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Auguste VITU
Le Figaro, 14 mars 1874

PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS

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Vaudeville. — Le Candidat, comédie en quatre actes par M. Gustave Flaubert. — Séparés de corps, comédie en un acte, par M. Émile Bergerat.


Je n’aurai pas la naïveté de demander à M. Gustave Flaubert quels peuvent avoir été ses desseins en écrivant Le Candidat. Lorsqu’un enfant a commis quelque sottise, et qu’on le gronde, il répond invariablement : « Je ne l’ai pas fait exprès. » C’est là son unique excuse. Or, M. Gustave Flaubert n’est plus un enfant et il l’a fait exprès. Donc, pas de circonstances atténuantes.

Et, d’honneur, le crime est vraiment exceptionnel. Jamais l’ennui, de mémoire d’homme, n’avait été poussé à un tel degré d’intensité. Peut-on siffler quand on bâille ? demandait un critique du dernier siècle. Hier soir on ne bâillait même plus, on dormait. Que dis-je ? ce n’était pas du sommeil, mais un engourdissement torpide analogue aux effets du pavot pris à haute dose, avec étourdissements, vertiges, et crampes nerveuses dans les extrémités.

Ainsi s’explique la mansuétude du public qui s’est laissé infliger la torture pendant trois longues heures, non pas sans murmurer, mais sans se mettre définitivement en colère et sans faire baisser le rideau pour couper court à cet enfilade de scènes maussades, absurdes et attristantes.

Figurez-vous qu’un banquier retiré des affaires, M. Rousselin, s’est avisé de poser sa candidature à la députation dans une circonscription que l’on ne désigne pas, mais qui doit se trouver comprise dans la Seine-Inférieure. Joli pays que cette circonscription, ni hommes ni femmes, tous idiots et filous.

La candidature de Rousselin est travaillée par trois personnages principaux, le comte de Bouvigny, un filateur nommé Mazel [sic pour Murel] et un vieux fermier nommé Gruchet. Le comte de Bouvigny et le sieur Gruchet sont pris chacun de la même idée, c’est de poser leur candidature contre celle de Rousselin, afin de le faire chanter. Pour M. de Bouvigny, le chantage, c’est de vendre son désistement à Rousselin, moyennant le mariage de mademoiselle Rousselin avec le vicomte Onésime de Bouvigny, qui est gâteux. Quant à Gruchet, il ne veut que de l’argent. Mazel, lui, en veut, comme la noble famille de Bouvigny, à la main de mademoiselle Rousselin ; mais c’est un libertin, un viveur couvert de dettes, qui veut, avant tout, se refaire une situation par un beau mariage.

L’auteur fait passer Rousselin par les épreuves les plus humiliantes et les moins vraisemblables, le malheureux candidat flatte tour à tour les passions politiques les plus opposées, conservateur et presque féodal avec les électeurs du comte de Bouvigny, socialiste avec les ouvriers de la filature Mazel, puis bafoué par tous.

Nous assistons au marchandage des voix, au premier acte, dans le jardin de Rousselin, au second acte sur la promenade, au troisième acte dans une salle de bal où se tient une réunion publique, au quatrième acte dans le salon de Rousselin ; mais c’est toujours la même scène sans aucune variation.

À travers cette odyssée, que je ne puis mieux comparer qu’à une longue course à travers les terres labourées par un pluie battante, — l’auteur fait apparaître le journalisme de province, personnifié en un certain Julien Duprat, rédacteur de l’Impartial et préposé, par un comité d’actionnaires, aux sales besognes (sic) d’une feuille d’intérêt local.

Je ne sais si l’intention de l’auteur a été comprise ou travestie par le sens intime du public, mais enfin, à tort ou à raison, Julien Duprat est devenu le personnage comique de la pièce. Figurez-vous un grand garçon pâle, aux cheveux longs et rejetés en arrière, à la barbe de bouc, rédigeant des faits-Paris pendant le jour et jetant le soir, par-dessus les murs, des lettres versifiées à l’adresse de madame Rousselin, qui n’est plus jeunette.

La déclaration d’amour a lieu sous les arbres du Mail. Madame Rousselin pantelante se laisse dire par son amoureux à figure d’Antony : « Je suis de 1830, moi ! » Et il dépeint les arbres qui se balancent sur la tête de sa bien-aimée, les étoiles qui se reflètent dans ses yeux, et autres balivernes. Il veut aller plus loin : « — Monsieur, s’écrie madame Rousselin à la grande joie du public un instant réveillé, la littérature vous emporte ! » La littérature finit par l’emporter aussi, la pauvre femme, car, au dernier acte, au moment où Rousselin, demeuré seul candidat par la retraite de Bouvigny et de Gruchet, et s’attendant à être nommé, demande à Gruchet : « — Le suis-je ? » — « Oh ! oui, répond Gruchet, vous l’êtes bien, je vous en réponds ! » Car, à l’heure même où le nom de Rousselin sortait triomphant de l’urne électorale, madame Rousselin s’embarquait pour Cythère avec le rédacteur de l’Impartial.

C’est sur le joli mot de Gruchet que la pièce finit.

J’ajoute pour être complet, que Mazel épouse mademoiselle Rousselin, une petite personne bien spirituelle, qui ne veut pas devenir vicomtesse de Bouvigny, parce que les sœurs du vicomte portent des « gants de bourre de soie. »

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Il est évident, pour ceux qui ont assisté à la représentation d’hier, que M. Gustave Flaubert ne connaît pas le théâtre et ne possède pas le don naturel qui, chez quelques prédestinés, supplée à l’expérience.

Mais son erreur est plus complète et plus générale. Il voit le monde non pas en noir, mais en laid ; élus, éligibles, électeurs, leurs épouses et leurs petits, sont d’ignobles et plats gueux, à peine dignes d’être menés à coups de triques par les chaouchs du grand Turc. C’est à l’opinion de faire le cas qu’il convient de ces peintures désobligeantes et absolument fausses dans leur injuste généralité. Je reste dans le devoir de la critique en signalant à M. Flaubert l’impossibilité de faire réussir au théâtre une œuvre qui prétend se passer d’un ou plusieurs personnages intéressants, vers lesquels puissent se porter les sympathies du spectateur.

Au point de vue de l’exécution, la comédie de M. Flaubert est lourde, banale et sans esprit. Ses caricatures sont dessinées et peintes avec de grosses couleurs, criardes et discordantes, comme les images d’un sou qui se vendent dans les foires.

Comment expliquer une pareille méprise de la part d’un écrivain laborieux et consciencieux, que des succès en d’autres genres ont rendu presque célèbre ? c’est un mystère psychologique que je ne me charge pas de percer ; je constate seulement, parce que c’est l’exercice d’une charge qui me semblait bien pénible hier au soir, que jamais on ne vit une pièce mieux faite pour éprouver la patience du public, ni une patience capable de résister avec une telle énergie au défi sans précédent qui lui était porté.

Je parlais tout à l’heure de l’injustice violente de M. Flaubert envers ses contemporains. En voici un exemple bien choquant et bien regrettable. — Quelle est la profession de votre fils ? demande Rousselin au comte de Bouvigny. — Aucune, répond celui-ci ; il n’en est qu’un qui convienne à un gentilhomme, c’est le métier des armes. — Mais il n’est pas soldat. — Il attend pour le devenir que le gouvernement change. C’est peut-être le seul trait de la pièce ; mais il porte absolument à faux. Respectons nos gloires et nos héros tombés sur le champ de bataille ; la guerre de 1870 avait confondu tous les partis sous les plis du drapeau national, et, à côté des Baroche et des Gaillards, nul homme de cœur ne devrait oublier ni les Dampierre, ni les Luynes, ni les Coriolis, et mille autres.

Effacez, monsieur Flaubert, effacez ; la conscience publique ne vous pardonnerait pas ce mot-là.

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Les acteurs ont fait preuve de bravoure et même de talent, entre autres Delannoy, Saint-Germain et Lacroix. On frémit en pensant au travail de mémoire qu’ils se sont infligé en pure perte pour apprendre ces quatre mortels actes, destinés à un prompt oubli.

Le lever de rideau, la pièce de M. Bergerat, Séparés de corps, témoigne elle aussi que l’auteur ignore l’art d’exposer une idée dans des conditions scéniques. Il s’agit ici de deux époux séparés de corps, et qui redeviennent amoureux l’un de l’autre.

L’idée y était peut-être ; la pièce reste à faire.



[Document saisi par François Lapèlerie, avril 2012.]


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