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Charles Asselineau
Bulletin du bibliophile, 1870-1871, p. 35-42

CHRONIQUE LITTÉRAIRE
L'Éducation sentimentale, par Gustave Flaubert, chez Michel Lévy, 2 vol. - [...]

Il est des titres alliciants et suggestifs qui vous intriguent comme des énigmes et vous font rêver comme des chants aux paroles étrangères. Je me rappelle avoir prononcé pendant des mois un titre de roman lu aux carreaux d'un cabinet de lecture et qui lancinait mon imagination de mille suppositions séduisantes. Un jour quelqu'un m'apprit de quoi il s'agissait dans ce livre ; aussitôt le prisme tomba. Ces deux mots dont l'association m'avait paru produite par un raffinement d'idéalité poétique n'étaient là réunis que par une violence barbare. Ce titre merveilleux était - une faute de français !

On n'a pas à redouter de désillusion semblable de la part d'un écrivain aussi éprouvé que l'est M. Flaubert. Son titre m'a fait rêver ; mais je savais bien que je ne me réveillerais pas sur un barbarisme. Il ne reste que le charme d'un certain vague propice aux conjectures et le plaisir de la divination.

L'Éducation sentimentale ! qu'allons-nous lire ? Et d'abord que veut-on nous faire entendre par cet adjectif, à peine français, mot d'hier, ou d'avant-hier, déjà vieilli avec la mode qui lui avait donné cours ? Qu'est-ce qu'une éducation sentimentale ? Est-ce l'éducation du sentiment ou l'éducation par le sentiment ? L'auteur va-t-il nous poser le problème de l'excellence du sentiment ou de la raison dans la conduite de la vie ? Allons-nous assister aux inquiétudes, aux ardeurs, aux perplexités d'un jeune homme orphelin de père, élevé par une mère trop tendre et qui aura développé, exalté en lui la sensibilité aux dépens de la force morale et intellectuelle ? Ou bien sera-ce la vie du Don Juan d'Alfred de Musset, cherchant sa perle de gouffre en gouffre, gravissant degré par degré l'échelle de la passion et espérant d'épreuve en épreuve atteindre au sommet lumineux de l'amour idéal, pur et absolu ? Ce n'est rien de tout cela : et même, après lecture, je puis déclarer que, s'il me fallait définir en trois mots, ou même en trois lignes, le sujet du nouveau roman de M. Flaubert, je demeurerais fort embarrassé. Balzac a dit un jour que l'épreuve du roman bien construit, bien conçu, nécessaire, c'était de pouvoir se résumer dans une formule brève et concise. Ainsi, pour appliquer cette méthode de jugement aux romans célèbres et classiques, Paul et Virginie représente l'amour innocent ; Adolphe, la lassitude dans l'amour ; Clarisse, la vertu triomphant de la violence ; René, l'amour impossible ; Volupté, l'amour contenu, etc., etc. Le premier roman de M. Flaubert nous livrait aussi une formule simple et courte : la corruption par l'ennui. Son nouvel ouvrage, je l'ai dit, est plus embarrassant à résumer. Le personnage (je ne dis pas le héros), amant timide d'une femme mariée à laquelle il n'ose se déclarer, aimé d'une jeune fille qu'il ne peut se décider à épouser, intercalant entre ces deux épisodes deux aventures galantes, l'une avec une fille entretenue qu'il méprise, l'autre avec la femme d'un banquier qu'il n'aime point, n'exprime ni la passion ni le plaisir. C'est un indécis, un faible, n'osant pas même rêver le bonheur, hésitant dans sa vocation comme dans ses amours ; laissant aux événements la charge de penser pour lui et de diriger de sa vie ; tantôt écrivain par imitation, tantôt peintre par intérêt d'amour, et enfin candidat à la représentation nationale par la faveur d'une révolution ; en toute chose incertain, circonspect, plein de réserve et de prudence, à chaque pas se tâtant le pouls et se laissant gouverner par les circonstances. Je ne veux pas prendre au sérieux la conclusion du livre, qui me paraît moins qu'une plaisanterie, une parole de découragement, le coup de sifflet d'un sceptique.

Ce n'est donc pas sur ce personnage que l'intérêt peut se concentrer. L'auteur, ce me semble, a moins voulu peindre un caractère d'homme que le caractère d'un temps. Ce qu'il a voulu mettre en action, ce sont les sentiments et les mœurs de l'époque de sa jeunesse, des dernières années du règne de Louis-Philippe et des années suivantes, temps, il est vrai, d'hésitations, de lassitude, de chimères, on l'a trop dit, où la jeunesse écrasée et comme énervée par les succès de la génération précédente essayait, cherchait ses voies ; mais où cependant l'on pouvait reconnaître plus d'élan, plus d'efforts loyaux que M. Flaubert ne nous en montre dans son livre. Il a voulu faire en deux volumes sa Comédie humaine. Je regrette toutefois que dans cette peinture d'une société, d'une période de dix années, il n'ait pas trouvé mieux à nous montrer dans l'entourage de son Frédéric Moreau, et parmi les commensaux d'Arnoux le marchand de tableaux, que des critiques amers, des peintres besogneux et des journalistes bohèmes. Il me serait facile en citant des noms de lui rappeler qu'il nous est né dans ce laps de temps (1840-1850) quelques talents sincères, des poètes originaux, de laborieux artistes et des polémistes convaincus.

On ne saurait, selon moi, appliquer à ce livre animé, ai-je besoin de le dire ? d'un bout à l'autre par le souffle d'un esprit supérieur, les règles ordinaires de la critique. Ce livre est en effet d'un ordre de composition tout nouveau, qui déconcerte et rebute les méthodes traditionnelles. J'ai écrit plus haut « Comédie humaine », et ce titre devait revenir à la mémoire à propos d'un ouvrage qui est moins un roman qu'une comédie. Balzac a peint la société de son temps, non pas d'après les modèles vivants qu'il avait sous les yeux, mais d'après de certains types idéaux qui lui paraissaient représenter mieux que les personnages réels les aspirations et les mœurs de l'époque. Il avait compris que dans une ère d'égalité une société, une époque ne s'incarnent plus dans un homme. Il avait conçu pour chaque fraction du corps social, pour chaque profession un type, sinon vrai, du moins probable, qui lui fournissait un épisode ; et c'est ainsi, par cette réunion de romans épisodiques, qu'il prétendait faire le roman du siècle : et l'on peut croire qu'il y a réussi.

En un mot, il se pourrait que le temps des romans à héros fût passé. Ce mot de héros qui réclame un temps héroïque, un temps d'unité et de progression ascendante, est ridicule dans une société égalitaire, morcelée, où l'héroïsme individuel se rabat à la conquête des « petits bonheurs ». Déjà en 1840, Stendhal dans une lettre célèbre demandait à l'auteur de la Comédie humaine s'il avait le droit de dire en parlant de son Fabrice ( la Chartreuse de Parme) : mon héros, notre héros ?

Ce titre de héros, je l'ai refusé tout à l'heure au Frédéric Moreau de M. Flaubert ; et, d'après ce que j'en ai dit, on a pu comprendre qu'il n'a en vérité rien d'héroïque : en effet, ce n'est pas lui qui est le héros, c'est tout le monde ; aussi bien Sénécal le conspirateur que Arnoux le faiseur et que Regimbart le critique. L'héroïne du livre, ce n'est pas plus la belle Mme Arnoux que Rosanette la courtisane, que Louise l'abandonnée et que Mme Dambreuse la banquière. Que voulez-vous ? ce n'est pas la faute du romancier si tout le monde se ressemble, et si l'individu noyé dans la foule se laisse aller au courant et s'y perd. L'amoureux autrefois était un héros, un héros de sentiment, qui s'absorbait dans son amour et se livrait à lui tout entier. Il allait par les villes comme un voyant, tout à sa pensée, l'œil à l'horizon, ne regardant personne et coudoyant ses voisins ébahis qui s'éloignaient de lui et lui faisaient place comme à un enfant ou à un prophète. Comment le méconnaître à sa distraction, à son désordre, à l'incohérence de ses discours, à l'extravagance de ses gestes et de sa démarche, à sa mélancolie accentuée de pleurs subits et, de fureurs soudaines ? On le plaignait et on le respectait à l'égal de ces « innocents » que protège la foi naïve des villages. - Aujourd'hui l'amoureux n'est-il pas un homme comme un autre ? À quoi le reconnaître ? N'est-il pas aussi correct, aussi convenable que le premier venu ? L'amour, lui aussi, a subi le niveau égalitaire. Il est devenu l'égal de toute autre passion, de la passion de l'argent comme de l'ambition. Il permet à l'ambitieux de rédiger ses programmes et au spéculateur d'aligner ses comptes. Le romancier qui le veut peindre, et qui le suit dans la rue allant à son rendez-vous d'un pas calme, a peine à le distinguer du banquier qui le croise et du flâneur qui l'arrête et à qui il donne la main en souriant. Si bien qu'il les confond l'un avec l'autre et qu'il leur partage son intérêt. Et vraiment ne sont-ils pas aussi intéressants l'un que l'autre et n'ont-ils pas le même droit à son attention ? Celui-ci va à son amour, cet autre, à la Bourse, le troisième à l'hôtel des ventes : ils sont égaux de par l'égalité de la passion.

Et voilà pourquoi ce nouveau livre de M. Flaubert, à première lecture nous déconcerte quelque peu, nous autres, encore engagés d'un pied dans le vieux système du roman héroïque. On ne se refait pas. Balzac lui-même, de qui M. Flaubert procède évidemment, avait bien encore dans son fournil quelque vieux levain d'héroïsme. C'est bien un héros que Henri de Marsay, héros d'ambition, que Bianchon, héros de la science, que Vautrin, héros du crime, que Daniel d'Arthez, héros de vertu, que Birotteau, héros de l'honneur commercial. Aussi, dans son encyclopédie sociale du dix-neuvième siècle, Balzac semble-t-il avoir dressé le bilan d'une société expirante. Actuellement nous ne sommes plus capables de si grands efforts, ni pour le bien, ni pour le mal. La passion n'est plus ni dans le cabinet, ni dans le salon, ni dans l'alcôve, ni dans l'atelier. Elle est dans la rue. Nous ne sommes plus des hommes, nous sommes des passants ; non plus une société, mais une foule ; une foule toujours marchant, toujours courant, toujours au dehors, toujours à là recherche de quelque chose, proie ou hasard. Comment trouverions-nous le temps de penser, de sentir, de méditer ; où trouver le loisir, le recueillement, qui sont (oserai-je risquer le mot ?) les couveurs de la passion ?

En somme Frédéric Moreau, s'il n'était pas tel qu'on nous le montre, ne serait pas ce qu'il est, le frère d'une génération inquiète, lasse avant d'agir, ne sachant où se prendre et essayant de tout. Les noms que je voulais citer tout à l'heure étaient sans doute des exceptions, et ce que M. Flaubert a voulu peindre, c'est la généralité. Et la généralité, c'était cela : de jeunes esprits précoces, et conséquemment blasés, d'avance éclipsés par les succès de ceux qui les avaient précédés, tournés à l'ironie par leur impuissance. N'est-ce pas de ce temps-là, que nous sont venues tant d'idées fausses et de barbarismes, le socialisme et 1'Art industriel ? M. Flaubert ne pouvait manquer dans sa chronique de relater, comme signe du temps et comme marque de la confusion des idées, la manie du bibelotage, ce culte des époques de décadence et d'impuissance artistique. Arnoux, le marchand d'objets d'art, n'est point une invention moins heureuse que celle du pharmacien Homais, voltairien et progressiste, dans Madame Bovary. On était alors bien loin des querelles sur la ligne et la couleur, de Ingres et Delacroix. On était à l'aube de cet enthousiasme ridicule pour les menus objets, pour la potiche, le craquelé, l'émail et le cloisonné, qui a converti les salons en boutiques de joujoux au profit des Auvergnats et des sauvages, au détriment des arts solides et sérieux, de la peinture, de la sculpture et des bibliothèques.

Qu'est-ce que Frédéric Moreau ? un jeune homme de bonne volonté, prêt à tout, se berçant du rêve de tous les succès, de toutes les gloires, du barreau, des lettres, de la poésie, des arts, et arrivant enfin à la dernière ressource des hommes sans vocation réelle, à la vie politique, révolutionnaire la veille, réactionnaire le lendemain ; ambitieux aussi de tous les bonheurs, de la passion, du ménage, du plaisir. N'est-ce pas là notre camarade d'hier, notre ami aujourd'hui encore ? Détournons nos pensées de ces exemples languissants, immoraux, et revenons du personnage à l'auteur, dont ces réflexions, un peu trop personnelles peut-être, nous ont éloignés.

À travers, cette action multiple, dans ce croisement d'aventures et de biographies, nous retrouvons le peintre ferme et précis, des ouvrages précédents. Rien n'est plus frais, plus charmant que les premières pages du livre : le départ du bateau de Nogent, accélérant son pas entre le quai Saint-Bernard et le quai de l'île Saint-Louis, les maisons, les chantiers, les usines fuyant sur les deux rives, l'installation des passagers à bord, la beauté du paysage parisien par une matinée d'automne, et enfin le coup de foudre de l'apparition de la jeune femme, Mme Arnoux. Comme on suit volontiers ce bateau symbolique, démarrant à l'aurore et emportant la jeunesse de Frédéric Moreau et le secret de son avenir ! Le jeune homme lui-même l'a senti, de ce jour sa destinée est fixée, ce voyage d'une heure, cette rencontre imprévue, ont décidé de sa vie. Supposez une nature plus franche, un esprit moins hésitant, moins rêveur, moins panoramique : de ce jour Frédéric était heureux ; et nous ne l'entendions plus au dernier chapitre prononcer cette parole navrante, testament des faibles et des indécis : «  J'ai manqué mon bonheur ! » Plus d'un endroit du roman de M. Flaubert s'impose à la mémoire par la netteté du détail et la justesse de l'impression, et la pensée s'y reporte avec intérêt. Je citerai l'épisode de la mort du jeune enfant et la scène d'un comique presque féroce, à la façon d'Hogarth et des caricaturistes anglais, où le peintre appelé pour reproduire les traits du petit cadavre oublie le modèle pour, ne penser qu'à l'art et ne parler que de la difficulté de sa tâche, de son talent et de la satisfaction qu'il ressent à voir sa besogne marcher à son gré ; la mort du banquier Dambreuse entre sa femme infidèle et son ami traître ; la séance de l'hôtel de commissaires-priseurs où Frédéric voit mettre en vente et jeter au public le mobilier de la seule femme qu'il ait aimée et jusqu'à ses effets et à son linge, contraint d'assister à cette profanation par la jalousie de la riche veuve qu'il doit épouser.

Ainsi se détachent sur ce fond compliqué et fourmillant de vives images comme enlevées à l'emporte-pièce et qui vont rejoindre dans la mémoire du lecteur de saisissants épisodes de Mme Bovary (la Noce de campagne, la Fête des comices agricoles, le Bal masqué au théâtre de Rouen, etc., etc.). C'est aussi le même sang-froid dans le comique, le même esprit ironique dans les parenthèses.

M. Flaubert à fait une œuvre virile, consciencieuse, étudiée. Que c'est rare en ce temps-ci ! Son premier succès l'a posé comme un homme de bonne volonté, aimant le travail et se prenant au sérieux lui-même, pourvu de grandes qualités de composition et d'exécution. Le second succès, moins populaire que le premier, l'a accrédité parmi les artistes. Toute œuvre de lui désormais a droit à l'attention et au respect.

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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