ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Pour Claudine Gothot-Mersch, Livre d’or

Nous l’avons rencontrée, nous avons travaillé avec elle, nous avons écouté ses conférences ou ses cours, nous l’avons lue et relue...
Nous l’avons appréciée.
Ses ami-e-s, ses collègues, ses lecteurs lui rendent ici hommage.


Jeanne BEM
Stéphanie DORD-CROUSLÉ
Philippe DUFOUR
Daniel FAUVEL
Louis HAY
KIM Yongeun
Éric LE CALVEZ
Yvan LECLERC
Atsuko OGANE
Chiara PASETTI
Joëlle ROBERT
Philippe WILLEMART


Jeanne BEM

Ces trois dernières années, Claudine Gothot-Mersch s’éloignait de nous. Il y avait eu des accidents de santé suivis de retours à un peu de mieux, mais la communication était difficile. Elle n’habitait plus chez elle, elle avait perdu son espace familier, ses repères. Elle était triste. Je lui téléphonais, puis je la reperdais. Au printemps de 2015 je l’ai vraiment perdue. J’avais encore des nouvelles, qui n’étaient pas encourageantes. C’était comme un voile qui tombait.

Maintenant, le voile est déchiré. On y voit plus clair, comme dans son bel appartement sur les hauteurs d’Embourg, près de Liège. À travers d’immenses baies vitrées, on n’aperçoit des arbres que la cime, et de grands ciels, et le soir les lumières de la ville. La décoration n’est pas étouffante, beaucoup de murs blancs. C’est une retraite silencieuse et protégée, propice au travail mais symboliquement ouverte sur le dehors. On boit du thé, on regarde un film, on discute, sur la table basse il y a des numéros de La Libre (La Libre Belgique, l’équivalent du Monde pour les Belges).

J’aperçois mieux maintenant, comme dans une perspective, cette amitié exceptionnelle qui n’a vraiment commencé qu’au début des années 1980. Exceptionnelle parce que c’est un honneur d’être amie avec quelqu’un comme Claudine, et parce qu’elle était d’un naturel réservé, elle accordait son amitié rarement. Je l’avais rencontrée pour la première fois au colloque Flaubert de Cerisy, en 1974. Je venais juste de soutenir une petite thèse sur L’Éducation sentimentale, c’était mon premier colloque. Pour une jeune assistante inconnue, il y avait quelque chose d’effrayant à débarquer dans l’austère château, au milieu des ténors des études flaubertiennes (très peu de sopranos alors), des professeurs venus de partout dans le monde et surtout de Paris, à un moment où les tensions idéologiques étaient vives dans l’université française. Claudine était préservée de ces conflits parce que belge, mais elle m’a avoué plus tard qu’à Cerisy elle se levait tous les matins avec la peur. Elle était l’organisatrice du colloque et je l’ai peu approchée.

Il s’est donc passé encore quelques années avant qu’un courant de sympathie et de confiance passe entre nous. Nous étions très différentes, mais Claudine avait une grande indépendance d’esprit, elle a dû déceler en moi, dans ma recherche, dans mes articles, quelque chose d’original et même d’un peu insolent qui ne lui a pas déplu – aurait-elle aimé Flaubert, autrement ? Tout en connaissant et en pratiquant parfaitement les codes du travail universitaire, elle avait donc cette ouverture à autre chose, à d’autres idées, elle avait même de l’humour. Cette ouverture qu’elle avait s’est vérifiée plus tard, vers la fin de la décennie 1990, quand elle m’a confié l’édition de Madame Bovary dans la nouvelle édition des Œuvres complètes de Flaubert dans la Pléiade. Car elle aurait pu se réserver cette édition ! La spécialiste incontestée de Madame Bovary, c’était elle. Mais elle a pensé qu’il était bon de renouveler les approches, et elle m’a donné ma chance.

Du coup, je me suis trouvée propulsée dans un champ de recherche que je n’avais jusque-là côtoyé que de loin. Ma spécialité a toujours été la critique d’interprétation, que j’enrichis en croisant la littérature avec d’autres sciences humaines. J’ai dû m’initier à l’édition de texte, qui a ses contraintes et ses devoirs : il faut s’oublier et se mettre juste au service du texte. Surtout, s’agissant de Flaubert et de son obsession de la copie, j’ai découvert le vaste continent des manuscrits de Madame Bovary.

J’ai fréquenté à mon tour cette Bibliothèque municipale de Rouen qui avait vu arriver vers 1960 une toute jeune Claudine, intrépide et armée de patience. Quand elle avait abordé les manuscrits, peu de chercheurs étaient passés par là, presque tout était à faire, le continent n’avait pas encore été correctement arpenté. Moi, j’ai pu profiter de son travail pionnier. Sa thèse sur la genèse de Madame Bovary, publiée en 1966, est un ouvrage qui a compté quand ont été lancées les études de génétique. Mme Gothot-Mersch a tout naturellement fait partie de l’équipe Flaubert qui s’est constituée en 1978 à l’Institut des textes et manuscrits, à Paris. Pour mon édition dans la Pléiade, j’ai pu m’appuyer aussi sur son édition de Madame Bovary chez Garnier. À Rouen, j’ai reçu l’aide amicale d’Yvan Leclerc, qui possède une bibliothèque personnelle pleine de ressources. Et puis, est arrivé à point nommé cet apport capital : la mise en ligne des manuscrits sur le site bovary.fr, que nous devons à la coopération entre la Bibliothèque municipale et le pôle Flaubert de Rouen, et au travail de coordination et de contrôle assuré par Danielle Girard.

Flaubert était un enfant de Rouen. Il avait pour sa ville une affection faite de proximité sentimentale et de distance un peu potache. Il est touchant que le nouveau pont levant porte son nom. Tout un réseau d’« amis » de Flaubert s’est tissé à Rouen, qui fait que pour le chercheur flaubertien chaque séjour est un plaisir. Claudine y a été sensible. Elle est revenue souvent. Elle disait qu’elle se verrait bien habiter Rouen…



Stéphanie DORD-CROUSLÉ

Voici le texte que j’avais prononcé à l’occasion du colloque « Flaubert, Œuvres complètes, nouvelle édition sous la direction de Claudine Gothot-Mersch, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II et III, 2013 » qui s’est tenu à Rouen le samedi 17 mai 2014 :

Je dois beaucoup à Claudine Gothot-Mersch. Elle est venue me chercher en 2000 alors que, jeune docteure en quête d’une place dans le Supérieur, j’enseignais le français dans la banlieue d’Oyonnax, à Bellignat. Cette petite commune de l’Ain a donné à l’une des nouvelles rues surplombant son lycée technique le nom d’un célèbre romancier du XIXe siècle. On peut se réjouir de l’engagement culturel dont ont ainsi fait preuve les édiles municipaux. Mais il se trouve qu’il s’agit d’une rue sans débouché(s), d’une « Impasse Flaubert » : quand on vient de soutenir une thèse sur Bouvard et Pécuchet, on ne voit guère là un heureux présage…

Claudine ne s’y est pas arrêtée. Devant faire face à certains problèmes de santé, elle m’a offert de travailler avec elle sur le Voyage en Orient pour le tome II de l’édition des Œuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade. Elle m’a confié la rédaction des notes, ce qui n’allait pas de soi vu ma connaissance alors assez mince de ce texte et de son contexte. Cette marque de confiance a été décisive à plus d’un titre, tant pour la suite de ma jeune carrière que pour ma formation continue au métier d’éditrice scientifique. Claudine a su réfréner avec bienveillance et fermeté ma propension à vouloir toujours tout dire dans mes notes. Au-delà du respect des prescriptions de la collection, et en dépit des coûteux sacrifices que cela impliquait à chaque fois, elle m’a appris – peu à peu – à discerner ce qui était vraiment nécessaire à l’intelligence du texte. En me chargeant, avec Pierre-Louis Rey, de l’édition de Trois contes pour le tome V, elle semble avoir confirmé son choix initial risqué : qu’elle trouve ici l’expression de ma très profonde reconnaissance et de mes remerciements aussi respectueux que chaleureux.



Philippe DUFOUR

Claudine Gothot-Mersch avait la modestie du savoir : sa vaste érudition la conduisait à la prudence de l’interprétation, avec cette belle rigueur philologique dont témoignent ses éditions, parmi lesquelles on aimerait tant voir les Classiques Garnier republier sa Madame Bovary. Elle avait cet art de délivrer toute l’information nécessaire, même dans un format contraint (en témoignent aussi les deux volumes qu’elle a édités de Leconte de Lisle dans la collection « Poésie » chez Gallimard). Elle savait de plus attirer en passant l’attention d’un public français, souvent superbement ignorant de ses voisins européens, sur des travaux essentiels comme un livre de Manfred Hardt consacré en partie aux images de Flaubert dont elle soulignait l’importance au détour justement d’une page de son édition de la Bovary. À l’écart des chapelles, elle aimait aussi encourager les recherches des jeunes chercheurs, en voyant dans les orientations les plus diverses une richesse, pourvu qu’elles fussent au service du texte. Je suis particulièrement fier d’avoir pu lui dire mon admiration lors du colloque qu’en 2000, les Facultés universitaires Saint-Louis de Bruxelles organisèrent en son honneur, et encore plus ému d’avoir parlé en son absence, mais pour elle, durant la journée qu’organisa Yvan Leclerc à Rouen, quand parurent les tomes deux et trois des Œuvres complètes de Flaubert dans cette édition de la Pléiade qui gardera un goût d’inachevé (comme naguère celle de Thibaudet), maintenant que Claudine Gothot-Mersch n’est plus là.



Daniel FAUVEL
Président honoraire  des Amis de Flaubert et de Maupassant

Claudine Gothot-Mersch était entrée dans la vie des Amis de Flaubert et de Maupassant en participant à notre voyage en Tunisie. Elle en garda un excellent souvenir. Pour notre part, ce fut un privilège de la compter parmi nous. Cette grande dame, cordiale et discrète, nous fit partager sa parfaite connaissance du carnet de voyage n° 10. Pour ma part, c’est Madame Bovary et les mœurs de province, les chemins entre littérature et histoire, qui retenaient mon attention. Au cours d’échanges fructueux et très cordiaux, je pus mesurer l’ampleur de ses connaissances et la rigueur avec laquelle elle abordait les différents sujets. Son étude, La genèse de Madame Bovary devint alors mon livre de chevet.

Elle conserva ensuite des liens très étroits avec notre association, vint quelquefois à Rouen à l’occasion de nos colloques ; mais, à la vérité, elle n’aimait guère donner des conférences. Depuis quelques années, à cause de problèmes de santé, elle dut se résigner à ne plus nous faire l’honneur de sa présence. Aujourd’hui, sa mort nous attriste mais nous gardons des souvenirs inoubliables de ces moments passés en sa compagnie.



Louis HAY, DR. ém. au CNRS, ITEM

J’ai rencontré Claudine Gothot-Mersch à la fin des années soixante dix, lors de son passage à l’équipe Flaubert de la rue d’Ulm. Jacques Bersani m’avait alors prié de l’inviter à notre séminaire général, en présentant sa visiteuse comme une spécialiste déjà reconnue dans une tradition classique de la critique. Au temps des affrontements entre tenants du texte et ceux de la genèse, la formule comportait un discret avertissement. Pourtant, la présence de Claudine parmi nous ne devait pas aboutir à une polémique, loin de là. J’ai, au contraire, été séduit d’emblée par sa curiosité pour de nouvelles perspectives de recherche et par ses interventions, toujours mesurées mais aussi toujours clairement affirmées. Et quand nous nous sommes trouvés d’accord pour soutenir qu’un manuscrit n’était pas un texte – position peu admise à l’époque – notre entente s’est trouvée scellée. Claudine s’est ainsi trouvée associée dès l’origine à nos travaux et a poursuivi pendant de longues années sa contribution aux rencontres et publications de ce qui allait devenir l’ITEM. Au cours de cette période, elle a enrichi la critique génétique par ses travaux sur les manuscrits de Flaubert comme sur les problèmes d’édition ou de théorie génétiques. Dans tous ces domaines, son apport était toujours nourri d’une réflexion personnelle et fondé sur une connaissance impeccable des dossiers. Avec le recul du temps, nous apercevons mieux tout ce que notre discipline lui doit. Et aujourd’hui, nous perdons en elle, avec beaucoup de tristesse, une amie et une personnalité d’exception.



KIM Yongeun

Ce silence des derniers temps était donc dû à sa souffrance. Elle m’avait dit qu’elle était tout le temps dans une très grande fatigue et dans une angoisse affreuse à propos de n’importe quoi. Sa disparition me laisse sans mots, dans un vide immense.

C’est en juin 1985 que j’ai rencontré Claudine, pour la première fois, à la soutenance de ma thèse ; elle faisait partie du jury. Depuis, elle était bien présente à mes travaux de recherche : ainsi elle m’a suggéré de faire connaître mon travail sur l’édition critique de La Tentation de saint Antoine. Mais j’ai dû finalement abandonner ce projet en raison d’un problème oculaire.

Je me souviens bien encore de notre dernière rencontre, à Bruxelles, par un jour de grande chaleur où seul l’intérieur du Musée d’art ancien était vivable ; nous avons longuement regardé ensemble La chute d’Icare de Bruegel... Et nous avons eu la chance d’apprécier une exposition magnifique sur L’Art nouveau : la maison Bing.

Comme elle me disait dans une lettre : « Rien de tel que le travail pour vous tenir debout (sauf quand on en a vraiment trop) », je continue à traduire Madame Bovary et mon travail sera dédié à Claudine qui demeurera pour moi une grande flaubertienne.



Éric LE CALVEZ

L’annonce du décès de Claudine Gothot-Mersch m’a profondément peiné ; j’étais justement en train de la citer – une fois encore – dans une conférence que je prépare sur les brouillons de Bovary. Et je me suis laissé aller au flot des souvenirs, de façon bien flaubertienne.

C’est en 1983 que j’ai rencontré Claudine Gothot-Mersch de manière virtuelle, préparant mon mémoire de maîtrise, à Nice, sur le descriptif dans Bouvard et Pécuchet. Son édition était sortie depuis peu (1979) ; elle y transcrivait les folios du Carnet 19 relatifs au roman ainsi que de nombreux extraits du fameux « second volume », me donnant déjà l’idée de me pencher sur les manuscrits de Flaubert. Mais surtout, Claude Digeon, mon directeur (autre flaubertien, disparu en 2009) avait eu l’idée, fort généreuse pour lui qui était plutôt intéressé par l’histoire littéraire, de me laisser faire mes recherches à ma guise. Je dévorais donc les articles de Claudine Gothot-Mersch après avoir lu sa Genèse de Madame Bovary (Corti, 1966) : « Sur le narrateur chez Flaubert », « Portraits en antithèse dans les récits de Flaubert », bien d’autres encore car je les ai tous lus. Elle y citait Greimas, Todorov, Barthes, ce qui m’a poussé à les lire et à approfondir mes recherches en narratologie et en sémiotique. C’est elle (ainsi que Raymonde Debray Genette) qui m’a amené au structuralisme et plus généralement à une recherche sur les formes littéraires, à la théorie, chose qui peut paraître désuète en cette période de désertification des idées mais qui était, alors, tout à fait enthousiasmante.

À partir de 1986, je l’ai rencontrée, pour de bon cette fois, lorsque je faisais ma thèse à Paris et l’ai revue chaque fois qu’elle y venait, à l’occasion des séminaires de l’ITEM ou travailler au centre Flaubert. Je me rappelle lui avoir dit une fois : « je vous ai vue à la télé hier soir » (à l’époque, on se vouvoyait encore) ; elle m’a regardé éberluée et quand je lui ai expliqué que c’était lors de la rediffusion sur Arte des anciennes émissions de Pierre Dumayet à propos des manuscrits de Madame Bovary, elle m’a répliqué, avec le naturel et la modestie dont elle faisait toujours preuve : « oh c’est vieux, ça, j’étais bien jeune alors ! » Je l’ai revue pour la dernière fois en décembre 2000, lors du colloque organisé en son honneur par Marie-France Renard et Tanguy Logé, à Bruxelles. Nous sommes cependant restés en contact et elle me faisait régulièrement parvenir ses éditions, avec des petits mots qui me comblaient toujours de joie : « en amical hommage », « cordial hommage », etc. Dans l’un des derniers courriels que j’ai reçus d’elle, elle m’expliquait pourquoi elle ne pouvait participer au Dictionnaire Gustave Flaubert dont je commençais la direction (ce que je comprenais parfaitement vu l’énormité du corpus que je lui proposais), et elle me disait : « il faut savoir s’arrêter ».

Claudine Gothot-Mersch s’est donc arrêtée et le monde flaubertien est en deuil. Mais nous continuerons à lire et à citer ses œuvres, car elles sont impérissables.

Mes plus sincères condoléances vont à sa famille.



Yvan LECLERC

Comme Stéphanie Dord-Crouslé, je reproduis le texte que j’avais lu en hommage à Claudine Gothot-Mersch, lors du colloque « Flaubert, Œuvres complètes, nouvelle édition sous la direction de Claudine Gothot-Mersch, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II et III, 2013 », Rouen, samedi 17 mai 2014 :

« Jamais je ne jette aucun papier. C’est de ma part une manie. »

Je pourrais reprendre la formule.

Certes, mes papiers sont moins précieux que ceux de Flaubert.

Mais quand ils sont signés de Claudine Gothot-Mersch, ils méritent d’être conservés.

Il s’agit d’une lettre, d’une longue lettre datée du 11 janvier 1998, il y a donc 16 ans.

C’est ce qu’on appelait autrefois une « belle lettre ».

Claudine Gothot-Mersch sait écrire de belles lettres.

Même si elle s’est mise à l’ordinateur, bien sûr, elle préfère la lettre manuscrite à la lettre électronique. C’est évidemment un régal pour un amateur de lettres que de recevoir un mot de sa main, avec sa fine écriture élancée.

Que disait cette lettre du 11 janvier 1998 ? Après avoir rappelé le bouleversement qu’avait été la disparition de Guy Sagnes, Claudine Gothot-Mersch écrivait :

« Je suis chargée dorénavant de la direction de l’édition, qui sera réalisée avec une série de collaborateurs. Vous me voyez venir : j’espère vivement pouvoir compter sur vous. Après maintes réflexions sur “qui peut faire quoi”, je voudrais vous demander si vous accepteriez de vous occuper… »

Ce jour-là, je n’ai pas lu plus avant. J’ai dû sauter de joie au plafond. Ce n’était pas à cause de la Pléiade, encore qu’il n’est pas indifférent pour un universitaire de collaborer à ce qu’on appelle le « Panthéon des Lettres », mais à l’idée de travailler sous la conduite de Claudine Gothot-Mersch, comme à l’idée de se situer dans le sillage de Jean Bruneau, modèle indépassable, pour terminer l’édition de la Correspondance de Flaubert, dans cette même collection.

Cette direction de Claudine Gothot-Mersch, je l’ai ressentie comme à la fois présente et discrète. Présente, parce que c’est une relectrice hors du commun, réactive, précise, ne laissant rien passer, généreuse de son temps et de son savoir.

Et discrète en même temps, car respectueuse du travail de chacun, intervenant là et quand c’était nécessaire, en suggérant plus qu’en imposant, le plus souvent au crayon à papier dans les marges, comme si ses remarques avaient vocation à s’effacer après avoir été lues.

En la suivant, j’ai beaucoup appris sur Flaubert, bien sûr, mais aussi sur la manière de mener un travail collectif.

Elle se faisait un plaisir d’être parmi nous. Elle nous a écrit en octobre de l’année dernière [2013] : « Quelle bonne idée, cette journée organisée à Rouen autour de nos deux volumes ! J’y viendrai, bien sûr, et avec joie. Mais il faut que j’ajoute : sauf si ma santé ne le permettait pas. »

Sa santé ne le lui a pas permis. Nous le regrettons d’autant plus, pour nous et pour elle, qu’elle a souvent dit et même écrit que Rouen est une ville où elle aurait pu vivre.



Atsuko OGANE

Quand j’ai appris la disparition de Claudine Gothot-Mersch, j’ai rouvert une de ses lettres, je l’ai lue et relue. J’ai constaté qu’il me manquait certaines lettres que j’avais reçues d’elle, la première lettre tapée à la machine, et j’en ai retrouvé d’autres plus récemment. Nos échanges datent de ses dernières années, avant qu’elle ne tombe malade. Aujourd’hui encore, je suis très touchée de sa générosité et je lui suis très reconnaissante de m’avoir prodigué ses encouragements. Elle a lu avec gentillesse l’ouvrage d’une débutante, inconnue et étrangère, et tout en prodiguant ses encouragements, elle m’a posé une question sur Salammbô. De là est venue la décision de me consacrer à ce roman, après avoir travaillé sur Salomé.

Au début de sa première lettre, elle a écrit :

« J’ai commencé par lire votre poésie, si raffinée. Elle n’est pas toujours facile, mais que de formules me sont allées droit au cœur ! J’aime particulièrement Le murmure de la Forêt et Le départ, qui me dit tant avec si peu de mots. »

« Moi qui me suis toujours particulièrement intéressée à la genèse des œuvres de Flaubert, à la richesse de ses brouillons, etc., j’apprécie fort votre étude du passage de la connaissance documentaire à un récit symbolique. »

Sa question était formulée ainsi : « Un dernier mot, suggestion dont je ne sais ce que vous penserez. Une des sources de Salammbô (épisode de la tente) est l’histoire biblique de Judith et Holopherne – autre histoire de décapitation. Je ne crois pas que vous la citiez. Pensez-vous qu’il y aurait quelque chose à tirer de là ? »

En effet, je n’avais pas mentionné cette histoire dans mon ouvrage, d’autant plus que je n’avais pas encore perçu tous les rapports intertextuels entre Salomé et le roman carthaginois. En lisant sa question, j’ai compris qu’elle avait consacré son précieux temps à lire mon ouvrage du début à la fin. J’ai réalisé l’édition des Plans et scénarios de Salammbô ; c’était surtout pour répondre à sa question et pour lui montrer que je ne pouvais pas laisser une seule faute dans mon Rêve d’Orient, en tant que chercheuse étrangère. Le jour où s’est tenue à Rouen la journée consacrée à la publication des tomes II et III des Œuvres complètes de Flaubert dans la Bibliothèque de la Pléiade, j’espérais faire enfin sa connaissance, mais elle n’a pas pu venir en raison de ses problèmes de santé, et moi non plus : j’étais à l’hôpital. Notre première rencontre a été définitivement manquée. J’aurais voulu parler avec elle du « Sommaire de Polybe », que j’avais placé en dehors des plans et scénarios de Salammbô, quand j’en avais classé les documents de genèse.

Elle m’avait écrit son soulagement d’avoir remis le manuscrit de la Pléiade ; elle se sentait « vraiment délivrée ».



Le destin ne nous a pas permis de nous voir sur la terre réelle, mais elle reste toujours dans mon cœur ; elle m’a encouragée dans la passion pour Flaubert.

J’ai aimé son édition de Madame Bovary, et la splendeur de La Production du sens, ouvrage qu’il était difficile de trouver au Japon autrefois. Ses écrits sur Bouvard et Pécuchet, sur Salammbô et sur La Reine de Saba m’ont émerveillée. Elle est toujours pour moi une grande étoile qui éclaire le monde flaubertien, même si je n’ai pas eu l’occasion de la connaître personnellement.

Je lui sais gré de m’avoir laissé un si grand souvenir, rempli de bonheur. J’espère que je pourrai la voir un jour dans le ciel, et j’espère lui apporter ce que j’aurais pu faire par la suite sur la terre après sa disparition.




Chiara PASETTI

« Quand meurt un homme que l’on admire on est toujours triste », écrivait Flaubert à Louis Bouilhet après avoir appris la nouvelle de la mort de Balzac, le 14 novembre 1850. Et triste je me sens maintenant, après avoir appris la nouvelle du décès de Madame Claudine Gothot-Mersch. Je ne l’ai malheureusement pas connue personnellement, mais j’ai lu presque tout ce qu’elle a écrit sur Flaubert, depuis sa thèse de doctorat, parue en 1966 chez Corti, sur La Genèse de Madame Bovary. Pour moi, jeune étudiante en philosophie à l’époque de cette lecture, son livre avait été une révélation et il reste encore aujourd’hui parmi les livres que je consulte le plus souvent dans mes recherches.

J’ai admiré de loin (je ne lui ai jamais écrit pour lui témoigner mon admiration, et je regrette cela maintenant parce que je ne peux plus le faire…) tous ses travaux, et pour moi, qui me suis consacrée depuis vingt ans aux écrits de jeunesse de Flaubert, son édition, avec Monsieur Guy Sagnes, des Œuvres de jeunesse, le premier tome de la nouvelle édition des Œuvres complètes dans la « Bibliothèque de la Pléiade », a été comme une sorte de Bible, soit dit sans la crainte de proférer un « blasphème ».

L’incipit de son introduction au volume des textes de jeunesse de Flaubert… je voudrais le citer :

« Il n’est rien sans doute de plus émouvant que de voir éclore une vocation ; c’est ce bonheur que nous offre le présent volume… »

C’est un incipit ému et émouvant, je reprends son adjectif, dans lequel Madame Gothot-Mersch fait sentir au lecteur sa passion pour son sujet d’étude, et elle nous conduit tout de suite à la naissance de la vocation de Flaubert, bien sûr, mais aussi – est-ce ou non conscient ? –, vers la vocation de celle qui écrit ces lignes, c’est-à-dire la vocation de la chercheuse raffinée et passionnée par son auteur d’élection.

Pour ceux qui, comme moi-même, vivent en Italie, ses œuvres sur Flaubert ont été encore plus remarquables, à côté de celles d’autres professeurs et chercheurs français que tous les lecteurs de Flaubert connaissent, parce qu’en Italie les textes présentés dans son édition des écrits de jeunesse n’ont pas encore été traduits.

Je crois que tout le monde « flaubertien » doit beaucoup à Madame Gothot-Mersch, et comme l’écrit Monsieur Le Calvez ses œuvres resteront impérissables.

Mes condoléances les plus sincères à sa famille.



Joëlle ROBERT

Le chercheur flaubertien, aussi modeste soit-il, a forcément rencontré dans son parcours Claudine Gothot-Mersch. Ce fut mon cas en travaillant sur la correspondance de Flaubert ; c’est par l’article du numéro de Romantisme de 1991 que j’ai fait sa connaissance : ses propos sur le renouvellement des études de correspondance en prenant l’exemple de Flaubert avaient gardé, dix ans après leur parution, toute leur pertinence, leur clarté et leur actualité.

Puis sa venue à Rouen, sa disponibilité et sa grande gentillesse m’ont fait rencontrer une femme sensible aux recherches des autres et toujours prête à les écouter et à les encourager dans leur tâche. J’ai pu ainsi autant apprécier les qualités humaines de la femme que les compétences intellectuelles du chercheur. Claudine Gothot-Mersch reste pour moi une très belle rencontre.



Philippe WILLEMART

Jeune flaubertien en 1982, j’avais lu avec passion le livre de Claudine Gothot-Mersch sur Madame Bovary. Elle enseignait à l’époque aux Facultés Saint-Louis à Bruxelles, mais elle habitait Liège. Deux Belges qui se retrouvent flaubertiens, ce n’est pas commun. Claudine nous avait invités, ma femme et moi, pour un dîner raffiné chez elle. C’est le meilleur souvenir que je garde de cette femme d’avant-garde.