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Jeanne Bem, « Claudine Gothot-Mersch, directrice de l’édition »

Nous sommes réunis pour parler de la nouvelle édition des Œuvres complètes de Flaubert dans la Pléiade, dont les tomes II et III ont paru en novembre dernier. À terme, cette édition comportera cinq volumes.

Les Amis de Flaubert méritent qu’on fasse un petit retour en arrière.

On sait qu’il existe une ancienne édition des Œuvres de Flaubert dans la Pléiade, en deux volumes. Élaborée dès les années 1930, elle porte la date de 1951-1952. Elle donne les œuvres majeures, ne propose presque rien parmi les œuvres de jeunesse, et son appareil critique est très restreint.

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, Flaubert est devenu un écrivain phare du xixe siècle et il a été considéré comme un des fondateurs de la littérature moderne. Au même moment, les études flaubertiennes prenaient un essor considérable. Une nouvelle édition s’imposait.

C’est Guy Sagnes qui l’a entreprise dans les années 1990, bientôt rejoint par Claudine Gothot-Mersch. La disparition inattendue de Guy Sagnes en 1997 a fait que Claudine Gothot-Mersch s’est d’abord retrouvée seule. Elle a terminé le tome I de la nouvelle édition, qui est sorti en 2001 sous le titre Œuvres de jeunesse. Dans ce premier volume, Guy Sagnes tient une place importante. Il est l’éditeur d’une longue série de textes courts du jeune Flaubert : c’est-à-dire de ses narrations scolaires, contes, drames, chroniques et aphorismes, ainsi que du Cahier intime. Fin connaisseur, passionné de Flaubert, Guy Sagnes est l’auteur de la belle Préface qui lance cette nouvelle édition. Dans ce tome i, Claudine Gothot-Mersch de son côté est l’éditrice des Mémoires d’un fou, du récit de voyage Pyrénées-Corse, de la première Éducation sentimentale et du Voyage en Italie. Elle a aussi rédigé la grande Introduction d’ensemble au volume, ainsi que la Note sur la présente édition. Ce tome i des Œuvres complètes contient tout ce que l’enfant, l’adolescent, le jeune homme avait écrit entre ses neuf et vingt-quatre ans. À l’exception de « Bibliomanie » et de « Une leçon d’histoire naturelle », publiés dans un petit périodique de Rouen, il avait laissé tous ces textes à l’état d’inédits. Pour les deux éditeurs, il fallait se dégager de l’héritage de l’édition Conard, confronter des éditions, retourner aux manuscrits quand ils existent, prendre des décisions sur le statut de certains textes… La nouvelle édition propose au lecteur un état des textes aussi sûr que possible. Les textes sont établis par un travail éditorial rigoureux et accompagnés d’un appareil critique très riche. Il faut dire que pour ce tome i Gallimard a accepté des annotations et des notices particulièrement généreuses, si bien que le volume atteint 1667 pages.

Pour la suite du projet éditorial, Claudine Gothot-Mersch a proposé au directeur de la collection, dès 1998, une équipe de collaborateurs. En ce qui me concerne, j’ai eu l’honneur d’être chargée par elle de l’édition de Madame Bovary, dans le tome III. J’ai été très touchée de cette marque de confiance. D’autant plus que la spécialiste de Madame Bovary, c’était elle ! Je reviendrai sur mon travail un peu plus tard au cours de cette journée. Pour l’heure, je veux souligner la contribution de Claudine Gothot-Mersch aux tomes II et III.

Le tome II, comme le tome I, ne contient que des œuvres de jeunesse. Claudine Gothot-Mersch a eu pour tâche de donner une forme définitive au travail éditorial de Guy Sagnes, qui dans le tome II édite un grand texte du jeune Flaubert : Par les champs et par les grèves. Un autre grand texte est le Voyage en Orient, que Claudine Gothot-Mersch établit et commente de manière magistrale, secondée par Stéphanie Dord-Crouslé pour les annotations. Ce voyage de dix-huit mois autour de la Méditerranée a délimité pour Flaubert un avant et un après dans sa vie. Quand le futur écrivain a mis en forme ses notes (pour son seul usage personnel), cela lui a permis de s’exercer à la description, qui allait lui être utile pour ses romans, mais aussi de se constituer un réservoir d’images et d’impressions qui allaient nourrir toute l’œuvre à venir.

Dans le tome III, l’éditrice use de sa sagacité pour éditer encore un texte de jeunesse très intéressant que Flaubert avait laissé à l’état d’ébauche : Une nuit de Don Juan. Elle en donne une édition entièrement repensée par rapport aux quelques tentatives d’édition précédentes. Et naturellement, elle continue de superviser l’ensemble des tomes II et III.

Claudine Gothot-Mersch n’est pas avec nous aujourd’hui à Rouen, elle n’a pas pu faire le déplacement. Elle le regrette beaucoup. Nous lui répondons qu’elle est très présente ! Car elle est le maître d’œuvre de cette édition, elle a porté ce projet pendant quinze ans, elle s’y est consacrée tous les jours. C’est elle, d’abord et avant tout, qui en garantit la qualité.

Elle nous a fait profiter, nous ses collaborateurs, de l’autorité que lui confère sa connaissance étendue et profonde de l’œuvre de Flaubert. Cette autorité, elle ne l’impose jamais de force et elle y joint une grande ouverture. Elle accepte des approches différentes des siennes, pourvu qu’elles soient cohérentes et clairement exposées – en effet elle est très attachée à la qualité de l’expression. Je voudrais insister sur son soutien aussi amical que généreux, que j’ai eu l’occasion de mettre à l’épreuve. C’était il y a deux ans. Ma contribution était achevée depuis 2008. Mais en 2012 j’ai eu à apporter des remaniements à l’appareil critique de Madame Bovary. À cet effet, nous avons eu plusieurs séances de travail en mars de cette année-là, chez elle à Liège, et ensuite de nombreux échanges encore par e-mail et téléphone durant l’été. Elle ne m’a pas ménagé ses encouragements. J’ajoute qu’elle m’a aidée à rédiger quelques pages de l’appareil critique qui demandaient beaucoup de précision : il s’agissait de la Note sur le texte. J’ai plaisir à reconnaître ici ma dette !



Introduction à la journée « Flaubert, Œuvres complètes, nouvelle édition sous la direction de Claudine Gothot-Mersch, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II et III, 2013 », Rouen, 17 mai 2014. Texte publié dans le Bulletin Flaubert-Maupassant, n° 31, 2015, p. 69-71 ? Reproduit avec l’autorisation de l’Association des Amis de Flaubert et de Maupassant (voir le site).