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Louis ASSELINE
L' Avenir national, 7 janvier 1870

VARIÉTÉS
L'Éducation sentimentale, par Gustave Flaubert

On peut dire d'une façon générale qu'on distingue dans les sociétés modernes et dans le cours de la vie, d'une part une foule formant comme une espèce de fond commun et assimilable à la matière amorphe des biologistes, et, de l'autre, des types qui se séparent de cette moyenne de l'humanité, soit par leurs vertus, leurs énergies, leurs qualités physiques et morales, soit par leurs vices, leurs bêtises, leurs ridicules. Jusqu'à présent, les romanciers, même les plus réalistes, ne se sont occupés que du type sublime ou grotesque, admirable ou risible, ayant son empreinte spéciale en grandeur ou en petitesse, propre à éveiller la sensibilité ou la gaieté du lecteur par ce je ne sais quoi qui en fait le théâtre distinct de sensations et de manifestations individuelles. Il en est de même pour les événements et le jeu des passions humaines : on y mêle toujours en les racontant une portion de drame et d'idéal qui, le plus souvent, n'existe pas dans leurs combinaisons mesquines et prévues dans leurs monotones développements. Ceci posé, il est facile de se rendre compte de ce qu'a tenté de faire dans le livre qui porte le titre d'Éducation sentimentale, M. Gustave Flaubert. Il a voulu peindre cette moyenne de l'humanité où l'on ne trouve ni l'ange ni la bête de Pascal, cet enchevêtrement banal de petites haines et de médiocres amours qui ne s'élèvent pas beaucoup au-dessus du désir vaguement sensuel et de la lutte à courte haleine, ces conflits d'ambition anémiques, d'intérêts terre à terre, de concupiscences flasques qui se déroulent platement dans un cercle étroit et qui forment l'histoire intime de la majorité des hommes. Dans cet admirable roman de Mme Bovary, il y avait des types frappés d'un coin original et bien en relief, l'héroïne d'abord avec ses ardeurs physiologiques et ses puissants instincts, le pharmacien Homais avec son éclatante bêtise libérâtre, Rodolphe avec sa brutalité bellâtre et sanguine. M. Flaubert a dû s'avouer qu'il s'était trop laissé aller à l'exception en cette première œuvre et trop départi de l'étude impassible des réalités. Méry disait un jour : « Il y a dans cet homme une absence d'intérêt qui m'amuse. » M. Flaubert a pris pour charte littéraire cette boutade du facétieux Phocéen et a voulu faire un livre avec cette absence d'intérêt qu'offre la moyenne de l'humanité.

Une fois empoigné par cette résolution misanthropique de peindre le troupeau humain en écartant les types et les exceptions, en proscrivant toutes les têtes qui sont au-dessus ou au-dessous de l'écœurant niveau, il est allé jusqu'au bout avec une inflexible rigidité. Il s'est donné un mal terrible - on ne le sent que trop - pour que les contours de ses personnages fussent aussi effacés que nature. Il est parvenu à peupler son livre de ces êtres flottants aux angles émoussés, au coin usé comme celui d'un sou ayant trop circulé, qu'on coudoie à chaque instant dans la vie et qui forment l'obscur fond à la fois humain et social sur la grisaille duquel se détachent en vigueur les individualités. Le principal de ces personnages, Frédéric Moreau, a été amené par l'artiste obstiné à une étonnante indécision de traits. D'habitude les lecteurs se font, bon gré mal gré, d'un héros de roman une image arrêtée, serrée en une ligne précise et qu'ils dessineraient de pied en cap s'ils savaient manier le crayon. Je défie qu'on en fasse autant pour Frédéric, dont le centre n'existe pas beaucoup et dont la circonférence n'est nulle part. « Par Salammbô ! s'est dit certainement M. Gustave Flaubert, il en est qui prennent pour héros Childebrand, mais moi je prendrai un premier sujet qui puisse s'appeler Personne, à force d'être tout le monde ! » Il y a réussi pour Frédéric et pour les autres acteurs du livre : Deslauriers, Sénécal le socialiste, le citoyen Regimbart, de Cissy [ sic ] le gandin, Hussonnet le journaliste, le banquier Dambreuse, Mme Dambreuse, la femme du monde et Rosannette [ sic ] la cocotte, sont laborieusement et impassiblement maintenus dans la banalité courante de leur physionomie. Il n'y a guère que dans le caractère du faiseur Arnoux et celui de la chaste, et belle Mme Arnoux qu'on puisse découvrir une tendance à l'étude d'un type. Et encore ! Jamais on ne vit plus de froid parti pris et plus d'art raffiné à exprimer la vulgarité des choses.

Mais là est justement l'immense erreur de M. Flaubert. Ces choses-là ne sont pas plus intéressantes à être lues qu'elles ne le sont à être vues. Dans le cours commun de la vie, on les subit et on en souffre pour ainsi dire d'une façon inconsciente : elles pressent si également sur toutes vos surfaces, qu'on ne les sent pas plus qu'on ne sent la poussée des immenses colonnes d'air qui pressent de toutes parts chaque point du corps. On y échappe par l'imagination qui vous les présente plus belles ou plus haïssables qu'elles ne sont, par la passion qui les grandit ou les abaisse, par la vie intellectuelle, par les illusions, par les espérances et surtout par la rencontre des individualités qu'on admire ou qu'on aime, ou qu'on déteste et qui excitent en vous la colère, le rire, la sympathie ou la douleur. Mais subir, deux gros volumes durant, la société de ces diseurs de riens et de ces faiseurs de petites choses qu'on ne peut ni aimer ni haïr, voir se dérouler autour de soi cette fresque grise et terne où nul relief n'arrête le regard, c'est plus qu'on n'en peut supporter et on finit par se révolter contre ce dilettantisme indifférent et par demander à l'auteur de vous ramener aux énormités les plus carthaginoises.

Si du moins il y avait une action ! mais dans le système de M. Flaubert il ne faut pas qu'il y ait plus d'action que de types. Est-ce qu'il y a des actions avec commencement, milieu et fin dans ces événements juxtaposés et sans liens dont la succession forme la vie de la plupart des hommes ? Est-ce que le plus souvent on sait comment ils s'enchaînent et pourquoi ils finissent ? Est-ce qu'on y découvre autre chose qu'une série d'épisodes défilant avec un illogisme absolu et un imprévu fastidieux ! Non ! non ! pas d'action, si nous voulons fixer dans une œuvre vraie le train ordinaire de l'existence dans l'humanité et dans l'histoire.

Il ne restait qu'une ressource à M. Gustave Flaubert pour remplir les intervalles de ces épisodes si volontairement isolés. C'était la description, et il en a usé avec une prodigalité débordante. Il décrit pour deux motifs : le premier, c'est pour opposer l'indifférence de la nature et du mouvement social aux préoccupations personnelles, indifférence que, du reste, il partage lui-même avec une hyperboréenne majesté. Pendant les journées de juin, Frédéric et Rosanette voient le soleil former de lumineux treillis dans les dessous des bois de Fontainebleau et quand Mme Arnoux, désespérée, en pleine crise morale, se met à sa fenêtre, « un emballeur en face clouait une planche. » Ce soleil qui rayonne pendant que les hommes s'égorgent et cet emballeur qui besogne tandis que souffre une noble créature, voilà les contrastes sur lesquels s'appuie M. Flaubert avec de minutieux redoublements. Ensuite, il décrit pour le plaisir de décrire et comme toute la critique le lui a dit, pour placer des morceaux tout faits, des études savamment pointillées : une attaque de croup, une soirée interlope, un raout du grand monde, une journée de courses, etc. On pourrait publier ces morceaux à part, dont les titres sont tout indiqués, ad usum scholarum, quand on enseignera dans les collèges l'absence de doctrines des impassibles. Ces descriptions sont des merveilles de fini et de microscopique observation. Le style de M. Flaubert les arrête et les fige pour ainsi dire avec une puissante cristallisation. Mais on sent le travail qu'il a fallu pour enchâsser chaque mot dans la phrase comme un caillou coloré dans une mosaïque. On comprend les années d'élaboration que coûte à cet artiste acharné chacune de ses œuvres. Seulement cette description si minutée ne laisse pas d'impression d'ensemble : quelques nombreuses que soient les boîtes d'allumettes, on n'a jamais pu en reconstituer le tronc d'un chêne.

M. Gustave Flaubert s'est donc trompé dans le choix de son sujet, et s'est trompé de parti pris. Madame Bovary l'avait fait le maître du roman physiologique, roman qui comporte parfaitement, quoi qu'en disent les idéalistes, la passion, le choc et la mêlée des types intéressants, les révolutions dramatiques et qui laisse à l'auteur toute latitude pour affirmer ses croyances ou ses haines. L'Éducation sentimentale est une longue et navrante inutilité qui, obscure déjà par son titre, se termine en accusant la fatigue même de l'auteur. On sent qu'il a hâte de se débarrasser de ses déplaisants personnages et pour en finir plus vite, il accumule en quelques lignes des événements, qui, dans son système, auraient dû suffire à des volumes. Lui qui a la sainte horreur du poncif, il fait aboutir deux de ses acteurs à des résultats façon Paul de Kock : Mme Dambreuse épouse un Anglais - l'Anglais légendaire - et Mme Deslauriers se fait enlever par un chanteur - le chanteur cliché ! Ô M. Flaubert, quel châtiment pour vous !

L'auteur de Mme Bovary se guérira-t-il de cette longue halte énervante dans les plus infimes réalités ? On peut l'espérer. Mais la cure sera difficile, car il lui faut acquérir la foi aux idées, l'émotion ardente ou le large rire devant les choses de son temps, la sympathie ouverte ou l'indignation grondante, éveillée par l'analyse et l'observation des contemporains et des faits. Or tout cela est peu compatible avec le dandysme réfrigérant dans lequel il frappe son système, et le scepticisme égoïste dont il blinde systématiquement son esprit. Quoi qu'il arrive, il convient de n'accueillir qu'avec douleur cette chute évidente d'un homme d'un si grand talent ! D'aucuns s'en sont réjouis : je trouve que nous ne sommes pas assez riches pour avoir de ces joies-là.

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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