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Théodore de BANVILLE
Feuilleton du National, 29 novembre 1869

LA SEMAINE
LIVRES : L'Éducation sentimentale, par Gustave Flaubert, chez Michel Lévy. - [...]

Les dieux soient loués ! il est difficile de vivre, mais il est difficile aussi de mourir tout à fait. Quand la platitude nous écrase, quand la banalité universelle nous écœure, quand il semble que nous sommes résignés tout à fait à notre abaissement, tout à coup quelque grande manifestation du génie humain se produit, nous éclaire, nous brûle et nous sauve en nous rendant la conscience de nous-mêmes. Un grand écrivain qui pendant plusieurs années s'est tenu à l'écart et a gardé le silence, préparant un livre longuement conçu, médité patiemment, religieusement exécuté dans la solitude, nous donne enfin son œuvre portant le sceau indestructible de la perfection et nous avons L'Éducation sentimentale de Gustave Flaubert ; un audacieux directeur de théâtre ose proposer à un public affolé par le bruit des casseroles et des crécelles en délire d'écouter l'idéale musique du maître des maîtres interprétée par une cantatrice passionnée et savante, et voici que le Fidelio de Beethoven nous est rendu ! si bien que nous sommes encore une fois sauvés pour quelques instants, et c'est beaucoup, un répit de quelques instants, quand la terre tremble sous nos pas et quand l'implacable cendre étouffe en s'amassant la Pompéi qui s'écroule ! Oui, tant que notre oreille charmée écoutera la lyre du divin symphoniste, et aussi longtemps que nous serons occupés à lire avec admiration le livre nouveau du puissant romancier qui déjà nous avait donné Madame Bovary et Salammbô, il n'est pas possible que nous soyons ensevelis tout à fait sous ce tas de cendre inerte et sourde que pousse sur nous le vent toujours plus acharné de la Bêtise Humaine !

Un livre de Gustave Flaubert ne s'analyse pas. Tout le monde lira, savourera ligne par ligne L'Éducation sentimentale, ce roman vraiment historique, dans le sens réel du mot, où le moindre tableau achevé avec une précision homérique dans ses moindres détails, est une composition complète, harmonieuse, ayant sa vie propre, sans troubler en rien cependant la magnifique et sobre unité de l'ensemble. Le héros du livre, Frédéric Moreau, est un de ces jeunes gens comme l'époque de 1840 en a tant vus, pleins de vagues aspirations d'amour, de poésie, d'ambition, mais ne possédant pas le levier qui soulève tout cela, c'est-à-dire la volonté patiente de l'ouvrier et la force virile. Beauté, charme, richesse, rien ne lui est refusé, et pas même l'amour des femmes qu'il a désirées, car il devient en effet l'amant de toutes celles que venait caresser le souffle de ses jeunes Rêveries, et cependant quand il arrive au pâle automne de la vie, le bilan de ses aspirations et de ses espérances peut se résumer par le mot épouvantable : Rien ! Tout ce qu'il a gardé de meilleur dans sa pensée blasée et lasse pour jamais, c'est un souvenir moitié ridicule, moitié obscène, qui date des premiers jours de son adolescence ! Vouloir comme un homme, travailler comme un ouvrier, voilà le vrai mot de cette énigme qui se nomme la Vie, et c'est ce que Frédéric Moreau n'a pas su deviner ! Puisque le malheureux est encore de ce monde, car l'auteur nous affirme qu'il vit maintenant en petit bourgeois, après avoir été aimé de Rosanette, de Mme Dambreuse, de Louise Roque et de Mme Arnoux elle-même, sa fortune qu'il avait héritée de l'oncle Moreau se trouvant  considérablement  diminuée, avec quelle sévérité ne se jugera-t-il pas s'il trouve par hasard sous sa main Les Naufragés, ce livre que M. F.-E. Raynal a écrit après l'avoir vécu et souffert ! [...]

[Document saisi par Carine Houlière, 2000. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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