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Jehan VALTER
Paris-Journal, vendredi 13 mars 1874

GAZETTE PARISIENNE
LE CANDIDAT, AU VAUDEVILLE

Les habitués des premières représentations étaient au grand complet, hier soir, au Vaudeville. Deux choses les avaient attirés : d’abord le nom de Gustave Flaubert, l’auteur de Madame Bovary et de Salambô [sic], qui pour la première fois, abordait le théâtre : puis un bruit qui courait le monde dramatique depuis plusieurs jours, bruit d’après lequel le Candidat pourrait bien n’avoir qu’une seule et unique représentation.

On parlait d’un premier acte très réussi, d’un second acte passable, d’un troisième et d’un quatrième tout à fait impossibles. Les indiscrétions de coulisses racontaient en outre qu’à diverses reprises on avait supplié Flaubert de réduire sa pièce en trois actes, et que Flaubert s’était impitoyablement refusé à faire le moindre changement. De plus, on savait que la politique tenait une place immense dans le Candidat, et, c’était là un danger de plus.

L’homme le moins ému, le moins inquiet peut-être, c’était Gustave Flaubert. Impassible, il se promenait les mains derrière le dos dans les coulisses, préoccupé uniquement de s’assurer par lui-même si les artistes respectaient son texte. Quelle était l’opinion du public dans la salle ? C’est ce qu’il paraissait fort peu soucieux de savoir.

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Flaubert est un parisien intermittent. Il passe la plus grande partie de l’année dans sa propriété du [sic] Croisset, située au bord de la Seine, à vingt minutes de Rouen.

C’est là qu’il travaille, enfermé souvent des semaines entières, écrivant la nuit, dormant le jour sur un tapis en compagnie de son grand chien Salambô.

Quand il est au Croisset, Flaubert s’habille généralement de la même manière tous les jours : pantalon très large et tunique de couleur, nouée au milieu du corps par une cordelière. Il a une dizaine de tuniques, toujours d’une couleur différente.

Flaubert n’est ni amateur, ni collectionneur. Les seuls objets de curiosité qu’il possède sont des souvenirs rapportés par lui d’Afrique et d’Asie.

Je me trompe en disant qu’il n’est pas collectionneur ; il réunit et garde précieusement tous les articles de journaux qui parlent de lui ou de ses œuvres, non par vanité, mais par manie ; car la critique le laisse aussi indifférent que l’éloge.

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Une des choses que Flaubert aime à montrer aux amis qui viennent le voir, c’est un carton contenant dix dessins de George Sand. Ces dessins datent du temps où l’auteur de François le Champy [sic], Maupras, Claudin, et tant d’autres chefs-d’œuvre, encore inconnu comme romancier, était obligé de faire des dessins pour vivre.

Je sais bien qu’aujourd’hui Mme George Sand nie avoir jamais dessiné. C’est ce qu’elle a répondu tout récemment à un envoyé de l’éditeur Poulet-Malassis, qui prépare un album très curieux de dessins d’hommes de lettres ; mais cela n’empêche pas que les dessins que possède Gustave Flaubert ne soient parfaitement authentiques.

Il sera d’ailleurs facile à M. Poulet-Malassis de s’en assurer.

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Cette petite excursion dans la vie privée de Gustave Flaubert, nous a un peu éloigné du Candidat ; j’y reviens :

Il paraît que la pièce a eu maille à partir avec la censure, non à cause du sujet politique en lui-même, mais à propos de certains détails et de certaines phrases qui ont dû être modifiés ; je me souviens entre autres qu’il était question au premier acte d’un ecclésiastique éminent. Cette locution a été enlevée.

C’est Flaubert lui-même qui racontait le fait, il y a quelques jours, chez Victor Hugo, en avouant qu’il ne comprenait  absolument rien aux susceptibilités de la censure. M. Hugo, pour le consoler, lui rappelait qu’à l’époque où il fit représenter Hernani, cette phrase comprise dans l’explication du décor du dernier acte :

Au loin on aperçoit Saragosse, la ville aux cent clochers.

avait dû être amputée de la sorte :

Au loin on aperçoit Saragosse…

Du reste, la censure n’a pas été seule à faire des coupures dans le Candidat ; les artistes-hommes en ont fait, dit-on, de leur côté…  mais, dans les rôles de femmes, qui, de peu importants qu’ils étaient déjà, sont devenus, pour ainsi dire, insignifiants, au grand chagrin de Mmes Elise Damain et Jeanne Bernhardt.

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Un dernier détail :

Gustave Flaubert a la superstition du mardi. — Il n’entreprend jamais rien ce jour-là. Pour rien au monde il n’eût laissé jouer sa pièce avant-hier de peur d’une chute.

Aubryet vous dira demain si le mercredi lui a porté bonheur.

[Document saisi par François Lapèlerie, avril 2012.]


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