ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Jules CLARÉTIE
Le Temps, vendredi 8 février 1884

La vie à Paris

Les Lettres de Gustave Flaubert à George Sand. — M. de Maupassant. — Musset. — M. Maxime Du Camp. — L’artiste et l’homme. — Par qui fut corrigée Madame Bovary. — Michelet. — Ma Jeunesse. — Au lendemain de décembre. — Les Souvenirs de Gustave Claudin…

__________

[…] On n’a vraiment parlé que de Flaubert, grâce à la publication de ses lettres à George Sand et à ce semblant de polémique commencé à propos d’une lettre de M. Maxime Du Camp, où l’auteur des Souvenirs littéraires proposait à l’auteur de Madame Bovary de faire des coupes dans ce dernier roman.

Il faut avouer que ce temps-ci devient terriblement — comment dirai-je pour être exact ? — curieux ? ce n’est pas assez : indiscret ? ce n’est pas cela tout à fait. Potinier serait plus juste si le mot était français. Eh bien ! oui, le goût est à ces papotages et à ces potins, aux autographes, ces bibelots de la littérature, aux lettres intimes, ces bavardages du talent, aux ébauches, aux croquis, aux révélations, aux menus faits, aux bavardages de la chronique, aux révélations des Mémoires, non pas même ceux de Saint-Simon, mais ceux de Bachaumont ou de l’Espion anglais.

Il n’y a guère de nouveau, dans la Vie à Paris, que ces billets de Gustave Flaubert dont on a fait un volume, les Souvenirs de Gustave Claudin, qui sont comme l’histoire du boulevard pendant trente ans, et Ma Jeunesse, de Michelet, que la veuve de l’illustre historien va publier le 9 de ce mois, à la date anniversaire de la mort. Vous aurez beau tourner et retourner les journaux, interroger les causeurs informés, on ne s’entretient que de cela. Les lettres de Flaubert ont été réunies, comme on sait, par M. Guy de Maupassant, qui les a fait précéder d’une préface où je retrouve tout son talent, qui est des plus rares, et son affection pour le mort, qui est des plus profondes. Je regrette pourtant qu’il nous ait donné une partie de ces notes, ces fameuses notes, qui devaient accompagner le roman de Bouvard et Pécuchet et former un appendice à ce tableau, ou plutôt à ce catalogue de la sottise humaine.

On sait que Pécuchet et Bouvard, las d’avoir essayé de tout, finissaient, au bout du compte, par recopier, dans les livres qu’ils avaient lus, les passages qui les avaient frappés. Et « alors, dit M. de Maupassant, commençait une effroyable série d’inepties, d’ignorances, de contradictions flagrantes et monstrueuses, d’erreurs énormes, d’affirmations honteuses, d’inconcevables défaillances des plus hauts esprits, des plus vastes intelligences ».

Flaubert, dépensant sa vie à tout lire, comme Pécuchet, s’amusait à écheniller les volumes qu’il étudiait, et il en a composé une façon de sottisier qui n’a pas moins de trois volumes, nous dit M. de Maupassant. Trois volumes de bêtises ! On s’étonnera que Flaubert qui lisait tant, n’ait pas réuni la matière de dix, vingt, quarante volumes. À fouiller dans les auteurs, même les plus fameux, pour extraire des niaiseries, on peut trouver la mine inépuisable. Mais c’est là un amusement passager, ce ne peut être l’occupation obstinée d’un homme de talent. Nous avons tous, dans nos journaux, une huîtrière pareille à celle dont j’ai parlé une ou deux fois, mais nul d’entre nous ne songe à bâtir avec ces bouts d’articles découpés et collés à la muraille un monument à la Bêtise Humaine ; Flaubert, au contraire, prenait un malin plaisir à édifier lentement ce Panthéon de la sottise.

Seulement, à mon avis, il poussait trop loin cette manie, et que prouvent les extraits qu’il a choisis dans Fénelon ou Descartes, Chateaubriand ou de Maistre, sinon, comme le reconnaît M. de Maupassant lui-même, que « quiconque a écrit sur un sujet quelconque a dit parfois une sottise » ?

— Il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent pas, disent les ouvriers.

Et ils ont raison.

Flaubert, par exemple, relevait, dans les Harmonies et dans les Etudes de la Nature de Bernardin de Saint-Pierre, les deux phrases suivantes, qui lui semblaient étonnantes et que d’autres trouveraient humoristiques :

« Les puces se jettent, partout où elles sont, sur les couleurs blanches. Cet instinct leur a été donné afin que nous puissions les attraper plus aisément. »

« Le melon a été divisé en tranches par la nature afin d’être mangé en famille ; la citrouille, étant plus grosse peut être mangée avec les voisins. »

Et il semblait conclure de là que l’auteur de Paul et Virginie était une sorte de Joseph Prudhomme colossal.

Il classait Jules Noriac, qui eut de l’esprit, parmi les imbéciles, parce que l’auteur du 101e Régiment avait écrit ceci :

« L’épicerie est utile, l’armée est nécessaire. »

Ce maître écrivain perdait ainsi son temps à éplucher les journaux et les livres pour en tirer quelque drôlerie comme eût pu le faire un rédacteur du Tintamarre. Ce devait être pour lui une joie d’enfant lorsqu’il avait pris quelque écrivain célèbre en flagrant délit de bourgeoisisme.

« Je veux manger du bourgeois ! » s’écriait, un jour, Léon Gozlan dans un paradoxe célèbre. Flaubert, qui était le meilleur des hommes, eût volontiers contresigné la déclaration de guerre anthropophage de l’humoriste. Le bourgeois lui semblait un être hideux, une absurdité encombrante et ambulante, et, dans sa haine du bourgeois, il voyait, le pauvre grand styliste, des bourgeois partout. À lire ses lettres à George Sand, heurtées, hachées, éloquentes parfois comme des cris de souffrances, on éprouve pour ce fier écrivain, qu’on aime et qu’on admire, quelque chose comme un sentiment de pitié. Comme il se rend volontairement malheureux ! Quel grand enfant que ce grand homme ! Il va droit devant lui en suivant sa chimère comme, étant jeune homme, il suivait, par les rues, Balzac, visitant Rouen, et, dans l’ombre duquel (c’est Flaubert qui nous l’a conté) il était heureux de marcher. Jamais amoureux n’a erré à la suite d’une femme avec plus de battements de cœur que Flaubert regardant Balzac et le suivant de loin, sans lui parler, sans oser même le saluer !

Flaubert a, dans ses lettres, des accents d’un découragement farouche :

« Rien ne me soutient plus que l’espoir de sortir prochainement de cette planète et de ne pas aller dans une autre qui serait pire… Ah ! non, assez, assez de fatigue ! »

Mais, cette fatigue, il se la donne à lui-même, avec ses colères, ses étonnements, sa conception chimérique de la vie de Paris ! Il donne une pièce. Elle tombe. C’est le Candidat. Il écrit, stupéfait : « Tous les partis m’éreintent. Le Figaro et le Rappel, c’est complet ! » Il ne veut pas comprendre qu’il n’y a plus de partis ni même d’amitiés au théâtre. Il n’y a que des gens qu’on amuse et des gens qu’on ennuie.

J’ai toute liberté pour parler de ce Candidat que j’ai défendu alors, à peu près seul. Il est évident que le public se comporta devant l’œuvre de Flaubert comme s’il avait été le balbutiement d’un jouvenceau. Ni Bovary ni Salammbô ne comptaient devant les ricanements des spectateurs du Vaudeville. Mais, au théâtre, il n’y a ni respect des forts, ni pitié pour les faibles.

Ce diable de Villemessant disait, avec sa rudesse ordinaire :

— Faites faire une annonce avant le lever du rideau d’une pièce nouvelle et dites au public : « Mesdames et messieurs, l’auteur réclame toute votre indulgence. Si sa pièce ne réussit pas, il est condamné à être pendu au cinquième acte ! » — Eh bien, dès le troisième acte, si le public s’ennuie, le public sifflera et s’écriera certainement : « Tant pis pour l’auteur ! Et qu’on le pende ! »

Le pauvre Flaubert ne songeait pas à cela. Il se figurait que l’on avait été sévère pour sa pièce parce qu’il n’avait pas fait de visites aux critiques.

Eh quoi ! il en était là ?

« Je sais, dit-il à George Sand, qu’un critique a été indigné que je ne lui aie pas fait de visite ; et un intermédiaire est venu me le dire ce matin, en ajoutant : Que voulez-vous que je lui réponde ?... — Mais MM. Dumas, Sardou, et même Victor Hugo ne sont pas comme vous. — Oh ! je le sais bien ! — Alors, ne vous étonnez pas, etc… »

Eh bien, Flaubert était absolument injuste et ignorant de l’existence actuelle. Quel est le critique qu’une visite amadoue ? Et quelle est la pièce de théâtre vraiment robuste que la critique ait tuée ? Il faut des injustices même de la critique et des sévérités du public prendre non pas l’occasion de proclamer sa propre infaillibilité, mais de s’étudier soi-même et de voir en quoi et par quoi on s’est trompé.

Eh ! parbleu, le succès est parfois absurde et la chute souvent inique. Mais il y a une cause toujours à ces résultats, et la cause d’un revers n’est jamais dans le plus ou le moins de visites qu’on a pu faire aux critiques patentés.

Il n’aimait guère la critique, Flaubert. Il ne la trouvait intelligente que lorsqu’elle était « sympathique ». Nous en sommes tous un peu là.

Un assez obscur écrivain de Cognac, Alfred Feuillet, mort il y a quelques années, publia chez Dentu en 1859 un volume : Flânerie littéraire à travers quelques œuvres récentes, où se trouve un article sur Madame Bovary et la Tentation de saint Antoine, dont Flaubert n’avait encore publié que des fragments dans l’Artiste. Passant en revue la galerie d’originaux de Madame Bovary, Feuillet disait : « Le seul qui eût vraiment quelque chose de bon au fond de son cœur, Justin, l’apprenti d’Homais, s’efface un peu trop, il faut le dire. On aimerait à voir un peu plus développé, cette figure d’adolescent qui naît à l’amour. »

Flaubert, touché, répondit aussitôt à ce passage par cette lettre inédite qu’un correspondant érudit veut bien me communiquer :

« Monsieur,

« J’ai reçu avec bien du plaisir votre charmant volume. Je n’ose dire qu’il m’a paru excellent, puisqu’il contient mon éloge. Cela serait trop naïf.

« Mais regardez comme la critique sympathique est plus intelligente que toute autre. Vous seul avez mis le doigt sur la plaie en indiquant la faiblesse du caractère de Justin. Vous avez parfaitement raison.

« Je vous dois une explication relative au bon saint Antoine qui vous a plu. Si je ne la publie pas maintenant, c’est que j’ai peur de retourner en police correctionnelle, ce livre n’étant pas publiable par le temps qui court.

« Donnez moi donc l’adresse de votre main droite (à Paris) que je puisse un peu la serrer comme il convient. Vous trouverez la mienne (à partir de la fin du mois prochain) boulevard du Temple, 42, tous les dimanches.

« En attendant que nous puissions nous voir, je suis votre affectionné

« G. Flaubert,

« Croisset, près Rouen, 27 janvier. »

« La critique sympathique est plus intelligente que toute autre ! » M. A. Feuillet était supérieur à Sainte-Beuve. Aux yeux de l’auteur, certainement. Mais aux yeux des autres ? Un critique sévère et pénétrant, des plus remarquables à coup sûr. M. F. Brunetière, vient, tout justement à propos de ces Lettres de Flaubert, de démontrer qu’à tout prendre ces ennemis du bourgeois et ces artistes dédaigneux de la foule, qui diraient volontiers avec Voltaire — s’ils ne méprisaient pas Voltaire : — « L’humanité est une poignée ! » sont, au contraire, fort préoccupés et du succès et de l’argent, sinon de l’opinion de la foule. Je ne dis point cela pour Flaubert, qui vécut dans son idéal à lui, face à face à son Boudha [sic].

Il serait trop commode de dire : « Seule la critique amie compte pour quelque chose !... Il n’y a que peu de gens qui comprennent quoi que ce soit à la littérature !... Le monde entier est un ramassis de bourgeois !... » et de faire des romans, et d’écrire des pièces et de dire à ces bourgeois de les lire et à cette bourgeoisie crasse de les venir applaudir.

En vérité, la religion de l’art pour l’art, la proclamation des droits imprescriptibles de l’aristocratie nouvelle des artistes, sont des inventions stupéfiantes. Qu’est-ce qu’un bourgeois et qu’est-ce qu’un artiste ? Oh ! je connais toutes les définitions données.

« J’appelle bourgeois tout ce qui est bas, art tout ce qui nous élève ! » a dit quelqu’un.

Eh bien ! pour Flaubert, l’art n’est pas même ce qui élève. L’art est l’art, comme le style est le style. M. de Maupassant nous dit que l’auteur de Madame Bovary n’admettait même pas qu’il y eût des « styles ». Il ne fallait qu’un style. Le tempérament de l’auteur, sa personnalité, devaient disparaître, se fondre dans le livre. On n’avait pas à y chercher un « homme », mais un « artiste ».

C’est purement insensé ! Tout homme qui fera passer sa personnalité dans son style sera un artiste. Tout être convaincu, qui a quelque chose à dire, le dira merveilleusement et sera un écrivain. Un illettré qui parle d’une bataille où il a payé de sa personne a souvent des éclairs d’expression qui font frissonner. On nous ennuie avec ce mot : « artiste ». Montaigne est-il un artiste ? Je ne sais ce qu’en pensait Flaubert. Il devait le mépriser; Montaigne est trop exquis et trop simple.

Je juge le maître par le disciple, qui prend magistralement une place dans les lettres. M. de Maupassant, dans son admiration pour l’art pur, en arrive à écrire cette phrase inquiétante : « Musset, ce grand poète, n’était pas un artiste. Les choses charmantes qu’il dit en une langue facile et séduisante laissent presque indifférents ceux que préoccupent la poursuite, la recherche, l’émotion d’une beauté plus haute, plus insaisissable, plus intellectuelle. »

Et il renvoie Musset à la foule « qui y trouve la satisfaction de tous ses appétits poétiques un peu grossiers ». Alors, pour être un artiste, il ne suffit pas d’exprimer dans une langue immortelle tous les frémissements de l’âme humaine, il faut torturer, marteler son style comme les orfèvres japonais martèlent leurs argenteries ? Il faut renoncer à l’inspiration, à l’élan, à tout ce qu’il y a d’inexprimable et de poignant dans un cri de douleur ou d’angoisse ? Le cri, oui, le cri qui est, dans la souffrance, ce que le mot d’esprit est dans la conversation, il faut le rayer du domaine de l’art ?

Tout ce qu’il y a de spontané dans l’humanité n’existe plus ? Le mot « qu’il mourût ! » n’est pas de l’art, parce qu’il est trop simple. Les Nuits de Musset ne sont pas de l’art, parce que ce sont des sanglots. Paradoxe irritant ! Entre Flaubert qui dit : « Il faut connaître les affres du style » et Michelet, qui veut que l’éloquence jaillisse comme le sang d’une veine piquée, je n’hésite pas, je suis pour le maître humain, frémissant, saignant. Je suis pour l’homme qui, tout en étant un grand homme, est un homme comme moi.

Je me rappelle encore Victor Hugo, s’amusant beaucoup de ces vers fameux de Boileau :

Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin

Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain !

— Je voudrais bien savoir, disait le poète en riant, comment l’auteur le plus divin pourrait s’arranger pour n’être qu’un écrivain de pacotille.

M. de Maupassant et Flaubert ne se doutaient peut-être pas d’une chose, c’est qu’ils rééditaient Boileau en disant que Musset, ce grand poète, n’est pas un artiste.

Eh bien, soit ! Je me contenterai, pour notre France, de rimeurs sans art comme Musset, mais de grands poètes comme lui !

__________

Je ne suis pas entré, on l’a vu, dans le débat soulevé par la lettre où M. Maxime Du Camp propose à Flaubert quelques coupures dans Madame Bovary. Les contemporains seuls et les directeurs de la Revue de Paris ont qualité pour conter l’affaire, et M. Louis Ulbach tenait hier à dégager sa responsabilité de cette mutilation, comme dit M. de Maupassant. Mutilation est un bien gros mot. On voit tous les jours, dans une gazette ou une revue, un rédacteur en chef couper, çà et là, quelques phrases sans que l’amputé crie à la mutilation. George Sand laissait « mutiler » sans se plaindre : « Coupez, taillez, rognez ! Je ne sais pas au juste ce que j’ai écrit », disait-elle. Nous ne sommes plus sous l’empire, la Revue de Mme Adam n’était pas menacée de suspension et de procès, et pourtant, lorsque la Nouvelle Revue a publié Bouvard et Pécuchet, on a coupé plus d’un passage. On a mutilé l’œuvre du mort. On a remplacé par des lignes de points des morceaux parfaitement « impubliables » dans une revue. Il est évident que devant les scrupules très justifiés de Mme Adam, Gustave Flaubert se fût écrié comme il écrivait au dos de la lettre de M. Maxime Du Camp :

— Gigantesque !

Mais je puis donner à M. de Maupassant un renseignement qu’il ignore. Il souligne certains mots de la lettre de M. Du Camp à Flaubert, à propos du travail de coupures. « Nous le ferons faire sous nos yeux par une personne exercée et habile ; on n’ajoutera pas un mot à ta copie ; on ne fera qu’élaguer ; cela te coûtera une centaine de francs qu’on réservera sur tes droits. »

Et M. de Maupassant ajoute :

« La mutilation de ce livre typique et désormais immortel, pratiquée par une personne exercée et habile, n’aurait coûté à l’auteur qu’une centaine de francs ! Vraiment, c’est pour rien ! »

Or je crois savoir que la « personne exercée » prise non pour censeur, mais pour arbitre, n’était (et Gustave Flaubert en fut prévenu) autre que Théophile Gautier, qui disait alors avec sa bonhomie narquoise :

— Ça m’ennuie, moi, de lire un manuscrit. Je ne lis jamais de manuscrit. Je veux bien lire celui-là et faire ce travail-là, mais à certaines conditions : on donnera une robe à … Total : cent francs !

Cela d’ailleurs, en camarade, entre amis, moitié sérieusement, moitié en plaisantant. Que ces lettres d’il y a vingt ans soient interprétées aujourd’hui comme on le voudra, il n’en est pas moins vrai que nous, qui lisions avec fièvre la Revue de Paris, si ardente et si brillante, nous étions heureux et fort heureux que Laurent-Pichat et Maxime Du Camp eussent dépensé une centaine de mille francs chacun pour nous faire connaître, avec leurs œuvres, les vers de Bouilhet et la prose de Flaubert. Et Flaubert lui-même devait être enchanté d’avoir fait paraître en 1857 Madame Bovary, même discutée et « mutilée » par des amis. Moins « mutilée », ajouterais-je que Bouvard et Pécuchet en 1882.

Au reste, nous qui sommes les nouveaux venus, la postérité, si je puis dire — une demi-postérité tout au moins — nous n’avons pas à prendre parti dans ces querelles qui diminuent les morts et rendent attristantes ces espèces de polémiques d’outre-tombe. Flaubert a-t-il voulu que ces escarmouches aient lieu quelques jours après lui ? Les annotations mises à son manuscrit donneraient à le croire. Il y a là comme un testament batailleur. Ce qui est certain, c’est que ces débats, qui montrent combien il fut blessé font un peu oublier combien il fut bon.

Il eut le talent, ce qui est une vertu, disait de lui Victor Hugo que l’on pressait d’écrire quelques lignes à lire sur la tombe de son grand admirateur, mais il eut surtout cette vertu suprême qui s’appelle la bonté !

Ce qui revient à dire qu’heureusement pour Flaubert il ne fut pas seulement un « artiste », mais un « homme », et le meilleur et le moins pratique des hommes, n’ayant qu’un défaut : croire à la suprématie et à l’impeccabilité du Mandarin et à la sottise du nombre, incarné dans Bouvard et dans Pécuchet, ces bourgeois.

__________

Michelet, au contraire, croyait à l’âme des foules, à l’esprit de vie des nations, à cette France que Flaubert trouvait malade parce que « les idiots du lundi » — les critiques — découvraient quelque talent dans M. Scribe. À dire vrai, la lecture du livre de Michelet, Ma Jeunesse, après les lettres navrantes de Flaubert, est consolante, réconfortante comme un cordial. Et pourtant la vie n’est pas couleur de rose toujours pour Michelet, mais les pensées de l’historien ne sont point, comme disait Flaubert, « couleur d’ébène ». J’ai pu lire les épreuves du volume nouveau. Il y a là la foi qui soutient et qui sauve. Michelet ne croit pas seulement à l’art, il croit au droit, à la patrie, à l’humanité. Il ne dédaigne pas, il aime. Il ne méprise pas, il entraîne, il enthousiasme, il ne désespère jamais même en mourant.

Et pourtant pauvre un jour, et combien triste il se réveilla au lendemain de Décembre ! Sa chaire au Collège de France renversée ; sa pension de retraite, acquise par trente-cinq ans de services publics aux Archives ou dans l’enseignement, supprimée ; ses livres, adoptés pour les lycées par la Restauration même, effacés d’un trait de plume. Mme Michelet raconte comment le ménage alla s’exiler à la campagne, dans une maison dont la pauvreté, égayée de verdure, pouvait faire illusion. On n’avait même pas alors ces assiettes de vieille faïence, que Michelet a gardées toujours, et qui, lorsqu’elles apparaissaient au dessert, rappelaient au maître tant de souvenirs de jeunesse « mêlés de larmes et de sourires », dans cette hospitalière maison de la rue d’Assas, où il ne reste plus que le portrait de Michelet, par Couture, troué, si je ne me trompe, d’une balle de la Commune.

Or privé de ses ressources, condamné à une vie nouvelle, Michelet éprouva-t-il ce tædium vitae qui est le fond même de l’art et de la doctrine de nos pessimistes ? Allons donc ! Il lutta. Il dit :

— Nous continuerons le grand livre, l’histoire, et nous écrirons les petits livres…

Ce qu’il appelait « les petits livres », c’était l’Insecte, l’Oiseau, l’Amour, la Femme, la Montagne, la Mer.

D’autres auraient dit : les Bibles. Mais Michelet avait trop d’orgueil viril pour avoir la moindre vanité. Quand on a connu de tels hommes, on devient difficile. Ils disparaissent trop tôt. Mais leur exemple reste.

Mme Michelet a raison de dédier ce livre de Michelet, Ma Jeunesse :

« À ceux qui veulent devenir des hommes. »

J’ajouterais que Michelet, secoué par tous les enthousiasme, préoccupé, lui, petit-fils de musiciens, du rythme du style, ne fut pas moins un grand artiste pour avoir été comme un apôtre. Lui aussi pouvait dire comme Musset :

Celui qui ne sait pas, durant les nuits brûlantes,

Se lever en sursaut, sans raison, les pieds nus,

Marcher, prier, pleurer des larmes ruisselantes,

Et, devant l’infini, joindre les mains tremblantes,

Le cœur plein de pitié pour des maux inconnus,

Que celui-là rature et barbouille à son aise !

Avant tout, il voulait qu’un auteur fût un homme, eût un cœur, et les « maux inconnus » sur lesquels il pleurait, ce n’était pas, comme Musset, l’amour léger et les trahisons d’une femme, c’était le sang versé, les larmes, les maux de la patrie.

Et le bon homme aussi que ce grand homme !

Gustave Claudin, dans ses Souvenirs, si précis partout ailleurs et si intéressants, remplis de portraits et de faits, raconte qu’étant rédacteur du Nouvelliste de Rouen il eut la bonne fortune de visiter, avec Michelet, la tour de Jeanne Darc [sic] et de l’entendre évoquer le passé. « Michelet, dit-il, était comme tous les esprits éminents, d’une indulgence et d’une modestie extrêmes. Il discutait avec calme et ne se montrait pas sévère pour les ignorants. » Grande preuve de force, soit dit en passant. Ce qui est frappant, c’est que Michelet parut à Claudin grand de taille. « C’était un grand vieillard à cheveux blancs, d’une maigreur extrême. » La vérité est que Michelet était petit, tout petit, moins petit que Louis Blanc ou M. Thiers, mais petit. Et cependant il paraissait grand. On ne voyait en lui que ses yeux.

Lorsque Goethe vit pour la première fois le portrait de Carlyle, il dit :

— Ce doit être un géant !

À regarder le Michelet de Couture, la même pensée viendrait et je ne m’étonne pas de l’impression laissée par l’historien à l’auteur de Mes Souvenirs.

Et, à l’encontre de Flaubert, qui, ennemi du bourgeois, était foncièrement bourgeois, Michelet, fils du peuple, se disait bourgeois de cette grande race qui fit le Parlement, la Constituante.

— Je n’aime pas les bourgeois, lui disait-on un jour.

— Vous avez tort : la bourgeoisie tendant la main au peuple, c’est la France !

__________

Je me suis laissé aller à cette longue causerie sur le passé et à cette discussion de Lettres qui ont attiré l’attention publique. À qui la faute ? À l’actualité, une actualité rétrospective. — Mais la Vie de Paris ? Elle continue, la vie de Paris ! Paris dîne, Paris va au bal de l’Opéra, Paris court aux expositions des aquarellistes, à la vente de Manet, au quai Malaquais, où on expose les dessins de maîtres ; Paris applaudit, dans la Charbonnière, cette admirable Mme Pasca ; Paris écoute de la musique. Mais Paris, à proprement parler, n’a pas d’histoire cette semaine. On dit que c’est l’idéal des peuples heureux ! […]



[Document saisi par François Lapèlerie, mai 2012.]