vaudeville a renouvelé son affiche. Il a donné deux pièces nouvelles, une comédie en un acte, Séparés de corps, de M. Emile Bergerat, et une grande étude de mœurs en quatre actes, le Candidat, de l’auteur de Madame Bovary, M. Gustave Flaubert.

Séparés de corps est un marivaudage terriblement tortillé. Deux jeunes époux, après une lune de miel qui n’a duré qu’un an, se sont brouillés l’un avec l’autre. La femme a obtenu séparation contre le mari. Elle vit désormais seule, et peut-être commence-t-elle à s’ennuyer un peu de cet état ambigu, qui ne donne ni les douceurs du ménage à deux, ni les libertés du veuvage. Elle est en cette disposition d’esprit, quand elle reçoit une lettre de son mari, qui lui propose… devinez quoi ? je vous le donne en mille. De la reprendre, mais pour quelques jours et sans que cela tire à conséquence.

A cette idée bizarre, la jeune femme répond par une autre qui ne l’est guère moins. Elle fait cacher un avocat dans le salon à côté ; quand elle a amené son mari à tomber à genoux, l’avocat se présente ; il a tout entendu ; il y a eu réconciliation ; il ne s’agit plus d’amants ; vous êtes, mes amis, époux comme devant.

Et là-dessus, il s’engage entre les deux héros de l’aventure une conversation interminable, où le précieux le plus raffiné se mêle à la banalité des lieux communs les plus vulgaires ; tantôt vous croiriez entendre Cathos et Madelon distiller les sentiments les plus quintessenciés ; d’autres fois c’est la langue de M. Prudhomme. Le pis, c’est qu’on ne comprend rien à tout ce verbiage. M. Emile Bergerat me rappelle ce personnage du Misanthrope, dont Célimène disait : Il veut avoir trop d’esprit, dont j’enrage. Ce ne sont que subtilités dignes des cours d’amour ; on s’y perd, et quand le rideau tombe, on voit bien qu’ils s’en vont ensemble, mais on ignore si c’est en qualité d’amants ou d’époux. Au reste, personne ne se soucie de le savoir : il n’y a pas dans tout cela l’ombre de talent dramatique.

Nous n’étions pas sans inquiétude sur la nouvelle œuvre de M. Flaubert. Quand nous apprîmes qu’il travaillait à une comédie, nous ne pûmes nous empêcher de faire cette réflexion, que dans aucun de ses romans il n’avait fait preuve d’une aptitude quelconque pour le théâtre. Madame Bovary même, qui est restée son chef-d’œuvre, se recommande moins par la nouveauté ou la puissance des situations, par le relief du dialogue, que par une étude minutieuse et patiente des faits, par une rare exactitude de description, par une merveilleuse faculté d’analyse, appliquée aux infiniment petits de la vie provinciale. Le mouvement scénique était absent ; plus encore dans les ouvrages qui avaient suivi, Salammbô et l’Education sentimentale.

Nos fâcheuses prévisions ont été dépassées encore : nous n’eussions jamais imaginé qu’un homme, qui a fait preuve d’un talent hors ligne, on peut dire même de génie dans le roman, témoignât d’une aussi prodigieuse impuissance à manier les passions de la comédie ou du drame. Jamais le mot cruel des peintres n’a été mieux justifié que par le Candidat de M. Gustave Flaubert : Cela n’existe pas. J’ignore si à la lecture il en resterait quelques morceaux capables de plaire ; j’ai quelques doutes à cet égard. Je n’en ai point sur l’effet qu’elle produit à la scène. S’il y a de la difficulté pour la critique à attaquer cette pièce, c’est que nous ne savons par où la prendre ; elle n’offre ni saillies ni relief ; c’est le vide.

Il semble que l’idéal de M. Gustave Flaubert, ce soit de peindre les gens médiocres, les esprits effacés, ceux dont La Bruyère a dit qu’il y a des hommes dont le caractère est de n’avoir point de caractère. Rappelez-vous l’Education sentimentale. La physionomie de tous ces personnages ne se distinguait que par leur absence de physionomies distinctes. Ils étaient comme tout le monde : la plus plate des vulgarités. Gustave Flaubert, avec une patience d’analyse bien curieuse, s’était acharné à rendre ces visages sans expression, à montrer aux yeux leurs conversations incolores ; à faire toucher aux doigts le néant de leurs actes ; à donner en un mot des contours et des nuances à toute sortes de choses dont le propre était précisément de n’avoir ni nuances ni contours.

Si vous ne la considérez qu’à ce point de vue, l’Education sentimentale est une œuvre étonnante. C’est ainsi qu’en face de certains paysages, on s’écrie involontairement : Ah ! le beau, l’admirable plat d’épinards ! Avec quel plaisir on n’en mangerait pas ! Jamais la médiocrité unie et bête n’a été exprimée avec cette conscience. On se sent rapetissé soi-même et comme avili à vivre avec ces êtres fades et neutres. Autant vaudrait passer sa vie à contempler un banc d’huîtres ou une procession de chenilles.

Henri Monnier a écrit les Diseurs de rien, et il a créé M. Prudhomme. Mais au moins Henri Monnier a-t-il, en peignant ces cloportes de la vie parisienne, montré encore un certain goût d’art. Il s’est attaché à donner quelque relief à la médiocrité de leurs pensées et à la platitude de leurs sentiments. Il a tâché de rendre sensible par le grossissement du théâtre, cette absence d’élévation des idées, ce manque de caractère, ce néant de toute passion généreuse. Ses personnages sont tour à tour odieux ou grotesques. Ceux de Gustave Flaubert n’étaient qu’écœurants. Il avait si bien réussi à en effacer les traits marquants, à les faire semblables à la foule, que, le livre une fois fermé, on avait oublié jusqu’à leurs noms. Ils se confondaient avec la foule, comme ces insectes qui échappent à l’œil en revêtant la couleur de la motte de terre où ils vivent.

Ce déplorable procédé avait déjà bien des inconvénients dans le roman. Mais le roman a le droit, après tout, de n’être qu’une étude morale. Il peut encore être intéressant d’examiner à la loupe les zoophytes, moitié bêtes, moitié plantes, qui croissent, se repaissent et meurent en cette vaste mer de la civilisation provinciale. Mais au théâtre ! Songez donc ! Nous le prouvions encore hier ! Le théâtre est tout entier dans la lutte des caractères, des passions et des événements mis aux prises les uns avec les autres ! Pour lui, l’innombrable foule de ces gens, dont le poète latin disait :

Nos numerus sumus et fruges consumere nati
[Nous, en nombre, nous sommes nés pour consommer les produits de la terre, Horace, Épîtres, livre I, v. 27]
n’existe pas : car elle ne lui peut servir à rien. Les caractères effacés, les passions médiocres, le train vulgaire des événements de chaque jour ne sont point pour lui une matière à situations dramatiques. Comment se choqueraient-ils, comment rebondiraient-ils les uns contre les autres, quand ils ont à peine la force de se mouvoir, quand ce ne sont que des ombres pâles et inertes, à travers lesquelles passe l’épée du pieux Enée : tenues diverberet umbras [il pourfendrait les ombres ténues, Virgile, L'Énéide, livre VI].

Le candidat de M. Flaubert, Rousselin, est un aimable imbécile ; tous ceux qui l’entourent, sans en excepter un seul, sont des gredins sans grandeur. Tous ces gens-là pataugent dans l’ignoble. Et encore pataugent n’est-il pas le mot propre ; car il supposerait je ne sais quel éclaboussement de fange. Non, ils y rampent, et ne tranchent par aucun trait sur la vase où ils barbottent [sic].

Mon Dieu ! il y aurait eu sans aucun doute une pièce à faire avec le candidat, tel que l’a conçu M. Gustave Flaubert. Où n’y a-t-il pas une pièce à faire. Le candidat aurait pu être un ambitieux, violent, féroce, enragé, que l’amour du pouvoir aurait peu à peu entraîné à sacrifier à sa passion dominante, d’abord ses scrupules, puis sa dignité d’homme, puis ses affections de famille, l’honneur de son ménage et le bonheur de sa fille. Il eût fallu alors le peindre de noires couleurs, et en faire un objet d’épouvante. La chose eût en ce cas tourné au drame.

Il aurait pu encore en faire un bonhomme mordu au cœur, sur le tard, du désir d’arriver à la députation, et négligeant, pour satisfaire son caprice, ce qui avait été jusqu’alors l’occupation de sa vie, ses affaires d’abord, puis sa famille, où tout irait sens dessus dessous. On ferait la cour à sa femme, sa fille s’éprendrait d’un damoiseau, ses domestiques le voleraient, et lui ne s’apercevrait de rien ; et il ferait de grandes phrases sur son aptitude à gouverner l’Etat. Ce serait de la comédie ; pas bien nouvelle, il est vrai, mais elle n’en eût pas moins été gaie pour avoir été faite cent fois.

M. Gustave Flaubert n’a point pris de parti, et c’est ce qu’il y a de pis en art. Son candidat, M. Rousselin, est un sot, et rien qu’un sot, à qui il ne donne ni passion ni caractère, qui semble n’être qu’un jouet aux mains d’intrigants vulgaires. Il tourne et vire à leur guise. Dans les premières scènes, on nous le représente comme ne sachant pas dire un mot, ânonnant pour répéter les phrases que lui souffle son cornac en élections, et bientôt après, on nous le montre tournant sans effort de magnifiques phrases à la Prudhomme, et enfin, au dernier acte, par un dernier changement, le plus bizarre de tous, on nous le donne comme aussi cruellement tourmenté, aussi terrible que Sixte-Quint attendant le résultat du scrutin d’où il doit sortir pape.

Tout cela ne tient pas. Pauvre Delannoy ! je le plaignais de tout mon cœur tandis qu’il nous jouait, de son mieux, ce singulier rôle. Ce n’est certes pas le talent qui lui manquait. Mais de quelle physionomie revêtir un personnage qui n’en a pas une propre à lui, et qui en change à chaque acte, selon le cours des événements du drame. Au premier acte il nous a rendu le Péponnet des Faux bons hommes [sic] et le Geoffroy de la Grammaire. Mais le dernier, il a bien fallu le jouer comme il avait été écrit, sérieusement. Ah ! il n’était pas à son aise, passant ainsi du vaudeville au mélodrame, sans pouvoir être gai dans l’un ni terrible dans l’autre.

Nous comptions au moins que M. Gustave Flaubert nous dédommagerait de l’absence des situations dramatiques par une peinture de mœurs réelles. Nous nous attendions à trouver dans sa pièce, à défaut de qualités dramatiques, des coins de vérité bien étudiés et bien rendus. Mais pour faire vrai au théâtre, il faut connaître les conditions d’optique particulière à ce milieu qu’éclaire la rampe. Tout est faux dans l’œuvre nouvelle, tout du moins paraît tel, comme paraîtrait, j’imagine, un visage qui n’aurait point corrigé par le fard l’inconvénient des rayons lumineux arrivant de bas en haut. Nous avons tous vu des élections en province ; ce n’est point ainsi que les choses se passent.

Les gens qui s’en mêlent ne sont point d’une bêtise aussi plate, ni d’une coquinerie aussi éhontée. Ils ne se démasquent pas avec cette impudence. Les héros de M. Gustave Flaubert sont ou des imbéciles ou des canailles avérées, qui n’ont même pas le mérite de travailler dans le grand. Ils tripotent misérablement dans les bas-fonds bourbeux de la politique départementale.

Rousselin est en proie à un certain Murel, intrigant de bas étage, qui convoite la dot de sa fille, et s’est fait son âme damnée pour devenir son gendre. Ce courtier d’élections quitte et reprend son patron, selon les circonstances ; et de même, il le pousse dans un sens ou dans un autre, suivant qu’il a plus ou moins d’espoir ; et l’imbécile se laisse faire comme une girouette.

Ce Rousselin a pour rivaux, dans son affaire d’élection, d’abord un certain Gruchet, vil usurier et plat gueux, cherchant l’esprit sans jamais le trouver, prétentieux et pointu ; puis un comte de Bouvigny, qui est le Homais de la noblesse ; ce gentilhomme est doublé d’un fils qui semble taillé sur le patron de Thomas Diafoirus. Cette collection d’idiots s’agite sur place et piétine dans le vide. A chaque acte, c’est toujours la même scène qui se représente, sans qu’aucune d’elles ajoute un trait nouveau et un peu caractéristique à ces lamentables caricatures.

Autour d’elles bourdonne un petit journaliste de province, qui est aussi sot que les autres et beaucoup plus ignoble. Il se plaint amèrement des honteuses besognes qu’on lui fait faire à l’Indépendant de Molinchart [sic] et, avec une impudence qui serait chez lui le comble du cynisme, si ce n’était le comble de la maladresse chez l’auteur, il tourne casaque et vend sa plume pour un sourire de femme.

Cet Antony manqué est amoureux de Mme Rousselin ; il la compromet avec une inexplicable brutalité par des rendez-vous donnés, en plein visage, devant tout le monde ; et lorsqu’il se trouve tout seul avec elle, le soir, au lieu du rendez-vous, il lui fait une déclaration emphatique, dans le style d’il y a trente cinq ans.

— Ah ! s’écrie-t-il, c’est que moi, je suis un homme de 1830.

Là-dessus, le public, qui avait jusque là écouté ces insanités avec une défiance un peu morose, est parti de rire. On me conte que M. Gustave Flaubert, surpris de cet accès de gaîté, se prit la tête à deux mains et demanda :

— Mais pourquoi rient-il ? C’est un trait de caractère. Pourquoi rient-ils ?

Pourquoi ! c’est que c’est là un trait de roman et non de comédie. Quand le romancier, voulant expliquer à ses lecteurs, l’extravagance ampoulée du langage qu’il prête à un de ses personnages, dit de lui : C’était un homme de 1830. Il donne un renseignement exact, dont on lui sait gré.

Mais en plein théâtre, ce même personnage s’écrie parlant de lui-même : Ne vous étonnez pas de mes métaphores, car je date par mon éducation d’un temps où elles étaient à la mode, je suis de 1830, il dit une sottise si évidente que le public tout entier en tressaille et est pris de fou-rire.

M. Flaubert avait obtenu l’un de ses plus grands et de ses plus légitimes succès en introduisant dans Mme Bovary une scène d’amour au milieu de la distribution de prix au congrès agricole. Tout le comique en disparaîtrait à la rampe. Il a essayé de mettre une scène analogue dans le Candidat ; c’est une réunion préparatoire d’électeurs dans un bal public. Elle n’a été d’aucun effet. Le monologue du candidat qui s’exerce au discours qu’il va faire et prend son élan, a paru d’une longueur et d’une insignifiance insupportable.

Parmi les interruptions dont il est assailli quand il parle devant ses électeurs, quelques-unes sont drôles ; aucune n’a porté. M. Flaubert ne s’est pas même avisé qu’au théâtre il fallait deux camps bien tranchés, et que le public prît parti pour l’un ou pour l’autre. Point. Sous prétexte que ces sortes de réunions, dans la réalité, sont pleines de confusion, et que l’on s’y dispute sans savoir de quoi il est question, il a fait de la sienne un horrible brouhaha, d’où il est impossible de tirer une conclusion ; mais alors il n’y a plus d’intérêt, plus de comique, plus rien. C’est du gâchis pur.

M. Gustave Flaubert devait beaucoup compter sur le dernier acte. C’est celui de la Métromanie transporté dans l’ordre des candidatures politiques. Rousselin attend son arrêt, il ne reste plus qu’une heure de scrutin. Tous ses partisans viennent l’un après l’autre lui soutirer de l’argent, et ce marchandage s’étale et se renouvelle à plusieurs reprises avec un cynisme ignoble de sentiment et d’expressions. On vient lui dire que sa femme est, en ce moment même, avec un amant, et cette nouvelle le laisse froid ; il a bien d’autres choses à penser.

Un des électeurs influents lui met le pistolet sur la gorge (c’est le noble comte de Bouvigny) et lui demande la main de sa fille pour son fils, sinon il fera manquer l’élection ; et voilà le père qui fait venir sa fille, et qui, sachant qu’elle en aime un autre, la prie, la supplie de consentir, lui disant qu’il y va de sa vie, se mettant à genoux, pleurant presque …

Ah, dame ! le public s’est fâché tout de bon. Une aussi horrible infamie serait à peine soufferte chez un de ces grands ambitieux, qui imposent par l’intensité d’une passion envahissante et exclusive. Mais lui, ce Cassandre ! cette ganache ! cela était trop fort en vérité ! Le grotesque tournant au sérieux, ce fantoche donnant dans le mélodrame… si la pièce n’eût pas été signée d’un nom sympathique, elle eût été bousculée à cet endroit et n’eût pas fini.

Delannoy a porté avec une rare vaillance un rôle très long, très difficile, et qu’il devait lui-même tout le premier sentir détestable. Si le Candidat a été le premier soir écouté jusqu’au bout, c’est à lui que M. Flaubert le doit. Il paraît que l’on fait grand fonds sur le rôle de Gruchet, que joue Saint Germain. Mais les vilenies basses, quand elles ne sont pas relevées par la gaîté de la satire, quand elles sont exposées avec complaisance dans leur laideur native, dégoûtent plus qu’elles n’amusent.

Les rôles de femmes sont tout à fait misérables. Celui que joue cette pauvre Mlle Elise Damain, qui est si jolie et si aimable, est odieux et ridicule. C’est une institutrice anglaise, qui n’a d’autres fonctions dans la pièce, que de trahir Mme Rousselin, sa maîtresse, et de révéler au mari le nom de son amant. Mlle Jeanne Bernhardt a obtenu un succès de beauté dans un personnage où il était bien difficile de montrer autre chose qu’un charmant visage.

C’est donc une chute complète ; une chute irrémédiable. On assure que M. Gustave Flaubert travaille à tirer une pièce de Madame Bovary. Le seul conseil qu’on puisse donner, c’est de ne point toucher à ce roman. Je défie qui que ce soit au monde de la porter au théâtre. Il y réussira moins que personne.

Mlle Céline Montaland, après avoir un peu partout battu les buissons du vaudeville, du drame et même de la féerie, s’est décidée à revenir au grand art, et elle s’est essayée dimanche dernier dans la Dorine du Tartuffe. On n’a guère vu au théâtre de Dorine plus appétissante. Elle a fort gaillardement joué ce rôle difficile, elle y a même trouvé, ce qui n’est pas commode à cette heure, quelques intonations personnelles. La voix manque de mordant.

Le Théâtre Déjazet nous a donné une pièce en trois actes, le Fils de lui-même. L’auteur, qui n’a pas voulu signer résolument, s’est déguisé sous l’anagramme d’O’clad ; tout le monde y a reconnu Cadol.

Le Fils de lui-même n’est qu’une pochade du Palais-Royal. Ces fantaisies burlesques ont besoin d’être jouées avec entrain par des artistes qui aient de l’autorité. Leriche, qui tient le principal rôle, est un acteur consciencieux, mais sans ombre de verve ni de gaîté. Les camarades qui le secondent sont tous bien pâles et bien froids.

Le Fils de lui-même est un brave homme qui répète à tout venant qu’il a fait sa fortune tout seul, qu’il est arrivé à Paris en sabots, qu’il a commencé par laver la vaisselle… A la fin du premier acte, il hérite de deux millions, et il commence à faire la grimace quand on lui parle de ses sabots et de la vaisselle qu’il a lavée autrefois. Le troisième acte se perd dans des extravagances qui ne nous ont pas semblé bien amusantes. M. Cadol a tout aussi bien fait de répudier la responsabilité de cette arlequinade. Quelques mots plaisants y rappellent seuls la touche de celui qui écrivit Une belle affaire.

Cluny a représenté hier soir la Femme de Paillasse, un gros mélodrame de M. Xavier de Montépin. Traître du grand monde, assassinat, poison, enfant dérobé, saltimbanque plein de cœur et de délicatesse, papier caché et retrouvé, coquins à pendre, testament supprimé, tout y est. J’oserai dire qu’il y en a trop. C’est le vieux jeu.

Il n’y a plus moyen aujourd’hui de croire à ces énormes bourdes. Et la meilleure raison, c’est qu’elles sont démodées. Le public, à deux ou trois reprises, s’est révolté contre la criante invraisemblance de ces aventures.

Les acteurs chargés de les représenter semblaient n’y pas croire eux-mêmes.

Ils doutaient évidemment que cela fût arrivé ; leur jeu manquait de conviction et de sincérité.

On voit pourtant, par la composition des noms de l’affiche, que le nouveau directeur s’est préoccupé de réunir une troupe remarquable. Mlle Elisa Picard, Mlle O. Vial et Mlle Raynard sont trois artistes, dont l’une au moins est très remarquable, et les deux autres sont en train de faire leur réputation à Paris. Charly était engagé pour le principal rôle d’homme, Gay est un comique amusant, les autres artistes sont fort convenables.

Bref, il y a dans toute cette troupe de bons éléments. Je sais gré au directeur de nous chercher du nouveau, alors même qu’il n’a pas la main heureuse. Cluny nous rend tous les services que nous attendions de l’Ambigu ; il serait donc injuste de lui témoigner trop de sévérité.


FRANCISQUE SARCEY


P.S. Nous sortons de l’Odéon, où l’on nous a donné la Jeunesse de Louis XVI. Beaux décors, mise en scène très riche et splendides costumes. Drame un peu fatigant, malgré une ou deux belles scènes. Le succès le plus vif a été pour Lafontaine, qui est charmant. J’y reviendrai. Je reviendrai aussi sur l’édition complète des œuvres de Scribe, dont le premier volume vient de paraître chez Dentu.



[Document saisi par François Lapèlerie, décembre 2012.]


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